VIII EXPLICATION DU FRONTISPICE
l'importance. Outre son intérêt historique, cette xylographie fixera ^'attention des iconophiles. Elle est signée dans le haut d3S initiales I. D., qui sont le monogramme d'un artiste lyonnais du xv<= siècle, jusqu'ici inconnu. Cette signature I. D. avait déjà été remarquée dans une très-belle et curieuse suite de planches gravées également sur bois pour une édition de /'Ars Moriendi, acquise depuis peu pour le Cabinet des Estampes de la Bibliothèque Nationale. M. Passavant avait signalé cette suite, dont il n'avait pu rencontrer que des planches isolées. M. P. Deschamps, dans son Supplément au Manuel du Libraire, vient de parler, d'api^ès nous, de cette précieuse édition de l'Ars Moriendi, sans lieu ni date, mais que d'après certains indices nous avions attribuée aux presses Lyonnaises. La découverte de la gravure du Quadragesimale aureum, au même monogramme daté de Lyon, 14S8, vient confirmer nos conjectures. Quant au monogramme lui-même, que nous avions cru pouvoir, d'après le Dictionnaire de Christ, attribuer à Jean Duvet, la date de 14S8 vient détruire cette hypothèse. Ce monogramme appartient donc à un artiste lyonnais du xv« siècle, qui a d'abord travaillé pour l'imprimeur Jean Trechsel. Voilà un premier fait acquis; quant au nom de ce maître graveur , des recherches bien dirigées nous mettront probablement sur la voie ; et nous ne désespérons pas de pouvoir le découvrir un jour et le nommer.
A. Glaudin.
près de vingt ans de distance, je reviens à cet intéressant épisode historique des moines prêcheurs, auquel j'apporte de nouveaux documents plus caractéristiques, plus saisissants, plus nombreux que la première fois. Mon sentiment philosophique à Tégard de ces irréguliers de la chaire chrétienne, de ces précurseurs de la grande protestation du xvi'' siècle, ne s'est pas modifié, je le constate, en reprenant ce thème auquel la physionomie du moine moderne fait un si grand tort. Le rôle de ces orateurs errants des xiv« et xv® siècles n'a pas cessé, à mes yeux, d'être considérable,
et je continue à affirmer qu'ils ont plus fait pour battre en brèche le despotisme royal, la rapacité féodale et la suprématie romaine , qu'aucune des classes de la société dans lesquelles ils prêchaient.
En France, surtout, où le pouvoir séculier ne se joignit jamais aussi intimement au pouvoir spirituel qu'en Espagne et en Italie ; où les principautés ecclésiastiques ne s'implantèrent jamais comme elles le firent sur le sol germanique ; où rinquisition ne put obtenir de fonctionner avec la régularité féroce des tribunaux du Saint-Office, en Castille, en Aragon et en Portugal; en France, certains ordres monastiques, primitivement organisés pour servir d'auxiliaires à l'autorité et à la superstition, devinrent, par une pente naturelle, les avocats de la cause du faible et les surveillants des excès des princes et des prélats, des seigneurs et des opulents.
Cette affirmation devait paraître au moins bizarre, la première fois que j'osai l'émettre. Elle le parut en effet à plusieurs critiques de mes Libres Prêcheurs, devanciers de Luther et de Rabelais, notamment à mon excellent confrère Taxile Delord, qui vient de passer de vie à trépas. Dans le journal le Siècle, où il me fit l'honneur de discuter longuement mon livre, il crut devoir prendre. la thèse con-
traire à la mienne, tout en rendant justice à la richesse et à l'authenticité de mes citations.
Cet esprit droit et alerte ne consentit pas à voir des hommes dans ces religieux portant la plupart le titre honteux, au point de vue moderne, de Mendiants ; aucun résultat honorable, selon lui, ne pouvait être dû à ces héros volontaires de la mendicité. Quelque chose de l'odeur du bienheureux saint Labre, qui se faisait un mérite de laisser pourrir vivante sa très-paresseuse personne, l'offusquait dans ces pieux personnages.
A vrai dire, si la plupart de nos moines regardaient comme un honneur de tendre la main, ils étaient bien en cela dans l'idéal d'humilité accepté par la foi de leur temps ; ils suivaient simplement l'exemple des errants de la pénitence et du pèlerinage, qui, si grande que fût leur fortune, si haut que fût leur rang, passaient en mendiant à travers les populations de ce temps-là.
