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LA VIE PROGRESSIVE. 28K

et d'autre part le moindre jeu d'aviron qui se répète et qui persévère nous coûte d'héroïques efforts . Quelle condition est donc la nôtre, et à quoi sommes-nous condamnés! — Nous sommes voués au bien et par le bien au meilleur bien. Toujours plus haut! telle est l'heureuse obligation qui nous tient esclaves.

Esclaves des cimes, c'est un assez beau titre de

gloire. A la grandeur qui seule répond aux instincts de notre race et à la vocation qui nous vient de Dieu, nul ne renonce impunément; mais qui consent est aussitôt sacré d'un grand sacre. Progresser, c'est régner ; c'est gagner la haute mer et dompter en nageant les vagues; c'est dominer toujours plus sur soi, sur les puissances de la nature et de l'esprit; c'est s'avancer, selon la promesse solennelle, vers les « douze trônes » d'où les suivants du Christ doivent juger les douze tribus d'Israël, c'est-à-dire le monde.

Du reste, nous en avons les moyens. Si nous ne les avions pas, une vocation si transcendante et sans alternative nous jetterait au découragement. En toute chose, l'incapacité d'améliorer crée la désespérance. Quand un professeur de musique a un élève qui ne distingue pas une gamme montante d'une gamme descendante, il le lâche. Quand on a vu un certain nombre de fois une personne rire un quart d'heure après un mot d'esprit, on ne s'en inquiète plus. Mais au moral, tous ont l'indispensable. Nous avons Dieu, dont la grâce nous su/jit, selon le mot adressé à l'Apôtre en peine (II Cor., xii, 9). Nous avons notre

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instinct du bien, qui est en nous ce que sont dans les corps les propriétés qui les organisent. Nous pouvons fomenter ce que nous avons ainsi reçu ; nous pouvons utiliser la grâce.

Les moyens de progresser sont indiqués dans tous nos manuels : il n'y manque que le secret qui ne s'enseigne pas : l'impulsion du cœur. Le fond de tout, c'est de se tenir près de Dieu, ardemment, persévéramment, de fréquenter Jésus en son humanité, en ses exemples, en sa prédication et en sa croix, puis en son tabernacle ; c'est de se détacher de soimême et en même temps de ce qui nous distrait ou nous tente, pour recevoir les divines impressions qui nous transfigurent ; c'est de consentir à l'heureuse transfusion par laquelle notre sang pauvre et impur cède au sang de Jésus-Christ animé de son divin Esprit.

La vie en la présence de Dieu et sous l'influence de Dieu, c'est la vie progressive. Notre terre ne verdoie que près des sources. C'est toujours le rivage de la mer qui sert de berceau aux civilisations. En fréquentant la mer sans rivages, on civilise son âme, c'est-à-dire qu'on l'enrichit des secrets et des trésors de la cité des cieux.

Selon le Timée de Platon, l'homme est un arbre d.ivin qui croît, ainsi que tous, au moyen de sa racine ; mais sa racine à lui c'est sa tête, qui s'enfonce dans le ciel.

Le plus souvent, un ordre temporel et de fréquents délais sont imposés à la vie progressive. Nous ne pouvons sans l'aveu de Dieu brûleries étapes. 11 faut être soumis; il faut être contents même en notre mi-

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sère provisoire ; il faut nous supporter, en attendant les effets de l'effort. Sauf les cas de providence soudaine etde quasi-miracle intérieur, l'avance se fait par plans successifs. Un effort initial nous soulève; un niveau se prend ; la sécurité s'établit à ce niveau par le déploiement d'une énergie patiente et tenace; puis, la facilité obtenue à ce plan-là, on s'efforce de nouveau en vue de gagner de la pente ; on se raidit ; on aborde de nouveaux obstacles ; on franchit la zone ardue qu'on redoutait au-dessus de soi, et une fois installé plus haut, on s'y organise encore.

