BONNE COMPAGNIE
— Vos saulces sont-elles bien faictes Escuyer ?
l'escuter.
— Madame honorée, Véez-en cy de trop plus parfaictes Que cyve ne galimafifrée :
Tout premier, vous sera donnée, Saulce-Robert et cameline.
Le saupiquet, la cretonnée, Le haricot, la salemine.
Le blanc manger, la galentine.
Le grave sentant comme basme, Boussac montée avec dodine, Chauldumer et saulces madame.
Par exemple les moines, bien que Rabelais nous dise qu'ils sont volontiers en cuisine^ n'iront pas généralement jusqu'à nous donner la reoette particulière de ces sauces et condiments jaux nomi bizarres ; c'est à iqiielque artiste, culinaire du; vieux temps qu^il .faudra
avoir recours si nous voulons nous renseigner sur ces friands détails. Taillevent, entre autres, qui cuisinait pour les contemporains de Charles VII, est prêt à nous dévoiler les rafEinements de ce genre. Il nous ouvrira les mystères du cyye ou civet , où il entre a des connins (lapins ou lièvres) despecez par pièces, du sain de lard, du bouillon de bœuf et du foye si en povez finer. » Il y faut aussi, à la mode ancienne, grande foison d'épices :
f canelle, géroffle en clous, gingembre et menues espices, » dont le commerce enrichit si fort Venise qui les tirait de l'Inde par TÉgypte, et fit plus tard la fortune du Portugal, puis de la Hollande, qui coupèrent le passage de ces précieuses denrées à Venise et à TÉgypte, en les allant chercher directement, par la voie du cap de Bonne-Espérance.
Taillevent nous décrira la galimaffrée^ où les volailles taillées par pièces remplacent les connins; la. cameline, où le vin joue le rôle du bouillon et où paraît, au nombre des épices, « ung quarteron de synamone » ; puis la cretonnée, sorte de purée de pois verts ou de fèves nouvelles, ou hachis de poulailles; le haricot brun, qui n'est autre qu'une sauce au roux toujours fort épicée; la salemine ou hachis de poisson, dont la liste des assaisonnements est, comme pour les autres, aussi longue qu'une
ordonnance à envoyer chez le pharmacien; et ainsi' pour toutes les sortes d'accommodements désignées dans le langage de TEscuyer répondant à Bonne Compagnie.
Jean Pauli, dans sa tirade sur les diverses façons de se créer des joies en dehors du mariage, nous a fourni de bons renseignements sur les grosses délices gastronomiques des bords du Rhin : l'oie, le lard, les saucisses et Iç cochon sous toutes ses formes. Barelete nous apprend que, de son temps, le fromage de Parme avait déjà la vogue pour assaisonner les potages italiens. Geiler, dans une pittoresque comparaison qu'il fait d'un lièvre à un chrétien , nous fait suivre symboliquement toutes les phases de la préparation d'un civet. Mais le Quadragésimal spirituel^ imprimé en i52i par la veufve Michel Lenoir, à Paris, est un véritable trésor en ce genre.
La première édition de cette curieuse allégorie m'a passé récemment par les mains ; elle m'a été utile pour contrôler les fragments que j'en ai autrefois cités d'après une réimpression de i565, dont Henri Estienne s'est servi dans l'analyse qu'il en a faite au chapitre XXXVII de son Apologie pour Hérodote, Je réédite donc sans scrupule, pour l'agrément du lecteur, ce menu complet d'un dîner de carême, à la mode des dévots de ce bon temps, et que
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damp abbé du Petit Jehan de Saintré eût accepté sans trop de répugnance. Une remarque en passant : l'auteur anonyme, quelque moine prêcheur sans doute, de ce petit chef-d'œuvre de saveur et de grâce , s'adresse plus particulièrement aux dames, en détaillant sa carte de carême ; cela ne permettrait- il pas de supposer que le sexe gracieux composait déjà la bonne majorité de l'auditoire réuni autour de la chaire de vérité?
Une première singularité, c'est qu'il fait commencer ce repas par la sâladç, vieil usage que j'ai vu avec étonnement conservé par les mariniers qui faisaient le cabotage de la Saône et du Rhône, avant l'invention de la vapeur.
« Pour parler spirituellement, » dit notre moine au chapitre I, « par ceste salade , qui est faicte « de diverses choses, et qui met les gens en « appétit, pouvons entendre la parole de Dieu « qui nous doit donner appétit et courage.... « Par l'huile de douceur et le vinaigre d'ai- « greur (qu'on met par équipolent autant de « l'un que de l'autre dedans la salade), nous a pouvons entendre la miséricorde de Dieu et « sa justice. »
Au chapitre II : « Après la salade, les fèves « frittes viennent à la bouche, par lesquelles « nous devons entendre votre confession. Quant « on veult bien faire cuire les fèves, on les
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a met devant tremper : autrement pas ne cuia ront de bonne sorte. Si nous nous voulons a amender et corriger de nos faultes, pas ne « suffit seulement se confesser à Tadventure, « comme font aucuns ; mais est licite premiè- « rement mettre tremper en Feau de médita- (f tion sa confession.... On ne faict pas cuire a dix ne douze fèves, mais toutes celles qu'on (f veult manger... »
Au chapitre III : « Le puis passé n'est pas à « oublier, mesdames; vous le sçavez bien qu'il « est de bonne comestion. Par le pois passé a aultre chose ne chante nostre flûte d'allé- « gorie sinon la vraye contrition de cœur.
« Notez que ' le pois ne cuit pas bien de l'eau « de puits ou de fontaine, mais on le faict cuire « de l'eau de la rivière, qui signifie, quant au « sens spirituel, que la vraye pénitence ne « peut bien cuire, c'est à sçavoir estre parfaicte, « de l'eau de puits ou de fontaine qui repré- « sente les larmes d'attrition..., etc. »-
Au chapitre IV : a La purée moult est bonne t à louer et est une chose qui moult bien pare « les disners de caresme ; la purée se passe « par l'estamine, par laquelle devons entendre « le propos de soy abstenir du péché. »
Au chapitre V : « Après la comestion de la a lamproye l'on se prend au poisson. Je trouve « que la lamproye devant tout autre genre
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« de poisson est bien nutritive, par quoy j'ai « voulu comparer restitution à ce poisson. Aul- <c cuns sont qui diront, par adventure, qu'ils « n'ont assez d'argent pour acheter ceste lam- « proye. Communément les lamproyes sont « chères, il est vray ; mais elles sont bonnes « aussi. Si vous voulez manger de ceste noble « lamproye, qui est la rémission de vos péchez, a vous ne l'aurez point pour demy-franc, demy- « escu, ou ung franc, ung escu ; mais il est <c bien force de bailler tout l'argent, les biens « et aultres choses que vous retenez sans raison « de vostre prochain..., etc. »
Au chapitre VI : « Par le safFran qui doit « estre mis en tous les potaiges, saulces et a viandes quadragésimales, j'entens la voye de <c paradis, laquelle nous devons penser en tou- « tes nos opérations, odorer et assortir. Sans « le safifran, nous n'aurons jà bonne purée de a pois passez en bonne sauce. »
Au chapitre VII : « Les orenges sont bonnes ce aussi en caresme, selon les médecins. Par « l'orenge j^entens la charité que devons avoir <c envers Dieu, qui est bien dénotée par « Torenge, quant à la couleur et quant aux ce grains massés dedans. Ce fruit est de couleur <j punique, c'est à sçavoir tirant sur le rouge.... <( Le goust en aime l'âme, donne luy en à « manger à ton disner spirituel. »
Au chapitre VIII : « Mes dames vous sçavez « qu'il n'est chose plus honneste dedans la main « d'une femme qu'un beau bouquet. Ce mois a de mars est ouvrier de présenter les beaux « bouquets ; car communément en mars croist « la belle violette de couleur céleste , d'azur et «f de pers. Voulez-vous porter durant ce ca- « resme un beau bouquet qui vous donnera « bonne odeur? Prenez la violette de mars... >
Au chapitre IX, le mystique prédicateur conseille les pruneaux, <c qui sont noirs et de a bonne substance, et représentent les absti- « nences de péché, mortification de la chair et « jeu sues corporels. » Au chapitre X, viennent les figues, « qui sont moult bonnes et proufitables, « tiennent l'estomach fort et de bonne odeur, tr et représentent la sainte passion de Jésus- « Christ.... » Au chapitre XI, ce sont les amandes, les amandes amères surtout, qui figurent « la mémoire de la mort, du jugement et les a peines d'enfer. » D'ailleurs, ne manque pas d'ajouter notre moine : « les médecins disent « que les amendes amères sont plus proufitaa blés que les douces. » Au chapitre XII : a Le « miel est une chose précieuse, pour les dames a spécialement, lequel se mange en caresme.