Pour Taxile Delord, ces prêcheurs qui parlaient si librement, si impudemment, n'étaient, aux yeux des princes de la terre et de l'ÉgHse, que de simples bouffons tolérés « par le même « sentiment qui les faisait garder, auprès de « leur personne, des fous en titre d'office, aux- « quels il était permis de tout dire ». A supposer que quelques moines aient servi de bouffons aux puissants du jour, ce fait ne se
serait produit qu'exceptionnellement. Je n'ai d'ailleurs pas négligé le côté comique de ces improvisations monastiques ; mais ceci n'est qu'un côté de la question.
Il y avait en effet une tendance effrontée, gauloise, un langage souvent lardé de paroles grasses et de gaillardises, chez la plupart de ces maîtres de la parole, au temps où personne ne parlait que le moine ; c'est là le côté jovial, et j'en ai tenu longuement compte dans la part faite aux prédécesseurs de Rabelais, qui s'incarna résolument dans ce rôle d'ironie échevelée. Rabelais, qui les résuma si puissamment, s'attaquait avec plus de vigueur, avec un rire plus sonore et plus large, à toutes les gravités professionnelles de son époque, à toutes les éruditions grotesques, à tout ce que les pédants d'alors regardaient comme respectable, comme nécessaire et comme prouvé. Mais le philosophe de Meudon était bien éloigné de faire cela pour plaire aux princes ; sa verte manière était d'ailleurs déjà parfaitement dessinée dans le langage des vieux sermonnaires qui vont passer sous nos yeux.
Quant à la réalité des moines gravement précurseurs de la Réforme, en la contestant, les érudits ont simplement prouvé qu'ils s'étaient fait à cet égard une érudition de circonstance, trop superficielle et trop hâtée : la meilleure
part des pièces justificatives de ce piquant procès a été forcément négligée par eux. C'était bien un devancier des Réformateurs, préparant avec ardeur la révolte des consciences, cet illustre dominicain, Savonarole, qui prédisait l'humiliation, presque l'anéantissement de l'Église romaine; qui, à l'exemple de Nicolas Clémangis, la voulait « plutôt désolée que con- (( solée, prius desolanda quam consolanda »; opinion sévèrement motivée sur ses ventes de choses saintes, sur ses miracles de charlatans, sur ses exhibitions de reliques, ses prétentions à l'infaillibilité et l'orgueil de son pouvoir temporel.
N'était-ce pas un sérieux prédécesseur des ministres huguenots, ce Geiler de Kaisersberg qui criait sur tous les tons à ses auditeurs des bords du Rhin : « Nous touchons à une grande réforme de l'Église et de ses pouvoirs, elle s'approche ; moi, je ne la verrai pas, mais les jeunes d'entre vous la verront. L'heure des bons conseils sera passée pour les coupables ; il ne sera plus temps pour eux de s'amender eux-mêmes » ? Certes, ce n'est pas un bouffon de cour, ce prêcheur alsacien qui maudit et traite d'inutile grimoire tout le travail théologique du Vatican : les canons, les prescriptions, les gloses dogmatiques, les Décrétales, dont l'unique but est de surcharger
le cerveau des fidèles et de porter le trouble dans leur conscience.
Et ce Jacques Legrand qui faisait bondir de fureur la cour d'Isabeau de Bavière ; et cet Anthoine Fradin que le terrible Louis XI n'osait arracher de force à la foule passionnée qui suivait ses patriotiques sermons ; étaient-ce aussi des bouffons tolérés à titre de fous ^ Autant en peut-on dire de Jehan Gerson, l'auteur présumé de l'Imitation de Jésus-Christ, quand, à propos des mœurs monastiques de son temps, il s'écriait : a Les cloîtres habités par des cha- « noines réguliers sont devenus des places pu- « bliques et des champs de foire ; les couvents <( de religieuses, des façons de lupanars, Pros- « tibula meretricium ». Autant aussi de Nicolas Clémangis qui, dans son célèbre pamphlet sur l'Eglise romaine, après avoir passé en revue ses excès et ses malversations de tout genre, parle ainsi des impuretés du clergé ordinaire au temps de Charles VI.
