‹ La vie aux galères, seuvenirs d'un prisonnier, d'après les documents d'archives et les mémoires;Chapitre 2 sur 9 · DEVISE A LA GLOIRE DU ROI · texte numérisé non relu

DEVISE A LA GLOIRE DU ROI

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Estampe publiée en 1685.

(Bibliothèque Nationale. Estampes.)

lO LA VIE AUX GALERES

vait alors à Jean Festus van Beugel et à Judith du Peyron, sa femme^ nièce de ce Jacques du Peyron qui, par son testament du 9 février 1113, avait légué à son parent Jean Marteilhe sur les galères la somme de 500 florins (1). « Ayant plu à Dieu de retirer à soi ma très honorée mère, étant décédée à Bergerac le mois dernier. Je ne veux pas manquer de me rendre au devoir de vous participer mon affliction. J'ose me flatter que vous et Madame votre épouse aurez la bonté d'y prendre part. Dieu veuille par sa grâce vous conserver longues années et prospérité. Qu il vous accorde, et à votre famille, et à tous ceux qui vous sont chers, ses précieuses faveurs dans ce monde et la gloire éternelle après la mort (2). »

Les extraits des Mémoires d'un protestant ont été choisis parmi les pages les plus intéressantes et les plus représçritatives de cet ouvrage. Il ne faut pas oublier en les lisant qu'elles sont l'œuvre d'un opposant, honnête homme et convaincu à coup sûr, mais qui pouvait moins qu'un autre échapper à ce que l'on appelait « l'esprit des Français Réfugiés ». Révoltés contre l'œuvre d'unité nationale, lésés dans leurs intérêts et dans leur liberté personnelle, ils étaient trop hostiles à Louis XIV et à ses idées de gouvernement pour nous fournir autre chose qu'un témoignage et que l exposé du point de vue des adversaires de l Absolutisme.

Sous ce rapport, les Mémoires de Jean Marteilhe méritent d'être lus et médités.

{l) Bulletin de la Commission pour l'histoire des Églises wallonnes, I, 241, art. du baron van Beugel Douglas.

(2) Bulletin de la Commission pour l'histoire des Églises wallonnes, l, 240 *

= lia Vie = aux Qalères

Une condamnation aux galères.

|e suis né à Bergerac, en Vannée 1684, de parents ' bourgeois et marchands, qui, par la grâce de Dieu, ont toujours vécu et constamment persisté jusqu'à la mort dans les sentiments de la ....,,, véritable religion réformée. En 1699, le duc de La Force (i), qui témoignait, du moins extérieurement, n'être aucunement dans les sentiments de ses illustres ancêtres par rapport à la religion réformée (2), sollicita, à l'instigation des jésuites, la permission d'aller dans ses terres du Périgord, qui sont grandes et considérables, pour convertir les huguenots. Il flattait trop en cela les vues et les principes de la Cour pour ne pas obtenir un si honorable et si digne emploi. Il partit, en effet, de Paris accompagné de quatre jésuites, de quelques gardes et de ses domestiques. Arrivé à son château de La Force, distant d'une lieue de Bergerac, il commença à exercer des

(1) Henri-Jacques Nompar de Caumont, dur de La Force, conTerti au catholicisme à l'âge de treize ans par les soins des Jésuites. Le Bulletin de la Société d'histoire du protestantisme français a publié une lettre de lui au garde des sceaux Pontchartrain, proposant de frapper les récalcitrants d'une amende et d envoyer chez eux des cavaliers en garnison (VIII, 144).

(2) Jacques Nompar de Caumont La Force (1558-1652). échappé au massacre >le la Saint-Barthélémy, maréchal de France sous Henri IV et Louis XIII, était un de ses aïeux. Son père ne se convertit au catholicisme qu'après un long emprisonnement.

cruautés inouïes contre ses vassaux de la religion, envoyant chaque jour enlever des paysans de tout sexe et de tout âge et leur faisant souffrir, en sa présence et sans autre forme de procès, les tourments les plus affreux, portés contre quelques-uns jusqu'à la mort, pour les obliger, sans autre connaissance de cause que sa volonté, d'abjurer surle-champ leur religion. Il contraignit donc tous ces pauvres malheureux à faire les serments les plus affreux de rester inviolablement à la religion romaine. Pour témoigner la joie et la satisfaction qu'il ressentait de ses heureux succès, il fit faire des réjouissances publiques au bourg de Laforce, où est situé son château, et allumer un feu de joie d'une magnifique bibliothèque composée de livres pieux de la religion réformée, que ses ancêtres avaient soigneusement recueillis (i). Il en usa de la même manière à Tonneins, en Gascogne, fort fâché sans doute que ses ordres eussent resserré son zèle dans les terres de sa domination. La ville de Bergerac, pour cette fois, fut exempte de la persécution, ainsi que plusieurs villes des environs.

Le duc de La Force, fier des belles conversions qu'il avait faites, en fut rendre compte à la Cour (2). Il obtint de revenir en Périgord en l'année 1700, pour convertir par une dragonnade impitoyable les huguenots des villes royales de cette province. Il vint donc à Bergerac où il établit son domicile, accompagné de ses quatre mêmes jésuites et d'un régiment de dragons, dont la mission

(1) Voir Relation et dessein du feu d'artifice fait à la Force le 21 décembre 1699 par la Justice et le peuple du duché nouvellement réunis à la religion catholique, apostolique et romaine, après une mission de trois mois et à l'ouverture d'une autre mission solennelle. A Rouen, chez Guillaume Machuel. On y lit : « Au travers de l'arc de triomphe, on découvre un bûcher sur lequel on sacrifie à la religion plusieurs livres hérétiques trouvés en partie dans la bibliothèque du château de La Force et portés en partie par le zèle de plusieurs particuliers qui ont voulu entrer en participation de l'holocauste. »

(2) « Sa Majesté, lui écrivait Seignelay, est très contente de votre conduite, de l'application que vous prenez à l'instruction de vos vassaux et des bons exemples qu'ils reçoivent de vous b (23 octobre 1699).

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cruelle, chez les bourgeois où ils furent mis à discrétion, fit bien plus de nouveaux convertis que les exhortations des jésuites. On mit chez mon père vingt-deux de ces exécrables dragons et je ne sais par quelle politique le duc le fit conduire en prison à Périgueux. On se saisit de deux de mes frères et de ma sœur, qui n'étaient que des enfants, et on les mit dans un couvent. J'eus le bonheur de me sauver de la maison, si bien que ma pauvre mère se vit seule au milieu de ces vingt-deux misérables, qui lui firent souffrir des tourments horribles et après avoir consommé et détruit tout ce qu'il y avait dans la maison, ne laissant que les quatre murailles, ils traînèrent ma désolée mère chez le duc, qui la contraignit, par les traitements indignes qu'il lui fit, accompagnés d'horribles menaces, de signer son formulaire. Cette pauvre femme, pleurant et protestant contre ce qu'on lui faisait faire, voulut encore que sa main accompagnât les protestations de sa bouche, car, le duc lui ayant présenté le formulaire d'abjuration pour le signer, elle y écrivit son nom, au bas duquel elle ajouta ces mots : La force me le fait faire, faisant sans doute allusion au nom du duc (i). On la voulut contraindre d'effacer ces mots, mais elle n'en voulut constamment rien faire et un des jésuites prit la peine de les effacer.

Cependant, je m'étais échappé de la maison, avant que les dragons y entrassent. J'avais seize ans accomplis pour lors (octobre 1700); ce n'est pas un âge à avoir beaucoup d'expérience pour se tirer d'affaire, surtout d'un si mauvais pas. Comment échapper à la vigilance des dragons dont la ville et les avenues étaient remplies pour empêcher qu'on ne s'enfuit? J'eus néanmoins le bonheur de sortir de nuit sans être aperçu avec un de mes amis, Daniel Le Gras, et, ayant marché toute la nuit dans les bois, nous nous trouvâmes le lendemain matin à Mussidan, à quatre lieues

(1) Lié avec Lavv, le duc de La Force favorisa l'établissement du système. Lors de la débâcle, il chercha à réaliser ses actions et accapara tant de marchandises qu'il fut poursuivi devant le Parlement. L arrêt du 12 juillet 1721 flétrit sa conduite et les caricaturistes le poursuivirent de leurs lardons.

de Bergerac. Là, nous résolûmes, quelques périls qu'il y eût, de poursuivre notre voyage jusqu'en Hollande. Après cette résolution, nous implorâmes le secours et la miséricorde de Dieu, et nous nous mîmes gaiement en chemin sur la route de Paris. Nous consultâmes notre bourse qui n'était pas trop bien fournie : environ dix pistoles en faisaient le capital. Nous formâmes un plan d'économie pour ménager notre peu d'argent, en ne logeant tous les jours que dans les médiocres auberges pour y faire moins de dépense. Nous n'eûmes. Dieu merci, aucune mauvaise rencontre jusqu'à Paris, où nous arrivâmes le lo novembre 1700. Notre plan était qu'étant à Paris nous verrions quelques personnes de notre connaissance qui nous indiqueraient le passage le plus facile et le moins périlleux aux frontières. En effet, un bon ami nous donna vme petite route par écrit, jusqu'à Mézières, ville de guerre sur la Meuse qui pour lors était frontière du Pays-Bas espagnol, et au bord de la formidable forêt des Ardennes. Cet ami nous instruisit que nous n'aurions d'autres périls à éviter que celui d'entrer dans cette dernière ville, — car pour en sortir on n'arrêtait personne, — et que la forêt des Ardennes nous favoriserait pour nous rendre à Charleroi, distant de six à sept lieues de Mézières, qu'étant à Charleroi nous serions sauvés, puisqu'alors nous serions absolument hors des terres de France. Il ajouta qu'il y avait aussi à Charleroi commandant et garnison hollandaise, ce qui nous mettait à l'abri de tout danger. Cependant, cet ami nous avertit d'être prudents et de prendre de grandes précautions pour entrer dans la ville de Mézières, parce qu'on y était extrêmement exact à arrêter à la porte tous ceux qu'on soupçonnait d'être étrangers, qu'on menait au gouverneur et de là en prison, s'ils se trouvaient sans passeport.

Enfin, nous partîmes de Paris pour Mézières. Nous n'eûmes aucune fâcheuse rencontre pendant cette route, car dans le royaume de France on n'arrêtait personne : toute l'attention n'était qu'à bien garder tous les passages sur la frontière. Nous arrivâmes donc un après-midi sur

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les quatre heures, sur urxe petite montagne à un quart de lieue de Mézières, d'où nous pouvions voir entièrenxent cette ville et la porte par où nous devions entrer. Nous nous assîmes un moment sur cette montagne pour tenir conseil et, en considérant la porte, nous vîmes qu'un long pont sur la Meuse y aboutissait, et comme il faisait assez beau temps, nombre de bourgeois se promenaient sur ce pont. Nous jugeâmes qu'en nous mêlant avec ces bourgeois, et, nous promenant avec eux sur ce pont, nous pourrions entrer pêle-mêle avec eux dans la ville sans être connus pour étrangers. Nous étant arrêtés à cette entreprise, nous vidâmes nos havre-sacs de quelques chemises que nous y avions, les mettant toutes sur notre corps, et les havre-sacs dans nos poches. Nous décrottâmes ensuite nos souliers, peignâmes nos cheveux, et enfin prîmes toutes les précautions requises pour ne pas paraître voyageurs. Ainsi appropriés, nous descendîmes la montagne et nous nous rendîmes sur le pont, nous y promenant avec les bourgeois jusqu'à ce que le tambour rappelât pour la fermeture des portes. Alors tous les bourgeois s'empressèrent pour rentrer dans la ville, et nous avec eux, la sentinelle ne s'apercevant pas que nous fussions étrangers.

Nous étions ravis de joie d'avoir évité ce grand péril, croyant que c'était là le seul que nous avions à craindre ; mais nous comptions sans notre hôte. Nous ne pouvions sortir sur-le-champ de Mézières, la porte à l'opposite de celle par où nous étions entrés étant fermée. Il nous fallut donc loger dans la ville. Nous entrâmes dans la première auberge qui se présenta. L'hôte n'y était pas; sa femme nous reçut. Ngus ordonnâmes le souper et, pendant que nous étions à table, sur les neuf heures, le maître du logis arrive. Sa femme lui dit qu'elle avait reçu deux jeunes étrangers. Nous entendîmes de notre chambre que son mari lui demanda si nous avions un billet de permission du gouverneur. La femme lui ayant répondu qu'elle ne s'en était pas informée : « Carogne, lui dit-il, veux-tu que nous soyons ruinés de fond en comble! Tu sais les défenses rigoureuses de loger des étrangers sans permis-

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sion. Il faut que j'aille tout à l'heure avec eux chez le gouverneur. » Ce dialogue que nous entendions, nous mit la puce à l'oreille. Enfin, l'hôte entre dans notre chambre et nous demande fort civilement si nous avions parlé au gouverneur. Nous lui dîmes que nous n'avions pas cru que cela fût nécessaire pour loger seulement une nuit dans la ville. « Il m'en coûterait mille écus, nous dit-il, si le gouverneur savait que je vous eusse logés sans sa permission... Mais avez-vous un passeport pour entrer dans les villes frontières? » Nous lui répondîmes fort hardiment que nous en étions munis. « Cela change l'affaire, dit-il; mais cependant, il faut que vous veniez avec moi chez le gouverneur pour lui montrer vos passeports. » Nous lui répondîmes que nous étions las et fatigués, mais que le lendemain matin nous l'y suivrions très volontiers. Il en fut content. Nous achevâmes de souper et nous nous couchâmes tous deux dans un lit qui était fort bon, mais qui ne fut pourtant pas capable de nous inciter à dormir, tant l'inquiétude du prochain péril s'était saisie de nous. Nous nous levâmes promptement et descendîmes à la cuisine, où l'hôte et sa femme couchaient. Lorsqu'il nous vit de si grand matin dans sa cuisine, il nous demanda la raison de cette diligence. Nous lui dîmes qu'avant d'aller chez le gouverneur avec lui, nous voulions déjeuner afin qu'en sortant de chez le gouverneur, nous puissions poursuivre notre route. Il approuva notre dessein et ordonna à sa servante de mettre des saucisses sur le gril pendant qu'il se lèverait. Cette cuisine était à plain-pied de la porte de la rue, qui en était tout près. Ayant aperçu que la servante avait ouvert la porte de la rue, l'hôte ne se méfiant de rien, nous sortîmes de ce fatal cabaret sans dire adieu ni payer notre écot, car il nous était absolument nécessaire de faire cette petite friponnerie. Étant dans la rue, nous trouvâmes un petit garçon, à qui nous demandâmes le chemin de la porte de Charleville, qui était celle par où nous devions sortir. Nous en étions fort près, et comme on ouvrait cette porte, nous en sortîmes sans aucun obstacle. Nous entrâmes dans Charleville, petite ville sans garnison ni

porte qui n'est éloignée de Mézières que d'une portée de fusil. Nous y déjeûnâmes promptement et en ressortîmes pour entrer dans la forêt des Ardennes.

Il avait gelé, cette nuit-là, et la forêt nous parut épouvantable.

Lesarbresétaient chargés de verglas, outre qu'à mesure que nous avancions dans cette spacieuse forêt, il se présentait un grand nombre de chemins, et nous ne savions lequel tenir pour nous rendre à Charleroi. Étant dans cet embarras, un paysan vint à notre rencontre, à qui nous demandâmes le chemin de Charleroi. Ce • paysan nous répondit, en haUS- Estampe satirique à propos des accaparements Sant les épaules, ^P'^*^'''^ <*" '•"<= <1« La Force. - Gravure d'Amsterdam, qu'il voyait bien (R'l'l'"tliéqiie Nationale. Estampes.)

que nous étions

étrangers et que l'entreprise que nous faisions, d'aller à

Charleroi par les Ardennes,| était très dangereuse, attendu

Admire la force.

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que nous ne savions pas les chemins et qu'il était presque impossible que nous suivions le véritable, puisque plus nous avancerions, plus il s'en présenterait; et que n'ayant ni village, ni maison dans ce bois, nous courions risque de nous y égarer tellement que nous y errerions pendant douze ou quinze jours; qu'outre les animaux voraces dont cette forêt était remplie, si la gelée continuait, nous y péririons de froid et de faim. Ce discours nous alarma, ce qui fit que nous offrîmes un louis d'or à ce paysan, s'il voulait nous servir de guide jusqu'à Charleroi. « Non pas, quand vous m'en donneriez cent, nous dit-il. Je vois bien que vous êtes huguenots et que vous vous sauvez de France, et je me mettrais la corde au cou, si je vous rendais ce service. Mais, dit-il, je vous donnerai un bon conseil : laissez les Ardennes. Prenez le chemin que vous voyez sur votre gauche. Vous arriverez dans un village, vous y coucherez et, demain matin, continuez votre route en tenant la droite de ce village. Vous verrez ensuite la ville de Rocroy que vous laisserez sur votre gauche; et en poursuivant votre chemin, toujours sur la droite, vous arriverez à Couvin (i), petite ville. Vous la traverserez et en sortant vous trouverez un chemin sur votre gauche. Suivez-le, il vous mènera à Charleroi sans péril. La route que je vous indique, continua ce paysan, est plus longue que celle par les Ardennes, mais elle est sans aucun danger. » Nous remerciâmes ce bon homme et suivîmes son conseil. Nous arrivâmes le soir au village dont il nous avait parlé. Nous y couchâmes et, le lendemain matin, nous trouvâmes le chemin sur la droite, qu'il nous avait indiqué. Nous le prîmes et laissâmes Rocroy sur notre gauche, mais le bon paysan ne nous avait pas dit que ce chemin nous menait droit à une gorge entre deux montagnes, qui était fort étroite et où il y avait un corps de garde français, qui arrêtait tous les étrangers, qui y pas-

(1) L'édition de 1778 porte Couvé. Il s'agit évidemment de Couvin, bourg de la province de Namur, à 19 kilomètres au nord de Philippeville.

saient sans passeport et les menait en prison, à Rocroy. Cependant, sans voir ni savoir l'inévitable danger que nous courions, nous l'évitâmes par le plus favorable des hasards; car en entrant dans cette gorge, nommée le Guetdu-Sud, la pluie tomba si abondamment que la sentinelle, qui se tenait sur le chemin devant le corps de garde, y rentra pour se mettre à couvert, nous passâmes sans en être aperçus et nous arrivâmes à Gouvin.

Pour le coup, nous étions sauvés, si nous avions su que cette petite ville était hors des terres de France. Elle appartenait au prince de Liège, et il y avait un château muni d'une garnison hollandaise. Mais, hélas! nous n'en savions rien pour notre malheur, car si nous l'avions su, nous nous serions rendus à ce château, dont le gouverneur donnait des escortes à tous les réfugiés qui en demandaient pour être conduits jusqu'à Charleroi. Nous étions mouillés jusqu'à la peau. Nous entrâmes dans un cabaret pour nous y sécher et manger. Nous étant mis à table, on nous apporta un pot de bière à deux anses, sans nous donner des verres. En ayant demandé, l'hôte nous dit qu'il voyait bien que nous étions Français et que la coutume du pays était que l'on buvait au pot. Cette demande de verres fut la cause de notre malheur. Il se trouva dans la chambre où nous étions un garde-chasse du prince de Liège. Il porta toute son attention à nous examiner et s'émancipa jusqu'à nous accoster et son compliment fut qu'il gagerait bien que nous n'avions pas de chapelet dans nos poches. Mon compagnon, qui râpait une prise de tabac, lui montrant sa râpe, lui dit fort imprudemment que c'était là son chapelet. Cette réponse acheva de confirmer ce garde-chasse dans la pensée que nou-s étions protestants et que nous sortions de France et, comme la dépouille de ceux qu'on arrêtait appartenait au dénonciateur, il forma le dessein de nous faire arrêter, si, étant sortis de Gouvin, nous passions par Marienbourg (i). terre de France, à une lieue de là. Ce

(1) Marienbourg, aujourd'hui ville de la province de Namur, était ainsi nommée en l'honneur de Marie-Thérèse de Houane qui y construisit un fort en 1546. Elle fut cédée h la France par le traité de 1659.

n'était pas 'notre dessein. En suivant l'instruction du bon paysan, nous devions prendre un chemin sur la gauche, qui nous aurait fait éviter de passer sur aucune terre française. Mais en sortant de Couvin, ayant aperçu au loin une espèce d'officier à cheval qui venait vers nous, nous craignîmes que cet officier ne nous arrêtât, ce qui nous fit rebrousser et prendre le chemin fatal qui nous conduisit à Marienbourg. Cette ville est petite et n'a qu'une porte. Par conséquent elle n'est d'aucun passage. Nous le savions et nous formâmes la résolution de la laisser sur notre droite, et d'aller à Charleroi en tenant la gauche, suivant que nous nous étions orientés. Mais nous ne savions pas que le perfide garde- chasse nous suivait de loin pour nous faire mettre la main au collet. Enfin nous arrivons devant Marienbourg, et comme il était presque nuit, et que nous vîmes un cabaret, vis-à-vis la porte de la ville, nous conclûmes de nous y arrêter pour y passer la nuit. Nous y entrâmes. On nous mit dans une chambre et, nous y étant fait faire un bon feu pour nous sécher, nous n'y avions pas resté une demi-heure que nous vîmes entrer un homme que nous crûmes être l'hôte du logis, qui, nous ayant salués fort civilement, nous demanda d'où nous venions et où nous allions. Nous lui dîmes que nous venions de Paris et que nous allions à Philippeville (i). Il nous dit qu'il fallait aller parler au gouverneur de Marienbourg. Nous crûmes l'endormir comme nous avions fait de notre hôte de Mézières. Mais nous nous trompions, car il nous répartit sur-le-champ et assez brusquement qu'il fallait l'y suivre dans le moment. Nous fîmes contre fortune bon cœur, et sans témoigner aucune crainte, nous nous préparâmes à le suivre. Je dis en patois à mon compagnon, pour que cet homme ne l'entendît pas, que, la nuit étant obscure, nous nous échapperions de notre conducteur dans la distance qu'il y avait du cabaret à la ville. Enfin, nous suivîmes

(1) Ville de la province de Namur, ainsi nommée en l'honneur de Philippe II. De la Paix des Pjrénées (1659) jusqu'aux traités de 1815, Philippeville fut ville française.

notre homme que nous prenions pour le maître de la maison, mais c'était un sergent de la garde de la porte, avec un détachement de huit soldats, la baïonnette au bout du fusil, que nous trouvâmes dans la cour de ce logis. A leur tête était le perfide garde-chasse de Couvin. Ces soldats se saisirent de nous de manière qu'il nous fut impossible de nous échapper.

