CHAPITRE VI
Anges et Démons servant de domestiques, de
CONFIDENTS, d'aMIS ET d'aMANTS. — InCUBES
ET Succubes. — Satyres et Lycanthropes. — Hallucination de célèbres personnages a cet égard. — Raison de cette incertitude
DE l'esprit humain.
|es quelques chapitres où nous passons rapidement en revue les bizarreries extrêmes de la superstition; celui-ci entre autres, où les anges et les démons vont entrer en scène à titre de personnages vivants, positifs, re'els, offrent des puérilités tellement en dehors de nos préoccupations d'aujourd'hui, que j'aurais besoin de me défendre du reproche de traiter des sénilités inutiles, si le vaste rôle joué dans la vie de nos ancêtres par ces créations de la peur ou de la fantaisie n'était surabondamment attesté par
l'histoire. L'importance prodigieuse donnée à ces fantômes, riants ou terribles, a été constatée non-seulement par les moines, mais par les magistrats qui jugeaient les victimes de ces obsesseurs; mais par les meilleurs écrivains de ces curieux siècles.
Cette croyance au despotisme des esprits errants, venus des régions supérieures et inférieures, a jeté des racines jusqu'au seuil de l'ère moderne; elle s'est même ravivée avec violence dans le cours des xvi° et xvii® siècles. Au xviii®, les Universités allemandes donnaient encore des sujets de thèse, tirés de la démonologie, à leurs candidats. Nous touchons enfin au xx^ siècle, sans en être complètement désencombrés; on continue à voir parmi nous des gens qui affectent de croire encore à ces esprits perturbateurs de la dignité et du travail humains.
Jeter un coup d'œil sur ce monde imaginaire, si parfaitement en harmonie avec l'idéal que s'était fait de l'univers et de ses lois la société qu'il troublait, ne me semble donc pas une occupation stérile. Outre l'explication claire que cette notice va nous donner des excentricités fantastiques qui dominaient alors, un grand enseignement philosophique doit en jaillir : c'est que toute société reste soumise aux illusions de l'imagination, tant qu'elle n'emploie pas son intelligence à percer le mystère de la vie ; tant
qu'elle ne l'applique pas à la recherche des lois immuables et harmoniques des phénomènes vivants.
Le moyen âge tout entier, je ne cesse de le redire, tourbillonnait dans le rêve; la peur incessante de l'inconnu le talonnait. Comment eût-il pu s'y soustraire sur cette planète qu'il croyait sortie, elle et son soleil et ses étoiles, d'un acte de prestidigitation divine, d'une fantaisie suprême qui avait duré six jours? C'était par pure faveur, par simple privilège, que tout avait été créé par une personnalité absolue. Aux yeux de nos aïeux, les astres n'avaient pas mûri progressivement dans l'espace, se succédant dans des périodes relativement immenses de durée, de même que les générations humaines se succèdent dans les mesures de temps plus modestes, assignées à notre existence; ils y avaient été poudroyés sans ordre autour de la terre, sans mission et sans/éelle utilité.
Une étincelle de vie était sortie tout à coup du néant, au milieu d'une incommensurable éternité sans chaleur et sans lumière; rien ne garantissait la permanence à cette exception infinitésimale; car, si grande que l'on supposât l'individualité qui avait eu puissance d'enfanter cet échantillon du grand Tout, ce qui existait n'était de sa part qu'un mouvement de grâce transitoire, qu'un don capricieux, qu'il pouvait,
qu'il devait reprendre dans un retour de caprice en sens contraire. Ce qui avait été créé en quelques heures, allait s'abîmer un jour et disparaître comme il était venu, sans transition et sans nécessité.
Puisqu'il n'y avait pas de lois certaines, éternelles, et que le caprice d'un créateur dominait sur tout être créé, pourquoi se serait-on efforcé de raisonner, d'étudier les phénomènes et de chercher à les comprendre ? Plus simple était de s'effacer, de s'humilier devant l'arbitraire d'un maître fantasque, de ne vivre que pour craindre ou espérer. On ne raisonnait donc pas, et les fantaisies de la crédulité humaine répondaient aux fantaisies de l'arbitraire divin.
Aujourd'hui que l'on ne sait plus où placer le lieu de la vengeance éternelle, assigné aux damnés, dans l'harmonie suprême des mondes, telle que la science nous l'a révélée; aujourd'hui qu'il est devenu également difficile d'indiquer le lieu précis où se tiennent les élus et les anges, cette explication des hypothèses qui formaient la base des prodiges, m'a paru utile à donner. Elle aidera à comprendre la possibilité d'aussi naïves croyances, sans dérouter en rien ceux qui ont encore besoin de recommander leurs ennemis aux diables et leurs amis aux séraphins.
Tout s'explique avec ce naïf univers aux trois
étages superposés : le ciel, la terre et la région infernale, dont les habitants voisinaient entre eux, échangeant des communications suivies. Nous avons parlé en bloc des anges, des démons et des saints; mais quelle idée se faisaient nos pères de ces fantasques intermédiaires ? On est naturellement porté à croire qu'elle n'était pas bien nette. Cependant plusieurs grands maîtres en théologie ont cru connaître exactement ces impalpables phalanges, et pouvoir en faire le dénombrement exact par hiérarchies, par chœurs, par ordres et par le genre d'emplois qu'ils occupaient.
Le très-révérend Jean Trithème, abbé de Spanheim, a minutieusement relevé, dans sa. Steganographia, les diverses castes de ces populations extra-mondaines; il a donné le nom exactement orthographié de leurs chefs, indiquant ce que chacun des grands feudataires de l'espace possède de princes vassaux, de ducs, de comtes et de sujets sub dominio siio. J'ouvre au hasard un exemplaire de ce livre bizarre (édit. de Darmstadt, 1621), et je tombe sur le chapitre IV du livre premier, où il est question d'Aseliel, un de ces chefs des bandes aériennes, qui a sa résidence habituelle vers la quatrième maison du soleil, à l'endroit d'où souffle le vent du sudest, ad Eurum Austrum.
Ce génie aux grandes ailes préside aux choses
d'amour, his qiiœ pertinent ad amorem ; il a sous lui, pour l'aider dans sa délicate mission, quarante princes feudataires avec leurs vassaux et leurs serviteurs. Suit une instruction sur la manière d'appeler à son secours ces aides précieux, en ne nommant dans son invocation ou évocation qu'un seul, deux au plus, des vingt noms des principaux d'entre eux, que le savant abbé nous indique.
Ainsi en est-il du prince empereur Cabariel, qui veille à éventer les pièges, à prévenir les absents des trames qui s'ourdissent contre eux... Celui-ci, qui habite vers la plage, a qua ventus circius inflat, a sous lui soixante-dix princes et leurs gens, pour l'aider le jour, et autant pour l'aider la nuit. Ainsi pour l'esprit suprême, supremus spiritus, Menachiel, qui a sous lui vingt ducs, cent comtes et des serfs en grand nombre, mais dont le bon abbé de Spanheim ne saurait dire au juste la quantité, quorum mihi incertus est numerus. Ainsi de cent autres. Je sais bien qu'on a révoqué en doute la paternité du vénérable Trithème à l'égard de cette œuvre si précise dans ses affirmations; quant à moi, je ne répugne nullement à admettre qu'un théologien de ce temps-là ait pu se plonger si avant dans ces mystérieuses spéculations.
