‹ La vie cachée de JésusChapitre 26 sur 59 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

I. Silence des textes sur l’enfance de Jésus. — Les Apocryphes. — La « ville » de Jésus. — Son genre de vie. — Le milieu intellectuel — Jésus a-t-il fréquenté une école? — Qu'y a-t-il

appris ? — Son horizon intellectuel. — A-t-il su le grec?

L'enfance de Jésus s’entoure pour nous d’ombres impénétrables. Les auteurs des livres apocryphes qui se sont chargés de renseigner la foi du 11° siècle sur ce que la tradition authentique ne disait pas, n'étaient pas mieux instruits que nous, et l’histoire ne peut rien retenir de leurs extraordinaires récits (1).

De cette enfance, Mc ne dit pas un mot, et Mt saute d'un bond par-dessus, puisqu’après nous avoir montré la Sainte Famille s’installant à Nazareth, lors de son retour d'Egypte (2, 23), il passe tout de suite au récit de la prédication du Baptiste (3, 4 : Dans ces jours-là vint Jean le Baptiste...). Quant à Le, après avoir, lui aussi, ramené les parents de Jésus à Nazareth, une fois achevées les cérémonies et les prédictions qu’il place à Jérusalem (2, 39), il enferme l'enfance tout entière dans cette phrase peu compromettante (2, 40) : CÆ4 l'enfant croissait et il prenaît de la force, étant rempli de sagesse, et la grâce de Dieu élait sur lui. » Puis il attache à la douzième année de Jésus une anecdote qui va nous retenir un instant (2, 41-52) et, à son

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tour, il commence le récit de la mission du Baptiste . (5, 4). Les Apocryphes cherchent uniquement à nous - persuader que Jésus n’a jamais été un enfant ordi- naire, quesa merveilleuse puissance éclatait en toutes circonstances et, pour ainsi dire, rayonnait de lui È sans même qu'il y prit garde. La réalité fut sans doute | différente : Jésus grandit probablement dans son village de Galilée parmi ses frères et ses sœurs, sans qu'aucune merveille vint, dès lors, le distinguer d’eux, et sa famille n’eut aucune raison de pressentir son destin.

__ Si, commeje le crois, son village ne fut pas Nazareth, il nous faut renoncer à le connaître. En faveur de Capernahum, ou de Cana, auxquelles on a parfois songé, on ne découvre que de très fragiles présomptions. Après l’adoption de l'équivalence Jésus le Nazaréen — Jésus de Nazareth, on n’a pu qu'oublier le lieu exact où le Christ était né et où s’était écoulée son enfance. 5 % Jésus dut apprendre un métier, peut-être, nous le savons, celui de feklôn, d’ouvrier travaillant le bois. Et cela non pour obéir à la règle qui voulait qu'un rabbin se mît en état de subvenir par lui-même à ses __ propres besoins, mais pour gagner sa vie, parce qu'il appartenait à une famille, qui, sans doute, demandait au travail de ses mains le pain de chaque jour. Cette probabilité a son importance quant à la formation de la pensée de Jésus, à la détermination de ses préoccupations essentielles et à la limitation de son horizon. Il est né et il a grandi dans le peuple.

Nous aurions grand profit à descendre jusqu’au détail des influences qui ont contribué à former son tempérament, son caractère et son esprit, mais les documents dont nous disposons ne nous en laissent même pas saisir l'essentiel.

-Il ne dut pas rester tout à fait ignorant et illettré, car la Loi insistait sur la nécessité d’inculquer aux enfants les préceptes qu’elle édictait : « /nstruis le

jeune enfant conformément à la voie qu'il doit tenir, et alors, en vieillissant, il ne s’en éloignera pas » (Prov., 22,. 6) (2). Longtemps cette instruction regarda le père de famille, mais Josèphe laisse entendre qu’il existait de son temps, en Palestine, un véritable cycle d’études, essentiellement religieuses dans leur principe et leur but, mais qui ne se comprendraient guère sans Pacquisition de quelques connaissances générales. L’enfant, initié dans sa famille à la science des choses saintes, passait par une école élémentaire, et complétait son instruction en fréquentant la synagogue, où il entendait lire et commenter la Loi. Quelques privilégiés s’attachaient à un rabbin dont l’enseignement les initiait aux véritables difficultés des textes sacrés.