Cette marche en échelons est la bonne partout. Quand on apprend une langue, on y est d'abord noyé ; l'enfant devant un piano et une partition ne sait comment il fera pour déchiffrer plusieurs lignes à la fois et jouer avec ses deux mains des choses différentes. Peu à peu les premières difficultés se classent, le premier raidillon est gravi ; mais bientôt, un nouvel ordre de faits étant proposé, tout recommence. D'étape en étape, or> voit successivement devenir facile le difficile et diflicile le facile. Nous sommes ainsi construits, et Dieu, qui nous a faits, adapte, au spirituel, son action à ce premier établissement, la grâce à la nature.

Une vie est belle, quand elle s'efforce ainsi, appuyée sur Dieu, vers la beauté dont saint Augustin disait qu'elle est toujours ancienne et toujours nouvelle. Si la vie est essentiellement ascension, sa beauté, c'est d'obéir à un mouvement d'expansion libre et fort, non de refuser le progrès et de se renier ainsi dans le meilleur d'elle-même. Tout ce qui est fixé et lige, tout ce qui dit : je n'irai pas plus loin

est une déformation ; c'est un bourgeon noué, c'est une source congelée. Dans les arts aussi bien que dans la vie de l'esprit et que dans la marche physique, la rupture d'équilibre en vue d'un équilibre nouveau et plus heureux, c'est la loi de beauté. Notre immortalité elle-même en est faite. La mort nous fait chuter, mais comme l'enfance qui s'évanouit au profit de la jeunesse, comme la jeunesse qui cède à l'âge mûr, comme l'âge mûr... ne disons plus rejoignant la vieillesse, puisqu'il n'y a plus de vieillesse dans le vrai monde. Descendus dans la mort, nous nous rétablissons dans la vie, et ce victorieux rétablissement n'est que la dernière et définitive étape ; c'est l'ascension suprême, le dernier mot et l'ultime récompense du progrès.

Les vertus et le progrès des vertus sont imposés à la vie catholique par ses saintes lois. Mais peutêtre y a-t-il lieu de tempérer, ou pour mieux dire d'achever l'exposé de cette exigence d'action par le rappel d'une autre condition de la vie catholique non moins nécessaire : la paix. Vivre paisiblement, même dans les luttes du bien et à plus forte raison dans les difficultés extérieures ou intimes, en face des événements quels qu'ils soient, c est aussi le devoir.

Il va de soi que la paix ainsi suggérée n'est pas une paix paresseuse ni morne; il s'agit d'un gouvernement de notre âme qui retienne et pacifie, grâce au règne de l'ordre, le peuple fort de nos facultés en œuvre et ses acquisitions vertueuses.

On nous répète sans cesse cette définition de saint Augustin, magnifique en effet : La paix est la tranquillité de l'ordre. Quand l'ordre règne en nous, quand nos rapports intérieurs, mutuels, divins sont réglés en conformité avec ce qui se doit, quoi qu'il

en soit de ce qui ne dépend pas de nous ou qui n'en dépend que sous des conditions providentielles, nous avons lieu d'être dans la paix.

Nous savons bien que l'ordre ainsi obtenu n'est jamais que relatif, et nous ne sommes pas d'avis d'installer en nous la paix dérisoire, fatale, qui endormirait nos remords ou paralyserait nos progrès ; mais si le mal et les limites que nous subissons demeurent vraiment étrangers à notre vouloir, si notre intention est droite et notre courage à pied d'œuvre, la paix non seulement nous est concédée, mais nous est imposée par les plus hauts aspects de la morale catholique.

L'ordre dont nous parlons, plus d'une fois nous en avons indiqué la source ; c'est par la charité en sa double forme : amour de Dieu et amour du prochain, qu'il fonde son règne en nous. En tout domaine, l'ordre naît de l'attachement à l'essentiel, dé la mise en avant ou en tête de ce qui est vraiment premier et qui tient l'ordre envisagé sous sa dépendance. Or, ce qui est premier pour nous et d'où tout dépend, c'est Dieu, et après Dieu nos rapports mutuels. Etre en règle avec Dieu et avec nos frères, nous attacher de cœur et par-dessus toutes choses au suprême bien, au Père ineffable, et rapporter à celui-ci tous les autres liens, tous les autres biens, pour qu'ils y prennent leur droit avec leur mesure, c'est évidemment s'établir dans l'ordre.