Bien plus près de nous, eni55o, le R. P. Maldonat n'a pas trouvé indigne de lui de pu-
blier un livre étonnamment détaillé sur ces matières occultes. Ce Traité des anges et des démons, mis depuis en français par maître François de la Borie, grand archidiacre et chanoine à Périgueux, en 1606, ne laisse, lui non plus, guère de secrets à révéler sur ce sujet. Après l'avoir lu, on sait la nature de ces invisibles personnages, leur nombre au ciel et en enfer, leur genre d'occupations; comment ils exercent leur influence sur la nature et sur l'homme; la façon d'appeler les uns et de chasser les autres. Seulement le Père Maldonat n'est pas aussi affirmatif que l'abbé Trithème; il a trop feuilleté ses émules et ses rivaux en ce genre d'études. Cet embarras dans le choix des affirmations s'accentue d'ailleurs à mesure que les démonologues se rapprochent de notre temps. Une question entre autres trouble ce dernier : c'est le moment précis où chacun de nous reçoit la compagnie de son ange gardien. Saint Bonaventure affirme que ce don est fait à l'enfant dès qu'il est conçu dans le ventre de sa mère ; Saint Chrysostôme dit au contraire que cela n'arrive qu'après la réception du baptême, car avant cela le diable est notre seul maître par l'effet du péché originel. Maldonat se montre également fort perplexe d'avoir trouvé, dans une série de propositions théologiques, que certains privilégiés ont reçu plusieurs an-
ges gardiens au lieu d'un seul. — Pourquoi cette exception? se demande-t-il; et après avoir bien discuté la chose, il finit par se dire : — Dieu fait cela pour ses favoris.
Sur les influences des mauvais anges, le révérend n'est pas moins bien renseigné : il a, lui aussi, son chapitre sur les incubes et les succubes, intitulé : « Si les démons abusent des corps humains pour la paillardise ?» Et celui sur le fameux nouement de l'aiguillette, sous ce titre : « Si les démons et enchanteurs peuvent empêcher l'accouplement charnel ? « De ce dernier point, il ne doute pas, et déclare que ceux qui pensent le contraire « ignorent entièrement l'expérience » : l'expérience de qui?... Le révérend va même jusqu'à se préoccuper de l'empêchement que ces noueurs malintentionnés peuvent apporter à la justification de virilité, que l'époux judiciairement soupçonné d'impuissance était obligé de produire dans le lit du Congrès, devant les juges et les experts.
Ce sujet de dissertation prenait une place importante dans les œuvres des anciens théologiens; ils mettaient un très-grand zèle à expliquer à leurs contemporains ébahis la nature mixte des anges et les attributs de leurs glorieuses légions. On les surprend souvent penchés sur des problèmes de cette gravité : — Ces grands officiers de la couronne suprême vivent-ils
toujours en bonne intelligence? — La jalousie des faveurs de Dieu ne les met-elle pas en rivalité, comme il arrive aux courtisans des rois de la terre ? — Sous leur forme angélique, leur estil possible de s'éprendre d'amour pour la beauté des filles des hommes? — Les chérubins, séraphins, trônes, dominations, etc., sont-ils rangés plus haut les uns que les autres, et à quelle distance probable se trouvent fixés leurs sièges lumineux ?
Pour varier un peu, prenons sur ce mystérieux chapitre l'opinion de Ronsard; ces citations n'augmenteront pas sensiblement sa réputation de poète ; mais peut-être le familier de Charles IX y gagnera-t-il quelque chose, à titre de vates et de voyant :
Dieu mit auprès de lui, son plaisir le voulut, L'escadron précieux des anges qu'il eslut Pour citoyens du ciel, qui sans corps y demeurent, Et francs de passions, non plus que luy ne meurent ; Esprits intelligens, plus que les nostres purs. Qui cognoissent les ans tant passés que futurs. Et tout Testât mondain, comme voyant les choses De près, au sein de Dieu, où elles sont encloses.
Voilà ce que le grand poëte des fils de Catherine dit des anges, dans son Hymne des Daimons; ce n'est pas très-clair, et il oublie d'avouer
une chose essentielle : c'est que ces citoyens du ciel sont privés de leur liberté, qu'il ne leur est pas permis de penser et d'agir à leur fantaisie. Tout désir, toute curiosité leur sont interdits. Les anges sont gracieux, ailés, toujours frais et jeunes; mais leurs têtes souriantes sont vides. Ce qu'ils savent, ils ne l'ont pas appris, n'ayant jamais tenté le moindre effort. Leurs instincts charmants, leur mission, leur chant suave, leur beauté, tout cela est ineffable sans doute, mais immuable et éternel : après quelques milliers de siècles, on peut le craindre, ils se lasseront de cette adorable monotonie, et s'il leur était possible, ils passeraient du côté de leurs confrères déchus.
Or, que dit Ronsard des démons? Il commence par constater en vers médiocres qu'il y en a de diverses espèces; puis il essaie de les décrire en ces termes :
Les uns viennent de Tair, de respiration,
Les autres plus grossiers, d'évaporation,
A la façon de l'huistre; aussi le sacrifice
Du sang des animaux leur est doux et propice.
Ils sont participans de Dieu et des humains :
De Dieu comme immortels, des hommes comme pleins
De toutes passions. Ils désirent, ils craignent,
Ils veulent concevoir; ils aiment et desdaignent.
Cette définition des démons n'est pas beaucoup plus limpide que celle des anges; cependant nous trouvons à l'acquit des anges déchus les passions actives et la liberté : ils aiment ou haïssent, estiment ou dédaignent; ils s'ingénient pour employer le temps. On en connaît même qui ne font nulle difficulté de faire quelque besogne utile, affirme le poëte :
On dit qu'en Norouègue (Norvège), ils se louent à gage,
Et font comme valets des maisons le mesnage ;
Ils pensent (sic) les chevaux, ils vont tirer le vin;
Ils font cuire le rost, ils sèrencent le lin ;
Ils filent la fusée, et les robes nettoyent
Au lever de leur maistre, et les places baloyent...
Voilà l'idée générale que le moyen âge s'était faite des anges et des démons. Il faut ajouter que Dieu n'avait pas eu d'abord la mauvaise idée de créer des démons : tous les anges étaient sortis de sa main heureux et libres, dans un moment où l'Éternel avait senti le besoin d'égayer sa trop complète solitude. Mais cette liberté, annexe obligée de la dignité de l'être, les moins intelligentes de ces angéliques créatures ne songèrent pas à en user; les plus divinement organisées, Lucifer entre autres, le glorieux Porte-lumière, comme l'indique son nom lumineux, suivirent seules les élans de
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leur curiosité, de leur de'sir de savoir ; elles cherchèrent la raison des choses. L'Éternel n'avait-il pas prévu cela?
Toujours est-il qu'il y vit une témérité sacrilège, et qu'il foudroya le prince des anges et ses hardis compagnons ; puis, afin d'empêcher chez ceux qu'il gardait près de lui un pareil retour d'intelligence, il leur retira la liberté d'agir et de penser. Cette élimination avait porté un coup bien rude au peuplement du ciel; Jehovah sentit que les anges demeurés fidèles n'étaient bons qu'à lui servir de thuriféraires et de messagers ; il songea de nouveau à créer une race intelligente et libre qui remplaçât le vide, et pût le louer par autre chose que des accents inspirés et appris. Jehovah créa donc l'homme, et le créa libre; il le combla de ce bonheur tranquille qui consiste à ne rien faire, et qui ne devait durer qu'à la condition de ne pas user de sa liberté, pour chercher à pénétrer les secrets divins.
