CHAPITRE XIV
RÉVÉLATIONS DES CONFESSIONNELS ET PéNITSN-
TIELS. — Médecins et recettes mÉdicalis.
— Vertu anesthésiqub de Ul. Mandhagorb.
Etuves Chancées en lupanass. — Les jeux.
— Lbs ubts, abus des épicbs. — Le Quadragésimal spikituet.. — blasphemes. — Avortembnts. — Mai
■T BNTRBPREKBUItS.
ï'oPULEHTK provision de détails de rs, contenue dans les oeuvres i de ces fantaisistes de la chaire, ; nous indique la tranquillité profonde où était le cle^é au sujet des croyances dogmatiques. C'était alors le bon temps de la foi du charbonnier, et l'on peut affirmer que le conseil ironique donné par un humoriste anglais, à ceux qui veulent éviter le trouble de la conscience , était très-naturellement suivi M 19
en ce temps-là : chacun prenait son pain chez le boulanger, son habit chez le tailleur et sa religion chez le prêtre de son pays. Les prédicateurs étaient dispensés de chercher de longs arguments pour faire accepter les mystères de la foi.
La chute et la rédemption, le ciel et Tenfer étaient des vérités évangéliques qui faisaient incliner toutes les têtes. Nos moines se contentaient donc, nous Tavons vu, d'affirmer Tinspiration divine des textes saints, de les paraphraser, d'en attester la vérité par des légendes miraculeuses, et de parler à leurs dociles auditeurs des lois et coutumes des régions transmondaines, avec autant de certitude que s'il se fût agi des pays de l'autre côté des Alpes ou des Pyrénées. Les quelques mystiques qui interprétaient le sens des choses révélées un peu différemment que les Pères de l'Église, auraient eux-mêmes eu horreur des impies, capables de nier la fureur éternelle et de sourire au verset : Ne in furore tuo corripias me ; ils auraient laissé brûler sans trop d'émoi les téméraires assez osés pour émettre des doutes sur la baleine de Jonas et les six jours de la création.
Nos descendants ne trouveront plus dans les sermons des prédicateurs modernes cette moisson de la vie intime, qui est devenue la
tâche spéciale de nos romanciers. Les orateurs du temple ont mieux à faire aujourd'hui; ils doivent s'efforcer de rendre probables à leurs contemporains les saintes invraisemblances, que leurs devanciers se contentaient de placer audessus du sens commun. Leur mission est désormais de guetter au passage les révélations de la science qui rivalisent avec celles de la foi ; d'empêcher la raison de souffler sur les illusions pieuses ; d'extraire adroitement le sens symbolique des miracles, pour sauver les principaux d'entre eux de l'incrédulité. Et encore n'est-ce pas là un travail sans péril pour euxmêmes : on a vu plus d'un de ces pieux ouvriers de la dernière heure, des plus intelligents et des plus zélés, se décourager et se dérober au milieu de ce saint combat, à Pexemple de Lamennais,qui renonça à la lutte avant d'avoir vaincu.
C'était en vérité le bon temps de la prédication, celui qui précéda l'arrivée de Luther et de Rabelais 1 On pouvait à son aise arranger son sujet, le parer, le larder de friandises pratiques : les excentricités de la toilette, les attraits qu'elles mettaient en saillie, les condiments de la conversation, les récits plaisants, les contes, les jeux, les danses, les secrets de la médecine, tout était bon pour préparer la grosse quête, propter magnant questam. Ilsuf-
fisait de choisir un texte, celui de la légende du jour, par exemple, et avec ce fil conducteur on passait en revue tout ce qui faisait l'agrément et l'occupation de la vie, tout ce qui passionnait la société.
On racontait par le menu les mystères de la justice haute et basse; on expliquait comment les chanoines, les prieurs et les abbés passaient le temps, au moyen de leurs belles fortunes, sans trop se mélancolier. Avec des expressions appropriées au sujet, on énumérait longuement les tours des galants ; on commentait la diplomatie amoureuse à l'usage des dames et les pièges qu'elles tendaient à notre salut ; on analysait les épices des justiciers, les roberies des gens de guerre, les secrets des usuriers et gens de finance, les ruses des artisans et les subtilités des commerçants.
