CHAPITRE PREMIER La société ou prêchaient les Moines. — Les
DIVERSES RECRUES DES MoNASTÈRES. — LeS
Trouvères prennent le froc.
A turbulente activité des moines absorbait à peu près exclusivement l'attention, dans mon premier travail sur les Libres Prêcheurs; les hardiesses de la chaire tombées de ces lèvres barbues remplissaient la plus grande partie de ses feuilles. Cette nouvelle étude est plus ample, plus mouvementée, plus complète : tout en conservant le rôle principal à ces rêvé-
lateurs des détails intimes de la vie de nos pères, dans cette période tourmentée de nos annales, j'ai essayé de les entourer du cadre vivant de leur époque, et de laisser se mouvoir à leur côté les contemporains sur lesquels s'exerçait leur énergique influence. Mon but a été de faire entrer cette œuvre, profondément remaniée, à son rang chronologique, dans la série des tableaux de la vieille France, dont la Vie au temps des Trouvères est le premier gradin. Or, afin de mieux disposer le lecteur à me suivre dans ce second étage du moyen âge, j'ai pensé qu'un coup d'œil à vol d'oiseau, jeté sur la société où s'ébattaient nos orateurs enfroqués, serait ici d'une pittoresque utilité.
Les enseignements de cette nouvelle phase sociale forment avec celle où chantaient les trouvères, où les dames de France jugeaient en cour d'Amour, un contraste vigoureusement accentué. Attendons-nous à voir les tons vifs et brillants, qui dominaient au temps de Philippe Auguste et de saint Louis, remplacés par des couleurs tristes et rembrunies. Dans la première de ces deux périodes, un état d'opulence relative permit une chaude éclosion artistique et littéraire, une véritable renaissance d'activité, de curiosité intellectuelle et morale ; l'état d'insécurité et de misère permanentes, dans lequel se débattit la seconde, replongea de nouveau
PRECHAIENT LES MOINES. 29
la soci été française dans l'ignorance et la barbarie.
Dès le milieu du quatorzième siècle, les manifestations de l'esprit changent de forme : une réaction rapide s'opère contre les fantaisies j oyeusement satiriques des confrères de Rutebeut et d'Adam de la Halle, et contre les gracieux essais de moralisation entrepris par les libres parlements féminins. L'interminable supplice de Técartèlement, auquel fut soumis le sol national, dont les princes des races royales de France et d'Angleterre s'arrachèrent, pendant plus d'un siècle, les lambeaux sanglants; les hostilités sans miséricorde et tous les crimes qu'elles traînent à leur suite avaient désolé les âmes et glacé les coeurs. Dans cette patrie des grands enthousiasmes, on semblait n'avoir conservé d'entrain que pour piller et s'entretuer.
Sur les débris des primeurs de notre civilisation, les imaginations funèbres et les affoUements du désespoir prenaient racine et poussaient avec une vigueur inouïe. Des dernières années du roi Jean jusqu'au règne des derniers rejetons de Catherine de Médicis, à part quelques pâles rayons de poésie généralement frondeuse et désolée, le fanatisme incendiaire, le droit exclusif de la force dominent, et font de cette part du moyen âge l'âge vaiment noir de notre vie nationale.
3o LA SOCIÉTÉ OU
Les brutalités du régime féodal que tempéraient, dans les siècles précédents, tant de charmantes aspirations, arrivent alors à noyer parmi nous la première éclosion de la conscience et de la raison. Le culte de la poésie auquel tous sacrifiaient, même les princes, même les moines; la dévotion à la grâce et à la beauté, qui forçait les plus farouches à grimacer la courtoisie; les pittoresques interventions de la féerie si naïvement mêlées aux légendes du christianisme ; l'ingérence souriante de la femme dans la réglementation morale de notre race, tous ces contre-poids vivants disparaissent devant les monstruosités de la guerre ininterrompue.
Plus de ces oasis adorables où l'on allait oublier, un moment, les inégalités féodales ; plus de ces écoles de galanterie raffinée, où les caractères les plus indomptables venaient apprendre l'inappréciable valeur des attermoiements d'amour, oublier les fougues de l'instinct et l'exagération des appétits. Une société sombre, irritée, dédaigneuse de toutes les grandeurs morales de la vie, a remplacé celle qui était inspirée, dirigée par Éléonore d'Aquitaine et Marie de Champagne.
Les châteaux, inquiets sous leur robuste cuirasse de pierre, n'abaissent plus leurs pontslevis à l'appel des ménestrels et des chevaliers
PRÈCHATENT LES MOINES. 3l
errants. L'hospitalité opulente et délicate d'autrefois n'est plus qu'un souvenir. Les jongleurs ne courent plus le pays à la recherche de gens en fête ; les chevaliers n'errent plus isolément en quête d'aventures, de crainte de tomber dans quelque embuscade de condottieri sans foi.
On peut Taffirmer, à partir des sanglantes défaites dues à l'étourderie du triste roi Jean, il n'y a réellement plus ni trouvères ni chevaliers. Pour continuer à être indépendants, influents et respectés, les premiers ont pris le froc ; les seconds se sont faits chefs de partisans : ils louent, la plupart, à prix d'or, leurs lances et leurs vassaux aux princes qui peuvent le mieux les payer.
