MÉLANGE INTIME DE LA FOI CHRÉTIENNE ET DE LA FÉERIE
lANs ces siècles où l'homme semblait js'interdire la connaissance des lois fde la nature, de peur de voir se |renouveler contre lui la sentence qui frappa le premier père, coupable d'avoir porté la main à l'arbre de la science, l'intervention surnaturelle était l'unique explication des phénomènes de la vie. La surveillance des êtres fantastiques planait sur les sociétés humaines. Tout ce qui dépassait les limites de l'observation ordinaire était le fait des génies ou des saints qui, malgré leur différence d'origine, étaient censés jouir d'un pouvoir équivalent et placés sur la même ligne, dans la confiance de nos aïeux.
Les enchanteurs parlaient le même langage mystique que leurs rivaux les élus. Si leurs intentions étaient bienveillantes, ils n'oubliaient pas de rassurer ceux qu'ils venaient favoriser de leurs charmes, par des actes de foi chrétienne. Nous avons surpris le héros du lai d'Ywenec se faisant apporter le corpus domini, afin de décider s'amie à accepter ses caresses. Nous avons dit que la fée Mélior avait affirmé son credo, pour donner confiance à son amant, Partonopcus de Blois ; voici ses propres paroles :
Je croi en D(i^eu le fils Marie Qui nos raienst de mort à vie, Et por lui prie que vos m'ames.
Tos ses comandemens tenes, Por tant sercs de moi âmes.
Se contre Jhésu faites rien, Ja puis ne seres de moi rien.
Le nain Obéron « le roi de féerie », au dire des trouvères, disait tenir sa puissance de Jésus. C'était au nom du vrai Dieu qu'il abordait les voyageurs errant sur ses domaines. En offrant à Huon de Bordeaux son hanap et son cor enchantés, il s'exprime aussi dévotement que l'eut pu faire un vénérable pasteur disposant un néophyte à la sainte communion :
Le grant pooir que Jlicsus m'a donne, — en l'aierie lai-jou ma volentc — ,
Bien le poras maintenant esprovcr ; Tu vois or bien che boin hanap doré,
Qiii est tous vuis {vide) et j'à sera comblés
C'est de par Dieu que chis hanap est tés {tel).
Disant cela," Obéron fait sur l'objet trois signes de croix, et le hanap s'emplit d'un vin exquis. Quel est le chrétien, si scrupuleux soitil, qui eût refusé de boire à cette coupe délicieuse et pieusement sanctifiée ? Avant d'en faire don à son favori, Obéron avait ajouté, comme s'il se fut agi de bénéficier d'une indulgence plénière :
Nus n'i puet boire s'il n'est preudom par Dé,
Et nés {net) et purs et sans péchié mortel
Si m'ait Diex {si Dieu m'aide}, 11 rois de maiesté Se t'i pues boire, il te sera donné.
II fallait donc être en paix avec Dieu, pur et net de tout péché mortel, pour s'abreuver à cette source de bon vin que le signe de la croix faisait couler. Iluon tout récemment confessé par « l'apostoile de Rome » n'hésita pas i\ en faire l'épreuve ; il « en but à moût très grant planté ; » et s'en trouva bien.
Dans une version en prose du livre de Clergie, on est surpris de rencontrer, i\ côté des miracles de Virgile , celui de la fontaine sur les bords de laquelle se reposa la vierge Marie, pendant la fuite en Egypte.
« Et en Babiloinecroist le balme (cette Babylone n'est autre que le vieux Caire), et le cultivent les crestiens, car se les Sarrazins le cultivoient, il ne viendroit pas, et en ce champ-lù, où le balme croist, a une fontaine où la vierge Marie baigna Jhésus-Christ ; et pour ce y croist le balme, car ailleurs ne vient-il pas. »
L'illustre Merlin, le plus populaire de ces grands prestigitateurs, avait reçu le baptême aussi bien que Charlemagne Par son magique pouvoir, il forçait les malins génies à « avancer chrestienté. » Si sa morale est relâchée, s'il aide parfois à !a confection des bâtards, c'est, luimême le déclare, dans l'espérance qu'ils soutiendront, un jour, la foi du Christ à la pointe de leur lance. La gracieuse doctoresse ès-scknccs magiques que nous avons vu professer dans son alcôve, la ravissante fée de l'Ile d'Or s'en va pieusement ouïr messe , au sortir des bras du biaus desconneus ; ils s'y comportent tous deux comme des gens sans taches ni remords et parfaitement en règle avec le ciel.
Au main [au matin) quant l'aube est crevée, Li saint sonnent au grant moustier ; Giglains s'est levé et s'amie Au mosticr de sainte Marie S'en alèrent andoi orer ; (prierl La dame Hst messe cûntcr.
La fée Morgan ne se montre pas moins dévote, dans le Val des /aulx amants, où elle punit les infidèles des deux sexes. Les coupables mutuellement placés près de l'objet de leur passion, se voient, se désirent, s'appellent des yeux et des lèvres, mais en vain ; un mur invisible, une cloison d'air impénétrable, à laquelle ils se heurtent avec désespoir, les sépare et les empêche de réparer leurs torts en s'embrassant. La redoutable magicienne, trompée par un chevalier félon, a fait retomber sa vengeance sur tous ceux qui se font un jeu d'imiter le perfide.
Sa colère ne va pas jusqu'à vouloir perdre l'âme de ces parjures d'amour, condamnés aux flammes des désirs inassouvis ; le beau Lancelot égaré dans le val des faux amants, voit à l'entrée de ce dolent séjour une chapelle desservie par un vénérable provoire. L'une des pécheresses infidèles lui explique que la fée a voulu, par cette fondation, donner à ses victimes le moyen d'ouïr messe et de remplir leurs devoirs de chrétiens.
