‹ La vie au temps des libres prêcheursChapitre 10 sur 16 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Hypothèses sur la vie future. — Alternative INÉVITABLE : MONTER OU DESCENDRE. —

Trois moines de l'Euphrate en route pour LE Ciel. — Descentes aux Enfers de Lazare et de Tongdalus. — Variété des supplices. — Purgatoire de Saint Patrice. — Joies contemplatives du Paradis.

assurément si nous avions à refaire aujourd'hui les hypothèses de la vie future, elles ne ressembleraient guère à celles devant lesquelles nos ancêtres se sont inclinés. Tout d'abord nous éviterions la monotonie de la forme individuelle, et n'accepterions pas que le moule à type arrêté, qui enferme l'âme, lui serve de vêtement unique pendant l'éternité. Nous ne concevrions plus un accroissement de force et d^ beauté, faveurs promises aux élus, sans un

nouveau lot d'amour, sans un surcroît d'activité.

Nous ne rêverions plus une élasticité de mouvements que rien ne lasserait, une facilité de locomotion égale au vol de la pensée, pour les employer à vaguer dans l'espace sans bornes, lorsque l'harmonie des mondes qui le peuplent aura cessé, quand les phénomènes vivants du spectacle infini auront suivi, comme le croyaient nos pères, la destruction de notre globe. Avec des corps glorieusement transfigurés, selon les promesses de la foi, nous n'accepterions plus pour idéal suprême la stérilité du moine et l'oisiveté de la béatitude.

Surtout, nous renoncerions à mettre en parallèle les quelques années que nous passons dans la vie terrestre, avec les siècles interminables de la vie éternelle. Nos hypothèses nouvelles tiendraient plus de compte de l'expérience et de l'observation; elles seraient mieux en harmonie avec les lois certaines que la science nous a révélées. En face de la perpétuelle mutation des formes vivantes, nous sentirions nous-mêmes le besoin de changer de formes, dans les phases de la vie future, ne fût-ce que pour nous reposer et reprendre haleine. L'immortalité deviendrait pour nous une série de mortalités et de résurrections, dont chacune nous élèverait davantage et nous ren-

drait plus puissants à donner notre intelligente collaboration à l'harmonie universelle.

Si nos ancêtres ne l'ont pas compris ainsi, c'est que leur sentiment religieux avait jailli d'un contraste avec la société romaine. A l'orgie éhontée qui s'étalait sur le monde antique, tel que l'avaient fait les Césars, les fondateurs des croyances nouvelles avaient opposé la sévère doctrine du renoncement aux voluptés sensuelles. En face de ces Dieux incestueux et adultères que poursuivaient de leurs sarcasmes Tertullien, Lactance, Jérôme et Augustin, ils avaient placé des divinités incorporelles, un Dieu vierge né d'une mère vierge, servis et adorés par une hiérarchie de pontifes vierges, théoriquement sinon en complète réalité. La virginité absolue devint le drapeau de la religion nouvelle, le symbole de la perfection suprême. Comment eût-on songé à autoriser dans le Ciel le rapprochement des sexes, qui n'avait été toléré que pour la propagation de l'espèce, dans ce monde qui passait pour un lieu d'épreuve, pour une vallée de larmes ?

Laisser entrevoir, dans une vie continuée, la reprise du travail comme une gloire et une récompense, eût été tout aussi illogique ; l'œuvre des mains était aussi méprisée que celle du prolétaire ; elle l'était plus encore dans la pratique. Le travail passait pour avoir été imposé à

l'homme en châtiment ; c'était l'apanage du manant et du serf, le signe de la male'diction, dont s'étaient affranchis autant que possible le prêtre et le seigneur. Dès qu'on pouvait mettre la main sur un lot de terre ou sur une somme d'argent, on se regardait comme lavé du stigmate originel, et l'on attelait les autres à son profit. On adopta donc pour idéal le repos absolu et éternel, ce rêve du nègre harassé, surchargé, succombant sous la tâche ; ce vœu du serf attaché, rivé à la glèbe.

La spontanéité individuelle, l'application de rame à des recherches de son choix, sa marche régulière vers le mieux, son activité normale et libre se trouvaient arrêtées à chaque pas, nous l'avons vu, par des interventions surnaturelles, avec lesquelles il n'y avait pas à parlementer. Le merveilleux qui, sous tant de formes, entourait l'être humain, déroutait, limitait son initiative, sa pensée et ses aspirations. Nous étions suspendus entre deux abîmes insondables : l'éternité d'avant notre entrée en scène, et l'éternité finale qui devait clore la dramatique épopée de notre vie, condamnant ou récompensant, sans appel et pour toujours., le bien ou mal joué du rôle qui avait été assigné à chacun de nous, sur ce théâtre si glissant et si étroit.

Terriblement simplifiée était la question qui

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a tant agité le monde : on ne vivait que pour bien mourir ; pour ne pas manquer la montée glorieuse par delà la voûte céleste, et pdùr éviter la chute infamante au plus profond de l'abîme infernal. Effrayante alternative ! car la vie terrestre était l'unique épreuve, qu'il ne devait jamais nous être donné de recommencer. La pensée des fins dernières ne devait jamais quitter l'esprit croyant ; ce que constate en ces termes l'un des auteurs du Compost et Kalendrier des Bergiers (édition de Lyon sur le Rosne, 1481] :

Las! vous voyez tous les jours mort venir,

Qui est la fin que vous devez attendre ;

Et ne sçavez que peulvent devenir

Les esperits, quant les corps sont en cendre :

Les bons vont sus, les maulvais fault descendre

En une chartre obscure et ténébreuse,

Où est vermine immortelle, angoisseuse.

Ceux qui regrettent les systèmes bien arrêtés, construits de toutes pièces, à l'abri des perpétuels remaniements qu'imposent les révélations de la science ; ceux-là doivent regretter les six mille ans de la Genèse biblique, le servage collectif de l'espèce humaine et l'isolement astronomique dans lequel Moïse avait parqué notre monde. Pour les esprits qui rêvent de bornes

et de limites, c'était le bon temps, celui où l'humanité n'avait à son existence que deux issues indiscutables : monter ou descendre. La rotondité de la terre et son mouvement dans l'espace eussent gêné cette naïve cosmogonie ; sa rotation eût fait alternativement s'abaisser la voûte cristalline, demeure du Très-Haut, et se hausser l'abîme inférieur avec Lucifer, l'éternel précipité. En un mot, le Ciel aurait été en bas la moitié du temps, pendant que l'Enfer à son tour se fût trouvé en haut.