Mais ce cycle complet était-il vraiment organisé en Galilée à l’époque où Jésus aurait pu le parcourir? Ce n’est pas certain (3); toutefois il paraît probable qu’il y existait dès lors des écoles élémentaires où les enfants étaient régulièrement instruits dans la connaissance sommaire de la Loi (4) ; car c'était là, croyait-on, « la meilleure science et la condition du bonheur » (Jos., Ant., 4, 8, 12).

L'école élémentaire (Beth-hasepher) était adjointe à la synagogue et elle était dirigée par le hassan (brepétns, minister) ; c’est ce fonctionnaire de la synagogue dont il est question en Ze, 4, 20, et à qui Jésus rend le rouleau du Livre saint, après en avoir lu un passage. Les enfants sont admis dans cette école dès l’âge de 6 ans et, à 10 ans, on commence à les initier à la Thora ; si donc Jésus l’a fréquentée, il y a appris à lire et à connaître les parties pratiquement les plus importantes de la Loi. La méthode d'enseignement et d'étude suivie dans ces écoles élémentaires ne devait guère exciter les esprits : c'était celle de la répétition, du rabâchage, qui faisait surtout appel à la mémoire, si bien que le mot répéter s’employait couramment pour dire enseigner ou apprendre. Ce que les|Evangiles nous permettent d’entrevoir de la culture de

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Jésus s'accorde avec la fréquentation d’une de ces

écoles, sans la supposer nécessairement.

| Sûrement il ne suivit jamais l’enseignement d’un rabbin ; autrement la tradition n'aurait pas prêté à ses auditeurs juifs l’étonnement qu'ils manifestent en l’entendant prêcher : « D'où lui vient cela et quelle est cette sagesse qui lui a été donnée? » (5) Il ne fut donc jamais « maître en Israël » et sa vie religieuse, en tant qu’elle dépendait de son éducation, reposa sur ‘une culture primaire, réduite à une étude pratique et superficielle de la Loi, et complétée ensuite parles

instructions écoutées à la synagogue. De cet enseignement « complémentaire » et mutuel la valeur et la portée variaient beaucoup avec la compétence et l’inspiration de ceux qui le donnaient. Un de ces hommes n’agit-il pas particulièrement sur Jésus et ne contribua-t-il pas à préparer, à déterminer sa vocation? Nous ne pouvons que poser la question. Les Evangiles

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semblent prêter au Seigneur une connaissance de -

FEcriture fort étendue, mais, sur ce point, nous ne nous fierons pas à eux, car leurs rédacteurs s’appli- quaient trop eux-mêmes à l'étude de la Bible — ou du moins de certaines deses parties — pour supposer que le Christ ne les y avait point égalés. Aussi bien remarque-t-on qu’il paraît surtout familier avec les Psaumes et les Prophètes qui les retiennent eux-mêmes plus que le reste du Livre. Jésus s’attacha sans doute à ce qu’il en connut ; nous ne pouvonsriendire de plus (6). Sa religion dut aussi faire de larges emprunts à ces croyances étrangères à l’Ecriture et dont était pourtant pénétré, en ce temps-là, le peuple juif, celles qui se rapportent à l’angélologie, à la démonologie, à l’espérance de la résurrection, surtout à l'attente messianique; mais c’est perdre son temps que de chercher ce qu'il a pu lire en dehors de la Bible ; at-il connu Däniel? Et Henoch? C’est possible, sans plus, et le contraire reste soutenable (7).

Tout porte à croire qu’en dehors des connaissances

qui s’offraient alors à un Juif du peuple, Jésus n’a rien appris, n’a pas voyagé et n’a rien su du monde au delà de son horizon particulier. « Les charmantes impossibilités dont fourmillent les paraboles quand il met en scène les rois et les puissants, prouvent qu'il ne conçut jamais la société aristocratique que comme un jeune villageois qui voit le monde à travers le prisme de sa naïveté »(8). :

Savait-il l’hébreu? J'en doute : c’est en araméen qu’on lisait la Bible dans la synagogue de son village et c’est en cette langue qu’on s’exprimait habituellement autour de lui. Les Juifs cultivés seuls pratiquaient la langue sacrée. Il demeura certainement étranger à toute influence hellénique profonde. Toutefois on a soutenu qu’il possédait le grec; cette connaissance n'aurait point manqué d'élargir son esprit; mais on ne saurait affirmer sans imprudence qu'il em disposait (9).