Cette sainte pratique de la messe précédait et suivait toutes les entreprises ; elle donnait la sanction du ciel à toutes les aventures, même les plus scabreuses, de la chevalerie. Epoux ou amants, qu'ils fussent unis par les charmes de la magie ou par les prières de l'Eglise, offraient également à Dieu le divin sacrifice. Les magis-
trats féminins, improvisés pour juger en Cour d'Amour avaient les honneurs d'une messe du Saint-Esprit, tout aussi bien que le fils de Blanche de Castille et ses barons, lorsqu'ils allaient tenir leurs plaids sous le chêne légendaire de Vincennes.
Un piquant exemple de cette fusion, opérée entre les deux maitresses branches du surnaturel, est resté dans toutes les mémoires, grâce au regain de popularité qu'obtinrent , au XVIe siècle, certains romans du cycle de Charlemagne. Qui de nous en feuilletant sous sa couverture bleue le roman de Gallien restauré, ne s'est émerveillé des vœux que firent, dans le palais du roi de Constantinople, Charlemagne et ses douze pairs, à leur fabuleux voyage de Jérusalem ? Qui ne s'est demandé avec effroi comment ces illustres fanfarons viendront à bout des prodigieux efforts dont ils se sont vantés ?
Comment Roland fera-t-il, au seul bruit de son cor d'ivoire, un monceau de ruines de l'immense palais du roi Hugon ? Comment le duc Naimes, vieux et rompu par l'âge, réussira-t-il, vêtu de trois hauberts, à sauter quinze toises plus haut que les murailles dudit palais ? Et l'archevêque Turpin qui a promis de détourner la rivière pour noyer la grande ville ? Et Emery qui, du jet d'une pierre, doit abattre cent toises
du pourpris de Tenceinte ? Et ainsi des douze autres. La forfanterie d'Olivier est surtout inquiétante : quelque chose comme le treizième travail d'Hercule, projeté en faveur de la belle Jacqueline, la fille du roi Hugon. Si le diable ne leur vient en aide, les douzes preux, trahis par le berger caché dans la colonne creuse, sont en grand danger d'être mis à mort par le monarque grec. Or, ce n'est pas le diable, c'est Dieu lui-même qui prend pitié d'eux.
— Le Seigneur Dieu nous aidera ! s'écrie Charlemagne.Et tous s'en vont ouïr messe pour l'implorer, A l'issue du service divin, un ange apparaît au chef français ;
— Charles, lui dit-il, Dieu te nonce par moi, que les paroles dites seront accomplies.
Quand les barons entendirent ce message, ils mercièrent moult piteusement Dieu et sa benoite mère. Puis ils se mirent à répandre sur la cité populeuse les ravages projetés ; jusqu'à ce que le roi Hugon fut réduit à crier merci. Seul, Olivier lit oeuvre d'amour et de peuplement. On lui livra la belle Jacqueline, et le lendemain, la douce victime assura, en souriant, à son père que rien ne faillait au nombre de caresses promises. Neuf mois après, Gallien vit le jour, par la grâce de Dieu et sans aucun lien régulier.
Notre Dame, dont les enchantements ont
rempli des volumes, était regardée comme la reine des fées. Ses interventions étaient fréquentes ; elle venait en chair et en os remplir les devoirs de ceux qui avaient confiance en elle. Le curieux fabliau du chevalier qui oit messe et nostre Dame est pour lui au tournoiement, met pn scène un chevalier qui, le jour d'un tournois, passe sa matinée à entendre trois messes en l'honneur de Marie, bien que l'heure d'entrer en lice soit depuis long-temps sonnée. Cependant son écuyer le presse et le gourmande en ces termes :
L'heure passe de tournoïer, Et vous qui demourcz ici.
Venez-vous en, je vous en pri !
Volez-vous devenir hermite Ou papelart ou ypocrite ; Alons-en à nostre mestier.
Le bon chevalier ne bronche pas, il séjourne en ses oraisons, confiant en la Vierge qui ne le laissera pas en honte. Quand enfin il arrive sur le lieu de la lutte, les joutes étaient^jzees, et les champions revenaient au logis. Au grand ébahissement du sceptique écuyer, tous les jouteurs viennent féliciter son maître, en s'avouant vaincus. Le pieux sire vit bien, ajoute le fiableur, que Marie a\ait pris sa figure, pour frapper d'estoc et de taille sur ses rivaux du tournoi :
Il a entendu tantost
Que cèle fu pour lui en l'ost, Pour qui il fu en la chapèle.
Notre Dame s'emploie à toutes besognes secourables, pourvu qu'on lui témoigne quelque affection ; elle obtient le pardon de tout et sait tout réparer. Les Jésuites qui ont la réputation d'avoir exagéré sa divine puissance ne seraient ici que de minces plagiaires. La mère de Jésus avait, à cette époque, une influence sans bornes, une activité à toute épreuve ; rien ne répugnait au rôle touchant d'intermédiaire dont on l'avait chargée .
Quand le bienheureux Liguori nous montre la Vierge prenant place, la nuit, auprès d'un époux, pour sauver une femme qui a déserté le lit conjugal, il ne fait que copier les légendaires du vieux temps, comme on peut le voir dans mes Libres Prêcheurs. Le recueil des miracles Nostre Dame rimes par Gautier de Coinsi, religieux de saint Médard de Soissons, était bien autrement persuasif pour ses contemporains, que ne le sont pour nous les miraculaires de saint Liguori et ceux des disciples les plus éloquents de saint Ignace.