Aimant Dieu par-dessus toutes choses, nous réglons et pacifions tout ce qui est en nous ; aimant notre prochain comme nous-mêmes, non à cause de lui seulement, mais à cause de Dieu, nous plaçons nos rapports au-dessus de l'hostilité, et, même dans

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nos combats, s'ils sont nécessaires, nons sommes des pacifiques.

La paix, c'est le repos de l'aiguille aimantée tournée vers son pôle. Qu'on l'en détourne, elle tremblota et s'affole; qu'on l'y laisse revenir, elle se trouve en accord avec les puissances du monde, et elle se rassure; sa frêle substance, soumise aux fluides mystérieux et en souple équilibre avec les masses qui de toutes parts l'actionnent, vibre paisiblement.

Cueillons la leçon et ne nous laissons pas persuader que l'agitation et le désarroi intérieur puissent profiter à la vie morale.

il n'y a qu'un trouble, un seul qui soit opportun, c'est le trouble du pécheur. Celui-là, oui, nous pouvons le justifier, nous devons le provoquer s'il dépend de nous, l'entretenir avec une âpre charité et l'accueillir nous-mêmes, si c'est nous, le pécheur; car le pécheur ne pourrait s'apaiser qu'à la façon du noyé qui boit, boit, sans plus rien sentir, ou du gelé de Russie qui se livre avec délices à un engourdissement mortel. La paix dans le mal, c'est le pire des états de ce monde ; c'est une malédiction redoutable dont Dieu châtie, en attendant les sévices suprêmes, de graves et longues prévarications.

Mais n'allons pas confondre le mal dans lequel on se plonge volontairement, qu'on cultive, avec celui que nous infligent des misères détestées.

Quand donc, sur terre, aurions-nous la paix, si notre qualité de pécheurs y apportait un obstacle invincible? Nous sommes tous pécheurs; les saints l'étaient aussi; ils se savaient et se disaient pécheurs dans la mesure même de leurs ascensions; car à

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mesure qu'on monte, le regard s'élargit et s'affine ; à mesure qu'on s'élève en montagne, sous la face épanouie du ciel, on se rend compte davantage qu'on est un pygmée; à mesure que le soleil entre dans une pièce et la purifie, les impuretés apparaissent.

Mais nous sommes des humains; Dieu le sait, nous devons le savoir aussi, et il est filial, appuyés sur l'amour divin, de consentir à nous supporter nousmêmes. Jamais il ne convient d'être satisfaits, c'està-dire de juger que tout est bien tant qu'il y a du mal, ou que le bien suffit tant que le mieux se propose; mais s'il ne faut pas être satisfaits, il faut être contents, c'est-à-dire en paix, même dans nos misères, pourvu qu'elles soient nettement combattues.

Ce que nous ne vainquons pas, nous pouvons tout au moins le détester; ce que nous n'avons pas, nous pouvons toujours l'aimer, nous pouvons l'espérer pour plus tard et nous reposer, en même temps que dans cet avenir conforme à notre idéal, dans la chère volonté de Dieu dont le présent se couvre.

Car si Dieu veut notre progrès, peut-être le veut-il avec des conditions temporelles que ne doivent pas refuser nos vœux indiscrets. Le temps est un fils de Dieu, et nous devons nous accorder avec ce frère. Le temps se vengerait si nous voulions nous passer de lui. Les paysans de la vallée deCampan ont coutume de dire, quand on leur demande combien il faut de temps pour aller au pic du Midi : Quatre heures si vous allez doucement, six si vous allez vite. Qui se hâte n'avance pas. « Laissons, dit Emerson, au diamant les siècles nécessaires à son développe-

ment et ne nous flattons pas de hâter la naissance (les choses éternelles (1). >'

Oui, oui, je le redis et je voudrais l'inculquer à toute Ame en peine : Il faut s'en remettre à Dieu, même dans l'eirort moral; il faut surseoir aux résultat» avec humilité, tout en demeurant fidèle à la tâche; il faut se coucher dans la confiance pour se relever dans le courage et dans la générosité. L'effort, c'est la journée ; mais après vient le soir, le soir du repos que Dieu accorde à nos âmes, comme à nos corps la nature bienveillante qu'il mène. Le repos est une vertu, c'est l'envers du travail ; le sommeil est une vertu, c'est l'envers du jour; la paix est une vertu, c'est l'envers du zèle. Ltre ïélé et ne pas se confier, ce serait travailler sans dormir, et l'âme n'y tiendrait pas ; elle glisserait peu à peu à la désespérance, comme le Caïn de la Légende des Siècles^ qui lui non plus ne dormait pas.