Il est exact que ces trois langues, l’hébreu, l’araméen et le grec, vivaient alors côte à côte en Galilée et en Judée, mais nous ignorons dans quel rapport exact elles se trouvaient. Josèphe, qui le savait, ne nous le dit pas. En tout cas, il ne faut certainement pas exagérer l’extension du grec, même en Galilée. Quand Josèphe compose sa Guerre juive il l’écrit d’abord en araméen, pour être compris de ses compatriotes ; lorsque l’auteur des Actes fait parler saint Paul au peuple de Jérusalem, c’est en araméen (Act., 24, 40; 22, 2); c'est dans la même langue que Titus, durant le siège, fait sommer les Juifs de se rendre (40): il y a donc lieu de croire que la grande majorité des habitants de la Palestine se servait de l'araméen exclusivement. On a prétendu qu’en Galilée l’araméen servait aux usages de la vie familière et le grec à ceux de la vie publique et à l'instruction religieuse, en sorte que Jésus aurait prèché en grec; il aurait même habituellement usé de la Septante dans ses références à la Bible (11). Or, dans lès deux circons-

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tances où Mc prétend mettre ses lecteurs en contact direct avec la parole même du Seigneur, c’est en araméen qu'il le fait s’exprimer : à Gethsemani (44, 36) c'est par le mot Abba que commence sa prière, et sur la croix (15, 34) c’est en araméen qu’il s’écrie : « Mon Dieu, pourquoi m'asiu abandonné? » (Eloï, lama sabactani?) Ces deux textes me semblent prouver, au moins, que le rédacteur marcien croyait que Jésus usait habituellement de l’araméen. Au vrai, on ne produit aucun argument sérieux en faveur de l'opinion contraire. Sans doute les Juifs palestiniens que leurs affaires mettaient en rélations avec les Grecs apprenaient assez communément à écorcher leur langue; mais je doute que Jésus en ait trouvé l’occasion, car c'était dans les villes de commerce et dans le monde des fonctionnaires et des gens instruits, qu'on grécisait en Palestine, et non pas d’ordinaire dans les villages et parmi les tâcherons. Je ne m'arrête pas à la remarque qu’au cours du procès devant Pilate il n’est pas fait mention d’interprète ; le récit de ce procès paraît si décousu et si incomplet qu’un tel oubli ne peut rien prouver. Etranger au désir d'apprendre le grec et hors d’état de le savoir couramment, Jésus ect demeuré impénétrable aux idées que cette langue transportiait avec elle; telle paraït être la vérité.

IT. — Le milieu religieux. — Jésus a-t-il été essénien? — Ses rapports avec les pharisiens. — L'action de quelque secte s’est-elle exercée sur lui? — Domination sur son esprit de l'espérance messianique.

Plus encore que le milieu intellectuel, il nous importerait de bien connaitre le milieu religieux où le Christ a grandi. On dit qu'il a vécu dans une atmosphère religieuse saine et toute semblable à

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celle de l’Ancien Testament; qu'il n’a pas été ossifié

par le pharisaïsme étroitement légaliste, ni encerclé

par l’essénisme séparatiste, ni égaré par le syneré-

tisme judéo-alexandrin (12). J'accorde volontiers la

dernière affirmation; sur les autres, la prudence commande des réserves. À Je ne crois pas, bien qu’on le soutienne encore,

que Jésus ait été affilié à l’essénisme (13) : il veut u

réformer la vie et non s’en retirer; son idéal ne res-

semble pas du tout à l’ascétisme exclusiviste des.

esséniens ; mais, comme ils n'étaient pas tous enfer-

més dans les communautés des bords de la Mer

Morte, il a pu connaître et fréquenter quelques-uns d’entre eux, subir leur influence ou réagir à leur contact. C’est encore un point que nous ignorons.

