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CHAPITRE XIII

A croyance aux mystères de la féerie tenait une large place dans la dévotion de nos pères. Le culte des enchantements, réchauffé pari e contact des Sarrazins, rivalisa longtemps avec la foi chrétienne ; les saints se mêlèrent de fort bonne grâce aux demi-dieux de cette mythologie originale qui avait remplacé la mythologie, de l'Hellade. Une génération toute fraîche de créatures surnaturelles vint prendre le rôle des habitants de l'Olympe, depuis longtemps vieillis et dépossédés.

Les eaux se peuplèrent îi nouveau de formes féminines ; les airs frémirent sous les ailes d'esprits rapides comme la pensée, paraissant et disparaissant au gré de leurs caprices ; les grot-

tes recelèrent des nains et des gnomes, que certains charmes et certaines paroles attachaient au service des humains. Chaque montagne, chaque contrée, presque chaque manoir eurent leur fée protectrice et leur génie familier. Ces nouveaux venus se montrèrent au moins aussi bien disposés que leurs devanciers de la fable antique à protéger ou à tracasser les faibles mortels.

Aux métamorphoses d'Ovide succédèrent celles de l'enchanteur Merlin. La forêt magique de Broceliande en Bretagne, séjour favori des fées, éteignit la vieille réputation des chênes prophétiques de la forêt de Dodone. Ces êtres fantastiques, dont l'intervention répandit tant de poésie dans les premières oeuvres de notre langue, changeaient de formes à leur volonté. Ils se muaient en serpent, comme Mélusine, pour annoncer les grands événements aux héros de sa race ; en cerf blanc, pour montrer le gué de la Loire aux hommes d'armes du roi Félippe ; en dragons, en basilics, pour garder le trésor des vieilles abbayes et des châteaux en ruines ; en hermines, pour veiller sur la chasteté des châtelaines ; en oiseau , pour sauver Charlemagne d'un mauvais pas, et le remettre sur la voie de Jérusalem.

On serait tenté de s'imaginer que tout cela n'était, même aux yeux des sujets de nos pre-

miers rois capétiens, qu'une fantasmagorie imagée, à l'usage des fabliaux et des romans; il n'est donc pas inutile, avant d'aller plus loin, de montrer par une citation grave, avec quelle foi robuste les historiens avaient adopté ces miraculeuses inventions. On n'a pas oublié le bref de Calixte II qui , déclarant authentique la Chronique de Turpin, mit la plupart de ces merveilles sous le patronage de l'infaillibilité romaine.

Les grandes prouesses du géant Ferragus ; le prolongement du jour de 72 heures, pour permettre aux chrétiens de massacrer l'armée d'Aygoland ; le miracle des haches dont les manches de frêne prirent racines en terre, la veille d'une bataille que les chevaliers devaient éviter ; l'apparition de saint Jacques aux yeux de Charlemagne, au moment où il contemplait le semis d'étoiles que nos aïeux nommaient le chemin de saint Jacques, et qui est pour nous la Voie lactée ; le terrible coup d'épée de Roland « qui fendist le rochier en II ; n la manière dont le son du cor du^fii Roland parvint, « par le conduict d'un ange, » jusqu'à l'ouïe de son oncle éloignée de plus de vingt lieues ; enfin la déconvenue des diables qui, s'étant présentés au chevet du grand empereur pour emporter son âme, apprirent qu'elle était sauvée, grâce au poids des pierres et des arbres employés par

lui en églises et en moutiers : de toutes ces imaginations, la déclaration pontificale fit autant d'annexés de l'histoire. Tous ces contes, au temps des trouvères, faisaient autorité.