Nous fûmes conduits chez le gouverneur, nommé M. Pallier, qui nous demanda de quel pays nous étions, et où nous allions. Sur la première question, nous lui dîmes la vérité; mais sur la seconde, nous la palliâmes, lui disant que nous étions des garçons perruquiers qui faisions notre tour de France et que notre dessein était d'aller à Philippeville, de là à Maubeuge, Valenciennes, Cambrai, etc., pour retourner dans notre patrie. Le gouverneur nous fit examiner par son valet de chambre qui était un peu perruquier et s'attacha par bonheur à mon compagnon qui l'était effectivement. Il fut convaincu que nous étions de cette profession. Le gouverneur nous demanda ensuite de quelle religion nous étions. Nous lui dîmes franchement que nous étions de la religion réformée, nous faisant un scrupule de conscience de déguiser la vérité sur cet article. Le gouverneur nous ayant demandé si nous avions l'intention de sortir du royaume, nous le niâmes. Après cet examen qui dura une bonne heure, le gouverneur ordonna au major de la place de nous conduire sûrement en prison, ce qu'il fit avec l'escorte qui nous avait arrêtés. Dans la distance du gouvernement à la prison, ce major, nommé M. de la Salle, me demanda s'il était vrai que nous étions de Bergerac. Je lui dis que c'était la vérité. « Je suis aussi né à une lieue de Bergerac »,me dit-il, et m' ayant demandé mon nom de famille : « Bon Dieu! s'écria-t-il, votre père est le meilleur de nos amis. Consolez- vous, ajouta-t-il, mes enfants, je vous retirerai de cette mauvaise affaire, et vous en serez quittes pour deux ou trois jours de prison. » En discourant ainsi, nous arrivâmes à la prison. Le gardechasse pria le major de nous faire fouiller pour avoir sa curée, croyant que nous avions beaucoup d'argent. Mais

tout notre capital consistait à environ une pistole, que le major nous dit de lui remettre sans nous faire fouiller. Ce major, qui était touché de compassion de notre malheureux sort et qui nous voulait rendre service, craignait que nous n'eussions beaucoup plus d'argent. Cette circonstance nous nuirait et formerait un indice que nous voulions sortir du royaume, car on sait bien que des garçons de métier, qui battent la semelle, ne sont pas fort chargés d'argent. D'ailleurs, il craignait que ce méchant gardechasse, pour lequel il avait une parfaite horreur à cause qu'il nous fit arrêter, ne reçût une récompense trop lucrative de sa perfidie. Le major, dans cette crainte, ne nous fit pas fouiller, mais garda le peu d'argent que nous lui avions mis en main pour le remettre au gouverneur. Le gardechasse, voyant qu'on ne nous fouillait pas, eut l'imprudence de dire au major que ce n'était pas de cette façon qu'on visitait les huguenots qui s'enfuyaient en Hollande. « Je saurai bien trouver leur argent, dit-il en voulant se jeter sur nous pour nous fouiller lui-même. — Coquin, lui dit le major, je ne sais à quoi il tient que je ne te fasse rosser. Crois-tu m'apprendre mon devoir? » Et en même temps, il le chassa de sa présence. Peu de jours après, le prince de Liège, à la sollicitation du gouverneur hollandais du château de Couvin, le chassa de son service, et le bannit du pays pour l'action qu'il avait faite de nous faire arrêter.

Cette visite étant faite, on nous fit entrer dans un cachot affreux. Alors nous nous récriâmes en disant au major les larmes aux yeux : « Quel crime avons-nous commis, Monsieur, pour nous voir traiter comme les scélérats qui ont mérité la potence et la roue? — Ce sont mes ordres, mes enfants, nous dit" le major tout attendri, mais vous ne coucherez pas dans ce cachot, ou j'y perdrai mon latin. » En effet, il fut sur-le-champ rendre compte au gouverneur de son expédition, lui disant qu'il nous avait fait fouiller très exactement et qu'il n'avait trouvé sur nous qu'environ une pistole; ce qui prouvait bien que nous n'avions pas le dessein de sortir de France, sans compter les autres indices que nous en avions donnés en sa présence, et qu'il serait

juste de nous élargir. Mais par malheur, ce soir-là était jour de courrier pour Paris et pendant qu'on nous avait conduits en prison, le gouverneur avait écrit en Cour notre détention. Ce contre-temps fit qu'il ne pouvait plus nous délivrer sans ordre de ladite Cour. Le major fut mortifié de cet obstacle et pria le gouverneur de nous faire sortir de cet affreux et infâme cachot et de nous donner toute la maison du geôlier pour prison. Il poserait une sentinelle à la porte pour nous observer et il répondait sur sa tête que nous ne nous évaderions pas. Le gouverneur y acquiesça, et nous n'avions pas resté une heure dans ce cachot que le major revint à la prison avec un caporal et une sentinelle, à laquelle il nous consigna, et ordonna que nous fussions libres dans toute la maison du geôlier, nous choisissant lui-même une chambre pour nous y coucher. De plus,< il donna le peu d'argent que nous lui avions remis au geôlier, lui ordonnant de nous nourrir, pour autant que cet argent durerait, ne voulant pas qu'on nous donnât le pain du roi (i), en attendant le tour que notre affaire prendrait. Il nous annonça, en nous témoignant son chagrin, que le gouverneur avait déjà écrit en Cour notre détention, mais qu'il travaillerait de son mieux avec le gouverneur, de qui il en avait parole, à ce que notre procès-verbal nous fût favorable. Ce bon traitement du major nous consola. Bientôt après, le gouverneur envoya en Cour le procèsverbal, qui était fort en notre faveur. Mais la déclaration que nous avions faite, que nous étions de la religion réformée, anima si fort contre nous le marquis de la Vrillière (2), ministre d'État, qu'il ne voulut faire aucune attention sur les apparences, qui étaient contenues dans ce procès-verbal, que nous n'avions aucun dessein de sortir du royaume, et qu'il ordonna au gouverneur de Ma-

(1) Les prisonniers recevaient par jour une livre et demie de pain et une cruche d'eau à moins qu'ils ne fussent à la pistole, c'est-àdire payassent leur nourriture.

(2) Louis Phelypeaux, comte de Saint-Florentin, marquis de la Vrillière (1672-1725) était spécialement chargé des Affaires générales de la religion réformée. Sou hâtel est devenu la Banque de France.

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rienbourg de nous faire notre procès pour nous condamner aux galères, comme nous étant trouvés sur les frontières sans passeport; que cependant le curé de Marienbourg ferait tous ses efforts pour nous ramener a a giron de l'Église romaine ; que, s'il y réussissait, après qu'on nous aurait instruits et fait faire abjuration, on pourrait, par grâce de la Cour, nous élargir et nous faire reconduire à Bergerac. Le major nous fit lire l'original même desdits ordres du marquis de la Vrillière. « Je ne vous conseillerai rien, nous dit-il, sur ce que vous devez faire ; votre foi et votre conscience vous doivent déterminer. Tout ce que je puis vous dire, c'est que votre abjuration vous ouvrira la porte de votre prison. Sans cela, vous irez certainement aux galères. » Nous lui répondîmes que nous mettions toute notre confiance en Dieu; qu'il ne fallait pas qu'on crût que c'était par entêtement ou opiniâtreté que nous tenions ferme; que c'était, Dieu merci, par connaissance de cause, et que nos parents avaient pris tous les soins possibles de nous instruire de la vérité de notre religion et des erreurs de la religion romaine, pour professer l'une et éviter de tomber dans les précipices de l'autre. Nous le remerciâmes très affectueusement des peines qu'il s'était données pour nous rendre ses bons offices, et l'assurâmes que, ne pouvant par d'autres moyens, lui en témoigner notre gratitude, nous prierions toujours Dieu pour lui. Ce bon major, qui était dans le fond du cœur protestant comme nous, mais avec un extérieur romain, nous embrassa tendrement, nous avouant qu'il se sentait moins heureux que nous, et se retira pleurant à chaudes larmes, et nous priant de ne pas trouver mauvais qu'il ne nous vît plus, n'en ayant pas le courage.

Cependant, notre pistole, qui avait été remise au geôlier, finit. On nous mit à une livre et demie de pain par jour, qui est le pain du roi. Mais le gouverneur et le major nous envoyaient tous les jours, tour à tour, suffisamment à boire et à manger. Le curé, qui espérait de nous faire prosélytes, et les religieuses d'un couvent, qui était dans la ville, nous envoyaient aussi très souvent à manger, si bien qu'à notre

tour, nous nourrissions le geôlier et sa famille. Le curé nous venait visiter presque tous les jours et nous donna d'abord un catéchisme de controverse pour prouver la vérité de la religion romaine. Nous lui opposâmes le catéchisme de M. Drelincourt (i) que nous avions. Ce curé n'était pas fort habile, et nous ayant trouvés ferrés à glace, il se désista bientôt de l'entreprise qu'il avait faite de nous convaincre, car nous ayant donné l'alternative de disputer par la tradition ou par l'Ecriture sainte, et ayant choisi l'Ecriture sainte, notre homme n'y trouva pas son compte, et après deux ou trois conférences, il quitta la partie. Il se borna, dès lors, à nous tenter par les avantages temporels. Il avait une nièce jeune et belle, qu'il amena un jour sous prétexte d'une visite charitable. Ensuite il me la promit en mariage avec une grosse dot, si je voulais me rendre à sa religion, se promettant que, s'il me gagnait, mon compagnon suivrait mon exemple. Mais j'avais tous les prêtres et leur race en si grande haine que je rejetai son offre avec énergie, ce qui l'outragea si fort qu'il s'en fut aussitôt déclarer au gouverneur et au juge qu'il n'y avait rien à espérer pour notre conversion, que nous étions des obstinés, qui ne voulaient écouter ni prt.ve ni raison, et que nous étions des réprouvés dominés par le démon. Sur sa déposition, il fut résolu de nous faire notre procès, ce qui s'exécuta bientôt.

Le juge du lieu et son greffier nous vinrent juridiquement interroger dans la prison, et deux jours après, on vint nous lire notre sentence, laquelle portait en substance que nous étant trouvés sur la frontière sans passeport de la Cour, et qu'étant de la religion prétendue réformée, nous étions atteints et convaincus d'avoir voulu sortir du royaume, contre les ordonnances du roi qui le dé/end; et pour réparations, nous étions condamnés à

(1) Charles Drelincourt (1595-1669), ministre desservant le tempile de Gharenton, théologien et prédicant célèbre. Le plus répandu de ses ouvrag-ea fut le Catéchisme ou Instruction familière, Saumur, 1662, sans cesse réimprimé jusqu'à la fin du xvm* siècle.

être conduits sur les galères de Sa Majesté, pour y servir de forçats à perpétuité, avec confiscation de nos biens, etc. Notre sentence lue, le juge nous demanda si nous voulions en appeler au Parlement de Tournai, auquel la ville de Marienbourg est ressortissante. « Nous n'en ferons rien, lui répondîmes-nous, sachant que le Parlement est dévoué aux ordres du roi, et qu'il n'examinera pas plus les preuves qui sont en notre faveur que vous. — Eh bien! nous dit-il, il faut nécessairement que j'en appelle pour vous. » Nous le savions bien, car aucun juge subalterne ne peut exécuter de sentence où il y a punition corporelle, sans la faire vérifier au Parlement. « Ainsi préparez-vous, nous dit ce juge, à partir pour Tournai. — Nous sommes prêts à tout, » lui dîmes-nous.

Le même jour, on nous fit resserrer dans le cachot, et nous n'en sortîmes que pour partir pour Tournai, avec quatre archers, qui nous mirent les ceps aux mains et nous lièrent tous les deux l'un à l'autre avec des cordes. Notre route à pied fut fort pénible. Nous la fîmes par Philippeville, Maubeuge, Valenciennes et de là à Tournai. Tous les soirs, on nous mettait dans les plus affreux cachots qu'on pouvait trouver, au pain et à l'eau, sans lit ni paille pour nous reposer, et quand nous aurions mérité la roue, on ne nous eût pas plus cruellement traités.

Enfin arrivés à Tournai, on nous mit dans les prisons du Parlement. Nous étions sans sou ni maille, et cette prison n'étant abordée d'aucune personne charitable pour assister les prisonniers contre l'usage des autres prisons, et n'ayant que notre livre et demie de pain chacun par jour, nous fûmes bientôt réduits à mourir presque de faim. Pour surcroît, le curé de la paroisse obtint du Parlement qu'on ne travaillerait pas à la revision de notre procès qu'il ne nous eût fait auparavant sa mission, espérant de nous convertir. Mais ce curé, soit par paresse, soit pour nous prendre par famine, ne venait nous voir que tous les huit ou quinze jours, encore nous parlait-il si peu de religion que nous n'avions pas la peine de nous défendre, et lorsque nous voulions lui dire nos sentiments sur les vérités de la

religion réformée, il coupait tout court : € A une autre fois, » disait-il, et s'en allait. Cependant, nous devînmes si maigres et exténués que nous ne pouvions plus nous soutenir et bien nous en prenait d'être couchés sur un peu de paille pourrie et remplie de vermine auprès de la porte de notre cachot, par le guichet de laquelle on nous jetait notre pain comme à des chiens, car si nous eussions été éloignés de la porte, nous n'aurions pas eu la force de l'aller prendre, tant nous étions faibles. Dans cette extrémité, nous vendîmes au guichetier pour un peu de pain nos justaucorps et vestes, de même que quelques chemises que nous avions, ne nous réservant que celle que nous avions sur le corps, qui fut bientôt pourrie et en lambeaux. Voilà la situation où nous fûmes dans les prisons du Parlement de Tournai pendant près de dix-sept semaines; au bout desquelles, un matin, sur les neuf heures, le guichetier nous jeta par le guichet un balai, en nous disant de bien balayer notre cachot, parce que dans le moment on y amènerait deux gentilshommes qui nous tiendraient compagnie. Nous lui demandâmes de quoi ils étaient accusés. « Ce sont, dit-il, des huguenots comme vous, » et il nous quitta. Un quart d'heure après, la porte de notre cachot s'ouvrit, et le geôlier et quelques soldats armés d'épées et de mousquetons y conduisirent deux jeunes messieurs, galonnés de la tête aux pieds. Dès que cette escorte eut fourré ces messieurs dans notre cachot, ils fermèrent la porte et s'en allèrent. Nous reconnûmes d'abord ces deux messieurs, étant deux de nos compatriotes, fils de notables bourgeois de Bergerac, avec lesquels nous étions grands amis, ayant été camarades d'école. Pour eux, ils n'avaient gard-e de nous reconnaître. La misère où nous étions nous rendait absolument méconnaissables. Nous fûmes les premiers à les saluer, les nommant par leur nom. L'un s'appelait Sorbier, l'autre Rivasson ; mais ils s'étaient gentilhommisés : Sorbier se faisait appeler chevalier et Rivasson marquis, titres qu'ils avaient pris pour favoriser leur sortie de France. S'entendant nommer en notre patois, ils nous demandèrent qui nous étions. Nous leur dîmes

3o LA VIE AUX GALÈRES

notre nom et notre patrie. Ils furent fort étonnés et nous dirent que nos parents et amis, depuis six à sept mois que nous étions partis de Bergerac, n'ayant eu aucune nouvelle de nous, nous croyaient morts ou assassinés en chemin. Enfin, nous nous embrassâmes tous quatre, en versant des larmes en abondance sur la situation où nous nous trouvions. Ces messieurs nous demandèrent si nous avions quelque chose à manger, car ils avaient faim. Nous leur présentâmes notre pauvre morceau de pain et un seau d'eau pour notre boisson. « Jésus Dieu! s'écrièrent-ils, serons-nous traités de cette manière ? Et pour de l'argent ne peut-on pas avoir à manger et à boire? — Oui bien, leur dis-je, pour de l'argent, mais c'est là la difficulté. Nous n'avons vu ni croix ni pile depuis près de trois mois. — Oh ! oh ! nous dirent-ils, si on peut avoir ce qui est nécessaire avec de l'argent, à la bonne heure. » En même temps, ils décousirent la ceinture de leurs culottes et les semelles de leurs souliers, et en sortirent près de quatre cents louis d'or, qui valaient vingt livres pièce. J'avoue que je n'avais jamais ressenti une si grande joie que celle que la vue de cet or me causa, me persuadant que nous ne languirions plus de faim. En effet, ces messieurs me mirent un louis d'or en main, en me priant de faire venir quelque chose à manger. Je heurte de toute ma force au guichet. Le guichetier vient et nous demande ce que nous lui voulions. « A manger, lui dis-je, pour de l'argent, et je lui donnai en même temps le louis d'or. — Fort bien. Messieurs, dit-il, que souhaiter-vous avoir? Vouler-vous de la soupe et le bouilli? — Oui, oui, lui dis-je, une bonne grosse soupe et un pain de dix livres et de la bière. — Vous aurez tout cela dans une heure, dit-il. — Dans une heure? dis-je, que ce temps est long! » Ces deux messieurs ne purent s'empêcher de rire de mon empressement à vouloir manger. Enfin, l'heure tant désirée arriva. On nous apporta une grosse soupe aux choux dont six Limousins des plus affamés se seraient rassasiés ; de plus un plat de viande bouillie et un grand pain de dix livres. Ces deux messieurs mangèrent fort peu : ils avaient, comme on dit,

UNE CONDAMNATION AUX GALERES 3l

encore les poulets dans le ventre. Pour moi et mon compagnon, nous nous jetâmes sur cette soupe, dont nous mangeâmes tant que nous pensâmes en mourir. Moi surtout, qui peut-être avais mangé plus immodérément que mon compagnon, je fus sur le point d'étouffer. Le mal venait de ce que mes intestins s'étaient resserrés par la diète forcée que j'avais faite. On fit venir l'apothicaire, qui me donna un vomitif, sans quoi, suivant les apparences, j'étais mort.

Sorbier et Rivasson nous empêchèrent donc de mourir de faim jusqu'à leur sentence. Nous savions qu'ils avaient beaucoup d'argent, et la crainte, où nous étions de retomber dans la famine après leur départ, fit que je les suppliai à mains jointes de nous laisser trois ou quatre louis d'or. Je leur dis que je leur en ferais mon billet, pour que mon père le payât à leur ordre à Bergerac, mais ils furent si durs qu'ils ne voulurent jamais nous laisser qu'un demilouis d'or, que je leur ai rendu dans la suite, lorsque nous nous rencontrâmes dans les prisons de Lille en Flandre, peu de jours avant leur délivrance (i). Nous ménageâmes ce demi-louis d'or extrêmement, ne mangeant que notre réfection de pain, sans autre pitance.

Nous n'eûmes cependant pas le temps de le dépenser dans cette prison du Parlement, parce qu'on nous transféra dans la prison de la ville nommée le Beffroi, et voici pourquoi. Il faut savoir que la rivière de l'Escaut traverse la ville de Tournai. Au côté sud de ladite rivière est bâti le Parlement, et ce côté-là dépend de l'archevêché de Cambrai (2), et l'autre partie de la ville, au nord de la

(1) Sorbier et Kivasson furent condamnés aux galères par le Parlement de Tournai et conduits à la tour de Saint-Pierre à Lille, où l'on réunissait les galériens destinés à former la chaîne. Réclamés

Far les Jésuites en qualité de catéchumènes, ils furent graciés par intervention de M"" de Maintenon. Kivasson obtint un brevet de lieutenant d'infanterie; Sorbier un brevet de lieutenant de dragons, mais ce dernier dut garder prison pendant six semaines. Tous deux furent tués sur le champ de bataille.

(2) L'archevêque de Cambrai était alors Fénelon. Son esprit de tolérance a été contesté par des écrivains protestants. 11 a écrit des haguenots : c II ne faut point^leur faire de mal, mais ils ont besoin

rivière, dépend de l'évêque de ladite ville de Tournai (i). J'ai déjà dit que le curé de la paroisse du Parlement venait quelquefois nous visiter, plutôt pour voir si nous changions de sentiments par rapport à la religion que pour nous exhorter par de bonnes raisons à en changer. L'évêque de Tournai ayant appris la froideur où plutôt la négligence ou l'ignorance de ce curé à nous convertir, nous envoya visiter par un de ses chapelains. Ce chapelain était un bon vieil ecclésiastique, qui avait plus de bonne foi que de théologie, du moins nous le témoigna-t-il, car, après avoir dit qu'il venait de la part de Monseigneur l'évêque, il poursuivit ainsi : pour vous convertir à la religion chrétienne. Nous répliquâmes que nous étions chrétiens par le baptême et par notre foi à l'Évangile de Jésus-Christ. « Comment! vous êtes chrétiens? Et comment vous nommez-vous? » nous dit-il en sortant de sa poche ses tablettes où nos noms étaient écrits et craignant de s'être mépris. Nous lui dîmes nos noms et surnoms. « C'est bien vous à qui je suis adressé, mais vous n'êtes pas ce que je croyais, car vous dites que vous êtes chrétiens, et Monseigneur m'envoie pour vous convertir au christianisme. Récitez-moi, s'il vous plaît, les articles de votre foi. — Très volontiers, monsieur », lui dis-je, et en même temps je lui récitai le Symbole des apôtres. « Comment! s'écria-til, vous croyez cela? » Et lui ayant dit que oui : « Et moi aussi, nous répondit-il. Monseigneur l'évêque m'a vendu du poisson d'Avril pour se moquer de moi. » Ce jour-là, en effet, était le premier avril de l'année 1701. Il prit congé de

de sentir une main toujours levée pour leur en faire s'ils résistaient. » Et ailleurs : t Si on joint toujours exactement à ces secours des gardes pour empêcher les désertions et la rigueur des peines contre les déserteurs, il ne restera plus que de faire trouver aux peuples autant de douceur à demeurer dans le royaume que de péril à en sortir. » Son système était en réalité celui de l'autorité paternelle. Le livre de M. 0. Douen, L'Intolérance de Fénelon, est une sévère et intéressante étude au point de vue protestant.