La logique des premiers Pères de notre foi avait bien compris la nécessité d'admettre dans un sens absolu ces deux expressions : le haut et le bas, que la science moderne a rendues relatives. Saint Augustin, dans sa Cité de Dieu^ exprime l'avis que s'il y avait des antipodes. Dieu l'aurait su et l'aurait dit à Moïse ; or, comme il est resté muet à cet égard, c'est, ajoute- t-il, que l'idée de ce dessous du monde est fausse. Lactance allait plus loin : il trouvait la conception des antipodes ridicule, et la raillait en ces termes, dans ses Divines Institutions, livre 3 :

« Est-il personne d'assez sot, d'assez igno- « rant, pour se laisser conter qu'il y a au-des- « sous de nous des hommes dont les pies sont « en haut et la tête en bas ; qu'il s'y trouve une « région dont les arbres et les blés croissent à

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« l'envers, où la pluie monte au lieu de tom- « ber ? L'invention des antipodes par les phi- « losophes (les libres penseurs de son temps), « qui suspendent ainsi les cités, les montagnes « et les mers, serait une merveille autrement « rare que les jardins suspendus de Babylone. « Voilà où mènent l'abus de la logique et le « besoin d'appuyer une proposition fausse ! »

Quant à Saint Jérôme, cette grande autorité de l'Église, il met en scène l'hypothèse imaginaire de la surface plane de la terre et de la juxtaposition de la voûte qui la séparait matériellement du Ciel, dans un des récits de son livre des VitasPatnim^ intitulé : « la Vie du serviteur de Dieu Macharius, qui fut trouvé à vingt milles du Paradis. » Cette curieuse biographie commence par le projet de trois cénobites : Théophilus, Sergius et Thimus, de marcher devant eux jusqu'à ce qu'ils touchent la limite du Ciel, afin d'y entrer sans plus attendre. Théophilus, qui est l'auteur de cette inspiration lumineuse, parle ainsi à ses frères en Dieu, un jour qu'ils prenaient le frais sur les rives tièdes de l'Euphrate, l'un des quatre fleuves qui ont leur source au Paradis terrestre :

« Un désir me prend, ô frères bien-aimés, de partir de ce lieu et de cheminer tous les jours, jusqu'à ce que j'atteigne l'endroit où le Ciel se joint à la terre. — Frère Théophilus,

répondirent Sergius et Thimus, nous t'avons toujours regardé comme notre aîné selon l'esprit; jamais nous ne consentirons à nous séparer de toi. Tes paroles nous plaisent ; va donc où ton cœur te porte ; dans la vie et dans la mort nous ne cesserons d'être en ta compagnie. »

Cela dit, les trois compagnons se mettent en route et vont devant eux à travers les fatigues, les dangers, les apparitions de toute nature. Tout d'abord, ils demandent pour leurs visions et leurs sombres rêves, la foi la plus entière de la part du lecteur : « Nous vous prions d'avoir confiance dans notre parole ; car il eût été plus utile de rester sans pécher au port du silence, que de nous rendre punissables du crime de fausseté. » Ces pauvres solitaires ont donc cru sincèrement à ce qu'ils racontent ; les fatigues^ les veilles, les jeûnes, supportés par ces illuminés, leur avaient seuls dérangé le cerveau.

Après avoir marché des semaines, des mois entiers, affirment-ils, sans se nourrir ni se reposer, ils arrivent enfin à l'endroit où le vénérable Macharius, citoyen romain, s'était volontairement confiné et réduit à l'état de borne immobile, d'autel exhalant le parfum de la prière, à vingt milles du Paradis.

Macharius se signa, en voyant ces trois fantômes vivants, qui avaient tant marché et souf-

fert, pour se rapprocher de la frontière du Ciel, où seul il avait, par faveur spéciale, obtenu la permission de demeurer. Après avoir écouté les détails de leur fantastique voyage et le but qui les y avait déterminés, le saint hermite leur parle ainsi :

« Mes fils bien-aimés, écoutez -moi : nul homme avec son corps charnel ne peut franchir le lieu où vous voici arrivés. Poussé par le même désir, j'ai fait, moi aussi, de grands efforts pour aller en avant et .atteindre la fin de la terre ; mais, une nuit, un ange m'apparut et me dit : — Ne va pas plus avant ; ne cherche pas à tenter le seigneur Dieu. — Pourquoi, monseigneur, répondis-je, n'est-il pas permis de passer outre ? — De cet endroit, reprit l'ange, il y a vingt milles jusqu'au Paradis, où Adam et Eve furent placés au milieu des délices ; or, le Ciel se joint à la terre sur la place même de ce Paradis, et Dieu a placé là un chérubin armé d'une épée flamboyante, pour garder les limites de la vie. Cet ange, de la tête au nombril, est semblable à un homme ; sa poitrine est celle d'un lion, et sa main tient un glaive transparent comme le cristal, afin d'empêcher que nul n'approche du Paradis. «

Cela dit, Macharius présente à ses hôtes des dattes et des racines à manger, il les désaltère de l'eau limpide du torrent ; puis les confie à

deux lions qui lui servaient de domestiques, leur ordonnant de guider les trois pèlerins « à travers la sombre région des ténèbres, qui dure sept jours et autant de nuits. »

Saint Jérôme est parfaitement orthodoxe dans ce récit ; mais on peut se demander s'il eût résisté à l'accroissement de la vie, tel que Ta faite le télescope de Galilée ? Les juges euxmêmes de l'illustre savant étaient-ils plus instruits que les premiers Pères de la foi ? On ne saurait le dire ; mais ils ont prouvé qu'ils refusaient à la science le droit de toucher, sur ce point, à la tradition hébraïque. Ils sentirent, eux aussi, que la rotation de la terre devait déranger Tantique hypothèse de l'isolement de la planète, dont le rapatriement au milieu des astres de l'espace mettrait fin à la légende de la vallée de larmes et à bien d'autres choses, que la doctrine cléricale avait grand intérêt à conserver.

Reprenons les idées de nos pères sur les fins dernières : avec les deux issues inévitables, monter dans la gloire céleste ou descendre dans l'empire des ténèbres, l'homme était également assuré de perdre le peu de liberté d'action dont il jouissait ici-bas. En haut, béatitude extatique, sourire éternel, joie immuable; en bas, supplice sans bornes, désespoir sans trêves, sans nulle possibilité d'expiation. Il fallait

choisir entre l'immobilité du bonheur sans désir et l'immutabilité du malheur sans espérance. La liberté paraissait n'avoir rapporté aux humains, comme jadis aux anges, qu'une possibilité de damnation ; elle ne servait en apparence qu'à faire hésiter l'homme dans la grande épreuve. La liberté dut être maudite à l'égal d'un piège.

Le terrible de cette désolante perspective, est que le juge suprême passait pour avoir annoncé, de sa propre bouche, qu'il y aurait peu d'élus : la part de la désolation était toujours la part majeure de la vie. En conséquence,- les théologiens composèrent la vaste récolte de Satan : de toutes les générations antiques qui n'avaient pas connu le Sauveur ; de toutes les populations des antipodes, qui devaient être découvertes quinze siècles après sa venue ; de toutes les peuplades des continents dont les côtes seules ont été entrevues par les navigateurs; de tous les enfants morts sans baptême ; de tous les hérétiques, schismatiques, novateurs et sceptiques ; enfin des quatrevingt-dix-neuf centièmes des catholiques romains, composant le troupeau des fidèles. Quelle dangereuse situation !

Le pouvre estât des trépassés.

Qui tous jours sans fin durera, Où celui des vifs finera!

