‹ La vie au temps des libres prêcheurs, ou, Les devanciers de Luther et de Rabelais.: croyancesChapitre 2 sur 15 · II -i · texte numérisé non relu

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de Saint^Amour, de Saint Bonaventure , de Duns Scot, de Nicolas de Lyra^ de Pierre Lombard, de Saint Thomas d'Aquin et de tant d'autres; ces grimoires vénérés leur offraient un trésor d'affirmations hardies, lentement amassé par ces pieux hallucinés, que surexci-^ tait Tabus des veilles et des extatiques contemplaticMis. Dans ces spéculations subtiles, il y avait de quoi défrayer des siècles de sermons. Rien de ce qui se passait dans le Ciel ou dans l'Enfer ne leur était inconnu; la vie surnaturelle tout entière avait été inventoriée par eux; leurs renseignements sur les populations transmondaines étaient variés et précis. Ce magasin de problèmes mythologiques était inépuisable, et les coryphées de la chaire ne se faisaient pas feute de s'y approvisionner, sans crainte de lasser la crédulité de leurs contemporains. Grâce à ces escalades de l'empyrée chrétien, ils se trouvaient en mesure d'expliquer aux fidèles ébahis la nature mixte des Anges, leurs noms, leurs grades et le nombre de leurs glorieuses légions. lis connaissaient également le nom et le nombre exact des Bienheureux auxquels Saint Pierre avait ouvert ses portes, et pouvaient, sans errer, assigner à chacun de ces triomphants avocats de l'Église militante une catégorie particulière de causes à défendre, de faveurs à obtenir du Très-Haut.

Leur témérité ne reculait pas devant la recherche de rétendue de la puissance même de Dieu. Les prêcheurs se demandaient gravement : — Si après les six jours de la Création, Dieu aurait pu créer encore quelque chose ?

— S'il lui était loisible de commettre des péchés, au cas où Tenvie lui en prendrait ? — S'il aurait pu incarner son fils avec le sexe féminin?

— Si le Christ, une fois incarné, pouvait se refuser à mourir pour les hommes ? A cette dernière hardiesse, le Dominicain Barelete fait cette inimaginable réponse, dans son quatrième sermon de l'Avent : a Si alius thodus non fuiS' set y Maria ipsamet filium proprium occidisset. A défaut d'autre moyen, Marie eût occis son fils de ses propres mains. » Et cela pour ne pas faire mentir les Prophètes, qui avaient aimoncé que la terrible rancune gardée par l'Éternel pour le vol d'une pomme, s'apaiserait à l'instant où il verrait mettre son fils à mort. O mystère insondable !

Ce même Barelete est bien un naturel du pays d'où Alexandre Dumas a rapporté roriginale légende de Saint Joseph, où l'on voit répoux de Marie, forçant Dieu le père à recevoir à sa droite un bandit de ses amis, sous peine de le voir quitter, lui Joseph, le Paradis avec sa femme Marie, son fils Jésus, tous les Apôtres et tous les Saints attachés aux destinées

du Sauveur. Le vaillant investigateur pousse rindiscrétion jusqu'à divulguer les plus intimes délibérations du grand conseil divin. A ses yeux, du reste, le Père éternel est un maître assez débonnaire, qui éprouve, de temps en temps^ le besoin dé prendre Tavis de ses amis, e^ de causer même avec ses ennemis. Le Dieu de ses sermons est bien le Jéhovah des familiarités bibliques, qui discute le sort de Sodome avec Abraham, un soir que celui-ci « prenait le frais à rentrée de sa tente; » et qui, dans le Livre de Job, fait un bout de conversation avec Sataii.

Dans son troisième sermon de la Pentecôte, il nous présente Jéhovah essayant, par quelques offres gracieuses, d'apaiser son heureux rival, ce Satan qui, depuis le larcin commis sur l'Arbre de la Science, lui enlève les meilleurs des enfants des hommes :

« Volens autem Deiis diabolum pacificare, dixit ei : — Je veux mettre la terre à ta disposition. — Je ne veux pas labourer, fit le Diable.

— Je te donnerai Peau. — Je ne sais pas nager.

— L'air ? — Je ne veux pas voler. — Le feu ?

— Je ne tiens pas à brûler. — Le ciel étoile. — Trop fatiguant à faire tourner. — Le ciel cristallin ? — Je serais trop près de toi. — Que te faut-il donc, mala bestia? — Rien que les âmes des hommes. »

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Et le Diable aVait raison, car la meilleure part des âmes humaines est à lui. Je ne saurais dire si Barelete a voulu glisser ici une malice, à l'adresse du Père éternel; cela eût été bien avancé pour un moine napolitain du xv^' siècle. Ce dialogue ne constate pas moins le très-légitime dépit de Jéhovah, en voyant que, dans rhumanité, tout ce qui est jeune, ardent, affamé de liberté, de dignité morale, peu satisfait de la part banale de Vérités révélées, forme avec ceux qui en appellent à la recherche, à la science, à la raison, le glorieux lot du Porte- Lumière, Lucifer : ce qui doit humilier Dieu profondément.

Venons aux séances du Parlement divin, dont les tribunes nous sont ouvertes par ce questeur semi-officiel de TOrdre de Saint-Doininique.