(1) L'évêque de Tournai, Mgr François Caillebaut de La Salle, occupa ce siège jusqu'en 1705. Il était généralement assez indulgent aux protestants.

nous fort promptement, outré de dépit que son évéque eût ainsi joué un homme de son âge et de son caractère.

Nous ne le vîmes plus, mais le lendemain l'évêque nous envoya son grand vicaire, nommé M. Régnier. C'était un autre théologien que le bon vieux chapelain. Il ne se passait guère de jour qu'il ne nous rendît visite. C'était, d'ailleurs, un très honnête homme, plein de probité et de charité chrétienne. Je me souviens que s' étant aperçu que nous étions en nécessité de linge et de vêtements et que même il nous manquait le nécessaire en nourriture, il nous fit donner secrètement du linge, sans vouloir que nous sussions que cela venait de sa part, et, étant dans la Semaine Sainte, dans laquelle l'évêque fait ses charités aux prisonniers, ledit grand vicaire vint dans la prison du Parlement, et, visitant tous les prisonniers qui y étaient^en grand nombre, il leur donna à chacun deux escalins (i) de la part de l'évêque. Il se rendit ensuite dans notre cachot, et après nous avoir priés de la part de l'évêque d'accepter sa générosité comme une marque d'estime et de distinction, il no .us fit présent de quatre louis d'or de vingt livres pièce. No'.-.s faisions quelque difficulté de les accepter, mais il nous pria de si bonne grâce de les prendre, en nous représentant que Monseigneur regarderait notre refus comme une marque d'orgueil qu'il nous fut impossible de refuser ce qui nous vint à la vérité fort à propos pour nous aider dans notre grande nécessité.

J'ai déjà dit que quelquefois le curé de la paroisse du Parlement nous venait visiter. Un jour, il trouva avec nous le grand vicaire. Il le choqua d'abord, lui demandant qui le faisait si hardi de venir dans sa paroisse y faire des fonctions qui n'appartenaient qu'à lui, curé dudit lieu. Le grand vicaire lui répondit fort modestement qu'il y venait par les mêmes raisons que lui pour ramener des brebis égarées dans le bercail du Seigneur. « Je les y ramènerai bien sans vous, lui répondit brusquement le curé, et Monseigneur de Cambrai ne souffrira pas que vous empiétiez

(1) Monnaie des Pays-Bas qui valail 0 fr. 64 de monnaie fran<;aise.

sur ses droits dans son diocèse, et je vous ordonne de sa part de sortir d'ici pour n'y plus rentrer. » Le grand vicaire sortit en effet et n'y revint plus, mais ayant fait son rapport à son évêque, et l'évêque ne voulant pas avoir le démenti de nous faire visiter, pria le procureur général du Parlement de nous faire transférer dans les prisons de la ville, qui étaient de son diocèse, ce qui lui fut accordé. Nous voilà donc aux prisons du Beffroi, où nous étions infiniment mieux qu'à celle du Parlement.

Plusieurs protestants, notables bourgeois de Tournai, avaient la permission de nous faire visite. Ils graissaient la patte au geôlier qui, à leur sollicitation, nous ouvrait tous les matins notre cachot, pour nous faire prendre l'air dans une petite cour tout proche pendant quelques heures et bien souvent jusqu'au soir. Là, nos zélés amis nous venaient voir souvent, nous consolant de leur mieux et nous exhortant à la persévérance. Le grand vicaire Régnier les y trouvait souvent, sans jamais s'en être formalisé. Au contraire, il leur faisait civilité, et lorsque, par respect, ces personnes charitables voulaient se retirer, il les priait instamment de rester et d'entendre notre conversation, et j'ose dire que ces bons protestants étaient ravis d'entendre la manière dont nous nous défendions dans ces controverses, comme aussi de la douceur et de la bénignité avec laquelle ce grand vicaire nous exposait ses prétendues preuves. Souvent, après une heure ou deux de disputes, qui ne concluaient jamais rien, il faisait apporter une bouteille de vin et nous la buvions ensemble comme de bons amis, sans parler de religion. Après cela, il diminua peu à peu ses visites, si bien qu'il ne nous venait voir que de huit en quinze jours, et enfin il nous laissa tout à fait en repos, et depuis pas un prêtre ni moine ne nous vint incommoder, ce qui nous faisait grand plaisir.

Un jour, sur les neuf heures du matin, nous vîmes entrer dans notre cachot cinq personnes que le geôlier y vint mettre, et puis se retira. Nous nous mîmes à nous regarder les uns les autres tellement que nous reconnûmes trois de ces messieurs pour être de Bergerac, mais nous ne con-

naissions pas les deux autres, qui fondaient en larmes en nous embrassant de même que les trois premiers et ces deux nous nommaient et témoignaient nous connaître intimement. Surpris, nous demandâmes au sieur Dupuis, qui était l'un des trois, qui étaient ces deux personnes à nous inconnues. « C'est, nous dit-il, l'une M^i^ Madras, et Vautre M^i^ Conceil, de Bergerac, vos bonnes amies, qui se sont exposées au périlleux voyage de sortir de France avec nous, sous les habits d'homme que vous leur voyez, et qui ont résisté à la fatigue de ce pénible voyage à pied avec une fermeté et une constance extraordinaire pour des personnes élevées avec délicatesse, et qui, avant ce voyage, n'auraient pu faire une lieue à pied (i). » Nous saluâmes ces deux demoiselles et leur représentâmes qu'il n'était pas de la bienséance qu'elles restassent ainsi déguisées et demeurassent avec cinq garçons dans le même cachot, que nos ennemis nous en feraient et à elles un crime scandaleux. Je les priai de permettre que j'avertisse le geôlier de leur déguisement. Ces messieurs furent de mon avis et les demoiselles y acquiescèrent. J'appelai le geôlier et, lui ayant dit de quoi il s'agissait, il fit sortir ces filles de notre cachot, les mit dans une chambre particulière, et en avertit le juge, qui leur fit donner des habits

(1) Ceci n'est pas du roman comme on pourraitle croire. Voici ce que raconte un autre contemporain, Elie Benoit : « Des femmes de qualité, âgées même de soixante et soixante-dix ans, qui n'avaient jamais, pour ainsi dire, mis le pied à terre que pour marcher dans leur chambre ou pour se promener dans une avenue, se rendirent de 80 et 100 lieues à quelque village qu'un guide leur avait marqué. Des filles de quinze et seize ans, de toutes conditions, se hasardaient aux mêmes corvées. Elles traînaient des brouettes; elles portaient du fumier, des hottes et des fardeaux. Elles se défiguraient le visage par des teintures qui leur brunissaient le teint, par des pommades ou des sucs qui leur faisaient lever la peau en les faisant paraître toutes ridées On vit plusieurs filles et femmes contrefaire les malades, les muettes, les folles. On en vit qui se déguisèrent en hommes; et quelques-unes, étant trop délicates et trop petites pour passer pour des hommes faits, prenaient des habits de laquais et suivaient à pied, au travers des boues, un guide à cheval qui faisait l'homme d'importance. Il arriva de ces femmes d Rotterdam, dans leur habit emprunté, qui se rendirent au pied de la chaire avant que d'avoir eu le temps de se mettre dans un état plut modeste. » Histoire de l'Edit de Nantes, V, 953-954.)

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Z,e« Missions, estampe satyrique, itiSG.

(Bibliothèque Nationale. Estampes.)

convenables à leur sexe, et, depuis nous ne les avons pas revues, car elles furent condananées pour le reste de leurs jours au couvent des Repenties à Paris (i), où elles furent conduites dans le temps qu'on condamna aux galères leurs trois compagnons de souffrance.

Il y avait longtemps que le grand vicaire ne nous était venu voir. Il vint enfin après le départ de ces trois messieurs. « Je viens voir, nous dit-il, si nos anciennes conversations ne vous ont pas fait faire de réjlGxions favorables à votre conversion. » Nous lui dimes que les ré)lexions que nous avions faites, nous fortifiaient de plus en plus dans les sentiments que nous avions témoignés. « Sur ce pied-là, nous dit-il, mes visites sont inutiles, et je ne viendrai que pour apprendre si je vous suis utile à quelque

(1) Sans doute aux Magdelonneltes de la rue des Fontaines, chez les sceurs de la Visitation de Saint-Antoine.

chose... Cependant, continua- 1- il, Monseigneur Vévêque doit dégager sa parole avec M. le procureur général du Parlement, et il m'a ordonné de lui aller faire compliment de sa part et de lui offrir de vous remettre dans les prisons du Parlement. » A ces mots, nous pâlîmes de crainte de retourner dans cette affreuse prison, où nous avions tant pâti. Il s'en aperçut. « Je vois, dit-il, que vous craignez d'y retourner. Si vous souhaitez, je prierai ce seigneur de vous laisser ici, et que, lorsque le Parlement voudra faire la revision de votre procès, il ne vous fasse pas transférer dans sa prison et je vous viendrai dire sa réponse aujourd'hui même. » Nous lui témoignâmes que nous lui serions bien obligés de ce bon office, car nous craignions la prison du Parlement comme le feu. Il s'en fut, et le même jour, il vint nous dire que nous n'avions qu'à nous tranquilliser, qu'on ne nous transférerait plus. Nous le remerciâmes de sa grande bonté pour nous et je le vis même répandre quelques larmes.

Quelques jours après, un conseiller du Parlement vint nous voir dans notre prison et nous dit que nous lui étions fortement recommandés et qu'il voudrait bien voir quelque jour à nous tirer d'affaire. Nous ne pouvions nous imaginer d'où nous venait cette recommandation, à moins que nos parents, à qui nous avions écrit, depuis que nous étions au Beffroi, ne l'eussent fait faire par quelques personnes de considération de leurs amis. Cependant, n'ayant aucune nouvelle de nos parents qui nous donnât avis de cette recommandation, et aucun des réformés de Tournai, qui nous venaient voir souvent, ne nous ayant fait connaître qu'elle venait par leur canal, nous ne pouvions jeter notre soupçon que sur notre bon ami le grand vicaire, qui nous avait assurés, d'une manière qui nous paraissait très sincère, qu'il désirait ardemment nous voir libres. Quoi qu'il en soit, ce conseiller resta une bonne heure avec nous, et nous interrogea sur notre route, en quel endroit nous avions été arrêtés, et de quelle manière. Nous le satisfîmes sur tous ces points. Il nous fit redire l'événement de Couvin, et il nous demanda si nous pourrions bien prouver que

fNE CONDAMNATION AUX GALERES 'ilj

nous avions passé et logé dans un cabaret de cette petite ville. Nous lui répondîmes que rien n'était plus facile que de le vérifier. Sur quoi il nous dit : « Prenez patience, mes enfants, j'espère que vous sortirez d'afjaire. Demain je vous enverrai un homme de loi, qui vous portera une requête à signer. Signez-la et vous en verrez les effets. » Après quoi, il sortit, et depuis nous ne le vîmes plus qu'assis au rang de nos juges au Parlement.

Le lendemain de la visite du conseiller, l'homme de loi, dont il nous avait parlé, vint dans notre prison, et nous fit lire la requête qu'il avait dressée et que nous signâmes. Cette requête, adressée à nos juges en Parlement, portait en substance que, pour être de la religion réformée, nous n'étions pas sujets aux peines portées par l'ordonnance, qui défend à toute personne du royaume de sortir de France sans permission de la Cour et que nous offrions de faire preuve que nous ne sortions point du Royaume, puisque nous en étions déjà sortis et y étions rentrés ensuite, en passant par Couvin, ville du prince de Liège, où il y avait garnison hollandaise, mais que, n'ayant aucune envie de sortir du royaume, nous ne nous étions servis que du passage par ladite ville, ne pouvant aller de Rocroy à Marienbourg qu'en la traversant; que si nous avions eu dessein de sortir de France, nous n'avions qu'à nous mettre sous la protection du gouverneur hollandais de Couvin qui nous aurait fait conduire sans difficulté par les terres de Liège jusqu'à Charleroi. Cette requête fut mise sur la table de la chambre criminelle du Parlement.

Deux jours après, trois huissiers du Parlement nous vinrent prendre pour nous y conduire, où étant, le président, nous montrant la requête, nous demanda si nous avions signé et présenté cet écrit. Nous répondîmes que oui et que nous priions la vénérable assemblée d'y avoir égard. Le président nous dit qu'ils avaient examiné ladite requête et qu'ils y avaient vu que nous offrions de faire preuve que nous avions passé par Couvin, mais qu'il ne suffisait pas de prouver cet article; que la preuve n'en était pas même nécessaire, puisqu'elle était toute faite et qu'il

était de notoriété publique que nous ne pouvions venir à Marienbourg sans passer par cet endroit. « Mais, nous ditil, vous avez une autre preuve à faire, sans laquelle la première est nulle : il faut prouver qu'étant à Couvin, vous étiez pleinement informés que cette ville-là était hors des terres de France. » Franchement nous ne nous attendions pas à cette question. Cependant, nous répondîmes assez hardiment, et sans hésiter, que nous le savions parfaitement. « Comment pouviez-vous le savoir? nous dit-il. Vous êtes de jeunes garçons, qui n'aviez jamais sorti du coin de vos foyers, et Couvin est à plus de deux cents lieues de chez vous. » Pour moi^ je ne savais que répondre, car de dire que nous l'avions appris étant sur les frontières, cela ■ n'était pas prouver, mais mon camarade s'avisa de dire que, pour lui, il le savait même avant de partir de Bergerac ; parce qu'ayant servi en qualité de barbier dans une compagnie du régiment de Picardie, qui s'était trouvée, lors de la paix de Ryswick, en garnison à Rocroy, il avait été témoin des limites qui furent réglées dans ce pays-là ; que de là son régiment avait été transféré à Strasbourg, où il avait été réformé; et que, s'il avait voulu sortir de France, soit pour aller en Hollande, soit pour se retirer en Allemagne, il lui aurait été très facile de le faire, étant dans le service. « Si vous avez, lui dit le président, été réformé du service, vous devez en avoir un bon congé. — Aussi, l'ai-je, dit-il. Monseigneur, et en bonne forme. » Sur quoi, il sortit son portefeuille de sa poche et en tira effectivement ledit congé imprimé et en bonne et due forme et le présenta au président, qui le livra de main en main à l'Assemblée. Après quoi le greffier l'attacha à la requête, et on nous fit retirer, et reconduire au Beffroi.

A la vérité, Daniel Legras, mon camarade, avait été frater dans le régiment de Picardie et après la paix de Ryswick, il avait été réformé à Strasbourg, mais il n'avait jamais été à Rocroy, ni dans les environs. Il supposa ce fait pour notre défense, laissant au Parlement à faire rechercher s'il était vrai que ce régiment eût été à Rocroy à la paix de Ryswick ou non, ce que ces messieurs n'appro-

fondirent pas, car il est vrai de dire que le conseiller, notre protecteur, avait brigué plusieurs voix au Parlement en notre faveur et qu'en un mot ce corps était, ou tout entier ou pour la majeure partie, incliné à notre élargissement. Deux heures après que nous fûmes de retour dans la prison, le geôlier, tout essoufflé, courut à notre cachot, pour nous féliciter de notre délivrance prochaine. Un clerc du Parlement était venu la lui annoncer, ayant vu de ses propres yeux la résolution de l'assemblée, qui nous avait en plein absous de

l'accusation d'avoir voulu sortir du royaume. Nos bons amis de la ville nous vinrent aussitôt féliciter en foule, et nous crûmes la chose si réelle que nous attendions d'heure en heure notre élargissement. Cependant il n'en fut rien, quoiqu''il fût très vrai que le Parlement nous avait absous. Mais, comme nous étions des criminels d'État, le Parlement ne pouvait nous élargir qu'en conséquence des ordres de la Cour. Le procureur général en écrivit donc au marquis delà Vrillière, ministre d'État, lui disant que nous avions fait preuve parfaite de notre innocence à sortir du royaume et que le Parlement attendait ses ordres pour la destination des prisonniers. Le ministre répondit qu'ils

(Bibliothèque Nationale. Estauij)os.)

prissent garde que cette preuve ne fût pas équivoque et de la bien examiner. Le Parlement, qui ne voulait pas se démentir, récrivit que la preuve était complète et sans réplique. Il se passa bien quinze jours avant que les ordres définitifs de la Cour vinssent, enfin, pour nous ôter la flatteuse espérance de notre prochaine délivrance, et pour ne nous laisser plus douter de notre sort; car le Parlement nous ayant fait comparaître devant sa pleine assemblée à la chambre criminelle, le président nous demanda si nous savions lire, et après avoir dit que oui : « Lisez donc, » ditil après nous avoir donné la propre lettre du marquis de la Vrillière. Sa brièveté m'en a toujours fait retenir les propres termes, que voici : « Messieurs, Jean Marteilhe, Daniel Legras, s'étant trouvés sur les frontières sans passeport, Sa Majesté prétend qu'ils seront condamnés aux galères. Je suis, Messieurs, etc. Le marquis de la Vrillière. » — Voilà, mes amis, nous dirent le président et divers conseillers, votre sentence émanée de la Cour et non de nous, qui nous en lavons les mains. Nous vous plaignons et vous souhaitons la grâce de Dieu et du roi. » Après quoi, on nous ramena au Beffroi, et, le soir même, un conseiller et le greffier du Parlement vinrent à cette prison et nous ayant fait venir dans la chambre du geôlier, le conseiller nous dit de nous mettre à genoux devant Dieu et la justice et de prêter attention à la lecture de notre sentence. Nous obéîmes, et le greffier nous lut notre sentence, portant en substance, après le préambule, ce qui suit : Avons lesdits, Jean Marteilhe et Daniel Legras, dûment atteints et convaincus de faire profession de la religion prétendue réformée et de s'être mis en état de sortir du royaume, pour professer librement ladite religion; pour réparation de quoi, les condamnons à servir de forçats sur les galères du roi, à perpétuité, etc.. La lecture de cette sentence finie, je dis au conseiller : « Comment, Monsieur, le Parlement, un corps si vénérable et si judicieux, peut-il accorder la conclusion de cette sentence avec la délibération de nous absoudre, comme il l'avait effectivement fait? — Le Parlement, nous

dit-il, VOUS a absous; mais la Cour, qui est supérieure aux Parlements, vous condamne. — Mais où reste la justice. Monsieur, qui doit diriger et l'un et l'autre tribunal? — N'allez pas si avant, me répondit-il. Il ne vous appartient pas d'approfondir ces choses. » Il fallut donc se taire et prendre notre mal en patience. Cependant, je suppliai ledit conseiller de nous faire donner copie authentique de notre sentence, ce qu'il nous promit et effectua.

Trois jours après, quatre archers du grand prévôt nous vinrent prendre, et, après nous avoir liés et mis les menottes aux mains, nous conduisirent à Lille en Flandre où la chaîne des galériens s'assemblait. Nous arrivâmes le soir à cette dernière ville, n'en pouvant plus de fatigue d'avoir fait ces cinq lieues à pied et très incommodés de nos liens. On nous mena à la prison de la ville, où est la tour de Saint- Pierre, destinée pour les galériens à cause de l'épaisseur de ses murailles. En entrant dans la prison, le geôlier nous fouilla partout, et comme il se trouva là, soit par hasard, ou de dessein prémédité, deux pères jésuites, ils nous prirent nos livres de dévotion et notre sentence, sans nous avoir jamais voulu rendre ni l'une ni les autres, et j'entendis que l'un de ces pères disait à l'autre, après avoir lu ladite sentence, que c'était une grande imprudence au Parlement de donner copie authentique de pareilles pièces.

Après cette visite, on nous conduisit au cachot des galériens dans la tour Saint- Pierre, l'une des plus affreuses demeures que j'aie jamais vues. C'est un spacieux cachot, mais si obscur, quoiqu'il soit au second étage de cette tour, que les malheureux qui y sont ne savent jamais s'il fait jour ou nuit que par le pain et l'eau que l'on porte tous les matins, et, qui pis est, on n'y souffre jamais de feu ni de lumière, soit lampes ou chandelles. On y est couché sur un peu de paille toute brisée et rongée par des rats et des souris, qui y sont en grand nombre et qui mangeaient impunément notre pain, parce que nous ne pouvions voir ni nuit ni jour pour les chasser. En arrivant dans ce cruel cachot, où il y avait une trentaine de scélérats de toute

espèce, condamnés pour divers crimes, nous ne pûmes savoir leur nombre qu'en le leur demandant, car nous ne nous voyions pas l'un l'autre. Leur premier compliment fut de nous demander la bienvenue sous peine de danser sur la couverture. Nous aimâmes mieux donner deux écus de cinq livres pièce, à quoi ces scélérats nous taxèrent sans miséricorde, que d'éprouver cette danse. Nous la vîmes exercer deux jours après à un misérable nouveau venu qui la souffrit plutôt par disette d'argent que par courage. Ces malheureux avaient une vieille couverture de serpillière (i), sur laquelle ils faisaient étendre le patient; et quatre forçats des plus robustes prenaient chacun un coin de la couverture l'élevant aussi haut qu'ils pouvaient, et la laissaient tomber ensuite sur des pierres, qui faisaient le plancher du cachot, et cela par autant de reprises, que ce malheureux était condamné, suivant son obstination à refuser l'argent à quoi on le taxait. Cette estrapade me fit frémir. Ce malheureux avait beau crier; il n'y avait aucune compassion pour lui. Le geôlier même, à qui va tout l'argent que cet exécrable jeu produit, n'en faisait que rire. Il regardait par le guichet de la porte et leur criait : « Courage, compagnons ». Ce misérable était tout moulu de ses chutes, et on crut qu'il en mourrait. Cependant il se remit.

Quelques jours après, j'eus à mon tour une terrible épreuve à essuyer. Tous les soirs, le geôlier et quatre grands coquins de guichetiers, accompagnés du corps de garde de la prison, venaient faire la visite du cachot, pour voir si nous ne faisions pas quelques tentatives pour nous évader. Tous ces gens-là, au nombre d'une vingtaine, étaient armés de pistolets, d'épees et de baïonnettes au bout du fusil. Us visitaient ainsi les quatre murailles et le plancher fort exactement pour voir si nous n'y faisions pas quelque trou. Un soir, après qu'ils eurent fait la visite, et

(1) Grosse toile doal les marchands se servent pour emballer leur» marchandises.