— Cette fois, se dit l'Éternel, j'ai fait une créature qui restera mienne.
Le maître avait compté sans le Porte-lumière, le lumineux tentateur, qui entra en concurrence avec lui dans le cœur de sa nouvelle créature, et du premier coup la lui enleva. Il lui présenta le fruit de l'Arbre de la Science, lui en expliqua la saveur et la vertu; ajoutant
sans doute que, par ce fruit magique, lui et sa race changeraient un jour la terre entière en un jardin de délices, plus riche et plus beau que celui de ce coin de paradis d'où la jalousie de Dieu ne manquerait pas de le chasser. Et l'homme, rougissant de son ignorance et de son oisiveté, choisit sans hésiter les voies de l'activité et de la science.
Depuis ce temps, la lutte continue dans l'esprit de l'homme entre Dieu et le chef des anges déchus, avec le même succès pour ce dernier. Lucifer ne cesse d'attirer à lui tout ce qu'il y a dans la race humaine de plus vivant, de plus noblement curieux, de plus affamé de vérités nouvelles, de plus ardent de cœur et d'esprit. Il se fît ici bas un partage semblable à celui qui s'était fait in principio dans le ciel, malgré les révélations dont le but était de rappeler les hommes à Dieu. A partir du moment où les portes de l'enfer s'étaient, selon les textes saints, refermées sur Satan et les siens, les démons pullulèrent plus que jamais; ils furent véritablement déchaînés. Le jour où fut consolidé le pontificat romain, au dire de l'Église elle-même, ils affluèrent partout sur le passage des prêtres et des moines; c'est là que nous allons les rencontrer.
Aux yeux de notre mère l'Eglise, le Diable représentait la science; tout ce qui devançait le
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troupeau des ouailles était bel et bien possédé et maudit. Le Diable avait la réputation de tout savoir, et l'on ne taillait d'attribuer à ses révélations tout ce que savaient de plus que les autres les gens laborieux et réfléchis. « Il a le diable au corps ! » disait-on d'eux ; le mot est resté pour qualifier les chercheurs infatigables et les entreprenants. Ce n'était, dans la croyance générale, qu'en consultant Lucifer et en lui livrant son âme, que l'on avait part à ses secrets.
Le surnaturel avait eu la malechance générale de tout ce qui passait dans l'ombre de ces siècles noirs : il avait tourné au lugubre, au désespéré; la place réservée aux anges et aux bons génies s'était amoindrie, presque annulée, pour agrandir celle des démons et des sorciers. Quant à la recherche des vérités naturelles, ce qu'on appelait déjà la science, ce n'était plus qu'un acte de révolte, punissable à l'égal de la curiosité d'Adam et de Prométhée.
Si les savants étaient suspects de sorcellerie, ils partageaient ce mauvais renom avec les hommes dont la parole était trop persuasive et les qualités trop entraînantes ; avec les femmes dont les charmes étaient trop attirants, avec celles qui se mêlaient de guérir par des moyens simples et héréditaires ou par la confiance magnétique qu'elles inspiraient; avec celles
également qui usaient de leur finesse et de leur clairvoyance pour prédire les événements les plus prochains et les moins douteux. Sorcières aussi étaient les pauvres diablesses qui effrayaient par leur laideur, par leur grand âge, leur isolement et leur mélancolie.
Ainsi, de malheureuses créatures énervées par les privations et la misère prirent place dans les rangs de la sorcellerie, à côté des génies dont l'éclosion s'était trompée d'époque. Les tristes folles dont Jean Nider, dans son Formicarium, Sprenger et Henri Institutor, dans le Maliens maleficarum, racontent les hallucinations, étaient les complices de Raymond Lulle, d'Arnaud de Villeneuve, de Cardan, de Cornélius Agrippa, de Paracelse, de Jérôme de Prague et de tant d'autres grands investigateurs.
Tout cela ne s'accorde guère ; il y a dans ce sujet un imbroglio illogique, une confusion absurde : le bon sens et la logique étaient si rares à cette époque. Le plus étrange est que les cerveaux les plus sains n'échappaient pas toujours à l'hallucination générale : bien peu de gens hésitaient alors à voir des possédés dans les épileptiques, les hystériques et tous les affligés de ces innombrables maladies nerveuses qui affligent les sociétés troublées.
Que nous servirait de répéter ici les niai-
séries gravement débitées depuis des siècles, sur la nature mixte de ces êtres à part, sur leur contact glacé ou brûlant, sur leur diaphanéité, leur impénétrabilité, leur instantanéité d'allures; sur leur pouvoir de tromper, de léser, d'illusionner, d'engendrer, de se glisser en nous par les lèvres, par l'oreille, par le nez et ailleurs? A quoi bon revenir sur le choix que font les démons de certains endroits pour y tenir leurs conciliabules et leurs sabbats : cimetières, lieux escarpés, clairières désertes, châteaux en ruines? Qui ne sait le prix qu'ils mettaient à leurs services, demandant par exemple l'âme du premier passant sur les ponts légendaires qu'ils jetaient sur les abîmes ; exigeant un traité en règle sur peau de chrétien, signé en lettres de sang, pour indiquer les mines d'or et les trésors cachés?
Les traités abondent sur la matière, riches de ces pittoresques documents; ils se ressemblaient tous, il faut le dire, répétant à l'envi les affirmations les uns des autres. Qui a étudié les feuillets démonologiques du premier spécialiste venu, les a étudiés tous; tous les secrets de cet ordre lui sont révélés. Préférons ceux qui les font agir, à ceux qui divaguent à leur sujet.
Était-ce dans l'état de veille ou dans le sommeil que se passaient les rencontres avec les
diables? Cela n'a jamais été complètement éclairci; mais qu'importe que le sommeil soit le dormir véritable ou Fengourdissement de l'intelligence alourdie ? Voici un cas de rêve avoué, rapporté par Antoine Torquemada, dans son Hexaméron, à la troisième journée, qui traite des fantômes et visions (traduction de Gabriel Chappuis).
Un gentilhomme espagnol du nom de Tapia était somnambule et vaguait souvent, la nuit. Pour éviter qu'il lui arrivât malheur, on avait mis à portée de son lit un bassin plein d'eau; « car, dit Torquemada, il est certain que ceux qui sont sujets à cette affection s'éveillent en touchant l'eau. » Une nuit d'été qu'il faisait grand chaud, Tapia se leva en dormant, avec la fantaisie d'aller se baigner à la rivière. Chemin faisant, il rencontre un de ces troublefêtes de la grande compagnie de Satan, qui cherchait proie, et le pria de l'accepter pour compagnon de bain. — Savez-vous nager?
demande le gentilhomme. — Peut-être mieux que vous, fit le Malin; ce que vous n'oseriez faire, je le ferai.