« Je me tais sur le genre de fornications aua quel se livrent les clercs entre eux, nam « spadones aut sodomi appellantur... D'ailleurs « le peuple croit si peu à la chasteté des prêt très, qu'ils ne sont reçus dans les paroisses a qu'à la condition d'amener avec eux leurs « concubines. »
Ce dernier détail est nettement confirmé par
l'abbé Velly, dans son Histoire de France. — « Ceux qui n'ont pas de femmes, disoient les populations, sont à surveiller, car ils s'adressent communément à celles des autres. » Et Guillaume Pépin, dont les nombreux recueils de sermons n'ont peut-être pas un feuillet exempt de virulentes invectives contre l'Eglise et ses prélats ; et tant d'autres dont les accusations pressantes retentiront dans les chapitres de ce livre !
Des lutteurs aussi ardents, aussi infatigables, n'ont rien de commun avec les moines modernes qui, la plupart, ont pris la vieille livrée du froc pour vivre, et qui ne prient et ne parlent que pour manger. Ils ne ressemblent en rien non plus aux moines grecs d'Orient, à ces caloyers abrutis du Liban et du mont Athos, qui semblent aussi incapables de penser et de lutter que les rochers où ils ont suspendu leurs monastères. Mais j'oublie que ceci est une préface et qu'il faut réserver pour le corps de l'ouvrage le détail des consciencieuses recherches faites avec soin, en compagnie d'un érudit spécial à cette intéressante moisson, dont l'aide m'a été très-agréable et très-précieuse.
M. Paul Schmidt, mon ami, s'est fait spontanément mon collaborateur, non pour les appréciations philosophiques des hypothèses religieuses de nos prêcheurs, étant resté lui-
même un Protestant orthodoxe du temps de Luther, mais bien pour le luxe des citations et la solidité des preuves contenues dans les chapitres graves de cette étude refondue et transformée. M. Paul Schmidt, j'éprouve un vrai bonheur à le dire, appartient à une loyale famille de notre vieille Alsace, de laquelle Alphonse Toussenel me faisait le portrait en ces termes : « Les membres de cette famille sont tous bons, tous grands de taille et forts de conviction ; tous dévoués aux bonnes causes ; il ne faut que leur indiquer, pour qu'ils s'y dévouent, un but utile et une noble action. »
Celui qui m'a aidé dans ce travail historique passe ses jours à surveiller son usine, à perfectionner ses laminoirs et le jeu de ses machines ; une partie de ses nuits est employée aux investigations savantes, dans sa riche bibliothèque, dont les hétérodoxes et les Huguenots de France et d'Allemagne occupent les meilleurs rayons. Cest lui qui m'a mis en relation intime avec Geiler de Kaisersberg, le grand agitateur de l'Église d'Alsace, au xv° siècle ; avec le dominicain Tauler ; avec Jean Pauli, ce frondeur aux piquantes anecdotes, que M. Ad. SchœfFer qualifie de « moine pro- <• testant avant la Réforme ».
Je dois à M. Paul Schmidt d'avoir vu s'ouvrir largement pour moi les portes du couvent
de Saint-Marc de Florence, où prêchait le grand précurseur italien, Savonarole, dont la physionomie passionnée ne m'était connue que par quelques-uns de ses sermons et par ce que dit de lui, dans son Histoire de Florence, son illustre compatriote Francesco Guicciardini. Je lui dois aussi d'avoir fouillé pour moi Jean Clérée, Vincent Ferrier, Jehan Raulin et tant d'autres sermonnaires gothiques ; enfin d'avoir complété ma connaissance avec Guillaume Pépin, l'un des moins connus de nos libres prêcheurs et le plus ardent à la poursuite des excès de la cour romaine et de ses abus d'autorité.
Le tribut que je paye ici à cette collaboration cordiale, a pour moi l'heureux résultat de m'appuyer sur le témoignage sincère d'un franc huguenot. Donc, après la revue faite en compagnie d'un soldat de la Réforme, aussi perspicace, aussi habile à reconnaître les siens, je persiste à voir dans ces moines oubliés, de véritables précurseurs de Luther et de Rabelais.
Sortis du peuple, la plupart de ces orateurs qui jetaient librement aux foules leurs chaudes improvisations, non-seulement dans les églises, mais sur les places, au coin des carrefours, en plein air et en plein champ, portaient dans leurs allures le cachet de leur humble origine.