« Le philosophe dit que le bon miel est à l'or c< semblable. Par le miel, je n'entends autre « chose que la conversation céleste que nous
« devons avoir, mesmement au sainct temps ce quadragésimal, laquelle doit venir, procéder « et distiller du ciel, comme le bon miel pré- « cieux. »
Au chapitre XIII : f Puis après le pain « blanc, les eschaudez et le vin ne se doivent « en oubli mettre; car c'est le principal du « disner. Par le pain et le vin pouvons enten- « dre l'acquisition des joyes de paradis. Par « les eschaudées, nous entendons la foy que « nous devons avoir en un seul Dieu, qui est « en trois personnes distinctes ; et cecy bien « appert en Teschaudée qui a trois cornes, « toutesfois les trois cornes ne sont qu'une « chose, par essence de nature... Retournons au « vin ; le vin est de deux couleurs, blanc et « rouge ; le blanc nous donne l'espérance « d'aller en paradis, car il fait bon couraige : « jambes de vin et audace de joyeuseté ; et le « rouge fait le bon sens, réduisant en mémoire <c que le précieux sang de Jésus-Christ a esté « tyré tout rouge de son costé, pour nostre « salut. Ce vin est esleu et choisi entre toutes « liqueurs, electus ex millibus. »
Au chapitre XIV : « De ce vin dessusdict « est faict le bon et savoureux hypocras, claré « et pigment. Le roy Salomon le fait et le « vend, comme il est dit en ses cantiques :
« Dabo tibi vinum conditum. Le marchand et
a instituteur qui a baillé les drogues, espices « et confitures aromatiques, est monsieur Sainct c Paul, qui de loin, comme un vray marchand, K les a apportées, c^est à sçavoir de paradis. « Par ces drogues, espices diverses et mixtures « précieuses, comme sucre, canelle, graine de c paradis, cinamomum, giroffle et autres choses « délicates, nous entendons les diverses espèces K et multitudes des gloires de paradis..., etc.
Le chapitre XVI parle des potages qui se prenaient au dessert, de même que la salade se prenait, comme encore aujourd'hui les radis, à rentrée du repas. Au chapitre XVII , il est question des serviteurs de carême, qui sont les martyrs ex leurs exemples. <c Chascun, » dit notre paraphraseur, « nous sert en son office : Sainct « Laurent présente le poisson et hareng rosti « sur le gril; Sainct Jean TÉvangéliste, lepois- « son bouilli et la marée ; Sainct Denys et a Sainct Cosme présentent et offrent les pastez « cuits au four, car ils ont esté mis en fourd naises. Et plusieurs autres servent le poisson «t frit : ce sont ceulx qui ont esté mis bouillir « en poisles et chaudières, pour le nom de « Jésus. »
Le chapitre XVIII traite allégoriquement du nettoyage de la vaisselle, pots, verres et chauderons; du nettoyage et de la blancheur du linge, et de toute espèce de service concer-
nant filles, chambrières et ancelles. a A Tîmi- « tation des vierges de paradis, ajoute-t-il, <c nous devons nos vaisseaux nettoyer (comme <c pots, verres et chauderons, c'est à sçavoir a nos cœurs); pource qu'il n'est plus question a qu'on face dedans la chair cuire, c'est à sçaa voir vivre charnellement. » L'image est légèrement rabelaisienne et un peu risquée, mais c'est pour égayer la route du salut, ne l'oublions pas.
Au XIX® chapitre, il s'agit de dire les grâces : a Maintenant, dit le brave prêcheur, en lieu a de rendre grâces à Dieu, Ton prend un tablier a et faict-on les dez dessus courir. » Ce tablier sur lequel on fait courir les dés doit être une table à trictrac. « Les uns ne demandent que « le jeu, et les autres prennent un lue (un luth) « et jouent quelques chansons dissolues et
a tourdions et basses danses Sçavez-vous
« bien que signifie le tablier auquel vous jouez, a et que vous ouvrez après que vous êtes bien a saouls corporelle ment... ? Par luy est entendu « enfer qui sera ouvert, après que nous serons « bien saouls de nos péchés ; et lors les tables, c c'est-à-dire les âmes, seront là démenées, traya nées et traquassées l'une sur l'autre..., etc. »
Le chapitre XX roule à peu près tout entier sur le même sujet, et explique le sens mystique des sept cordes du luth ou psaltérion.
^ Il semblerait que tout soit fini quand la récréation qui suit le dîner est expliquée ; puisqu'on joue aux dés et qu'on fait de la musique, le dessert est terminé. Il paraît cependant qu'on faisait circuler des sucreries et des confitures sèches dans le cours de la soirée, car le XXI*' et dernier chapitre est consacré à réparer Toubli que Fauteur avait fait de cette friande coutume, dont son neveu, qui n'oubliait pas ce genre de friandises particulièrement cher aux enfants, lui rappelle le souvenir.
« Comme je voulois, dit-il, oster la plume « de dessus mon livre pour le fermer, Tun de f mes nepveux me dict : — Deà, mon oncle, « vous avez parlé de tout excepté de la dragée, « laquelle vous oubliez. — Il est vray, dis-je. « Lors je reprins ma plume pour en inscrire a ce qui s'ensuit. Chascun n'ignore point que « la dragée se goutte sur le soir, en lieu de a soupper, quand il est jeusne. Nous som- « mes en temps de jeusner spirituellement, et « pourtant si nous voulons jeusner, je trouve « qu'il faict bon, au soir, prendre la dragée, « par laquelle j'entens persévérance de bien « vivre..., etc. »
Que de choses renferme cette alléchante allégorie? Outre qu'elle exhale un parfum de réfectoire de religieuses, de Visitandines par
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exemple, ces saintes filles auxquelles on doit la béatification du mystique « pet de nonne », elle nous révèle toute une série de coutumes originales du temps passé. On y apprend que les dames avaient conservé Tusage des bouquets au corsage ou dans les cheveux, pendant le repas; que les convives se plaisaient à voir, au milieu du service, des intermèdes de fruits à la mode allemande, et, qu'ils tenaient à ce qu'on prodiguât les épices dans les mets, à la mode anglaise.
Cette charmante carte de carême nous renseigne sur la préférence qu'obtenait la lamproie, si peu goûtée aujourd'hui, dans la catégorie des poissons d'eau douce; sur Testime particulière que nos aïeux accordaient aux vins préparés, aux vins cuits, sucrés, miellés, épicés à la mode orientale. Avec ces jolis secrets, nous y apprenons encore combien le salut était déjà facile aux fidèles qui savent trouver, dans la satisfaction même de leurs appétits raffinés, le sens mystérieux des volontés divines.