Cela s'écrivait, à la fin du X^ siècle, en latin de l'époque, et se traduisait en langue vulgaire quelque temps après. Mais que dirions-nous si nous retrouvions ces mêmes fantaisies chez un historien sérieux, Nicoles Gilles, compilateur des Annales de France sous Louis XI ? Cet historien national adopta résolument ces beaux contes, moins d'un siècle avant l'apparition de Luther et de Rabelais. Voici un épisode du prétendu voyage de Charlemagne en Terre Sainte, gravement récité par notre brave compilateur :

« Et advint que quant il fut à deux journées près de Hierusalem, où il y avoit ung grant boys de désert onquel lors habitoient griffons, lyons, ours, tigres et autres furieuses bestes sauvaiges, ledit Charlemaigne, pour éviter le dangier des dictes bestes, voulut et cuyda passer ledict boys en ung jour. Mais lui et ses gens s'esgarèrent et furent surprins de la nuyt ; parquoy ils ne peurent oultre passer, et leur convint demourer et couchier audict boys. Et en ladicte nuyt le dict Charlemaigne se leva, comme il avoit de coustume chascune nuyt. Et après qu'il eut besogné et faict aucuns mémoi-

res de ses affaires, se mist à dire ses heures et

son psaultier Et ainsi qu'il estoit à dire ce

verset : Dedttce me domine in semitos mandatorum tuorum, fut par luy et par ceulx qui estoient en sa compaignie, en sa tente, veu et ouy ung petit oiselet qui dit et proféra telles paroles : — François, ta voix est ouye »; dont

ils furent moult esmerveillés Et à celle

heure qui estoit environ le poinct du jour, ledict Charlemaigne et ceulx de sa compaignie, cuydans prendre ledict oyseau, se levèrent et le suyvirent ; et en le poursuyvant il les adressa par une petite sente qui les amena à leur grant chemin. »

Nicoles Gilles ajoute que depuis ce temps, « les pèlerins qui ont été en Hiérusalem ont accoustumé ouyr, en cest endroit du boys, les petits oyseaulx de semblable espèce, qui en chantant dient : — Fuyez païens ! Fuyez païens ! »

Ainsi, point de doute sur la part que la féerie obtint dans les croyances de nos ancêtres. Des hommes qui devaient être la lumière des autres, des clercs de haut rang, des prélats, des chroniqueurs, même des papes ajoutaient foi à ces suppléments naïfs de la crédulité religieuse. Tous les contemporains de Calixte II, si l'on en excepte les impies, avaient consenti à associer ces puissances d'entre ciel et terre aux

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populations angéliques, oisives et béates, dont le christianisme avait peuplé la demeure du Père Eternel.

On ne saurait dire qui, des génies ou des anges, des saintes ou des fées, obtenaient la plus sincère dévotion. Les reliques présentées aux fidèles par frère Oignon et ses émules, faisaient-elles plus d'effet sur leur esprit que les talismans profanes, contrôlés par Glanvil et Albert le Grand ? Il y a au moins doute à cet égard. Mais laissons-là les saints, et avouons que l'on hésiterait beaucoup si l'on avait à choisir entre la mythologie grecque et celle des temps chevaleresques, entre les hallucinations d'Hésiode et celles de l'archevêque Turpin.

La fée Viviane, la fée Mélior, la fée aux blanches mains, les enchanteresses Mélusine et Morgan ne semblent-elles pas plus vivantes, mieux en chair, plus expertes en délicatesses vomptueuses, plus accessibles aux faibles mortels que leurs superbes devancières Junon aux yeux de vache, la maussade Minerve, la pâle Diane, Gérés la rousse, Gybèle au triple rang de mamelles et la froide Vesta ? Leurs divins compagnons Jupiter Tonnant, Apollon aux cheveux d'or, Vulcain le boiteux, le grossier Hercule et toute la troupe mâle qui surveillait jadis le monde, pouvaient-ils se rendre aussi directement favorables à nosvoeux, consentaient-

ils à se familiariser aussi paternement que les génies, les nains et les enchanteurs ? Lequel d'entre eux peut être comparé à Merlin qui fit don au roi des Bretons de la célèbre table,autour de laquelle s'assirent des héros d'étoffe si brillante et si originale ?