Le touchant fabliau du Varlet qui mist son anel au doigt de Vymage, premier dessin de la légende de Zampa, est plein de ce charme que
donne toujours la naïveté sincère du conteur. Un garçonnet déjà grand jouait « à la pclotte » devant le porche d'une église où se trouvait une statue de Marie. Il avait au doigt un anneau que s'amie lui avait donné ; pour ne pas le perdre, l'idée lui vint de le mettre dans un coin, près de l'église. « L'yraage qui toute estoit fresche et nouvelle » s'olTre à sa vue et l'éblouit de sa grande beauté. Touché au cœur par l'amour de celle que représente la statue, le bachelier lui met au doigt son anneau. Qu'arrive-t-il ? Le marbre s'assouplit et le doigt de la Vierge se referme sur la bague, si bel et si bien que ;
Nul home ne l'en pooit retraire, S'il ne voulait l'anel dcffère.
Etonnés et ravis, les compagnons de l'écolier lui conseillent dé se vouer à Marie; il le promet, mais il ne tarde pas à oublier sa promesse, et se rcsoud ù épouser sa première maîtresse. Les noces se firent joyeusement ; quand fut venue l'heure du coucher. Notre Dame se glissa dans le lit, entre les jeunes époux qui commençaient à s'embrasser. Sans mot dire , elle montre ù l'écolier parjure l'anneau qui lui reprochait sa déloyauté. Celui-ci s'en émerveilla et eut un moment de repentir; mais la passion juvénile était en lui si forte que, ne sentant plus
la céleste jalouse « en tastant à ses mains » il crut à une illusion, et voulut reprendre sa femme. Pour la seconde fois, la Mère de Dieu s'interpose ; elle se montre si irrée, si courroucée , que r infidèle tremblant abandonne enfin sa jeune épouse.
Du lit saut sus, plus n'y demeure, Si l'inspira la douce dame, Qu'onc n'éveilla hom ne famé, Ains s'enfouy en hermitage.
Et prist habit de moniage.
Dans un autre des pieux poèmes de Gauthier de Coinsi, Nostre Dame qui gari un moine de son let, l'intervention vient beaucoup mieux à propos ; Marie panse les plaies d'un pauvre moine, de son propre lait, coulant de la sainte mammelle à laquelle se sont suspendues les lèvres d'un Dieu. Le malheureux frocard avait une maladie de peau hideuse et sur sa figure « grans boces et grans clous, et tant de playes et tant de trous » qu'il était: regardé comme incurable. Un cancer d'origine fort suspecte lui rongeait la bouche, le nez et les yeux. Le pauvre moine, désespéré de mourir d'une si honteuse façon, fait observer à Marie avec quel zèle il l'a servie, et la décide îi descendre du ciel pour le secourir. Elle vient, s'approche bénignement du moribond :
A tant de son savoureus sein Trait sa mamelle savoureuse, La douce dame, la piteuse !
Si li boute dedans la bouche, Et puis moult doucement li touche Par sa douleur et par ses plaies.
Ce lénitif adorable rend la vie au moine lépreux. Quand ses confrères viennent pour le mettre en bière, « si le voient remuer et estendiller. » Chacun d'eux fut dans le ravissement, et s'associa au ressucitc, pour rendre grâces à celle qui, à sa volonté, « fet nez neufs et nuéves bouches, nouviaux yeux, nouvièles oreirlles. »
Le pouvoir attribué à l'inefifable médiatrice était si grand, qu'on pouvait tout se permettre, en se précautionnant de son côté. On pouvait, sans rien craindre, jurer et démembrer Dieu, haïr Jésus et l'offenser sa vie durant ; une heure de repentir, une minute au lit de la mort, un cordial recours à la grande patronne suffisait pour ne pas manquer l'entrée du paradis. On peut s'assurer de cette latitude merveilleuse, en lisant le fabliau du chevalier qui haoit Dieu et amoit sa mère.
U est essentiel de constater ici que la malice du diable et les efforts incessants qu'il faisait pour mettre à mal les faibles mortels, diminuaient considérablement, aux yeux de nos
ancêtres, la responsabilité humaine. La vierge Marie, qui ne l'ignorait pas, ne faillait jamais de mettre sur le compte du Mau/eif les énormités les plus damnables. Sa benoite assistance ne s'en décourageait nullement.
Dans le dramatique fabel de Jehan de Condé, de Vabeesse que ses nonains accusèrent ^ une jeune abbesse , après avoir longtemps lutté contre les pensées d'amour , tomba dans les pièges « du Maufez qui tout agaite. » La sainte fille jette un regard de convoitise sur son servant jeune et bien fait :
Or le voloit et ore non^ Tant qu'un jor l'apela par nom, Si li dist son pourpensement.
En sa chambre privéement.
Si corne Maufez la déceut.
Tant firent que celle conceut, Et que li costc et la panse Montrèrent du fait la parance^
La triste abbesse, confuse de sa position, se trahissait également par la mine ; si bien que ses nonnes s'en aperçurent. Les bonnes pièces allèrent sans tarder prévenir l'évêque du scandale advenu à leur couvent. Le prélat s'v transeporte à la hâte avec des e.xperts et des ventrières. Mais la nuit précédente, la mère-dieu était venue au secours de sa servante ; avec l'aide d'un ange,
elle l'avait délivrée pendant son sommeil. Pais, ayant envoyé l'ange prévenir un hermite, elle lui avait confié l'enfant à élever, ce que le pieux solitaire accomplit au moyen d'une chèvre.
Quant l'abéesse se leva,
Son ventre et ses costés tasta,
Si sot que délivrée estoit.
A rheure critique de la visite ordonnée par l'cvéque, elle fut trouvée pure et intacte. Les nonnes accusatrices n'en croyaient pas leurs yeux ; elles virent bien qu'il y avait de la magie, mais n'en furent pas moins obligées d'avouer qu'elles avaient porté un jugement téméraire contre leur supérieure.
De pareils services rendus aux pécheurs et aux gens dans l'embarras étaient chantés par les trouvères et publiés en chaire par les moines. Cela ne manquait pas d'accroître la confiance que l'on mettait dans une protectrice, dont les bienfaits étaient si directs et si positifs. Ne nous étonnons donc pas de voir les miracles de Notre Dame associés aux enchantements profanes. Les crédules contemporains de Gautier de Coinsi n'étaient pas éloignés d'ajouter aux litanies de la Vierge ce verset :
— Reine des fées priez pour nous.