Voulez-vous savoir si l'appétit pour les faux titres était moins aiguisé alors qu'à notre époque ? Vous trouverez dans Robert Messier, folio CXXVII, que déjà les bourgeois étaient habiles à se farder d'un vernis de noblesse pour briller aux yeux des manants : il y a, dit
Messier, les seigneurs terriens, domini terreni, qui ont une longue queue , c'est-à-dire une grande suite de tenanciers. Il y en a qui n'ont à leur suite que leur propre queue ; a Alii sunt domini solum suœ caudœ^ comme M. de la Haye, M. du Pré, M. du Fossé. Plusieurs autres, bien qu'ils soient également maîtres de leur propre queue, l'ont fort courte; ità breviSf comme la queue d'un singe. De ce nombre sont ces trois seigneurs, dont l'un s'appelle M. de TEscalle (de la coquille), l'autre, M. de la Glaire (du blanc d'œuf), le troisième, M. du Moyeu (du jaune); et de cette façon ces trois seigneurs se sont taillés trois ûeh sur un œuf, super unum ovum. » Voilà les hobereaux des XV® et XVI® siècles assez malignement blasonnés.
Quand le fief avait une importance plus considérable que celle d'une haie, d'un pré, d'un fossé ou de la troisième partie d'un œuf; quand les feudataires possédaient au moins un domaine aussi grand que peut en acquérir un de nos épiciers enrichi par le trafic du sucre et des pruneaux, Menot va nous expliquer avec quelle âpreté ils savaient en tirer parti, et comment ils traitaient ces pauvres paysans qui formaient la queue de ces petits seigneurs terriens."
« Aujourd'hui, dit notre allègre Cordelier, les nobles s'entendent à faire manger leur blé
en vert à leurs sujets. Quand le pauvre paysan, pauper agricola^ a à travailler pour son compte, ils l'obligent à quadrigare [gallice : çharroyer) pour le seigneur : On luifaict mascher le par^ chemin féodal avec les dents, cum dentibus. Il faut tout abandonner au profit du seigneur, qui ne donne quittance, quictantias, que quand il lui plaît, et pousse la cruauté, crudelitatem^ jusqu'à enlever les enfants à la charrue. Tôt inveniuntur taies! hélas, combien Ton voit de pareils tyrans !»
Désirez-vous des descriptions de jeux ? Au trente-quatrième sermon de son Carême, Barelete vous donnera de bons détails sur les distractions en usage chez ses concitoyens :
A Le jeu du palet, dit-il, ou des quilles convient aux adolescents ; aux hommes faits, celui , des échecs; aux jeunes gens, le jet de la paume et la course ; pour les seigneurs temporels, il fEiut les histrions, la chasse, les chiens, les faucons et les chevaux; pour les femmes, le jeu de pair ou impair, par aut dispar; aux prélats, évêques et cardinaux, conviennent les chats et les singes, bien qu'ils dussent plutôt prendre leur récréation dans les livres et les écritures.»
Voilà pour les jeux qui lui paraissent licites ; ceux qu'il désigne comme dangereux sont les jeux de l'épée, hastiludia, parce qu'ils mettent la vie en péril, et les jeux de cartes, de dés et
naiborum (dont le sens m'est inconnu), parce qu'ils engagent la fortune. »
Dans sa description du brelan de Ninive, Guillaume Pépin énumère en ces termes les exercices du corps : « On jette le palet, en rivalisant à celui qui le lancera le plus loin ; on lance la boule ou la pierre de façon à atteindre, le plus près possible, le but assigné. On joue i la paume; on court; on saute un certain nombre de pas déterminé. Les uns luttent, les autres lèvent des poids, d'autres tirent à Tare. Ceux-ci font des exercices équestres : en courant, le cavalier frappe de sa lance une chose placée comme but, un gant par exemple, puta chirothecam y ou un objet semblable.
D'autres cavaliers combattent avec des lances émoussées, pour éviter de se blesser à mort, comme il arrive dans les tournois qui se font devant les princes, où rivalisent les chevaliers d'élite... »
Plus loin le même prêcheur nous décrit le jeu des tables avec le jet des dés, lequel je suppose être le jeu de trictrac ; celui des échecs, celui de croix ou pile , qui se faisait déjà en lançant une pièce de monnaie en l'air et cherchant à deviner si elle tomberait sur la face, où se trouvait ordinairement gravée une croix grecque, ou si ce serait sur le revers ; puis un jeu nommé prime et seconde y
qui consistait à placer une pièce d'argent dans les feuillets d'un livre , et à deviner , avant d'ouvrir le volume, si la pièce serait couchée sur le verso ou sur le recto de l'un des feuillets subitement étalés; puis le jeu bien connu encore des osselets, enfin celui des dés proprement dit. Naturellement le bon moine accorde ses louanges à ceux de ces divers jeux oix l'intelligence l'emporte sur le hasard et le plaisir de la distraction sur l'avidité du gain.
En fait d'onguents, Barelete nous offre du blanc d'œuf, des larmes de la vigne, du carmin et de la céruse ; mais c'est Va, b, c de la parfumerie ; cependant en cherchant bien on trouverait beaucoup mieux dans les indications des moines, je n'en doute pas.
Voulez-vous des formules de jurement?
Maillard nous révèle celles-ci : « Je maulgrée Dieu ! En despit de Dieu ! Mauldict soit Dieu I » Menotvous apprendra que les nobles croyaient avoir seuls le droit de jurer : o Dicunt nobiles qu'il n'appartient pas à villain de renoncier Dieu. » Tous nous affirment qu'en ces siècles de foi on démembrait abominablement Dieu et ses Saints, et qu'on y mettait cette audace sacrilège et obscène qu'on rencontre encore dans les contrées dévotes de l'Espagne et de l'Italie. Voici d'ailleurs ce que dit le même Menot à propos de ce genre de blasphèmes,
202 DÉTAILS DE liOSURS, CUISINE, ETC.,
qu'il déclare odieux et dignes des ruffians : « L'un prend Dieu par la barbe, l'autre par la gorge, un autre par la tête^ etc. Il ne manque â ces gens que d'imiter le cuisinier qui capit ung devanteau, qui prend un tablier, quand il démembre quelque animal, pour préparer un repas; car j'ose dire qu'il y en a qui parlent avec moins de respect de la sainte humanité du Christ rédempteur, que le boucher de la viande qui est sur son étal. » (Folio CXXXII du Carême prêché â Tours).
Vous plairait-il de savoir si, avant la venue de Saint Vincent de Paul, la vie des nouveaunés était mieux protégée qu'elle ne l'est en Chine? Barelete s'écriera : c Clamant latrinœ latibula ubi sunt pueri suffocatit » Pierre Dorbelli, dans son sermonnaire hortuli conscientiœ^ au sermon XIII, nous apprendra qu'on en sacrifiait pour faire des remèdes et des philtres d'amour.
Vous faut-il des détails de chasse et de pêche ? Rappelez-vous les grands filets avec lesquels Jean Clérée nous a raconté que Satan péchait les âmes, et les diverses manières d'engins qu'il y employait ; lisez pour la vénerie la Passion de Menot , et le sermon de Pierre Marini , moine Augustin , pour le dimanche de la Passion. Je regrette de n'avoir plus assez de place pour vous édifier complètement sur la
science qu'y momra ce bon aumônier de René d'Anjou, comte de Provence.
Dans un autre sermon du même confesseur du prince poÊtc, où il expose la vie du patriarche Abraham^ Marinl nous &it connaître assez plaisamment que le métier d'entrepreneur de mariages, qui brille comme une audacieuse nouveauté sur la page d'annonces de nos modernes journaux, était déjà cultivé de son temps, et qu'au xv' siècle, ce genre de courtiers matrimoniaux appartenait à la race juive, ainsi que la plupart des gens d'affaires et des médecins.