Les Missions, estampe sali/ri(^ue, ItjîiO. (Bibliothèque jNationale, Estampes.)

comme ils se retiraient, un des guichetiers resta le dernier pour fermer la porte et le guichet. Je m'amusai à lui dire quelques paroles, et comme je vis qu'il me répondait assez aimablement, je crus l'avoir un peu apprivoisé. Je m'avisai donc de le prier de me donner le bout de chandelle qu'il tenait à la main, pour voir à chercher un peu notre vermine, mais il n'en voulut rien faire et me ferma le guichet au nez. Alors je dis assez haut, ne croyant pas cependant le guichetier assBZ proche pour m'entendre, que je me repentais de ne lui avoir pas arraché des mains son bout de chandelle, car je l'avais eu belle pour cela, lorsque je lui parlais au guichet. Mon drôle m'entendit et ne manqua pas d'en faire son rapport au geôlier. Le lendemain matin, tous mes camarades de cachot étaient levés et chantaient les litanies à leur ordinaire, sans quoi ils n'auraient eu aucune charité des Jésuites, qui la donnaient tous les jeudis.

J'étais demeuré couché sur mon peu de paille et je m'étais endormi, lorsque je fus éveillé par plusieurs coups de plat d'épée, qui portaient à plein sur mon corps, n'ayant que ma chemise et ma culotte. Je me lève en sursaut et je vois le geôlier, l'épée à la main, les quatre guichetiers, et tous les soldats du corps de garde armés jusqu'aux dents. Je demandai pourquoi on me maltraitait ainsi. Le geôlier ne me répondit que par plus de vingt coups de plat d'épée, et le guichetier au bout de chandelle me donna un si terrible soufflet qu'il me renversa. M'étant relevé, le geôlier me dit de le suivre, et voyant que c'était pour me faire encore plus mal, je refusai de lui obéir, avant que je susse par quel ordre il me traitait ainsi; que si je le méritais, ce n'était qu'au grand prévôt à ordonner de mon châtiment. On me donna encore tant de coups que; je tombai une seconde fois. Alors les quatre guichetiers me prirent, deux aux jambes et deux aux bras, et m'emportèrent ainsi, à mon corps défendant, hors du cachot, et me descendirent ou plutôt me traînèrent comme un chien mort du haut des degrés de cette tour en bas dans la cour, où étant on ouvrit la porte d'un autre escalier de pierre, qui conduisait dans un souterrain. On me fit aussitôt dégringoler ces degrés sans les compter, quoique je crois qu'il y en avait au moins vingt-cinq ou trente, et au bas on ouvrit un cachot à porte de fer, qu'on nomme le cachot de la sorcière. On m'y poussa et on ferma la porte sur moi, et puis ils s'en allèrent.

Je ne voyais non plus dans cet affreux souterrain qu'en fermant les yeux. J'y voulus faire quelques pas pour trouver quelque peu de paille en tâtonnant, mais je m'enfonçai dans l'eau jusqu'à demi-jambe, eau aussi froide que la glace. Je retournai en arrière et me plaçai contre la porte, dont le terrain était plus haut et moins humide. En tâtonnant, j'y trouvai un peu de paille, sur laquelle je m'assis; mais je n'y fus pas deux minutes que je sentis l'eau qui traversait la paille. Pour lors, je crus fermement qu'on m'avait enterré avant ma mort, et que cet affreux cachot serait mon tombeau, si j'y restais vingt-quatre

heures. Une demi-heure après, le guichetier me porta du pain et de l'eau qu'il mit par le guichet dans le cachot. Je lui rejetais sa cruche et son pain, en lui disant : « Va dire à ton bourreau de maître que je ne boirai ni ne mangerai que je n'aie parlé au grand prévôt. » Le guichetier s'en alla, et dans moins d'une heure le geôlier vint seul avec une chandelle à la main, sans autre arme qu'un trousseau de clefs, et ouvrant la porte du cachot, il me dit fort doucement de le suivre en haut. J'obéis. Il me mena dans sa cuisine. J'étais sale, plein de sang, qui m'avait coulé par le nez, et d'une contusion à la tête sur les escaliers de pierre. Le geôlier me fit laver mon sang, me mit un emplâtre sur ma contusion, et ensuite me donna un verre de vin de Canarie, qui me refit un peu. Il me fit une petite réprimande touchant la chandelle du guichetier, et m'ayant fait déjeuner avec lui, il me mena dans un cachot de sa cour, sec et clair, me disant qu'il ne pouvait plus me remettre avec les autres galériens, après ce qui s'était passé. « Donnez-moi donc mon camarade avec moi, lui dis-je. — Patience, dit-il, tout viendra avec le temps. » Je restai quatre ou cinq jours dans ce cachot, pendant lesquels le geôlier m'envoyait tous les jours à dîner de sa table. Il me proposa un jour de nous mettre, mon camarade et moi, dans une chambre de sa prison où il y aurait un bon lit et toutes les commodités requises, moyennant deux louis d'or par mois. Nous n'étions pas fort pourvus d'argent": cependant je lui offris un louis et demi jusqu'au temps que la chaîne partirait. Il n'en voulut rien faire. Un jour, il me dit que mon camarade l'avait fort prié de me remettre avec lui et qu'il lui avait promis de le faire. « Hé bien, lui disje, descendez-le* ici avec moi. — Non, dit-il, il faut que vous retourniez avec les autres galériens dans la tour de Sainï-Pierre. » Je vis bien qu'il nous voulait mettre dans la nécessité de lui donner les deux louis d'or par mois pour nous mettre en chambre ; mais, consultant notre bourse, et considérant que, si la chaîne ne partait que dans deux ou trois mois, nous ne pourrions y subvenir, je me tins ferme à l'offre que je lui avais faite. Il me remit

dans la tour Saint-Pierre avec les autres. Mon camarade qui me croyait perdu, fut ravi de me sentir auprès de lui. Je dis sentir, car pour nous voir, nous n'avions aucune clarté pour cela.

Un matin, sur les neuf heures, le geôlier vint ouvrir notre cachot et, nous appelant mon camarade et moi, nous dit de le suivre. Nous crûmes d'abord qu'il nous allait mettre en chambre pour notre louis et demi, mais nous fûmes désabusés, car nous ayant sortis du cachot, il nous dit : « C'est M. de Lambertie, grand prévôt de Flandre, et qui est le maître ici, qui veut vous parler... J'espère, dit-il en s'adressant à moi, que vous ne lui direz rien de ce qui s'est passé dernièrement. — Non, lui dis-je, lorsque j'ai pardonné, j'oublie et ne cherche plus à me venger. » En disant cela, nous arrivâmes dans une chambre où nous trouvâmes M. de Lamberlie, qui nous fit l'accueil le plus gracieux du monde. Il tenait une lettre de M. son frère, bon gentilhomme d'origine protestante, à trois lieues de Bergerac. Mon père nous avait procuré cette recommandation. M. de Lambertie nous dit donc qu'il était bien fâché de ne nous pouvoir procurer notre délivrance. « Pour tout autre crime, nous dit-il, j'ai assez de pouvoir et d'amis en Cour pour obtenir votre grâce : mais personne n'ose s'employer pour qui que ce soit de la religion réformée. Tout ce que je puis faire, c'est de vous aire soulager dans cette prison, et de vous y retenir autant que je voudrai, quoique la chaîne parte pour les galères. » Ensuite, il demanda au geôlier quelle chambre bonne et commode il avait de vide. Le geôlier lui en proposa deux ou trois qu'il rejeta et lui dit : « Je ne prétends pas seulement que ces messieurs aient toutes leurs commodités; mais je veux aussi qu'ils aient de la récréation, et je prétends que tu les mettes dans la chambre à l'aumône. — Mais, Monsieur, répartit le geôlier, il n'y a que des prisonniers civils dans cette chambre-là, qui ont des libertés qu'on n'ose donner à des gens condamnés. — Eh bien! répondit M. de Lambertie, je prétends que tu leur donnes ces libertés. C'est à toi et à tes guichetiers à

l'NK CONDAMNATION AUX GALKUES

^^CONVE^T^^

ALinanach de 1086.

(Bibliothèque Nationale. Estampes.)

prendre garde qu'ils ne se sauvent de la prison. Donneleur un bon lit et tout ce qu'ils souhaiteront pour leur soulagement, et cela pour mon compte, ne prétendant pas que tu prennes un sol d'eux... Allez, .Messieurs, nous ditil, dans cette chambre à l'aumône. C'est la plus belle, h mieux aérée, et-la plus réjouissante de toute cette prison; et, en outre que vous y ferez bonne chère sans qu'il vous en coûte rien, vous y amasserez de l'argent... Je prétends, dit-il encore au geôlier, que tu fasses M. Marteilhc prévôt de cette chambre. » Nous remerciâmes de notre mieux M, de Lambertie de sa grande bonté. Il nous dit qu'il viendrait souvent s'informer à la prison si le geôlier observait ses ordres à notre égard et se retira.

5o LA VIE AUX GALKRES

On nous mit donc dans la chambre à Taumône, et on m'installa prévôt, au grand regret de celui qui Tétait avant moi et que l'on plaça ailleurs. Cette chambre à l'aumône était fort grande et contenait six lits pour douze prisonniers civils, qui étaient toujours des gens de quelque considération et hors du commun, et outre cela, un ou deux jeunes drôles, coupeurs de bourse ou prisonniers pour des crimes légers, qui servaient à faire les lits, la cuisine et tenir la chambre nette. Ils couchaient à un coin de la chambre sur une paillasse. C'étaient en un mot nos valets de chambre. Laprévôté, dont j'avais eu l'honneur d'être gratifié, était un emploi assez onéreux (i). Celui qui est revêtu de ce titre dans la chambre de l'aumône est obligé de distribuer toutes les charités qui se font à celte prison. Elles sont ordinairement considérables et se portent toutes d^ns cette chambre. Il y a un tronc, qui pend avec une chaîne d'une des fenêtres pour les passants qui veulent y mettre leurs charités. Le prévôt de la chambre, qui a la clef de ce tronc, l'ouvre tous les soirs pour en retirer l'argent et le distribuera tous les prisonniers, tant civils que criminels. Outre cela, tous les matins, les guichetiers vont avec des charrettes ou tombereaux, par toute la ville, recueillir les charités des boulangers, bouchers, brasseurs et poissonniers, chacun donnant de leurs denrées. Ils vont aussi au marché aux herbes, à celui des tourbes et autres, et toute cette collecte se porte à la chambre à l'aumône pour être partagée et distribuée dans toutes les chambres par le prévôt, à proportion que chaque chambre a de prisonniers, dont le geôlier lui donne une liste chaque jour et dont le total allait, lorsque j'y entrai, à cinq ou six cents.

Quoique je fusse devenu le distributeur général de ces aumônes, je ne pus cependant remédier à un abus qui m'empêchait de faire parvenir rien aux prisonniers destinés pour les galères. Le geôlier recevait leur part de l'argent du tronc pour l'employer, disait-il, à leur faire de la soupe;

(1) Onéreux est employé ici au seni juridique acquis à condition d'acquitter certaine» charges.

UNE CONnAMNATIOX AfX GALKKFS TI

mais bon Dieu quelle soupe! C'était ordinairement de sales et vilaines tripes de bœuf, qu'il leur cuisait avec un peu de sel, l'odeur seule faisait vomir.

Six semaines après avoir habité cette heureuse chambre, M. de Lamberti vint nous y voir et nous dit que la chaîne devait partir le lendemain pour Dunkerque, où étaient six galères du roi; qu'il nous exempterait de partir, en nous faisant passer pour malades; qu'il fallait que nous restassions ce jour-là au lit jusqu'à ce que la chaîne fût partie; ce que nous fîmes. Et cela nous procura de rester dans ce bien-être encore trois mois.

Les Galères de Dunkerque.

u mois de janvier 1702, M. de Lambertie nous vint voir et nous dit que la chaîne partirait le lendemain. Il pourrait encore nous exempter de la suivre, mais il avait à nous avertir que que ce serait la dernière chaîne qui irait sur les galères de Dunkerque. Par la suite, toutes les autres iraient à Marseille, voyage de plus de trois cents lieues, qui serait d'autant plus rude et pénible pour nous que nous serions obligés de le faire à pied et la chaîne au cou. D'ailleurs, il faudrait qu'il allât en campagne au mois de mars et qu'il ne serait plus à portée de nous rendre service à Lille. Il nous conseillait donc de partir par la chaîne qui commençait, le lendemain, sa route pour Dunkerque. Cette chaîne était sous ses ordres jusqu'à cette ville, et il nous y lerait conduire avec distinction des autres galériens, en chariot et commodément pendant la route, qui n'était que d'environ douze lieues. Ces raisons nous firent accepter ce dernier parti. Ce seigneur nous tint parole, car au lieu de nous faire attacher avec vingt-cinq ou trente galériens, dont la chaîne était composée et qui marchaient à pied, il nous fit mettre en chariot et tous les soirs on nous faisait coucher dans un bon lit. L'exempt des archers, qui conduisait la chaîne, nous faisait manger à sa table, si bien qu'à Ypres, Furnes et autres lieux où nous passions, on croyait que nous étions des gens de grande considération, mais hélas ! ce bien-être n'était qu'une fumée qui disparut bientôt, car le troisième jour de notre départ de Lille, nous arrivâmes à Dunkerque, où on nous mit sur la galère VHeiireuse, commandée par le commandeur de la Pailletrie, qui était chef d'escadre des six galères qui étaient de ce port.

On nous mit d'abord chacun dans un banc à part. Par là je fus séparé de mon cher camarade. Le jour même de notre arrivée, on donna la bastonnade à un malhcurcu.\ format pour je ne sais quoi qu'il a\'ait commis. Je |us effrayé de voir s'exercer ce supplice, qui se fit sans aucune forme de procès et sur-le-champ. I.e lendemain, je jus sur le point de recevoir le mèa\e traitement, qui m'avait fait tant d'horreur la veille et cela par la méchanceté d'un grand coquin de forçat, qui était aux galères pour vol. Ce misérable vint dans le banc où j'étais enchaîné avec six autres et, en m'injuriant de toute manière, me demanda de quoi boire à ma bienvenue. Je n'avais par bonheur rien répondu à toutes les injures qu'il m'avait dites, mais à sa demande, je lui répondis que je ne donnais de bienventie qu'à ceux qui ne me la demandaient pas. En effet, j'avais payé cinq ou six bouteilles de vin à ceux de mon banc qui ne me l'avaient pas demandé. Ce malheureux, qui se nommait Poulet, s'en fut dire au sous-comite (i) de la galère que j'avais prononcé des blasphèmes exécrables contre la "Vierge et tous les saints du paradis. Ce sous-comite ajouta foi au rapport de Poulet et s'en vint à mon banc me dire de commencer à me dépouiller pour recevoir la bastonnade. Je n'avais rien dit ni fait qui me pût attirer ce châtiment. Je deniandai à mes compagnons de banc pourquoi on voulait ainsi me traiter et si c'était la coutume de jaire passer les nouveaux venus par cette épreuve. Lux, aussi surpris que moi, me dirent qu'ils n'y comprenaient rien. Cependant, le sous-comite s'en alla sur le quai pour jaire son rapport au major des galères qui y était et en la présence duquel cette exécution de la bastonnade se j'ait toujours. Comme donc ce sous-comite était sur la planche de la galère qui aboutit au quai, il y rencontra le premier comité, à qui il dit qu'il allait parler au major pour jaire donner la bastonnade à un nouveau venu qui était huguenot et qui avait vomi des blasphèmes horribles contre

(1) Le comité et le sous-comite sont des officiers chargés de faire travailler l'équipage d'uue galère.

l'Église catholique, la Sainte Vierge et tous les saints. Le comité lui demanda s'il l'avait entendu. Il dit que non mais que c'était sur le rapport de Poulet. « Bon témoignage ! » répondit le comité. Ce premier comité était passablement honnête homme et fort grave pour un homme de sa profession. Il s'approcha de mon banc et me demanda quelle raison j'avais eu de blasphémer ainsi contre la religion catholique. Je lui répondis que je ne l'avais jamais fait et que ma religion même me le défendait. Là-dessus il fit appeler Poulet, auquel il demanda ce que j'avais fait et dit. Ce maraud eut l'impudence de répéter la même chose qu'il avait dite au sous-comite qui était présent et que le premier comité avait fait rentrer avec lui. Celui-ci ne voulant pas s'en rapporter à la déposition de Poulet, interrogea les six galériens de mon banc, ensuite ceux du banc au-dessus, et celui au-dessous. Ces dix-huit ou vingt personnes lui déposèrent toutes la même chose, que je n'avais proféré aucune parole ni en bien ni en mal, lorsque Poulet me disait les plus grosses injures, et que tout ce que j'avais dit était que je ne donnais pas la bienvenue à ceux qui me la demandaient. Ces informations faites, le premier comité rossa d'importance le scélérat de Poulet et le fit mettre à la double chaîne au banc criminel, et il tança fortement son sous-comite d'avoir été si prompt à décider sur le rapport de ce coquin.

Je fus donc quitte pour la peur de la bastonnade qui est un supplice affreux.

Voici comment on pratique cette barbare exécution. On fait dépouiller tout nu, de la ceinture en haut, le malheureux qui doit la recevoir. On lui fait mettre le ventre sur le coursier de la galère (i), ses jambes pendantes dans son banc à l'opposite. On lui fait tenir les jambes par deux forçats et les deux bras par deux autres et le dos en haut tout découvert et sans chemise et le comité est derrière

(1) Le coursier d'une galère était le pont qui la traversait dans le sens longitudinal. Large d'environ quatre pieds, il courait entre les bancs de bâbord et de tribord qu'occupaient les rameurs.

l.KS GAI.KKES DE Dl'NKERQUE 55

lui, qui frappe avec une corde un robuste Turc (i) pour l'animer à frapper de toutes ses forces avec une grosse corde sur le dos du pauvre patient. Ce Turc est aussi tout nu et sans chemise et comme il sait qu'il n'y aurait pas de ménagement pour lui, s'il épargnait le moins du monde le pauvre misérable que l'on châtie avec tant de cruauté, il applique ses coups de toutes ses forces de sorte que chaque coup de corde qu'il donne fait une contusion d'un pouce. Rarement ceux qui sont condamnés à souffrir un pareil supplice en peuvent supporter dix à douce coups sans perdre la parole et le mouvement. Cela n'empêche pas que l'on ne continue à frapper sur ce pauvre corps, sans qu'il crie ni qu'il remue, jusqu'au nombre de coups auquel il est condamné par le major. Vingt ou trente coups n'est que pour les peccadilles ; mais j'ai vu qu'on en donnait jusqu'à cinquante ou quatre-vingt et même cent; ceu.\-là n'en reviennent guère. Après donc que le pauvre patienta reçu les coups ordonnés, le barbier, ou frater de la galère, vient lui frotter le dos tout déchiré avec du fort vinaigre et du sel, pour faire reprendre la sensibilité à ce pauvre corps et pour empêcher que la gangrène ne s'y mette. Voilà ce que c'est que cette cruelle bastonnade des galères (2).

Je fus environ quinze jours sur la galère où l'on m'avait d'abord mis. A côté de la galère où j'étais, il y en avait une dont le comité était pire qu'un démon d'enfer. Il faisait faire la bourrasque, ou nettoiement de sa galère, tous les

(1) « Il y a cinq sortes de personnes sur les galères, (jui y sont en qualité de forçats, écrit Bion, ancien aumônier de la galère La Superbe, savoir : des Turcs, des faux-saulniers, des déserteurs, des criminels et des protestants. Les Turcs sont des esclaves que le roi achète pour aider à manier la rame... Ces Turcs sont, pour l'ordinaire, de grands hommes bien faits et robustes : ils sont les moins malheureux de toute la chiourme... Un Turc aux galères est un esclave à perpétuité à moins que, lorsqu il est vieux, il ne trouve des patrons qui lui procurent la liberté à prix d'argent. (Bion. Relalion des tourments qu'on lait souffrir aux protestants qui sont sur tes galères de France, édition de 1881, 2(i et al).

(2) « Je ne vous ai pas dit le nombre de nos bastonnades, écrivait le forçat Maurin le 14 décembre 1700, parce que je ne le sais pus, mais il me semblait que le poids des coups de la dernière était bien de 20 à 25 livres quelques-uns. »

jours, au lieu que les autres ne la faisaient que tous (les samedis. Les coups de corde, pendant cette bourrasque, tombent sur les galériens comme la grêle et cet exercice dure deux ou trois heures. Je voyais ce cruel traitement, parce que la distance de l'une à l'autre galère n'était pas grande. Les forçats de mon banc me disaient sans cesse : « Priez Dieu qu'au partage qu'on doit bientôt faire de vous autres nouveaux venus sur les six galères, vous ne tombiez pas sur la galère la Palme ». C'était celle de ce méchant comité. J'en tremblais de peur.

Le partage d'environ soixante nouveaux venus que nous étions, pour les distribuer sur les galères, arriva.

On nous mena tous au parc de l'Arsenal où on nous fit dépouiller absolument tout nus, pour nous visiter dans toutes les parties de nos corps. On nous tâtait partout, ni plus ni moins qu'un bœuf gras qu'on achète au marché. Cette visite achevée, on fit des classes des plus forts aux plus faibles. On fit ensuite six lots, aussi égaux qu'il se put, et les comités tirèrent au sort pour avoir chacun son lot. On m'avait mis à la première classe et j'étais à la tête d'un lot. Le comité à qui j'étais échu nous dit de le suivre pour nous amener à sa galère. Curieux de savoir mon sort et ne sachant pas que cet homme fut un comité, je le priai de me dire sur quelle galère j'étais échu. « Sur la Palme » me dit-il. Je fis une exclamation déplorant mon malheur. « Pourquoi, me dit-il, êtes-vous plus malheureux que les autres? — C'est, lui dis-je, Monsieur, que je tombe sur un enfer de galère et dont le comité est pire qu'un démon. » Je ne savais pas que je parlais à ce même comité. Il me regarda en fronçant les sourcils. « Si je connaissais, dit-il, ceux qui vous ont dit cela, et que je les eusse en mon pouvoir, je les en ferais repentir ». Je vis bien que j'avais trop parlé, mais le mal était fait et sans remède.