Ils avaient conservé du peuple les colères ardentes, l'éloquence inculte, le ton grivois et sarcastique, la facilité d'entraînement et jusqu'à l'énergie des appétits matériels auxquels, malgré leur sobriété et leur continence de profession, ils ne savaient pas toujours résister. La tentation avait d'autant plus de prise sur ces natures robustes, vouées par principes à toutes les privations de l'existence, que la régularité de l'abstinence leur conservait des sens plus neufs et plus impressionnables. Nos pères ont ri bien souvent des échappées sensuelles et des frasques gloutonnes des moines ; ils en ont fait, à la grande joie de la postérité, le sujet de leurs meilleurs contes, et cela sans cesser de se presser à leurs pittoresques sermons.
De ce que je vais dire ici, rien n'est applicable aux moines modernes ; ceux-ci me semblent désorbités au milieu du xix« siècle, qui ne reconnaît même plus leur habit. Aujourd'hui que l'enseignement, la défense des principes supérieurs et la protestation critique ont des représentants mieux autorisés, plus instruits, plus réguliers, les moines paraissent aussi peu nécessaires, parmi nous, que les ducs, les marquis et les comtes, portant les titres de leurs fonctions perdues, à côté des généraux, des préfets et des maires qui les ont
remplacés. Je prends l'institution monastique à l'époque où la foi la fécondait, et je l'abandonne à la limite extrême de son influence active.
On a vu avec raison dans les habitants de ces asiles respectés, dont la foi avait peuplé le monde chrétien, les conservateurs des traditions écrites, les gardiens conscients ou inconscients des chefs-d'œuvre de la pensée. On nous a montré une partie de ces pieux reclus copiant patiemment sur le vélin , dans des siècles d'ignorance, les textes sacrés et profanes, les livres inspirés, les mythes religieux, les poésies, les chroniques et les légendes de nos pères, qu'ils transmettaient ornés de lettres d'or, rehaussés de carmin et d'outremer aux générations.
L'observation impartiale a découvert chez eux les grands défricheurs, les grands agriculteurs, les vigoureux pionniers, qui ont mis, les premiers, en culture suivie, une partie des terres restées incultes ou retombées en friche par la misère des temps.
Les érudits ont également retrouvé, chez ces isolés de la méditation , des architectes originaux, dont les œuvres de pierre s'harmonisaient à merveille avec l'esprit de leurs extatiques croyances ; des créateurs d'une statuaire mystique aux formes élancées, amaigries,
symbolisant Taspiration de l'âme en quête des secrets divins ; des peintres à l'inspiration austère, préparant dans les fresques de leurs oratoires et dans les délicates miniatures des manuscrits, la rénovation de l'art moderne, où la physionomie, ce rayonnement de l'âme, devait enfin animer la splendeur de la forme, si admirablement cultivée déjà par l'art païen. Le seul aspect sous lequel je désire examiner les légions monastiques du passé est celui de leur œuvre oratoire, de leur vie publique. L'effet de leur parole, sur le monde qui les entourait, est Tunique sujet de mes recherches.
J'ai pris à tâche de retrouver l'esprit des vieux sermonnaires, d'en faire revivre les auteurs" avec leurs multiples qualités de tribuns, de réformateurs, de moralistes et de frondeurs. Mon but est d'attirer fortement l'attention sur ces préparateurs des hardiesses de la pensée moderne, et de mettre en saillie les paroles souvent très-courageuses qui sortaient de leurs lèvres, les seules qui pussent alors parler de tout et à tous, sans encourir blâme ni danger.