Il n'en était pas de même des saints. Ceux-ci
ET DE LA FEERIE. 3o3
rivalisaient difficilement avec les génies et les esprits familiers. Bien qu'on leur attribuât par ci par là quelques spécialités de guérison, quelques vertus médicales, leur renommée miraculeuse était loin d'être aussi bien établie qu'elle le fut plus tard ; leur secours était beaucoup moins imploré qu'au jour où l'Eglise eut rendu suspectes les interventions féeriques, en les attribuant aux démons.
On ne demandait guère aux saints du ciel que de bons gîtes et des reliques capables de rivaliser avec les bézoards et les talismans. On plaçait les moûtiers sous leur invocation ; on les instituait gardiens des églises, et l'on attendait surtout de leur puissance qu'ils intercédassent piteusement pour les morts des caveaux et des « charniers. »
Si les femmes de notre temps semblent avoir conservé le gros lot de cet héritage de superstitions, celles du temps des trouvères ne dédaignaient pas, si l'on en croit, nos fabliaux, de faire les esprits forts. Elles abusaient parfois de ces pieuses hallucinations, pour tromper leurs crédules époux. Marie de France^ dans une de ses fables, dou vilain qui od (avec) sa famé vit aler son dru (son amant), blasonne spirituellement son propre sexe à cet égard.
L'épouse , subtile en ruses , "qîîe son mari rencontre au bois avec son galant, pâlit, fris-
sonne et feint de se trouver mal, en entendant les reproches de celui-ci :
Las ! fet-èle morte sui,
Demain mourrai ou encor hui !
Autant en advint à mon aïeule et à ma mère. Quand une femme de notre famille est aperçue ainsi avec un inconnu, c'est signe assuré qu'elle ne tardera pas à mourir. Faites tôt venir mes parents que je partage mon avoir avant ma mort.
Le bonhomme consterné s'efforce de rassurer la gaillarde qui veut aller passer dans un couvent le peu d'heures qui lui restent îl vivre. Elle y tient d'autant plus que, sur cette fantastique vision, son mari a mal jugé d'elle, et qu'elle le croit bien capable de divulguer Ses soupçons. La bonne créature cède enfin aux prières du pauvre sire, qui s'oblige à lui faire serment, sur l'autel du prochain moûtier, de ne jamais lui rappeler cette rencontre, de ne plus la SLUvre et de ne parler à âme qui vive de cette sinistre apparition.
Le dit des braies au cordelier, si souvent imité, est un autre exemple de la candeur sans bornes de cc-tains époux du bon vieux temps. Le fabUau de la dame qui fist les trois tours à l'entour le moustier nous offre le même rcnsei-
ET DE LA FÉERIE. 3o5
gnement ; mais Rutebeuf, qui en est l'auteur, y ajoute encore au vernis de moquerie^^irréligieuse, dont ses confrères ont souvent barbouillé les commères qu'ils se plaisaient à mettre en scène. Avouons aussi que la plupart des dévotes pratiques en usage à cette époque : confessions à domicile,oraisons obligatoires dans telles chapelles du voisinage, devant tel saint en renom, pèlerinages lointains sous des déguisements étranges , offraient de grandes facilités aux entreprises amoureuses. Nos vieux conteurs ne tarissent pas au sujet de prêtres directement en cause dans ces sortes de profanations de l'amour, et d'amants favorisés par les clercs, ravis de mettre à mal le tranquille bonheur des époux. Les pèlerinages surtout étaient de formidables écueils, même pour les nonnes. Dans la complainte de sainte église, le caustique Rutebeuf en parle ainsi :
Les blances, et les grises et les noires nonnains Sont sovent pèlerines as saintes et as saints ; Se Diex leur en set gré, je n'en sui mie certains, S'èles fuissent bien sages, èles ^y) alassent moins.
Quant ces nonnains se vont par le pais esbattre, Les unes à Paris, les autres à Montmartre, Tel fois cmmaine deux qu'on en ramaine quatre, Car s'on en perdoit une, il les convenroit battre.
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Ainsi la fantaisie écornait bel et bien le grave idéal que nous nous sommes fait, après coup de la foi chrétienne et de l'orthodoxie des siècles qui nous ont précédés. Rome elle-même avait alors des croyances fort bigarrées. Aussi naïfs que Calixte II, les plus respectueux historiens des papes, jusqu'à Platine de Crémone, qui dédia à Sixte IV ses Vitœ pontificum^ s'entendent pour reconnaître que plusieurs de ceux qui coiffèrent la tiare le durent à, l'art de la magie. Plusieurs des successeurs de Pierre sont notés comme ayant été ostensiblement magiciens ; en sorte qu'ils avaient, aux yeux de leurs ouailles, le double prestige d'être vicaires du Christ et émules de l'enchanteur Merlin.
Le pape Sylvestre II, célèbre avant son pontificat sous le nom de Gerbert, passait pour avoir]|étudié, trois ans, la magie à Tolède. Pétrarque, dans sa chronique des Pontifes romains déclare que ce pape était negromante et di dottrina eccellente, deux choses qui s'alliaient si bien alors que , dit le poète , l'empereur Othon III et le roi Robert voulurent être de ses disciples. Ne serait-ce pas ce savant homme qui révéla au pieux roi les mystérieuses propriétés de l'œil de Griffon, sur lequel il recevait le serment de ses tenanciers ?
Gerbert n'était parvenu au souverain pontificat , ajoute Pétrarque, confirmant en cela le
ET DE LA FéERIE. Soy
cardinal Benno, qu'à l'aide d'un puissant esprit qui lui avait promis qu'il vivrait jusqu'au jour où il chanterait messe à Jérusalem, che viverebbe infino a che cantassi messa in Jérusalem.