Que reste-t-il de nos glorieux poètes? La race n'en pouvait entièrement s'éteindre parmi nous; mais que deviennent-ils pendant les deux siècles sur lesquels le pauvre roi fou est à cheval, lui et son navrant cortège de calamités? Hélas ! ce qu'il nous reste de poëtes « Se deult, gémit et se lamente » plus qu'il ne s'esjouit, plus qu'il ne chante.
C'est Eustache Deschamps qui assiste à la décadence nationale, un pied sur chacun des bords du fossé qui sépare les deux époques. A mesure que notre Eustache fait son œuvre, la mélancolie lui serre la gorge et assombrit sa
note. Il chante en manière de plaint : « Comment Franc-Vouloir fust subjugué aux batailles de Crécy et de Poitiers. » Dans sa vigoureuse satire intitulée. » C'est le dit du gieu des dez, et la manière et contenance des joueurs qui estoient à N celle, où estoient messeigneurs de Berry, de Bourgogne et plusieurs aultres », il nous montre le gaspillage des oncles du roi, jouant avec fureur Tor du trésor public. Dans sa ballade des Souffrances du peuple et de l'Église, il décrit l'âpre rapacité des chefs robant à toutes mains ; écoutez comment se comportait chacun des trois ordres de la nation
L'un vers l'aultre desloiaument se maine, Aux mauvais est la terre abandonnée ; L'un ravist tout, l'aultre pert son domaine. Peuples s'esmuet, l'église est subournée, Noblesse fault (défaille) tant est mal ordonnée , Nul des trois ne s'aime ne ne se prise...
Dans la pièce allégorique, « Des exactions des grants seigneurs », il nousdonpe la devise des dominateurs au milieu desquels il vivait : tt Sa de l'argent ! Sa de l'argent ! » réponse lamentable à toute plainte, à toute doléance du povre bestail. Le loup, l'homme d'armes, passe la gueule béante, le poil dressé de convoitise, levant pour la quatrième ou cinquième fois la
dîme et l'impôt, ou pillant pour son propre compte, avec son sempiternel refrain. — Hélas, dit la brebis « qui s'est agenoillée : J'ay esté quatre fois plumée, cest an-ci; point n'ay de monnoye « ; à quoi répond le soudard :
Jamais pitié de toy n'aroye :
Sa de l'argent ! Sa de l'argent !
C'est Alain Chartier qui dresse, dans son Quadriloge invectif, l'interminable liste des lâchetés, des trahisons, des cruautés, des hontes de tous les privilégiés de France, qui semblent avoir oubUé qu'ils ont une patrie à défendre, un honneur à sauver; jamais acte d'accusation plus vibrant, plus amer, mieux étayé d'accablantes preuves. Si le poëte était isolé dans ses reproches, nul n'oserait ajouter foi à la véracité, à la navrante sincérité de cet inventaire d'opprobres. On est tenté de se récrier à mesure qu'il étale les plaies et les misères de son pays. « J'ai conclu en ma pensée, dit-il dans sa poignante désolation, que la main de Dieu est sur nous. » Car c'est ainsi que toutes les grandes cités antiques sont tombées. Écoutez la lamentable « Complainte du pauvre commun et des pauvres laboureurs de France », dont les hélas ont si longtemps retenti en vain; le malheureux peuple pillé par tous, déchiré même par les pas-
teurs de l'Eglise, s'adresse à tous inutilement :
Hélas ! prélats et gens d'Eglise Qui nous voyez nus, en chemise.
Pour Dieu regardez nos visaiges, Qui sont si piteux et si pâlies.
Et qu'en hayne ne prenez pas, Si nous crions ainsi hélas !
C'est Christine de Pisan, dite Christine la Désolée, qui déclare humblement n'être qu'une « pôvre voix criant dans ce royaulme » et pleurant sur les misères sans nom de sa patrie adoptive. En face des deux grands tourbillons de meurtre, Armagnacs et Bourguignons, autour desquels gravitent d'innombrables satellites de malheur, plus acharnés entre eux que ne le sont les Anglais et les Français, la vaillante Christine, « s'accomparant aux dames de la cité Sabine, pleurantes et échevelées, » admoneste ainsi les champions des camps rivaux :
« Ha France! ha France! jadis si glorieux royaulme, ne seras -tu pas accomparée de cy en avant aux estranges nacions, là où les frères germains, cousins et parents, par faulse envie et convoitise, s'entr'occient comme chiens?... O toi chevalier qui viens de telle bataille, dy
moi, je t'en prie, quel honneur tu remportes. » Lisez de cette amante passionnée de notre pays son Livre de la paix^ son Livre de Chevalerie et tant d'autres, où les conseils, dictés par le sentiment d'honneur le plus pur, s'efforcent de ramener les égarés de races princières, les criminels de hault lignai ge et sur tous autres la grande criminelle, la reine Isabeau.