Voici le choix de la sainte femme qui allait porter le Sauveur dans ses flancs; nous assistons d'abord aux diverses ambassades qui viennent prévenir Dieu que l'heure de la Rédemption a sonné; puis les femmes viennent offrir leur corps au mystère de Tincarnation. i® Domina Eva, à qui Dieu dit : — Ton péché t'a rendue indigne de porter mon fils. 7.^ Domina Sara : — Toi, tu as douté de la naissance d'Isaac.

3® Domina Rebecca^ à laquelle Dieu répond : — Tu as été partiale entre Jacob et Ésaîi. La quatrième est dame Judith, qui aies mains souillées

de sang. A la dame Hester,qui est la cinquième, le Seigneur dit : — Tu as mis trop de yanité à t'embellir pour plaire à Assuérus. La fin de ce dialogue mérite d^être traduite littéralement:

c Vint enfin une jeune servante de quatorze ans qui, toute rougissante et les yeux baissés, prononce à genoux les paroles du Cantique :

a Que mon bien-aimé entre dans son jardin, qu'il y goûte la saveur de ses pommes, hortus fuit utérus virginitatis, » Ici le Fils, oubliant complètement qu'il a à jouer un rôle tout autre que celui du Saint-Esprit, s'écrie dans un transport d'amour : a O mon père ! j'ai aimé celle-ci et l'cû recherchée dès ma jeunesse; donnez-la moi pour épouse ; car je suis énamouré de sa forme, amator factus sumformœ illius. »

La chose décidée, l'Ange Gabriel part pour Nazareth, porteur de trois lettres pour Marie, signées de chacune des trois personnes de la Trinité. A ce divin message, la Vierge se trouble et consulte ses chambrières : la Prudence, la Virginité et l'Humilité; des trois avis de ces prudentes dariolettes, voici le plus original : a Marie, demande à l'Ange, dit la Virginité, de quelle manière tu dois concevoir ce fils, et s'il te répond : — De semine viriliy alors mets-le à la porte à coups de bâton 1 » L'idée paraît si peu décente à Barelete, qu'il

s^abrite ici sous Tautorité du Vénérable Nicolas de Lyre (Sermo XX, de Sanctis),

Convoqué pour la résurrection, le Sénat divin décide que Marie en sera le premier témoin, bien que les Évangélistes n'en fessent nulle mention, négligentes Evangelistœ non fadunt mentionem; mais elle ignorait si le miracle se ferait à minuit ou au point du jour, quoique Jésus eût dit : a — Exsurgam diluculo ». Il fallait donc prévenir sa mère; sur ce détail, altercatio fada est, Adam, première cause de la Chute, réclame son droit au message consolateur. — Toi, dit Jésus, tu t'arrêterais aux figuiers du chemin. Puis Abel : — Non, tu pourrais rencontrer Caïn. Puis Noê : — Toi, tu bois trop volontiers, A Jean-Baptiste : — Ton vêtement de poil n'est pas décent. — C*estmoi que cela regarde, intervient le bon Larron : — Impossible avec tes jambes rompues... Bref, c'est encore l'Ange Gabriel, le grand ami de la Vierge, qui part pour cette consolante mission (Sermo IVy in diePaschœ).

Avant de quitter notre improvisateur napolitain, qui passait pour le Cicéron de son siècle, citons encore la séance des délibérations de la Pentecôte. Barelete nous montre le Saint- Esprit, toujours prudent, qui discute avec ses collègues en Trinité la question de savoir s'il se rendra aux désirs des Apôtres et aux promesses

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de Jésus, a Dis-moi, demande-t-il au Sauveur, de quelle façon les hommes font-ils traité ? Le Fils lui montrant son côté, ses pieds et ses mains : ^- Voilà, dit<-il, ce que m'a valu ma charité. — Heu mihil Las moil fit l'Esprit; il me faudra choisir une antre forme, aûn qu'ils n'osent me toucher. » De là les langues de feu, cum maximo strepitu.

Les moines prêcheurs donnaient parle menu les détails inédits de la vie des Patriarches et des héros des deux Testaments; ils semblaient emprunter ces romanesques épisodes au répertoire des Moralités et des Mystères dramatiques, si forts goûtés en ce temps-là. Dans quels mémoires secrets de la Cour des Pharaon, Olivier Maillard avait-il puisé, par exemple, le détail des pièges tendus à la chasteté de Joseph, qu'il nous dévoile dans le trentième sermon de son Carême prêché à Nantes?

Tout d'abord madame Putiphar fait acheter le joli garçon à son mari, sous prétexte de l'adopter. Dès qu'elle le tint en son pouvoir, elle ne cessa de l'embrasser et de le serrer dans ses bras, comme son fils. Un jour, la dame libertine déclare â Joseph qu'elle aurait grande joie à engendrer de lui un bel enfant que son mari croirait sieri, et auquel il pourrait laisser entièrement ses grandes richesses. Joseph surpris lui objecte l'aversion de son Dieu pour l'adul-

tère; à quoi la vilaine ne voit d'autre remède que d'empoisonner Putiphar, si l'adolescent consent à la prendre pour épouse, c< offerens se virum necaturam per venenuniy si vellet ipsam in uxorem accipere. » On devine l'horreur témoignée par Joseph à cette seconde proposition.