Gerbert bien décidé à ne jamais se mettre en mer, proposito di non navigare mai, se crut immortel. Mais un jour qu'il officiait à Sainte- Croix de Jérusalem, l'une des principales basiliques de Rome, il prit le frisson qui l'emporta. Cette agréable promesse n'était hélas qu'un calembourg.
Plusieurs des successeurs de Sylvestre II l'imitèrent sans scrupule, si l'on en croit les légendaires du temps. Citons entre autres Jean XIX qui s'adonnait plus spécialement à l'hydromancie ; Jean XX qui se montra d'une habileté rare dans la science des horoscopes et des divinations astrologiques, et le toscan Théophylacte, disciple de Sylvestre II, qui devint pape sous le nom de Benoit IX. Ce dernier allait, dit son biographe, « aux bois et aux montagnes rendre hommage aux génies familiers. »
Notons encore Hildebrand qui fut le terrible Grégoire VII. Ce pontife avait, au dire du cardinal Benno, étudié la féerie auprès d'un vieil archiprétre nommé Laurent, lequel tenait sa science des arts de Tolède de Gerbert lui-même, et l'enseignait à Rome, à de hautes notabilités du clergé. Hildebrand, assure ce même Benno,
3o8 MÉLANGE DE LA FOI
possédait un livre qui lui facilitait tous les enchantements : il pouvait à volonté secouer ses manches en bénissant la foule, et en faire jaillir des gerbes d'étincelles, au grand ébahissement du peuple.
Plusieurs des successeurs directs de Grégoire VII gardèrent de lui la puissance des charmes, et en usaient comme d'un droit légitime, à l'occasion. Remarquons d'ailleurs que les papes signalés pour leur puissance magique, ne sont pas ceux que l'Eglise révère le moins. Même dans l'histoire profane, aucun d'eux ne laissa une mémoire aussi fâcheuse que le trop célèbre Alexandre VI. Dans un siècle où il n'était plus permis de plaisanter avec la magie, que la jalousie de la Cour de Rome avait fini par déclarer science diabolique. Jean Baleus nous apprend qu'Alexandre VI (Rodrigue Borgia) fut reconnu, par ses contemporains, pour un simple et abominable sorcier.
Ainsi, dans le maintien florissant de cette bigarrure religieuse, tout le monde était d'accord : hommes d'église et hommes d'armes, rois, princes, seigneurs, bourgeois et manants. Si quelque pieux personnage, pris d'un saint zèle d'orthodoxie religieuse, eut essayé de prêter un pied fourchu à l'enchanteur, il n'aurait pas facilement persuadé les contemporains de Sylvestre Il et do Grégoire VII ; s'il eut essayé de
donner aux prestiges de la féerie les odieuses dénominations de sorcellerie et de maléfices, aurait-il eu quelque chance de réussite ? Il est très permis d'en douter.
Tout nous porte à croire que la menace des peines de l'enfer, lancée contre ces charmantes imaginations, au lieu d'être accueillie par la terreur docile des XV^ et XVIe siècles, n'eût obtenu de nos ancêtres des XI°, XI 1° et XIII« siècles qu'une raillerie du genre de celle adressée par Aucassins au vicomte de Beaucaire, qui employait ce moyen pour l'enlever à Nicolette :
« En paradis qu'ai-je à faire? Je n'i quiers entrer. » Là ne vont que les vieux prêtres et les éclopés qui, jour et nuit, toussent et crachent devant les autels. C'est en enfer que je veux aller. « Car en Infer vont li bel clerc et li bel
cevalier Avec ciax (avec ceux-ci) voil jou
aler; et s'i vont les bêles dames cortoises que èles ont II amis ou III avec leurs barons (leurs maris;) et si i vont harpeor et jogleor, et li rois del siècle. Avec ciax voil jou aler ; mais que j'aie Nicolette, ma très-douce amie aveuc mi. n
Si les trouvères confirment cette fusion des deux croyances, surabondamment attestée par les chroniques du temps ; si les poètes ont mis en action cette alliance intime de la dévotion aux saints et de la dévotion aux fées, il ne faut
pas trop s'en émerveiller. C'est une conséquence naturelle du genre de services positifs, réels, directement utiles à la vie de ce monde, que nos aïeux demandaient aux puissances des deux ordres. Les dévots de cette époque s'adressaient, peut-Être y en a-t-il qui agissent de même aujourd'hui, à des êtres surnaturels dans de justes proportions, à des génies facilement accessibles et suffisamment définis.
Ce qu'il leur fallait, c'étaient des divinités bien personnelles, presque humaines, bien rapprochées de la demeure terrestre ; des demidieux curieux de tout voir, de tout entendre, désireux d'employer à chaque instant un pouvoir merveilleux, qui ne valait qu'à la condition de se manifester dans les affaires, petites ou grandes, des faibles mortels. Dans ces protecteurs invisibles , ils tenaient à reconnaître , comme jadis les Grecs, des parents ou des amis.
En refusant de faire un choix trop exclusif entre les gens du ciel et les héros de la magie, nos pères se sont montrés adroits, prudents et franchement réalistes ; ils ont agi en vrais Gaulois. Un jour de grand repas, une ménagère espérait obtenir plus facilement du gibier et du poisson frais, en s'adrcssant plutôt ù une fée opulente qu'à une sainte qui avait fait profession de vivre d'herbes, pendant sa vie mortelle.
Un amant recommandait sa requête d'amtjur
à une de ces voluptueuses enchanteresses, accessibles à toutes les joies mondaines, bien plutôt qu'à une vierge du ciel, qui s'était sanctifiée en les méprisant. Un chevalier, prêt à courir les aventures, préférait un écu magique, la protection occulte de quelque géant, à la relique ou au secours d'un saint qui avait vécu, sans coiffer le haume ni manier la lance. Celui qui pensait autrement s'exposait, nous venons de le voir, à un reproche de ce genre :
Voulez-vous devenir hermite Ou papelart ou ypocrite ?