C'est encore Honoré Bonnet qui déplore les schismes causés par la pluralité des papes, et les déchirements qui viennent s'ajouter aux déchirements des guerres royales avec un acharnement plus féroce encore, si la chose est possible; car, dit-il, dans l'Apparition de Jehan de Meiing :
Pour toy laisse père son tils, Le frère son frère en péril, L'ami son ami mettre à mort.
C'est aussi Martial d'Auvergne, dont les Vigiles de Charles VII ont des strophes si mélancoliques, et Villon dont les poëmes navrants d'ironie portent le titre de Testaments. Ce sont enfin les terribles railleries des danses macabres dont les refrains de charniers accompagnent la ronde de la mort, effroyable danseur qui, les os contournés, la mâchoire disloquée par le rire, et l'archet dans sa main décharnée, vient invi-
ter au dernier branle et entraîner l'un après l'autre tous les humains, depuis le pape jusqu'au pâtre, depuis la reine jusqu'à la courtisane, depuis l'enfant au sein jusqu'au vieillard décrépit. Les funèbres pourtraits de la danse macabre ornaient les marges des livres d'heures et les murs des cimetières, glaçant les âmes de leur dramatique vérité. Tantôt l'effrayante danseuse enlevait à tour de rôle ses compères, comme dans les grants danses macabres de Bâle et de Troyes ; tantôt elle prenait la parole pour célébrer avec une diabolique ironie ses funèbres exploits, comme dans les strophes d'un livre d'heures du temps de Charles VIII, dont voici la première :
Dessus ce beuf qui s'en va pas-à-pas, Assise suis et ne le hâte pas ; Tout à mon aise je mors et aiguillonne Les plus bruyans, sans reigle ne compas; Soyent asseurés que ne les doubte pas. Fussent-ils ducs ou roys portant couronne.
Citons aussi le premier dizain de la partie de la Danse aux aveugles^ où Pierre Michaut,, secrétaire du comte de Charollois qui fut le turbulent Charles le Téméraire, fait réciter ses fanfaronnades à la cruelle moissonneuse, à laquelle les chefs des peuples de ce temps-là donnaient de si hâtives récoltes.
PRÊCHAIENT LES MOINES. Sj
Je suis la mort de nature ennemye
Qui tous vivans finalement consomme,
Annichilant en tous humains la vie,
Réduis en terre et en cendres tout homme.
Je suis la mort qui dure me surnomme.
Pour ce qu'il faut que maine tout à fin.
Je n'ay amy, parent, frère ou affin,
Que ne face tost rédiger en pouldre.
Et suis de Dieu à ce commise afin
Que l'on me doubte autant que tonnant pouldre.
Dans ce temps d'inégalités écrasantes^ de viletés infinies et d'outrageantes grandeurs; à une époque où les brutalités de tant de maîtres faisaient, de la vie du menu peuple, une agonie de toutes les heures, la mort et son coup d archetjsans choix ni privilège, sonnait aux oreilles des puissants comme les railleries du plus violent pamphlet, en même temps que les écrasés y trouvaient d'amères consolations.
Pendant que les bandes armées opéraient avec une fiévreuse rivalité la destruction des richesses matérielles, les pontifes et les prélats travaillaient à la destruction de toutes les richesses de l'intelligence, de toutes les récréations du cœur, de tous les entrains de l'esprit. C'est l'époque des imaginations sataniques, des perturbations morales, des hallucinations folles, des pratiques superstitieuses, des austérités absurdes, qui rivalisaient de démence avec les hi-
deux tours de force des fakirs de l'Hindoustan. C'est le temps de l'ignorance par vanité, presque par principe, de la grossièreté réfléchie et dévote, du fanatisme violent et persécuteur.
Plus de ces princes lettrés comme les héros des romans de geste ; plus de ces nobles courtois et grant appris, comme le gentil héros du dit du Lévrier^ à qui son père avait fait enseigner par un clerc à écrire et à lire en roman et en latin, à bien chanter, à faire additions et chiffres, à composer « lais, contes et romans. » Plus de ces trouvères de haut lignage : Raoul de Coucy, Thibault de Champagne, Jehan de Brienne, Charles d'Anjou et tant d'autres. Les grands seigneurs tiennent désormais l'instruction pour fait de moinerie; ils la regardent comme un stigmate de mollesse et de lâcheté; ils se glorifient de ne savoir lire ni écrire. Même pour donner une signature, ils n'ont d'autre aide que leur épée, dont le pommeau armorié est chargé de frapper leur sceau sur les chartes qui passent, grimoires incompris, sous leurs yeux.
La femme tant aimée, tant adulée, tant honorée jadis, dirai-je adorée à l'égal d'un révélateur familier, d'un conseiller d'intuition divine? la femme devient un objet de scandale, une pierre d'achoppement, un complice du démon.