Si l'on en excepte la blanche Vénus, aucune déesse de l'Olympe ne prodigua aussi gracieusement ses faveurs que les fées, qui en faisaient la récompense de la discrétion, du courage et de la vertu. Aucun dieu n'accourut aussi bénignement au cri de détresse des égarés et des malheureux que les confrères d'Obéron. Au lieu de se réserver pour des occasions solennelles, pour des batailles, pour des sièges interminables, les esprits famiUers accordaient leur aide à nos aïeux, au premier signal convenu. Aussi empressés à favoriser des intérêts particuliers que des entreprises générales, ils se trouvaient toujours prêts à répondre à un appel convenablement fait. Ils arrivaient souvent avant qu'on leur eût rien demandé.

Ces débonnaires surveillants prodiguaient les heureuses surprises. Ils envoyaient un vaisseau d'ébène, aux cordages de soie, au chevalier Gugemer, pour le transporter au séjour de celle qui attendait son amoureux secours ; ils transmuaient Iwcnec en oiseau, afin qu'il pût s'introduire sans scandale, dans la tour où languissait

sa belle. Ils faisaient don d'anneaux qui permettaient d'être invisible, qui triplaient les charmes et rendaient invincibles, même au jeu d'amour, ceux de leurs favoris qui les portaient. Leur pouvoir allait jusqu'à métamorphoser les sexes. Il n'y avait sorte de services que l'on ne pût en espérer.

Le précieux de l'art de féerie est qu'il n'avait rien de démoniaque ni de satanique ; tout au plus était-il suspect à quelques sages, à cause de l'abus que les méchants en pouvaient faire. En le rangeant à la suite des Sept arts libéraux, les philosophes recommandaient généralement de ne pas trop user de l'art de Nigromance, lequel d'ailleurs, nous le verrons, s'enseignait ouvertement dans certaines cités d'Espagne et d'Italie. Il était adrnis qu'on pouvait user de la science des charmes, sans pour cela cesser d'être chrétien.

On peut s'assurer de la vérité de cette étonnante assertion, en lisant le passage du vieux roman de Partonopeus de Blois, où la fée Mélior, couchée auprès du neveu de Clovis, fait sa profession de foi chrétienne pour lui prouver l'orthodoxie de ses baisers. Avant de quitter son bel ami, l'enchanteresse lui donne des conseils irréprochables sur l'honneur et la foi :

Honorez dieu et sainte Yglise

Et maintenez li sa franchise ;

De Dieu aiez crième et péor (crainte et peur) .

Ce vos croistra pris et honor.

Seur (tout) querrez chevalerie

Et Dieu arez en vostre aïe (Aide).

Egalement, dans le lai d'Iwenec de Marie de France, un chevalier ayant pénétré, sous forme d'autour, dans le donjon où celle qu'il aime est tenue captive, par la jalousie de son époux, demande et reçoit la communion des mains du chapelain ; afin de déterminer par la pureté de ses croyances, la belle prisonnière à recevoir ses caresses.

Si a le prestre demandé,

Et cil i vint plus tôt qu'il pot ;

Corpus domini aportot,

Li chevaliers l'a receu,

Le vins du calice a beu ;

Li chapelain s'en est allez,

Et la vielle a les huis fermez.

La dame gist lèz son ami,

Ains mes [jamais) si biau couple ne vi.

Au chapitre suivant, nous traiterons plus Spécialement ce mélange intime des deux croyances, qui donne un aspect si inattendu, si neuf à la foi de nos pères. Constatons en passant que les plus pieux d'entre nous, ceux qui pensent avoir le plus fidèlement conservé la pureté de la

tradition religieuse, sont à demi renégats ; puisque de tous les intermédiaires semi-divins, invoqués par nos aïeux, ils n'ont conservé que la vierge, les anges et les saints.

Chose essentielle à noter : ce don merveilleux d'intervertir les lois de la nature, qu'on croirait avoir dû être le lot des êtres surnaturels, cette force inappréciable pouvait se transmettre et s'acquérir par l'étude ; ce surcroit de puissance vitale pouvait devenir le lot de certains mortels privilégiés. Les pieux solitaires, les rêveurs isolés, les chercheurs de secrets, les filles de rois, les bergères de vie contemplative arrivaient à acquérir ce pouvoir redoutable et envié. Plusieurs papes furent heureux de se voir réputés grands docteurs en magie, bons praticiens en l'art de faire prodiges et enchantements.