Durant lejsommeil nous retombons à la terre, nous retrouvons ce sein dont le sein de nos mères fut jadis le doux représentant, et la paix chrétienne nous fait retomber sur le sein de Dieu, dont la douceur contient plus de puissance. Aussi, comme dans le sommeil la nature travaille, disposant de nous et de nos communs domaines pour ses fins : ainsi, durant la paix, la surnature en nous et autour de nous fait son œuvre ; sa silencieuse action a plus de prix que nos efforts agités.

L'inquiétude peut devenir un péché aussi bien que

(1) Le« Force» étemelles, p. i96. Ed. du Mercure de France.

la paresse spirituelle. Ces deux extrêmes seyaient. Ce n'est pas seulement en songeant aux biens du corps que Jésus a dit : « Hommes de peu de foi, de quoi vous troublez-vous?y> Le trouble injustifié, intempérant est une déformation morale ; ce n'est plus l'amour du bien, c'est l'amour de l'amour que nous en avons, c'est-à-dire un amour douloureux de nousmêmes. Il faut savoir se dégager des complications qui nous désorientent. Il faut souvent se plonger dans la nuit de la confiance, dans cette paix qui est un baume pour le cœur angoissé par l'ennui de soi.

Faisons ce que nous pouvons; après, ou pour mieux dire en même temps, remettons-nous à Dieu ; désistons-nous entre les mains de Dieu ; disons-lui : à ton tour. Père; à toi ce travail inachevé, cet échec trop complet, tout ce souci, toute cette peine. Quand l'officier de quart a veillé longtemps, on le relève .' relève mon cœur, ô Dieu, toi qui sais sa faiblesse depuis Gethsémani, toi qui veillas tout seul dans la nuit tragique et qui d'avance nous consolas» dans la personne des Douze, de ce triste accablement. « En paiXy oui, en paix, je dormirai et me reposerai, dit l'Office du soir, car toi, Seigneur, toi seul tu me mets en sécurité dans ma demeure. » (Ps. IV, 9.)

A la sécurité spirituelle dans l'effort loyal, il faut joindre à plus forte raison le sentiment d'une pleine et toute filiale sécurité temporelle. Se troubler de quoi que ce soit en ce monde, se troubler, dis-je, au

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fond — car il ne s'agit pas d'une émotivité toute normale — songeons-nous à quel point cela est peu flatteur pour Dieu ? Dieu gouverne ; Dieu est la cause première et le répondant imperturbable de tout. Ce qu'il ne veut pas à proprement parler, comme entaché d'imperfection en soi-même, il le permet en faveur d'une action qui enveloppe le mal comme le bien. Il a pris soin de nous dire dans les Ecritures : « Ne crains pas, car Je suis avec toi; ne jette pas des regards inquiets, car je suis ton Dieu; je t'ai saisi fortement, je t*aide, je te soutiens de ma droite triomphante . » (Isaïe, xl, 10.)

La droite de Dieu ne serait-elle plus maîtresse? La droite de Dieu n'est-elle plus au service de son cœur ? Si Dieu était loin ou se désintéressait, nous pourrions tout redouter, mais s'il est là et nous garde, quel ennemi est en force?

Nous avons et nous aurons toujours des ennemis de notre sensibilité, de nos désirs quotidiens et de nos intérêts immédiats ; mais tout cela n'est pas nous, et notre destinée totale le déborde; tout cela passe et doit donc, quand il périclite, nous laisser un fond d'âme uni à l'éternité des divins vouloirs, dont nous savons la pleine équité et la douceur.