PRÊCHAIENT LES MOINES. Sg
Au lieu de continuer à l'entourer de sourires et d'hommages, on la laisse attaquer avec amertume par le prêtre qui a renoncé aux joies sereines de la famille ; on la redoute, on la fuit, à moins qu'on n'en fasse un objet de grossière sensualité. La gracieuse idole de la chevalerie ne représente plus quela luxure, le péché; c'est la porte par où l'on va irrévocablement à la damnation. L'idéal de la stérilité séraphique, de la séparation absolue des sexes, ce mensonge hypocrite du mysticisme à outrance, reparaît; côte à côte avec la débauche effrénée, il tend à reprendre le dessus. Le contre-poids féminin amoindri, presque anéanti, la pitié disparaît.
Alors entrent en scène les inquisiteurs du Saint-Office, dont le but utopique est de réaliser l'uniformité des hypothèses religieuses; dont les moyens sont les impitoyables tortures, aboutissant aux supplices du bûcher, appelés Actes de foi. Auto dafé^ et aux échafauds ardents, publiquement dressés pour détruire les esprits initiateurs qui s'obstinent à vouloir élargir la voie de la justice et de la vérité.
C'est l'époque des flagellations expiatoires qu'on s'inflige avec ostentation, processionellertient par les rues, en hurlant de lugubres refrains, dont Leroux de Lincy, dans ses Chants
historiques français, nous a transmis de hideux échantillons :
Or avant ! entre nous tuit frère, Bâtons noz charoingnes bien fort ;
Bâtons nos pis, bâtons no face.
Allons à genoux par pénance ; Loons Dieu, vos bras estandez.
Et en l'amour de sa souffrance Chéons jus en croix à tous lez.
Et, dans une autre de ces fanatiques lamenations, composées sur le même thème de pénance barbare, ces fanfarons de flagellation, qui allaient demi-nus, les reins découverts, aspergeant la foule du sang que faisaient jaillir les nœuds de leur discipline, s'écriaient :
Enfin de nostre pénitence Nous fault à genoulx revenir; Tous mourrons, c'est la remenbrance Qui nous fait tierce fois chéir (cheoir)
Et loons Dieu à nus genoulx.
Jointes mains tenons Tescourgie (le fouet).
Bâtons nos cha(i}rs plaines d'envie^
En démontrant signifiance
Que tous nous conviendra morir,
Et en terre en très grant witance (opprob re]
No pécheresse cha(i)r pourrir.
PRECHAIENT LES MOINES. 41
L'Europe se couvrit de ces congrégations de fantômes voilés, nommés pénitents, qui se montraient en public couverts d'un sac noir, blanc ou gris, à capuchon en façon d'éteignoir, percé de deux trous à la hauteur des yeux. C'étaient bien les représentants de cette religion du moyen âge, que Michelet nommait la religion de la mort, en contraste avec les croyances de l'avenir et les symbolisations divines de la Grèce antique qui honorait, dans les opulentes cérémonies de son culte, les grands mystères de l'activité et de la vie.
Cest le temps où les papes imaginèrent de tarifer ouvertement les crimes, non-seulement les crimes commis, mais les habitudes criminelles permanentes et les méfaits, inavouables à notre époque, que l'on se proposait de commettre^ la quittance pontificale à la main. Qui ne connaît ce scandaleux tarif permettant l'entrée du ciel à tous les misérables, souillés d'abominations, qui pouvaient en acquitter les taxes? Le viol, l'inceste, les spoliations, les meurtres, les hideux phénomènes du vice sous toutes ses formes, sont prévus et détaillés dans ce pénitentiel à prix fixe, intitulé : Taxœ camerœ seu cancellariœ apostolicœ et sacrœ penitentiariœ. A partir de Jean XXII, qui eut le premier la bonne idée de rassembler en un promptuaire à la portée de tous, ces inimaginables documents,
chaque pontife de Rome ajouta à cette belle collection de pardons tarifés. C'était une manière de se disputer les suffrages des fidèles, à une époque où florissaient les schismes, où le grand troupeau des fidèles avait plusieurs pasteurs qui s'arrachaient les rentes du purgatoire et du paradis.
Également en ce temps-là, le clergé imagma de faire le procès aux animaux, auxquels les humains avaient fini par ressembler. On les rendait complices des fléaux de la nature et des méchantes actions de l'homme ; on poursuivait gravement en tribunal ecclésiastique les bêtes féroces, les oiseaux déprédateurs, les insectes qui s'attaquaient aux récoltes; on les condamnait auxpeines canoniques : excommunications, admonitions publiques, pénitences temporaires ou éternelles. On alla jusqu'à anathématiser, à exorciser en pleine église, et de grand sang-froid, les bêtes que l'homme avait associées à ses vices et celles dont il s'était servi pour attenter à la sécurité d'autrui.