Parcourez le Confessionnel d'Ariostis, celui d'Antonini, archevêque de Florence, les quarante sermons de Pépin sur la Destruction deNinive, qui ne sont autre qu'un inventaire général des passionnements de la vie au xv" et au commencement du XVI® siècle, et vous y apprendrez mieux que dans les chroniques ordinaires ce qu'on faisait à tous les échelons de la société de cette époque. On y lit comment les rois et seigneurs ne faisaient nulle difficulté de violer les commandements de l'Église, en faisant tra-
vailler leurs veneurs, leurs oiseleurs, leurs faucons et leurs chiens, les jours fériés ; comment ils avaient la barbarie de s'enrichir des épaves des naufragés, dont les nefs se brisaient sur les côtes de leurs États, et l'iniquité de confisquer, à leur profit, les biens des voyageurs décédés sur leurs domaines, au moyen de ce droit inique, nommé droit d'épaves, qu'ils ont si longtemps maintenu.
Alexandre d'Ariostis nous apprend que l'Église enjoignait aux princes de parquer les Juifs, de les marquer d'un signe, de les empêcher -de souiller les rues de leur présence, pendant la Semaine Sainte ; de les contraindre à fermer les portes et les fenêtres de leurs logis, le vendredi de la Passion. Il nous montre combien dura le souvenir des Croisades, ravivé d'ailleurs par la course perpétuelle des corsaires maures sur la Méditerranée, en rappelant que les chefs de la marine étaient tenus à empêcher les marchands sur mer de porter armes et provisions de guerre aux Sarrasins.
Son Interrogatorium nous rappelle aussi le souvenir du droit d'asile, dans le reproche qu'il fait aux gens du roi d'enlever les réfugiés du parvis des églises, excepté « ceux qui sont coupables d'avoir dévasté, dépeuplé et brûlé les campagnes pendant la nuit, ou d'avoir souillé l'intérieur de l'église d'un meurtre ou d'un viol. »
23o DÉTAILS DB MŒURS, CUISINE, ETC.,
Ce qui tenait le plus au cœur du clergé était de préserver ses personnes et ses biens ; aussi Ariostis note-t-il énergiquement la défense expresse, sous peine d'excommunication majeure, de toucher aux gens d'Eglise, ni à leurs biens, meubles et immeubles ; de les juger, de les soumettre jamais ni à la geôle, ni à l'amende, ni à la torture, ni â aucune sorte de contrainte matérielle ou morale. Une chose à noter dans les devoirs imposés au notaire, notario^ est qu'il ne doit pas rédiger de testament dans une forme contraire aux libertés ecclésiastiques, dans lesquelles est comprise la liberté de recevoir des dons et legs en aussi grand nombre qu'il plaît aux agonisants.
S'agit-il des devoirs des marchands ? il est intéressant de constater qu'il leur est défendu de vendre leurs denrées et marchandises aux gens qui en abusent : du vin aux ivrognes, du fard aux femmes légères et non mariées, des dés ou des cartes aux joueurs effrénés, du poison aux empoisonneurs ou à ceux qui sont soupçonnés de l'être, des armes aux gens violents et querelleurs. Le même Frère Mineur pose nettement la question de responsabilité contre les marchands qui vendent des choses de méchant aloi : un mauvais vaisseau à courir la mer, un cheval vicieux, une médecine avariée, un tonneau gâté à mettre du vin, etc.
Fra Antonini, dont j'ai sous les yeux l'/nterrogatoriOy rédigé en italien vulgaire du XV® siècle et imprimé à Florence t par Francescho di Dino », n'est pas moins étendu que son confrère ; il n'omet aucune dignité, aucun grade, aucun état, aucune spécialité de commerce et de fabrication. Tout le moyen âge, on peut le dire, s'étale devant le lecteur, dans cette ample recherche des divers emplois dé la vie et de la façon d'en remplir les obligations. Il soumet à son investigation les droits féodaux à tous lès degrés, et les manières dont les princes, seigneurs et barons séculiers en usent et en abusent. Il est particulièrement pointilleux sur les façons plus ou moins pudiques de s'acquitter des devoirs conjugaux, et signale, par exemple, comme entachés de péché mortel « quando , stando per lato o dirietroy entri al vaso debito, o la donna sopra delhuomo,^ Entre les cas où l'un des époux est dispensé d'obéir aux désirs de l'autre, se trouve un de ces cas énormes qu'on ne rencontre jamais sans étonnement dans les exhumations du moyen âge ; c'est celui où le désir serait exprimé dans un lieu sacré : se lo domandasse in luogo sacro.