Si l'on a la patience de fouiller avec attention et discernement dans ces œuvres prolixes des moines prêcheurs , on en verra jaillir plus d'une gerbe de semblables étincelles historiques. Dans ces honiiîlics sans art, maïs chaudement accentuées, on recueillerait en foule des témoignages vivants de la vie de nos pères, des révélations d'autant plus authentiques ci sûres, que leurs auteurs n'ont pas songé le moins du monde à dédier ces documents précieux, ces secrets et ces détails intimes aux érudits et aux curieux de l'avenir. Si tout cela est sorti de leurs bouches, ce n'est que comme compléments de leur but principal, la moralisation de leurs contemporains.
Sous les lourdes et rudes couvertures, aux
cuirs gaufrés, qui recouvrent comme d'un froc ces premiers produits de l'imprimerie, se cachent encore, à notre époque de recherche et d'étude, les éléments d'une histoire de mœurs, indiquant, règne par règne, le pourquoi des malaises et des soulèvements populaires , la cause et les résultats des guerres internationales et des bouleversements intérieurs. On peut en faire sortir les feuillets palpitants d'une chronique mouvementée, plus piquante et plus affirmative de l'effort progressif, surpris pour ainsi dire â chaque agitation de la vie réelle, que ne sauraient nous la composer les raisonnements même les plus justes, les plus logiques, méthodiquement entassés.
£frès avoir parcouru cette étude r l'œuvre des Libres prêcheurs, e question naîtra spontanément i dans l'esprit : — Pourquoi ces vieux directeurs de la société européenne, qui critiquaient avec tant de verve les vices de leurs contemporains, attaquaient avec tant de courage les abus de la force et de la domination arbitraire, ont-ils si vaguement conclu? Pourquoi leurs mâles réprimandes, qui nous les ont fait comparer aux tribuns les plus osés; pourquoi leurs railleries mordantes, qui les égalent souvent aux plus vigoureux satiriques, n'ont^elles abouti à aucun plan de réforme u 34
sociale, à aucune amélioration capitale, positive et applicable à la vie terrestre? Pourquoi ces orateurs enfroqués ont-ils presque invariablement remis après la mort le soulagement des affligés, et assigné au jugement de Dieu, avec le paradis et Tenfer pour sanction, le redressement des torts qu'ils signalaient?
Si mouvementés, si passionnés, si colorés que soient la plupart de leurs sermons, chacun de ceux qui les prononçaient paraît en effet s'en tenir à paraphraser les lamentables strophes de quelque danse macabre , qui toutes annihilaient par la crainte de la mort le sérieux des fonctions de la vie. Leurs lèvres ne semblent se mouvoir que pour expliquer à leurs naïfs auditeurs le thème de ce terrible couplet de la Danse aux aveugles^ de Pierre Michault, secrétaire et poète du comte de Charolais :
Dancez doncques, vivants, à l'instrument.
Et avisez comme vous le ferez ; Après dancier venrez au jugement, Ouquel estroit examinez serez ; Et là tout prest le juge trouverez.
Qui de vos faiz vous rendra le salaire.
Qui bien aura dancié pour lui complaire.
Aura ung pris riche et inestimable ; Le mal dançant aura, pour satisfaire. Feu éternel, puant, abhominable.
Et pour la terre, que devait-il y avoir ? Hélas 1 rien, que patience et résignation. Cependant quels moralistes, quels penseurs réussirent jamais à réunir une aussi abondante récolte de renseignements publics et privés, une aussi complète réserve d'observations sur les maux à sovdager, sinon à guérir ? Qui fut, en aucun temps, mieux éclairé sur les déviations de Tâme humaine, sur les incartades des sens et du cœur, sur les troubles et les inquiétudes de l'esprit, que ces investigateurs des consciences, que ces assesseurs de la Cour suprême, confessant et jugeant toutes les classes de la population?
Si Ton parcourt avec attention les traités spéciaux, où Texamen de la conscience chargée est préparé avec un ordre et un soin étonnamment minutieux ; si Ton examine avec la légitime curiosité de Térudit les innombrables écarts du vice, tels que nous les dévoilent les sermonnaires , les pénitentiels et les confessionnels de cette étrange époque, nous serons frappés de l'inimaginable prévoyance qui a présidé à la rédaction de ces listes lamentables, destinées au pécheur pénitent qui dressera, avec leur aide, son acte d'accusation.
.De la peccadille au crime, les échelons de ce formulaire du péché sont scrupuleusement remplis, rien n'y manque. On peut même
avouer que ces memoranda des souillures à laver sont trop complets ; cette mise à nu des secrets les plus honteux est de nature à scandaliser vivement l'âme simple qui y fouille.
Quelle que soit la bonté de l'intention des rédacteurs de ces hideux programmes des ruses du démon, on ne saurait nier qu^il y ait eu danger pour l'innocence à s'aider de ces répertoires dressés avec un excès de zèle, qu'on a tant de peine à comprendre aujourd'hui.
On aurait souvent à rougir soi-même à la lecture de ces examens de conscience indiscrets, qui semblent dépasser les possibilités de la criminalité humaine. On serait tenté de supposer que certaines de ces pages ont été gonflées par une imagination souillée, si l'on ne réfléchissait à la crudité de langage, à la naïveté d'impudeur de ces temps barbares, où les bandes armées donnaient le ton.
Non-seulement tous les péchés possibles se trouvent là rassemblés, avec leurs variétés bizarres et leurs sommités monstrueuses qui nous paraissent, à distance, d'impures fantaisies; maisles intentions, les pensées, les désirs, les rêveries, même les plus involontaires, y font l'objet d'aveux de la part du pénitent, le motif d'investigations secrètes, de questions particulièresy que le juge de ce tribunal intime a le droit d'adresser.
Or si Ton songe que nulle personne vivante, si haut ou si infime que fût son rang sur la terre, n'échappait à cette enquête sans voiles des passions des hommes, à cet interrogatoire fait par un mandataire direct de la divinité; si Ton pense que ce procès des faiblesses mondaines s'instruisait à l'écart, à voix basse, sous l'impression fascinatrice de croyances terrifiantes, on comprendra qu'une telle enquête ait donné un résultat de vérité, supérieur à celui que nulle autre inquisition judiciaire ait jamais pu atteindre. L'étonnement redoublera à la pensée qu'avec cette richesse de documents, ceux dont l'oreille était sans cesse ouverte aux mieux cachés, aux plus inavouables secrets de leurs contemporains^ se soient montrés si peu capables d'indiquer les moyens de panser les plaies vives qui rongeaient les sociétés où leur parole retentissait. Pour avoir une idée de la liberté investigatrice du moine, imaginons un spécimen atténué des scènes du confessionnal ; faisons passer devant nous, dans l'attitude humiliée du coupable, quelques personnalités de ces temps où les contrastes avaient des allures si pittoresques.
Voici le prince en face, ou plutôt aux pieds du moine, dans un coin de ces moûtiers gothiques, où les rares lampes des voûtes jetaient si peu de lumière ; où les verrières coloriées
laissaient filtrer si peu de rayons; le hautain personnage oublie son rang devant cet homme du peuple, transformé par le froc en juge délégué du Tout- Puissant. L'orgueiUeuz potentat balbutie ses méfaits, il hésite dans ses aveux.