Ces vilaines fantaisies qu'auraient vigoureusement flagellées les Trouvères, prospéraient avec l'extrême misère et l'ignorance noire où croupissaient les populations. A la suite des guerres et des fléaux qu'elles maintenaient en permanence : famines, pestes, dispersions violentes, incendies régionales, invasions d'animaux féro-
ces, plaies sans noms et sans bornes, la conscience publique s'atrophiait d'une façon lamentable. Nombre de travailleurs se faisaient soudards et voleurs, pour n'être pas battus et volés eux-mêmes. Le désespoir changeait les honnêtes gens en bandits, et les femmes honnêtes en prostituées. Lisez cette page du Journal de Paris, écrite dans les dernières années du roi Charles VI :
(( Souvent on s'en plaignoit aux seigneurs des maux que faisoient leurs gens d'armes, pires que Sarrazins ; mais ils ne s'en faisoient que mocquer ou rire, et faisoient leurs gens pis trop que devant, dont le plus des laboureurs cessèrent de labourer, et furent comme désespérez, et laissèrent femmes et enfants, en disant l'ung à l'aultre : — Que ferons-nous ? Mettons tout en la main du deable; ne nous chault que nous devenions, autant vault faire du pis qu'on peultcomme du mieux... Et pour ce faisons du pis que nous pourrons. Aussi bien ne nous peust-on que tuer ou que pendre; car par le faulx gouvernement des traistres gouverneurs, il nous fault renyer femmes et enfants, et fouir aux bois comme bestes esgarées. d
L'abrutissement était si complet, que les masses acceptaient avec une lamentable crédulité toutes les inventions dégradantes, toutes les notions mensongères, toutes les sottises
dont les trompeurs de haute puissance, de haute dignité, jugeaient utile de remplir ces pauvres cerveaux malades et affolés.
A cette diabolique période de notre vie nationale correspond l'invention des titres exagérés par l'orgueil : les rois se font nommer Majesté, les princes Altesse; l'Apostole de Rome devient Sainteté, les prélats deviennent Grandeur, Éminence, Révérence. Les distinctions nobiliaires cessent de correspondre aux possessions des hautes charges, au gouvernement réel des groupes de populations et des fragments du territoire : les dignités ne représentent plus le devoir mais le droit, l'abus du droit. Les princes du clergé suivent la mode, et n'acceptent de leurs charges que les honneurs et les rentes; ils entassent à qui mieux mieux, dans leurs mains, sous le nom singulier de bénéfices, les évêchés, les abbayes et toutes les fermes d'Église si opulemment rétribuées, dont ils répudient les obligations et les travaux, n'en prenant que les joies et les revenus calculés en bon or sonnant.
On voit alors des prélats de tout âge, parvenus à ces hautes dignités sans trop en avoir conscience et presque par hérédité. Ces étranges pasteurs, s'ils ne tiennent pas une cour temporelle à l'exemple des princes évêques des bords du Rhin, dissipent à la cour des rois les
PRECHAIENT LES MOINES. 43
dotations des diocèses et des fondations pieuses, destinées par leurs auteurs à abriter les cœurs timides ou désillusionnés, à héberger les voyageurs, à recueillir les malades, à servir d'asile à la prière et à la pensée. Et tout cela se fait le front levé, officiellement, comme on dit aujourd'hui.
Rares et humbles sont les quelques voix qui osent encore se faire entendre et protester ; le peu de contradicteurs qui murmurent s'abritent avec soin sous le blason d'un patron puissant, dont l'intérêt direct n'est pas en cause. Les délibérations des États Généraux, si rarement convoqués, se nomment piteusement elles-mêmes doléances, comme les geignements des estropiés. Les seules exceptions à cette soumission hébétée sortaient des monastères; caries monastères, qui ne ressemblaient déjà plus à ceux du premier moyen âge et ne contenaient plus qu'exceptionnellement des reclus sédentaires, étaient loin d'avoir rien de commun avec ceux qui, à partir de la fin du seizième siècle, s'étaient soumis aux caprices de Rome, sans retour et sans condition, pour conserver leur grasse sécurité.
On se tromperait fort si l'on croyait à ce mensonge historique de la parfaite orthodoxie des anciens moines; la distinction des ordres monastiques en autant de religions qu'on y
comptait d'uniformes est loin d'être une simple classification nominale. Un mot sur la façon dont se recrutaient les populations unisexuelles de ces singulières cités nous aidera à comprendre comment la liberté des interprétations se perpétua dans leur sein, les préservant du communisme des richesses spirituelles, de ce nivellement de la pensée, que Rome essaie encore de réaliser dans la société moderne.
Multiples étaient les causes qui peuplaient ces ports de refuge, ces groupes séparés du monde profane, dont on ne retrouve les types que dans les religions mères de l'Inde, du Thibet et de la Chine ; nombreux étaient les mobiles de ces appétits de retraite, de ce besoin d'abri inviolé. Laissons de côté, comme étant à peu près les seuls genres de vocation qui peuplent encore les couvents modernes, le besoin de somnolence oisive, de béatitude anticipée, la sensualité relative et l'asservissement régulier de la faim, dont les vastes cuisines des monastères ont toujours fait un attrait de premier ordre aux yeux des indolents et des affamés. Cette amorce puissante de l'appétit est spirituellement dépeinte dans ce tableau savoureux, que j'extrais de V Histoire des Français des divers états au XI V^ siècle. Alexis Monteil parle d'un pauvre diable aux abois qui ne sait plus à quel saint se vouer :
PRECHAIENT LES MOINES. 47
« J'allais me promener quelquefois, dit notre homme à la grande faim, au jardin des Cordeliers. Un jour, un peu avant l'heure de sexte, je sentis une soupe aux choux verts dont on remplissait les écuelles de la communauté.