Notre bien est cher au cœur de Dieu ; tout ce qu'il nous faut vraiment vient à nous, des lointains de son éternité, par l'une ou l'autre route ; tout ce qui nous est vraiment ennemi reste au seuil et n'entte, et ne s'intronise qu'à notre appel. Pourquoi se plaindre aujourd'hui, si aujourd'hui c'est le jour de Dieu, si les événements qui s'y logent sont les événements de Dieu? Et pourquoi craindre pour demain, si demain et ce qui occupera demain est de la même essence?

Demain sera bon, puisque Dieu sera là, et aujourd'hui est bon dans la mesure exacte où il est là, admis par nous, ses collaborateurs, laissé aux douces inspirations de sa bonté.

Voudrions-nous humilier Dieu! Rendons-lui honneur, et disons, lorsqu'une difficulté nous a^rrive : Mon Dieu, je confesse que tout est bien.

Les partisans américains du Mind cure ont trouvé cette curieuse formule : « Dieu va bien, donc tu vas bien. » C'est étrange comme expression, mais quelle bonne vérité s'y dévoile! Les mouvements de Dieu dans la providence sont comme ceux de la mer; il faut nager nous aussi dans le courant divin, sans souci des déplacements qui ne sont pas noire œuvre. Soumis et actifs, tel est notre programme. Notre cœur est inquiet, disait saint Augustin, tant qu'il ne se repose pas en Dieu : du moins, qu'il se repose en Dieu! Le « saint abandon » que prêchent les mystiques, abandon du vouloir dans le vouloir divin, sans nulle insensibilité, bien loin de là, avec une acuité plus grande de l'esprit, avec une liberté plus riche de la vie, cette pieuse indifférence confiante fait qu'on se sent en sécurité ici ou là, éprouvant ceci ou cela, qu'on est dépourvu sans privation et muni sans attaches, qu'on souffre sans aigreur et qu'on jouit sans égarement. Celui qui peut tenir lieu de tout et sans qui tout n'est rien, maintient alors l'équilibre exact de nos désirs et de ses volontés que les faits nous révèlent ; nous sentons que nous pouvons éviter tous les pièges, en tombant dans celui de ses bras.

La vie paisible avec l'ivresse généreuse des gran-

des fins, avec notre exhaussement, notre engagement dans les grands orbes de Texistence, cela, au besoin, dans les perturbations extérieures, dans la contradiction des hommes et des choses, sous le coup des injustices, des critiques imméritées, des déceptions, des deuils, c'est la marque la plus palpable du règne de Dieu en nous, c'est le signe et l'effet de la grandeur d'âme.

Quand Jésus nous promet la paix, il ne nous promet pas un changement du monde, ni un relèvement miraculeux de nos vies : au contraire, à sa douce salutation : La paix soit avec vous, il joint cet avertissement : « Je vous donne ma paix, non comme le monde la donne. » A la différence du monde, c'est-à-dire des pacificateurs pour demain, après la réalisation de leur chimère, Jésus nous pacifie aujourd'hui, en tout état de notre vie et sans aucun changement qui se mesure. Là est le chefd'œuvre et la marque d'un pouvoir qui dépasse l'homme.

La nature, dans son ordre à elle, ne nous apprendelle pas le moyen de résister aux pressions du dehors et de nous équilibrer intérieurement dans une paix relative? On sait de quel poids pèse constamment sur nous l'atmosphère qui nous enveloppe. Plus de dix mille kilos ! Sommes-nous incommodés de cette charge effrayante? Nullement. Or, derrière la force de gravitation comme derrière toute force, il y a un pouvoir autrement formidable encore : Dieu, le moteur suprême, dont nous portons en quelque sorte le poids.

Mais au dedans aussi il y a Dieu, Dieu dans les forces d'expansion qui, par leur résistance harmo-

nieuse, font équilibre aux puissances du dehors comme les arcs-boutants aux poussées des voûtes. Or, au surnaturel, il y a Dieu à plus forte raison, Dieu par ses inspirations, par ses consolations, par ses promesses, par son appui effectif quand il faut, par sa force en réserve quand il ne faut pas, et le Dieu intérieur peut vaincre, à son heure, ne fût-ce qu'à la fin, la providence extérieure en apparence hostile, en réalité servante.