On était parfaitement autorisé à regarder la création comme une œuvre de colère : quel était en effet notre passage sur la terre en présence de cette formidable perspective? Par mesure de prudence, les moines avaient donc bien le droit de forcer la note de l'épouvante, de terrifier leurs auditeurs plus qu'ils ne les consolaient, en énumérant les supplices qui les menaçaient au sortir de cette vie.

a Oh ! combien à l'heure de la mort, dit Saint Bernard, seront étroites les voies des réprouvés! En haut un juge irrité; en bas le chaos de l'Enfer; adroite les péchés accusateurs, à gauche les démons attirant les damnés; audedans une conscience bourrelée, au dehors un monde de feu, mundus ardens. Ah! misérable pécheur ainsi entouré, que feras-tu? Te cacher est impossible, fuir est impraticable, et demeurer est intolérable. »

Saint Bonaventure affirme, dans son quatrième sermon De Morte « que le feu de l'Enfer sera semblable à celui de la poix, du soufre et de la résine, quasi vertuntur in picem, sulphur pariter et résina, nec erumpit ille ignis in lucem^ lequel feu n'éclate jamais en lumière; car ces matières trop compactes sont indissolubles. »

On trouve dans les sinistres pages du livre des Quatre Fins de Vhomme^ Liber quatuor No-

vissimorum, un résumé complet des supplices qui, au temps où l'on exagérait les vengeances humaines, étaient censés être au service des vengeances divines. On y trouvait, au grand effroi de nos aïeux, non-seulement la peine du feu, mais celle de la glace, mais les instruments de torture, les bêtes fantastiques, les roués, les chaînes, l'obscurité, la puanteur, les vers et la vermine, et mille autres raffinements. Là retentissent les sanglots, les hurlements, les grincements, les blasphèmes. « Nihil erat ibi nisi stridor dentium^ nisi ululatus et fletus et blasphemata, sans espoir de secours et sans que les peines puissent être des moyens d'expiation. )>

Je ne citerai des Quatre Fins de Vhomme que cette effrayante comparaison, destinée à faire entrevoir la durée éternelle de pareils tourments : « Supposons, dit le contemplateur de ces hideuses visions, qu'il y ait un bloc de sable devenu compact, dont la dimension serait assez grande pour remplir toute la concavité de la huitième sphère. Si cette masse perd, chaque million de milliers d'années, un grain, una arenula, l'éternité sera-t-elle accomplie, quand l'incommensurable bloc sera réduit à néant? Je dis qu'après cet entassement de millions d'années répété tant de millions de milliers de fois, l'éternité sera tout aussi longue, car du fini à

l'infini il n'y a aucune proportion possible. Si les damnés pouvaient espérer qu'après la dissolution de cet incommensurable bloc, ils dussent être délivrés des intolérables douleurs de l'Enfer, malgré cette incalculable somme de souffrances incompréhensibles, leur âme serait consolée. »

Écoutez encore sur la durée de ces supplices ces vers lamentables que je trouve dans une des leçons de la Grande Danse macabre, imprimée à Troyes, l'an i486 ; c'est un dialogue entre l'Ame et le Corps. Le Corps questionne l'Ame sur la longueur des tourments du damné :

— Ceulx qui sont en Enfer en si grant pénitence, Comme tu vas disant, ont-ils point d'espérance D'aucun allégement ne de leur délivrance ?

CY RESPOND l'aME AU CORPS

— Ta demande, dit l'Ame, est trop peu raisonnable : Tous ceulx qui sont dampnés ont peine pardurable, Ne force ne prière point ne leur est aidable ;

Se tous religieux, prescheurs ou cordeliers Chantoient tous les j ours messes, disoient mille psaultiers Se le monde donnoit pour Dieu tous ses deniers, N'en tireroient une ame de cent mille milliers.

Quels frissons d'effroi parcouraient les reins de ceux qui sondaient ainsi les mystères de la fureur suprême ! Que de fois durent-ils s'éton-

ner de ce que Dieu, qui a jugé bon de nous donner un corps si faible dans cette vie militante, se soit de'cidé à le repe'trir puissant, infiniment robuste et souple, dès qu'il le destine à porter le poids de sa vengeance? A cela, les pauvres Prêcheurs, aussi effraye's que leurs disciples, fermaient pieusement les yeux en s'écriant : mystère ! mystère ! . . .

Ces imaginations avaient leur page réserve'e presque dans toutes les œuvres du temps, jusque dans les poèmes, jusque dans les romans. Le recueil si populaire du Kalendrier des Bergiers n'avait pas oublié de leur consacrer une quinzaine de feuillets, jugés par lui très-moralisateurs. Cette fois cependant le peintre de ces cruautés vengeresses a poussé à l'excès l'horreur des descriptions. A notre époque, cet abus de la couleur ferait prendre son infernal tableau pour une chinoiserie grotesque, bien que rien n'ait été plus sincèrement, plus naïvement fait. C'était d'ailleurs un témoin oculaire, le ressuscité Lazare, qui racontait lui-même ce dont il avait été témoin, et prenait la parole à la sollicitation du Sauveur. Je regrette de ne pouvoir citer ici que les sommaires des chapitres, qu'accompagnent d'effroyables gravures représentant des mêlées de damnés et de démons.

({ Premièrement, dit le Lazare, j'ay veu des « roes (roues) en Enfer, très haultes en une

« montaigne, situées en manière de mouUins « continuellement en grant impétuosité tour- « nans, lesquelles roes avoient crampons de « fer, où estoient les orgueilleux et orgueilleu- « ses pendus et attachés. »

« Secondement, dit le Lazare, j'ai veu ung « fleuve engelé, auquel les curieux et curieuses « estoient plongez jusqu'au nombril; et parce dessus les frappoit ung vent moult froid, et « quant vouloient celluy vent éviter, se plon- « geoient en la glace du tout. »

« Tiercement, dit le Lazare, j'ay veu une « cave et lieu très obscur, plain de tables et « d'estaux, comme d'une boucherie, où les « ireux (les gens colères) estoient transpercés « de glaives tranchans et cousteaux agus, du- « quel péché d'ire est parlé cy-dessus. »

« Quartement, dit le Lazare, j'ay veu une « horrible et ténébreuse sale, où estoient des « serpens gros et menus, où les paresseux et « paresseuses de diverses morsures estoient (( assaillis et navrés en diverses parties jusques « au cueur. »

« Quintement, dit le Lazare, j'ay veu des « chauderons et chaudières pleines d'huilles « bouillantes et de plomb et d'autres métaulx « fondus, esquels estoient plongés les avari- « cieux et avaricieuses pour les saouler de « leur maulvaise avarice. »

« Sextement, dit le Lazare, j'ay veu en une « valle'e ung fleuve ort et très puant, au rivage « duquel estoit une table avec touailles (ser- « viettes) deshonnêtes, où les gloutons et « gloutes estoient repeuz de crapaulx et aultres « bestes venimeuses, et abreuvez de l'eau du « fleuve. »

(( Septiesment, dit le Lazare, j'ay veu en une « plaine et champaigne des puys parfons, « plains de feu et de souff're, dont yssoit fumée « trouble et puante, esquels les luxurieux et « luxurieuses estoient tormente'z, duquel pe'ché « est parlé cy-dessus. »