— Oh! qu'elle est bonne! m'écriai-je.... Dans l'instant même je vois une belle écuelle remplie de soupe, couronnée d'un comble de choux verts, passer à travers la grille de la fenêtre :
— C'est le couvent des Frères qui vous l'offre. Je n'avais pas déjeuné, je ne me fis guère presser. Pendant que je la mangeais, le bon Frère qui venait de me faire cette politesse, m'ayant considéré de la tête aux pieds, me dit : — Si vous la trouvez bonne, il ne tient qu'à vous d'en manger ici, tous les jours, une pareille, souvent même une meilleure m.
Et voilà le pauvre diable subitement illuminé du Saint-Esprit.
Venons au recrutement utile, aux vocations plus sérieusement motivées. Le couvent ouvrait autrefois ses portes à de plus nobles aspirations que celle de la soupe aux choux ; y entraient les opprimés, heureux de racheter la possession d'eux-mêmes par l'abandon de quelques heures à une réglementation commune à tous leurs nouveaux frères ; les dédaignés, que la prise d'habit rendait égaux aux privilégiés de la société laïque ; les isolés, dont
la personnalité impuissante retrouvait la force au sein de ces associations actives, qui leur assuraient des collaborateurs dévoués partout où le sort les transporterait ; les désolés trahis par leurs passions ; les repentants fuyant le théâtre de leurs erreurs ou de leurs crimes, avec l'espoir de retrouver à l'ombre du cloître le calme des sens et l'oubli de leurs remords.
Ces fortes murailles , rendues imprenables par la vénération populaire, attiraient aussi les ambitieux, désireux d'utiliser au profit de leurs projets ces coteries influentes, si bien dotées par les puissances terrestres, si bien gardées par les puissances du ciel. C'étaient autant de châteaux-forts, à l'abri desquels venaient préparer leurs batteries les coryphées du fanatisme, qui se vouaient par tempérament à la fougueuse besogne d'entraîner leurs semblables dans les voies de l'hallucination, où ils s'étaient euxmêmes engagés.
S'y réfugiaient, surtout, les rêveurs, les mystiques, les âmes sentimentales et les cœurs tendres qui ne pouvaient, sans s'exposer aux railleries du profane, caresser leur chimère favorite, ni cultiver devant tous leur idéal préféré ; les esprits avides de savoir, attirés là par les précieuses librairies de ces établissements, qui seuls étaient largement pourvus des ressources de l'intelligence ; les délicats enfin, les
PRECHAIENT LES MOINES. 49
fatigués de la banalité vulgaire, qui fuyaient le spectacle des luttes sanglantes et des brutalités de toute sorte dont les sociétés d'alors étaient si profondément bouleversées. Les reclus de cette dernière catégorie remontaient à l'agonie du vieux monde romain, à l'époque des incessantes invasions; ce qu'ils venaient chercher dans ces lieux de refuge était moins des austérités et des exercices de pénitence, que des rafraîchissements de l'âme et des consolations.
Deux types historiques de ces asiles édifiés dans des conditions de bien-être propres à cicatriser les blessures faites par les durs coudoiements des foules barbares, se présentent sous ma plume. Vers le milieu du sixième siècle, le patricien Gassiodore, las de la lutte à laquelle il avait été activement mêlé sous les rois Théodoric et Athalaric, se choisit pour lui et ses compagnons fatigués une retraite dont la splendeur a quelque rapport avec celle de la célèbre abbaye de Thélème, que le père de Pantagruel avait destinée à frère Jean des Entommeures.
Toute une vallée plantureuse de la Calabre fut séparée du monde par un enmuraillement de roches entassées et cimentées à merveille ; là se trouvaient vastes champs à couvrir de moissons, jardins, vergers, torrents poissonneux , cloîtres profonds , logettes de
5o LA SOCIÉTÉ OU
marbre abritées sous des bouquets de bois ; livres nombreux, oratoires solitaires pour l'étude et la méditation, ateliers bien outillés pour le travail des mains. Tout était réuni pour les commodités de l'âme et du corps, pour les exercices de la vie et de la pensée, tout jusqu'à des thermes de briques émaillées, pour le bain dont l'usage était une des nécessités de la société romaine.
Ce fut aussi un profond dégoût du barbare qui saisit la délicate jeune femme que le hasard du butin avait ajoutée au harem du roi Clotaire. Non plus que celle de Cassiodore, la retraite de la reine Radegonde, à Poitiers, ne ressemblait à un lieu d'absolu renoncement et d'ascétique contrainte. Le poète VenantiusFortunatus, qu'un lien tout spirituel, une amitié vive unissait à la belle recluse, venait assister aux récréations intellectuelles de ce cloître élégant, « sous les entes fleuries du verger ». Il y passait des saisons, des années entières, retenu par les charmes de cette gracieuse compagnie de nonnes royales, toujours choyé et bienvenu, célébrant en vers les anniversaires intimes de la reine abbesse, échangeant contre les friandises de la table et du cœur, les consolations aimables et les épîtres cordialement assaisonnées.