Cependant, ce méchant comité voulut faire voir à mon .égard qu'il n'était pas si démon qu'on l'accusait. Il mena son lot à sa galère où étant, il commença à me faire voir unirait de sa bénignité pour moi, car, comme j'étais jeune

Galériens debarf/uant sons la conduite d'un comité.

Gravure de Curu. de Wael.

(Bibliothèque Nationale. Estampes.)

et vigoureux, l'argousin (i) me mit à la jambe un anneau de fer et une chaîne d'une grosseur et d'une pesanteur extraordinaire. Le comité s'en aperçut et, d'un air rude et brutal, dit à cet argousin que s'il ne na'ôtait pas cette énorme chaîne, il s'en plaindrait au capitaine et qu'il ne sou)|rirait qu'il gâtât ainsi le meilleur sujet de son lot pour la rame. L'argousin m'ôta sur-le-champ cette grosse chaîne et m'en mit une des plus légères qu'il eût, que le comité choisit lui-

(1) Les argousins sont les bas oflïciers de la galère chargés de la garde des forçat». C'est l'argousin qui, tous les soirs, devait visiter les chaînes, les manilles et faire changer celles qui lui semblaient suspectes. Argousins, sous-argousins et mousses étaient choisis pur le capitaine. Les argousins étaient tenus à verser 1500 livres de caution, car ils étaient responsables et, outre les responsHhiiilés per.«oiinclles, leur caisse commune devait régler le prix du rameur disparu et les frais de recherches. (lîèf^lement du roi concernant la (^ardc et sûreté des chiourmei des galères, 14 avril 1700, Archives nationales, KK. 938.)

même. Il ordonna ensuite àVargousin de m'aller enchaîner à son banc à lui, comité.

Il faut savoir que le comité mange et couche à un banc de la galère, sur une table qu'on dresse sur quatre petits piliers de fer avec des traverses, et cette table est asse; longue pour y prendre ses repas et pour servir à dresser son lit, entouré d'un pavillon de grosse toile de coton, si bien que les forçats dudit banc sont sous cette table qui s'ôte facilement lorsqu'il faut ramer ou faire quelque autre manœuvre. Les six forçats de ce banc forment le domestique du comité. Chacun a son emploi pour le servir et lorsque le comité mange ou est assis sur sa table (car c'est son appartement et sa résidence), tous les forçats dudit banc et des bancs à chaque côté se tiennent toujours debout, la tête nue par respect. Tous les forçats de 'la galère ambitionnent extrêmement d'être au banc du comité et sous-comite, non seulement parce qu'ils mangent les restes de leurs tables, mais principalement à cause qu'il ne s'y donne jamais aucun coup de corde pendant qu'on rame ou fait d'autres manœuvres et on nomme ces bancs, les «bancs respectés», et c'est un office (i) que d'être d'un tel banc. J'eus donc cet office, qui ne dura pas longtemps par ma propre faute, parce que, me sentant encore d'un reste de vanité mondaine, je ne pus gagner sur moi de faire le pied de grue comme les autres. Car lorsque le comité était à sa table, je me couchais ou lui tournais le dos, mon bonnet sur la tête, faisant semblant de regarder la mer. Les forçats du banc me disaient souvent qu'il m'en prendrait mal, mais je les laissais dire et allais toujours mon train, me contentant d'être esclave du roi, sans être encore celui du comité. Je courais cependant risque de tomber dans sa disgrâce, ce qui est le plus grand malheur qu'un forçat puisse avoir. Il ne m'arriva pas cependant ainsi, car ce comité, tout diable qu'on me l'avait fait, était très raisonnable. Il s'informa des forçats de son banc si je mangeais avec eux les restes de sa table, et, ayant appris

(1) Emploi recherché.

LES GALÈRES DE DUNKERQUE 5q

que je n'en avais jamais voulu goûter : « Il a, dit-il, encore les poulets dans le ventre. Laissez-le faire. » Un soir après qu'il se fut couché dans son pavillon, il me fit appeler auprès de son lit, et me parlant doucement pour que les autres ne l'entendissent pas, il me dit qu'il voyait bien que je n'avais pas été élevé dans la crapule, et que je ne pouvais m'assujettir à ramper comme les autres, qu'il ne m'en estimait pas moins, mais que pour l'exemple il me ferait mettre dans un autre banc et que je pouvais compter que dans le travail de la galère je ne recevrais jamais un coup de lui ni de ses sous-comites. Je le remerciai de sa bonté de mon mieux, et je puis dire qu'il tint sa parole, ce qui est beaucoup, car lorsque nous naviguions ou dans d'autres manœuvres, il n'aurait pas connu son propre père et l'aurait rossé comme les autres. En un mot, c'était le plus cruel homme dans sa fonction que j'aie jamais vu, mais en même temps et hors de là très raisonnable et qui pensait toujours fort judicieusement.

Nous étions cinq réformés sur la galère, qu'il considérait tous également, et aucun des cinq n'a jamais reçu le moindre mauvais traitement de sa part. Au contraire, lorsque l'occasion s'en présentait, il nous rendait service. Le capitaine de notre galère, nommé le chevalier de Langeron Maulevrier, avait tous les sentiments jésuites. Il nous haïssait souverainement et il ne manquait pas, lorsque nous étions à ramer, le corps tout nu, sans chemise, comme c'était l'ordinaire, d'appeler le comité et de lui dire : « Va rafraîchir le dos des huguenots d'une salade de coups de corde. » Mais toujours quelque autre que nous les recevait. Ce capitaine était fort magnifique et faisait grosse dépense pour sa table, car cinq cents livres que le roi donne par mois à chaque capitaine de galère pour sa table, ne lui suffisaient pas pour la moitié de la dépense de la sienne. Les capitaines ont ordinairement à leur office ou chambre de provision, qui est pratiquée dans le fond de cale de la galère, un mousse ou gardien de cette chambre. C'est ordinairement un forçat qui a cet office. C'est un emploi fort favorable pour celui qui peut l'avoir;

car on est alors exempt de la rame et de toute autre fatigue, et l'on fait bonne chère de la cuisine du capitaine. Or, il arriva que le mousse d'office de M. de Langeron lui friponna cinquante ou soixante livres de café, que le maître d'hôtel trouva qui manquaient à Toffice. Il le déclara au capitaine qui, sans autre (orme de procès, ordonna sur-lechamp qu'on donnât cinquante coups de bastonnade à ce pauvre fripon de mousse et qu'on le mît au banc criminel, ce qui fut exécuté fort ponctuellement. Après quoi le capitaine ordonna au comité de lui chercher un mousse fidèle parmi les forçats de la galère. Le comité se récria sur ce mot fidèle disant qu'il lui était impossible de l'assurer de la fidélité d'aucun de ces malfaiteurs, mais qu'il savait un galérien déjà âgé et peu capable de la rame, de la fidélité duquel il pouvait lui répondre : « Mais, ajouta-t-il, je sais que vous ne le voudre- pas. — Pourquoi non, dit le capitaine, s'il est tel que tu le dis? — C'est, dit le comité, qu'il est huguenot. » Le capitaine fronçant les sourcils, lui dit : « N'en as-tu pas d'autres à me proposer? — Non, dit le comité, du moins dont je puisse vous répondre. — Eh bien, dit le capitaine, je l'éprouverai. Fais-le venir en ma présence. » Ce qui fut fait. C'était un nommé Bancilhon, vénérable vieillard, respectable par sa candeur et la probité qui était empreinte sur sa physionomie (i). Le capitaine lui demanda s'il voulait bien le servir pour son mousse d'office. L'air et la prudence avec laquelle il lui répondit, charmèrent le capitaine qui le fit d'abord installer par son maître d'hôtel dans la chambre d'office. Le capitaine fut bientôt si content de son mousse qu'il n'aimait personne autant que lui, jusque-là qu'il lui confiait la bourse de sa dépense, et lorsque l'argent était fini, Bancilhon lui portait

(1) 11 semble y avoii" eu deux Bancilhon sur les galères : Jean- Baptiste, né en 1649, détenu au château dit en 17u8, puis embarqué sur La Grande et libéré en 1713 après vingt-sept ans de captivité, donc incarcéré en 1086. (Athanase Coquerel, Le» Furçats pour la Foi, 266j ; Jean, né dans le Gévaudan, en 1655, âgé de 34 ans en 1689, employé sur La Palme, à Duakerque et à Saint-Alalo. (Athanase Coquerel, Les Forçais pour la Foi, 286.)

LES GALÈRES DE DUNKERQUE 6l

e mémoire de la dépense faite par le proviseur et le maître d'hôtel, lesquels lui rendaient compte, et le capitaine avait pris une telle confiance en lui qu'il déchirait ces mémoires en sa présence sans les lire et les jetait à la mer.

Celte grande confiance du capitaine à l'égard de Bancilhon et l'économie qu'exerçait celui-ci au profit de son maître lui firent bientôt des jaloux et des ennemis mortels. Le capitaine avait deux maitres d'hôtels, un proviseur et un chef de cuisine, qui maixgeaient à la seconde table. Ces messieurs voulaient souvent se régaler de vin de Champagne et d'autres délicatesses confiées à la garde de Bancilhon, lequel les leur refusait, lui étant défendu d'y toucher que pour la table du capitaine. Sur cela, ces messieurs conçurent une telle haine contre lui qu'ils résolurent de le perdre. Pour cela, ils projetèrent un jour que, lorsque le capitaine donnerait à manger et qu'il y aurait presse à l'office, ils détourneraient quelque pièce d'argenterie pour faire accuser Bancilhon de ce vol. La chose conclue entre eux quatre, l'un des maitres d'hôtel, soit par bienveillance pour Bancilhon ou pour débusquer son camarade, fut eu secret communiquer ce complot audit Bancilhon, lui disant qu'il leur soutiendrait la chose, si besoin en était. Bancilhon, informé de la haine de ces messieurs contre lui, résolut de n'attendre pas l'orage, qui tôt ou tard le perdrait, et conclut de retourner plutôt toute sa vie dans un banc que de rester ainsi exposé. Dans cette pensée, ses comptes à la main, il fut trouver un matin le capitaine à son lit et le pria instamment de le décharger du fardeau de garder sa chambre d'office, protestant que son âge, qui a)"faiblissait sa ménioire et sa vue, ne lui permettait plus de profiter de ses bontés. Le capitaine, fort surpris, lui dit qu'il fallait qu'il y eut quelque autre raison qui le portât à lui faire cette demande et qu'il voulait la savoir sur l'heure, sous peine de son indignation. Bancilhon, ne pouvant plus s'en défendre, lui avoua le fait, et lui dit que Moria, le second maître d'hôtel, lui avait découvert le complot. « Qu'on m'appelle ces messieurs, dit le capitaine, tout à l'heure. » Ce qui étant fait, il les menaça de les faire jeter à la mer

62 LA VIE At'X GALÈRES

sur-le-champ s'ils n'avouaient pas la vérité. Ils l'avouèrent en effet, en demandant mille fois pardon. « Eh bien, messieurs, dit-il, je ne vous veux faire d'autre punition que celle de vous déclarer que, dès ce moment, s'il se perd quoi que ce soit de ce que Bancilhon a en garde, vous en serez responsables tous trois. » Ils voulurent se récrier, disant que sur ce pied-là, Bancilhon pouvait les perdre à tout moment. « Il est honnête homme, leur dit le capitaine, et vous êtes des coquins qui mériteriez que je vous fisse raser et mettre à la chaîne. » Ces messieurs se retirèrent tout confus et ils ne tentèrent jamais depuis de faire pièce à Bancilhon, qui demeura le domestique favori de M. de Langeron. Cette bienveillance rejaillit sur les autres réformés. Le commandant recevait souvent les ordres de la Cour pour faire faire la recherche de l'argent, des livres de dévotion et lettres des réformés des galères. On tirait, à l'heure marquée, un coup de canon de la Grande Réale et aussitôt les bas officiers, qui avaient chacun leur réformé en vue, se jetaient sur eux à l'improviste et leur prenaient tout impunément, non sans coups de corde, car c'est toujours le premier et le dernier appareil. De cette manière, on nous surprenait souvent, mais M. de Langeron avertissait d'avance le frère Bancilhon en lui disant : « Bancilhon, mon ami, le coq a chanté. » Alors nous étions sur nos gardes et en nous fouillant, on ne trouvait jamais rien (i). On a bien raison de dire, lorsqu'on se trouve dans quelque rude peine : « Je travaille comme un forçat à la rame », car c'est en effet le plus rude exercice qu'on puisse s'imaginer. Qu'on se représente, si on peut, six hommes enchaînés, assis sur leur banc, tenant la rame à la main, un pied sur la pédagne, grosse barre de bois attachée à la banquette ; et de l'autre pied, montant sur le banc de devant eux, et s'allongeant le corps, les bras roides pour pousser et avancer leur rame jusque sous le corps de ceux de devant qui sont occupés à faire le même mouvement ; et

(1) Attendant cette visite, les réformés donnaient leurs effets & garder aux forçats catholiques de leur banc ou à quelque Turc.

LES GALERES DE Dt'NIvERQUE 63

ayant avancé ainsi leur rame, ils l'élèvent pour la frapper dans la mer et du même temps se jettent, ou plutôt se précipitent en arrière, pour tomber assis sur leur banc, qui, à cause de cette rude chute, est garni d'une espèce de coussinet. Enfin, il faut l'avoir vu, pour croire que ces misérables rameurs puissent résister à un travail si rude ; et quiconque n'a jamais vu voguer une galère ne se pourrait jamais imaginer, en le voyant pour la première fois, que ces malheureux pussent y tenir une demi-heure, ce qui montre bien qu'on peut, par la force et la cruauté, faire faire pour ainsi dire l'impossible. Et il est vrai qu'une galère ne peut naviguer que par cette voie et qu'il faut nécessairement une chiourme d'esclaves, sur qui les comités puissent exercer la plus dure autorité, pour les faire voguer, non seulement une heure ou deux, mais même dix à douze heures de suite. Je me suis trouvé avoir ramé à toute force pendant vingt-quatre heures sans nous reposer un moment. Dans ces occasions, les comités et autres mariniers nous mettaient à la bouche un morceau de biscuit trompé dans du vin, sans que nous levassions les mains de la rame pour nous empêcher de tomber en défaillance. Pour lors, on n'entend que hurlements de ces malheureux, ruisselant de sang par les coups de corde meurtriers qu'on leur donne. On n'entend que claquer les cordes sur le dos de ces misérables. On n'entend que les injures ou les blasphèmes les plus affreux des comités, qui sont animés et écument de rage, lorsque leur galère ne tient pas son rang et ne marche pas si bien qu'une autre. On n'entend encore que le capitaine et les officiers majors crier aux comités, déjà las et harassés d'avoir violemment frappé, de redoubler leurs coups. Et lorsque quelqu'un de ces malheureux forçats crève sur la rame, comme il arrive souvent, on frappe sur lui tant qu'on lui voit la moindre vie, et lorsqu'il ne respire plus, on le jette à la mer comme une charogne, sans témoigner la moindre pitié.

Une chiourme d'hommes libres des plus robustes et des mieux dressés au travail de la rame ne pourrait y tenir. J'en ai vu l'expérience. En l'année 1703, on fit faire à

Dunkerque quatre demi-galères pour les erxvoyer à Anvers naviguer sur la rivière de l'Escaut. Ces demi-galères étaient parfaitement proportionnées, et de même fabrique que les grandes. Les rames avaient vingt-cinq pieds de long et trois hommes par banc pour les ramer. On n'y voulait mettre que des mariniers de rame, gens fort expérimentés dans cet exercice, mais tous libres, car on ne voulait pas risquer d'y mettre des gens de chaîne qui auraient eu la facilité de se sauver à cause de la proximité des frontières de l'ennemi, et par la crainte aussi de quelque révolte dans les occasions des fréquents combats qu'on se proposait avec ces demi-galères. On les arma donc à Dunkerque pour aller de là à Ostende par mer, et de là, par le canal de Bruges, jusqu'à Gand où passe l'Escaut. Quand il fut question de mettre en mer, ce ne fut qu'avec beaucoup de peine qu'on put mener ces quatre demi-galères avec ces rameurs libres jusqu'à la rade de Dunkt^rque. Le commandant fut d'obligation d'écrire au ministre l'impossibilité qu'il y avait de naviguer sans chiourme esclave. Sur quoi le ministre donna ordre de mettre un vogue-avant esclave dans chaque banc, qui ramerait avec deux hommes libres ; ce qui fut fait, et pour lors on conduisit ces bâtiments à Ostende par mer, quoique avec grand peine par la raison que le comité n'osait pas exercer ses cruautés sur les gens libres. Ce qui confirme ce que je viens de dire qu'on ne pourrait jamais naviguer les galères sans chiourme d'esclaves, sur lesquels les comités puissent exercer impunément leur impitoyable cruauté, car il est à remarquer que, lorsqu'il manque un comité sur une galère, et que le capitaine en cherche un, il ne s'informe, par rapport à ceux qui se présentent pour l'être, d'aucune autre capacité que celle d'être brutal et impitoyable. S'il se trouve avoir ces qualités au suprême degré, c'est alors le meilleur comité de France. M. de Langeron, notre capitaine, ne les nommait guère que par le nom de bourreaux, et lorsqu'il voulait donner quelques ordres qui les regardaient : « Holà! disait-il, qu'on m'appelle le premier bourreau», parlant du premier comité, et

ainsi du second et du troisiènne ; et lorsqu'il trouvait à propos de faire repaître la chiourme, c'était sa coutume de dire au comité : « Holà, bourreau, fais donner l'avoine aux chiens. » C'était pour faire distribuer les fèves à la chiourme. Je ne sais s'il tirait cette comparaison que les chiens ne peuvent manger l'avoine, de même que les forçats ne peuvent qu'avec grand' faim mâcher ces fèves qui sont très mal cuites et dures comme des cailloux, sans autre apprêt que le nom d'un peu d'huile et quelque peu de sel, dans une grande chaudière, qui contient cinquante petits seaux de cet exécrable bouillon. Pour moi, dans ma plus grande faim, j'aimais mieux tremper mon pain dans l'eau pure avec un peu de vinaigre, que de le manger avec ce bouillon, qui fait boucher le nez avec sa mauvaise odeur. C'est pourtant tout l'aliment qu'on donne, aux forçats : du pain, de l'eau et ces fèves indigestes, dont chacun reçoit quatre onces, lorsqu'elles sont bien partagées et que le distributeur n'en vole pas (i).

En parlant de ce rude travail de la rame, il faut pourtant dire que ces occasions de forcer la chiourme n'arrivent pas fréquemment ; car si cela était, tous crèveraient bientôt. On épargne la chiourme lorsqu'on prévoit qu'on aura besoin de ses forces, tout comme un charretier épargne ses chevaux pour le besoin. Par exemple, lorsqu'on se trouve en mer avec un vent favorable, alors on fait voile et la chiourme se repose, car la manœuvre des voiles n'est que pour tes matelots et gens libres. De même, lorsqu'une galère fait route d'un port à un autre et que la distance est de vingt-quatre heures ou plus, pour lors on fait ce qu'on appelle quartier, c'est-à-dire que la moitié de la galère rame une heure et demie, et l'autre moitié se repose pendant ce temps-là, et ainsi alternativement. On entend bien que cette moitié qui rame est la moitié des deux côtés de

(l) On faisait ce bouillon de fèves au fougon, cuisine placée à gauche, là où était le huitième banc mobile. En voici la recette : une cuillerée de lèves, 30 onces de biscuit, un quart d'once d'huile. Cela coûtait six sols à l'Etat. (Auguste Laforèt. Etude sur la marine des galères, 59.)

la galère, douze rames de chaque côté, depuis l'arrière jusqu'au milieu ou centre de la galère, et d'un seul coup de sifflet ces deux quartiers se relèvent dans un instant. On ne coir.inande aucune manœuvre soit de voile ou de rame à la voix, et tout s'y fait au son du sifflet, que l'équipage et la chiourme entendent parfaitement. C'est un langage qui s'apprend par le long et fréquent usage. Ce sont les comités qui commandent tout par le sifflet après en avoir reçu l'ordre du capitaine. Toutes les manœuvres et tout le travail qu'il faut faire se nomment par les différents tons du siffk't. Ceux qui n'y comprennent rien, pensent entendre des rossignols ramager.

Il n'est pas étonnant de voir les comités des galères si cruels et si impitoyables contre la chiourme. C'est leur métier, à quoi ils sont élevés de jeunesse, et ils ne sauraient faire naviguer leur galère autrement, mais de voir les capitaines et officiers majors, qui sont tous gens de famille et bien élevés, s'acharnera cette cruauté et commander continuellement aux comités de frapper sans miséricorde, c'est ce qui se passe et qui paraîtra inouï à mes lecteurs. Il n'y a, cependant, rien de si vrai. Pour en donner un exemple, lorsque nous primes devant la Tamise cette frégate anglaise nommée le Rossignol, comme la nuit approchait et qu'on craignait de n'arriver pas assez tôt à ladite frégate, on fit extraordinairement forcer la rame. Notre lieutenant ordonnant au comité de redoubler les coups de corde sur la chiourme et le comité lui disant, que, quoiqu'il fit de son mieux, il ne voyait pas de moyen que nous prissions cette frégate à cause de la nuit qui s'avançait, le lieutenant lui répondit que, s'il ne voyait pas cette frégate en notre pouvoir, il se pendrait plutôt lui-même à l'antenne de la galère. « Redouble tes coups, bourreau, dit-il, pour animer et intimider ces chiens-là. Fais comme j'ai souvent vu faire aux galères de Malte. Coupe le bras d'un de ces chiens pour te servir de bâton et pour en battre les autres. » Et ce barbare lieutenant voulait forcer le comité à mettre cette cruauté en exécution. Mais le comité, plus humain que lui, n'en voulut rien faire et une demi-heure

après, lorsque nous fûmes à bord de la frégate, la première décharge qu'elle nous tira tua ce cruel lieutenant sur le coursier. Il arriva même, comme si son cadavre ne méritait pas sépulture, que, quoiqu'on prît toutes les précautions possibles pour porter son corps à terre, et que nous ne fussions pas trois jours en mer après sa mort, ce cadavre s'empuantit si fort qu'il fut impossible de le souffrir plus longtemps et Û fallut le jeter à la mer à la vue de Dunkerque.

