CHAPITRE 1er
UAND on parcourt les fabliaux, on se sent transporté dans un monde singulièrement original, auquel l'étude de l'antiquité ne nous avait nullement préparés, et que les poètes des siècles suivants ne nous rappelleront que de loin. On ne se trouve guère disposé à regretter le manque d'érudition classique de cette littérature charmante. Nous aurait-elle aussi libéralement ouvert les portes et les fenêtres de ces mystérieux intérieurs gothiques, si ses auteurs avaient pu nous ressasser les faits et gestes des Grecs et des Romains?
Ces mœurs étranges, qui nous apparaissaient vaguement dans les grisailles du Moyen-Age, à
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travers les mailles serrées du fanatisme monacal et les despotiques fantaisies des seigneurs féodaux; ces détails de la vie familière, que nous voilaient la poussière des champs de bataille et les nuages d'encens s'exhalant des in nombrables sanctuaires, se sont révélés à nos recherches dans les savoureuses indiscrétions des Trouvères et des Ménestrels. Leur grand mérite est d'être, plus que ne le furent jamais nos autres poètes, les hommes de leur pays et de leur temps.
Quand on se promène, à leur suite, dans les siècles oia ils ont rimé et chanté, l'Europe du temps des Croisades, la France surtout, nous apparaît comme une réunion humaine à part, tout-à-fait à part. L'effroyable terreur apocalyptique de l'an mille, prophétiquement assigné à la destruction de la terre, semble avoir enlevé de toutes les têtes le souvenir des premiers efforts de l'humanité; la tradition antique est rompue, et l'on dirait qu'un déluge a forcé les survivants à refaire à nouveau les rouages de la vie sociale. A part quelques traces de la cité romaine, quelques garanties municipales, toujours contestées, tout est changé, tout est refondu.
Trois classes d'hommes bien distinctes, vivent côte-à-côte, aussi séparées de coutumes et de droits privilégiés que les castes de l'Inde : les seigneurs, les vilains et les clercs.
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Les premiers, hommes de sang bleu, chevaliers et gens de proie, perchent sur les hauteurs, dans des rochers peu accessibles, dont les abords sont surveillés par des Guètes, placées au sommet des tours et pourvues de cors pour sonner l'alarme. Ils dominent le reste de la population, dans leurs châteaux à créneaux et mâchicoulis, dont les longues et profondes fenêtres alternent avec les archières aux lignes noires, toujours prêtes à donner passage aux projectiles à l'adresse du visiteur suspect et du passant. Les adultes de cette noble caste ne descendent de ces lourdes forteresses que brodés d'écaillés d'acier, vêtus de tissus à mailles de fer, la lance au pied ou le faucon au poing.
Tout ce que leur œil embrasse du haut de ces robustes manoirs : terres, champs, forêts, lacs et rivières, collines et vallées, tout est à eux; ils y fourragent à leur guise et y moissonnent sans semer. La seule récolte qu'ils daignent faire euxmêmes est celle du gibier, de la bête rousse et de la bête fauve, dont la vie est sacrée pour tout autre que pour eux et leurs chiens.
Au-dessous de ces citadelles seigneuriales, inexpugnables, même aux gens d'armes du seigneur roi, les serfs, rivés à la terre, essaient de vivre, entassés dans des huttes de chaume qu'entourent des haies épineuses, destinées à les défendre de l'approche des bêtes de proie, qui
pullulent et vaguent affamées, la nuit. Selon cette mélancolique description de Gautier de Coinsi, le pauvre vilain était loin d'avoir ses aises :
En une povre maisoncte
Close de pieus et de sauciaux,
Com une viel sous à pourciaux,
Maint jour avoit pesant et triste ;
Pou pain (peu de pain) souvent et mal giste
En sa maison close de coif {haie),
Avoit souvent et faim et soif.
Ils étaient là sous l'œil du maître, sous la verge de ses sénéchaux et baillis, travaillant au milieu des humiliations et des rapines, comptant avec le seigneur, avec le prêtre, avec la dent des bêtes de chasse, luttant jour et nuit contre la misère, à la merci de toutes les fantaisies de la force, de toutes les hallucinations de la foi.