Ces mélancoliques cloîtrés joignaient natu-
PRECHAIENT LES MOINES. 5l
rellement leurs efforts aux efforts de ceux qui avaient choisi la vie de couvent, par amour de l'étude et par aspiration à la perfectibilité ; ils s'élançaient d'un même bond à la recherche des vérités, dont la jalouse orthodoxie leur eût rendu l'enquête si difficile au milieu des séculiers. Tout nous apprend en effet que ces monastères primitifs, et la plupart de ceux dont les hardiesses vont nous occuper, étaient, jusqu'à l'avènement de la Réforme, autant d'écoles variées de philosophie extatique, d'utopies rêvées dans un sens supérieur, plus ou moins libres, sortes de Républiques de Platon, de Cités du Soleil de Campanella, où s'interprétaient les textes saints et les dogmes, avec des écarts d'imagination dont plusieurs seraient aux yeux du Vatican moderne de belles et bonnes hérésies.
L'autorité des papes, la valeur de certaines pratiques recommandées par eux, l'efficacité absolue de la confession auriculaire, les conditions de la vie éternelle, l'immaculée conception de Marie et jusqu'à la divinité de Jésus, étaient vivement discutées dans ces villes libres de la société chrétienne. L'isolement, qui faisait des témérités spirituelles des moines autant de mystères, auxquels le vulgaire n'était pas initié, protégeait les libertés de la recherche à son aurore, et les rendait à peu près
illimitées dans l'enceinte des cénacles monastiques. Si dans ces lieux murés d'où la foule était exclue, tout ne s'écrivait pas, tout s'y disait; la fréquence des réformes opérées dans les couvents indique assez le bouillonnement des idées qui y fermentaient. Encore n'intervenait-on qu'au moment où les dissidences avec la foi commune étaient avérées ; or, rien n'était plus difficile que d'en saisir positivement la preuve, comme le montrent les différentes instructions entamées à ce sujet.
Arnoldus, cité par Pic de la Mirandole, à propos de la résistance de Savonarole à laisser fondre son couvent de Saint-Marc dans les autres communautés des dominicains, affirme nettement que les moines ne sont tenus d'obéir à l'autorité de Rome que « si l'injonction pontificale est conforme aux constitutions de l'Ordre auquel ils appartiennent ». iEgidius affirme également, dans son Liber Sententiarum, qu'ion. ne doit pas obéir au pape « s'il ordonne des actes contraires à la règle qu'on professe». Savonarole va plus loin : « Quand le pouvoir ecclésiastique est corrompu, dit-il , il faut s'adresser au Christ qui est la cause première, et lui dire : — C'est toi qui es mon confesseur, toi mon évêque et mon pape ! » Toute la rébellion des Réformés est dans ces paroles.
Dans une visite que fit, en 1121, Pierre le
Vénérable, général de l'Ordre de Citeaux, à un couvent de son Ordre en Bourgogne, il se vit hardiment contredit par les moines, au moment où, se promenant sous les longues arcades du cloître avec le prieur, ils parlaient entre eux de la divinité de Jésus-Christ. Ces derniers lui déclarèrent « qu'on ne trouvait nulle part clairement démontrée par les Ecritures que le Christ fût Dieu». Le prudent abbé, dit M. Hauréau, à qui j'emprunte ce fait considérable, fit semblant de ne pas avoir bien entendu. Quelque temps après, il écrivait au prieur de Saint-Jean, « son frère et son fils en Dieu » , qu'il voyait, dans cette opinion , « amour de l'étude et zèle de savoir, plutôt que manque de foi, et dans ses religieux, des lettrés plutôt que des sceptiques » ; et l'affaire en resta là.
Abailard se révoltait, dans le même siècle, lui et ses religieux du Paraclet, contre l'appétit de vengeance attribué à la Divinité ; il protestait contre les macérations destinées à la fléchir, contre la damnation des sociétés antiques et celle des enfants morts sans baptême. Qui ne connaît la sainte horreur manifestée par saint Bernard contre la prétention des papes à l'infaillibilité et leur croyance à la conception immaculée de Marie ? De leur côté, les Frères de Saint-Dominique ne cessaient de déclamer
contre cette dernière opinion. On n'en finirait pas si l'on voulait énumérer les divergences des Ordres entre eux et avec la foi romaine.
Au moment oii nous prenons les moines, tout cela s'était classé et accentué; les libres interprétations avaient pénétré dans le programme théologique de chaque Ordre, se partageant en quelque sorte les divers monastères où l'on « entrait en religion ». L'avènement des Frères de la corde, destinés à une vie active, fut un fait considérable ; sans trop s'en rendre compte, l'Église avait donné aux fidèles des alliés qui ne devaient pas tarder à se retourner contre elle, ou au moins contre les princes des prêtres du christianisme.