La dame change de batterie : son troisième assaut est une promesse de renoncer à ses idoles et de se convertir au vrai Dieu, elle et sa maison, s'il accepte son amour; il sera ainsi la cause de leur salut; nouveau refus du fils de Rachel. Quatrième piège, qui consiste dans l'envoi d'un mets magique, dont l'effet devait l'amener à ses genoux; mais Dieu découvre à Joseph le pot aux roses. Ne sachant plus que faire, la femme Putiphar menace de se tuer et de charger la conscience du jeune homme de sa propre mort. Cette fois Joseph répond que cela inonderait de joie la concubine de son mari, qui aurait tous ses biens à sa disposition. La dernière lutte, l'abandon du manteau et le reste, comme dans la Bible. Ne voilà-t-il pas un beau roman?

Michel Menot, le paraphraseur par excellence des textes saints, nous a transmis ce curieux portrait du mauvais Riche, dont il ne faut pas trop altérer la saveur macaronique : « C'estoit « ung gros villain gormand, qui non curapat

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« que de sa panse. Il mangeoïtdelicatosmorsuSy « les friands morceaulx et viandes exquises, « buvoit vinum preciosum et delicatum, habebat ft cocos peritos (des cuisiniers habiles) et exper- « tos ad provocandum appetitum, faisant saulces « si friandes qu'on y mangeroit une vieille a savate. » (Feria VI post, sec, domin. Quadrag.f

Sur le cas de l'Enfant prodigue, jetant follement Torque la faiblesse de son père lui abandonne, notre bon Gordelier n'est pas moins bien renseigné : a Mittit adquœrendum les dra- « pîers, les grossiers, les marchans de soye, et a se faict accoustrer de pié en cape; il n'y avoit « que redire au service. Emit pulchras caligaSy ce de belles chausses d'escarlate bien tyrées, la « belle chemise froncée sur le collet, le pour- « point fringuant de veloux, la toque de Flo- « rence, à cheveux pignés; et cum sentit ce « damas vouler sur son dos, hoc secum dixit : « — Or me faut-il rien? Non : tu as toutes tes <c plumes,- il est temps de voler plus loin. »

Nul ne songeait à relever les anachronismes du prédicateur, et l'on souriait à cette belle toilette, ainsi qu'aux détails qui suivent, où Menot peint le jeune étourdi ruiné par les truandes : a Ita quod in hrevi tempore, mon ga- « lant fut mis en cueilleur de pommes, habillé « comme un brusleur de maisons, nud comme

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« un ver. Vix et remansit camisia, nette comme « ung torchon de cuisine, nouée sur Fespaule « pour couvrir sa pauvre peau. » (Sabbatosec. domitt. Quadrag,)

Le chef-d'œuvre de Menot en ce genre est sa narration sur la Madeleine. Tous les précheurS) il est vrai, se sont plu à s'étendre au sujet de la piquante pécheresse, dont les fautes, la beauté et le touchant repentir ont ravi les longs siècles du moyen âge; aucun d'eux n'a oublié de s'appesantir sur les voluptueuses erreurs de la sœur de Lazare, sur ses attraits irrésistibles, sur l'adorable sincérité de sa pénitence, que Menot lui fait faire à la manière du Titien, a demi-nue, quasi nuda, n'ayant que son corset ou sa cotté simple, et léchant les pieds du Christ comme une chienne, ut canicula, »

C'était un régal pour un moine qu'un pareil sujet : s'étendre à son aise sur les charmes d'une femme, et cela sans péché! La chance n'était pas moindre pour un auditoire de ce temps où la sensualité débordait ; aussi comme nos vieux prédicateurs s'enflammaient à l'égard de la Madeleine ! Ils se Tétaient faite noble et opulente, jouissant des grands revenus de son fief de Magdelon. Cette invention en imposait à quelques-uns de ses biographes sacrés, dont la plupart n'osaient la tenir pour entièrement perdue de mœurs, comme l'avait fait le pré*-

cheur macaronique de notre Préface, qui se la figurait abandonnée à tout venant et criant par les rues : « — Véez me cy ! Qui ha mestier de ung tel corps? Véez me cy! Véez me cy! »

La question de savoir si la Madeleine se prostituait était fort discutée. Les uns tenaient qu'elle n'avait été impure qu'en imagination ; les autres qu'elle n'avait plus de grades à acquérir dans la science du vice ; que son frère Lazare et Marthe sa sœur s'en montraient très-affligés. Michel Menot, qui savait l'art de dramatiser les récits, était naturellement de l'avis de ces derniers. Il faudrait un volume pour contenir ses hardiesses didactiques à ce sujet. Nous renvoyons à louvrage de l'abbé Labouderie : Sermons de Frère Michel Menot sur la Madeleine, où l'auteur a scrupuleusement recueilli toutes les excentricités friandes que la sainte repentie inspire a notre mélodramatique Cordelier.