Les officiers, non plus que le reste de l'équipage, ne se couchent jamais pour dormir lorsque la galère navigue, soit à la rame, soit à la voile, n'y ayant aucune place vide, ni exempte de manœuvre, pour que quelqu'un puisse reposer. Le fond de cale même est plein de vivres, voiles, cordages et autres apparaux de la galère et il n'y a que les mousses de chaque chambre qui y demeurent jour et nuit. Les soldats sont assis sur leur paquet de hardes à la bande ou galerie. Les matelots, mariniers et les bas-officiers s'asseyent comme ils peuvent sur la rambade (i) et autres lieux assez incommodes. Les officiers majors s'asseyent sur des chaises ou fauteuils dans la guérite ou chambre de poupe.

Mais lorsque la galère est à l'ancre ou dans un port, on tend la tente, qui est faite d'une forte toile de coton et fil, à bandes bleues et blanches. Cette tente règne d'un bout a l'autre de la galère! On la lève par de grosses barres de bois, qu'on appelle chèvres, mises de distance en distance, et qui sont de longueur différente pour faire faire le dos d'âne à cette tente, qui se trouve élevée à son bout du cote de la poupe d'environ huit pieds, au centre ou milieu de la ^^alère, de vingt pieds, et à son bout à la proue, d'environ six pieds. Le" bas aboutit à Vaposti (2) au bord de la cralère, de chaque côté. Cette tente, bien tendue et attachée audit aposti, couvre toute la galère, et par sa forme et tenture est telle qu'aucune pluie, pour si forte qu'elle soit, ne

(1) Gaillard ou château de devant.

(2) Poutre d'un pied d'épaisseur qui forme le bord de la galère.

peut la traverser. Ayant donc ainsi élevé cette tente, tout le monde se repose et pendant le jour chacun s'occupe, soit à prendre son repas ou à coudre et à tricoter des bas de coton, que tous les galériens savent faire. Les matelots et mariniers se divertissent et dansent au son du tambourin, en quoi les Provençaux excellent. Un homme a ce

{Différents bâtiments de la Méditerranée par Gui'tohU du Pas.)

tambourin pendu à son cou, fait comme la caisse d'un tambour de guerre, mais plus long. D'une main, il frappe avec une baguette sur ce tambourin pour battre la mesure ou cadence. Il a une petite flûte dans l'atitre main, dont il joue; et c'est un vrai plaisir de voir danser et sauter ces mariniers provençaux au son de cet instrument (i).

La nuit venue, et après qu'on a soupe, à chaque banc destiné pour les of)ïciers, les galériens dressent une table de la longueur de six pieds et de trois de large. Cette table se met sur deux traverses ou gros bâtons, les uns de bois,

(1) Sur le tambourin, le flùtet et le galoubet, on consultera avec intérêt le livre de François Vidal, Lou tambourin Aix, 1864.

d'autres de fer. Ces traverses sont soutenues par quatre pivots, deux fichés dans un banc, et deux dans le banc prochain. Cette table, ainsi posée sur ces deux traverses, se trouve élevée au-dessus des bancs d'environ trois pieds. Les officiers ont de bons matelas de laine et de crin qu'on serre le jour dans le fond de cale. On dresse ces matelas sur ces tables, chacun à sa place. On y met un coussin ou traversin, qui est appuyé par une têtière de bois, ensuite les draps et couverture du lit. Puis, on l'entoure d'un pavillon de toile de coton très forte, la pointe duquel s'attache au haut de la tente à une corde et poulie destinées à cet usage. Ce pavillon ainsi élevé, sa pointe en haut, son bas, qui est fort ample, entoure le lit à l'égal du meilleur Ut d'ange (i), et tous ces lits, avec leur pavillon à bandes bleues et blanches, et ainsi dressés de chaque côté du coursier, qui forme comme la rue ou le chemin, sont une assez belle perspective d'un bout à l'autre de la galère, qui est toujours bien illuminée par divers falots, qui pendent à la tente depuis la poupe jusqu'à la proue. Tout ce dressement de lit se fait en un instant. Après quoi, l'on ordonne la couchée à la chiourme par un coup de sifflet. Les officiers et équipages se couchent quand ils veulent, mais dès qu'on a ordonné à la chiourme de se coucher, pas un ne peut se tenir debout, ni parler, ni remuer le moins du monde ; et si quelqu'un de ladite chiourme est obligé d'aller à l'aposti, au bord de la galère, pour y faire les nécessités naturelles, il est obligé de crier « à la bande » ; et il n'y peut y aller que l'argousin ou pertuisanier, préposé à la garde de la chiourme, ne lui ait donné la permission par un cri de : « Va! » si bien que toute la nuit un silence profond règne sur la galère, comme s'il n'y avait personne. Les mariniers dressent un pavillon de chaque côté de la rambade qui se trouve en dehors de la grande tente et ils couchent tous sous ces pavillons à l'abri de la pluie et de la fraîcheur de la nuit. Les soldats s'accroupissent le mieux qu'ils peuvent sur la bande et les galériens dans

(1) Lit sans colonnes et à rideaux relevés.

LES GALERES DE DUNKERQUE n\

leur banc, assis sur la pédagne, el la tête appuyée contre le banc.

Voilà de quelle manière chacun se place pour dormir, lorsque la galère est armée. Mais en hiver que la galère ^st désarmée et que les offvciers et équipages sont loches à terre, à la réserve des comités, argousins et pertuisaniers, qui ne bougent ni jour ni nuit de la galère, pour lors les galériens ayant plus de place, s'accommodent de quelques bouts de planches et se couchent plus commodément, quoique sur la dure, se couvrant de leurs capotes.

Une galère armée a toujours deux chaloupes, le calque et le canot. Lorsqu'on part d'un port ou d'une rade, on embarque les deux chaloupes sur la galère, l'une à droite, l'autre à gauche avec des palans à poulie. Elles sont placées sur deux potences, qu'on nomme chevalets, élevées de six pieds au-dessus des bancs qu'elles couvrent, si bien qu'elles ne prennent aucune place et n'empêchent aucune manœuvre, car les rameurs rament aussi facilement sous ces chaloupes ainsi posées, que s'il n'y en avait pas. Lorsqu'en mer on veut aller parlementer avec quelque navire qu'on rencontre, on débarque dans un moment le canot avec beaucoup de facilité, et le caïque de même, si on en a besoin, et l'on les rembarque fort aisément lorsqu'on s'en est servi, et aussitôt qu'on mouille l'ancre, on les débarque tous les deux, les attachant au derrière de la galère, toujours avec bonne garde, de peur que les esclaves, principalement les Turcs, qui sont toujours déchaînés et n'ont qu'un anneau de fer à la jambe, nuit et jour, ne se sauvent par les moyens de ces chaloupes. On leur permet pourtant de môme qu'à ceux de l'équipage d'y aller fumer; car dans les galères il est défendu à qui ce soit de fumer sous peine d'avoir le nez et les oreilles coupés. Les officiers majors eux-mêmes, ni le capitaine, n'y oseraient fumer tant la défense en est rigoureuse de la part du roi, et cela à cause qu'une galère de F'rance, il y a longues années, sauta en l'air, le feu s'étant mis à sa poudre, et on crut que cet accident avait été causé par un Turc qui fumait auprès de la soute à poudre.

L'ordre de la Cour pour désarmer les galères étant venu, ce qui est ordinairement vers la fin d'octobre, les galères avant d'entrer dans le port, débarquent leur poudre à canon; car on ne pénètre jamais dans un port avec la poudre. Ensuite on entre les galères, et on les range le long du quai, selon le rang d'ancienneté du capitaine, le derrière de la galère contre le quai. On dresse un pont, qu'on nomme la planche, pour aller de la galère sur le quai. On met bas les mâts qu'on enferme dans le coursier, et leurs antennes tout du long sur les bancs. On décharge ensuite l'artillerie et les munitions de guerre et de bouche, voiles, cordages, ancres, etc. On congédie les matelots de rambade, qui ne sont pas entretenus, et les pilotes côtiers. Le reste de l'équipage, à Dunkerque, logeait dans les casernes de la ville. Les officiers majors y avaient leurs pavillons, mais ils n'y logeaient que rarement, la plupart allant passer leur quartier d'hiver à Paris, ou cher eux. Ceux qui restaient, pour se distinguer, louaient les plus belles maisons de la ville, car ces messieurs sont presque tous des premières maisons du royaume, la plus grande partie cadets de famille, lesquels, comme on sait, n'héritent de leur patrimoine que l'éducation et ne vivent que des bienfaits du roi. C'est pourquoi ils sont presque tous chevaliers de Malte qui, faisant entre autres le vœu de chasteté, ne se peuvent marier, et comme, après leur mort, tout ce qu'ils laissent va à la religion de Malte, ils ne s'attachent pas à laisser du bien après eux, mais vivent fort splendidement (i). Ce qu'ils peuvent bien faire, car leurs appointements sont gros (2).

Enfin, la galère étant entièrement vide, la chiourme s'y

(1) Ce passage est en désaccord avec les affirmations de M. Mirandolle. Dans un article d'ailleurs fort intéressant, M. MirandoUe a écrit que « leurs biens retournaient à l'Eglise » et que celle-ci avait « quelque intérêt à ce que les galères fussent maintenues pour la défense du royaume ». (Biil. de la Commission d'histoire des Eglises wallonnes, 2« série, III, 179.)

(2) En 1719, le bailli de La Pailletrie, chef d'escadre des galères, souchait 48 000 livres d'appointements et 3 000 livres par mois pour la table.

trouve assec au large pour que chacun des galériens y établisse son pauvre et chétif quartier d'hiver. Chaque banc se procure quelque bout de planche, qu'ils mettent en travers sur les bancs, et où ils font leur lit, mettant pour tout matelas dessous leur corps une vieille serpillière et se couvrant ou plutôt s'enveloppant dans leur capote. Les vogueavant qui sont les premiers de la rame, et, par conséquent

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( aitfue de Galère, {Différents hâtiments de la Méditerranée, par Giiéruiilt du Pns.)

les chefs du banc, se couchent mieux ayant la banquette pour eux, qui est le marchepied du banc, de la largeur de deux pieds, et assez longue pour s'y coucher de son long. Le second se couche aussi assez bien tout de son long dans le ramier, qui est l'endroit du banc sur le tillac, où la rame aboutit, et comme en hiver les rames en sont ôtées, cette place sert de lit au second rameur de la rame. Les autres quatre s'accommodent avec leur bout de planche ou à la bande.

Dès que le temps se met au froid, au lieu d'une tente, on en met deux l'une sur l'autre. Celle de dessous est ordinairement de gros bourras, de la même étoffe que les capotes, ce qui tient la galère assez chaude, au moins pour empê-

cher d'y mourir de froid, car ceux qui n'y sont pas accoutumés et qui se chauffent dans leur maison auprès d'un bon feu, n'y sauraient résister vingt-quatre heures sans périr, lorsqu'il gèle un peu fort. Si ces misérables galériens pouvaient avoir un peu de feu pour se chauffer et de la paille pour se coucher, ils s'estimeraient très heureux; mais il n'en entre jamais sur les galères.

Dès la pointe du jour, les comités, qui couchent toujours dans la galère, de même que les argousins et pertuisaniers, pour la garde de la chiourme, font entendre leurs sifflets pour réveiller et faire lever la chiourme. Cela ne manque jamais à la même heure; car la commandante des galères tire, le soir après le soleil couché et le matin à la pointe du jour, un coup de canon, qui est l'ordre pour le coucher et le lever des chiourmes, et si le matin quelqu'un est assez paresseux pour n'être pas d'abord sur pied au coup de sifflet du comité, les coups de corde ne lui manquent pas. La chiourme étant levée, le premier soin est de plier les lits et de mettre le banc en ordre, le balayer et y jeter plusieurs seaux d'eau pour le rafraîchir et le nettoyer. On élève la tente avec de gros bâtons, longs de vingt pieds, qu'on appelle boute-fort, et qu'on met de chaque côté de la galère pour donner l'air et la clarté. Mais quand il fait froid, on n'ouvre la tente que du côté qui est à l'abri du vent.

Cela étant fait, chacun s'assied dans le banc, travaillant de ses mains à son profit. Il faut savoir que personne, dans la chiourme, ne peut être sans rien faire. Les comités, qui sont tout le jour à observer la chiourme, s'ils en voient quelqu'un qui soit à rien faire, lui demandent, la corde à la main, d'où vient qu'il ne travaille pas. S'il dit qu'il ne sait point de métier, on lui fait donner du coton filé pour qu'il en broche des bas, et s'il ne sait pas brocher, on ordonne à un galérien de son banc de le lui enseigner. Ce métier est bientôt appris, mais comme il s'en trouve toujours qui, outre qu'ils sont fainéants, n'apprennent pas facilement ou s'opiniâtrent à ne pas apprendre, les comités ne manquent pas de le remarquer, et ils les rossent d'importance. S'ils voient qu'un tel paresseux ou entêté n'ap-

prend pas du tout ce qu'on lui enseigne, alors ils lui donnent un boulet de canon à éclaircir, en le menaçant, que s'il ne l'a pas rendu clair comme de l'argent du matin au soir, il sera roué de coups. C'est une chose impossible que d'éclaircir un boulet de canon, et quand ce misérable y travaillerait toute sa vie, y aurait-il employé tout le sable qu'il pourrait trouver et tout le tripoli de l'univers, il n'en viendrait pas à bout. Ainsi il est immanquable qu'il sera rossé; et tous les jours c'est à recomnaencer jusqu'à ce que ce malheureux se résolve enfin à apprendre à tricoter, car un comité n'en démord jamais.

Il y en a plusieurs parmi la chiourme qui savent des métiers, et qui les apprennent à d'autres, comme tailleur, cordonnier, perruquier (i), graveur, horloger, etc.. Ceuxlà sont heureux en comparaison de ceux qui ne savent que brocher; car dans l'hiver, lorsque les galères sont désarmées, on leur permet de dresser de petites baraques de planches, sur le quai du port, chacun vis-à-vis de sa galère (î). L'argousin les y enchaîne tous les matins et au soir il les renchaine dans la galère. Cet argousin, pour sa peine et celle de veiller sur eux, a un sol par jour, que chacun d'eux paie exactement (3).

(1) Les perruquiers-barbiers-étuvistes de Marseille se plaignirent à plusieurs reprises de la concurrence des forçats. Après une lutte de plusieurs mois, en 1703, les forçats obtinrent de faire des perruijues dans leurs baraques sur le port. (Arcbives Nationales, KK. y38.)

(2) Bouchard, qui écrivait en 1630, peint déjà les forçats allant pur la ville avec leurs fers qui tiniamarent « pour vendre ce qu'ils ont fait, comme bourses, ceinlures, aiguillettes, curedents, et bas de soie, laine, poil- de chèvre et fil. Ils peuvent encore aller, continuet-il, travailler de leur métier es bouticjues et vont par les hôtelleries sonnant cornets et violons durant le dîner et souper des passants, et chaque galère a sa semaine par terre pour'cela, dont ils ne retirent pas peu, car chacun, à la tin du r^pas, met sur l'assietle que les forçats présentent au milieu de la table, qui un sol, qui trois, qui quatre et qui cinq. [Les Confessions de Jean-Jacques lioucliard, éd. Bonneau. 150.)

(3) En 1708, les réformés se plaignaient de ne pouvoir sur certaines galères oblenird'ètre déferrés en payant ce sol aux argousins. (Journal des Galères, dans le Bulletin d histoire du protestantisme français, XVIII et XIX.)

Les Turcs, pour la plupart, n'ont pas de métier, et on ne les oblige pas à tricoter, car, comme ils sont assez intrigants d'eux-mêmes, et qu'ils ne sont jamais enchaînés, en payant un sol par jour à l'argousin, ils vont rôder par la ville et travaillent chez les bourgeois qui les veulent occuper, soit à fendre du bois ou autres ouvrages pénibles et tous les soirs ils reviennent à la galère, n'ayant presque pas d'exemple qu'aucun tâche de se sauver. Aussi n'en ontils pas la facilité, tout libres qu'ils soient, car ils sont si reconnaissables par leur teint d'ordinaire brûlé et par leur langue franque, qui est un véritable baragouin, qu'ils ne seraient pas à une demi-lieue de la ville qu'on les ramènerait en galère, car il y a vingt écus de prime pour ceux de la ville ou de dehors qui ramènent un Turc ou un forçat qui s'est évadé; et lorsqu'il arrive que quelqu'un de la chiourme s'évade, les galères ont la précaution de tirer un coup de canon, de distance à autre, pour avertir de cette évasion. Alors tous les paysans, principalement à Marseille, courent après cette curée avec leur fusil et leur chien de chasse, et il est comme impossible que ce pauvre fugitif ne tombe dans leurs mains. J'en ai vu divers exemples à Marseille. Pour ce qui est de Dunkerque, les Flamands avaient cette chasse en horreur, mais la soldatesque, dont tout était rempli à Dunkerque et aux environs, n'y regardait pas de si près pour gagner vingt écus. Il est arrivé à Marseille qu'un fils ramena son propre père aux galères, d'où il s'était sauvé. Il est vrai que l'intendant en eut tant d'horreur qu'après avoir fait compter les vingt écus, il le fit mettre à la chaîne comme forçat, sans dire pourquoi et sans sentence, si bien qu'il y resta toute sa vie, aussi bien que son malheureux père. Tant il est vrai que la nation provençale est généralement perfide, cruelle et inhumaine! Il me souvient qu'en traversant la Provence pour aller à Marseille, étant enchaînés à la grande chaîne, nous tendions nos écuelles de bois à ceux qui se trouvaient sur no.tre passage dans les villagns pour les supplier de nous y mettre un peu d'eau pour nous désaltérer. Mais ils avaient tous la cruauté de n'en vouloir rien faire. Les

LES GALÈRES DE DrNKERQl'E 77

emmes même, auxquelles nous nous adressions plutôt, comme au sexe ordinairement le plus susceptible de compassion, nous disaient des injures en leur langage provençal. « Marche, marche, nous disaient-elles, là où tu vas, ne te manquera pas d'eau. »

On voit donc le long du quai où sont les galères, une longue rangée de ces baraques avec deux ou trois galériens dans chacune, exerçant leur métier ou leur industrie pour gagner quelques sols (i). Je dis industrie, car il n'y en a, qvd ne s'occupent qu'à dire ce qu'on appelle la bonne aventure, ou à tirer l'horoscope. D'autres vont plus loin, et contrefont les magiciens et toute leur magie consiste dans leur industrie.

De mon temps, à Marseille, il y avait sur la Grande- Kéale, où j'étais, un vieux galérien nommé père Laviné. Cet homme avait le renom de ne jamais manquer à faire retrouver les choses perdues ou volées. Un jour, un marchand de Marseille avait oublié de serrer dans sa caisse vingt louis d'or qui étaient restés dans son comptoir sur son^pupitre et qui furent éclipsés. Ce marchand, ayant fait toutes les recherches possibles, s'adresse à mon rusé magicien Laviné, qui l'assure que, quand ses louis seraient en enfer, il les lui ferait retrouver. Il accorde à un louis pour lui et'prie le marchand de lui donner une liste de toutes les personnes qui composaient sa famille et son domestique,

fl) Avant le temps de Bouchard (1630), les galériens avaient certaines libertés à bord des galères. « Non seulement. d,t-.l, leurs femmes éKhncs, -lue beaucoup de forçats avaie-.t emmenées avec eux à Son! mais encore quantité de garces allaient les v.s.ter que ces compagnons besognaient devant tout le monde, les -uchant so s le banc sur leur capot., mais depu.s quelques «■'"««\«" •>;;■ ^^f ^^^J.fj^" refusé l'entrée aux femmes, de sorte qu il ne se pecbe plus ma ntenanl • -d dansiu :« sodomie, mollesse, irrumation et «-t-^^ P-^l»^"^ -' dresses. >. [Les Confessions de Jean-Jacjue» Bouchard, loi ) Ln 170 . Pontehartrain déplorait le scandale que causaient sur le port de Marseille les filles et les femmes qui se prostituaient publiquement. « J map 'coV du mauvais effet ^ue produit celte debau.be par le nombre d^e soldats, forçais el Tu.<-.'Uaqués de niaux vene lens qu c,,nt H-m« Ips honitaux Archives .Nationales. KK. J^»;. Le iS^ juin 17?' Louis XIV ellicu.t la peine de la ba,lonnaJe pour tout forçat ou Turc surpris entrant aux mauvais lieux ou en sortant.

ce que le marchand fît. Il ordonne de plus que toutes ces personnes se trouveraient, le lendemain matin, dans la maison du marchand, sans qu'il en manquât une seule, ce qui fut fait. Ce même matin, Laviné fut chez le marchand, portant dans ses mains un coq tout noir et un vieux bouquin tout graisseux qu'il disait être son grimoire. D'entrée, il demanda au marchand si tous ceux de sa maison étaient là. Celui-ci répondant que oui, Laviné les fit tous assembler dans une chambre. Il y en avait une autre à l'opposite. Il pria le marchand de faire bien fermer ces deux chambres pour qu'elles fussent entièrement obscures. Alors, Laviné récita tout haut en un langage barbare et incompréhensible quelques passages de son grimoire. Ensuite il avertit tout haut le marchand qu'il savait que le voleur de ses louis était dans la chambre, qu'il l'allait bientôt connaître par le chant de son coq, qui ne manquait jamais,' mais il pria de ne pas s'étonner si le diable emportait le voleur, « car, dit-il, c'est son dû, et le diable ne fait rien pour rien ». Il disait cela d'un air à imposer aux plus incrédules. Après quoi, dans l'obscurité, sans que personne ne le vît, il remplit le dessus du dos de son coq de noir de fumée et se tenant à la porte à l'opposite de celle où étaient tous ceux de la maison, il les appela tous par leurs noms, l'un après l'autre, leur ordonnant qu'en passant auprès de lui chacun mît la main sur le coq qu'il tenait par les pattes, en les assurant par son grimoire infaillible que le coq ne sentirait pas plus tôt la main du voleur sur son dos qu'il chanterait, et gare, disait-il, la griffe du diable qui l'emportera comme une mouche. Or, il arriva qu'une servante, qui avait fait le vol, se sentant coupable et cependant voulant passer par l'épreuve, plutôt que d'avouer le fait, s'avisa d'une ruse pour empêcher que, si le coq chantait sous sa main, le diable ne l'emportât. Elle résolut à la faveur de l'obscurité de passer sans toucher le coq. Chacun le fit hardiment à la réserve de la servante coupable qui passa la main à côté sans toucher le coq, si bien que cette revue ne produisit aucun chant de coq. Mais Laviné, ayant fait ouvrir tous les volets de cette chambre,

ordonna à chacun de présenter sa main ouverte, et il ne se trouva que celle de la servante qui fût blanche, celles des autres étant toutes noircies par le noir de fumée, qui était sur le dos du coq. Laviné s'écria d'abord : « Voici la voleuse des louis. Je m'en vais appeler le diable pour l'emporter. » Cette servante eut tant de frayeur qu'elle demanda grâce à genoux, avoua le vol et rendit les louis. Je n'ai raconté ceci que pour donner un exemple de l'industrie des galériens pour attraper l'argent des bonnes gens.