Arrivés sur un pont, ils se dévêtirent; le personnage diabolique se précipita du haut du pont dans le torrent qui tourbillonnait avec fracas au fond de l'abîme; et de ses profondeurs il excitait le gentilhomme à l'imiter. « Le
seigneur Tapia, pour ne sembler avoir Crainte, s'en alla mettre en mesme lieu de l'aultre, et se pre'cipita de là dedans l'eau. » A peine ses pieds eurent-ils touché le torrent qu'il s'e'veilla. Effrayé de se voir dans une pareille situation, il appella son compagnon à son aide, tout en nageant avec vigueur; ne voyant rien venir, il comprit que c'était là un piège infernal. Ce ne fut qu'en invoquant Dieu et déployant toutes ses forces, qu'il parvint enfin à regagner la rive.
Cette histoire met l'illusion du rêve parfaitement en saillie ; tout en se persuadant que le Diable avait failli le surprendre, le seigneur Tapia avoue franchement qu'il ne l'a vu qu'en dormant et au milieu de la nuit. C'était d'ailleurs le cas ordinaire ; les obsessions se faisaient généralement aux environs de minuit, aux mêmes heures que la recherche des trésors et les orgies du Sabbat.
Voici une autre anecdote nocturne, tirée du Maliens maleficarum, où il est question d'une sorcière qui assurait aux inquisiteurs qu'elle partait pour le Sabbat en corps et en âme, et qu'elle avait le pouvoir de se transporter, en un instant, où bon lui semblait, quelque peine qu'on mît à l'enfermer et si long que fût le chemin.
Les inquisiteurs la verrouillèrent dans une chambre, en lui ordonnant de se transporter
dans un lieu et chez un particulier désignés, afin d'entendre ce qui s'y disait et de revenir leur en faire le rapport. Un peu après, ils ouvrirent la chambre, et voyant la sorcière endormie, l'un d'eux lui brûla le pied pour la réveiller, et ne réussit qu'à lui faire une large blessure. Au bout de quelque temps, la pauvre folle vint à eux, s'excusa de son retard sur la longueur du chemin, dont elle leur décrivit les particularités remarquables, et soutint qu'elle s'y était transportée corporellement. La marque vive de la brûlure qu'elle portait au pied la convainquit de son erreur; pour cette fois les inquisiteurs virent que cela n'était que rêve et folle imagination, grâce à ce que, par exception, ils s'étaient donné la peine d'essayer la preuve.
Mais la plupart du temps on croyait ces pauvres gens sur parole; d'ailleurs, est-il dit dans VHexaméron d'Antoine Torquemada, « ceci luy qui eust bien le pouvoir d'enlever Christ « du désert, et de le transporter dessus le « pinacle du Temple, et de là sur une haute « montagne de laquelle on voyoit une grande « partie du monde, pourra bien aussy enlever ■<- une femme et la porter d'un lieu en un « autre. :>
Paul Grilland,dans son Traité des hérétiques, donne deux exemples de cette singulière opi-
nion. Le premier, du mari d'une sorcière italienne, qui avait contraint sa femme à le mener avec elle au Sabbat ; là, ayant remercié un diable qui lui apportait du sel, par ces mots : « Dieu soit be'ni ! » il s'était vu précipité dans un champ, à trente-trois lieues de sa maison, oii des bergers le ramenèrent. Le second exemple est celui d'une sorcière trouvée nue dans un fourré d'épines, s'efforçant de se voiler le sein de ses cheveux; laquelle déclara que le Diable, qui la rapportait de l'infernale assemblée, l'avait laissée tomber, en entendant une cloche de couvent sonner matines.
L'un des compilateurs des Histoires prodigieuses^ François Belleforest, dit avoir tiré des épitres d'Érasme, ce fantastique récit de l'incendie d'une petite ville d'Allemagne : « La ville dont je t'ai parlé, écrit le philosophe de Rotterdam, s'appelle Schiltach, loin de Fribourg, quelques huit lieues d'Allemagne; or, s'il est vray tout ce qu'on y racompte, je n'en sçay rien et ne l'oseroy affirmer et donner pour asseuré. » Cet étrange début, dans la bouche de celui qui avait si souvent raillé les sortilèges et les sorciers, montre l'énorme influence du milieu où l'on vit. La cause de cet incendie de Schiltach, advenu l'an i53i, le jeudi avant Pâques, paraît d'ailleurs si bizarre à Érasme, qu'il rejette la responsabilité de l'in-
vention sur Henry Glaréan auquel il l'aurait ouï conter. En voici le fidèle re'sumé :
Quelque diable se mit tout à coup à siffler du haut de la maison d'un aubergiste; celui-ci y monta et ne vit rien. Le signal du sifflet recommence; l'hôtelier pensant que ce fût un larron, remonte pour l'empoigner, rien encore. « Mais trop bien entendit-il le siblet sur le feste de la cheminée, ce qui lui fist croire que c'estoit quelque ruse diabolique ; et pour ce, il encouragea les siens, et fit appeler les ecclésiastiques qui se mirent en exorcismes et en adjurations, qui le firent confesser quel il estoit. Enquis à quelle fin il estoit là venu, ne feignit de respondre que c'estoit pour brûler toute la susdite ville. » Les hommes d'Église redoublent de conjurations et de menaces; mais le maudit se mit à les railler, à leur reprocher leurs vices, et dit qu'il ne les craignait pas, « à cause que l'un d'eux était paillard et les deux autres larrons. » Après quoi, il choisit dans la foule une femme qu'il fréquentait depuis quatorze ans; lui mit un pot à feu dans la main, lui commandant de le répandre ; « et toute la ville fut arse et réduite en cendres. »
Ce fait de résister aux prêtres n'était pas extraordinaire : Lycosthènes, dans son recueil des Prodiges^ parle d'un autre démon qui « esmouvoit de discordes, ligues, factions et
partialités la cité de Mayence; y causant des batteries, des meurtres et massacres de nuict et de jour, et finit par mettre le feu par les greniers et maisons de ladicte cité, ores sous la figure d'un citoyen, ores d'un autre, pour augmenter les défiances et rumeurs. » Ne pouvant tenir à la force des exorciseurs, il céda la place « à un autre démon pestilent et dangereux. » Celui-ci se moqua gaillardement des exorciseurs, « lesquels il appeloit pelez et chauves, disant que tandis qu'ils murmuroient ne sçay quoy en leurs prières, qu'il s'estoit caché sous le chaperon de l'un d'eux, lequel il nomma, qui avoit la nuict précédente violé la fille d'un sien hoste. »
Voilà assurément des imaginations bien étranges et bien sottes. Que serait-ce si l'on avait la patience de lire d'un bout à l'autre le Maliens maleficarnm? C'est véritablement le mémorial des faits et gestes de l'Enfer que ce Maillet des Sorcières^ où Jacques Sprengera rassemblé par ordre d'Innocent VIII, qui l'avait nommé inquisiteur de la basse Allemagne, toutes les fantaisies démoniaques, toutes les aberrations et abominations de sorcellerie qui avaient cours de son temps, toutes les preuves de la puissance des démons, qu'il croyait avoir recueillies lui-même, en compagnie de son collègue Henri Institutor, inquisiteur du reste de la Germanie.
Les démonologues insistent particulièrement sur la salacité des esprits de damnation. L'énervement des voluptés sensuelles était leur grand moyen d'action; ces orgies du Sabbat, dont on a tant parlé, étaient la partie suprême des rites du culte de l'Enfer, et le souvenir que les affiliés gardaient de ses effroyables délices leur rendait impossible de perdre l'envie d'y retourner. Revenons aux documents inimaginables que fournit le Maliens maleficarum.