Dans un recueil d'homélies sous ce titre : Specchio de Prudentia, Fra Beltrame de Ferrare nous offre en sept chapitres sa part de soufre en fusion, d'huile bouillante et de puanteur. La partie la plus terrifiante de cette hideuse énumération est celle où le moine italien nous parle de l'inextricable mélange formé par la troupe maudite, lequel il compare à un immense paquet d'étoupes, toujours en feu, jamais éteint. Je laisse ce chef-d'œuvre dans son idiome ferrarais :

« O isventurati miseri peccatori ! Serete à « modo di stopa ne lo Inferno. Veramente cosi « sono li dolenti ne lo Inferno; pero che, como a la stopa lievamente se accende, cosi le misère a anime sono accese dal focho. Serano adun-

« que li damnati a modo de stopa, e la congre- « gatione loro sera como la predicta stopa, la- « qiiale è tutta intricata, impero che serano « tutti intricati, condensi ed avilupati insieme: » de façon qu'ils seront tous emmêlés, condensés, enveloppés ensemble, « nel Inferno e maxinio nelfoco. »

Le cordelier Pierre Dorbelli n'est guère plus gracieux, dans ses Sermones Hortuli conscientiœ (édit. de Lyon, 1494), quand il compare l'Enfer à un mauvais gîte, où l'on ne rencontre que dragons qui boivent le sang, autruches, hiboux et pilosi qui saltabunt ibi. Jehan Cuba nous apprend, dans son Encyclopédie du xv^ siècle. Or tus sanitatis, que ce pilosus est l'animal poilu, satyre ou incube que Saint Jérôme fait rencontrer dans le désert, avec un hippocentaure à train de cheval, par Saint Antoine qui allait assister aux derniers moments de Saint Paul ^hermite. « Les hôtes de cet horrible auberge, ajoute Dorbelli, n'auront à manger que leur propre chair ; leur bouche exhalera l'odeur du soufre et du goudron ; ils éprouveront des douleurs d'entrailles, comme une femme en mal d'enfant, ibi dolores ut paturientis. On y sera déchiqueté par les becs des oiseaux de proie et les dents des bêtes féroces, etc. »

Il était à craindre que l'excès de ces abomi-

nations ne les fît re'voquer en doute; il fallait citer des témoins un peu plus frais que le Lazare, auxquels Dieu aurait de nouveau permis d'aller faire un tour dans sa chambre des tortures ; on en trouva. Les histoires de revenants se multiplièrent, dont les te'moignages étaient corroborés : par un jet d'urine ardente, par un chapelet de crapauds et de serpents suspendu en manière de collier ; par un contact et une odeur intolérables. Goûtez-moi ce fait anecdotique que je tire textuellement de la Fleur des Commandements :

« Aux sermons du Disciple [Sermones Disci- (.i puli, que nous connaissons déjà) est escript « et en d'autres livres, que ung chevalier dé- « pucella une vierge, et après qu'il fut mort, « comme elle pleuroit et prioit pour l'âme de « luy, ledict chevalier s'apparut à elle en voix « très enrouée, laquelle, comme elle deman- « doit la cause de son enrouement, il respon- « dit que c'estoit pour ce qu'il se glorifioit en (( doulceur de sa voix, chantant des chansons « luxurieuses et séculières. Et elle lui demanda « pourquoi il avoit ainsy les cuisses et jambes « très noires, rongneuses, scabieuses et pleines de « playes ; il respondit : — Pour ce que je me glo- « rifiois moult de la beausté de mes cuisses et « les estendois et aornois superbement par la « coustume de chevalier ; maintenant je che-

« mine entre espines et suis tourmenté et piqué « et remply de playes d'icelles. Et elle Finter- « rogua de Testât de son corps, car il avoit un « très grant crapault et moult horrible sur sa « poitrine, en telle manière que de ses deux « pieds de devant il estreignoit son col, et sa « gueuUe joignoit à sa bouche, et son ventre « pendu et estendu sur son ventre, et de ses « pieds de derrière il tenoit et estreignoit ses « génitoires et lyoit terriblement. Il dist : — « Je souffre les baisiers du crapault pour les « baisiers que j'ai faict sur toy et sur aultres « femmes, et pour ces embrassements ce cra- (( pault m'embrasse, et pour les opérations de « luxure je suis tourmenté aux génitoires sans « point cesser. »

Cette apparition est loin d'être gaie ; ce n'est que fadeur pourtant, si on la compare à ce que Tongdalus, qui, comme Lazare, a pu traverser l'Enfer sans y être dévoré, a rapporté de son infernale exploration. Je regrette infiniment de ne pouvoir étaler ces horreurs in extenso sous les yeux du lecteur ; mais peut-être les publierai-je un de ces jours, à part. En voici un savoureux fragment, en attendant mieux; je l'extrais encore de la Fleur des Commandements :

« L'on trouve par escript que un homme « nommé Tongdalus se trespassa, et que l'ange « le mena veoir les tourmens d'Enfer, et après

« le rapporta et remist en son corps. Lequel « racompta plusieurs tourmens, entre lesquels « l'ange lui monstra une vallée moult horrible « et plaine de ténèbres ; laquelle estoit très « parfonde et plaine de charbons ardans. Et « dessus cette vallée avoit un couvercle de fer « en feu ardant, espès comme de six coudées, {( lequel estoyt plus chault que les charbons « qui ardoient dessoubs. Delà yssoit si grant « puanteur qui grévoit plus l'âme que tout ce « qu'elle avoit devant souffert. Dessoubs ledict « couvercle descendoient plusieurs âmes, les- « quelles y estoient frites comme on frit le lart « à la poëlle. Et puis après estoient coullées « parmi ledict couvercle, ainsy comme l'on « couUe la cyre parmi le drappeau ; et ainsy « chéoient et descendoient au fonds de ladicte « vallée sur les charbons ardans, sur lesquels « ils estoient tourmentés de nouveau tour- « ment ; et après ce tourment seront menés en « plus grans. »

Et plus loin le pieux compilateur résume en quelques lignes les maux qui, outre le feu, tourmenteront les compagnons d'Enfer : « Ils auront avec ledict feu. ténèbres, pueur, fumée, tempeste, faim, soif, froidure et gelée. Ils auront laidure, horreur, pesanteur, fayblesse, crainte, paour. Ils auront terreur des dyables, serpents et laide compagnie. Ils brayront, larmoyront,

cryront, blasphémeront, mauldiront ; seront toujours hydeux, villains, noirs et horribles. Ils auront ire, discorde, baigne, confusion, servitude, douleur, amertume, de'solation; ils seront tristes, enragez, hors de sens et désespére's.»

Que dites-vous de cette énumération ? Cependant l'intrépide moine s'excuse de la faiblesse de sa me'moire; pour moi je trouve qu'il en a bien assez dit. Cette redoutable doctrine a-t-elle quelque peu entravé les violents appétits des Barbares ? A-t-elle mis un frein aux furieux excès de cette seconde enfance de l'espèce humaine ? Quoi qu'il en soit, ces épouvantements ont trop longtemps découragé l'initiative; ces traditions lugubres se sont placées avec trop d'obstination entre l'âme de l'homme et les sérénités de la science.