Il y a aussi dans ces baraques des joueurs de gibecière, de faux joueurs à la jarretière, des escamoteurs qui, priant les passants de leur changer un écu, en touchant leur petite monnaie, la leur enlèvent ou escamotent sans qu'ils s'en aperçoivent le moins du monde; et quand ils ont fait leur coup, ils changent d'avis sous quelque prétexte pour ne pas changer leur écu. Il y a aussi des écrivains, les meilleurs notaires du monde pour faire de faux testaments, de fausses attestations, de fausses lettres de mariage, de faux congés pour les soldats ; mais ce dernier leur est trop dangereux, car si cela vient à se découvrir, ils sont pendus sans rémission. Ces écrivains savent contrefaire toutes sortes d'écritures. Ils ont des sceaux et cachets de toutes les sortes, sceaux de villes, sceaux d'évêques, archevêques, cardinaux, etc. Ils ont aussi bonne provision de toutes sortes de caractères pour les contrefaire dans les occasions, toutes sortes de papiers de différentes marques, et sont très habiles pour effacer et enlever plusieurs lignes d'écriture d'un acte authentique, et pour en écrire d'autres du même caractère sans qu'il y paraisse. Enfin ce sont de très habiles fripons, et qui travaillent à très bon marché 'pour attirer des chalands.

Les gens de métiers, qui travaillent dans ces baraques ne sont pas moins fripons. Le tailleur vole l'étoffe; le cordonnier fait des souliers dont la semelle, au lieu de cuir, est une petite planchette de bois, qu'il couvre d'une peau de stockfish, collée par-dessus, et où il fait des points artificiels, qui ressemblent parfaitement à la couture d'une semelle, et cette peau, ainsi collée, parait de couleur et de

8o LA VIE AUX GALÈRES

orce comme le meilleur cuir du monde. Le bon marché fait que quantité de lourdauds s'y attrapent. Si je voulais décrire tous leurs tours de friponnerie, je n'aurais jamais fait II y a aussi beaucoup de Turcs dans ces baraques, mais qui n'y travaillent pas ; ils n'y font que négocier. Les uns font les fripiers, les autres vendent du café, de l'eaude-vie et semblables choses. Mais tous en général sont grands receleurs de toutes sortes de vols et s'ils y sont découverts, ils en sont quittes pour rendre.

Il n'en alla pourtant pas ainsi d'un Turc de la galère où j'étais à Dunkerque. Ce qui lui arriva mérite par sa singularité d'être rapporté. Deux voleurs volèrent un jour dans la grande église de Dunkerque divers ornements, entre autres la boîte d'argent des saintes huiles destinées à l'administration du sacrement de l'extréme-onction. Ils portèrent cette boîte à un Turc de notre galère, nommé Galafas, ' qui était dans sa baraque et la lui vendirent. Galafas, après l'avoir achetée, demanda à ces voleurs si cela n'était pas robe santa, c'est-à-dire chose sacrée. Les voleurs le lui avouèrent, ce qui intrigua (i) un peu Galafas, qui crut devoir faire changer de forme cette boîte. Pour cet effet, il sort rhuile avec le coton imbibé qui y était, en graisse ses souliers pour mettre tout à profit et avec un marteau aplatit la boîte. Ensuite il fait un trou dans la terre au dedans de sa baraque et y enfouit cette boîte ainsi aplatie. Mais par malheur, l'un de ces voleurs fut pris et convaincu du vol. On lui demanda ce qu'il avait fait de cette boite aux saintes huiles. Il confessa l'avoir vendue au Turc Galafas. On mène ce voleur à la baraque de Galafas, qui avoua le fait ingénument. On lui demanda où était la boîte. Il montra Tendroit où il Tavait enfouie. On en avertit d'abord le curé de la ville, afin qu'il vint lui-même lever cette précieuse et sainte relique qu'aucun autre qu'un prêtre n'avait le droit de toucher. Le curé, avec ses prêtres, y accourt en surplis et avec la croix comme à une procession. On fouille dans la terre à l'endroit que le Turc

(1) Préoccupa.

saja^

leur disait. On y trouve la boîte écrasée à coups de marteau et comme on ne voyait point d'huile répandue, on demande au Turc ce qu'il avait fait de l'huile qui était dans la boîte. « J'en ai graissé mes souliers, dit-il. Si j'avais eu de la salade, je l'en aurais garnie; car j'ai goûté cette huile qui était très bonne. » Alors tous ces prêtres de crier : « A l'impiété ! au sacrilège, » et le Turc de rire et de se moquer d'eux. Cependant on lui fit déchausser ses souliers. Ce fut le curé lui-même qui le déchaussa, car quel autre que lui aurait osé porter ses mains profanes sur ces souliers sanctifiés par ces saintes huiles? Ce fut enfin avec de grandes cérémonies et des battements de poitrine qu'on mit les souliers de Galafas, la boîte aplatie et toute la terre, qu'on jugea qui avait touché cette boîte, dans une nappe de l'autel, que quatre prêtres portaient tenant chacun un coin de la nappe, et chantant des hymnes d'affliction jusqu'à la grande église où le tout fut enterré sous l'autel. La baraque de Galafas fut démolie, et on en rendit la place hors d'aucun usage, en y amoncelant des pierres et des débris, comme un monument du sacrilège commis. On mit Galafas dans la galère, enchaîné de doubles chaînes et les menottes au.x mains. Mais personne ne travaillait à son procès à cause d'un conflit de juridiction.

Le conseil de guerre des galères prétendait l'office et le clergé se le voulait approprier. Il y avait une autre raison pour laquelle le commandant ne pouvait livrer Galafas au pouvoir du clergé, qui est que la Cour avait réglé depuis maintes années qu'aucun tribunal de justice du royaume ne pourrait se saisir d'aucun forçat ou esclave des galères du roi, que préalablement un tel forçat ou esclave ne fût délivré, par une grâce du roi, du supplice des galères et que le forçat ou esclave n'eût de sa bonne et pure volonté accepté cette grâce, lui étant permis de l'accepter ou de la refuser et en ce dernier cas, il devait rester toute sa vie aux galères. Le clergé de Dunkerque, bien informé de ceci, sollicita la Cour pour obtenir cette grâce. A quoi il réussit facilement. Cependant, Galafas était enchaîné à double chaîne et s'attendait à passer fort mal son temps lorsqu'un

jour le major des "galères lui vint annoncer sa liberté, le félicitant de ce qu'au lieu de périr entre les mains de la justice, le roi, au contraire, lui faisait grâce. Galafas, qui ignorait le piège qu'on lui tendait, accepta sa grâce avec joie. Sur-le-champ, le major le fit déchaîner et, lui mettant sa lettre de grâce ou passeport dans la main, lui dit qu'il était libre. Galafas ne fit qu'un saut pour sortir de la galère; mais le clergé, qui avait machiné cette affaire et qui n'avait d'autre crainte que celle que Galafas refusât sa grâce, avait si bien aposté les suppôts de la justice sur le quai aux avenues de la galère que le pauvre Turc n'en fut pas plus tôt descendu qu'il se vit arrêter et conduire aux prisons de la ville. Il eut beau crier que le roi lui avait fait grâce de tout le passé. On lui répondit que Sa Majesté ne la lui avait fait que de sa détention comme esclave et non du crime qu'il venait de commettre. Enfin, il en fallut passer par là. La Justice, à la requête du clergé, lui fit son procès dans les formes et ayant atteint et convaincu ledit Galafas de sacrilège au premier chef, le condamna à être brûlé vif et ses cendres jetées au vent. Galafas en appela au Parlement de Douai. On l'y transféra pour y faire confirmer sa sentence. Mais comme il se passa beaucoup de temps depuis sa détention et pendant qu'il était à Douai, les Turcs des galères de Dunkerque trouvèrent le moyen de faire tenir une lettre à Constantinople qui fut remise entre les mains du Grand-Seigneur, lequel aussitôt fit appeler l'ambassadeur de France et lui déclara que si on faisait mourir Galafas pour un fait de cette nature que les Turcs ignorent être un crime, lui, Grand-Seigneur, ferait mourir du même supplice cinq cents chrétiens, esclaves français Sur cette déclaration, l'ambassadeur de France dépêcha un exprès à sa Cour, qui donna ses ordres au parlement de Douai, en vertu desquels Galafas en fut quitte pour avoir le fouet le long du quai de Dunkerque, et au lieu d'esclave qu'il était, il fut condamné aux galères perpétuelles, ce qui fit son bonheur, car peu de temps après il fut délivré à plein, soit par politique envers le Grand-Seigneur, ou en vertu de quatre cents livres qu'il donna pour sa délivrance.

Pendant qu'une partie des chiourmes s'occupe ainsi sur le quai dans leurs baraques, le reste, qui fait le plus grand nombre, est à la chaîne dans leurs bancs, à la réserve de quelques-uns qui se font déchaîner pendant le jour, moyennant un sol. Ceux-là peuvent se promener par toute la galère et y faire leur négoce. La plupart de ces déferrés font les vivandiers. Ils vendent du tabac (car l'hiver on peut fumer), de l'eau-de-vie, etc.. D'autres ont dans leur banc une petite boutique de beurre, fromage, poivre, vinaigre, du foie de bœuf et des tripes cuites qu'ils vendent à la chiourme pour peu d'argent, car pour cinq ou six deniers, qui font un demi-sol, on s'y pourvoit pour faire son repas avec le pain que le roi donne. A l'exception donc de ceux qui sont déchaînés en payant un sol par jour, tous les autres sont assis dans leur banc, tricotant des bas. On me demandera où ces galériens prennent le coton pour travailler. Le voici : plusieurs Turcs, du moins ceux qui ont de l'argent, font ce négoce, où ils ont un profit visible et clair, principalement à Marseille. Ces marchands livrent à ces Turcs autant de coton qu'ils en veulent et les Turcs leur paient le coton en bas de coton. Ces Turcs livrent tant de livres de coton |ïlé aux forçats pour le brocher et en faire des bas de toute grandeur, leur étant indifférent de brocher de grands ou petits bas, parce que le prix du brochage se fait par livre pesant, si bien que le forçat qui a reçu, par exemple, dix livres de coton filé, rend le même poids de coton broché en bas de la grandeur qu'on lui a ordonnée, et le Turc lui paye pour la façon des bas tant par livre, selon qu'ils en sont convenus, mais c'est ordinairement un prix fixe. Il faut que le forçat prenne bien garde de ne pas friponner le coton qu'on lui a confié, car s'il en manque la moindre chose ou que le forçat ait mis le coton dans un lieu humide pour lui faire reprendre le poids qu'il en a détourné, on lui donne une cruelle bastonnade. Cela arrive fréquemment, car les forçats sont si adonnés à boire qu'un grand nombre parmi eux pour se satisfaire à cet égard s'exposent à ce cruel supplice, dont rien ne peut les garantir. Ils n'ont pas

LES GALERES DE DUNKERQl'E

Le GaUi icn perruquier.

Gravure de Corn, de Wael.

(Bibliothèque Nationale. Estampes.)

même l'espérance de cacher leur friponnerie. Un voleur, un meurtrier, tous les autres criminels, se flattent toujours que leur crime ne viendra pas au jour, mais ceux-ci n'en peuvent concevoir la moindre espérance. Cependant il arrive très souvent que, lorsqu'ils ont reçu le coton de leur maître, ils le vendent au premier Turc d'une autre galère. Ayant reçu l'argent, ils se mettent trois ou quatre de compagnie pour boire tant que cet argent dure et souvent quand il est fmi, les associés buveurs vendent aussi le coton qu'ils ont de leur maître; et n'ayant plus rien, ils attendent, patiemment et en gaussant de leur future bastonnade, que leur maître vienne demander leur travail. J'oubliais de dire que la façon se paie d'avance, ce qui occasionne qu'ils vendent leur coton, car ils s'enivrent de l'argent de la façon et dans cet état ils bravent le péril iné-

vitable. Lorsque le Turc vient demander l'ouvrage, ils lui disent effrontément : « Voilà de quoi te payer, » en frappant sur leur dos. Le Turc s'en plaint au comité et, le matin, à neuf heures, que le major vient régulièrement à l'ordre, tous les comités s'assemblent autour de lui et chacun lui rapporte ce qui se passe sur sa galère, et sans autre forme de procès, on fait dépouiller ces vendeurs de coton, et on leur donne la bastonnade, telle que je l'ai dépeinte plus haut, vingt-cinq, trente coups, ou, si c'est une récidive, cinquante. Ces derniers n'en reviennent guère. J'en ai vu un sur notre galère qui, ayant reçu le travail de son maître, et ayant bu l'argent de la façon avec un de ses camarades nommé Saint-Maur, lui conseilla de vendre la laine, car c'étaient des bas de laine. L'autre en faisait quelque difficulté alléguant la bastonnade, mais Sai.nt- Maur l'encouragea en lui disant : « Camarade, si tu reçois la bastonnade, je te ferai voir que je suis honnête homme, et que je veux la recevoir aussi bien que toi», comme si les coups de l'un adoucissaient ceux de l'autre. Enfin l'accord fut fait à cette condition. Ils burent à tire-larigot en chantant et se divertissant tant que l'argent de la laine dura et, lorsqu'il fallut rendre le travail au maître, ils montrèrent leur dos pour tout paiement. Le major vint faire donner la bastonnade au délinquant. Saint-Maur, pendant qu'on frappait son camarade, se dépouillait et se préparait à danser à son tour. Ses camarades de son banc avaient beau le dissuader de se faire donner la bastonnade de gaieté de cœur! «Je suis honnête homme, disait-il, j'ai bu ma part de l'argent de la laine. Il est juste que je paye mon écot. » Après que le major eut fait bâtonner le vendeur de laine, il allait sortir de la galère, car il n'avait rien à faire avec Saint-Maur. Mais celui-ci l'appelant, le major vint voir ce qu'il avait à lui dire. « C'est, Monsieur, dit-il, que je vous supplie de me faire donner autant de coups de bastonnade que mon bon ami vient d'en recevoir » , lui alléguant son honneur et sa parole donnée. Le major, indigné de la bravade de ce coquin, lui fit donner une telle bastonnade qu'il en mourut peu de jours après.

Concluons de là que le vice suit toujours ces misérables qui souffrent pour leurs crimes et qu'au lieu de s'amender par un châtiment si rigoureux, ils regimbent contre l'aiguillon, le bravent et même s'y endurcissent à un point qu'il semble qu'ils ont quitté tout sentiment d'hommes pour prendre toute la méchanceté du démon. On ne peut, en un mot. rien imaginer d'horrible en méchanceté que ces misérables ne possèdent au suprême degré. Les blasphèmes les plus exécrables, dont ils s'étudient à inventer de nouveaux formulaires, les crimes les plus affreux, qu'ils se vantent d'avoir commis et qu'ils désirent de pouvoir encore commettre, font hérisser les cheveux d'horreur. Cependant les aumôniers leur font faire de gré ou de force leur devoir de religion, tout au moins une fois l'an. Ils vont tous à confesse à Pâques et reçoivent l'hostie consacrée. Mais, bon Dieu, en quel état ces malheureux s'en approchent-ils ! Forcenés de rage, maudissant les aumôniers et comités, qui les y forcent, ils reçoivent enfin ce sacrement que les prêtres et les dévots de la religion romaine regardent comme la chose la plus auguste et la plus sainte, ils le reçoivent, dis-je, avec aussi peu d'apparence de contrition et aussi peu de dévotion que s'ils étaient dans un cabaret à boire bouteille. Les aumôniers n'y prennent pas autrement garde. Pourvu qu'ils les obligent à faire cet acte de catholicité, ils ne s'informent pas du reste.

Il faut pourtant avouer que tous les galériens de la chiourme, condamnés pour leurs crimes, ne sont pas également méchants et scélérats. J'en ai connu de très honnêtes gens et qui vivaient moralement bien. Il y en avait, qui étaient cond-amnés pour désertion, parmi lesquels se trouvaient de bons paysans et artisans, qu'on avait enrôlés de force ou par surprise, d'autres pour avoir fait la contrebande, d'autres qui, quoique condamnés pour meurtre, n'avaient tué qu'à leur corps défendant ; quelques-uns aussi — et j'en ai connu de tels — qui étaient innocents du crime pour lequel on les avait condamnés et qui ont vérifié leur innocence dans la suite. Tous ces gens-là, du moins

la plus grande partie, se distinguaient par leur manière de vivre et se montraient tout autres que ces infâmes scélérats, nourris et accoutumés à exercer les crimes les plus terribles. Cependant, tous ces scélérats, quelque méchants qu'ils fussent, témoignaient toujours beaucoup d'égards pour nous autres réformés. Ils ne nous appelaient jamais que Monsieur et n'auraient jamais passé devant nous sans nous saluer. J'en avais cinq dans mon banc à Dunkerque, un condamné pour meurtre et assassinat, un autre pour viol et meurtre, le troisième pour vol de grand chemin, le quatrième aussi pour vol. Pour le cinquième, c'était un Turc esclave. Mais je puis dire en bonne vérité, que ces gens-là, tout vicieux qu'ils étaient, me portaient une vraie révérence et c'était à qui serait le premier à me rendre de petits services. Lorsque les plus méchants parlaient de nous, ils ne balançaient pas à dire : « Ces messieurs sont respectables en ce qu'ils n'ont point fait de mal qui mérite ce qu'ils souffrent et qu'ils vivent comme d'honnêtes gens qu'ils sont. >

Les officiers mêmes, du moins la plupart, aussi bien que l'équipage, nous considéraient et s'il se trouvait qu'il y eût dispute ou quelque différend entre les autres galériens et qu'un réformé se trouvât à portée d'en décider ou de rendre témoignage de la vérité du fait, on en passait toujours par sa décision.

J'ai dit que la chiourme était toujours occupée, tant dans les baraques que sur les galères, à gagner quelques sols pour s'aider à vivre. Les comités y donnent de grands soins, et c'est leur intérêt, car faisant vendre le vin à leur taverne à leur profit, tout le gain de la chiourme, du moins la majeure partie, entre par ce moyen dans leur bourse. Une autre raison, c'est qu'il paraît impossible que la chiourme puisse vivre avec le pain et l'eau que le roi lui donne. Ajoutez à cela que l'occupation de ces malheureux pour gagner leur vie les empêche de porter toutes leurs pensées à se sauver de la galère. Outre l'occupation des galériens pour travailler à gagner quelque chose, ils ont elle du service de la galère au dehors et au dedans.

Le service du dehors consiste en ceci : c'est que tous les jours, vingt ou vingt-quatre galériens par galère sont commandés pour aller ce qu'on nomme à la fatigue. C'est

Le repos des Galériens.

Gravure de Corn, de Wael.

(Bibliothèque Nationale. Estampes.

ordinairement à l'arsenal de la marine qu'on les fait travailler à visiter les agrès, apparaux et ustensiles des galères et navires du roi, changer de place, souvent sans nécessité, les mâtures, ancres, artillerie, etc., ce qui est un rude travail. Voici comme on y conduit ces galériens. On les enchaîne deux à deux à la jambe, et chacun a une ceinture autour des reins où pend un croc de fer, auquel chacun des deux accroche sa chaîne qui leur vient ainsi jusqu'aux genoux, si bien que ce sont leurs reins qui supportent la pesanteur de la chaîne, laquelle, sans l'aide de ce croc, les empêcherait de marcher et d'agir. Ces deux hommes, ainsi enchaînés, se nomment un couple. Les dix ou douze

go LA VIE AUX GALERES

couples par galère s'assemblent tous devant la galère commandante. Chaque galère fait conduire ses couples par un seul pertuisanier et un comité, ou sous-comite, qu'on commande chacun à son tour, les accompagne de là à Tarsenal et fait travailler ces galériens aux ouvrages qui leur sont ordonnés, ayant le gourdin ou la corde à la main, et le soir tous ces couples sont ramenés chacun à sa galère. Les Turcs n'en sont pas exempts. Pour moi, je n'ai jamais été à cette fatigue ; en donnant trois ou quatre sols à un galérien qui y allait pour moi, j'en étais quitte. Chacun a la liberté d'en faire de même.

Le service du dedans de la galère n'est pas moins pénible. On y fait la bourrasque, au moins deux fois par semaine ; et certaines galères, dont les comités sont plus exacts, ou pour mieux dire, plus méchants, la font faire tous les jours. Cette bourrasque ou veresque est le nettoiement de la galère. Quand on veut le faire, le premier comité donne un coup de sifflet qui le désigne. Les deux sous-comites s'arment de leur gourdin sur le coursier, courant de banc en banc pour dégourdir les paresseux. Chaque banc se démonte pièce à pièce. 11 faut racler avec une racle de fer — chaque banc en a une — toutes les pièces du banc, qui sont le banc, la banquette, le pedagne, contrepedagne et les quartiers ou planches. Cela étant fait, les comités examinent de banc en banc, si le tout est bien blanc et bien raclé. Pendant cet examen, le gourdin tombe sur le dos nu des galériens, comme la pluie. Le raclement étant fini, on leur fait laver le tillac à force de seaux d'eau qu'on puise à la mer. Ce qui étant fait, et le tout au son du sifflet, et le corps nu comme la main, de la ceinture en haut, on remet chaque chose à sa place, et on range le banc. Cet exercice dure trois bonnes heures.