Olivier Maillard nous la représente a resplendissante comme le soleil, ut sol; Madeleine avait, dit-il, de beaux cheveux longs et une taille superbe ; elle se parfumait d'onguents précieux. Elle était riche et employait ses richesses ad banquetandum ; vers elle • accouraient les demoiselles joyeuses 'et ruphiani disant : — Gaudeamus ! Rideamus! Passons nos jours dans les plaisirs et les jeux ! » Mais s'il la

croyait capable d'aimer les orgies, elle était, à ses yeux, trop noble pour se livrer publiquement au désordre, « nobilissimis ortam par entibus y>. «Je pense, dit-il, qu'elle ne fréquentait d'autre lupanar que sa propre maison ; « ita est quod domus ejus quasi lupanar viderez tur ».

Cette opinion mitigée, qui faisait du château de Magdelon le seul lieu des débordements de la patronne des repenties, était celle de l'auteur d'un curieux manuscrit de Valenciennes intitulé : « Second mariage et espousement entre Dieu le fils et l'ame pécheresse faisant pépitanceen la personne de Marie Magdalaine ».

Le très-érudit J. Mangeart, dont la sagacité littéraire est proverbiale, attribue à Jean Gerson la paternité de cette œuvre mystique, qui n'a jamais eu d'imprimé que les citations qu'il en donne dans son excellent catalogue raisonné des manuscrits de cette riche bibliothèque. Cette opinion ajoute beaucoup, à mon avis, au piquant de ce passage extrait dudit manuscrit; l'auteur dépeint ici le dégoût et l'horreur qu'inspire à l'Ange Gabriel la grande pécheresse, Marie Magdeleine, avec son entourage, « à l'opposite » de l'admiration dont il se sentait rempli pour la vierge Marie, l'épouse du Saint-Esprit.

a II détestoit et blasmoit en l'hostel de ceste

« pécheresse la compagnie vile et abominable (c des truandes, garces, souillardes et paillardes, n ce sont les vices, et toutes effrontées, esra-* « giées, et à tous maulz habandonnées, noi- « seuses, gourmandes et usans leur temps à « danser et galler, pompeuses, atintées tout à « Tadvantage de vanité et plaisance charnele, « et à ce mettans toute leur cure... «Tout cela était fort laid ; mais c'était à Thôtel même de la pécheresse que se faisaient ces laides réunions.

La fantastique légende du mariage du jeune Tobie ; les obsessions dont les deux vieux juges entourèrent Suzanne au bain; l'acquitte-, ment de la femme Adultère ; la résurrection de Lazare, qu'ils appelaient le baron de Béthanie, et tant d'autres bons sujets à dramatiser, pour réveiller le public, étaient autant de textes auxquels chacun de ces pieux conteurs ajoutait sa part d'ornements. Ils commentaient gravement les trois portraits que Saint Luc est censé nous avoir laissés de la Vierge ; d'après Saint Épiphàne, ils nous apprennent que Marie n'était ni blanche ni cuivrée; qu'elle avait la couleur du froment à demi mûr, les cheveux châtain clair, les yeux brillants avec une prunelle presque fauve, les sourcils noirs et bien arqués, les lèvres rouges. Ils nous apprennent aussi que sa beauté faisait paraître les autres

femmes laides aux yeux de leurs maris; que sa seule présence suffit pour foudroyer tous les sodomites en Egypte, « omnes vitio sodomù tico laborantes ». Ils nous disent enfin comment Dieu voilait en elle les perfections charnelles qui émouvaient trop .vivement les sens, « quœ poterant ad libidinem esse inclina^ (( menta ».

' Barelete, dans l'intention de Thonorer davantage, la range au nombre des femmes qui ont fait de belles inventions ; il place Maria virgo qui Christum genuit, avec domina Isis qui inventa les lettres hébraïques et égyptiennes ; avec domina Amata qui trouva les lettres fatines ; avec Semiramis qui inventa Tusage des braies; « cum mundus fuerit sine eis usque adhoc », dont le monde s'était jusque-là passé ; avec Didon qui construisit Carthage, et Théodelinde, Reine des Lombards, qui bâtit Téglise de Saint-Jean à Monza {folia XC, édition d'Haguenau).

Il y avait également de grandes controverses autour des couches de la mère de Dieu : Avaitelle souffert comme les autres accouchées?

Avait-elle eu recours aux soins des sages-femmes ? Les matrones de la grotte avaient-elles constaté, de visu et tactUy la persistance de la virginité après la délivrance ? Rien n'arrêtait ces curiosités monacales, et l'on rencontre à

chaque pas de leurs Sermonnaîres les investigations les moins décentes; sans compter l'interminable discussion sur sa conception, tenue pour maculée par les uns, immaculée par les autres. Autour de ce doute bizarre, docteurs et prêcheurs, nous l'avons vu, échangèrent pendant des siècles les plus terribles invectives, et se damnèrent mutuellement avec entrain. Les partisans de la conception maculée étaient autorisés dans leur opinion par de grands Saints : Saint Dominique, Saint Bernard, Saint Bonaventure, Saint Thomas d^Aquin et bien d'autres; mais au dire de leurs adversaires, la grande réputation de ces illustres docteurs ne les avait pas empêchés de s'en mordre les doigts.