Il faut l'avouer, cependant, à la décharge des vieux Prêcheurs, s'ils jetaient avec tant d'entrain d'aussi gros fagots de victimes aux entrailles de l'abîme, ils ne se faisaient pas faute d'envoyer par brassées ad omnes diabolos, les Majestés, les Éminences, les Révérences, les Altesses, les Excellences et toutes les grandeurs de la terre, à l'exemple des artistes qui sculptaient le Pèsement des âmes et le Jugement dernier, au fronton de nos cathédrales ; les citations des précédents chapitres nous l'ont surabondamment prouvé.

Je ne puis résister cependant à pre'senter encore quelques exemples de ces puissants tourmenteurs du menu peuple, de ces metteurs à mal de tant de pauvres femmes et de simples pucelles, qui eux-mêmes sont mis à mal par la hideuse confrérie de l'Enfer, et tourmentés de tortures effroyables, ironiquement comparées à leurs anciennes délices, et juxtaposées à chacune des parties coupables, en proportion de leurs méfaits. Au lieu de traduire directement les textes de Saint Cyrille, de Saint Jérôme, de Jean Hérolt et de Césaire d'Heisterbach, c'est encore à la Fleur des Commandements que j'emprunterai sa traduction ; son style si candide, si plein de conviction, est parfaitement adapté à ces naïves croyances ; il l'emporte infiniment sur notre langage moderne, trop clair et trop raisonnable, pour expliquer d'aussi enfantines visions.

Je rencontre d'abord le récit, d'après les Dialogues de Césaire d'Heisterbach, d'un certain comte Guillaume, quelque burgraft des bords du Danube ou du Rhin, dont l'âme, après le décès de son corps, « estoyt en une terrible peine. » Ces deux expressions : l'âme et le corps, paraissent ne pas différer de sens, dans l'esprit de ces bons conteurs de rêves; ils font tourmenter l'âme seule, dans ses pieds, dans sa tête, dans ses pis^ dans son ventre,

exactement comme si le Jugement dernier lui avait déjà rendu son corps.

Donc l'âme du malheureux comte Guillaume « trépassé piéça » était, au dire d'un diable à forme d'une singesse cornue, qui apparut à un chevalier de sa cour, « chue en Enfer en si grant feu, que se la plus grant montaigne du monde y estoit, elle seroit consumée en moins de temps que de clorre d'œil; et celle peine n'estoit que ung bain de laict au regard du jour du Jugement. » Le chevalier fut terrifié d'une telle catastrophe arrivée à son maître et seigneur, et questionna encore son diable « à forme de singesse », lui demandant : «s'il avoit point été à la mort d'un tel abbé. » Il répondit: a Qu'il n'y avoit pas tant de gravelles en la mer comme ils estoyent de dyables; mais nous n'y fismes rien, car les villains moynes qui estoient le et grongnoient comme porcs ne nous en laissèrent pas approcher. Et ledict chevalier dist : Comment osez-vous aller à la mort de si sainct homme ? Et le dyable dist : — Je fus à la mort du fils de Dieu et [je] séois sur le bras de la croix ; pourquoi donc n'oserois-je aller à la mort de tel homme ? »

L'effroyable « bain de laict » , où était plongé le comte Guillaume, n'est rien à côté du supplice infligé à un jeune prélat « du pays de Saxone », auquel la Vierge avait octroyé le don

de science, et qu'elle avait fait archevêque métropolitain, puissant et riche, de simple écolier de dure intelligence qu'il était. Ce parvenu, gonflé par sa position inespérée, avait imité la plupart de ses confrères, « habandonné son corps à voluptez, dissipé les biens de son Église et violé, non pas seulement les femmes séculières, mais celles de religion. »

C'est tout un drame que la vie de cet écolier nommé Udo, qui de la misère était parvenu au comble des honneurs, par la grâce de la mère de Dieu. Il y avait là tout le sujet d'un mystère. Les frères Gréban en auraient tiré de quoi faire pleurer abondamment les yeux de leurs contemporains. Bien que la dépravation d'Udo fût démesurée, sa sainte protectrice daigna lui donner trois avertissements qu'il dédaigna, comme s'il se fût agi des simples murmures d'un serf importun.

« En une nuyt (entre autres) comme il avoit en son lyctavec luy une abbesse, religieuse de l'Ordre deCyteaulx, issue de chasteau royal, il ouyt une voix qui proféroit terriblement les paroles qui sensuyvent : Fac finem liido, quia ludisti satis Udo, c'est-à-dire: Udo fay fin au jeu, car tu as assez joué. « Udo attribua ce jeu de mot à quelque farceur de sa maison, et ne s'en tourmenta guère. Une seconde nuit, la Vierge n'eut pas plus de succès. « La tierce nuyt il coucha

avec ladicte abbesse, et comme il exerçoit Torde et puante œuvre de luxure, la voix devant dicte fut profére'e en grant terreur : Facfinem ludo, liidisii satis Udo ! y Son cœur demeura dur comme une pierre et ne cessa « de corrompre l'air par ses pe'chés. »

Trois mois après ce dernier avertissement un des chanoines de l'archevêché, se trouvant en prières dans la cathédrale, vit juger le princeprélat, dans sa propre église, par un tribunal présidé par Jésus et sa sainte mère, qui le condamna à mort, et le fit décoller cette nuit même, au moment où soufflait une violente tempête qui faisait trembler les piliers de l'enceinte comme la paille et l'herbe des champs.

Au matin de cette nuit vengeresse, un chapelain de l'archevêque, qui revenait de ses affaires « par la province », sentit le sommeil le gagner, et avisant un arbre ombreux, il renvoya ses gens, attacha son cheval, et s'endormit sous l'arbre. Alors la damnation éternelle de son seigneur l'archevêque lui fut révélée, comme il est raconté dans le texte de ce récit :

« Quant le chapelain fut à repos, il vit en vi- « sion une assemblée d'esperits orts, horribles, « avec instrumens : busines, trompettes, tym- « panes, glayves, lances, congniés, qui se hâtoient « de venir au lieu . Quant ils furent tous convenus « ensemble, à ung d'iceulx qui étoit leur prince

(( et plus horrible de stature, édifièrent ung siège « et l'assirent dedans. Et sans longue demeure (( une aultre multitude d'esperits apparut crians, « machinans, tripudians, desquels les aucuns « hastifs crièrent : — Donnez lieu! Donnez lieu! « {faites place) ve'cy, nostre prince Udo ap- « proche. Les satellites de Satan amenèrent à « leur prince l'âme du misérable et maleureux « Udo, une chayne en feu estraignant son col.

« Contre lequel Sathan se leva et le salua par « paroles de trahison : — Tu soys le très bien ('■ venu ! O prince aydeur et dilateur de nostre a royaulme ; véci, nous sommes appareillez de te « rendre louyer équivalent pour tes dessertes. Et fi comme Udo se taysoit, Sathan dist aux présens : « — Notre amy est lassé de venir icy; pour ce il « nousplaist qu'il soit consolé; donnez-luy donc « à menger. Udo le refusa et tourna la teste; et « ses ministres le contraingnirent violentement « de menger des crapaulx et des serpens, et après « lui firent boyrede la liqueur de souffre ; encore « il ne parloit point. Et Sathan commanda en « disant: Cest prince soit mené baigner, et que « incontinent soit ramené !