Ici, c'est un jeune homme qui vient se plaindre au révérend prieur d'un couvent de Spire, qu'on lui a volé suum membrum virile^ et qui finit par le recouvrer, en agissant de ruse avec la magicienne coupable de ce vol, par les conseils du digne prieur. Ailleurs, c'est un pauvre homme de la ville de Coblentz, qui est forcé par un démon succube, à forme de femme, d'accomplir l'acte de Vénus, en présence de sa femme et de ses amis; et qui, uno mit tribus actis expletis^ se voit encore sollicité à recommencer, jusqu'à ce qu'il tombe épuisé. Et cette autre profanation obscène d'une troupe de démons incubes qui, devant tous, ante omnes^ levabant stolas monialium^ dépouillaient les nonnes dans l'église même, et abusaient de ces saintes filles, en dépit des exorcismes et de leurs anges gardiens.
Que font en effet les anges gardiens, pendant
que leurs malheureux protége's des deux sexes sont victimes de pareilles infamies? On s'étonne qu'en présence de ces scènes de violences ordurières, on ne voie jamais intervenir ces bénins protecteurs que le Ciel a placés auprès de chacun de nous. — Mon ami, me dit un jour un ecclésiastique que je consultais sur ce mystère, les anges gardiens se voilent la face de leurs ailes, pour n'être pas témoins de ces abominables scandales. — Hélas! mon Père, cela ne sert guère à ceux qu'ils ont en garde : se cacher la tête pour ne rien voir, ce n'est pas un acte suffisant de protection.
Les prêtres eux-mêmes, les prélats et les abbés n'étaient pas à l'abri de ces illusions impures; voici, à ce propos, une scène de séduction entreprise par une vieille sorcière contre plusieurs abbés. La traduction de ce curieux morceau du Maliens maleficarum n'est pas de moi ; il m'a semblé qu'elle serait plus piquante, empruntée au livre des Discours, illusions et impostures des diables, magiciens et sorcières, de Jean Wier. Ce dernier, qui avait composé son livre dans le but d'atténuer la rigueur des juges envers ces pauvres hébétés, dont les sottises étaient mises au compte de la sorcellerie, cite cette histoire absurde, en la raillant avec son bon sens ordinaire.
« Nous avons connu, disent Henry Institutor
et Jacques Sprenger, docteurs en théologie, une vieille qui, non-seulement enchanta, par boissons amoureuses, trois abbez, l'un après l'autre; mais aussi, comme le commun bruit est encore aujourd'huy entre les frères du couvent, les fit mourir, et en mit un quatrième hors du sens. Encore n'a-t-elle point de honte de confesser en public qu'elle a fait cette méchanceté et la fait encore, et que les abbsz ne se sont peu retirer de son amour, pour autant qu'ils avoient mangé autant de sa fiente que son bras estoit gros. Or confessons-nous qu'encore elle est vivante, pour autant qu'on ne nous avoit baillé charge de la tirer en jugement et la punir. Voilà ce qu'ils escrivent, ajoute Jean Wier; quant à moy, j'ay bien opinion que la fiente, qu'elle disoit leur avoir fait manger, n'estoit autre chose que les ordes voluptez que ces chefs de moines, comme pourceaux veautrez en un bourbier, avoient souventesfois expérimentez avec cette vieille paillarde exercitée en tel afaire, et dont aussi ils estoyent tellement alléchez qu'onques ils ne peurent résister et retourner à leur bon sens. Voilà ce breuvage amoureux, voilà les ordures de la vieille putain dont ces moynes avoyent mangé aussi gros que le bras! «
Le même docteur J. Wier nous apprend que Mélanchton, malgré son grand esprit, n'avait pu tout à fait échapper à cette crédulité de ses
23o ANGES ET DÉMONS.
contemporains; Mélanchton croyait au Diable comme Luther, et en citait des tours de temps en temps; celui-ci entre autres, qu'il tenait du chef même des Réforme's. — Un moine vint un jour trouver Luther, et sous prétexte'qu'il e'tait en peine de certains points de théologie, il fut introduit dans la chambre du poêle où travaillait celui-ci. La discussion commença alors entre le nouveau venu et le maître du logis, qui se trouva même fort embarrassé à répondre au Tentateur. Heureusement Dieu permit que le grand docteur vît le piège et y échappât.
(.' Luther apercent que le moine avoit les mains comme griffes d'oiseaux; alors il luy dit : — Est-ce toy donc ? Escoute, voici la sentence prononcée contre toy : « La semence de la « femme écrasera la teste du serpent ! » Puis il adjousta : — Tu ne nous engloutiras pas tous. Le Diable confus, tout despité, en murmurant à part soy, deslogea avec grand bruit, et laissant dans le poésie une odeur puante par l'espace de quelques jours. «
J'aurais voulu parler plus au long du livre aux excellentes intentions du bon Jean Wier. C'est un recueil de haut intérêt, dont l'esprit plein de raison et d'indulgence contraste étrangement avec tous les traités de cette nature infernale. J'y ai trouvé, pour l'agrément du lecteur, une pièce de vers où sont racontés deux faits
de sorcellerie que, pour ne pas interrompre le cours de mon chapitre déjà trop allongé, j'ai intention de donner à la fin de ce volume, avec quelques autres poésies singulières ayant trait aux divers sujets qui nous occupent.
De toutes ces visions malsaines, la plus ridicule est assurément la possibilité de cohabitation de ces êtres imaginaires avec les humains. C'est la part la plus honteuse de cette vilaine superstition; c'est aussi celle que les célibataires de ce doctorat es démonologie se plaisent à développer. Dans un livre tout spécial à cet impur examen, dont l'éditeur intelligent et érudit, M. Isidore Liseux, a récemment imprimé le manuscrit découvert par lui en Angleterre, le R. P. Sinistrari d'Ameno discute dogmatiquement et pratiquement cette scabreuse question, qu'il tient pour absolument prouvée. « La passion du coït » indéniable, selon lui, chez les esprits qui nous visitent, suffit, dit-il, à démontrer qu'ils ont un corps : l'illusion serait sans cela impossible à faire naître, d'autant plus qu'ils laissent souvent de la race, en témoignage de leur contact intime.
Ce livre est un traité des plus complets de la science de la Démonialité et des Incubes et des Succubes, dont il porte le titre; son auteur enfroqué va, on peut le dire, au fond anatomique du phénomène des relations intersexuelles des
hommes et des démons. Il examine h la loupe les instruments dont ces créatures, qu'il ne juge pas aussi sévèrement que ses confrères, se servent pour fonctionner. Une seule lacune dans ses' affirmations, la même du reste que dans les compilations de ses rivaux : c'est qu'il n'est pas, dans son livre de la Démonialite\ un seul fait dont il puisse dire : — Je l'ai vu ! — Que cela ne nous empêche pas de lui emprunter quelques citations.
<( Dans un monastère de saintes religieuses, vivait, comme pensionnaire, une femme vierge, de noble extraction, laquelle était tentée par un incube qui, avec les allures de l'amant le plus passionné, la sollicitait sans cesse au péché... » Les dévotions qu'elle employait comme préservatifs : reliques, prières, jeûnes, fréquentation des sacrements, bénédictions, exorcismes, rien n'arrêtait Tamant infernal; pas même les flambeaux qu'on entretenait la nuit auprès de la victime.