Les saints avaient aussi leur œuvre, leur part légitime d'intervention ; mais leur rôle avait moins pour but le bonheur de la vie actuelle que la sanctification de la vie future. Leur protection dolente , agenouillée semblait mieux à sa place au lit de mort, dans le recoin ténébreux d'une église, au seuil d'un cimetière et à la porte du paradis. On se recommandait à celui qui tenait les clefs de la demeure céleste, à celui qui avait eu l'honneur d'être le mari de la Vierge et de charpentcr pour nourrir le fils de Dieu. Mais à part quelques spécialités bizarres, comme celles de saint Julien, de saint Martin ou de saint Hubert, l'intervention des béats de l'autre monde ne devenait active qu'au
moment où la dernière heure paraissait devoir sonner.
Conserver ainsi, en face des élus du Calendrier, les élus de la mythologie féerique, c'était faire preuve d'une haute sagacité : nos spirituels aïeux avaient compris à merveille le surcroit d'activité que développe l'émulation de deux puissances rivales. Les maintenir sur le même rang dans la confiance humaine, n'était-ce pas obliger ces mystérieux patrons d'origine si différente, à rivaliser entre eux de zèle et d'activité, en faveur de leurs terrestres clients ?
Si la Cour de Rome ne s'était pas effarouchée plus tard, au point de vue de son omnipotence, de cette rivalité des enchantements et des miracles ; si dans les siècles plus rapprochés de nous, les pontifes chrétiens ne s'étaient efforcés de signaler le doigt de l'ange des ténèbres dans ces gracieuses fantaisies, de poursuivre comme sorciers et de brûler impitoyablement ceux qui puisaient à cet affluent du surnaturel, la foi se serait assurément conservée moins sombre et plus complète qu'elle ne l'est aujourd'hui.
En touchant à la part la plus poétique du grand édifice des croyances idéales, les prêtres ne comprirent pas qu'ils ébranlaient le temple, au lieu de le purifier. Si leurs pieux scrupules en firent disparaître les enchantements, les Réformés en élaguèrent les miracles. S'ils mirent
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à la porte de l'empyrée les fées et les génies, Luther et Calvin en chassèrent les saintes et les saints. Continuant cette oeuvre d'épuration, les philosophes du dernier siècle et les libres penseurs du XIX° se sont attaqués aux personnifications divines, trop matérielles à leurs yeux, trop limitées, trop individualisées, de Jéhovah et de sa céleste famille.
Si CQtte/iiria des iconoclastes de la piété et de la raison continue à faucher ainsi dans le champ du merveilleux, que restera-t-il bientôt du peuplement idéal de la terre et de l'espace? Que restera-t-il des bienheureuses populations du ciel ?
'avons-nous pas tout tiré du trésor de notre première littérature nationale, de cette source inépuisable de documents historiques, d'où jaillissent à flots pressés les révélations les plus originales, les plus inattendues nous demandera t'on? Assurément non, à peine avons-nous soulevé le rideau du foyer ; à peine avons-nous jeté un regard sur « la gent menue » sur la classe d'où sortait tout travail et toute activité industrielle ; à peine avons-nous entrevu le rôle des femmes, aussi considérable alors qu'il est devenu humble et mesquin aujourd'hui.
Nous n'avons pas encore vu nos ancêtres s'agiter dans les détails de la vie ordinaire. Si
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le public accueille ce travail et le trouve à son goût, cette part intéressante de l'existence de nos aïeux ne tardera pas à paraître. Nous irons les surprendre au bain, à la table, au lit, dans les champs et dans la rue ; nous assisterons à leurs jeux bruyants ou paisibles, à leurs chasses en forêts et en rivières, à leurs jeux de hazard, d'amour et d'esprit. Nous décrirons leurs professions, les instruments du ménage et de la ferme. La revue sera complète.
Tout cela est prêt à suivre le chemin qui mène à l'imprimerie, et formera, espérons-le, une autre partie aussi nourrie , aussi nouvelle, aussi consciencieusement étudiée sur les documents originaux, que l'a été la première. Si cette étude n'avait été interrompue par les malheurs de la patrie,dès aujourd'hui peut-être serait-elle terminée. Mais était-il possible de retenir son attention sur les épisodes lointains de notre passé, quand les drames sanglants, qui se jouaient autour de nous, détournaient si impérieusement nos regards, en exigeant notre part personnelle d'intervention.
Déjà cette revue rapide des premiers témoignages de notre langue nous a permis de constater, dans cette partie du moyen-âge, une physionomie bien différente de celle dont certains historiens graves s'étaient plu ù l'atlubler.
Les chevaliers ne nous ont pas paru avoir suffisamment réalisé le type de loyauté, de moralité, de désintéressement, sur lequel la tradition les avait moulés. Les châtelaines n'ont pas été tout à fait aussi scrupuleuses , aussi pieuses, aussi chastes qu'on nous l'avait dit ; les clercs aussi instruits, aussi dociles à l'influence de Rome, aussi détachés des plaisirs de la chair ; les populations aussi résignées, aussi humbles, aussi dévotes que nous l'avions supposé. La foi elle-même ne s'est pas trouvée aussi orthodoxe, aussi purement chrétienne, aussi féconde, aussi respectée que les adorateurs du vieux temps se l'étaient imaginée.
Par compensation, nos vieux poëtes se sont améliorés à nos yeux. Ils se sont présentés à nous plus nombreux, plus sensés, plus courageux et plus franchement indépendants. Au lieu de quelques jongleurs, de quelques harpeurs, acolytes des bouffons de cour, c'est toute une phalange d'écrivains brillants, vivants, rutilants de couleur, osés de fond et de forme, qui s'est dressée devant nous. C'est toute une armée de joyeux critiques dont la devise était déjà ; châtier les mœurs en riant; et dans ces tournois de l'intelligence, nous avons vu les deux sexes glorieusement représentés.