« Et il y avoit ung puis non pas loing, qui « avoyt ung couvercle sur la gueulle; quant il « fut descouvert, flambe dévorante en saillit

« jusques au ciel Les dyables gettèrent Tâme

« de Udo dedans ledict puis, et après la tirèrent

« laquelle estoit toute en feu comme fer embra- « se et rouge; et la reportèrent à leur prince, « lequel se print à rire et dist : — N'as tu pas « eu ung souef baing ainsi, comme nostre « prince? Adonc, Udo commença à blasphémer « et dire :

«~ Sathan tu soyes mauldit, et toute ta famille, « et toute ta subjection, ettoutton royaulme! « Mauldit soit Dieu qui m'a créé! Mauldite « soit la terre qui m'a porté! Maulditz soyent « mes parens qui m'ont engendré 1 Etmauldicte « soit toute créature au Ciel et en terre ! »

Jamais la tragédie antique a-t-elle jeté à son auditoire d'aussi épouvantables imprécations? Que sont les terrifiantes fureurs d'Oreste à côté des malédictions d'Udo! Les lecteurs chrétiens qui parcouraient ces dramatiques légendes sentaient les frissons de la colère de Dieu dans la moelle de leurs os; leurs cheveux se dressaient d'horreur, et l'effroi des flammes éternelles leur labourait les reins. Les signes de croix, les baisers aux reliques et aux saintes images, les aspersions d'eau bénite, les oraisons particulièrement puissantes étaient à peine suffisants pour les garder de mourir de frayeur. Ce qui ajoutait à l'horreur de ce drame de la damnation, était de voir l'Enfer bondir de joie en entendant les blasphèmes de ce prince de l'Église, qui maudissait la terre et le Ciel, et

reniait son Dieu. En effet, le pieux narrateur de cette punition féroce continue ainsi :

« Adonc tous les dyables avec leur prince frap- « pèrent des mains et dirent : — Vrayement ! « cestuy icy est digne de demourer avec nous ; « car il sçayt bien nostre canticque et nostre of- 0 fice. Adonc soit mis à nostre principale escoUe K des damnez ; et afin qu'il voye, oye, aprengne, c sente, et de là aprèsn'enysse jamais! A peine « ils avoient fine ces parolles, les dyables prince drent icelle malheureuse âme, et la gettèrent et « plongèrent en Enfer, avec si grand trépement u et nose [trépidation et bruit) ^ comme si le Ciel fi et la terre et toutes les montaignes de ce ce monde estoyent esmues à s'entrefrapper. »

Ces terribles récits ont sans doute le tort d'allonger démesurément ce chapitre où l'Enfer prend, aux dépens du Purgatoire et du Paradis, une si grande place dans les éventualités de la vie future ; mais les détails qu'ils font passer sous nos yeux peignent si bien ces infernales époques, que j'aurais éprouvé un véritable remords à en priver le lecteur. Je n'ajouterai qu'une réflexion avant d'entamer la question du Purgatoire : Dans ces exagérations intolérables du sentiment de la vengeance, attribuées à la sérénité divine, l'esprit est moins choqué de l'entassement de toutes les atrocités empruntées au spectacle des misères ter-

restres, que de l'éternel ricochet d'insultes et de blasphèmes qui s'en échappe, pour rejaillir sur la divinité aux éternelles rancunes.

Les malédictions des damnés, qui montent sans fin, comme un horrible chœur, vers la demeure suprême, forment un effrayant contraste avec les hozannahs des anges fidèles et des élus, célébrant l'ineffable bonté du maître à leur égard. Le cœur et la raison s'en affligent et s'en indignent. On se demande : — Comment le Père éternel peut-il tolérer ces vociférations diaboliques qui attentent à sa dignité? Comment supporte-t-il ce grondement de rancunes infinies qui répondent aux siennes, ce concert de récriminations haineuses que lui adressent la majeure partie de ces créatures, angéliques et humaines, qu'il avait créées pour être heureuses, et qui l'accusent et l'accuseront éternellement de les avoir trompées en se trompant lui-même?

On est tenté, irrésistiblement tenté de donner des conseils d'indulgence à celui qui s'intitule la source des miséricordes. On se sent porté à lui crier: — ODieu! Ne crois-tu pas que mieux vaudrait, pour ta gloire, rétablir enfin l'harmonie dans cette incommensurable part de ton œuvre, condamnée et maudite par toi ; en oubliant ta colère et en pardonnant?

Venons maintenant aiix peines du Purga-

toire, cet Enfer atténué, sinon par la modération des souffrances, au moins par la durée de leur application.

Un mot suffira pour caractériser ce lieu d'expiation transitoire. Les supplices qu'on devait y éprouver, pour le rachat des fautes vénielles, étaient atroces, si l'on en croit ce qu'en rapportent les docteurs. Saint Bernard, dans son sermon de obitu Humberti, affirme que tous les tourments de cette vie sont joies, si on les compare à une seconde du Purgatoire.

De son côté, le burlesque Père Valadier, que nous avons vu fort occupé des démons mâles et femelles, s'exprime ainsi à ce sujet (3° sermon du dimanche de l'Avent) : « Imaginez- « vous donc, délicates dames, d'estre au tra- « vers de vos chenests, sur vostre petit feu, 0 pour une centaine d'ans : ce n'est rien au « respect d'un moment du Purgatoire. Mais si « vous vistes jamais tirer quelqu'un à quatre « chevaux, quelqu'un brusler à petit feu, enra- « ger de faim ou de soif: une heure du Purgaf( gatoire est pire que tout cela. »

Aussi bien que les fantasmagories de l'Enfer, les imaginations du Purgatoire avaient besoin d'être étayées sur des rapports précis et circonstanciés, faits par des témoins vénérés. Il fallait que quelque Saint en renom vînt décla-

rer qu'il avait vu de ses yeux le brasier de l'expiation, qu'il s'y était promené, par grâce spéciale, sans être endommagé par les flammes, et que ses oreilles avaient été déchirées par les vibrantes lamentations des victimes du péché véniel. Comment eût-on pu, sans cela, affermir la croyance à des châtiments si hors de proportion avec les fautes commises? Comment eût-on pu obtenir des fidèles tant de dons, de prières et de sacrifices d'argent, autour de cette dolente institution ?

Saint Patrice, un prélat irlandais, paraît avoir été plus préoccupé que ses confrères de la nécessité de faire prendre le Purgatoire au sérieux ; il; pria Dieu avec ferveur de mettre une bouche du gouffre redoutable à sa disposition, afin que son peuple y crût forcément ; autrement, dit le poëme de Marie de France, nul ne voulait ajouter foi à ce qu'annonçait le saint prélat :

N'i aveit nul qui voulsit crelre S'il ne m(o)ustrât certeinement,

K'ils veissent apertement Les peines dunt il ad parlé.