Encore une fois, nous qui jugeons ces lutteurs des vieux âges avec les lumières de la science expérimentale, cette pierre de touche qui leur faisait défaut, gardons-nous bien de ne voir en eux que des hypocrites, des imposteurs, des bateleurs avides ou des intelligences
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dégradées par la superstition ; ce serait une grave erreur. Dans cet examen^ l'équité historique est un devoir pour nous ; il nous faut comprendre qu'une semblable institution n'aurait pu traverser les siècles, sans avoir eu, pendant quelque temps au moins, une sérieuse raison d'être. Ces pauvres moines croyaient, soyons-en sûrs, à la plupart des légendes miraculeuses qu'ils prêchaient. Pour eux, aussi bien que pour leurs contemporains, la terre était une vallée d'épreuves, isolée entre le lieu de la récompense et celui du châtiment. Ces hommes qui expliquaient par l'intervention surnaturelle tous les phénomènes de la nature, étaient bien les frères des trois cénobites des bords de l'Euphrate qui résolurent, au dire de saint Jérôme, d'aller devant eux, jusqu'à ce qu'ils eussent atteint l'un des bords de la voûte céleste. Pour eux aussi, cette enveloppe apparente était la frontière du paradis, de même que le sol qu'ils foulaient était l'étage supérieur de l'enfer, dont l'existence se manifestait par les cratères enflammés des volcans. Il ne faut jamais perdre de vue, si l'on veut les comprendre, l'influence de cette genèse, dont l'étroitesse écrasa la liberté de l'homme, pendant toute la durée de l'interminable moyen âge.
Longtemps l'Europe vécut dans le demi-sommeil de la rêverie mystique, aux prises avec
des agents invisibles, dans cet état de demihallucination dans lequel notre race a surpris, à son tour, les antiques populations de l'Hindoustan. Si l'Europe est parvenue à chasser ces fantômes, elle le doit, en partie, aux investigations de plus en plus hardies de certains orateurs de monastères. Si, dans cette longue éclipse intellectuelle, les seuls asiles ouverts à la pensée n'eussent été accessibles qu'aux membres d'une caste théocratique, analogue à celle des brahmes de l'Inde ; si nos moines, par le fait de leur naissance, s'étaient vus isolés de la foule déclarée impure par une abominable cosmogonie ; si ces gardiens du feu sacré avaient dû vivre entre eux, conservant à leur profit exclusif, comme d'inviolables secrets, le fruit de leurs veilles et le sens relativement supérieur des livres inspirés, que serions-nous à l'heure qu'il est ? Aurions-nous à nous gloririfier de notre écrasante supériorité sur les riverains du Brahma Pouthra et du Gange ? Assurément non.
Heureusement pour nous, les couvents se recrutaient surtout parmi les déshérités de la société. Grâce à cette possibilité de régénération ouverte aux parias de l'Europe, les serfs deviennent libres; ceux qui voyaient toutes les carrières honorables se fermer devant leurs pas, arrivent à celles où peut fonctionner en-
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core l'intelligence. Les opprimés, destinés à être politiquement garrotés sur le point du sol où ils naissent, dont les yeux n'osaient se lever sur le moindre des seigneurs que le hasard du sang avait placés au-dessus d'eux ; ces dégradés de la glèbe prennent le froc, et les voilà les frères et les égaux des autres hommes.
Les vilains sont ainsi devenus les censeurs respectés des empereurs et des rois. Désormais ils pourront parler haut et ferme devant l'injustice ; ils tiendront tête aux princes, même aux princes de l'Église, même au pape ; ils pourront prendre ces infaillibles à partie, et leur crier du haut de la chaire, comme frère Olivier Maillard au prince et à la princesse de Flandres : « Baissez le front ! » Dussentils friser la révolte et l'hérésie, ils diront toute leur pensée. Sous la simarre grossière de leur ordre, leur position est si forte; ils sont si puissamment abrités par la sympathie de la foule, qui les reconnaît siens jusque dans leurs excès, que pour arriver à eux, les colères les plus hautaines seront obligées de parlementer.
Ces vénérables sortis de la foule chercheront à la faire profiter de l'instruction relative et de l'indépendance qu'ils ont acquises ; ils veilleront pour les opprimés, et éclaireront des sombres lueurs de leur colère les abus dont euxmêmes étaient les victimes. Ils stigmatiseront
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les vendeurs d'indulgences et de reliques, envoyés en recettes par la cour de Rome ; ils s'indigneront contre les excommunications prodiguées aux pauvres gens par les prélats de l'ordinaire, à propos des plus minces délits ; ils poursuivront les largesses faites aux chiens aux faucons et aux chevaux par les grands dignitaires de l'Église, aux dépens de leurs semblables; ils railleront les mille superstitions dont se trouvent encombrés les devoirs de la vie. Leur commisération s'étendra sur les agriculteurs pillés par la soldatesque, sur les victimes du fisc épiscopal, seigneurial et royal, sur les malheureux que l'usure dévore ; elle ira jusqu'à relever les pauvres filles forcées à la prostitution par l'arbitraire et la brutalité.