Un théologien se présente, qui savait qu'il y a a comme témoigne Guaccius, des démons ignés, aériens, flegmatiques, terrestres, souterrains, ennemis du jour, etc. » Ce grand docteur, jugeant à la mine de la pauvre vierge que son persécuteur devait être un démon aqueux, qui avait en horreur les parfums chauds et secs, « ordonna qu'on fît dans la chambre de la jeune
fille une fumigation de vapeur (de ce genre). On apporte en conséquence une marmite neuve en terre transparente, ollam figulinam vitratam ; on y met une once de canne aromatique, de poivre de cubèbe, de racine d'aristoloche, de cardamome grand et petit, de gingembre, de poivre long, de caryophyles, de cinnamome, de canelle, de macis, de noix muscade, de storax calamité, de benjoin, de bois d'aloës et de trisanthes; le tout dans trois flacons d'eau-devie demi pure. On place la marmite sur des cendres chaudes, afin de faire monter la vapeur fumigérante, et l'on chauffe la chambre. »
J'ai tenu adonner cette formule au complet; elle montre que le théologien dont parle le Père Sinistrari avait déjà bien du matérialisme dans son fait : aussi advint-il que, là où avaient failli les reliques et les prières, ce mélange pharmaceutique réussit, assure notre narrateur. Cependant la vierge, garantie à l'intérieur, ne pouvait faire un pas en dehors de ce nuage de parfums sans être sollicitée de nouveau, a ce qui faisait cruellement souffrir l'honnête pucelle. » Le docteur en pharmaco-théologie ne fut pas embarrassé; il plaça dans la main et dans les poches de l'affligée ces mêmes parfums en boulette, et « l'incube furieux et menaçant, après s'être mordu les doigts, disparut pour ne plus revenir. »
Dans une autre histoire, le Père Sinistrari nous parle d'un démon d'un tempérament igné. Celui-ci s'attaquait à un jeune diacre, et se plaisait à lui apparaître sous des formes peu aimables; en squelette, en cochon, en âne, en oiseau... Un jour il se présente dans la peau de son confesseur, lui fait chanter des psaumes et bénit, l'étole au cou, sa chambre et son lit. Cette fois on eut recours à d'autres herbes; on bourra les poches du jeune diacre de jusquiame, de nénuphar, de mandragore, d'hépatique, d'euphorbe, joubarde, plantain et autres substances froides et humides; et l'on réussit encore à chasser l'intrus. Ces démons qui résistent aux exorcismes, qui prient eux-mêmes avec leurs possédés, et n'obéissent qu'à des recettes de pharmacie, m'ont tout Tair de se moquer de la puissance de lier et de délier, dont sont investis les oints du Seigneur. Ne serait-ce pas pour cette raison que l'œuvre du Père Sinistrari, non autorisée du Pape, était restée si longtemps en manuscrit ?
Cardan paraît, lui aussi, mordre à ces fables obscènes; en voici un exemple qui n'a de remarquable que la crédulité de ce savant. C'est en Ecosse qu'il place ce conte, dans son livre de la Variété des Choses^ sans donner ni la date du fait ni le titre du recueil d'où il l'a tiré. Il s'agit d'une jeune fille de haute race et
de grande beauté' qui désespérait ses parents en refusant tous les maris; elle devint grosse cependant : comment cela était-il advenu? La pauvrette avoua « que nuit et jour un beau jeune homme couchoit avec elle, et que néanmoins elle ne sçavoit par quelle part il entroit lorsqu'il la venoit accoster. » Les grands parents firent le guet, « et quand ils ouïrent ce gentil amoureux diabolique, ils entrèrent dans la chambre, ayant torches et armes pour le chastier; mais quoy! au lieu de veoir cette grande beauté tant recommandée par leur fille, ils veirent un monstre difforme et plus horrible qu'homme sçauroit jamais imaginer. »
Sans remonter au moyen âge, on trouve dans les sermons du Père Valladier, de l'Ordre de Saint-Benoît et confesseur de Marie de Médicis, des détails complets à cet égard. Ce prédicateur bizarre jusqu'à l'extravagance ne craignait pas de choisir de tels thèmes à ses sermons, qu'il a rassemblés sous ce titre usurpé : la Sainte Philosophie de Vâme. Celui prêché le lundi du troisième dimanche de l'Avent est intitulé : « Des charmes et sortilèges, ligatures, philtres d'amour^ ecstases diaboliques^ horribles et extraordinaires tentations de Satan. »
Cet intrépide Bénédictin raisonne avec sangfroid tous les mystères de ces générations mixtes, et donne la conception de Luther pour
exemple de sa possibilité' : « Si on me demande, dit-il, qui sera le père de l'enfant né d'un incube (car les succubes ou diables femelles n'engendrent jamais, n'ayans les principes vitaux nécessaires à fomenter, organiser et animer le fruit); ce sera l'homme duquel Satan aura emprunté l'estofTe de cet enfant ou extorquée, par illusions nocturnes, ou exscindée des vases même naturels, ce que je crois lui estre possible. » Remarquons en passant que, dans son opinion, l'opération n'est pas directe; le Diable n'est qu'un intermédiaire, ce qui explique, ditil plus loin, pourquoi la semence infusée par le Diable est froide. Le Père Sinistrari, qui gratifie ses héros de tous les instruments du sexe viril, regarde comme une absurdité exhilarante cette façon de comprendre la chose : à ses yeux le temps nécessaire au transport de la semence suffirait pour lui enlever toutes ses qualités. Décidément, il y avait une nuance très-marquée de positivisme dans notre Père Sinistrari.
Ce qu'ajoute le Bénédictin Valladier paraîtrait incroyable, si nous ne donnions encore un échantillon de la Sainte Philosophie de l'âme; le voici :
« Ainsi que nous venons de le dire, Satan « pouvant emprunter d'ailleurs l'estoffe requise « à la conception, l'influant à une femme (par
INCUBES ET SUCCUBES. iZ']
« façon d'illusions nocturnes), elle en concevra, a II pourra, par son agilité émerveillable, et « sans rien rompre^ porter la même matière (( dans l'utérus de la vierge, où par la vertu for- 1 mative elle sera retenue et fomentée, sans a même qu'elle s'en soit aperçue. » Ah! comme l'auteur de la Démonialité eût éclaté de rire en lisant cela !
Suivent de nombreuses pages du Père Valladier sur ce scandaleux sujet; après quoi le terrible homme démontre, par respect pour la Vierge Marie, que si d'autres pucelles qu'elle ont pu être fécondées sans perdre leur virginité, elles n'ont pu au moins enfanter qu'en cessant d'être vierges. Ces indécentes promiscuités étaient si bien admises, que le Pogge, secrétaire des brefs pontificaux sous plusieurs papes, n'a pas hésité à en citer des échantillons dans son Facetiarum liber. L'exemple suivant est mis dans la bouche de son ami Cinthio le Romain, l'un des conteurs de la joyeuse réunion du Buggiale.