Dieu exauça le saint homme ; il lui inspira de se rendre dans une contrée déserte d'Irlande, et lui fit voir, dans ce lieu reculé, un trou de

vilain aspect, qui faisait parfaitement son affaire. Quand Saint Patrice tint son spécimen du Purgatoire, il y fit descendre des croyants intrépides qui se pensaient en état de grâce s'engageant de les ramener à la lumière du jour , si réellement leur conscience était nette de tout péché mortel. De ces vaillants imitateurs d'Orphée, beaucoup avaient compté sans l'œil de Dieu, dont la perspicacité n'a point de bornes, et leur âme, plus souillée qu'ils ne le supposaient, n'avait jamais reparu, non plus que leur corps. Cependant, comme quelques-uns étaient sortis du trou, sains et absous, cela suffit pour la réputation du Purgatoire de Saint Patrice.

La célèbre trouveresse Marie de France raconte un de ces cas de voyage réussi, quelque temps après la mort du saint homme qui avait donné son nom à la caverne expiatoire. Sous le règne du roi Estèfne, un chevalier irlandais, nommé Owens, s'exposa héroïquement à la formidable épreuve. Comme ce pèlerin d'un nouveau genre était un personnage, le prieur du trou de Saint Patrice, au lieu de l'engager à tenter la périlleuse entreprise, crut prudent de l'en dissuader. Il conduisit le chevalier à l'entrée de la caverne « è puis le sermona » en ces termes :

Amis, certes, si tu créeies (croyais)

Nos conseilz, j'à n'i entréies;

Bien poz ci ta vie amender,

Et Deu servir è honurer.

Mult i sunt entrez et perdu,

Ne sot (ne sait) hom k'ils sunt devenu,

Car n'orent pas ferme créance,

Bone foi, ne dreite espérance;

Ne porent suffrir les turmenz,

Pur ço remistrent-ils (restèrent-ils) dedenz ;

Par les grants turmenz ke il virent,

Deu oblièrent et perdirent.

Owens était sûr de sa constance et de sa fermeté ; rien de ce qu'on put lui dire ne fit le moindre effet sur son âme : il avait résolu d'explorer le gouffre et d'éprouver les terribles souffrances de ce poste avancé du Purgatoire. Il prit les conseils du vénérable prieur, se fit absoudre, oindre et bénir, descendit sans trembler dans la gueule béante de l'expiation, et s'en alla devant lui « de ses peschiez querre pardon. »

Ce qu'il vit là était bien capable, en effet, de désespérer les plus fermes et de rendre mé- , créants et ennemis de Dieu les plus croyants et les mieux habitués à glorifier son saint nom. Les salles de supplices se multipliaient sous ses pas, toujours grandissant en horreurs et en cruautés, toujours plus peuplées de bourreaux hideux et impitoyables , de démons heu-

reux d'accomplir leur effroyable besogne sur de nouveaux arrivants. C'était une répétition des férocités, puanteurs et abominations de l'Enfer: rien n'y manquait que l'éternité.

L'intrépide chevalier Owens fut déchiré, lacéré, foulé, grillé, trempé dans des bains de métaux en fusion, traîné sur des pointes et des clous, battu, rompu, moulu, transpercé, démembré, dans ce lieu « plein de miserie é de dolur é de criement é de plur. » Après une description de ces raffinements de vengeance et de rage divine, qui s'étale sur près de quinze cents vers, l'infortuné, toujours ferme, toujours inébranlable dans sa croyance en la bonté de Dieu, finit par échapper aux scènes cruelles de l'antre ténébreux. Il revint à la surface de la terre, le corps et l'âme sains et sauvés à tout jamais. Jugez s'il fut bien reçu, à son retour, et comme le clergé du lieu fut charmé de sa merveilleuse réussite, pour la donner en exemple à ceux qui avaient hésité à croire à l'existence du Purgatoire.

Dès qu'il parut, on déploya les palmes et les étendards sacrés, les châsses, les gonfanons et les croix, pour la belle cérémonie qu'on fit en son honneur:

Gens èrent de religion Qui firent la procession ;

Ço lui est (a)vis k'en tut le munt (le mondé), De ces qui furent ne qui sunt, Ne fud oncques tèle venue Ne se honestement tenue.

La procession qu'on fit en son honneur était splendide et composée de toutes gens de clergé « diversement vestus, selon l'ordre qui appartient à chacun ; ^ là se voyaient les évêques, les abbés, diacres, chanoines, sous-diacres et acolytes : honneurs qui lui étaient bien dus, car tous comptaient sur lui pour mettre désormais à la mode l'épouvantail de Saint Patrice.

Malgré les beautés de ladite procession, le chevalier Owens n'eut pas un sourire d'orgueil. A partir de son évasion du Purgatoire, il ne se dérida plus et se fit d'Église, comme la majeure partie de ceux qui suivirent son exemple. Notre Gautier de Metz , cité dans mon livre des Trouvères pour son poëme de V Image du Monde, a parlé, lui aussi, des sombres merveilles du Trou de Saint Patrice; il nous fournira la constatation de cette patine de tristesse, qui recouvrait pour toujours la face de ceux qui échappaient aux pièges de la diabolique caverne :

Ki de cel li(e)u revenus est, Nule riens jamès ne li plest En cest siècle, ne jamès j(o)ur Ne rira mes ; adès en plur,

E gémissant les maus ki sunt E les péchiez ke les gens funt.

Dans le Purgatoire, il est vrai, parvenaient les consolations du Ciel et de la terre ; les anges et les Saints, la Vierge elle-même y visitaient les patients ; les oraisons et les offrandes pécuniaires des mortels pouvaient abréger leurs souffrances. Cette possibilité de soulagement ayant provoqué la vente des prières et le trafic éhonté des indulgences, le Purgatoire fut rejeté, dès les premiers jours, par les partisans de la Réforme. Cette institution contenait cependant une dernière possibilité de s'entr'aider d'un monde à l'autre, un germe de solidarité entre les anxiétés terrestres et les aspirations de ceux que l'on regrette. Puisqu'ils étaient en train de réformer, les Huguenots eussent mieux fait de réformer l'Enfer, ce type de rancune divine, qui entache à nos yeux la sérénité inaltérable de l'Ordonnateur des mondes.

Il nous reste à parler des récompenses célestes. Ici, je l'avoue, l'imagination des théologiens et des moines, que nous avons trouvée si opulente, si riche dans la peinture des tourments de l'Enfer, semble faiblir dans la description des joies du Paradis. La rémunération de l'autre vie ne consiste guère, pour eux, que dans les délices vaguement entrevues de la contemplation béate, dans les chants mélodieux,

dans les extases éternellement prolongées, dans la congratulation mutuelle des élus souriants, dans la fréquentation des anges, dans l'aspect de la face de Dieu. Ce sont là des ivresses mystiques dont l'indéfini ne frappe peut-être pas assez les instincts de la foule.