Leurs compositions ne peuvent plus aujourd'hui passer pour de grossières redites; ce ne
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sont plus de simples épaves, quelques échantillons d'un idiome à bon droit oublié. Grâce à l'élégante curiosité de nos bibliophiles, au zèle qu'ils ont mis à remettre en lumière une partie déjà importante de ce vieux trésor littéraire, des appréciations aussi injustes ne sont plus possibles, elle ne peuvent plus être acceptées.
Le butin intellectuel de la vieille France est touffu, varié, opulent ; la plupart des œuvres qu'il contient sont composées avec cet esprit de suite, cette philosophie primesautière, assaisonnée de sel gaulois, que nous avions cru appartenir plus spécialement aux siècles plus rapprochés de nous. Dans cette merveilleuse explosion poétique, que l'on peut comparer à l'irradiation artistique de la race grecque, nos poètes chantaient sur tous les modes, sur tous les tons; leur vers piquant, leur prose savoureuse étaient jetés dans des moules neufs , entièrement de leur choix et de leur invention. Chacun suivait sa voie ; ils étaient originaux simplement, naturellement.
Robert Wace célébrant les grands événements de son époque n'imitait ni le grec Homère ni le latin Virgile; les connaissait-il l'un et l'autre .'' C'est au moins douteux. Les hommes et les choses qui passent dans ses poëmes sont bien de son pays et de son entourage. A mon avis, son vers est aussi élevé, aussi pittores-
que,souvent aussi grandiose que celui des épopées antiques. Les croyances, les mœurs qu'il décrit ne sont pas celles des héros helléniques, non plus que les batailles qu'il raconte. Les jeux et les amours de son roman de Roii sont bien les jeux et les amours du nord de la France.
Au lieu des inertes hétaïres qu'Homère nous montre dans l'Iliade, se laissant entraîner sans mot dire, changeant de tente et de lit au gré des ravisseurs, ce sont de fières pucelles qui parient et agissent, acceptent ou refusent. Quand le duc Robert de Normandie est introduit dans l'intimité de la belle Ariette de Falaise, qui doit enfanter de lui le célèbre Guillaume le Bâtard, la gratieuse fille, pour faire honneur à son noble amant, déchire son dernier vêtement du haut en bas. A l'étonnement de Robert, elle répond spirituellement qu'il n'est pas convenable qu'elle mette à la hauteur de sa bouche ce qui a touché ses pieds. Puis, après avoir « dormi un petit », la blonde descendante des filles de la Gaule, qui a hérité d'elles le don de la double vue, s'éveille et prédit au jeune duc qu'un fils naîtra de leur amour, « qui vers le ciel tant s'élèvera, que toute Normandie ombrera. »
Quand le même poète nous parle des rebellions des pauvres vilains, il n'oublie pas d'é-
numérer les impôts de tout genre, véritables tortures féodales qui rongeaient l'existence du serf et du manant. Il ajoute ce détail, si profondément historique, que ces malheureux au désespoir s'entendaient « pour faire commune »; vieille expression qui a si souvent retenti dans nos efforts d'indépendance, et qui s'est vue sinistrement parodiée de nos jours, à la grande joie de l'oppresseur étranger encore campé sous nos murs.
Les lais de Marie de France ne ressemblent également en rien aux métamorphoses d'Ovide ; comme dans nos romans de chevalerie, ce sont bien les fées de nos légendes qui y remplissent le rôle des dieux latins. Ce sont bien exclusivement les imaginations fantastiques de nos pères qui jouent leur rôle dans les jolis contes de la savante trouvèresse.
Et Rutebeuf, de qui et de quoiparle-t-il dans ses dits, dans ses complaintes, dans ses stances passionnées? Uniquement des émotions de son pays et de son temps. Il blâme ou loue tour à tour les Croisades; il apprécie ardemment les influences heureuses ou néfastes des personnages haut placés; il prend parti dans les luttes universitaires. C'est uniquement notre vie nationale qu'il nous révèle, et tous les noms qu'il jette au vent de la renommée sont des noms de notre pays. Ce n'est ni Brutus, ni Tarquin,
niCorioIan, ni les Gracquesqui occupent sa pensée ; c'est :
Monseignor Joffroi de Sargines QjLii fu tant bons et fu tant dignes.
C'est le comte « Huède de Nevers; ce sont les « Guens de Flandre ou de Bergoigne »; c'est Phélippes d'Artois ou Thibaut de Champaigne. C'est surtout le docte « mestre Guillaume de Sainct Amour » qu'il défend vigoureusement contre les vilains procédés des méchants papelards et du pape Alexandre IV lui-même, qui ont réussi à le faire exiler de Paris. Avec lui nobles et vilains portent exclusivement des noms de nos pays.
Ainsi en est- il de tous nos trouvères. Leur-s œuvres sont bien la mine historique la-piusriche, la plus française, il laquelle nous puissions aller demander les secrets de notre passé national; on l'a dit déjù, mais on ne saurait trop le redire, ne fut-ce que pour mettre- un terme à l'insouciance des docteurs de l'enseignement, à l'égard de ce lot de nos richesses héréditaires , qu'ils ont paru dédaigner jusqu'ici.
Je me suis étonné souvent de n'entendre jamais parler, dans nos établissements d'éducation, deces vertes prémisses de notre littérature.-
D'où vient ce mépris de la pensée de nos ancêtres, et pourquoi laisse-t-on ignorer à nos enfants leurs brillants débuts littéraires ?