— c Mon fils, dit sans ménagement le Révérend Père, as-tu continué â tuer ou à faire tuer en ton nom ? — Je n'ai tué ni fait tuer, Père, sinon par justice ou à la guerre. — Par justice ? dis-tu, mais n'as-tu pas corrompu ou menacé tes juges pour leur ùlïtc voir â ta couleur?... A la guerre, n'as-tu pas guerroyé par vengeance, par haine déloyale ou par une misérable vanité? N'as-tu pas armé tes gens par cupidité ou par ambition ? Regarde en toi et réponds sans mensonge. — Ne laisses-tu pas dépérir de malheureux désespérés dans les cachots de tes geôles? — N'as-tu pas arraché des parvis sacrés les égarés qui y cherchaient l'oubli et le pardon? — As-tu continué à souiller la couche de tes sujets ; à mettre à prix leurs femmes et leurs filles? » Et bien d'autres questions aussi indiscrètes, auxquelles le souverain doit répondre humblement.
Voici maintenant une femme, une de ces bourgeoises qu'épargnaient si peu les Maillard, les Clérée, les Messier et les Menot. La pauvrette est là, les genoux sur la dalle; elle
tremble, sa joue s'empourpre et pâlit tour à tour devant cette grille mystérieuse, qui est pour elle un avant-goût de la vallée de Josaphat.
— ^ « Damoiselle, je vous ai vue, à mon dernier sermon, le front levé, les yeux en quête, la poitrine nue jusqu'à la ceinture, discoperta ad ffonam^ la taille serrée dans un tissu d'or, les mains étincelantes de bagues et de pierreries; était-ce à Dieu que vous vouliez plaire, en paraissant ainsi dans sa propre maison?...
G>mmenttout ce luxe a-t-il été acquis? Ne serie2-vous pas de ces femmes suivant la Cour? — N'auriez-vous pas la familiarité de nos riches prélats? Ne vous attablez-vous pas avec les abbés simoniaques qui mettent nos monastères en faisceaux, à la damnation de leur âme ? — N'auriez-vous pas gagné ces robes, ces chaînes d'or, ces joyaux à la peine de votre corps, à la honte de votre mari?... Repentez-vous, et me contez comment vous avez ouvré de luxure, afin de paraître pompeuse et altière et de vous montrer en aussi grand état. — N'avez-vous pas fréquenté les étuves? etc. »
A ce seigneur qui s'agenouille en face de lui, la cotte de maille sous le surcot et la dague au côté, espérant amortir ainsi dans son âme la crainte de ce juge en simple robe de bure, notre moine parle ainsi :
— « Naguère, mon fils, on mourait de faim sur ton fief, pendant que tu muguettais à la Cour ; as-tu porté remède à cette misère , depuis ta dernière confession? — Ne détournestu plus le bétail de tes vilains à ton profit? — As-tu cessé de doubler tes rentes en grossissant la taxe du seigneur roi? — Ne fais-tu plus passer tes veneurs, tes fauconniers, tes chiens et tes chevaux sur les récoltes du manant ? — Te plais-tu encore à battre et meurtrir les paysans de tes domaines, à bafouer la chasteté de leurs filles et celle des chambrières de ton château? — Les marchands peuvent-ils prendre leur voie au circuit de tes tourelles, sans crainte de se voir rober ou dîmer violemment? Places-tu toujours des espies et des gùaîtes au haut de ton beffroi, pour signaler et troubler le voyageur? »
A un simple serf ou manant, iljdit : — « Paiestu tes dîmes au doyen, tes rentes au seigneur, tes taxes au roi? — Tu es pauvre, dis-tu, mon fils, tu es dépouillé, lédengié, malmené ; la patience te manque et le découragement te gagne ; mais est-on ici-bas, sur cette terre d'épreuve, pour être riche, pour vivre aux dépens d'autrui, pour se tenir toujours en joie? Rentre en toi-même, et confesse que tu as souvent croisé tes bras quand il fallait besogner, que tu as souvent mis tes deniers à boire le vin et
la cervoise, sous ombre de te réconforter. — As-tu point réservé en lieu secret les fruits de la terre qui n'est pas à toi? Les gens du prévôt ou du bailli t'ont battu et mis en geôle, distu, dans la saison où il fallait labourer, semer, battre en grange ; et pourquoi ? Serait-ce point que tu as maugréé ouvertement sur le passage des fauconniers du maître, de ses veneurs, de ses archers ? — N'as-tu pas tendu des pièges sur la garenne du châtelain, ou pipé les oiseaux de ses fourrés? Aurais-tu pas rogné la dixième gerbe ou négligé de remplir le dixième pot de vin, qui sont dus à l'Église ?... »
Et de même que le prince, la bourgeoise, le seigneur ou tout autre pénitent, le pauvre vilain est obligé de compter par le menu ses secrets les plus intimes, ses peines mal supportées et les méfaits de tout genre, à celui qui le questionne ainsi au nom dé Dieu. Donc à ces époques où s'observaient avec ferveur les pratiques romaines, quelle cause empêchait ces scrutateurs assermentés de l'âmé d'indiquer le point précis où se trouvait la conscience des foules, à chacune des étapes de ces étranges sociétés? Ils pouvaient renseigner, avec certitude, à coup sûr, les oppresseurs sur le degré de patience que contenait le cœur des opprimés.
Nul doute qu'appuyés sur le respect et la popularité dont ils étaient entourés, ils n'eussent
réussi facilement à feiire parvenir aux oreilles des puissants les améliorations pratiques qu'une heure de méditation sur les éléments toujours en ébuUition de cette chimie de Pâme leur aurait révélées. Qu'ont-ils fait dans rette voie si bien tracée à leur zèle ?
Nous croyons avoir démontré que jusqu'au moment où éclata la grande protestation contre les errements de la Cour de Rome, ceux d'entre ces moines qui ne se tenaient pas dans les généralités de la prédication, ont essayé de prévenir les explosions irrégulières , en signalant certains excès tyranniques, certaines pratiques insupportables, certaines rapines perpétrées avec la double complicité de l'autorité ecclésiastique et ;civile, du pouvoir et de la foi. Cependant les idées franchement progressives, les plans nets, les conceptions dégagées de la gangue théologique, ne se rencontrent pas généralement dans les pages des sermonnaires : c'est là réellement la partie faible, presque la lacune complète de leur bruyante mission.
Cette impuissance dans le conseil, cette inhabileté à aider la transformation pratique, immédiatement applicable, et la progression utile des peuples, provenait-elle de Tindifférence naturelle à des gens auxquels le cloître avait assuré les besoins de l'existence ? On ne saurait
admettre une aussi triste hypothèse pour la généralité des moines d'autrefois, nous surtout qui venons de constater la hardiesse passionnée de leur intervention. Il eût été d'ailleurs fecile de rassembler ici, à leur bénéfice, certains aperçus de réforme politique, de discipline ecclésiastique, quelques aspirations, quelques plans plus ou moins bien dessinés et mûris, quelques-unes de ces utopies chrétiennes telles qu'en ont tracées Abailard, Eustache de Pavilly, Jean Gerson, Savonarole, Campanella et quelques autres. Mais, outre que ces illustres rêveurs avaient mélangé leurs programmes de sévérités mystiques, qui les rendaient plus applicables à la vie conventuelle qu'à l'activité de la vie ordinaire, ces tendances étaient une exception dans les préoccupations des orateurs du cloître; les hardiesses théoriques de ces utopistes de la chaire avaient peu d'écho dans la masse de leurs confrères.