Je n'ai pas la prétention d'épuiser un sujet si vaste : si je réussis à donner une idée nette, équitable, historiquement vraie de cette éloquence illettrée, toute de jet et de prime-saut, intéressante jusque dans ses excès, je me tiendrai fort honoré. On a déjà abordé à titre d'excentricités littéraires ce piquant sujet des moines prêcheurs ; mais la grosse lacune de tous les livres qui leur ont été consacrés, c'est de n'avoir à peu près jamais essayé d'expliquer leurs étranges échappées, par les mœurs et les croyances de leurs contemporains. Les ouvrages qui passent en revue les bizarreries de
ces tirailleurs de la chaire, le font généralement avec un esprit tout moderne; ils jugent ces vieux athlètes au point de vue des idées nouvelles, sans tenir compte de Tincommensurable différence des temps. De cette façon la plupart de leurs historiens ont disposé le lecteur à ne voir dans ces prédicateurs errants que des fanatiques ou des bouffons.
Si l'intérêt que j'ai pris à Tœuvre de ces prêcheurs de couvents avait besoin d'être justifié, l'appréciation suivante que fait d'eux M. Henri Martin, dans son excellente Histoire de France, à propos du divorce de Louis XII et des courageuses protestations qu'il souleva, viendrait très-utilement à l'appui de mes recherches.
« On a trop dédaigné, écrit cet historien si « pénétrant, ces humbles précurseurs des ora- « teurs sacrés du xvii° siècle ; la familiarité a souvent triviale et cynique où ils tombent, « était inévitable à une époque où le style sou- « tenu était encore à naître ; où les éléments « du langage n'étaient ni dégagés ni classés... « Ce fumier de nos vieux sermonnaires con- « tient bien de l'or pur ; on y rencontre une « profusion de fortes pensées, de vives images, « de plaisanteries acérées et tranchantes, de « véhémentes apostrophes, d'apologues ingé- « nieux, où ont puisé plus d'une fois les ora- '( teurs de la chaire moderne et les écrivains
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« les plus originaux de notre littérature : Ra- « bêlais et La Fontaine, par exemple ; mais ce « qui recommande surtout nos vieux sermon- « naires à Testime de la postérité, c'est leur « sympathie énergique pour les souffrances du « peuple, et la généreuse audace de leur atta- « que contre les vices des grands, des prélats, « des gens de loi. de tous les oppresseurs des « pauvres et des faibles. Jamais la liberté de la « chaire chrétienne n'a été poussée aussi loin. » Je pourrais encore citer les pages intelligentes que M. de Géruzez consacre à ces vieux témoins des siècles écoulés, tout en n'acceptant qu'avec réserve ses doutes sur l'authenticité du langage macaronique employé par certains d'entre eux. Le bon goût de l'honorable professeur s'est choqué de ce mélange de vieux français et de latin du plus bas titre ; son instinct de correction littéraire s'est soulevé contre l'enveloppe donnée à ce fonds d'une valeur incontestable, et il en a rejeté la faute sur des copistes chargés de latiniser ce que les autorités ecclésiastiques voulaient soustraire à la curiosité populaire. Il y a, avouons-le, du vrai dans cette opinion ; il nous paraît impossible de nier qu'il n'en soit ainsi dans certains cas : nous en avons pour exemple certaines éditions des sermons de Geiler de Kaisersberg entre autres, dont celles rédigées en allemand vul-
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gaire se trouvent expurgées, tandis que les éditions latines contiennent ses témérités in extenso.
Mais pour la certitude complète de cette hypothèse, il eût fallu que les trois ou quatre prédicateurs français, dont les œuvres nous sont parvenues en style macaronique, n'aient pas eu le rare privilège d'assister aux premières éditions, imprimées, de leurs sermons. Les copistes n'avaient plus rien à voir aux recueils quadragésimaux de Michel Menot, d'Olivier Maillard, de Jean Raulin, de Jean Clérée, de Robert Messier et autres prêcheurs de la fin du xv*' siècle et des premières années du xvi®, dont les sermons bigarrés ont été recueillis et multipliés par les premiers maîtres de l'imprimerie naissante. A l'époque où prêchaient ces derniers, les diatribes passionnées de Savonarole s'imprimaient en langue toscane à Florence ; les presses de Paris et de Lyon, si activement occupées à honorer notre propre langue, n'auraient eu aucune raison de ne point imiter la scrupuleuse fidélité de la presse florentine.