Un des principaux foyers de cet enseignement mystérieux était la ville de Tolède. L'enchanteur favori du moyen-âge était allé s'y perfectionner. On lit dans les faits merveilleux de Virgile que ce grand homme « vint à la cité de Tolette où il devint cil qui plus savoit de nigro. mance que nul homme vivant. » Une branche de la grande . épopée du Renard, celle intitulée le couronnement de Renart^ nous montre le rusé con;ipère, au retour de Jérusalem où il est allé faire pénitence, passant par l'Espagne, afin

d'aller se perfectionner à Toulète dans l'art d'éblouir les gens.

La spécialité magique de la cité espagnole est attestée par la plupart de nos vieux poëmes. Gauthier de Coinsi en parle dans le pieux fabliau de sainte Léotade ; Jean de Meung également dans le Roman de la Rose. Cette honorable réputation, Tolède ne l'avait pas encore perdue au XV* siècle ; dans le mystère du Geu saint Denis, un bourgeois de Paris explique ainsi la puissance miraculeuse du dieu prêché par le saint apôtre :

Sire, il presche un dieu à Paris Qui fait tous les monts et les vauls : Il va à cheval sans chevauls, Il fait et défait tout ensemble, Il vit, il meurt, il sue, il tremble ; Il joue des arts de Toulète.

Comment cette science si désirable s'apprenait-elle? Le roman de Renaut de Beaujeu, // biaus desconneus, soulèvera peut-être, à nos yeux, le voile de ce mystère. La fée de l'Isle d'or, après avoir rompu le charme qui fermait l'entrée de sa chambre au bel inconnu, confie à son doux ami le secret de sa puissance, au moment où elle n'a plus rien à lui refuser. Son père, « un moult riche roi », lui a appris les sept mots magiques, base de l'art des charmes.

A ces sept mots, qu'elle oublie de nous révéler, il avait fait ajouter par les maîtres de cette haute pratique, les sciences supérieures qui devaient lui soumettre la nature :

Arimétiche, Gyométrie,

Nigromancie et Astrénomie,

Et des autres asez apris.

Tant i fu mes cuers (mon cœur) entcntis,

Que bien so prendre mon consel

Et à la lune et au solel.

Si sai tos encantemens faire,

Deviner et connoistre en l'aire,

Quanques dou mois puet avenir.

La fée Mélior explique également à Partonopeus, dont la curiosité lui a causé la perte de son pouvoir féerique, combien son père avait mis de zèle à le lui procurer. Aux études énumérées par sa rivale, elle ajoute la science des herbes et racines, la connaissance des causes naturelles « du froid et de la chaleur », la médecine et la physique ; puis, ce qu'on ne s'attendait guère à rencontrer ici, la science de divinité, c'est-à-dire la théologie.

Puis apris de divinité,

Si que j'en seu à grant plenté,

Et la vies loi et la novèle {les deux testaments),

Qui tos le sens del mont (cf« monde) cancele.

Cet excellent père venait fréquemment, la nuit, faire répeter à sa fille les épreuves de son pouvoir; elle changeait en sa présence l'obscurité de sa chambre en clarté d'un beau jour d'été ; elle faisait apparaître des chevaliers armés qui se combattaient et disparaissaient à sa volonté ; elle allongeait sa chambre et en faisait un grand pays. D'autrefois, c'étaient des bêtes féroces qui, sur un signe de sa main, venaient lutter en sa présence :

Puis issoient à contençon Li éléfant et li lion, Et quels bestes que je voloic Devant moi se mesler faisoie.

En dépit de la pompeuse cnumération des études requises pour ce doctorat ès-magie, et de la hâblerie des adeptes à en grossir outre-mesure les résultats, je ne puis m'empêcher de croire que la jeunesse, la beauté, la fortune, l'originalité des caractères et l'indépendance du cœur formaient la majeure partie du programme à l'usage des néophytes de la féerie. Quant à leurs émules du sexe masculin, ils remplaçaient la partie féminine de ces qualités par une profonde expérience de la naïveté humaine, un aplomb hors-ligne, un vaste répertoire de ces tours de passe-passe dans lesquels excellaient, bien avant eux, les Egyptiens et les Hindoux.