Ce qu'il manquait à ces hommes de froc pour aspirer au mieux, était la foi dans la légitimité des entrains de la terre. Ils auraient eu besoin de secouer la torpeur intellectuelle dont les dogmes, empruntés aux livres sacrés des Jui&, avaient coiffé l'activité générale. La triste croyance à la malédiction du travail; le mythe décourageant qui montrait le premier homme, oisif et prématurément béat, condamné à cul-
tiver la terre en signe de châtiment, pesaient terriblement sur les conceptions de leur cerveau. Les révélations^ de Tétude expérimentale n'étaient pas encore venues démentir la fable d'un Dieu jaloux veillant, la main pleine de vengeances, sur les fruits de l'arbre de la sciencei de peur que ces fruits ne rendissent l'homme semblable à lui ; les grandes découvertes n'étaient pas encore venues glorifier régulièrement le génie humain à leurs yeux.
A chaque instant, leur désir d'accentuer leur animadversion morale venait se briser contre un préjugé vénérable, contre un épouvantail divinisé, que n'avait pas encore éprouvé la pierre de touche de la raison. Ainsi la terre réputée vallée de larmes devait rester telle» jusqu'à ce que l'astronomie lui eût mathématiquement découvert des sœurs autour du soleil. S'il était permis à nos libres prêcheurs de déplorer les maux de la guerre, ils devaient respecter les guerriers, qui avaient pour chef suprême le Dieu de la Bible, Jehovah qui, à l'exemple d'Odin et de Tentâtes, se glorifiait du titre de Dieu des armées, et comptait dans ses propres annales des massacres de peuples entiers. S'il leur arrivait de sentir leur cœur se soulever à la vue des brutalités seigneuriales, des vengeances qui répondaient au moindre murmure des vilains, ils étaient obligés de
s'incliner devant les fureurs célestes qui poursuivaient le pécheur, et dont les raffinements étaient infinis comme leur durée. N'ayant pas assez de jalons de vérité, de points de certitude fixes, pour guider leur marche, ces hommes qui essayaient de guider les autres, ne purent, malgré leur bonne volonté, échapper au cercle fatal dans lequel ils tournaient, ni le faire franchir à ceux qui les suivaient.
Quel intérêt avaient d'ailleurs aux véritables réformes, ces moines qui vivaient sans familles, sans propriétés personnelles, sans droits aux joies de la terre? Les choses mondaines auxquelles ils avaient renoncé par serment ne leur paraissaient nullement dignes d'être perfectionnées : à leurs yeux tout cela était plutôt toléré que légitime. A côté de leur idéal fait de stérilité volontaire et d'oisiveté contemplative, quelle attention soutenue pouvaient-ils accorder aux agitations de la terre ? Les livres inspirés leur avaient appris que plus on s'enracinait dans la vie terrestre, plus on s'éloignait de la vie céleste, et que de toutes les positions, celle qui plaisait le plus à l'Éternel était la position agenouillée.
Les souffrances passaient pour plaire à Dieu; il les envoyait à ses fidèles, pour ramener à lui leur âme que le bonheur en éloignait presque inévitablement. L'Évangile n'admettait
guère que le pauvre aux joies du Paradis, et !
toutes les paroles irritées de Jésus atteignaient ceux qui vivaient heureux : les jeûnes, les privations, les macérations, étaient ses œuvres J préférées ; et ceux qui les acceptaient, les re- ; cherchaient, étaient ses favoris et ses élus. Ils j avaient appris que la beauté de la forme est ' une illusion dangereuse; que toute recherche dans le vêtement était coupable, au delà de ce qui doit couvrir le corps et mettre la pudeur à l'abri; que la délicatesse dans la nourriture . est une source de corruption, ainsi que le luxe : de la couche et du logement. C'est à peine s'ils comprennent et admettent la propreté hygiénique et les préoccupations de la santé: Le saint, le vénérable, pour eux comme pour l'Hindou des rives du Gange, devait être d'une gravité de marbre, impassible à tout accident, à toute passion : vivre en ascète, inutile k luimême et à tous, était alors l'idéal de la perfection.
C'eût été vraiment contredire Dieu que chercher à diminuer les épreuves et les misères qu'il avait semées avec tant de profusion • au milieu de nous. Si donc ils critiquaient l'iniquité, c'était moins pour en délivrer la terre que pour en déblayer la voie du ciel : la vie ne devait être qu'une préparation à la délivrance, qu'une préface de la mort. Il est par-
(XHICLUSION. 279
laitement inutile de rechercher Tauteur du livre mélancolique qui, sous le titre : Vlnter^ nelle consolation^ résume si bien la théorie de la résignation et du détachement des choses de ce monde ; ce traité mystique dont chaque page explique que le temps doit finir et que l'univers va s'évanouir et disparaître comme il est venu, est sorti des entrailles de la prédication au moyen âge.
Avec Claude FroUo , le sombre prêtre de Notre-Dame de PariSy ils auraient volontiers écrit ÂNATKH sur tous les événements qui se déroulaient autour d'eux ; sœur de celle qui rend le musvdman indifférent à tout ce qui lui arrive, cette fatalité découlait d'une volonté arbitraire, insondable, tellement omnipotente, tellement écrasante et en dehors de toute loi rationnelle, qu'on ne saurait la discuter, ni la prévoir, ni en éviter les divines fantaisies.
Le côté réformateur était donc forcément négligé par le moine d'autrefois, comme le sentiment du progrès continue â faire défaut à l'esprit des retardataires qui conservent encore les doctrines du moine, à côté des grandeurs intellectuelles, scientifiques et morales qui guident les nations modernes. On serait même autorisé à dire que cette répugnance, cette impossibilité à formuler les degrés du mieux tient à la sincérité de leur foi, si l'on ad-
28o CONCLUSION.
met que la ténacité à garder une croyance immuable, comme le font l'Hindou, le Boudhiste et le Musulman, quand tout se métamorphose, s'agrandit, se divinise, puisse passer pour une vertu. Quoi qu'il en soit, ce n'est pas avec leur concours que le progrès va se mettre en marche et que le soleil des grandes nouveautés libératrices va luire sur l'humanité.
La Renaissance prépara les éléments de réveil en dehors des ordres monastiques. Des philosophes étaient nés parallèlement aux derniers de nos moines; des érudits sortis des labeurs de l'imprimerie à son aurore, des artistes puissants qui ne devaient plus s'inspirer exclusivement des errements théologiques, surgirent au XVI* siècle, le regard ardent fixé sur l'avenir, le cœur amoureux du beau dans l'homme et dans le cadre dont la nature l'a entouré; des défricheurs de toute sorte couvrirent les champs de la terre et de la pensée. Les livres ne furent plus faits ni lus seulement par les gens d'Église; ceux qui accueillirent les ouvrages de la Grèce et du monde antique, fuyant l'invasion ottomane, ne furent plus les gens de froc ; ce ne furent plus eux non plus qui les copièrent et s'en firent les gardiens. Les presses des Aide de Venise, des Junte de Florence, des Estienne de Paris, des Gryphe de Lyon, des Plantin d'Anvers et de tant d'autres maîtres de ce
QQNCtUSIOK. 281
grand art vulgarisateur, vinrent multiplier c«s chefs-'d'œuvre ressuscites, au grand régal de la curiosité laïque, qui revivait, après le long affaissement que TEurope venait de subir.
Désormais les pèlerins cessèrent d'affluer autour des idoles jadis vénérées et recomman* dées par Rome; la religion se renouvelle ea dehors du chef infaillible de l'Église italienne : l'humanité commence à diviniser d'autres élus.^ Le cadre trop étroit du monde connu s'élargit et ofifre d'autres sujets d'admiration, d'autres matériaux d'étude, d'autres éléments de vérité. On parvient enfin à tourner la pointe australe de l'Afrique, qui, malgré ses formidables tempêtes, reçoit le nom riant de Cap de Bonne- Espérance ; on traverse l'Océan Atlantique, et l'autre moitié du globe apparaît splendide, fertile, opulente, donnant un premier accroc aux genèses traditionnelles.