N'avons-nous pas d'ailleurs d'Olivier Maillard des œuvres en langue vulgaire ? La conformité très-dévote des saints mystères de la Messe à la Passion, sa Confession générale et un sermon prêché devant le comte et la comtesse
de Flandres, lequel a paru dans toute sa hardiesse, la dernière année du xv° siècle, sous ce titre : Sensieult ung sermon que fist frère Olivier Maillard, Van mil cinq cens^ le cinquiesme dimence de Quaresme, en la ville de Bruges.
Le mélange du latin et du français était du reste une excentricité déjà bien vieille dans la chaire française. M. Paulin Paris, dans le 21^ volume de l'Histoire littéraire de la France, cite plusieurs exemples de ce singulier amalgame, qui datent du xiii^ siècle, et je crois être agréable au lecteur en lui empruntant une de ces très-curieuses citations. Prenons d'abord son avis sur la question de l'authenticité de ce mélange des deux langues, dans ceux de ces sermons remis par lui en lumière. A son avis, le choix de cet accouplement du roman et du latin par ces prêcheurs anonymes n'est pas douteux.
« Le mélange des deux idiomes, dit l'éminent « érudit, prévient ici toute incertitude. L'ora- « teur, quel qu'il soit, a voulu s'exprimer dans « les deux langues; son français n'a rien de « railleur ni d'affecté, son latin est correct, (' grammatical, autant que peut l'être le latin « dessermonnaires.... Si donc il a fréquemment .^ recours à la langue vulgaire, nous oserions « presque dire que c'est par une sorte d'affec- (( tation que l'on pourrait comparer à celle d'un
« orateur de nos jours, qui chargerait le sien « de phrases italiennes, à la portée de ceux qui
« l'écoutent Il espère, en variant son lan-
(( gage, se faite écouter avec plus de plaisir, et « donner à penser qu'il est versé dans la bonne
« élocution des gens d'esprit de son temps
« Et pourtant ses phrases ne sont pas des citae tions d'auteurs connus, ce sont des phrases « qui lui appartiennent. »
Voici un échantillon d'une de ces homélies mosaïques. Il y est question de la Madeleine, la pécheresse favorite du moyen âge. Le Seigneur loue sa charité envers lui, et établit un piteux contraste entre les amoureux soins de la pauvre repentante et les négligences de son hôte qui se permet de la blâmer.
« Plurima signa amoris elle m'a monstre que « tu n'as faict, et comme corteise (courtoise) « envers mi estet : nam quando intravi en ton « ostel, j'avais les pies tout emboés; tu onques (< tant ne feis que tu les me lavasses ne feisses (( laver. Mais ceste ne fait, wi (aujourd'hui), « aultre chose que mes pies laver, puis qu'elle « entra en ton ostel. Eram totus calefactus et (■: tout las, quando intravi en ton ostel, neque '( fecisti tantum que tu me frotasse mon chief (( d'un peu d'oile, pour moi asoulaigier ; sed «■ ista non solîim mon chief, sed mon chief et « mes pies elle d'un très dous oignement ra-
« freschi et réfroida. Quando intravi domum « tuam, tu ne m'acolas, ne me baisas, ne ne « dis à paines : Bien veigniez ! cette ne cessa, « wi, de mes pies baisier. Propter qiiod dico et « volo quod scias certainement que je li per- « doins ses péchiers, simplement et tout entiè- « rement. Ecce ma très douce gent, quomodo (( ista beata peccatrix habuit indulgentiam de « tous ses péchiers. Verîim si vis habere de tes « péchiers mercit, oportet quod facias ensi « comme elle feist. »
La citation serait suffisante si les piquants détails de mœurs, par lesquels le bon moine du temps des Croisades explique l'état de la pauvre Madeleine, avant sa conversion, ne m'avaient paru un avant-goût, très-bien placé dans une introduction, des citations piquantes que contiendra la partie rabelaisienne de mon nouvel ouvrage. Le sermonneur nous donne, en ces termes, la triste peinture de la pécheresse abandonnée aux joies mondaines :
« Videbitis quod esset omni génère molitiœ c( entichée et encoulpée, ita quod de ipsa dicat « Beatus Lucas quod habebat septem demones K in corpore; tamen super omnia ipsa fuit de « vitio carnis toute empulentée, et ideo dicit « B. Lucas de ipsa que estoit baude et hardie
