ANTONY MÉRAY
"PQ/llilS ET LYOJ^ A. CLAUDIN, LIBRAIRE-ÉDITEUR
MDCCCLXXIII.
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I haut que l'on remonte dans les souvenirs historiques de la Gaule, on trouve, installés au foyer de ses habitants, l'amour des contes et la propension à la critique joyeuse. Nos ancêtres avaient, dès le temps de César, et bien auparavant sans doute, leurs Serées et leurs £"5craignes^ où les langues se déliaient, où l'on brocardait à qui mieux mieux, gaiement et à portes closes, où l'on contait les aventures des voisins, où l'on riait, sans se gêner, des déconvenues domestiques des hommes et des dieux. Si les contes sont nés des fabliaux, ces derniers sont fils, par, générations successives, des piquants récits échangés sous la feuillée des hautes forêts, dans les intermèdes des travaux et des grandes chasses.
On neut jamais chez nous, à aucune époque, ce respect absolu des traditions, ni cette admiration sans réserve du pontife et du prince, qui distinguaient les races au masque grave de l'Inde et de l'Egypte. Nos ancêtres, passionnés et mobiles, ont toujours aspiré au mieux; ils ont toujours conservé dans un coin de leur âme cette pointe de scepticisme intelligent, qui ne craint pas de retourner, sous toutes leurs faces, les grands personnages et les grands problèmes. En tout temps cette facilité d'examen dut amener, sur leurs lèvres, ce sourire de bon goût qui prépare les voies au progrès.
On ne se hasarderait guère, en supposant que les druides, si vénérables qu'ils nous apparaissent à travers les siècles, ne durent pas avoir la vie aussi douce sur le vieux sol gaulois que dans les profondes vallées de la Calédonie et dans les îles saintes qui séparent Albion de la verte Erin. La récolte du gui sacré avec la faucille d'or, au milieu des mystérieuses invocations, fut sans doute troublée de temps en temps, chez nous, par le sourire de quelque devancier de Rutebeuf et de Rabelais.
Plus tard, un nouveau courant intellectuel vint à soufHer sur les rives de la Seine et de la Loire; courant d'origine germanique, qui franchit le Rhin à la suite des guerriers Francs. Ce nouveau venu fit germer sur notre territoire la
semence héroïque à côté des vertes satires et des railleries décolletées. A l'entrée des Karls et des compagnons du grand empereur, les oreilles gauloises retentirent du récit des combats, de la glorification des hauts faits individuels, des terribles exploits de la lance et de l'épée. Les chansons de geste, les romans guerriers, les lais de bataille se prirent à rivaliser avec les fabliaux, les dits, les sirventes et les lais d'amour. Les féeries du Nord, les enchantements, les géants et les fées caractérisent cette invasion.
Cet afflux de poésie étrangère vint donner des modèles de gravité à notre vieille poésie. Dans son flegme germanique, elle prenait au grand sérieux les princes et les chefs de la féodalité, dont elle dorait les vices ; elle chantait les hommes triomphants et les choses bruyantes, gravement et sans se dérider. Le courant indigène refusa longtemps de se fondre avec ce compagnon austère; longtemps on put assister à ce phénomène de deux ondes variées de teinte et de saveur, qui , semblables à celles du Rhône et de la Saône à Lyon, se côtoyaient sans se pénétrer. La part plus spécialement germanique de nos souvenirs Uttéraires ne nous occupera que fort incidemment; seule, la tendance gauloise, sarcastique et rieuse, rentre complètement dans notre cadre. Nous voulons examiner nos ancêtres sous leur physionomie de frondeurs, d'amis
des nouveautés, de conteurs frisant le scandale; nous tenons à les montrer accueillant déjà avec une réserve narquoise les fronts les plus majestueux, et ne se tenant pas de décocher quelques flèches aux mystères les plus inviolables, aux plus merveilleux étonnements.
Ce que nous. cherchons dans leurs œuvres, ce sont les traces de leur vie intime et de leurs préférences sociales. Nous essayerons d'y découvrir la juste portée des institutions de leur temps, la taille véritable des héros dont l'histoire ne nous a transmis qu'un croquis vague, sur un fond trop rembruni ou trop complaisamment éclairé.
Si quelques érudits intelligents n'avaient eu le courage de marcher en dehors des sentiers battus; si, dès la fin du XVI* siècle, Estienne Pasquier et Claude Fauchet n'avaient eu la curiosité de nos vieux poètes ; si, plus près de nous, Barbazan , Legrand d'Aussy , Sainte - Palaye, Raynouard, n'avaient préparé, par leurs actives recherches, les résurrections modernes de ces parrains de Villon, d'Antoine de la Salle et de Bonaventure Des Pericrs, on croirait encore que la France n'a d'autre mérite, en ce genre, que celui d'avoir adroitement pillé les conteurs italiens. Aujourd'hui, le procès est vidé, les pièces sont sous nos yeux, authentiques, indéniables; aucune nation ne possède de types aussi anciens
de cette littérature familière, sémillante et sans rides, dont l'antiquité nous offre à peine quelques traces.