Sur ce point scabreux, le Frère archevêque, Fratre arcivescovo, n'est pas plus scrupuleux que les autres casuistes ; il s'y étend complaisamment et avec des détails qui sont autant
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d'images dangereuses, presque provocantes. A cet égard il ne le cède qu'à Fauteur des qua- ^ rante sermons sur la Destruction de Niniye, qui semble s'être cru obligé de dévoiler, une à une, toutes les ruses des amoureux et toutes les frasques des époux.
Antonini n'oublie pas les opérations magiques, les sorts, les enchantements, les divinations, le rôle des astres dans les horoscopes, toutes choses que les docteurs, dit-*il, doivent bien se garder d'enseigner. Il passe en revue les tailleurs damages et les tailleurs d'habits, les artisans, les orfèvres, les arts libéraux et non libéraux, les gens de peine, mechanici^ les bouchers, les boulangers, etc. A chaque profession il note une fraude particulière qui est généralement imitée par leurs successeurs d'aujourd'hui. Lui aussi mentionne la défense faite aux banquiers et gens qui commercent à l'étranger, banehieri mercatanti, d'envoyer des vaisseaux chargés d'approvisionnements et de capitaux à Alexandrie et autres ports des Sarrasins et du Soudan, a ad Alessandria o nelle parti d*Egxpto^ o nelle terre de Saraceni o del Soldano, » à moins, ajoute-t-il, d'en avoir acheté ou obtenu la permission du pape.
Les clercs, mentionnés généralement, ont leur bonne part de ces indiscrétions, dont quelques-unes assez piquantes; ainsi il les pré»
vient qu'il y a pour eux suspicion de pécher mortellement, quand ils s'exercent aux métiers profanes : à tenir taverne et hostellerîe, se tiene tavema o osteria, à s'y exercer au jeu des tables ou des dés, ou à la conversation de propos déshonnêtes avec les femmes. Il les avertit que cette présomption de péché mortel se change en réalité, s'ils ont des rapports avec quelque personne qu'ils aient entendue en confession, ou à laquelle ils aient administré le baptême ou la confirmation, ou qui aurait avec le coupable tenu un enfant sur les fonts, à titre de commère : se cognobbe alcuna carnalmente la quale ebbe in con/essionne, etc.
A propos des médecins, Fra Antonini rappelle, à l'exemple de tous ses confrères, l'obli* gation faite aux médecins de prévenir le malade d'avoir à se confesser, s'il désire recevoir leurs soins. Là tous les clercs réguliers et séculiers sont d'accord; le médecin est tenu à abandonner, sans pitié, le pauvre diable qui demande ses soins, fût-il agonisant, s'il ne commence par demander les secours d'un prêtre. Le médecin, selon le même casuiste, pèche mortellement s'il prescrit Tacte de fornication, comme moyen de revenir en santé ; il ne doit pas non plus autoriser légèrement à manger gras un jour maigre, ni à rompre le jeûne. Dans le cas où l'avantage qui résulterait de ces infractions à II 3o
la loi de TÉglise est douteux, il doit laisser à Dieu la liberté d'agir. Cet abandon, à l'heure de la crise, de celui dont on attendait la santé, était, au moyen âge, une effrayante perspective, dans ce temps où la foi au médecin et à la médecine était encore un autre genre de dévotion.
Un physicien^ comme on appelle encore le médecin en Angleterre, avait une grande influence sur ses concitoyens, surtout s'il avait voyagé à l'étranger, et s'il laissait soupçonner qu'il avait visité les contrées d'Orient et fréquenté les médecins arabes; on le supposait alors maître de tous les secrets de la vie, licites ou illicites, magiques ou miraculeux. Les seigneurs et les personnages jouissant de grandes richesses se l'attachaient à prix d'or, les princes le faisaient volontiers enlever.