« Tout est pour les élus », même le mal. Mal de nos fautes et de nos imperfections ou mal des souffrances, pourvu que celles-ci soient acceptées et les autres détestées, tout tourne bien. Que dans le tout, nous sachions donc reconnaître ce qui s'y cache : la sagesse tendre de notre Père et sa sainte paix.

Toutes les vertus que nous requérons pour la vie catholique ont un fond commun sans lequel elles n'auraient pas de consistance, hors duquel toute valeur attribuée à leur concours serait inopérante, toute aptitude stérile, toute sagesse sans moyen, toute justice sans champion : j'entends parler de la force d'âme.

Deux formes sont revêtues par la disposition intérieure et habituelle qui porte ce nom : l'une étroitement spécifique et l'autre générale. On appelle vertu de force la disposition par laquelle nous résistons aux ennemis du bien, et l'on appelle force la fermeté incluse en toute vertu en faveur de ses objets quels qu'ils soient, car, que désigne proprement le mot vertu, sinon, précisément, une force?

Sur la vertu de force prise comme spécialité, je n'insisterai point; c'est une vertu guerrière, nous avons vu son déploiement assez pour en connaître les caractères et en estimer le prix. Mais la force immanente aux vertus et qui les rassure, la force qui nous donne une foi ferme, une espérance tenace, une charité sans abandon, une prudence, une justice, une

tempérance et une vaillance même sans vicissitudes, c'est chaque jour et en toute occasion que le chrétien y doit avoir recours. C'est pourquoi je veux p'arler du courage quotidien, de tous, assurément, le plus rare.

Une toute première manifestation de ce pouvoir devrait, à ce qu il semble, consister à être ménager de lui-même, je veux dire à ne pas user ses énergies en des occasions qui relèvent plutôt d'une certaine supériorité de jugement, d'une hauteur de vues, d'un détachement ou « sainte indifférence » que confère naturellement au chrétien son esprit de foi.

La plupart de nos chagrins habitent une région basse, une région qui n'est pas la nôtre, une région de médiocrité spirituelle et intellectuelle, quelquefois de péché. Ces chagrins-là ont beau venir en notre sens et tenter de nous joindre, si notre vie était haute nous ne les rencontrerions pas.

Absolument parlant, rien de ce temps n'aurait le droit d'agiter un être à qui tout l'infini est offert. Sous le règne des grandes lois et sous la loi première, dont nous savons que l'amour est le secret, que pouvons-nous jamais redouter? Dieu est en avant de nos chemins ; tout le ciel vibre autour de nous, calme et fort ; le reste est-il de poids, à le juger selon ces normes suprêmes? A plus forte raison ne faudrait-il pas grossir tant de riens que seules nos vanités et nos susceptibilités déguisent en malheurs. Tout cela ne mérite à la vérité ni peine ni inquiétude. Le dédaigner n'est pas mépriser la vie, c'est maintenir la hiérarchie de ses valeurs et par suite la rendre à elle-même. Rien vaut-il autrement quç

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par cette harmonie de nos conseil» avec les vraies réalités et avec leur ordre, et serait-ce nous diminuer que de retirer nos soucis des objets puérils pour les offrira notre humanité supérieure?

Là, au sommet de notre être, une inquiétude féconde pourra s'exercer. Nous ne prêchons pas la passivité. Ce qui vit et entend progresser ne peut manquer de prendre à cœur ce qui l'y aide ou qui fait obstacle. On ne pourrait désarmer et dire : ce n'est rien, qu'après avoir trempé dans un dilettantisme, un pessimisme ou un scepticisme ennemi de la vie morale. Tout s'inquiète, tout se travaille, parmi les choses qui vivent ; il n'y a que la mort qui ne s'inquiète pas. Mais la vie humainement jugée, chrétiennement orientée doit unir et équilibrer l'une par Tautre la sérénité et l'initiative ardente, la quiétude et l'ampleur du zèle ; elle estune paix active.