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La table ronde offerte au roi Artus, par l'illustre Merlin, fut l'origine d'une chevalerie à laquelle l'hypocras du fabuleux monarque semble avoir inspiré une audace surhumaine. Moins nationaux que les chevaliers du cycle de Charlemagne, les paladins du prince breton, qui passent pour s'y être attablés, étaient de grands rompeurs de charmes, d'infatigables affronteurs de dangers fantastiques. Le fabliau de la mule sans frein^ par Faisans de Mézières, est, dans le genre aventureux, un modèle très-propre à donner une idée générale de ces romans d'autrefois, dont on retrouve les derniers échos dans l'Orlando furioso de l'Arioste.

Une femme éplorée se présente à la cour d'Artus, montée sur une mule dont le frein lui avait été dérobé par sa sœur qui le savait enchanté. La victime de cette spoliation est belle et jeune ; avec la permission du monarque, elle promet ses faveurs à celui de ses barons qui lui rapportera le précieux talisman. Messire Gauvain s'offre à tenter l'aventure ; il n'exige qu'un baiser de la belle pour arrhes du marché. 11 saute sur la mule qui doit le conduire au péril, et parvient au château où est gardé le frein.

La vaillance du neveu d'Artus brave les lions, les aspics, les tonnerres, les ponts étroits comme des lames, les nains muets et toute l'étrange garnison attachée à la garde de l'objet dérobé.

Le sang-froid du jeune chevalier a tout vaincu, tout fait évanouir. xMais le vrai péril l'attendait auprès de la sœur rivale. Celle-ci le reçoit parée d'une robe d'or ; elle le fait asseoir sur un lit de pourpre à pieds d'argent, sous un pavillon constellé de pierreries, devant une table chargée de mets délicieux. Selon la galante coutume de ceux qui désiraient favoriser leur hôte, elle le fit « en son escuèle mangier. » Surcroit d'ivresse, pour compléter les fêtes de la haute hospitalité, la ravissante magicienne s'offre elle-même à l'appétit du beau chevalier.

Sire Gauvain n'était guère habitué à refuser les faveurs des dames ; nous l'avons vu trèsvivant auprès de la fille du Chevalier à l'épée ; cette fois il y allait de son honneur. Gauvain ferme les yeux, et, se dégageant des bras lactés de la méchante sœur, il va résolument enlever le frein enchanté. Puis, après avoir délivré une foule de captifs qui languissaient dans les tours du château, il revient à la cour de Carduel demander la récompense d'amour, et l'obtient.

Ces idéales créatures, qui portaient toutes les voluptés dans les plis de leur bliau d'or tissu, jouent un grand rôle dans les lais de Marie de France, Ces petits poëmes de la féconde trouvèrcsse faisaient le bonheur de la société de son temps ; les légendes qu'ils reproduisaient avec tant de grâce passaient pour histoires vérila-

bles. Les cœurs des contemporains s'émouvaient moult fort à les entendre réciter. En parlant de iMarie de France, Denys Pyramus, son émule et admirateur, dit dans sa vie de saint Edmont :

Ses lais soloient as dames plaire, De joie les oient et de gré ; Car sunt selon lor volonté.

Dans le lai de Lanval, un chevalier mal apprécié à la cour d'Artus, au service duquel il a mangé son bien, s'éloigne désolé, et va rêver à ses malheurs sur les bords d'une claire rivière. Deux pucelles de beauté inestimable lui apparaissent et l'invitent à les accompagner à la tente d'une fée qui désire le consoler. La tente de la tendre magicienne était si riche que « la roine Sémiramis ne l'empereor Octavian « , n'en possédèrent jamais qui l'égalassent de moitié. Si le pavillon était éblouissant, que dire de la beauté de la dame qu'il abritait.

Flor de lis et rose novèle, Quant ils pert o tams d'esté, Trépassoit-èle de biauté.