Tous les livres qui s'écrivaient alors, même les romans de chevalerie, avaient quelques pages sur l'art de guérir. Tous les traités d'histoire naturelle : les volucraires, les lapidaires, les descriptions d'animaux, de poissons, de plantes, de métaux; les composts, les traités d'astrologie, de chiromancie, avaient tous une physionomie médicale ; ceux qui ne contenaient pas au moins un chapitre sur la façon de prolonger la vie, étaient une sorte de rareté. Les chroniqueurs eux - mêmes s'interrompaient, pour expliquer la manière de guérir la lèpre,
DES VIEUX SBRMONNAIRES. 235
la peste noire, le tac, le horion et les divers genres de pestes qu'ils racontaient. Toutes les pierres des vallées et des lieux solitaires et lointains, tous les calculs d'animaux, toutes les sécrétions, tous les bézoards, toutes les pierres trouvées dans la tête de l'aigle, du cra-o paud, du hibou, l'oeil du lynx et du basilic, l'os du cœur du cerf; tout ce qui frappait l'imagina-, tion, était requis par la médecine et noté pour aider les physiciens et It^fraters de couvent.
La description d'un objet quelconque de la création aboutissait presque invariablement à la formule de sa vertu curative ainsi exprimée : Il ou elle est sec et chaud, sèche et chaude, ou bien humide et froid ou froide, au i®'', 2<» ou 3« degré ; il ou çlle vault à oster tranchées de ventre, ou vault contre rogne, ou pour nettoyer le pis (la poitrine) des grosses humeurs, ou contre humeurs catarrhales, ou contre crachements de bile ou de sang. En ce temps d'appréhension extrême pour le salut étemel, on ne saurait affirmer que le soin du salut du corps ne l'emportât sur tout autre ; les livres sur les matières religieuses, les pieuses biographies de Saints et de Saintes, étaient également bourrés de recettes de santé révélées, dont les auteurs de monastère usaient eux-mêmes les premiers.
Voici, en passant, quelques-unes de ces re-
cettes étranges qui jouissaient de tant de faveur dans l'esprit crédule de nos aïeux. Denys le Chartreux stigmatise, comme entachés de superstition, les deux pratiques suivantes : la mise en balance d^un homme, avec son pesant de seigle en contre-poids, pour le guérir du mal caduc ; et contre le mal de dents, l'acte d'enfoncer violemment un clou dans une muraille.
De son côté, Saint Bernard de Sienne regarde comme vaines et de nul e£fet, les pratiques qui suivent, et dont faisaient grand usage les malades ses contemporains : — ne point manger de têtes d'animaux pour n'avoir jamais mal à la sienne, — porter un anneau ouvré pendant qu'on récite la Passion de Jésus-Christ, pour se guérir de la crampe, — mettre au cou d'un enfant du fil filé par une pucelle, pour le délivrer des vers, — assembler deux noyaux d'aveline et les porter sur la poitrine, afin de se préserver de toute dislocation de membres.