Déjà le ciel était regardé autrement que comme une limite à notre globe; quelques âmes d'élite tressaillaient à la magnificence des soleils sans nombre qui en remplissent les profondeurs sans fin. Le bûcher de Giordano Bruno, dressé par le Saint Office, la dernière année du xvi® siècle, pour punir cet illustre membre de l'Académie fondée à Florence par les Médicis, en l'honneur de ' Platon, d'avoir affirmé la pluralité des mondes , dans son
beau livre : delV Infinito, Universo eMondi; ce supplice inique ne fît pas abaisser le regard de la science. L'intolérance violente du Pontife ne fît que raviver la curiosité des investigateurs, et préparer la preuve scientifîque du désemprisonnement de la terre et de sa réintégration dans la famille des sphères de l'espace infini.
Sans trop étonner ses contemporains, Montaigne avait déjà pu flageller la niaiserie de ceux qui continuaient à croire à Tunique peuplement de notre planète, en comparant leur vanité à celle de Toison exaltant en ces termes la gloire de sa race :
« Pourquoy ne dira un oyson ainsi : — « Toutes les pièces de T Univers me regardent; « la terre me sert à marcher, le soleil à m^es- « clairer, les estoiles à m'inspirer leurs ina fluences; j'ay telle commodité des vents, telle « des eaux ; il n'est rien que cette voulte re- <c garde si favorablement que moy, je suis le « mignon de nature ! Est-ce pas Thomme qui «c me traicte, qui me loge, qui me sert? C'est a pour moy qu'il faict et semer et mouldre; « s'il me mange, aussi faict-il bien Thomme « son compaignon, et si fai-je moy les vers « qui le tuent et qui le mangent. — Autant a -en diroit une grue, et plus magnifiquement a encore, pour la liberté de son vol et la pos- « «ession de cette belle et haute région. Or,
<r donc par ce mesme train pour nous sont les <f destinées, pour nous le Monde; il luit, il « tonne pour nous, et le créateur et les créait tures tout est pour nous; c'est le but et le <r poinct où vise Tuniversité des choses... » (Essais, liv. II, chap. xii.)
Déjà aussi, ce grand sceptique, qui doutait de tant de choses, avait déclaré ceci : « La raison n'a, en aulcune autre chose, plus de fondement qu'en ce qu'elle te persuade la pluralité des mondes. » Ce point d'espérance qui refait une famille à la terre, Montaigne y croit mieux qu'à tout le reste ; il semble à cet égard se faire le précurseur de Kepler et de Galilée.
Ce fut un sursum corda général, dont l'enthousiasme ne devait plus s'arrêter, bien que Rome se fût déclarée, sans hésiter, l'implacable adversaire de ce glorieux élan. L'humanité brisait sa prison cosmique ; elle complétait la connaissance de son globe, allant à travers les. périls d'une navigation encore élémentaire, prendre possession des continents et des îles restés inconnus à ses pédagogues sacrés. Elle faisait cesser son isolement génésiaque , en constatant avec certitude, par le prolongement visuel du télescope, la réalité mathématique de la pluralité des mondes. Les fantômes des premiers âges s'évanouissaient les uns après
2S4 ontcLtritOK.
le§ autres ) ei le progrès s'affirmait par des découvertes dont lé faisceau allait sans cesse grossissant.
La fatalité monastique était vaincue; pour comprendre désormais la mission de Thomme et continuer à le conseiller et à Tinstruire, les moines devaient dépouiller le froc, changer de forme et d'idéaL Ceut d'entre eux qui conti»
nuèrent à se traîner parmi nous, jusqu'à la Révolution, sous leur uniforme gothique, per<dirent Ténergie , la videur de critique , la liberté tour à tour menaçante et railleuse de ceux à qui ils prétendaient succéder : plus rien de leur familiarité hautaine avec les princes de l'Église et les princes temporels ; plus rien de leur sympathie populaire ni de leur chaude compassion pour les maux dont souffraient les classes laborieuses; plus rien des qualités entraînantes que nous avons constatées chez les devanciers de Luther et de Rabelais. Ils n'avaient conservé de leurs modèles que l'habit dû moyen âge, que le monde s'étonnait de rencontrer encore sur son chemin.
S'il y eut, chez nos tribuns de la chaire, des fenatiques du côté sombre de la foi, prêts â emprunter un tison de l'enfer, pour détruire l'erreur ou forcer les convictions, c'est qu'ils vivaient dans des siècles de violence et d'ignorance, où les erreurs et les vérités résultaient
CONCLUSION* a85
de controverses métaphysiques, de visions exaltées et mystiques, sans preuves palpables, sans examen scientifique, sans contrôle expé« rimental. De la part de ces traditionnels murés dans la légende infranchissable, on peut jusqu'à un certain point admettre là passion qu'ils mirent à nier la sphéricité de la terre avant la téméraire équipée de Colomb , d'où sortit l'Amérique; on peut admettre qu'ils aienf, avant Galilée, repoussé l'hypothèse de la pluralité des mondes, dans laquelle ils voyaient le renversement de la cosmogonie qui étayait la plupart des dogmes de leur mythologie. On peut encore passer à ces hommes pieux, qui assistaient aux désolations historiques des inva* sions et des guerres sans pitié et sans trêve, de ne pas avoir deviné l'avenir; mais il est difficile d'admettre qu'ils eussent résisté aux preuves divinement accumulées de la rédemption légitimement préparée par le travail et l'aspiration au progrès, si ces preuves s'étaient dressées devant leurs yeux.
S'imagine-t-on que des maîtres de la parole et de la pensée si francs, si droits, si passionnément en quête de }sl vérité, que l'étaient Abailard, Gerson, Eustache de Pavilly, Savonarole, Guillaume Pépin, Geiier et tant d'autres, eussent résisté aux splendides révélations des temps nouveaux? Peut-on croire que, témoins des
a86 CONCLUSION.
récoltes régulières que donne Tarbre de la science, ils eussent continué à maudire la curiosité du premier homme, et à patronner les doctrines de stérilité, d'oisiveté, de fatalité et de renoncement?
Non certes, on doit être assuré que ces grands esprits n'eussent pas fermé obstinément les yeux aux splendeurs de l'activité universelle; qu'ils n'eussent pas continué à ne vivre que pour préparer leur mort, au milieu de l'humanité régénérée ; à se croiser les bras au milieu des infatigables populations de l'ère moderne ; à donner leur tribut de respect aux classes oisives et tyranniques, aux dépens du reste de la race humaine.
Est-il besoin de répéter, en terminant mon oeuvre, pour rassurer la conscience de ceux que choqueraient certaines de mes citations, qu'elles n'ont pas été empruntées à des compilateurs littéraires ? Elles ne sont pas, comme on dit, de seconde main. A l'exception des emprunts faits aux volumes de VHistoire littéraire de la France, dont l'érudition authentique est indéniable, et dont il m'eût été difficile de me procurer tous les manuscrits compilés par ses éminents collaborateurs, j^ai soigneusement revu mes textes sur les originaux. J'ai traduit patiemment, moi-même, tout ce que j'ai trouvé en latin, toutes les citations de nos prêcheurs
français, par exemple, qui ont la bizarrerie de s'offrir à nous dans cette langue, bien que le bon sens indique qu'ils n'ont pu être prononcés qu'en idiome vulgaire, sous peine de n'être pas mieux compris des foules que ne le sont les psaumes du roi poète de l'antique Judée (i). Toutes les paroles mises par moi dans la bouche de ces soldats de la foi du passé sont bien
(i) La phrase suivante, tirée de la préface des Sermones dominicales de Jean Raulin, imprimés à Paris, i338, par Oudin Petit, tend à prouver que la plupart de ces recueils latins étaient surtout des canevas préparés par les moines, pour leur usage personnel ou' pour celui de ceux de leurs confrères dont l'imagination avait besoin d*âtre aidée :
«... Ut dum latinus sermo^ dit Téditeur, phrasim gaic licani referre nequit^ verbi atque sententias claritatem « latino fuco prœferre videatur; quod aqui, tonique conc sulent^ speramuSj quitus satis compertum fuerit^ viri « hujus scripta non latinœ cultum linguœ^ sed quœ vul- « gari sermone^ populo^ proponi soient edocere..^ >
Ainsi, quand la langue ne lui permettait pas de rendre en latin l'idée qu'il avait conçue en français, il paraissait préférer la clarté de l'expression vulgaire au latin fardé. En cela, ajoute l'éditeur Oudin Petit, les lecteurs équitables s'accorderont avec lui, il ose l'espérer, et reconnaîtront que les écrits de ce saint homme ont moins pour but le culte de la langue latine, que la netteté du sermon en langue vulgaire, tel qu'on a coutume de l'offrir au peuple. Ecrits en latin, ces memoranda de la chaire étaient donc généralement peu soignés dans leur première enveloppe, étant destinés à être prêches en français devant le peuple.