Cette langue qu'on néglige est bien la nôtre; quelques semaines d'un travail agréable, souvent même un simple remaniement d'orthographe, suffiraient pour la rendre familière à notre oreille. C'est cette langue, gardons-nous de l'oublier, dont les premières manifestations ont été des triomphes sous la plume des Joinville, des Benoît de Sainte-More, des Wace. des Guiot de Provins, des Robert de Clari et des Villehardouin ; c'est elle qui, dès ses premiers pas, a triomphé du saxon et du latin, et est devenue par acclamation, au dire de Brunetto Latini, i la parleure la plus delictable et commune à toute gent. »
Malgré ces glorieuxdébuts.on pourrait croire aux enseignements de nos collèges , que le français n'a été qu'un impur patois, jusqu'à Malherbe ; qu'il ne s'est élevé à la dignité d'idiôme acceptable et de langage honnête qu'à l'ombre de la solennelle perruque de Louis XIV. C'est à peine si les lourds pédants, contemporains de Boileau, consentaient à en reconnaître les racines dans le siècle des derniers Valois.
Cet impardonnable pédantisme a si tristement influencé nos historiens, qu'à lire la plupart d'entre eux, il semble que nous ayons été long-
temps sans institutions propres, sans autonomie nationale ; on dirait que nous descendons immédiatement, directement, des Grecs et des Romains. C'est en effet les seules sociétés d'ancêtres civilisés sur lesquelles on tienne à nousrenseigner à fond.
Si l'on veut combler enfin les lacunes historiques qui donnent une physionomie si monotone à ce long moyen-âge, à ces siècles dont on remplit si lestement les dates avec quelques récits de batailles et les fantaisies de quelques groupes princiers, il est indispensable de faire intimement connaissance avec la littérature expansive et imagée de ces temps trop oubliés. II faut se rappeler que l'histoire grecque a souvent pris pour guides ses propres poètes',' et nous résoudreàles imiter.
Sans cela nous continuerons à marcher en aveugles, à travers ces siècles intéressants, dont la vie, publique et privée, était devenue, grâce au contact de l'Orient, si active, si mouvante et si accidentée.
J'ai souvent désiré être riche, assez riche pour pouvoir former, à mes frais, une société de jeunes archivistes-paléographes, rompus à toutes les obscurités des textes manuscrits,îl toutes les difficultés des écritures, et les lancer à la conquête des premiers témoignages de notre langue. Avec ces jeunes érudits, j'irais fouiller les
bibliothèques de France, d'Angleterre, d'Allemagne et d'Italie, afin d'en exhumer toutes les traces, vers et prose, de l'activité intellectuelle de nos ancêtres. Je ferais déchiffrer, recopier, rééditer tout ce passé littéraire, si piquant, si plein d'indiscrétions savoureuses, si osé, si neuf et si franc.
Ce que l'on a jusqu'ici mis au jour, de ce précieux héritage de la France, est déjà considérable; cependant je tiens pour assuré que le quart à peine en est aujourd'hui entre les mains des lecteurs. Ainsi l'éditeur allemand, qui a publié à Stuttgard une douzaine de pièces de Jehan de Condé, n'a pas cru devoir compléter sa tâche ; bien que le manuscrit qu'il avait sous les yeux, contînt vingt et une pièces signées par ce spirituel trouvère et beaucoup d'autres qui pouvaient, avec certitude, lui être attribuées.
Dans sa préface des poésies d'Eustache Deschamps, Crapelet avoue n'avoir fait qu'un choix très-limité, dans l'immense bagage poétique de ce fécond poète. Le nombre de ses œuvres a effrayé le savant éditeur ; il lui eut fallu dix volumes pareils à celui qu'il nous a donné, pour réussir ù faire connaître in extenso l'unique et énorme manuscrit consacré à Eustache Deschamps, lequel contient tant de précieux détails de mœurs et tant de perles historiques.
Pour d'autres trouvères, les pièces déjà pu-
bliées sont éparses dans des recueils bigarrés, au lieu d'être réunies, chacune sous le nom de leur auteur, avec ses œuvres non encore imprimées. Garin, Jehande Boves, Barbe de Verrue, Audefroy le Bâtard, Henri d'Andeli et tant d'autres,qui sont dans ce cas, se réjouiraient dans leurs tombes s'ils se voyaient accorder enfin les honneurs d'une édition spéciale. Cette apothéose tant attendue devrait-être aussi complète que possible ; les volumes seraient ornés de notices biographiques où l'on rassemblerait sur chacun d'eux tout ce que l'on sait, tout ce qu'eux-mêmes racontent de leurs aventures, de leurs succès et de leurs misères.
Un semblable travail réussirait, sans doute, à attirer définitivement l'attention des intelligents de notre époque sur ces confrères des anciens âges ; il jetterait une vive lumière sur les croyances et les habitudes morales, sur les occupations et les aspirations du milieu, si mal éclairé encore, où ils ont pensé et vécu.
Il est fort à souhaiter que cette mission, audessus des forces d'un simple littérateur, parvienne à tenter quelque héritier opulent, libre de son temps, généreux, passionné de la gloire héréditaire de son pays. C'est une campagne pacifique et de bon goût à entreprendre, à laquelle il faut apporter de l'ardeur et de la persévérance ; une tâche féconde en résultats,
qui ne laisse pas d'avoir sa part de soucis et de fatigue.
Ces titres de noblesse de la patrie française apporteraient une heureuse distraction à nos épreuves. Cependant, bien que déjà dépistés pour la plupart, beaucoup de ces honorables documents se cachcntencoredans les oubliettes de nos collections nationales et des bibliothèques de nos voisins. Sous les mystérieux panneaux de hêtre de nos manuscrits gothiques, ils continuent à n'être regardés que pour 1 beauté de leurs majuscules peintes, pour la grâce naïve de leurs miniatures éclatantes d'or, d'azur et de carmin. Il faut enfin s'habituer à les considérer d'une façon plus sérieuse, et voir mieux, dans ces vénérables reliques, que des objets d'art et de curiosité.