Sans cérémonies ni préambule, la fée déclare à Lanval qu'elle l'aime et désire lui rendre le

bonheur. Pas n'est besoin de demander si Lanval y, consent. Le soir, en sortant des bras de i'heUr'eux chevalier, la belle lui promet de combler tous ses souhaits, et d'accourir auprès de lui, dès qu'il en témoignerait le désir,visible pour lui seul, à la seule condition qu'il demeurât fidèle et discret. Revenu ù la cour, Lanval se hâte d'oublier ses chagrins ; le bonheur le rend plus courtois, plus aimable. La femme du roi s'éprend de lui, et le lui fait entendre clairement, à la façon de ce temps-là.

. Genevra passait pour la plus séduisante des femmes ; elle était loin de s'attendre à un refus; un homme jeune refuse-t-il les biens d'amour ? Lanval ne voulait faillir à la fée sa protectrice ; il s'excuse de son mieux, à la vive stupéfaction de la reine qui s'irrite, et attribue une telle froideur à toute autre cause qu'au motif véritable :

Lanval, fait-èle, bien le quit {le crois], Vous n'amez gaircs le déduit ; Assez le m'a-t'on dit sovent Q.ue de femme n'avez talent.

Vallets avez, bien afaitiez {élégants).

Ensemble od eus vous déduisiez.

Honteux de cet odieux soupçon, le chevalier se laisse entraîner à avouer qu'il a pour amie une dame si belle et si bien entourée, que la moindre de ses chambrières -t sa plus povre

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mescine », était plus belle que la reine. Celle-ci indignée se retire et se met au lit. Lorsque le roi vient s'informer du sujet de son mal, Genevra lui répète ce méprisant propos. En vrai monarque, Artus jure qu'il « fera ardoir et pendre » le félon, s'il ne fait paraître sa maîtresse à la cour, pour justifier son insolente vanterie.

Comment faire consentir la fée à subir cette outrecuidante comparaison ? Le pauvre Lanval se croit perdu ; n'a-t-il pas manqué à son serment d'être discret ? Le jour venu cependant, la fée se fait précéder au palais par un couple de ravissantes jeunes filles, devant la beauté desquelles pâlit déjà celle de la reine. Elle-même consent à éblouir de sa présence les preux de la table ronde, et parait sur un blanc palefroi.

Devant le roi est descendue, 'Si que de tus (tous) fu bien veue ; Son mantel a laiscié caïr (choir) (afin) Que miex puissent sun cors véir.

Des cris d'enthousiasme unanimes assurent le triomphe de Lanval, qui saute en croupe sur le blanc palefroi, et part avec s'amie pour Aval- Ion. Depuis on n'en entendit plus parler.

Ce petit poëme a prêté son thème féerique a beaucoup d'autres ; Marie de France s'est imitée

elle-même dans le lai de Graëlent. Le chevalier Gracient n'a pas refusé l'amour d'une reine ; il s'est contenté de témoigner une railleuse indifférence, au moment où, par ordre du roi, l'épouse couronnée laisse tomber « son mantel et sa canise » pour offrir ses attraits nus aux applaudissements des barons. Ici même rivalité de la reine et de la fée ; mais celle-ci ne montre pas la même indulgence à l'amant qui. par vanité, a trahi son serment de discrétion.

Les fées étaient femmes, elles tenaient à jeter un voile sur leurs faiblesses ; la mise en oubli de cette consigne amoureuse a coûté bien des maux à leurs favoris. Partonopeus de Blois dut à son indiscrétion toutes les mésaventures qui traversèrent sa vie tourmentée. A la vérité, les fées ne se jugeaient pas complètement solidaires des faiblesses de leur sexe ; elles employaient même quelquefois leur puissance à de singulières fantaisies morales, que les femmes tenaient pour de véritables trahisons.

Le fabliau du Mantel tnautaillé est uns preuve assez plaisante de leur malice ù révéler les infortunes conjugales. La coupe qui, dans le roman de Perceval, inondait la barbe des maris, est un avertissement bien moins direct que celui du terrible manteau, dont la propriété est de se raccourcir et de dévoiler les attraits des épouses coupables, en proportion de leurs joyeux délits.