Nous n'insisterons pas davantage sur cette question de primauté; beaucoup d'historiettes populaires ont un fond commun sur lequel chacun est venu broder, suivant le génie de sa race et les mœurs de ses contemporains. Quand une nouvelle est attrayante, elle ne se perd pas ; les générations se la transmettent, à travers les âges, avec une singulière persistance.
On est étonné de rencontrer, dans la bouche de nos paysans, des contes en vogue au temps de Philippe-Auguste, et dans la voix de nos bergères, des lais d'amour, paroles et récitatif, à peine retouchés, qui viennent directement de nos ménestrels.
J'ai entendu conter par un vigneron fort peu érudit, la farce du Cuvier^ avec des variantes inédites, bien entendu. Ce conte, qui a passé par tant de plumes et de langues depuis Apulée, qui lui-même l'attribue aux Milésiens, a fait, vous le voyez, un beau chemin avant d'arriver seulement jusqu'au trouvère qui l'a rimé. On en peut dire autant de l'aventure attribuée par Flavius Josèphe au libertin Mundus, qui, sous la couverture du Dieu Anubis, abusa la pieuse crédulité de Pauline. Combien de masques sacrés remplacèrent celui du dieu égyptien, avant les nou,-
veaux visages que lui substituent Boccace et La Fontaine.
Ces folâtreries qui courent le monde depuis des siècles, sous différentes estampilles, ne peuvent nous donner, en passant, que la couleur du pays qui les a racontées à sa mode. C'est aux anecdotes plus spécialement originales, aux fabliaux à couleur historique, aux chants populaires de nos vieux siècles, que nous demanderons nos renseignements.
Ce travail est la première partie d'une étude historique, littéraire, anecdotique, qui embrassera successivement les conteurs de France et d'Italie. Avant de commencer la partie relative aux œuvres des jongleurs et trouvères, je ne comptais faire qu'une annexe à un livre déjà prêt; je ne m'attendais pas, je l'avoue, à rencontrer dans les contemporains des croisades une veine aussi riche, d'aussi nombreuses confidences sur les mœurs intimes du temps qui les a vu chanter. Je pensais moins encore trouver en eux autant de finesse d'esprit, de vivacité d'imagination, et d'aussi charmants détails de style. L'opinion pédantesque qui ne consent à voir autre chose dans ce vieux trésor littéraire qu'un pur attrait d'archaïsme, m'avait d'avance découragé.
Il me semblait cependant étrange que l'agitation des croisades, qui a si démesurément secoué
cette période du Moyen- Age; que ces pérégrinations guerrières qui ouvrirent à nos aïeux de si vastes échappées sur le monde, n'eussent eu aucune influence sur leur littérature, en leur renouvelant partout ailleurs l'air et l'horizon. C'eût été là un phénomène isolé dans l'histoire.
L'architecture et tous les arts qui s'y rattachent s'étaient épanouis à cette effervescence héroïque du monde chrétien. Les aspirations au renouvellement des dogmes avaient agité la pensée, formulées par de hardis lutteurs : Bérenger de Tours, Pierre de Brueys, Arrigo le Lombard, Abailard et ses ardents disciples, Arnaldo de Brescia et les comtes de Toulouse, qui protégèrent, jusqu'à leur propre ruine, les nouvelles explications des textes saints. Un moment échappés aux hallucinations de la force et de la foi, nos pères, cherchant à élargir fidéal et à diminuer le despotisme de Rome, avaient poussé aussi loin qu'il leur était possible le thème éternel des rénovations religieuses. De son côté, l'histoire avait repris ses nobles traditions dans les admirables chroniques de Villehardouin et de Joinville. Seule, la poésie aurait continué à être inculte et barbare ; cela paraissait invraisemblable. Je m'aperçus avec bonheur qu'il n'en était rien.
Cette heureuse surprise a changé en un volume ce qui devait s'écrire en vingt feuillets. Le
prologue de mes conteurs de France et d'Italie est devenu un livre complet; les pages se sont multipliées d'elles-mêmes, parceque la mine s'est montrée abondante et riche au-delà de mes prévisions.
Je me suis laissé entraîner d'autant plus volontiers, que les fabliaux n'ont pas simplement défrayé les curiosités et charmé les loisirs des peuples de la France; grâce ù la vulgarisation rapide de la langue française, ces gracieuses compositions ont répandu partout un parfum de poésie, un éclair de gaieté, dans ces sombres siècles où tant de sceaux étaient mis sur les lèvres et sur les cœurs.