Quelques villes, soigneusement cerclées de hautes murailles, que dominaient les tours du suzerain, les beffrois de la commune et les flèches des moustiers, donnent un asile un peu plus sûr aux manants de la bourgeoisie, aux clercs séculiers, aux argentiers, aux gens de justice et aux corporations des métiers. Lu, fespacc est sobrement ménagé; les maisons s'écrasent les unes sur les autres dans des ruelles obscures, où l'air circule à peine, et que la peste visite souvent.
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Ces manoirs urbains ne présentent à l'œil qu'un pignon étroit et massif, un coin timide, à toit surplombant comme un capuchon de moine, à porte basse, verrouillée, bardée de fer du haut en bas.
La défiance est en permanence dans ces cités; on le sent. Les maisons s'effacent comme pour éviter un coup d'épée. Au lieu de l'ample façade de nos constructions modernes, si largement étalées au soleil et au grand air, on n'aperçoit que des murs soupçonneux, où, par de rares ouvertures fortement grillagées de pierre et de fer, treillissées de lamelles de plomb qui enchâssent de petits carreaux de verre noirâtre ou de vélin huilé, la lumière n'entre que masquée et par accident.
Au milieu des sombres îlots que forment les maisons des villes, où les manants de la bourgeoisie se dissimulent; à côté des chaumières cachées dans les hautes coifs d'épine, où sont confinés les vilains des campagnes, on voit s'étaler, à coudées franches, les couvents et les moustiers. Les édifices monastiques, aux murailles immenses, aux cloîtres à arcades, demi-cimetières, demi-préaux, n'ont pas encore revêtu l'aspect opulent, presque joyeux, des abbayes du temps où nos rois les donneront en bénéfice à leurs favoris ; ce ne sont pas encore des demeures de plaisance ni des asiles d'oisiveté, exclusivement
du moins. Aux XI« et XI I« siècles, les âmes repenties, les désolées, celles que navraient les terribles désordres de la féodalité étaient plus nombreuses dans les couvents que les innocents qui acceptaient le froc par profession, ou ceux que le calcul et la force y muraient contre leur gré.
Cependant le mot d'ordre était déjà donné de courir sus aux richesses, per fas et ne/as ; et comme cette vie de rêve et de far niente mystique, passée dans l'abondance, disposait les pieux reclus aux appétits mondains, il se nouait parfois d'étranges drames, derrière ces noires clôtures. Nous le verrons par les diatribes de Rutebeuf, de Jehan de Condé et de leurs confrères, les moines étaient déjà fort compromis dans l'estime populaire, bien que les auteurs des fabliaux ne les prissent pas aussi souvent pour héros de leurs scabreuses histoires, que le firent, plus tard, les conteurs de France et d'Italie.
Les cloîtres d'alors étaient assez bien fermés; leurs hôtes ne couraient pas encore les champs aussi hardiment que cela devait leur arriver par la suite. Ils ne se multipliaient pas encore en aussi grand nombre, pour venir confisquer le service des prêtres de l'ordinaire, pour vendre indulgences et absolutions, pour quêter des messes ù dire et des carêmes à prêcher.
Tandis qu'au village et à la ville on traînait le
SOC, on taillait la vigne, on forgeait l'écu et le haubert, on préparait les fourrures, fort en usage à cette époque; pendant qu'on façonnait les robes, les bliaux, les pelissons et les surcots, qu'on taillait le bois pour fabriquer tables, chaires et bahuts, que l'on tissait l'or des manteaux et des joyaux; pendant que les travailleurs des cités et des campagnes faisaient tous les travaux utiles à la vie, on était tout autrement occupé dans les demeures des deux castes supérieures de cette curieuse société.