Le religieux de Fontevrault, qui a si gentiment alambiqué le style du livre de la Femme forte, ajoute de bien autres descriptions symboliques ; mais je doute qu'il réussisse mieux que ses confrères en mysticisme, à faire un tableau du Ciel aussi enivrant que celui de TEnfer est repoussant. Il parle « des martyrs, des vierges et confesseurs, lesquels sont repeux et refectionnés des belles herbes verdoyantes, célestes, spirituelles dudict champ de Paradis. » Il ajoute que « les Saincts sont abreuvés de l'eau du puys estant audict champ, a qui est la fontaine de vie. « Pour parler plus à plain de l'excellence dudict champ, je trouve, assure-til, par la Saincte Escripture que :

Rédolent et odoriférent, Très bel et resplendissant, Joyeux et moult consolant, Le Champ 1 Précieux et très excellent,

de Paradis est \ Copieux et très abundant, Gracieux et délectant, Glorieux et triumphant, Eternel et sans fin durant. »

Le bon moine parle encore de la joie qu'on aura à contempler Salomon dans toute sa gloire, avec sa sagesse et son gynécée sans doute, et les patriarches aux grandes barbes qui erraient dans les champs Cananéens et la Mésopotamie, avec leurs familles et leurs troupeaux. Mais cette joie, ce bonheur que doit leur procurer la vue des ancêtres des Israélites, combien durera-t-il ? Après un siècle ou deux de ces extases en face de ces bonshommes, le spectacle aura bien perdu de sa vivacité. Il reprend ensuite la description botanique du Champ de Délices. « Il est appelé bel et plaisant, dit-il, pource qu'il y a diverses fleurs odoriférantes et plusieurs arbres fructifiants » qui se peuvent comparer « aux Saincts de divers estats. »

ÎAux hauts cèdres du Liban,, Aux forts ciprès.

Aux palmes de triumphe, Aux roses vermeilles, Aux belles olives vertes, Aux larges platains, \ Aux beaux lis blancs et nects.

Il y a bien quelques senteurs de poésie dans toutes ces verdures promises ; mais on ne saisit pas au juste à quoi tout cela pourra contribuer éternellement à notre bonheur. En France, surtout, il y a plus de positif dans la poésie,

plus de netteté dans les aspirations ; aussi le titre de béat, donné à celui que ces allégories fluides et peu saisissables ravissent au septième ciel, n'a jamais obtenu qu'un sourire indulgent dans nos sociétés restées gauloises.

Ces joies, ces régals impalpables d'âmes qui retrouvent leurs corps devenus plus actifs , moins pesants, plus forts, plus beaux, ont le tort de ne pas frapper suffisamment les appétits des fidèles, les plus faciles à contenter ; certains prédicateurs l'ont compris. Ils se sont efforcés d'introduire dans ce tranquille programme, des banquets à l'exemple de Jean Héroltet de Gabriel Barelete ; des amours ineffables et variés, comme les docteurs subtils; des vêtements blancs qui s'échangaient à volonté contre des robes de gala, éclatantes d'or et de lumière ; des palmes dans la main, comme Jean l'apocalyptique et Pierre Dorbelli ; des sièges resplendissants de pierres précieuses, comme Saint François d'Assise etFra Beltrame de Ferrare. Plus près de nous, Pierre de Besse, prédicateur aux comparaisons quintessenciées, véritable précurseur des Précieuses de l'hôtel de Rambouillet, donnait, sous le roy Henry ^ ces renseignements d'un genre plus sémillant, plus remuant, plus divertissant, dans son sermon des Joyes du Paradis :

« C'est, mesdames, dit-il, un royaulme du- « quel Dieu est le roy, les Chérubins les ducs, « les Séraphins les comtes, les Throsnes les (.( marquis, les Anges les barons, et les Saints la « noblesse ; royaume en si bon air qu'on n'y « meurt jamais, on n'y est pas seulement ma- (( lade ; on n'y parle plus de drogues ni de mé- « decins ; royaume si plaisant qu'on y chante « sans cesse. Là la musique tonne de toutes « parts, les fredons ne manquent jamais dans « ces belles salles. »

Assurément ces beaux efforts pour faire apprécier les bonheurs du Paradis étaient louables ; mais ce n'étaient encore là que des fleurs de rhétorique. S'il n'y avait eu que ces joies imaginaires pour exciter les gens au bien, et si le Purgatoire et l'Enfer n'y avaient pas aidé par la terreur, tout cela eût produit bien peu d'efet. Un prédicateur italien, Pierre Dorbelli, crut faire mieux en y glissant un parfum de suprême vengeance, un poco di vendetta; outrant les rancunes de la terre, l'auteur du sermonnaire Hortulus conscientice a prétendu qu'un des grands ravissements des bienheureux sera de regarder brûler les damnés (Sermo XXIV). L'Évangile ne dit-il pas, en effet, que le pauvre Lazare, à qui l'on refusait les miettes du festin, sera fort heureux de voir en bas de lui le mauvais riche implorant en vam, tout à fait

en vain, une seule goutte d'eau sur sa langue éternellement desséchée ?

Cette opinion que l'on retrouve assez fréquemment exprimée, surtout en Espagne et en Italie, n'est certes pas d'un bon sentiment ; on y reconnaît la rudesse des époques où l'on allait voir, sans frémir, brûler, écarteler et rouer les criminels. La vue de semblables tortures devrait être, au contraire, un terrible empêchement à la plénitude de la félicité des élus. Si l'on en juge par la modération de notre justice moderne. Dieu lui-même doit se voiler la face, pour n'être pas témoin des angoisses de ces infortunés.

La difficulté d'intéresser dans la description des béatitudes était si grande, que Dante avec tout son génie ne put y réussir ; ce puissant coloriste semble avoir épuisé les richesses de son imagination à peindre la Vengeance. Les peines matérielles de l'Enfer lui donnaient la facilité d'enlacer tous les membres des damnés de ses effrayantes variétés de douleurs ; elles lui ont permis de faire un sombre chef-d'œuvre de la vindicative poésie où il damnait les Gibelins. Les deux poëmes complémentaires de la Divina Comedia sont restés pâles et ternes à côté de sa peinture de ÏInferno. Qui a jamais lu en entier son Purgatoire et son Paradis ?

Le grand empêchement dans la solution de

ce difficile problème était d'imaginer la part rémunérative des corps. Les joies corporelles se trouvant, nous l'avons vu, maudites sur la terre, les théologiens ne pouvaient les glorifier dans le ciel, où la différence persistante des deux sexes les embarrassait beaucoup. Il eût été plus logique de ne pas rendre à l'âme cette monotone enveloppe, dont elle avait eu tant à cœur de se détacher. Que faire de cette forme charnelle toujours la même et toujours inutile, malgré son immortelle jeunesse et sa glorieuse santé? Il était dit que la chair serait toujours une superfluité gênante pour les doctrines ascétiques; mais quel moyen de l'éviter ^

Pour les besoins de l'expiation, la foi avait fait ressusciter les corps. Avec tous ses pieux confrères. Saint Bonaventure déclare formellement, dans son quatrième sermon : De Morte^ que « les pécheurs descendront in infernum cum armis suis, avec leurs armes, c'est-à-dire avec les membres corporels dont ils ont usé pour combattre dans le péché, quibiis militaverunt in peccatis ; » et nous avons constaté avec quelle rage consciencieuse les démons s'acharnaient sur chacune des parties pécheresses de ces misérables corps. La logique indiquait une récompense corporelle, locale, à mettre en contraste avec le châtiment matériel, qui s'acharnait sur les membres des damnés.

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