Dès la fin du XII« siècle, la langue française romane, que l'orthographe sépare presque seule de la langue française d'aujourd'hui, était, au dire de Brunetto Latini, « la parleure la plus délitable et commune à toute gent. » Les œuvres de nos ménestrels faisaient le tour du monde connu; elles passaient les Alpes et le Rhin, descendaient en Asie-Mineure, et dans l'empire d'Orient, à la suite des croisés; elles se chantaient ou fablo'ioient en Angleterre, où le français se parlait couramment depuis l'invasion de Guillaume de Normandie.
Les témoignages de la présence et du succès des trouvères au-delà des frontières de France surabondent. Le roman de Guillaume de Dole
nous donne les noms de plusieurs des plus célèbres, entre autres Renault de Sabueil et la gracieuse Doëte de Troyes, qui charmaient la cour d'Allemagne sous l'empereur Conrad, fils de Frédéric II. C'est à un ménestrel français, devenu son commensal et son ami, bien avant son départ pour la Palestine, que Richard Cœur de Lion dut sa délivrance, en 1194, comme le relate la naïve chronique de Jehan Raveneau, reHgieux de Saint-Wandrille. Une preuve assez originale de leur affluence en Italie est l'ordonnance faite, en 1228, par les officiers municipaux de Bologne, pour interdire aux trouvères français de stationner sur les places de la cité universitaire. L'intolérant gonfalonier, en exercice, avait peut-être remarqué que leurs chants et leurs récits donnaient de trop vives distractions aux écoliers de la grande cité universitaire.
Claude Fauchet croit avoir découvert un témoignage plus ancien de l'irradiation des trouvères, dont les exploits poétiques remonteraient ainsi au règne du roi Robert; il le tire d'un passage du Miroir historial de Vincent de Beauvais, où il est dit que Henri II d'Allemagne, dont le règne ouvre le Xle siècle, éloigna les jongleurs, joculatores, de la cour impériale, à cause des grands profits qu'ils y faisaient. Mais ce dernier point n'a rien de sûr; on ne trouve de traces
certaines de ces derniers, chantant et composant en langue romane, que vers le règne de Louis le Jeune, père de Philippe-Auguste, époque où les arts et la poésie commencèrent à sortir de leur longue léthargie.
Si le XI*' siècle est compris dans cette étude, ce n'est qu'en qualité de seuil et de vestibule, où commencèrent à se dessiner les mœurs et les arts des deux suivants; on peut aussi y admettre le commencement du XIV», jusqu'aux sanglantes rivalités de la France et de l'Angleterre, dans lesquelles la gaieté française s'abîma pendant près de deux cents ans.
Ainsi, dès cette époque reculée, l'esprit français jouissait d'une incontestable popularité. Les fantaisies de notre littérature se répandaient au loin, recherchées et acclamées absolument comme aujourd'hui. Dans ces courses à travers les peuples, nos premières oeuvres ont laissé des semences qui fleurirent, plus tard, sous forme de traductions et d'imitations. Chose vraiment inconcevable, le souvenir de ces premiers rayons de gloire littéraire s'était à ce point perdu que longtemps on accepta chez nous, comme fruits du génie de nos voisîns, les chansons de geste, les romans de chevalerie, les lais, les contes, tout ce qui, sorti jadis de la vieille France, nous revenait traduit et imité.
Les recherches modernes ont enfin permis de
reconnaître notre héritage. En gaie science, comme en beaucoup d'autres conquêtes intellectuelles, les Français ont été les initiateurs de la civilisation moderne, au milieu de cet interminable Moyen-Age si lamentable et si sanglant. Aux croisades de l'esprit mieux encore qja'aux croisades de la foi, on peut répéter avec Torquato Tasso, décrivant la revue solennelle passée devant Jérusalem par Godefroy de Bouillon : « Prima i Franchi mostrarsi. »
Nous pouvons difficilement nous rendre compte de l'immense popularité de ces poètes errants; le succès de nos chansonniers peut seul nous donner une idée de la faveur dont ils jouissaient auprès de toutes les classes de la population. Les sujets choisis par eux étaient à la portée de tous. Un certain niveau de sans-gêne, d'ignorance et de naïveté leur permettait de parler à tous le même langage et la même poésie. L'idiome de ce temps-là s'est raffiné dans nos villes; mais dans nos campagnes, celles de l'Est et du Nord en particulier, la par leur e des \ieux siècles s'est conservée jusqu'à nous.