Lorsque les peines inévitables sont là, qu'on ne peut les écarter, il y a lieu de se garder contre une propension qui est celle de natures en apparence puissantes, parce qu'elles sont extrêmes, en réalité faibles, car elles manquent de frein et de contrôle : je veux dire la tendance à pousser tout à fond, tout au paroxysme, même ce que la Providence nous mesure, à s'exalter, à excéder dans l'appréciation, puis dans l'attitude, à se consumer, à s'user dans un fol emportement, au lieu de doser son courage et de l'appliquer h ce qui vraiment est exigé de notre vaillance.

11 est plus facile de donner le mors aux dents à son cheval que de le maîtriser. Il est plus facile de briser sa croix que de la porter; mais le bon

cavalier serre des genoux et assouplit la bride; le bon chrétien suit son Maître les pas dans les pas, sans prétendre escalader bruyamment le calvaire, sans presser sur la poutre aiguë pour aggraver indiscrètement l'entaille.

Un homme est contredit : aussitôt, dans sa tête, pour peu que l'orgueil fermente ou que s'aigrisse la déception, le propos naît de renoncer à tout, de briser sa carrière ou sa plume, de renier ses amitiés, de bouder à l'univers et aux hommes. On dirait que tout s'écroule en lui, que son monde intérieur est en pièces et que les fragments en menacent de s'embraser, de se volatiliser, comme d'une planète qui aurait rencontré un soleil. Pendant ce temps, les fardeaux dont il était chargé glissent de ses épaules. N'en va-t-il pas résulter une chute, par suite, en ce qui le concerne, un délit de lâcheté?

Les extrémistes ne sont pas des courageux; en politique, ils entraînent aux révolutions par impuissance d'amener des réformes ; en science, ils faussent toutes les notions pour n'en pas observer les limites ; dans la vie morale, ils versent à droite, à gau che, tantôt dans ce fossé-ci, tantôt dans celui-là, jamais sur la route. Il faut aller en toutes choses jusqu'où il faut, mais garder de se risquer plus loin. Et notamment dans la vie d'épreuve, là où la mesure des forces est plus difficile, il faut prendre modèle non sur le cheval rétif qui tire dans son brancard désordonnément lorsque le fouet l'actionne, mais sur le bœuf patient et puissant qui sous le joug, frappé de l'aiguillon, appuie, se cambre, insiste, avance, ne donne pas de secousse et n'expose pas le front tenace à briser ses liens.

C'est dans le travail aussi que le courage quotidien a besoin de se déployer pour que l'effort de notre vie se totalise et que ses résultats ne soient pas de petits monceaux rares et disséminés, mais une montagne aux glorieuses assises.

Notre tendance nous porte au travail capricieux, saisonnier, aux petits élans coupés de petites lâchetés ou de grands abandons où les fruits de notre action périclitent. Un coup de feu nous trouvera zélés, car l'imagination y soutient nos forces; mais revenir chaque jour à la tâche de la veille, peiner et persister, veiller, humble et fervent, comme le matin avant l'aube ahane dans son fournil l'homme qui pétrit une pâte dure et pesante; après cela se résigner à ne pas toujours réussir, se tromper et rattraper ses erreurs sans se buter, combler les vides qui sont, dans nos travaux, comme les ravines d'une plaine accidentée où le voyageur s'épuise : voilà le difficile.

Au fond, nous voudrions arriver sans partir. Les hommes se sont ingéniés en tout temps à résoudre le plus habilement qu'ils ont pu ce problème : comment, sans faire effort, obtenir les résultats de l'effort; sans sacrifice, comment cueillir et partager les fruits du sacrifice, gagner sans travailler, savoir sans étudier, progresser moralement sans se dompter, convertir sans prêcher, éduquer sans veiller, gouverner sans se tenir responsable, exercer des droits sans devoirs et, d'une façon générale, se procurer les bienfaits de la vie, se donner la vie sans se donner, soi, à la vie? Mais ce problème est

insoluble. Qu'on puisse trier ainsi et dissocier des choses essentiellement unes, impliquées Tune dans l'autre, conjointes et solidaires en raison de la vie elle-même, c'est ce que la Providence ne permet pas. 11 faut qu'on paie. Mais, à vrai dire, est-ce bien là payer, s 'il est vrai, comme déjà nous l'avons reconnu, que le travail est une valeur et un gain par lui-même?