Ecoutez les mésaventures advenues à deux des plus illustres de ces malencontreux sceptiques, au dire de l'auteur des Sermones dormi secure, partisan dévoué de la conception sans tache; voici pour Saint Bonaventure: « Un Frère mineur qui allait chaque nuit faire ses oraisons au chœur, était surpris d'entendre sur Tautel de la Vierge un son imitant le bourdonnement d'une mouche. Un jour il adjura, par le Christ, la voix d'oii venait ce bourdonnement de lui dire à qui elle appartenait : ~ Je suis à Bonaventure, lui fut-il répondu. — O, excellent maître! comment vont vos affaires, et pourquoi

bruissez-vous ainsi? -^ Mes affaires iraient bien, dit le Saint, car je suis du nombre des futurs élus; mais pour avoir soutenu que Marie a été conçue en péché originel, j'endure ici mon purgatoire et fais pénitence sur son autel. » Et le bourdonnement recommença.

Voilà maintenant pour Saint Bernard :

Quelque temps après sa mort, le célèbre rival d'Âbailard apparut à un de ses moines avec une tache, 'lui affirmant qu'il était ainsi maculé pour avoir soutenu que la Vierge Tétait dans sa conception. Quant à Thomas d'Aquin, il avait hérité du scepticisme de TApôtre, son homonyme et son prudent patron; il voulait voir et toucher pour croire : or, dans ce cas, on l'avouera, l'épreuve n'était pas facile.

Dans son Histoire des flagellants , l'abbé Boileau fait le récit d'une correction plus frappante encore; infligée, séance tenante, à un docteur qui venait de prêcher contre Pimmaculée conception; il l'a tirée d'une série de sermons sur Marie, dédiés par l'auteur. Bernardin de Bustis, à un bon partisan de l'opinion immaculée, au très-chaste Alexandre Borgia. Le vengeur de la Vierge, qui était très-fort, dit Bernardin de Bustis, retourna le coupable sur ses genoux, (revblvit supra genua sua), puis lui ayant relevé ses draps, sous lesquels ne se trouvaient pas de braies (non habebat femoralia), il se mit à frap* II 4

per sur son tabernacle carré (super quadratum tahemaculum), ajoute-t-il facétieusement pour égayer l'auditoire ; et pour le punir d'avoir voulu diffamer la Vierge par une citation du livre des Priorités d'Aristote, il se prit à le réfuter sur son propre livre des Postériorités (in libro suorum Posteriorum). Le plaisant est que, pendant qu'il tenait l'infortuné super genua sua, et qu'il le frappait par l'inspiration de la Vierge, forte ipsavirgine illum inducente, les dévotes, qui se pâmaient d'aise, le chargeaient d'ajouter la part de claques que chacune eût désiré lui appliquer.

La tournure subtile de leur imagination s'exerçait sur le sens mystique des paroles les plus simples, des choses les moins alambiquées; en cela encore ils étaient de leur temps, où l'on subtilisait à propos de tout, à l'imitation de Guillaume de Loris et de JeandeMeung, àqui i'effeuillement de la rose d'amour fournit trois mille vers de commentaires; et, â l'exemple de Michel de Tours quij dans sa traduction en vers des Géorgiques, vit clairement Jésus- Christ figuré par le taureau de l'apiculteur, et les fidèles par les abeilles issues de ses entrailles.

La formule de l'onguent symbolique dont le chrétien doit user, pour s'oindre la tête un jour de jeûne, telle que la donne Robert Messier, dans son sermon in die Cinerum, est un modèle

du genre. Par notre tête, dit«il, est représenté le Christ ; elle doit être ointe d'une mixture composée de trois épices : TafiBiction, la compassion, la propitiation, qui doivent être recueillies dans trois jardins : la première dans son propre jardin, la seconde dans celui du prochain, la troisième dans le jardin de Jésus ! L'affliction est Tépice qui a servi aux femmes pour oindre le corps du Sauveur; la compassion a servi à la Madeleine pour oindre ses pieds, etc. Cela n'en finit plus. « Pour compo- « ser l'onguent, ces trois épices doivent être « broyées dans le mortier du cœur, istœspecies « debent conteri in mortario cordis nostri; puis c tu laves ta face qui est ta conscience. — Et « de quoy, de eaue rose ? — Non, mais de eaue « Damas, amassée des bénéfices de nostre Seiff gneur. » Là recommencent les distinctions des eaux provenant de ces bénéfices.

Il y a de très-beaux fagots de ces fantaisies subtiles dans Le livre de la femme forte, déclaratif du cantique de Salomon, faict et composé par ung religieux de Vordre de Fontevrault, édité en 1 5oi par Simon Vostre. Les contemplatifs de notre temps peuvent s'y édifier sur la signification des sept cordes du psaltérion; sur la distinction des trois baisers; sur les six fleurs du lys de chasteté ; sur les trois sortes de bonne érection, les trois ris répréhensibles, les vertus

anesthésiques de la mandragore;. sur les positions symboliques et les instruments de la femme qui file au fuseau.

Et chacune de ces nombreuses catégories de haute vertu fournit .au moine de l'Ordre de Fontevrault matière à subtiliser, à. analyser, à paraphraser, à mysticiser; nous. ne le suivrons pas dans cette tâche; il nous suffira de ces quelques titres, pour apprécier Tefifet de somnolence que de pareilles beautés de style produiraient sur nous, aujourd'hui.

