CHAPITRE VIII
Les Légendaires : — Délibérations DiALOCUËes DE LA Cour céleste. — Personnages bibliques MIS EN SCÈNE. — Portraits détaillés DE Madeleine , de la Vierge et de Jésus.
— Onguent pour la toilette du chrétien.
— Le Cabaretier mystique,
I les vérités pleines d'ombres mys- I térieusesdesnefsgothiquesavaient s relâche, des lugubres [ descriptions des vengeances divines, nul doute que les fidèles n'eussent fini par prendre la vie en dégoût, à l'exemple des ascËtes des premiers temps de la fol. On aurait vu se renouveler, en pleine Europe, les ef-
frayantes austérités dont furent jadis témoins les rivages de TEuphrate et du Tigre et les cryptes funéraires du temps des Pharaons. Les chrétiens effrayés auraient spontanément repris les traditions des pénitents de la Syrie et de la Thébaïde.
Les spectres tremblant devant un Dieu terrible, qui passent dans les sombres récits du Vitas Patrum de Saint Jérôme, auraient reparu parmi nous. Saint Malchus, tournant contre lui une épée brillante, micantem gladium, pour éviter la souillure nuptiale, eût retrouvé des disciples. On aurait vu dans les roches solitaires de la forêt de Fontainebleau des émules de Syméon Stylite, qui s'était élevé, peu à peu et pierre à pierre, une colonne de trente coudées, où il résidait, le corps entouré d'une corde à puits, que le temps avait fait entrer dans ses chairs, ita ut nihil appareret de f une nisi summitas, et des érosions de laquelle descendait un courant de vers, nauséabond et ininterrompu.
Notre histoire aurait enregistré des abstinences semblables à celle de Saint Hilarion qui, après quatre jours de jeûne, se contentait d'un simple jus d'herbes sans sel ni huile pour sustenter son corps affaibli. On eût vu glisser, dans les clairières de nos grands bois, des créatures humaines, dont l'enveloppe corporelle aurait acquis la rugosité de la pierre ponce, comme il
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était advenu à ce même Saint, habitué à gésir sur la terre nue, sans laver^jamais les macules de sa couche.
Tel eût été le mépris de la forme, le dédain de la beauté périssable, en présence des éternelles fureurs et des hideuses déformations qu'il s'agissait d'éviter dans la vie future, que l'on aurait pu rencontrer, dans nos fourrés déserts, des femmes semblables « à des fantômes errants, aux membres nus, noirs et cr.evassés par les intempéries des saisons, » à l'aspect aussi effrayant que celui de Marie l'Égyptienne, dont la vue épouvanta si fort Saint Zozime :
« existimabat fantasma esse. » Les hommes et les femmes, se regardant les uns et les autres comme des occasions de scandale et de péché, se seraient fuis mutuellement, et leur terreur grandissant de plus en plus eût forcément abouti à la fin du monde.
Par bonheur nos moines prêcheurs savaient varier leurs sujets de conversation. Nous l'avons vu, Satan lui-même leur prêtait quelquefois à rire; jusque dans cet envoi à tous les diables, dont ils aimaient à gratifier les plus turbulents de leurs contemporains, ils plaçaient une pointe de raillerie.
Nous avons examiné les orateurs de couvents sous le côté grave de leur physionomie; nous les avons présentés censurant, humiliant les
princes temporels et les princes spirituels. Ils ont passé sous nos yeux avec des souffles de tempête, jetant des motifs d'émeute aux foules, donnant aux fidèles un corps de griefs vigoureusement accentués, tqnnant contre cette hiérarchie opulente qui s'était superposée à r Église du Christ et qui se faisait passer pour r Église elle-même, parce qu'elle en avait absorbé toutes les gloires, tous les droits, tous les dons; parce qu'elle aidait les rois dans leur besogne d'écrasement et d'absorption des peuples.
Dans cette première partie de notre tâché, nous avons laissé, en toute liberté, les tribuns de la chaire chrétienne signaler les vices des chefs dont ils avaient reçu le droit de parler et qui les avaient revêtus d'un uniforme spécial, afin qu'ils combattissent sous leurs ordres.
Nous avons à peine effleuré les pièces de ce grand débat qui précéda le second déchirement de l'Église romaine, dont l'effet fut de lui enlever la moitié des peuples que lui avait laissés le schisme delà communion grecque. Nous aurions pu présenter un faisceau bien autrement volumineux de ces traits aiguisés par les moines prêcheurs ; la source en est inépuisable, «t si quelqu'un voulait en faire un recueil sous ce titre : « Le Clergé du moyen âge peint par luimême », il le pourrait faire sans avoir besoin
de reprendre mes documents, tant cette moisson de colère est plantureuse. On jurerait en vérité que rhumiliation des puissants, des dévorants à couronnes et à mitres, de ces siècles troublés, a été Tunique mission que se soient proposée certains d'entre ces gens de froc, dans leurs paroles et dans leurs écrits.
Cette seconde partie de notre œuvre contiendra le lot de la fantaisie, Tarrière-goût du fabliau, la bonhomie superstitieuse qui rattachent leur physionomie générale à celle de leurs auditeurs. Loin de diminuer leur influence, cette habitude de commérage mystique, assaisonnée de gaillardises toutes gauloises, augmentera au contraire Tat trait de leur parole aux oreilles des masses. L'attention populaire se ravivera autour deux par cette humanisation des mystères, par cette dramatisation des interventions divines, par cette mise en scène^ des habitants du Ciel et de TEnfer.