Au château, l'on discutait les expéditions prochaines ou lointaines, on préparait la guerre civile et les coups de main, on tenait plaids et conseils, on nouait des ligues turbulentes et des projets héroïques, on se disposait aux pasd'armes et aux tournois; on se liait par des vœux téméraires de pèlerinages armés, de redressements de torts par la force, de croisades contre les Sarrazins d'Espagne ou d'Orient. A tous ces beaux projets se mêlaient invariablement l'amour et le désir de se hausser dans le cœur des dames.
Le vœu du héroyi fait à la cour du roi d'Angleterre, à la sollicitation du prince rebelle Robert d'Artois, désireux de se venger de la France, est un type de ces ligues extravagantes qui se tramaient en un clin d'œil, par acclamation, au milieu d'un repas ou d'une fête, entre
ces nobles oisifs, avides de changement, de désordre et de bruit.
Suffort, l'un des barons anglais, entraîné par l'enthousiasme de ce vœu, accompli aux accords de deux ménestricrs jouant de la viele et de deux puceles qui les accompagnaient de la voix, ajoute à la folie principale cette fanfaronnade caractéristique : « Si le roi Edouard me conduit sur les terres du roi de France, je pousserai jusqu'en Bohême, à la rencontre du fils de l'empereur :
Et si mon cors rencontre, par Dieu! jà n'i faudra
Qu'il n'ait bataille à moi, mon cors désiré l'a,
Ou de glaive ou d'espée, si qu'il le sentira,
Si que il proprement à terre versera,
Et j'arai son keval {cheval); ne sais s'il me (/e)donra.
Or aviegne qu'aviegne, tout ainsi en sera ! »
Ce trait peint à merveille la turbulence effrénée de ces superbes barbares, dont l'idéal est tout entier dans Une branche d'armes, cette forfanterie merveilleuse et terrible qui commence ainsi :
Qui est li gcntis bachclers
Qui d'espée fu engendrez
Et parmi li hiaumc alciiez {allaités)
Et dcdens son escu berciez
Et de char de lyon nouriz
Et au grant tonnoirre endormis;'....
Et qui fet de son poing macue, Qui cheval et chevalier rue Jus à terre, comme foudre .'....
Les dames châtelaines ne se montraient guère moins rudes et aventureuses que ces terribles faiseurs de vœux, leurs fils et leurs maris. La part que prit à ce vœu du héron la reine Phelipe en est une effrayante preuve. Quand l'oiseau fut placé devant elle, la femme d'Edouard III, qui était grosse d'enfant, jura par le Dieu « qui nasqui de la Vierge et qui morut en crois » qu'elle ne souffrirait son fruit issir de son corps, que si le roi la conduit sur le continent « au pats par delà. » Plutôt que d'y faillir, ajoute-t-elle :
D'un grant coutel d'achier li miens cors s'occira Sera m'ame {mon âr.ie) perdue et H fruit périra!
Edouard fut si épouvanté de ce cruel serment, dans lequel était engagé le salut de sa lignée et celui de sa femme, en ce monde et dans l'autre, qu'il appareilla au premier jour, et débarqua à Anvers. Là, Phelipe accomplit son serment en accouchant, au-delà de la Manche, d'un fils qui fut nommé le lion d'Anvers.
Plusieurs de ces nobles dames avaient, à l'exemple de la comtesse de Montfort, « un cœur de lion et im glaive moult ràide dont fièrement
èle se combatoit. » Dans le fabliau des trois chevaliers et del canise, une châtelaine promet de donner son amour à celui de ses trois poursuivants qui s'exposera aux morsures du bois et de l'acier, dans un tournoi, vêtu simplement d'une chemise à elle, qu'elle fait offrir successivement à chacun d'eux par son écuyer. L'un des trois soupirants accepte, et est rapporté à la cruelle amante, moitié mort, mais brûlant d'amour, sous le lin sanglant qui adhère aux effroyables entailles des lances et des épées. Assurément, ce chevalier avait bien mérité ce qu'il obtint :
Dous regards, dous sourire,
Et baisiers qui n'est pas le pire.