Dans certaines de nos provinces, ûvo/r mestier signifie encore avoir besoin, voire est toujours une particule interrogative; le ramon est resté le nom du balai; mow/? s'emploie volontiers pour beaucoup, mie pour pas, o pour avec, anuit pour aujourd'hui, tretous pour tous; mais que est
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l'équivalent de poun'u que. Le pluriel remplace avec agrément le singulier : chevaux équivaut à cheval, généraux à général, brutaux à brutal. Le gentil sauveur du roi Richard s'y appellerait encore Blondiaux et non Blondel comme dans l'opéra-comique de Grétry. Les verbes se conjuguent à peu près de la même façon qu'autrefois dans la bouche de nos villageois, et les voyelles continuent à avoir pour eux des intonations indéterminées. Seulement, il faut se hâter de le constater, les chemins de fer et les institutions primaires vont bientôt changer tout cela, et faire disparaître ces derniers vestiges de la langue du passé.
Je ne doute pas que, si les ménestrels revenaient au milieu de nos paysans, ces derniers ne les comprissent mieux que ne sauraient le faire beaucoup de nos érudits. Cette conviction m'enhardira à faire des citations sans prendre la peine de les traduire. A part quelques expressions trop vieilles, qui seront traduites entre guillemets, à côté du texte, je compte sur l'intelligence et la sagacité du lecteur pour s'en tirer convenablement.
Quant à la verdeur des expressions, rappelonsnous que ces défauts n'effarouchaient pas plus les contemporains de nos poètes que la nudité des femmes bronzées du Nil supérieur n'effarouche les Nubiens. Philippe-Auguste avait au-
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près de lui des trouvères en office régulier; il honorait d'une estime particulière le ménestrel Hélinand. « A son mangier, dit Alexandre de Paris, il estoit seul à table et toujours y estoient son médecin et de ses gens et valets de chambre honnestes qui parloient de joyeusetez où il prenoit plaisir.» Le roi Louis VIII se laissait dédier avec une sorte d'orgueil, une traduction du trèscurieux Roman des Sept Sages, duquel Boccace a emprunté plusieurs bons contes.
Herbers défîne ici son livre Au bon roi Loeys, le livre Cui Diex doint honor en sa vie.
Le jongleur Guillebert de Berneville fut le grand ami de Henri de Brabant, père de la seconde femme de Philippe III; ce duc ne dédaigna pas de composer une chanson en son honneur.
Saint Louis ne fut lui-même pas toujours si rigide qu'il ne se plût à écouter les fableurs, même quand leur témérité dévoilait les vices des clercs si opulents et si peu réguliers de cette époque. Jusqu'au temps du roi Charles V, les conteurs eurent la charge d'égayer la cour de nos princes : « Pendant le dîner de la reine sa femme, dit Choisy, il y avait un prud'homme qui faisait des contes. »
Ces récits épicés, ces vertes railleries étaient, on le voit, du goût des hommes puissants aussi bien que du menu peuple. Les seigneurs, les chevaliers, les abbés des grasses abbayes en faisaient leurs délices. S'ils recueillaient par ci par là des traits à leur adresse, ils les renvoyaient charitablement à leurs voisins, et ne s'en préoccupaient que pour en rire. S'il en eût été autrement, si les trouvères n'avaient pas joui de hautes protections, auraient-ils autant pullulé? Leurs œuvres, timidement murmurées dans quelques coins, seraient-elles parvenues jusqu'à nous? Il se trouva heureusement de bons moines pour copier les fabliaux dans le secret des monastères, et de braves seigneurs pour acheter, au poids de l'or, ces manuscrits qu'ils plaçaient dans leurs coffres à côté de leurs joyaux.
Si l'on en croit les chroniqueurs, il arrivait de temps en temps qu'un auditeur, blasonné ou mîtré, se reconnaissant sous le masque imaginaire, interrompait brutalement le chanteur au milieu de son récit. Le pauvre diable qui psalmodiait les déboires conjugaux d'un châtelain parti pour la Terre-Sainte, les excès d'un seigneur de grand fief, ou les félonies d'un chevalier errant, voyait tout-ù-coup se lever sur sa tête le gantelet de fer d'un confrère de Robert le Diable, surprenant sa propre histoire sur les lèvres de Raimbaud. Mais cela était rare ; la leçon
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aussi violemment interrompue n'en portait pas moins coup, répétée d'écho en écho par les bourgs, les villes et les châteaux.
Pour mener cette tâche à bonne fin, j'ai consciencieusement puisé à toutes les sources ; j'ai tenu ouvertes auprès de moi toutes les rééditions des fabliaux; j'ai feuilleté avec soin les livres qui y ont rapport; et, chaque fois que les assertions des trouvères m'ont semblé peu vraisemblables, je les ai contrôlées par les récits des chroniqueurs contemporains.
Antony MÉRAY.