Le célèbre Fernel, qui passait pour avoir trouvé le secret de rendre féconde Catherine de Médicis, a recueilli quelques-uns de ces échos de la superstition sanitaire, qui s'adressait, pour calmer ses craintes de mort, à tout ce qui lui tombait sous la main ; voici quelques étrangetés de ce genre signalées par lui. Contre Tépilepsie : « boire, la nuit, de l'eau de fontaine, dans le test d'un homme mort et bruslé. »
DES VIEUX SERMONNAI RES. iZ']
Contre la rage : c se faire des pîllules du test d'un pendu. » Pour guérir la fièvre quarte :
c envelopper dans la laine et nouer autour du cou quelque morceau d'un clou de croix. »
Pour délivrer de la toux : « cracher dans la gueule d'une grenouille de buisson. > Contre le mal de tête : « se lier les tempes d'une corde de pendu, ou se lier le test d'un des rubans d'une femme. »
Au milieu de ces puérilités fantastiques dont il ne faut pas trop se moquer, en constatant ce qu'il en est resté parmi nous, et la facilité avec laquelle nous acceptons les recettes empiriques qui remplissent la page d'annonces de nos journaux, on voit se détacher de temps en temps quelque afhrmation médicale qui donne à réfléchir. Ainsi dans le Livre de la femme forte, faict et composé par un religieux de V Ordre de FontevraultjdMqyxçX nous avons déjà fait d'excellents emprunts, se trouve en ces termes la constatation d'un agent anesthétique, employé en plein moyen âge :
« Item, Pescorche de mandragores, meslée € avec du vin, fait souverainement dormir, et on « en baille à ceulx qui ont quelque membre à « coupper et trencher, affin qu'ils ne sentent « point de douleur pour la résécation et incite sion faicte audit membre. >
Ce serait là un trait de lumière, s'il était
possible de contrôler le fait, et si Ton pouvait s'assurer de la nature véritable de cette mandragore, à laquelle nos ancêtres attribuaient tant d'inappréciables vertus. Cette mandragore qui facilitait si merveilleusement les opérations chirurgicales, bien avant qu'on n'ait eu recours aux éthers et au protoxyde d'azote, était-elle la même que celle qui passe pour avoir rendu la fécondité à Rachel ? Était-ce cette plante si dangereuse à recueillir, qui avait les deux sexes nettement accentués, et aidait à certaines opérations suspectes de sorcellerie ? Â peine est-on d'accord sur l'orthographe de ce mystérieux nom qui a tant exercé l'imagination des temps passés. Est-ce celle que Machiavel a illustrée dans une comédie facétieuse jusqu'à l'obscénité, dans laquelle un prêtre jouait le rôle de lenone^ ce qui n'empêcha pas cette comédie piquante de faire le bonheur de la Cour pontificale de Léon X ?
Quoi qu'il en soit, je retrouve cette mainde' gloire , mandragore ou madagoire , sous sa physionomie satanique, l'une de ses innombrables formes, dans le Journal du Bourgeois de Paris, sous Charles VI et sous Charles VIL Hélas, elle y est traitée ô.^ ordure; ce qui me fait penser qu'il s'agit d'une autre espèce de mandragore que celle dont l'écorce mêlée au vin savait si bien engourdir la douleur aux
gens qu'on opérait. La mandragore du chroniqueur figure au milieu des affiquets de toilette, des cornes de tête, des hennins, des rebras de chaperons; à côté « des tables et tabliers d'échecs, des cartes, des billes et des billars, » que Ton jetait alors au feu, à la voix du Cordelier Frère Richard, qui prêchait contre les vanités du monde, sur les places de Paris.