Le plus étonnant est que, pour faire honneur à cet extravagant héroïque, la belle sauvage osa vêtir à son tour la chemise ensanglantée pardessus ses habits, et servir à table, en ce lugubre costume, les conviés du tournoi, qui ne s'en étonnèrent pas outre mesure.
Dans les couvents, sous la douteuse lumière des verrières historiées, les pieux reclus rêvaient d'effrayantes hallucinations, de combats d'anges et de diables se disputant, sans trêve, à qui emporterait les âmes affolées des pauvres humains. Ils cherchaient fiévreusement les moyens d'é-
chapper aux chaudières éternelles, d'apaiser les ressentiments implacables d'un Dieu aussi vindicatif, aussi jaloux, aussi colère que les princes et leurs hommes d'armes. Ces pâles cloîtrés cherchaient un sens prophétique aux moindres phrases des textes sacrés, chantaient, soir et matin, les sombres poésies du roi David, et remplissaient des sommes in-folio de fantaisies bizarres et de superstitieuses interprétations.
Ces occupations mystiques, dès cette époque déjà, étaient interrompues par le tintement de l'or, qui, sous prétexte du rachat des âmes, entrait par le guichet du parloir. Les verroux glissaient sur leurs gonds pour laisser passer les hautes gerbes, les guirlandes de volailles et le gibier. Les grands biens des monastères, qui ne s'employaient plus qu'exceptionnellement à soulager les pauvres, à héberger les pèlerins, étaient déjà un ferment actif aux passions comprimées dans le cœur de ces vigoureux céHbataires. On entendait déjà parler de folles explosions de sensualité et de tendresse mondaine dans les couvents de l'un et de l'autre sexe.
Si des désordres inévitables agitaient les cloîtres, cela se passait généralement à huis-clos; la famille n'en était pas aussi troublée qu'elle le fut plus tard, lorsque les ordres de toute robe se mirent à se répandre au dehors. Les clercs dont il est question dans les aventures des fa-
bliaux sont principalement des prêtres de l'ordinaire, des doyens, chapelains ou provoires, comme on appelait les curés de ce temps. A de rares exceptions près, les moines ne sont pas encore les héros favoris des indiscrets conteurs, comme ils le devinrent aux siècles de Louis XI et de François I^''.
Quand les Trouvères parlent de grands chemins et de routes, c'est, la plupart du temps, des sentiers qu'il faut entendre. Les voies romaines, si larges et si bien chaussées, avaient disparu; les chênes, les bouleaux et les hêtres avaient repris l'espace que les légions de César avaient enlevé à la forêt. Les nouvelles voies étaient étroites, tortueuses, favorables aux surprises et aux coups de mains. Le héros du provoire qui mengea les mures, pouvait ii son aise choisir le fourré épineux où il devait tomber meurtri; Absalon, fuyant au galop et sans salade, y eut trouvé assez de branches basses pour s'y pendre par les cheveux. Il y avait souvent juste assez d'espace pour laisser trotter le palefroy de l'homme d'armes, la haquenée blanche de la châtelaine et le courtaut du marchand forain.
Gardées à tous les coudes, ces routes sinueuses étaient fréquemment interrompues par des barrières à péages, surveillées par des tours crénelées, où le seigneur du lieu exigeait un tribut, infestées de rebelles et de chevaliers d'une
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loyauté douteuse, de bêtes affamées et de bandits.
Dès que le soleil se couchait, voyageurs et pèlerins cherchaient un gîte pour éviter les embûches nocturnes et les vilaines apparitions; car le diable, lui aussi, faisait des siennes ; sous mille formes bizarres, il venait ajouter aux épouvante ments du pauvre hère surpris par les ténèbres de la nuit. Pour échapper aux mille prunelles qui, à l'heure du vespre, s'allumaient dans l'ombre, il fallait se hâter de chercher un gîte. Mais les hôtelleries étaient à peu près inconnues ; à leur défaut on allait frapper à la porte du prêtre ou à celle des couvents, dont la plupart avaient accepté, dans leur charte de fondation, la charge d'héberger les voyageurs. On demandait aussi, à de simples particuliers, une hospitalité, dont le minimum était une botte de paille dans une étable et quelques bribes du repas du maître, comme on le voit dans VErmite que l'ange conduit.