Les Evangélistes nous feraient croire à une hosti- … lité fondamentale et comme native, à une opposition .

de principes irréductible entre Jésus et les phari-

siens; mais il faut prendre garde qu’au temps de la. composition des Evangiles le docteur juif est l’en- .

nemi par excellence aux yeux des chrétiens, et que

nos rédacteurs ne sont pas incapables de substituer 1

leurs propres sentiments à ceux du Maitre. Du reste .

des hommes partant de préoccupations et d'opinions analogues peuvent néanmoins s’arrêter à des méthodes de vie pratique assez différentes. Jésus n’a point fréquenté l’école des docteurs pharisiens, c’est entendu etil n’a point subi l’empreinte profonde de leur dialectique, mais on ne comprendrait guère que le pha-

risaïsme, en tant qu'il représente la pensée reli-.

gieuse en Israël et la foi qui agit, celle des œuvres, lui fût demeuré entièrement étranger. Renan va jusqu'à prétendre qu'Hillel fut son véritable maitre : c'est là une exagération certaine, mais je ne doute pas

qu'il ait subi grandement l'influence pharisienne pour

autant qu’elle était — et elle devait l'être plus que nous ne sommes portés à le croire — indépendante de la culture d'école. C’est sur le terrain de la foi .

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7 pharisienne qu’il se place et qu’il édifie : c’est sur

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l'espérance messianique, que le pharisaïsme a faite sienne, qu’il fonde toute sa prédication; ce sont des problèmes pharisiens qui le préoccupent et c’est comme les pharisiens qu'il les formule. Plus même, c'est à des modes d’exposition familiers aux docteurs pharisiens qu’ilarecours pour se fairecomprendre (14). Cela ne veut pas dire qu'il ait adopté tout ce que lui proposait le pharisaïsme, ni qu'il n'ait pas réagi contre le pédantisme, l’orgueil, l’exagération de la rigueur légaliste, peut-être moindres autour de lui

qu’en Judée, parce que les pharisiens y sont moins

nombreux, mais qui s’y rencontrent sûrement. Il s’insurge contre les défauts et les excès du pharisaïsme et non pas contre son esprit fondamental, plus proche du sien, plus actif sur le sien, que ne se l’'avouent les Evangélistes (15). Je considère comme une erreur manifeste de prétendre qu’il n’existe aucun lien entre le pharisaïsme et l'Evangile et qu’aucun pont ne mène de l’un à l’autre (16). è On peut se demander si Jésus n’a pas aussi pris contact avec quelque secte juive syncréliste et nous avons déjà posé la question en discutant le sens du mot nazaréen; par malheur nous ne disposons pas des moyens de la résoudre sûrement (17). Entre les préoccupations de Jésus et celles de ses premiers disciples, telles que nous les montrent les Evangiles, les Actes et, d’autre part, celles des Nazaréens d’'Epiphane, on aperçoit des rapports : la prédominance de l'idée messianique, la subordination de la Loi au « fils de l'homme »; mais aussi des différences : Jésus et les siens ne fuient pas le Temple; ils respectent la Loi, qu’ils attribuent à Moïse, et surtout les Prophètes, dont toutes les « paroles » doivent être accomplies. En somme, rien de décisif, ni dans un sens ni dans l’autre. Il se trouvait sans doute dans

le pays galiléen d’autres sectes que celle des Naza-

réens, mais, comme nous ignorons tout d’elles, il

paraît difficile de marquer leur influence sur Jésus. Tout ce que la prudence nous permet de dire, c’est qu’il est possible que le Christ ait, durant son enfance, ou son adolescence, subi l’action d’une secte ou d’une tendance, qui, s’éloignant du strict légalisme, au contraire du pharisaïsme, s’attachait spécialement à l'espérance messianique ; mais ce zèle ne pouvait différer de l'opinion commune que par le degré. J'incline du reste à croire que l'espérance messianique, que ne balançait en Galilée ni l'influence sadducéenne ni les préoccupations cultuelles, y prenait, dans un milieu plus simple d’esprit et, sans doute, plus spontané de cœur, une chaleur particulière. C'est pourquoi l’on peut dire qu’en la plaçant au centre de son esprit, Jésus, sans qu’il paraisse nécessaire de supposer l’insistance d’une secte, se montre simplement l'enfant de son peuple et de son temps.

IT. L'épisode de Le, 2, 40-52. — Les retouches rédactionnelles. — Fondement historique et origine de l’anecdote. — Son sens. — Conclusion.

Dès qu’il eut l’âge convenable et fut en état de supporter les trois journées de voyage qu'il fallait pour aller du milieu de la Galilée à Jérusalem (Jos., Vila, 52), Jésus dut se rendre quelquefois dans la Ville, avec ses parents, à l’occasion des grandes fêtes.