Nous emprunterons à un contemporain de Guillaume de Loris, cité par M. Paulin Paris, un chef-d'œuvre de cet art de la. distillation des textes; le prêcheur anonyme, a choisi cette phrase de l'Évangéliste : Vocàtus est Christus ad nuptias, pour la broder à son caprice :

Uns grans homs (homme), fit huî un grant jnariaige Où Jésus fut semons (invité), il et tout son barnaige

(sa maison).

« Majorem iste non poterat invitare nec « dignioreniy cet homme ne pouvait inviter un « plus digne convive, et ipse Jésus non de- « dignatus est se humiliare, .en acceptant.

« Quamvis haberet privilegium virginitatis, a non tamen contempsit conjugium fidelitatis;

« bien. qu'il eût le. privilège de la virginité, il « ne dédaigna pas le joug de la fidélité >

Jaçoit ce qu'il aime d'amour espécial

Qui, por l'amour de H,

Garde son pucelaige ; Ne porquant

Il n'a pas en despit Ciaux qui voelent avoir et garder loiaument

L'estat de mariaige.

Puis, dans un latin entrelardé, le bon moine ajoute que Jésus fit preuve de. grande condescendance, en venant à la fête des noces avec , toute sa famille et ses disciples, « tout son paraige se fu sa mère ». Bien qu'il ne se fit pas accompagner de chars et de chevaux, son arrivée ne fut pas moins honorable. Ici la plume du subtil sermonneur s'empâte de distinctions. La présence du Sauveur aux noces avait trois qualités : venerabilis, acceptabilis et admira^ bilis, dont notre mystique extrait longuement la quintessence; je n^en. retiendrai que la définition de la seconde : elle est acceptable, qu'il définit exactement comme s'il s'agissait de la sagesse des enchanteurs Virgile et Merlin :

« Acceptabilis propter sapientice limpiditatem, quce patuit in aquce et vini mutatione, pour sa sagesse qui parut dans le changement.de l'eau en vin. » Celui qui l'invita, ajoute-t-il, agit

prudemment, car sans vin rien de plus triste que les noces. Puis la signification du vin, puis celle de la chamalité de Tépoux qui invite et celle de l'humilité du divin convive; et des vers au milieu de tout cela :

Li espoux fit grant courtoisie

De li prier Et Jhésu-Crist li fist plus grant

De li otroier.

Suivent de nouvelles variations sur le sens symbolique du lien de charité (vinculum cari" tatis), la vohQd*)ionnéieié(bissinumhonestatis)y le brouet de santé (ferculum sanitatis), le lit de chasteté (lectulus castitatis), que le bon docteur résume en français que voici : « Il doivent estre « joint dou lien de charité : si doit l'un estre <c noé que on ne le puisse deslier. Il doivent <c estre bien aomé de la robe d'onesteté qui « doit estre bien gardée^ que on ne la puisse a empirier. Il doivent estre peu (repus) de la a viande de santé, qui doit estre atoumée, « qu'elle ne puisse anuier. Il doivent estre « couchié on lit de caste, qui doit estre si blans a que on ne le puisse conchier. » Et tout le sermon se poursuit dans ses intrications étranges, qui lasseraient bien vite un public d'aujourd'hui.

LES LÉGENDAIRES. 3l

On se lasserait également à redire les interminables commentaires hasardés par ces prê- , cheurs sur la figure, les habitudes, sur le caraaère et les vêtements de Jésus. Les docteurs latins, tenant à harmoniser les traits et la doc* trine, s'accordent à nous représenter le Christ avec une figure régulière et classiquement belle. Les Pères grecs, au contraire, lui ont généralement donné des traits irréguliers, un ensemble socratique. Olivier Maillard nous le dépeint ainsi, d'après une prétendue épître de Publius Lentulus :

« Homme voirement assez de haulte taille, « moyen, entre gras et maigre, beau à voir, et « lequel les regardans peuvent aimer et craindre, a Ayant les cheveux de la couleur d'une aveline, « pendans et couchés jusques aux oreilles, un « peu crespus et ondoyants ou regrillez, tyrants « sur le roux et comme reluysants, voUetants « dessus les espaules, my-partie au dessus du « front à la manière des Nazariens. Le front et « le visage très-clair et serain, sans aucune ride « ou tasche. La barbe bien fournie, comme « qui commence aux jeunes hommes» de la a couleur même des cheveux, non pas trop « longue, forchue au milieu. Le regard simple « et meur ; les yeux verts tirans sur le bleu, « fort clercs et perçans. Au nez et à la bouche « n'y a que redire, et est la face meslée d'une

« couleur vermeille de bonne sorte. Terrible « quand' il reprend, doulx et amiable quand il « admoneste, )oyéux avec gravité, lequel Ton « ne vit jamais rire, mais bien pleurer. En la « comprinse du corps, ettendu et droit; ayant « les mains et les bras plaisans à veoir. »

Ailleurs, le même Maillard décrit ses vêtements : <c Sa robe estoit de couleur de cendre, ronde tant par en haut que par bas, à la façon des Juifs; elle estoit faicte à l'aiguille, de la main de la Vierge, et à mesure que Jésus croissoit, sa robe croissoit avec lui, et ne s'usoit point. Un an devant sa Passion il avoit accoustumé de porter une autre petite robe sous ceste-cy. »