Les gens qui restaient au logis n'oubliaient jamais le pauvre voyageur dans leurs prières. On avait entendu conter à la veillée tant et de si tragiques aventures sur ceux qui se trouvaient errants la nuit par les sentiers, que personne n'osait se mettre en route, sans avoir fait ses dernières dispositions, sans s'être mis sous la protection de quelque confrère du célèbre saint
Julien. Si le gîte du soir se trouvait bon, on en était indubitablement redevable à ces intercessions puissantes.
Dans le fabliau de Gombert, par Jehan de Boves, prototype du Berceau de La Fontaine, les deux clercs fortunés sont dits avoir logé ù l'hôtel Saint-Martin. Dans celui de Boivin de Provins, rimé par Courtois d'Arras, les filles qui veulent endormir leur proie à force de bon vin et de caresses, pour le rober à leur aise, lui disent :
Par saint Pierre le bon apostre L'ostel aurez saint Julien.
Les joies de ces providentielles auberges valaient la peine qu'on se mît en règle avec ces grands intercesseurs; selon le dire de nos bons jongleurs, l'elfet de cette pieuse précaution était immanquable :
Tu as dite Ja patcnostre Saint Julien, à cest matin, Soit en romans, soit en latin.
Or tu seras bien ostclc.
C'est dans ce champ-clos du Moyen-Age, où les bons lots étaient si rares, où chaque rang se trouvait si sévèrement étiqueté, où il était si
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dangereux aux pauvres gens de laisser passer de trop longues oreilles, que Rutebeuf, Adam de la Halle, Jehan de Boves, Audefroy le Bâtard, Baudouin et Jehan de Condé, Eustache d'Amiens, Marie de France, Doëte de Troyes et tant d'autres trouvères et trouvèresses, si gais, si libres dans leurs allures, rimaient et chantaient avec entrain et bonhomie. Si leurs charmantes productions n'étaient là pour attester que l'esprit gaulois surnageait au-dessus des mille servitudes qui s'efforçaient de le noyer, on refuserait assurément de croire que l'on ait pu rire et critiquer en ce temps-là.
Qu'on ne s'y trompe pas cependant; malgré leurs superstitions, les siècles de Philippe-Auguste et de saint Louis étaient une époque de renaissance. Les arts y florissaient délicats et marqués au coin du bon goût; les admirables monuments parvenus jusqu'à nous, dont chaque pierre était taillée ou peinte, où chaque fragment de vitrail était un chef-d'œuvre d'harmonie, sont bien faits pour nous plonger dans i'étonnement. Des joyaux d'architecture aussi achevés que l'est la Sainte-Chapelle de Paris ne naissent pas en pleine barbarie. Ces merveilles forment, avec les grandes pages historiques des Villehardouin et des Joinville, le côté grave du génie des contemporains des croisades; c'est la part incontestée de la gloire de notre vieille
France qui rayonnait déjà vaillamment sur le monde, à l'époque où la barbarie étreignait encore la meilleure part de l'Europe.
Ce qui doit nous frapper plus particulièrement dans le genre de gloire plus modeste des fabliaux, c'est le côte obstinément railleur du génie national; c'est cette liberté d'examen incompressible, cette propension à un scepticisme de bon aloi, qualités si nettement accentuées déjà dans les œuvres des Trouvères, qui accompagnèrent les sévères merveilles de l'art chrétien. Les éclats de rire, dont nous recueillons les échos, préludaient aux franches attaques de nos libres penseurs des derniers siècles.
Les gros appétits des races dominantes commençaient à étonner Tesprit narquois des bonnes gens; les abus des justiciers avaient rencontré leurs premiers frondeurs; les railleries, adressées à la paresse et ù la rapacité des gens d'église, faisaient déjà pressentir les vigoureuses satires de Vlsle Sonnante et du cinquième livre de Pantagruel.