De par leur règle, ces derniers venus des gens de froc durent demander leur salaire à l'aumône ; ils furent tout naturellement mêlés aux agitations du peuple et de la bourgeoisie, qui tenaient toujours à leur disposition une part de leurs provisions et une couchette de leur logis. La principale mission de ces mendiants par devoir fut de remplacer, dans la chaire, les prêtres séculiers qui abandonnaient à qui la voulait prendre cette part majeure de leur service. Les doyens, les provoires, les évêques louaient généralement, nous lavons vu dans la Vie au temps des Trouvères, le droit de prêcher les Avents et les Carêmes dans les paroisses
d'un bailliage et même d'un comté entier. Peu à peu les Frères Mineurs de Saint-François et les Frères Prêcheurs de Saint-Dominique s'emparèrent de ces grandes tribunes du moyen âge. Ils se répandirent hors de leurs couvents, sermonnant et mendiant, confessant et distribuant les sacrements de l'Église.
Ils devinrent si influents, qu'ils excitèrent la jalousie des prêtres de l'ordinaire, dont ils rognaient le casuel, les quêtes et les legs ; mais c'était trop tard pour y remédier. Alors on vit ces frocards au langage peu châtié , riche d'onomatopées populaires, à la voix narquoise, nasale, aimant les expressions de haute saveur, s'emparer presque exclusivement de l'attention des masses.
Protégé par le pape contre les princes temporels, par les rois et grands seigneurs contre les rancunes des princes du clergé, le moine se fit l'avocat des causes bruyantes. Avec quelques textes, on pourrait dire prétextes, tirés des livres saints et passionnément commentés, il flagella à son aise les puissants qui gênaient sa route. Pendant les siècles où nous allons l'étudier, rien ne fut à l'abri de ses réprimandes et de ses sarcasmes. Il ne négligea rien pour intéresser son auditoire: fables ingénieuses , pantomimes bizarres , contes grivois , légendes dramatisées. Leurs sermons étaient
pour le peuple un répertoire inépuisable d'émotions tour à tour comiques et tragiques du plus vivant effet. Aussi le moine faisait-il du peuple ce qu'il voulait, dans cette sombre époque où le cliquetis des armes l'emportait sur le bruit paisible des métiers.
L'ardente parole de ces prêcheurs nomades avait les brutalités de la lance des chevaliers errants qui, longtemps, allèrent à la recherche des cas de justice sommaire à rendre ; pas plus que leurs devanciers de la chevalerie , ils n'attaquaient les puissants à armes émoussées.
« — Il est constant, dit Guillaume Pépin (de Destructione Ninivœ)^ que l'origine des rois, des empereurs et des princes vient du diable, ortum habuit à diabolo ».• Robert Messiern'a pas une meilleure opinion des princes des prêtres : « ^ Nos prélats sont si gourmands, s'écrie-t-il, qu'ils ressemblent aux champignons; ils n'amendent que par le ventre ». Et ailleurs : « — Nos évêques ne rendent de son qu'à la façon de la cornemuse, lorsque leur panse est gonflée ». Ces traits d'une ironie cruelle fourmillent dans l'arsenal des sermonnaires.
Jugez de l'immense effet que produisaient sur l'auditoire de Michel Menot des sorties de ce genre : « Messieurs du Parlement ont la plus belle rose (faisant allusion à la rosace rouge de
PRÊCHAIENT LES MOINES. Sy
la façade du Palais); mais cette rose a été teinte du sang des pauvres criant et pleurant après eux ». Ou bien encore : « Aujourd'hui, Messieurs de la Justice portent de longues et belles robes, et leurs femmes marchent vêtues comme princesses. Ah ! si leurs vêtements étoient mis sous le pressoir, le sang des pauvres en découleroit ! ». Aucune des dignités, aucune des puissances et des grandeurs delà terre n'étaient ménagées davantage, lorsqu'elles passaient sous l'improvisation audacieuse de ces bons compagnons.
Rien donc de surprenant à ce que les Trouvères ou leurs successeurs, dont les lais, les sirventes et les fabliaux ne réussissaient plus à se faire écouter dans ce milieu féroce, aient suivi l'exemple de l'auteur de la Bible Guiot et celui de Jehan de Condé en se métamorphosant en moines prêcheurs. C'était la même vie errante, moins les instruments de fête et leurs joyeux répertoires; le même accueil les attendait au foyer domestique, avec l'autorité de la foi en plus. En changeant d'habit, ils apportèrent la verve piquante de leur esprit et la vigueur de leur critique aux Frères de la corde qui, eux-mêmes, se transformèrent et gagnèrent un surcroît de vie, au courant de cette turbulente invasion.
Pour bien saisir la véritable physionomie
des vieux siècles, je l'ai déjà déclaré, je m'adresse aux indiscrets autorisés de chaque époque, je consulte ceux qui ont vécu le plus intimement dans la familiarité des populations. Si j'ai dem^andé aux trouvères, aux ménestrels et aux jongleurs mes meilleurs renseignements sur les contemporains des Croisades ; si j'en ai agi de même avec les dames des Cours d'Amour, c'est encore par le même désir d'obtenir la vérité historique, et afin d'avoir le ton le plus exact, le plus local de cette nouvelle peinture de mœurs, que j'ai été amené à consulter les moines prêcheurs, qui leur succédèrent en influence et en popularité.