Menot nous affirme qu41 avait le pied si tendre, que la rencontre d'une pierre ou d'une épine lui était plus douloureuse, dans cette partie, qu'elle eût pu l'être dans l'œil d*un autre homme. Barelete met une certaine chaleur à assurer, contre l'opinion de plusieurs, que le Fils de Marie portait des souliers. Dans son 43« sermon de Carême, il s'autorise de Saint Ambroise pour nous apprendre que Jésus fut mis en croix sansfbraies sine femoralibus), à sa grande honte; mais que sa mère jeta en l'air son voile qui vint le couvrir.

Ces ingénieux commentaires n'étaient pas toujours décents; ainsi, dans son 3* sermon

après le dimanche des Palmes, Robert Messier compare la Cène offerte par Jésus à ses Apôtres, à Tenvie qui prend à un tavernier de ûdre goûter son bon vin à ses amis. Ce dernier les réunit dans sa maison, et pour leur fûre apprécier le vin qu'il met en vente, il a coutume d'y joindre une bouchée de pain; de même le Seigneur, désirant a faire goûter le vin de son précieux sang, qui doit être vendu le lendemain, réunit ses Apôtres dans une salle à manger, et leur distribue une bouchée de pain de son précieux corps, « dédit eis de illo vino gustare et adjunxit bucellam pdnis sut pretiosissimi corporis, » Il s'étend sur cette idée, et ajoute que Judas, ayant trouvé ce vin excellent, voulut à l'instant le mettre en vente, et en fît bon marché. Plus loin il ajoute qu'après avoir permis la vente de son vin, Jésus répandra lui-même tout le tonneau le lendemain de la Cène, c'est-à-dire son corps, sur lequel Saint Jean s'étant appuyé, l'odeur de ce vin Fenivra et l'endormit.

Messier reproche, à ce propos, aux prêtres de son temps de ne pas dédaigner de cuisiner dans la malsondes grands :« Reprehendendi sunt sacerdotes qui in domibus nobilium exercent o/ficium coqui vel parandorum ciborum ». — Ne leur suffit-il pas, s'écrie-t-il, de préparer la nourriture de ce banquet, auquel le Divin II 5

Maître a tant désiré s'asseoir ?» En lisant ces étrangetés baroques, n'est*on pas en droit d'y reconnaître une défaillance de la foi catholique, presque un aveu de scepticisme envers le mystère de la présence réelle que les Huguenots allaient rayer des dogmes chrétiens dans le Nord de l'Europe? Avouons cependant que le propîer magnam questam excuse bien des excentricités.

La Passion du Sauveur prenait également entre leurs lèvres une forme romanesque; le douloureux sacrifice du Vendredi Saint se voyait augmenté d'épisodes imaginaires, brodé de citations profanes et sacrées, de comparaisons au moins singulières. Ici encore Michel Menot se montre de beaucoup le plus inventif; on disait qu'il collaborait avec les auteurs des mystères rimes, Jehan Michel et les frères Gréban, tant ses sermons de la Sainte Semaine contenaient de scènes dialoguées, prêtes à être versifiées par les confrères de la Passion.

Dans sa Passion prêchée à Tours, presque en pur français, il dramatise tout ce qui prête tant soit peu à la représentation. Il est même a croire qu'il imitait les voix, comme le font encore les célébrants en récitant le drame sacré : voix aiguë quand parlent les femmes, tonnante quand ce sont les soldats et les bourreaux, hypocrite et mielleuse pour les Pharisiens et

les Prêtres, douce et résignée s'il s'agit de faire parler Jésus.

Conduit devant Anne, le Christ trouva a assis devant son huys » ce prêtre simoniacum qui, à l'exemple des pontifes critiqués par les moines, « avoit vendu l'évesché à son beau-fils ». Ce prêtre hypocrite, jaloux de la mission nouvelle du Fils de l'homme, lui dit, en lui appliquant un grand soufflet : « — Tu as voulu « parler contre messieurs les évesques et mes- « sieurs de l'Église, tu as voulu faire de nou- « velles lois. En après, il n'y a si grand seigneur « en la cité qui n'ait assez d^ung [serviteur et « d'ung page ou de deux au plus après luy, « et toi tu as. pris une queue après toy, telle « qu'elle est assez pour ung grand roy. Quels a gens sont-ce ? De quoy servent-ils au monde? « Vous vivez icy à rien faire. Vous détruisez ff tous les pauvres gens, en les subornant par « vos langaiges plains de mensonge.^ — Respondit « Jésus : — Vous me voyez tous les jours, et « quant est de ma doctrine, je n'ay pas presché « dessoubs la cheminée. »

En parlant ainsi, le bon Cordelier avait encore en tète ces prélats opulents, jaloux, orgueilleux, qu'il faisait profession d'attaquer sans cacher sa parole dessoubs la cheminée.