La fée fist el drap une œuvre.

Qui les faulses dames descueuvre Jà famé qui l'ait afublé, Se èle a de rien messérré {failli) Vers son seignor, se èle l'a (vêtu) Jà puis à droit ne li sera.

Dans le lai du Corn ou de la Corne, c'est un cornet à boire qui, non-seulement s'en prend des délits féminins à la barbe des hommes, mais dévoile la jalousie de ces derniers.

Cest corn fist une fée,

Et le corn destina,

Que j'à homme ne (y) bévera

Tant soit sages ne fous,

Si il est cous (cocu) ou geloux.

Le jardin de l'amiral de Babylone, si merveilleusement décrit dans Floire et Blancheflor, contenait une fontaine « clère et saine » dont les eaux trahissaient le secret des vierges qui s'étaient laissées surprendre par l'amour. Le monarque sarrazin se plaisait à en faire l'épreuve sur les jeunes captives de son gynécée :

Car quant i passe une pucèle

Lors est li ève {l'eau) clère et bêle,

Et au passer de femme eue,

L'ève en est lues toute meue {troublée).

Plus dures étaient les peines réservées à celles qui avaient refusé, par orgueil, d'obéir aux plus douces lois de la naturo. Dans le lai -du trot, ua chevalier breton rencontra, un jour, aux alentours de la forêt de Morois, deux troupes de demoiselles qui chevauchaient, dans des conditions bien différentes. Le premier de ces escadrons féminins était composé d'amantes qui avaient rendu leurs soupirants heureux ; joyeuses, fraiches, roses, gentiment accoutrées, elles allaient chantant, en compagnie de leurs amis. « Totes blancs palefrois avoient » qui très-doucement les portaient.

Autant les amantes étaient glorieuses, autant se montraient tristes et dolentes les pucelles qui composaient la seconde troupe, sortie de la forêt aux yeux du chevalier. Les pauvres filles amaigries, mai vêtues, juchées sur des rosses aux os saillants, aux freins de bois, ayant selles bourrées.de paille, qui laissaient échapper leur contenu, semblaient à chaque instant sur le point de rendre l'âme ; tant était dur le trot de leurs harideUes.

L'une de ces malheureuses déclare au chevalier Lorois que c'est là une punition inHigée à la dureté de leur cqeur.^ « .Ce ;poise moi que n'ai aimé » dit-elle, La pauvrette avait à peine la force de parler, tant elle trottait durement.

Sachiez de si que ses dent

Ensamble si s'entre hurtoient Que por i poi ne s'esmioient.

Le châtiment sembla si grand au bon chevalier qu'il se signa « moult piteusement » et s'en revint blême et dolent à son castel de Morois.

En entendant conter ces belles imaginations, nos crédules aïeux ne souriaient pas comme à l'audition des récits imaginaires. Ces dramatiques poésies avaient, à leurs yeux, l'authenticité des Ecritures. Ils se signaient dévotement et pâlissaient aux endroits les plus poignants. Ces terribles aventures ne pouvaient-e|les pas leur arriver un jour à eux aussi ?

Quand ils cheminaient seuls, le soir, dans les sentiers solitaires, à travers les bois profonds, où les bêtes fauves et rousses abondaient encore, leur œil sondait les alentours du chemin, s'attendant à voir flamboyer tout à coup la lampe de quelque nain railleur, le nimbe d'un saint, l'escarboucle d'un basilic ou les yeux perçants de quelque génie.

Inquiets et troublés, blêmissant et marmottant des paroles de conjuration, nos pères se recommandaient alors, moult dévotement, à quelque fée renommée par sa bienveillance, à un enchanteur puissant, à un saint du ciel, connu par sa spécialité hospitalière. En effet.

nous allons le voir plus en détail, la frontière des deux croyances, magique et chrétienne, des enchantements profanes et des interventions sacrées, étaient loin d'être délimitées aussi nettement que nos théologiens modernes se plaisent à nous l'affirmer.

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