Rien ne pouvait produire meilleur effet sur ces cerveaux d'enfants, où la science expérimentale n'avait pas encore jeté les fermes assises du contrôle rationnel, que ces récits enjolivés des mythes hébraïques et chrétiens. Les héros des drames célestes, exécutant leurs résolutions vénérables, par des moyens tout aussi simples et des raisons aussi positives que
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les habitants de la terre, les intéressaient bien davantage; cela faisait une excellente diversion aux incompréhensibles théories dont on affolait leur esprit.
Imaginez avec quelle attention joyeuse les fidèles, du temps de Charles VI et de Louis XI, écoutaient dialoguer la famille divine et les patriarches en train de peser le pour et le contre des résolutions de salut ou de châtiment qu'ils allaient prendre; avec quel ravissement ils apprenaient que la Vierge ou quelque Saint en renom avaient battu le Diable, au bénéfice d'un infortuné pécheur, à deux doigts de TEnfer; avec quel bonheur ils voyaient la porte du Paradis se fermer au nez d'un puissant tyrannique. Il semblait aux contemporains de Barelete, de Geiler, de Menot, de Robert Messier, qu'on les mît en relation avec des connaissances nouvelles, quand on leur disait le nom de l'Enfant prodigue et celui de ses parents; les nom et prénom de la Madeleine, le détail de sa fortune et de son entourage, et ainsi de tous les personnages qui n'avaient qu'une existence symbolique dans la légende sacrée. Ils entraient de plain-pied dans ces intérieurs légendaires, assistaient aux festins, énuméraient les mets de leur table et les costumes de leurs invités.
Cela ajoutait pour eux aux personnages fan-
tastiques de la chronique et du roman. En effet les héros bibliques étaient presque invariablement mêlés à ceux de la fable ou de la poésie. Menot, parlant de tout ce que Jésus a fait pour gagner notre amour, a pu dire, dans son Carême prêché à Tours, page i8i, a Prenez tous les amours des amoureux : tout ce que fit Jacob pour Rachel, Paris pour Hélène, Isaac pour Rebecca, Pierre de Provence pour la belle Maguelonne et alios amatores pour parvenir au déduyt de leurs amours... »
En ajoutant ces embellissements aux symboliques événements de la foi, les Frères de la corde avaient-ils à cœur de rivaliser avec 4es récits d'Eusèbe de Césarée, avec les étrangetés du Vitas Patrum de Saint Jérôme, avec les pieuses imaginations de la Légende dorée de Jacques de Voragine et les étourdissantes aventures du Catalogus Sanctorum de Pierre de Natalibus? Tenaient-ils à ajouter des suppléments à V Histoire apostolique d^Abdias^ le pseudo-évéque de Babylone; aux épisodes de la recherche du Saint Graal, ou aux sombres féeries du Purgatoire de Saint Patrice ? On ne saurait dire; mais à ce côté de rivalité poétique, ils ajoutaient un côté tout commercial; ils tendaient à l'argent des fidèles un appât qu'ils nous ont eux-mêmes révélé.
Olivier Maillard, bjen qu41 ne négligeât pas,
lui non plus, de spéculer sur les écarts de sa verve, reproche ce fait en ces termes à ses confrères : « Etes-vous la, messieurs les prédicateurs ? s'écriait-il avec ses grands éclats de voix accoutumés; c'est à vous que ]e m'adresse quand je parle de ceux qui altèrent la parole divine, à vous qui le faites, pour augmenter les produits de la quête, propter magnam questamî vous' qui, la Pâque venue, faites sonner votre argent et dites : — Moi j'ai fait un bon Carême, feci honam Quadragesimam. »
Je n'insiste pas sur ce côté mercantile du zèle des prêcheurs. Une seule question : cet argent de la quête qu'ils fusaient ainsi sonner, allait-il en partie rejoindre dans la caisse du couvent les quarante sols généralement stipulés pour les quarante sermons d'un Carême? Ou bien était-il, comme l'argent de la quête d'Homenas, divisé en deux parts, dont l'une servait à bien boire et l'autre à bien manger ? Ce point délicat du propriétaire de la quête, le moine alsacien Jean Pauli va nous aider à l'éclaircir.
En terminant un dernier sermon de Carême, où il a quêté des poiiles et des œufs pour son couvent, le malin prêcheur songe à solliciter la charité de ses auditeurs pour son propre compte; or voici le gentil apologue qu'il invente à ce propos :
c Ecoutez, mes chers epfants, ce qui m'est
advenu. Ce matin, pendant que j'étudiais mon sermon, un Ange me visita et me dit : « Frère Jean Pauli, le bon Dieu, touché de la ferveur avec laquelle vous avec célébré ce dernier Carême, toi et ton Église, vous en récompensera en vous ouvrant le Ciel; fais-le savoir à tes paroissiens, et en route, tous ensemble ! » Les voilà partis, en vision du moins. Pauli décrit le beau voyage aérien que font les nouveaux élus, et la réception cordiale du Paradis : « Vous pouvez entrer, dit Saint Pierre, à la condition qu'aucun de vous ne soit en possession du bien d'autrui. » Je m'apprête à passer le premier, ajoute-t-il, T Apôtre m'arrête : « Que vois- je dans ta manche ? Un livre qui ne t'appartient pas!... Tu n'as pas payé ton imprimeur... Va-t'en, et fais appel aux auditeurs de ton demierCarême; qu'ils t'aident à solder ce compte. » — Ouvrez donc vos bourses au plus vite, mes chers en* fants, donnez et aidez-moi à payer mon livre ! » [Schimpf und Ernst, n® 499.) Cette fois le prétexte de la quête était honnête et spirituellement trouvé.
De saints docteurs, nommés contemplatifs, avaient préparé les voies de l'amplification à nos moines; la mystique clairvoyance de ces perles du calendrier avait sondé les entrailles de la Cour céleste. Les prédicateurs n'avaient qu'à compulser les œuvres touffues de Guillaume