« En ce temps, dit la chronique, ledit Frère « Richard fist ardre plusieurs niadagoires que « maintes sortes de gens gardpient en lieu « repos, et avoient si grant foy en celle ordure, « que pour vray ils croioient fermement que « tant comme ils Tavoient, mais qu'il fust bien « nettement en beaux drapeaux de soye ou de « lin enveloppé, que jamais jour de leurs vies « ne seroient pouvres; et pour certain tel y « avoit qui les baillèrent de leur gré, quand « ils orent crier comment le proudomme blâ- « moit tous ceulx qu'ainsi follement créoient. « Ils jurèrent que oncques puis qu'ils gardé* « rent ces mandagoires, ils ne se virent ung a jour qu'ils ne deussent (qu'ils n'eussent dettes) « plus que vaillant n'avoient ; mais très-grande a espérance avoient qu'ils les feissent moult c( riches ou temps advenir , par le maulvais « conseil d'aucunes vieilles femmes qui trop a cuident sçavoir, quant ils se bouttent en
a telles meschancetez qui sont droites sorceries a et hérésies. »
Notre ancienne connaissance, le Cordelier Olivier Maillard, va nous montrer un physicien dans l'exercice de sa profession, où Ton reconnaîtra le médecin classique, tel que Molière Ta rencontré sous Louis XIV et tel qu'il s'en trouve beaucoup d'autres encore au milieu de nous. J'extrais ce portrait diafoirique de son sermon du deuxième dimanche de la série quadragésimale, prêchée à l'église de Saint-Jean en Grève, Sancti Johannis in Gravia^ de là ville de Paris. Le bon moine propose pour types de malades deux créatures particulièrement douillettes et délicates : un chanoine ou, dit-il, une demoiselle, domicella^ et c'est à cette dernière qu'il s'arrête :
a On mande un des meilleurs médecins de toute la ville, honorabilior medicus tôt tus villœ; quand il entre, toute la chambre est tendue d'épais rideaux, incortinata, et Ton n'y voit rien. Il prend la chandelle et dit : — Longue vie, mademoiselle ! Il inspecte les yeux, le nez et le visage (l'inspection de la langue n'auraitelle été inventée que depuis?); puis il dit : — Dame, vous êtes bien, consolez-vous; votre maladie n'est point mortelle. Il demande ensuite à la servante, si sa maîtresse a le sommeil facile ; et à la hâte il écrit, non des ordon-
nances comme ses confrères modernes, mais plusieurs prohibitions, disant : — Je vous défends de manger de la viande de bœuf ni des poissons sans écailles, comme anguilles et lamproies. Ne buvez pas votre vin sans eau; surtout ne parlez pas trop el; ne vous laissez pas refroidir, nec capiatis ventum, ^autrement vous êtesjcaorte, aliter vos estis mortua. Prenez de la , tisane et du sirop, et j'engage ma vie que je guérirai la vôtre. »
Ce docteur-là n'est vraiment pas trop charlatan ; il n'abuse guère des drogues du pharmacien, bien que vivant au temps de Charles VIII ; car ce sermon, la date mise par Maillard luimême au folio XXXV, ligne 29», en fait foi, a été prononcé quelques semaines avant la mort du jeune roi. Ce n'est donc pas pour avoir été trop droguée que sa pauvre cliente meurt; car Maillard la fait mourir. C'est parce que la demoiselle ne suit nullement les instructions du médecin : « qu'elle fait tout l'opposé, totum oppositutnfacit. » Aussi, dit le prêcheur, la mort de sa malade ne doit-elle -aucunement, même la loi civile à la main, être imputée au médecin, qui/ecit quod faciendum erat.
L'hygiène était très-primitive alor^; les bains commençaient à se faire rares, les baigneurs et étuvistes ne criaient plus leurs services dans les rues, comme au temps de Phi-
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lippe- Auguste. Rien pourtant n'était plus nécessaire que les bains de vapeur à Forientale, pour tenir les pores ouverts, dans ce temps où les maladies de peau, sous leurs formes les plus hideuses, défiguraient les pauvres gens, et où retentissaient sinistrement dans les rues les cliquettes annonçant l'approche contagieuse des lépreux. Mais les moines avaient déclaré la guerre aux étuves , par la raison morale qu'elles avaient passé des mains des baigneurs et des barbiers dans celles des entremetteurs de débauches, et que sous prétexte d'aller s'y purifier le corps, on y exerçait l'âme et le corps à toutes sortes de luxures, et qu'on en sortait beaucoup plus impur qu'on n'y était entré.