A mesure que le drame sacré avance, Menot poursuit sa paraphrase. Quand Saint Pierre

désolé, mais effrayé, suit de loin le martyre de son maître, il traduit ainsi l'épisode de la servante : « Elle luy va hausser le menton, dîcendo : — Eh ! que tu es un bon enfant ; par ma foy! tu es des gens de cet homme. Tune sanctus Petrus, voyant cette affétée garce, respondit : — Je ne sçay que tu dis. » Puis revint près du feu c où estoient les garnements qui avoyent esté au jardin pour prendre notre Seigneur. » Or, que disaient ces garnements?

« Unus dicébat: — Ma foyl je l'ay bien battu tout mon saoul. — Moi, disait l'autre, je l'ay faict d'un seul coup cheoir au ruisseau. » Et toujours ainsi, jusqu'au dernier soupir du Christ. Encore n'est-ce pas fini; car il y a aussi la visite de Jésus in litnbo, aux Enfers, où il est salué par tous les Patriarches qui l'attendaient pour monter enfin au Paradis.

— C'est pour moi une grande joie de te revoir, s'écrie, en le montrant aux autres, Siméon qui avait chanté le Nunc dimittis, le jour où la Vierge-Mère l'avait présenté au temple : « — Je Tay tins entre mes bras et je l'ay baisé. » Puis Joseph, mort depuis treize ans ': — C'est moi qui l'ay élevé, dit-il. — Puis Jean- Baptiste disant : — C'est moi qui l'ai baptisé ; et ainsi de suite. L'église où l'on fabloyait ainsi sur les textes saints attirait la foule , comme le font nos théâtres où l'on brode sur les faits de

l'histoire et sur ses h^ros que Ton fait revivre sous les yeux des spectateurs.

Le Dominicain Jean Clérée, l'un de ces bons prêcheurs macaroniques, qui nous fournira plus loin sa part de singularités, a cru être agréable à ses auditeurs en leur traduisant la sentence rendue par Ponce Pilate, en vers qui rappellent, moins la monotonie des rimes, la poésie des Commandements, Voici ce chefd'œuvre tel qu'il se trouve dans ses Serm.

Quadrag, feria VI Passion. Dam. (édit. de Paris, Fr. Regnault, 1524) :

Nous Ponjce Pîlate,

Garde, par charte bien fondée,

De la prevosté de Judée,

Juge criminel, sous la main

Du puissant empereur romain,

Après les informations.

Chartes et accusations,

Enquettes et tesmoings produitz-

De la partie des Juîfz

Encontre Jésus qui cy est.

Nous le condemnons par arrest,

Quoy qu'en advienne, droict ou tort.

Souffrir et endurer la mort

Et estre ce jourduy pendu

En la croix et hault estendu.

Pour peine de ses maulx sentir, '

Et de là jamais ne sortir.

Tant que sa vie soit finée.

La sentence est terminée.

Citons une autre Passion du même Menot, Zelantissimi fratris Michaelis Menoti, comme rappelait son éditeur Pierre Gaudoul. Ce morceau d'éloquence, entremêlé de vers, hérissé de citations païennes, de dictons de la philosophie antique, a obtenu jadis un prodigieux succès de vogue populaire. Nul doute que la quête dont il fut suivi n'ait ressemblé à la pêche miraculeuse, bien que le prédicateur ne nous paraisse pas avoir été du nombre de ceux qi^ voyaient dans cette récolte le point essentiel de leur sermon.

Cette Passion a pour point général de comparaison une chasse à courre, dont le cerf est le Christ; dont les chiens sont les soldats et les bourreaux que le grand veneur Judas, au service des princes chasseurs Anne, Caïphe, Pilate et Hérode, assemble et anime à la curée. « Nous devons savoir, dit Menot, que la chasse du Christ est analogue à celle du cerf (est sicut venatio cervi) :

Par les princes elle est traictie, Par le veneur est accomplie, Par crueux chiens fine sa vie, Sa chair en la fin est partie.

Et plus loin : Videamus quomodo Judas ad modum venatorisj comme Judas £siit son métier de veneur :

LES LÉGENDAIRES. 3g

Il assemble de divers chiens^ Il a ses chausses et liens ; Le cor sonne pour assaillir, Le cerf il fait du boys issir.

Suivent de nombreuses citations de Pline, d'Aristote, d'Ovide, destinées à montrer la justesse de cet inimaginable apologue. Malgré la gravité religieuse du sujet, le fantasque Cordelier entre dans des détails techniques sur les mœurs du cerf et sur la chasse à courre, qui feraient grand scandale dans, un sermon de Vendredi Saint aujourd'hui. Pour être juste cependant, il faut ajouter que Ton rencontre, dans ce morceau d'aspect étrange, des phrases naïvement touchantes et attendries. Il y a là entre autres une série de stances mélancoliquement semées dans le drame divin, dont celle-ci suffira à donner une idée :

Hé doulx Jésus ! Comment peult estre fait Qu'amour te feist un si très dur outrage, Que en sépulcre t'a enclos et attraict.

Pour repos prendre de ton pèlerinage ?

Hé doulx Jésus ! trop dur fut le voyage Qu'amour te feist en ce moment tenir !

Ce fut pour moy, bien m'en doit souvenir.

Dans sa bizarre compilation, VArt de déso^ piler la rate, Panckoucke essaie une nouvelle

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