Le rattache à un de ces pèlerinages l'unique épisode de l'enfance du Christ qui nous soit parvenu : Jésus a douze ans (18); ila accompagné Marie et Joseph à Jérusalem. Les jours finis, c’est-à-dire la fête terminée, eux deux s’en vont et l'enfant reste dans la ville; ils croient qu’il chemine avec quelques amis devant eux, mais comme, après une journée de: marche, ils ne l’ont pas aperçu, ils reviennent sur

leurs pas, le cherchent pendant trois jours et finissent par le découvrir dans le Temple, assis au milieu des docteurs qu’il écoute, interroge et ravit par son intelligence et la sagesse de ses réponses. Ce spectacle les étonne eux-mêmes. Pourtant Marie reproche à l'enfant l'inquiétude où il les a jetés, « son père » et elle-même, et elle reçoit cette réponse : « Pourquoi me cherchiez-vous ? Ne savez-vous pas que je dois être. chez mon Père? » Ils ne comprennent pas et ils l’emmènent, cependant que Marie conserve « foules ces paroles dans son cœur. »

Tel n’était pas le récit original et le texte lucanien laisse apercevoir le travail rédactionnel qu'il a subi. On a raconté l’anecdote avant que fût fixée la foi en la conception virginale; l’étonnement de Joseph et de Marie, maladroïitement atténué par le rédacteur (et sa mère conservail toutes ces paroles dans son cœur), le prouve : l'opposition de « mon Père » à «ton père et moi » est tendancieuse et sûrement secondaire. Du reste, prise en elle-mème, l’anecdote se place non dans la perspective de la tradition apostolique, mais dans celle où se montrent à nous les récits des Evangiles apocryphes ; elle est destinée à montrer que la grandeur de Jésus et sa vocation divine se sont laissé entrevoir avant leur éclatante manifestation publique. On à supposé que le rédacteur lucanien avait tout simplement transposé l’histoire contée en Mc, 3, 21- 35, et où nous voyons Marie et les frères de Jésus venir le chercher au milieu de la foule qu’il retient autour de lui, récit qui n’a pas de parallèle en Le (19). Peut-être, et quoi qu’il en soit, l'intention pratique et, pour ainsi dire, littéraire, du rédacteur qui a combiné l’anecdote, se voit clairement. Il vient de dire que Jésus grandit dans la sagesse et que la grâce divine est en lui, le récit arrive à point pour corser et concrétiser cette réflexion et, du reste, il se conclut luimême en la répétant- (2, 52) : « Et Jésus croissait en sagesse, en âge et en grâce devani Dieu et devant les

hommes ». Après quoi commence l’histoire évangélique proprement dite.

Quant au fondement historique et à l’origine de Fépisode nous ne savons qu'en dire, car il ne prend contact avec aucun autre que nous connaissions, sauf peut-être avec la Présentation au Temple, en avant, et avec la scène marcienne que je viens de rappeler, en arrière. Sans que, du reste, son rapport exact avec l’une etavec l’autre puisse se déterminer. On a cherché à le mettre en relation avec quelque mythe ou récit antérieur. Certains ont songé, par exemple, à la légende de Moïse, ou à celle de Samuel, d’autres à celle d'Alexandre, d’autres encore à celle du Bouddha; mais, vraiment, les ressemblances signalées demeurent tellement superficielles qu’elles nous laissent dans une complète incertitude (20). Il ne parait pas matériellement invraisemblable qu’à la base de la narration se place un souvenir, que nous ne sommes plus capables d'isoler dans son état d’exactitude native; mais l’unicité du témoignage de Le n’est pas, à vrai dire, très favorable à cette hypothèse et l’idée : la grâce de Dieu s'affirme en lui, a pu suffire à engendrer le récit qui l’illustre. Tel qu'il est, nous devons le considérer comme historiquement inutilisable.

Nous ne disposons donc plus d'aucun renseignement direct et sûr touchant l’enfance de Jésus, sa formation intellectuelle, morale et religieuse et, plus généralement, sa vie cachée; nous ne pouvons avoir recours qu’à des raisonnements fondés sur les allégations évangéliques pour essayer de deviner quelque … ehose de lui au moment où commence sa vie publique.

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