« Ah ! s'écrie Maillard [Sermo XXX VI), que vous êtes différentes de la chaste Suzanne , mesdames! Suzanne craignait de laisser voir ses jambes à ses servantes, nolebat quod filiœ vidèrent suas tibias; tandis que vous, femmes sans vergogne, quand vous allez aux étuves, vous ne craignez pas de vous dépouiller nues devant elles et de les rendre témoins de vos actions dissolues! » Ailleurs, au sermon XXVIII, il place les étuves sur la même ligne que les mauvais lieux : a Vous, messieurs les bourgeois, ne donnez-vous pas à vos fils la liberté et de Targent pour aller au lupanar, aux étuves et aux tavernes? » et plus loin : « O vous, bu-
veurs et femmes qui vous montrez aux étuves, bibuli et mulieres quœ vos stuphatis^ je vous donne rendez-vous aux étuves de soufre, invito vos ad stuphas sulphureas. »
Menot n'est pas plus tolérant pour ces sortes de bains où les sexes pouvaient si facilement se réunir ou au moins se rencontrer; notre grand indiscret de la chaire nous les décrit avec plus de détails encore que ses confrères, si ce n'est Guillaume Pépin. Dans son 4^ sermon après le troisième dimanche du Carême prêché par lui à Tours, il fait plaider les circonstances atténuantes du vice, par quelque pénitente, et lui donne la réplique ainsi qu'il suit :
« — Fratefj dit la timorée, je n'ai pas l'habitude de fréquenter in lupanaribus publias et en ces estuffes indissolutis^ où se rassemblent les ecclésiastiques, les religieux et les séculiers, ubi ecclesiastici, religiosi et seculares conve~ niunt. — Certes, je vous afEirme que je fais autant de cas des femmes qui vont aux étuves que de celles qui vont au lupanar. Également un ecclésiastique devrait rougir, ecclesiasticus erubescere deberet qu'on le vist là prendre le chemin; mais dans cette ville de Tours, on
fait bourgeoisie de m les. Pour le salut de
vos âmes et la préservation de vos filles, je voudrais qu'on réformât ces étuves, et qu'on empêchât les hommes de s'y mêler avec les
femmes. Car vous le savez bien, cognoscitis evidentcTy que sur trente bonnes femmes qui y entrent, à peine en sort-il une qui reste pure, quod de XXX bonis, vix una recedet munda et pura. »
Il est difficile d'expliquer plus clairement pourquoi les prêcheurs se coalisèrent contre ce genre de bains, si précieux pour la conservation de la santé du corps, mais si dangereux pour les bonnes mœurs et la candeur spirituelle. Nos moines préféraient les dartres et toutes les métamorphoses de la lèpre, aux maladies et aux affections contagieuses de Tâme, à la promiscuité coupable que la nudité des étuves encourageait. Cependant les auditeurs ne prenaient pas ces remontrances d'aussi bonne part qu'on le pourrait croire ; il leur fâchait bien de voir dévoiler leurs méfaits aussi ouvertement que si Ton était déjà au jour du jugement dernier. Écoutez encore ce que dit Menot à cet égard ; il compare les fidèles, dont les oreilles se dressent autour de la chaire, aux Israélites dans le désert; ceux-ci préféraient les oignons d'Egypte à la manne, et ceux-là préfèrent les contes et les choses facétieuses aux exhortations qui mettent à nu les faits de la conscience :
« Si quelque prédicateur dit la vérité dt facto conscientiœ^ on n'en fait cas et l'on dit
de lui : — Il est trop poingnant et picquant ; qu'avoit-il affaire de dire cela ? Il s'en pouvoit bien passer. Il monstre quasi les gens au doyt. » Mais au sortir du sermon on allait se mettre à table, on buvait et l'on mangeait, et les contrariétés causées par le langage trop poingnant et picquant du prédicateur étaient oubliées.
Quant à ce que leurs contemporains mangeaient et buvaient, les sermonnaires peuvent également nous renseigner. Pépin parle des boissons que les femmes et les jeunes filles doivent éviter, on les connaît ; ce sont les vins blancs et rouges; 5icer«, boissons de fruits fermentes, comme le cidre et le poiré ; cervisia^ la cervoise ; biria^ la bière que Ton voit avec surprise déjà nommée par son nom. Mais ce qui est plus surprenant; il signale, dans son sermon des tavernes de Ninive, une habitude terriblement, savoureuse, que conservait encore, diton, Grégoire XVI, un de. nos derniers papes : celle de mélanger le vin rouge avec le blanc, pour unir leurs qualités et en neutraliser le danger. Cette façon de se tromper sur l'innocuité d'un tel mélange effraie notre grave prêcheur, et je suis de son avis.
Nous avons déjà appris par Meaot que les cuisiniers des riches avaient le secret de sauces « si friandes qu'on y mangeroit une savatte. »
L'une de ces sauces nous est nommée par Robert Messier, qui la fait ofirir à une jeune fille comme moyen de séduction ; c'est le sau~ piquet^ connu encore dans certaines provinces, et qui se trouve dans la liste des coulis que Nicole de la Chesnaye a mise dans sa moralité intitulée la Condamnation de ^ancquet,