Cinthio raconte qu'un de ses voisins, homme de peu de sens, ayant pris un beau clair de lune pour le point du jour, s'était levé pour aller à sa vigne. Sorti par la porte d'Ostie, il vit une femme qui marchait devant lui, et supposa qu'elle allait à Saint-Paul hors les murs, pour quelque dévotion. En véritable Italien, il sentit
s'allumer le feu de la concupiscence et hâta le pas, afin de ne pas manquer la voluptueuse occasion. La prétendue dévote ne fit aucune résistance, mulierem comprehendit tacentem, ad terrain stravit et cognovit. Cela fait, notre luxurieux vit la vision s'évanouir dans un nuage à odeur de soufre. Tous ceux à qui il conta son aventure n'hésitèrent pas à croire qu'il avait eu affaire à un démon succube. Cette autre est pire, bien qu'elle soit contée par un Cardinal, Son Éminence Angelotto, grossier et impudent personnage dont le nom revient souvent dans le recueil du Pogge :
« Un de mes parents, dit l' Éminence en le nommant en toutes lettres, se promenait, la nuit, dans la ville déserte (Rome) ; une femme de formes avenantes se présente à lui, et naturellement cognovit eam. Il la tenait encore dans ses bras, quand elle se métamorphosa tout à coup en un hommie aux traits hideux. — Eh! qu'as-tu fait? dit ce démon, comme je t'ai bien trompé! — Si tu m'as maculé Tâme, répondit mon intrépide parent, ego tibî ciilum maculavi. »
Est-il besoin de mentionner les recettes données par les docteurs spéciaux et les inquisiteurs contre de pareils dangers? Les prières destinées à préserver les marques de son sexe ad conservanda virilia, contre tout maléfice;
celles imaginées pour préserver ses biens et ses récoltes contre tout acte de sorcellerie, à se mettre à Tabri des embûches des sorcières changées en chats et des sorciers changés en loups, étaient dans toutes les mémoires et dans toutes les mains. La crainte des gens transformés en bêtes, par les charmes du Diable, était vive : à la veillée on entendait toujours quelque témoin oculaire déclarer que le Diable, sous forme d'un chien ou d'un loup, l'avait forcé de changer de route; qu'il avait été frôlé par un sorcier mué en loup-garou; qu'il avait entendu hurler un lynx diabolique dans le sentier du bois, et qu'il eût été perdu s'il ne s'était armé du signe de la croix. Les auditeurs tremblants et effarés se rassuraient à peine en se signant.
Longtemps ces sottes croyances furent partagées par les magistrats qui suppliciaient bel et bien les malheureux que l'on disait atteints de cette maladie atrabilaire. En 1529, l'inquisiteur de la foi en Franche-Comté, Jean Bon, fit brûler, à Besançon, un berger lycanthrope nommé Pierre, qui avoua son crime avec mille détails ridicules que rappelle Leroux de Lincy, dans son Livre des Légendes. Le pauvre Pierre s'était voué à un diable chevaticheur qui lui promettait beaucoup de bien et protégeait son troupeau. Une nuit, sur les sollicitations du
noir chevaucheur, il quitte son bétail et se rend en un bois près de Chastel-Charlon.
<i Là, dit-il, je vis plusieurs êtres inconnus qui dansoient; ils avoient en leur main une chandelle de cire verte, laquelle jettoit une flamme bleue et perse. Puis s'étant dépouillés et moi aussi de vestemens, on m'oignit le corps avec un certain onguent. Cela fait, je devins loup, et j'eus horreur de moi, voyant mes quatre pieds et le poil dont j'estois couvert. Nous courions ainsi comme le vent et d'une telle vitesse que nous trompions la vue. Ainsi transformé je fis mourir une femme qui ceuilloit des pois. Je fus chassé à courre par M. de Chousnée et ses gens. »
Cette déclaration ne contient-elle pas tout ce qu'il faut pour attester la folie ? D'autres s'accusaient d'avoir dévoré des jeunes fille? et des enfants, et de bien d'autres abominations que Pierre de Lancre, conseiller du Roi en son conseil privé, a naïvement collectionnées. Et les bons juges ecclésiastiques et laïques ajoutaient foi à toutes ces insanités ; ils condamnaient à qui mieux mieux les tristes hallucinés qui s'en accusaient.
Tous les juges n'étaient pas absolument aussi crédules; on trouve, dans le fatras in-40 de de Lancre, un jugement d'appel, où le Parlement de Paris réforme un arrêt rendu par celui d'An-
gers contre un misérable fou qui reconnaissait avoir été lycanthrope et avoir, sous forme de loup, dévoré un enfant tout vif. L'arrêt de Paris, daté de fin novembre iSgS, est signé du courageux et très-intelligent président de Thou. La cour jugea qu'il y avait plus de folie que de sortilège dans ce pauvre diable, et changea la sentence de mort en une séquestration de deux ans « à l'hospital Saint-Germain-des-Préz, où on a accoustumé mettre les fous, afin d'y estre instruit et redressé tant de son esprit, que ramené à la cognoissance de Dieu, que l'extrême pauvreté lui avoit fait mescognoistre. »
J'ai d'autant plus de plaisir à citer cet exemple de bon sens du président de Thou, qu'il est fort rare, même au seizième siècle. Le moyen âge avait tellement abaissé le niveau de l'intelligence, que c'est au moment même où cette triste période finissait, que furent inventées les procédures les plus cruelles contre ce genre de contagion.
La sage Allemagne conserva longtemps cette superstition féroce. J'ai sous les yeux une thèse intitulée : De Magicis personis et artibiis, qui fut soutenue publiquement à l'Université d'Iéna, le 19 juin 1746, par un apprenti docteur en droit, nommé Martinus von Normann; le postulant y prouve qu'il croit au Diable, aux sorciers, aux sorcières, aux
incubes et aux succubes, dans toute la since'rité de son cœur. Entre autres niaiseries lugubres, ce Martinus fait frémir ses examinateurs^ par le récit du mariage d'une fillette de quinze ans avec le Diable, lequel fut célébré au mont de Lobberg, en présence d'une foule d'affiliés à la magie. Ceci fut l'occasion d'applications à la torture, souvent répétées, d'une foule de témoins et de suspects. La thèse de cet apprenti magistrat nous donne aussi la raison des extraordinaires rigueurs de ces sortes de procès.
« Enim vero, qui magis homicidia perpétrât qiiam magus? dit l'érudit germanique. Qui commet plus d'homicides que le magicien, lequel, par la puissance du Diable, tue non pas un, mais une quantité de ses semblables? Qui est plus complètement adultère que le sorcier, qui avoue les accointances de son propre corps avec les démons? » D'où il conclut que le sorcier mérite le maximum de tous les châtiments.
Un des phénomènes les plus humiliants pour l'intelligence humaine est la facilité avec laquelle les célébrités de ces temps d'aberration mentale se laissaient influencer par le milieu dans lequel ils vivaient. On est vraiment confondu de voir Luther lancer son encrier à la tête du Diable, avec lequel il s'imaginait être ne discussion, et d'apprendre quà' Genève on
persécutait les sorciers aussi naïvement qu'on le faisait à Rome. Qui croirait que Gaspard Peucer, gendre du célèbre Philippe Mélanchton, ajoutait foi aux niaiseries des lycanthropes, ces gens changés en bètes par le pouvoir du démon? Celui-ci pourtant a lutté contre la contagion; il écrit en effet qu'il avait toujours pensé que ce fût une fable; mais qu'il ne put résister aux faits de ce genre que lui attestèrent des marchands de Livonie, qu'il déclare être dignes de foi.