« et toute effrontée pour le temps que elle
« estoit séculière et mondaine. Nam elle s'en
« aloit le col tout estendus, les cornes levées » (ces terribles hennins contre lesquels ne cessèrent de tonner les prédicateurs pendant plusieurs siècles) ; « et sembloit à sa manière et à « son port que non criast aultre chose : — Vesci « une foie ! Ves me ci ! qui habet mestier de « moi et de mon cors?., sic faciunt aliquœ mi- « serœ quœ sunt en mariaige, en pucelaige, en « religion, en beguignaige, que videntur à leurs K monstrées, à leurs vestures, à leurs manières, « à leurs port par defors, que non clamant » aliud : — • Ves me ci ! Ves me ci ! qui habet « mestier de un tel cors ? Et taies sunt illœ « quœ sun'c hardies et effrontées, sicut erat « Magdalena, ou tans qu'elle estoit mon- « daine. »
Ces exemples n'empêchent pas qu'il faille se garder de se montrer tranchant en telle question, comme je l'ai été moi-même, je le confesse, dans la première forme de cette étude. On est obligé d'admettre que le français était alors jalousement surveillé par les autorités ecclésiastiques qui empêchèrent longtemps la traduction en langue vulgaire des Saintes Écritures, dont le populaire ne devait recevoir les enseignements que soigneusement épurés et mitigés par leurs propres mains. La vigilance à cet égard redoubla surtout à l'apparition de l'imprimerie, que l'Église jugea capable d'inon-
der la chrétienté de ces lumières qu'elle réputait si dangereuses.
Il est donc très-probable qu'en cas d'extrême hardiesse, le clergé supérieur se soit effarouché, et qu'il ait jugé prudent de faire traduire en latin quelques sermons trop vifs, pour les soustraire à la curiosité turbulente des masses; bien qu'à mon sens il lui eût été plus avantageux de défendre absolument la reproduction, en quelque langage que ce soit, de ces virulentes attaques contre l'Église et ses prélats. Mais enfin, ces traductions, destinées à servir de voiles, ont été ordonnées dans les principautés ecclésiastiques des bords du Rhin : de doubles éditions de certains sermonnaires, de Geiler de Kaisersberg, de Tauler et d'autres prêcheurs libres à outrance ont été faites, l'une en idiame vulgaire, remaniée et expurgée, l'autre en latin, où le texte est reproduit in extenso.
En France, le fait quoique vraisemblable est demeuré douteux; il lui manque les preuves qu'on ne peut établir que par la simultanéité de deux éditions, en langues différentes, d'un même ouvrage. Les sermons de nos prédicateurs n'ont qu'un texte, malgré de nombreuses éditions, et ce texte reste invariablement ou latin, ou français, ou macaronique. A ceux qui partagent l'opinion trop affirmative des érudits scrupuleux, nous avons en outre à offrir des
sermons OU parties de sermons presque entièrement en français, ou le latin dit de cuisine^ celui que parlaient les moines et que nos écoliers se plaisent encore à barbariser entre eux, n'apparaît qu'à titre d'échantillons et de temps de repos : la Passion de Menot, prêchée à Tours, ses facétieuses légendes de l'Enfant prodigue et de la Madeleine, prêchées à Paris, in famatissimo ac devotissimo conventu Fratrum Minorum Parisiensium^ sont dans ce cas. Le latin qu'on y rencontre est tout à fait au niveau du français, et ne permet pas le doute sur le choix volontaire de ce bégaiement macaronique, au moins dans ces dernières improvisations.
Mais, bien qu'il ait une importance réelle aux yeux d'une certaine classe d'érudits, ce point de forme est ici vraiment secondaire. Dans ces reliques du vieux temps, c'est au fond même, au cœur de l'œuvre, aux effluves de sentiment qui s'échappent de ses feuillets gothiques, aux indiscrétions colorées qu'ils contiennent, que je vais demander les notions vivantes de cette phase essentielle de la vie publique et privée de nos aïeux.