On trouve çà et là, en effet, dans les meilleurs sermonnaires, des idiotismes de notre langue naïvement indiqués en latin ; celui-ci, par exemple, extrait de VExpositio Evangeliorum de Guillaume Pépin (Paris, J. Petit, 1529) : <t Hateo pulchrum ejulare! > c'est-à-dire : J'ai beau crier, me lamenter. Cet Habeo pulchrum n'est-il pas excellent pour appuyer la phrase de la préface d'Oudin Petit ?
388 QONCLUSION.
d'eux. J'ai été quelquefois obligé, par décence, d'attéauer certaines de ces excentricités du moyen âge, j^en ai constamment respecté l'esprit.
Si j'ai réussi à montrer qu'ignorants dans des siècles d'ignorance, les libres prêcheurs ont fait à peu près tout ce qu'il leur a été permis de laire; qu'ils ont empêché l'engourdissement complet de leur entourage, en marquant au moins bruyamment le pas sur place, en attendant l'heure de la marche en avant ; si l'on a compris avec moi qu'ils aient pu être les inter-* médiaires entre les trouvères et les entraîneurs de la libre pensée, je n'aurai pas perdu mon temps. S'il reste de ce livre une page historique à consulter; si seulement j'ai mis les érudits sur la trace d'un filon précieux de documents essentiels pour compléter la physionomie de nos aïeux, j'aurai atteint mon but : je n'ai pas eu d'autre visée.
\vAis promis de donner des échantillons de la verve poétique des vieux moines; mais à part quelques strophes éparses çà et là, je n^ai pas mis grande prodigalité à tenir ma promesse. Or, dans ces friandises monacales qui restent sous ma main, j'en choisis une des plus singulières, aux couplets mouvementés et pittoresques, laquelle me paraît excellente à servir d'épilogue à ce livre.
Cette pièce de vers est de notre grand fantaisiste Olivier Maillard ; c'est une sorte d'impromptu , si Ton en croit le titre explicatif qu'il lui a donné. Le curieux est qu'il l'ait lui-
même chanté, sur Pair d*une chanson populaire alors à Toulouse, c en chairre de prédication ». Dans rironie funèbre de ses stances, cette poésie au rire lugubre, réimprimée par M. A. de la Borderie, éditeur des œuvres françaises du célèbre Cordelier, récemment publiées à Nantes, a le mérite de résumer la croyance apocalyptique qui empêcha les prêcheurs les plus hardis de cette époque d'agrandir le champ de leur mission. Elle nous fera comprendre, mieux que de longs raisonnements, le peu d'importance quUls ont attachée au raffinement et à Taugmentation du bien-être en ce monde, dont une volonté divine avait fait un lieu d^exil, où l'humanité devait jusqu'à la consommation des siècles trembler, expier et pleurer.
Chanson piteuse, composée par Frère Olivier Maillard^ en pleine prédication ^ au son de la chanson nommée : Bergeronette savoisienne, et chantée à Toulouse, environ la Penthecouste, par ledit Maillard^ lui estant en chairre de prédication , Van mil cinq cens et deux. Et après bien tost trespassa.
Il fault mourir à ce coup cy,
Puisque le grant seing (signal) est sonné ;
N'avez-vous point ouy le cry i Quant à moy je suis estonné.
Monde tu es bien assommé, Ne pense-tu point à cela ?
Chascun a esté adjourné Pour rendre compte et reliqua.
Générale citation
A esté donnée à chascun,
En plaine prédication ;
Quant à moy je n'ay paour que d'un :
Bien sçay que nul n'eschappera
Et ne répondra pour aucun,
Car chascun pour soy parlera
Pour rendre compte et reliquat
Par les frères prédicateurs Sommes citez et convoquez ; Entre vous endurcis pécheurs Ne faictes que vous en mocquer ; Mais la mort vous viendra croquer Devant qu'il soit ung an en ça.
Lors vous aurez bel escouter Pour rendre compte et reliqua.
Nous sommes aussi invitez Souvent par flagellations.
Maladies, infirmitez Et maintes tribulations ; Divines inspirations.
Remors de conscience y a.
Nous donnent persuasions Pour rendre compte et reliqua.
Que VOUS en semble, gaudisseurs.
Qui en tout mal vous employez ?
Ne conngnoissez vous le prescheurs Que frère Olivier vous nommez ?
Vostre terme pas n'oubliez; Il fault aller de par de là, Devant que soient deux ans passez, Pour rendre compte et reliqua.
Bonnets rouges et chapeaulx blancs, Ribleurs et bateurs de pavez.
Vous mourrez tous, pour parler franc.
Et serez damnez ou sauvez.
Maillard vous a très bien lavez, Las ! Vous amenderez vous jà, Qui menez la vie que sçavez.
Pour rendre compte et reliqua?
Levez les cueurs et vos esprits.
Femmes qui menez haults caquetz, Et vous estes allées ofiFrir A ces festages et bancquetz Et aux estrangiers, par acquestz :
Dieu sç:ait les maulx qui se font là !
Vos procès sont desjà tous faicts Pour rendre compte et reliqua.
Quant quelque vice commettras.
Considère que Dieu le voit Soit tant secret que tu vouldras ; Aussi le diable Tapperçoit :
Pour vray, si Dieu le permettoit, 11 t'estrangleroit sur cela;
Mais fol ne croit tant qu'il reçoit, Pour rendre compte et reliqua.
Vous aultres, qui avez Pautruy Indeuement et oultre gré, Ou qui, par faulse langageri, Avez personne révélé, Publiquement ou en celé, Ou détracté ou çà et là :
Fault que cela soit réparé Pour rendre compte et reliqua.
Faulx ypocrites glorieulx, Gens fols qui vous glorifiez !
Et qui faictes les marmiteulx Et sur tous vous justifiez ; Estes vous bien certifiez Qu'en vous n'y a ne sine qua?
Pas ne s'i fault en trop fier Pour rendre compte et reliqua.
Vous, filles de dévotion,
Vierges pures, sacré vaisseau.
Et aultres de religion,
Vostre corps doit estre ung tombeau
Pur, beau, tout net et précieulx,
Pour y loger Dieu par deçà.
Qui vous conduira sur les cieulx
Pour rendre compte et reliqua.
Disposons-nous à bien mourir, Cest le remède que je y voy ;
Ungiet aultrea, grane et petis.
Et chascun pense bien de soy, Pour floy trouver devant le roy.
Quant la trompette sonnera; Pouvre pécheur, appreste toy Pour rendre compte et religua.