Puis il décrit minutieusement les habitudes et déportements ordinaires des lycanthropes livoniens. Il raconte, entre autres fantaisies diaboliques, que, chaque année à la fin de décembre, le Diable fait sommer tous les sorciers du pays de se trouver en certain lieu désigné; « s'ils y manquent, le démon les y contraint à coups de verges de fer, dont les m^arques leur en restent. » Leur chef marche en tête, suivi de plusieurs milliers de ses adhérents; arrivés à une certaine rivière, ils la passent, et changent leur forme humaine en celle de loup, quand ils sont sur l'autre bord, pour se jeter sur les hommes et sur les troupeaux.
Olalîs Magnus, l'historien des peuples du Nord, ne raconte-t-il pas qu'il existe en Norvège et en Laponie des sorciers qui vendent
aux navigateurs de ces pays, si terriblement tourmentés par les tempêtes, des vents favorables ou contraires, dont l'effet de'sire' est immanquable, quand on a fait pacte avec eux? Nous venons également de constater que le spirituel Erasme de Rotterdam contait, lui aussi, sans trop sourire, des aventures de sorcellerie, témoin le prodigieux incendie de la ville de Schiltach.
L'un des exemples les plus étourdissants de cette obstination de crédulité puérile est le livre solennellement absurde du célèbre jurisconsulte Jean Bodin, intitulé : La Démonomanie des Sorciers. Pendant que les préceptes rationnels de sa République faisaient autorité partout, et qu'on les enseignait à l'Université d'Oxford, Jean Bodin, qui s'était montré si judicieux dans ce beau travail, semble faire un retour en arrière et prendre à tâche de se faire pardonner par Henri III, le fils superstitieux de Catherine, la raison supérieure qu'il a im.prudemment laissée paraître. Comment expliquer autrement le zèle impardonnable qu'il met à patronner toutes les rêveries des hallucinés de la sorcellerie ?
On ne peut trouver d'autres motifs à la fougue haineuse qui lui mit la plume à la main contre l'excellent docteur Jean Wier, coupable, aux yeux de l'Église, d'avoir jeté
quelques sentiments de commisération sur ces victimes de la misère et de l'ignorance ; quelques éclairs de sens commun sur ce vilain ■sujet de sorcellerie, dans son livre : Des histoires, disputes et discours des illusions du Diable.
Bodin perdit de vue le jugement de la postérité, et ne craignit pas de se déshonorer en discutant mille questions stupides et monstrueuses, ■auxquelles il donne sa complète adhésion. Pour lui, rien n'est mieux prouvé que la puissance des diables à changer les hommes en bêtes; il cite une foule de cas de métamorphoses en loups, en ânes, en lynx et en chats. Il regarde les fameux satires, incubes et hippocentaures que Saint Jérôme fait rencontrer à Saint Antoine allant administrer Saint Paul hermite, comme des êtres réels et des faits avérés. Un seul exemple de cette imbécillité voulue : nous avons suffisamment parlé d'hommes changés en loups; il s'agit ici de femmes changées en chats.
<■< Cela est pour confirmer, dit Bodin après « une première histoire de loups-garous, le pro- (!. ces fait aux sorcières de Vernon qui fréquente toient et s'assembloient ordinairement en un (f. chasteau vieil et ancien, en guise de nombre (( infiny de chats. Il se trouva quatre ou cinq « hommes qui résolurent d'y demeurer la nuict, « où ils se trouvèrent assaillis de la multitude
« de chats, et l'un des hommes y fut tué, les « autres bien marqués (de griffes); et néanmoins « blessèrent plusieurs chats, qui se trouvèrent - après muez en femmes et bien blessées. Et 3 d'autant que cela sembloit incroyable la c poursuite fut délaissée. Mais les inquisiteurs, (' qui estoient expérimentez en telles choses, . ont laissé par escrit qu'il y eut trois sorcières ■ près Strasbourg, qui assaillirent un labou- (( reur, en guise de trois grands chats, et en se (( défendant il blessa et chassa les chats, qui se « trouvèrent au lit malades, en forme de (< femmes fort blessées. »
Cette sotte histoire à laquelle les juges euxmêmes ne purent ajouter foi, Jean Bodin y croit fermement; on le voit à cette addition des trois sorcières de Strasbourg qui attaquaient les gens « en guise de trois grands chats », et par quantité d'autres insanités qu'il joint à cellesci. Il faisait plus : il s'irritait contre les juges dont l'indulgence était acquise à de telles accusées, même lorsque les preuves étaient absolument insuffisantes. Son avis est qu'on doit les garder sous les verroux, parce que, dit-il, les sorciers et sorcières, renvoyés des fins de la plainte, se donnent au démon par vengeance, et se mettent à tarir le lait des nourrices, à nouer l'aiguillette, à jeter des sorts sur les troupeaux, sur les biens, etc.
Ce qui est plus grave encore, de la part d'un homme de son expérience, est de s'être attaqué à l'indulgence rationnelle du docteur Jean Wier, d'avoir traité de sophisteries les arguments humains et équitables , courageusement donnés par celui-ci, pour atténuer les fureurs des agents de l'Inquisition; de l'avoir accusé lui-même «de soutenir les méchancetés, les blasphèmes et impuretés des sorciers. »
En voilà bien assez sur l'illustre jurisconsulte devenu démonologue enragé; tout ce qu'il dit de la possibilité accordée aux incubes de faire souche avec les filles des simples mortels; de la haine des démons contre le sel; de la faculté qu'ils ont de rendre un semblant de vie aux cadavres, pour tromper les hommes; de la nature particulière et des rits des sylvains, des satyres, des rocots^ des lémures, des stryges; des vertus diaboliques du bouc et autres vilaines aberrations, tout cela n'ajouterait rien, cité par nous, à l'indignité de l'œuvre. Disons seulement que ce livre a terni la réputation de son auteur, en activant ces persécutions idiotes, au moment où l'esprit humain commençait à raisonner ses cauchemars, et cherchait à se relever.
Je m'aperçois un peu tard que, dans les interventions des êtres surnaturels, je n'en ai cité que d'cftrayantes. J'aurais pu y ajouter quel-
ques-uns des touchants épisodes des Sermonnaires, où l'on voit les démons mis en fuite et déroutés dans leurs sinistres desseins, par les secours que les puissances du Ciel envoient ou apportent elles-mêmes à leurs favoris. Si j'ai insisté plus particulièrement sur les côtés terribles de ces visions, c'est que c'est en réalité sur le chapitre des obsessions, des persécutions, des tentations infernales et des terreurs causées par le voisinage des démons, que nos moines prêcheurs reviennent le plus souvent.
L'intervention grimaçante et menaçante des génies du mal frappait encore vivement les auditeurs de la chaire, à cette époque d'ignorance brutale, où les instincts des puissants étaient violents et diaboliques; où les rancunes insatiables étaient à l'ordre du jour. Les chrétiens de ce temps, redevenu barbare, croyaient bien plus volontiers aux longues vengeances, aux poursuites acharnées, aux pièges atroces, qu'aux consolations de l'espérance, aux éventualités du pardon.
Était-il donc tout à fait déraisonnable aux conseillers ordinaires de ces sociétés en ébullition, d'essayer, avant tout, de faire lâcher prise aux oppresseurs, en les effrayant? Était-il tout à fait puéril à eux de mettre leurs soins à faire luire, devant ces imaginations sauvages, mais
accessibles aux frissons des épouvantements du surnaturel, la part immédiate, impitoyable, incessamment suspendue sur leur tête, du châtiment éternel; la crainte de l'ennemi invisible, guettant sa proie, sans paix ni trêve, sous la forme de Satan et de ses légions?