Outre cet exercice et les occupations journalières pendant tout l'hiver, il en arrive très souvent d'extraordinaires. C'est lorsqu'il se trouve en ville des étrangers de distinction. Quelquefois le gouverneur leur donne le plaisir de monter sur les galères pour y voir faire l'exercice, dont je viens de parler. D'autrefois c'est l'intendant ou le commis-

saire de la marine, mais très souvent ce sont les capitaines et lieutenants des galères qui donnent ces fêtes à leurs amis, en les régalant de collations, et même de repas splendides sur leurs galères. Nous étions sur la nôtre, qui était la conimandante, presque toujours chargés de cette fatigue extraordinaire, à cause que notre commandant, qui était très magnifique, y entretenait une belle symphonie de douze joueurs de divers instruments, tous galériens, distingués par des habits rouges et des bonnets de velours à la polaque, galonnés d'or, et leurs habits galonnés de jaune, qui était sa livrée. Le chef de cette symphonie, et qui l'avait formée, était un nommé Gondi, un des vingt-quatre symphonistes du roi qui, par débauche et libertinage, avait été chassé de la Cour et, s'étant enrôlé dans les troupes, en avait déserté. Ayant été repris, il fut condamné aux galères et mené sur la comrriandante de celles de Dunkerque. C'était un des plus habiles musiciens de France, et il jouait de toutes sortes d'instruments. Sa symphonie nous attirait donc souvent beaucoup de visites fatigantes et voici en quoi cette fatigue consistait. On avertissait le comité de faire tout préparer pour recevoir la visite. On commençait par faire d'extraordinaire une bourrasque. On faisait raser tête et barbe à la chiourme, changer de linge et revêtir leur casaque rouge et bonnet de la même couleur. Cela étant fait, qu'on se représente toute la chiourme, qui s'assied dans leurs bancs sur le pédagne, de sorte qu'il ne paraît d'un bout de la galère à l'autre que des têtes d'hommes en bonnet rouge. Dans cette attitude, on attend les seigneurs et dames qui, entrant un à un dans la galère, reçoivent le salut de la chiourme par un cri rauque et lugubre de hau. Ce cri se fait par tous les galériens ensemble sur un coup de sifflet, de sorte qu'on n'entend qu'une voix. Chaque seigneur et dame reçoit un hau pour salut, à moins que leur qualité ou leur caractère ne demande une distinction. Alors on crie deux fois hau, hau. Si c'est un général ou un duc et pair de France, on crie trois fois, hau, hau, hau, mais c'est le plus. Le roi même n'en aurait pas davantage. Aussi nomme-t-on ce dernier

g2 LA VIE AUX GALERES

salut le salut 'du rot. Pendant ce salut, les tambours appellent ou battent aux champs suivant le salut et les soldats fort propres sont arrangés à la bande des deux côtés de la galère, le fusil sur l'épaule. Et comme dans ces occasions on dresse les mâts, et souvent on met les rames, les pavillons de toutes couleurs et les banderoles, et que les grandes flammes rouges, et à fleurs de lys jaunes sans nombre, y sont pendues et déployées au vent, le tout ensemble fait un très beau coup d'œil. La guérite ou chambre de poupe, qui est faite en berceau, sans autre couverture qu'une forte toile cirée, est aussi, dans ces occasions de visites de distinction, couverte d'une banderole de velours cramoisi, où pend une riche frange d"or tout à l'entour. Joignez à cette magnificence les ornements en sculpture de la poupe, tous dorés jusqu'à fleur d'eau, les rames abais-^ sées dans les bancs et élevées en dehors en forme d'ailes, toutes peintes de diverses couleurs. Une galère, ainsi parée de tous ses ornements, offre à la vue un spectacle qui frappe d'admiration ceux qui n'en voient que l'extérieur. Mais ceux qui portent leur imagination sur la misère de trois cents galériens qui composent la chiourme, rongés de vermine, le dos labouré de coups de corde, maigres et basanés par la rigueur des éléments et le manque de nourriture, enchaînés jour et nuit, et remis à la direction de trois cruels comités qui les traitent plus mal que les bêtes les plus viles; ceux, dis-je, qui font ces considérations, diminuent infiniment leur admiration pour ce superbe extérieur. Les seigneurs et dames ayant parcouru la galère d'un bout à l'autre sur le coursier, reviennent à la poupe, s'asseyent sur des fauteuils, et le comité ayant reçu l'ordre du capitaine, commande l'exercice à la chiourme au son du sifflet. Au premier temps ou coup de sifflet, chacun ôte son bonnet de dessus la tête ; au second, la casaque ; au troisième, la chemise. On ne voit alors que des corps nus. Ensuite, on leur fait faire ce qu'on appelle en provençal la monine ou les singes. On les fait coucher tout à coup dans leurs bancs. Alors tous ces hommes se perdent à la vue. Après, on leur fait lever le doigt indice ; on ne voit

LFS GALERES DE DUNKERQUE

L'espalmage de la Galère.

Gravure de Corn, de Wael.

(Bibliollieque Nationale. Estampes.)

que des doigis ; puis le bras, puis la tête, puis une jambe, puis les deux jambes, ensuite tout droit sur leurs pieds ; puis on leur fait à tous ouvrir la bouche, puis tousser tous ensemble, s'embrasser, se jeter l'un l'autre à bas, et encore diverses autres postures indécentes et ridicules, et qui, au lieu de divertir les spectateurs, font concevoir aux honnêtes gens de l'horreur pour cet exercice, où l'on traite des hommes, et qui plus est, des hommes chrétiens, comme s'ils étaient dès bêtes brutes. Ces sortes d'exercices, comme j'ai dit, arrivent fréquemment dans l'hiver comme dans l'été.

Lorsque le mois de mars vient, ces occupations se multiplient chaque jour par de nouvelles fatigues. On ôte du fond de cale toute la saure : c'est le lest ou ballast de la galère, qui est tout de petits cailloux gros comme des œufs de pigeon. Tous ces cailloux se montent du fond de

cale en haut par les écoutilles, dans des mannequins d'osier, lesquels on passe de main en main remplis de ces cailloux jusque sur le quai devant la galère, où deux hommes sont commandés par banc, avec des seaux pour puiser de l'eau de la mer à force, pour laver cet affreux monceau de cailloux et les rendre nets comme des perles. Quand ils sont secs, on les rentre dans la galère. Cette fatigue dure sept à huit jours, y compris le temps qu'on emploie, pendant que la saure est à terre, à caréner la galère, pour la radouber et calfater, ce qui occasionne aussi une grande fatigue aux galériens. La galère étant redressée, chaque jour jusqu'à ce qu'on l'arme produit nouvelle occupation. Premièrement, on visite les câbles des ancres dans la galère; ensuite tout le cordage neuf s'approprie, et on le passe ou tiraille autour de la galère à force de bras' pour le rendre souple et plus maniable. Cette occupation dure plusieurs jours. Vient ensuite la visite des voiles; et, s'il en faut faire de neuves, c'est le maître comité qui les coupe, et les forçats les cousent, car il n'y a point de voilier sur les galères. Il faut aussi coudre les tentes neuves, raccommoder les vieilles, de même que les pavillons de rambade et ceux qui servent aux lits des officiers, et enfin tant d'autres ouvrages qu'il m'est impossible de les tous particulariser. Cela dure jusqu'au commencement d'avril, qui est d'ordinaire le temps où la Cour envoie ses ordres pour armer les galères.

Cet armement commence par espalmer les galères (i). Pour cet effet, on renverse une galère sur tme autre qui la soutient, tant que la quille ou carène de cette galère renversée se découvre hors de l'eau. Alors on frotte tout ce côté de la galère, depuis sa quille jusqu'en haut, de suif fondu. Après quoi, on la renverse de l'autre côté et on la frotte de même. Voilà ce qu'on appelle Vespalmage, qui est la plus rude de toutes les fatigues, à la vogue près.

(1) Espalmer une galère, c'était l'enduire d'une couche de suif. Cela se renouvelait deux ou trois fois l'an. (Vice-amiral Jurien de La Gravière. Les Derniers iours de la marine à rames, 219.)

LES GALÈRES DE DUNKERQUE gS

Ensuite, on arme la galère de son artillerie, mâts, ancres, cordages, vivres et munitions et tout ce rude ouvrage se fait par la chiourme, qui s'en trouve si harassée qu'on est obligé souvent d'attendre quelques jours pour mettre en mer, afin de lui donner le temps de se refaire.

L'année lyoB se passa sans que nous fissions rien que d'aller alarmer à coups de canon les côtes de l'Angleterre dans la Manche, et cela lorsque le temps le permettait, car il faut du calme pour les galères et tous les hivers nous allions désarmer à Dunkerque. En l'année 1704, nous fûmes dans le port d'Ostende pour y observer une escadre hollandaise, qui croisait à la hauteur de ce port, et lorsqu'il faisait calme, nous allions harceler leurs navires à grands coups de canon hors de la portée de leur artillerie, qui ne portait pas à beaucoup près aussi loin que celle des galères, lesdits navires ne pouvant se remuer à cause du calme, que nous choisissions pour ces sortes d'expéditions, et d'abord qu'il s'élevait un peu de vent, nous nous retirions dans Ostende.

Un jour que le vice-amiral Almonde croisait avec cinq vaisseaux de guerre hollandais à la hauteur de Blankenberghe (i), il fit rencontre d'un pêcheur de cette côte, auquel il donna quelques ducats, afm qu'il allât avec sa barque dans le port d'Ostende, pour avertir le commandant des galères, qu'il avait fait rencontre de cinq gros navires hollandais, revenant des Indes orientales, si pesamment chargés et leurs équipages si malades qu'ils ne pouvaient faire la manœuvre pour gagner quelque port de Hollande. Ce pêcheur, suivant ses instructions, vint dans le port d'Ostende faire son rapport à notre commandant, l'accompagnant de plusieurs circonstances qui paraissaient plausibles. Il disait entre autres choses qu'il avait été à bord de ces navires et y avait fait un bon négoce, leur ayant vendu tout son poisson. On croit facilement ce qu'on souhaite. Notre commandant donna dans le panneau et, à la marée montante, sur les dix heures du soir, nos six galères

(1) Blankenberghe, alors petit village de pécheurs.

mirent en mer pour aller chercher ce riche butin. Il faisait un petit vent d'est assez frais. Nous voguâmes toute la nuit, et le matin à la pointe du jour, nous vîmes nos cinq prétendus vaisseaux indiens qui, d'abord qu'ils nous aperçurent, firent mine de forcer de voiles et se mirent tous les cinq à la file les uns des autres, de sorte que nous ne pouvions bien voir que celui qui formait l'arrière-garde et qui était l'amiral. Ces navires étaient si bien masqués, leurs ornements de poupe couverts, les sabords de leurs canons fermés, leurs voiles de hunes amenées ; enfin ils étaient si bien déguisés en navires marchands, qui viennent d'un voyage de long cours, qu'ils nous donnèrent le change, et nous les prîmes effectivement pour cinq navires qui revenaient des Indes. Tous nos officiers, matelots et soldats, ne se sentaient pas de joie dans la ferme espérance de s'enrichir de ce gros butin. Cependant nous avancions toujours et approchions à vue d'œil de cette flotte, qui ne forçait ses voiles, que pour mieux nous faire croire qu'ils avaient peur et pour nous attirer plus en assurance à leur portée dans le dessein de nous bien recevoir, car quoi qu'ils forçassent de voiles, ils trouvaient le moyen de ne pas avancer à l'aide d'un gros câble en double qu'ils laissaient traîner dans la mer au derrière de leurs vaisseaux. Nos six galères voguèrent donc de toute leur force, en front de bataille, et avec une grande confiance que c'étaient des Indiens si pesants et si sales dans leur carène qu'ils ne pouvaient pas avancer. Étant à la portée du canon, nous fîmes une décharge de notre artillerie sur eux. Le vaisseau, qui faisait l'arrière-garde, nous répondit par un coup d'un petit canon de dessus son château de derrière, qui ne portait pas à mi-chemin de nous, ce qui nous encourageait de plus en plus. Nous avancions toujours, faisant un feu horrible de notre artillerie qu'ils souffrirent constamment. Enfin, nous nous trouvâmes si près de leur navire d'arrière-garde que nous commencions déjà à nous préparer pour l'abordage, la hache d'armes et le sabre à la main, lorsque tout à coup leur amiral fit un signal. Incontinent après, leur avant-garde vira de bord sur nous, et les autres de même,

Portrait peint d'après nature.

Pur Hyacinthe Rigaud, gravé par Perrot.

(Bibliothèque Nationale. Estampes.)

gS LA VIE AUX GALÈRES

si bien que dans un moment nous fûmes environnés de ces cinq gros navires qui, ayant eu tout le temps de préparer leur artillerie, ouvrirent leurs sabords et firent sur nous un feu épouvantable qui abattit la plupart de nos mâtures et agrès, avec grande tuerie de nos équipages. Pour lors, nous nous aperçûmes que ces prétendus Indiens n'étaient rien moins que de bons et formidables navires de guerre, qui nous avaient donné le change par leur stratagème, pour nous attirer au delà du banc de sable qui règne à deux ou trois lieues de cette côte, et que les gros navires, comme calant trop profond, ne sauraient passer, pendant que les galères, comme ayant moins de calage, y passent facilement. Enfin, nous voyant tout à coup si maltraités, et craignant pis, notre commandant fit le signal du sauve-quipeut vers le banc que les ennemis ne pouvaient empêcher de gagner. Mais ils nous escortèrent en se rangeant en bataille, avec un feu si terrible sur nous, que nous courûmes le plus grand péril du monde d'être tous coulés à fond. Enfin la proximité du banc de sable nous sauva. Nous regagnâmes Ostende à force de rames, tout délabrés, ayant eu plus de deux cent-cinquante hommes tués dans ce combat et un grand nombre de blessés.

Arrivés à Ostende, le premier soin fut de chercher le pêcheur qui nous avait si bien trompés. Si on l'eût trouvé, on l'aurait pendu dans le moment, mais il n'avait pas été si sot que de nous attendre. Notre commandant ne fut pas fort loué de la Cour et tout le monde fut bientôt instruit de sa crédulité, mais surtout de son imprudence à risquer de faire perdre au roi ses six galères avec trois mille âmes, car les galères ont cinq cents hommes chacune. Je dis son imprudence, car lorsque nous étions en vue des ennemis, et que, tenant conseil de guerre avec les cinq autres capitaines, il fit prévaloir son opinion et conclut que c'étaient des Indiens, l'un des capitaines, nommé M. de Fontéte, opina fortement que ce pourrait bien être une tromperie et qu'il croyait qu'il serait bon de s'en assurer, en envoyant notre brigantin pour reconnaître cette flotte. Mais le commandant lui disant que c'était la peur des coups qui le

faisait ainsi opiner, M. de Fontête répliqua sans plus hésiter : « Allons, messieurs, aux ennemis! On verra si j'ai peur », paroles qui nous coûtèrent beaucoup de sang, du moins à la galère du commandant, car, ayant fait le signal du sauve-qui-peut, comme je l'ai dit, M. de Fontête, piqué du reproche que le commandant lui avait fait au conseil de guerre, s'obstina à ne pas se retirer du combat, agissant comme s'il n'avait pas vu le signal de retraite, et les cinq galères s'étant retirées par-dessus le banc, le commandant voyant cette galère en danger d'être coulée à fond, s'écria : « Fontête veut-il me défier d'être si brave que lui? Allons, dit-il à son comité, fais voguer ai>ant tout aux ennemis, » Le comité, qui sentait apparemment sa mort, se mit à genoux devant lui, le suppliant de n'y point aller; mais le commandant, le pistolet à la main, l'ayant menacé de lui casser la tête s'il ne faisait exécuter ses ordres sur-le-champ, ce pauvre comité obéit et fit faire avant tout, pour aller porter l'ordre à M. de Fontête de se retirer. Le commandant vint donc se mettre encore une fois au milieu du feu des ennemis, et le premier boulet qui donna sur cette galère emporta la tête du pauvre comité. Le commandant, étant à portée de se faire entendre de M. de Fontête, lui cria de se retirer, ce qu'il fit aussitôt, et à la faveur du banc de sable il échappa, ainsi que la commandante, à la poursuite des Hollandais.

Pendant le reste de cette campagne, nous n'eûmes plus envie de recommencer de nouvelles expéditions. Celle des cinq navires prétendus indiens nous avait tellement abattu le courage et nous craignions si fort le vice-amiral Almonde que nous nous imaginions qu'il était partout avec ses feintes et ses stratagèmes de guerre. Ce fut pendant la campagne suivante que les alliés firent le siège d'Ostende. Nos six galères étaient armées dans le port de Dunkerque, et M. le chevalier de Langeron, mon capitaine, en fut fait chef d'escadre, son prédécesseur, le chevalier de la Pailletrie, étant allé prendre possession de la dignité de grandbaillif de Malte, pour laquelle cette religion l'avait choisi. Notre nouveau commandant reçut un soir un paquet de la

Cour, avec ordre d'aller au plus tôt avec ses six galères à Ostende, pour en fortifier la garnison, cette ville étant menacée d'un siège. Nous partîmes sur le champ pour y aller, et ayant vogué toute la nuit, le matin nous nous trouvâmes devant Nieupoort, à trois lieues d'Ostende. Nous aperçûmes sur la côte quantité de monde avec des charrettes et des chevaux chargés qui se sauvaient d'Ostende. Nous envoyâmes la chaloupe à la côte pour prendre langue avec de ces gens-là, qui rapportèrent que l'armée des alliés était en vue d'Ostende et que cette place serait certainement investie ce jour-là. Peu après, nous vîmes une armée navale extrêmement nombreuse, qui venait par notre nord, et forçait de voiles pour nous couper la base du banc de sable, qui est entre Ostende et Nieupoort, par où elle devait entrer dans la rade d'Ostende. Nous avions plus d'une heure d'avance et nous pouvions facilement entrer dans Ostende, avant que la flotte y fût arrivée. Mais notre commandant, considérant le péril extrême où nous serions dans ce port, qui n'est à couvert de l'armée de terre que d'un côté, joint à ce qu'il était facile à l'armée de mer de nous envoyer des brûlots, qui auraient pu nous être funestes, et que d'ailleurs les alliés, prenant la ville, prendraient aussi les galères, ce qui chagrinerait extrêmement le roi, tout considéré et ayant tenu conseil de guerre, il fut résolu de s'en retourner à Dunkerque, ce que nous fîmes au plus vite et à force de rames. Le chevalier de Langeron fut loué et récompensé de la Cour parce qu'il n'avait pas exécuté ses ordres, Ostende étant assiégé par mer et par terre et ayant été obligé de se rendre au bout de trois jours, non faute de garnison, mais pour en avoir trop, car le comte de la Motte, qui était près de là avec un camp volant de vingt-deux bataillons et quelques escadrons, se jeta avec toute sa troupe dans cette ville, ce qui fut une grande bévue, car les alliés, n'ayant attaqué cette place que par le feu de bombes, boulets rouges et carcasses, et tant de monde les uns sur les autres dans cette petite ville ne pou- • vant s'y remuer, ni se mettre à couvert de ces machines infernales, qui leur pleuvaient sur le corps, ils furent

LES GALt:RES DF DtINKERQUK lOI

obligés de se rendre, à condition qu'ils sortiraient le bâton à la main et qu'ils ne serviraient d'un an ii).

Pendant les trois jours qu'on bombardait cette ville, nous allions, la nuit, sans feu ni lumière, nous fourrer avec nos six galères parmi la flotte des alliés, pour tâcher d'enlever quelque navire de transport ou galiote à bombe, mais il n'y eut pas moyen d'y réussir. Nous n'eûmes que le plaisir de voir le plus beau feu qu'on ait jamais vu. Il ne nous restait plus de retraite que le port de Dunkerque. Aussi y passâmes-nous tout l'été, n'osant en sortir que par un temps calme, ou avec le vent d'est, nord ou nord-est ; car si le vent d'ouest ou sud-ouest nous eût pris en mer, nous n'eussions su où courir, si nous avions été sous le vent de Dunkerque, ce qui nous procura un peu de repos, ne faisant rien dans ce port.

L'année suivante 1707, nous eûmes beaucoup de fatigues à essuyer, à cause que le vent d'est régna beaucoup, car pour lors nous allions patrouiller toute la Manche. Nous y primes un petit câpre (2) anglais, et en brûlâmes un d'Ostende à la côte d'Angleterre. Nous fûmes un jour dans un très grand péril de périr avec deux galères. Étant dans le port de Dunkerque par le plus beau temps du monde, sans qu'il parût aucun nuage, M. de Langeron, qui était impatient d'aller visiter la côte d'Angleterre, appela tous ses pilotes hauturiers (3) et ceux des côtes, pour leur demander leurs avis sur le temps et s'il y avait apparence qu'il changeât bientôt. Ils furent tous d'accord que le vent du nord-est nous promettait un temps certain. Nous avions à bord de notre galère un pilote côtier, qui était un pêcheur de Dunkerque, nommé Pieter Bart. Il était propre frère du

(1) Le comle de La Motte, qui coramanHail les troupes françaises, avait été refoulé sur Oslende par le ceinte de Spor. Assiéffé dans la place par 25 OOU hommes de troupes de terre aux ordres du ^jénérul Ouwerkerke et par une Qolte commandée par l'amiral Faitburi., il dut se rendre après un bombardement qui avait ruiné la ville. (J. N. Pasquini. Histoire de la ville d Onlendc, VJh-l'si'i.)

(2) Petit vaisseau corsaire.

(3) Pilotes qui guident les navires en baute mer, d'après l'obseryation des nuages.

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