Ah ! ne vous plaignez pas, vous qui avez une tâche et qui la menez avec difficulté quelquefois, peut-être avec douleur, mais qui du moins avez ce sentiment de la vraie vie que n'ont jamais ni l'oisif, ni le jouisseur, qu'un ennui incurable menace. La femme qui élève de nombreux enfants, l'homme qui les nourrit, le technicien à son usine ou à son bureau, l'ouvrier à son établi, le paysan sur son sillon avec la sueur au front et la chanson au bord des lèvres, voilà les heureux. Les soucis peuvent venir et la sueur peut couler : du moins l'on se sent vivre, on se sent dans la voie royale, on goûte une éminente dignité, une humble et rayonnante sainteté, celle que confère à toute œuvre humaine faite en liaison avec ses motifs, y compris les motifs divins, la ressemblance de Dieu créateur et du Christ qui nous racheta par le labeur avant que ce ne fût par la croix.

Est-ce que le travail de Jésus nous intéresse à cause des portes et des croisées qu'il faisait, de l'argent qu'il gagnait, de la situation de Joseph et de la sienne à Nazareth, dans leur petite échoppe? Tout cela est de bien peu de poids, et comme l'histoire ne l'eût point enregistré, le jugement moral lui non plus n'en a cure. Le travail de Jésus nous intéresse pour lui-même, à cause de sa valeur et à cause de sa grandeur affarante, à cause de son mystère et de son

éternelle, de son universelle efficacité. Notre travail à nous, porportionnellement, vaut de même, et le courage que nous y déployons prend la même grandeur, la môme, dis-je, littéralement, puisque la vie de Jésus est la nôtre et que nous sommes associés, lui et nous, en une seule et unique vie chrétienne.

Pour nous aussi il y a un mystère dans le travail ; pour nous aussi il y a une etficacité universelle et éternelle du travail. Le mystère, c'est celui de l'esprit repétrissant le monde, avec l'Esprit de Dieu qui l'anime ; l'efficacité, c'est la vie humaine à tous ses niveaux, pour tous ses élus, avec, dans les lointains, la destinée surhumaine que le travail prépare.

N'est-ce pas pour cela que dans le travail, dès que notre volonté s'y est installée et que la première paresse est vaincue, cette horreur instinctive de la peine qui est l'aspect inférieur de notre nature fait place à un noble goût et à une ardeur dont toute la création animée nous fournit l'exemple ? Les bêtes s'empressent à leurs travaux; les fourmis, les abeilles, les hirondelles, les castors, les insectes que Fabre a surpris dans leurs fabrications épuisantes, les infusoires qui voyagent sous le microscope, les microbes afifairés, tantôt utiles et tantôt mortels sont de rades travailleurs. Tout s'efforce divinement. Et nous aussi, quand une fois la cognée est à la racine de l'arbre, quand une fois la charrue est bien en main , quand l'affaire qui nous inquiétait est bien en train, l'entreprise engagée et nos forces lancées, quel qu'en soit l'enjeu, fût-U mince, fût-il même nul, comme si je soulève une pierre pour qu'elle roule sur une pente, tous nous sentons notre être envahi par un

noble zèle qui paraît emprunté à un monde d'héroïsme et de puissance. Nous attachons notre cœur à l'action ; une passion naît, une ardeur que ce n'est pas trop d'appeler vraiment divine, parce que dans la liaison de notre être avec la nature, avec l'homme et avec leurs riches combinaisons, nous éprouvons, sous les espèces de l'esprit de conquête qui est en nous, l'activité de Dieu qui s'exerce.

Le travail, même le nôtre, est une œuvre de Dieu, une communication, une canalisation de la puissance créatrice, et c'est pourquoi, dès que le péché ne règne plus en nous sous le nom de patesse ou de vicieux divertissement, nous en percevons le goût divin et il nous enivre.

Quel malheur donc, si le courage quotidien de l'action n'était pas réclamé de nous, si nous pouvions récolter sans avoir semé, réussir sans nous être efforcés, nourrir les nôtres sans travail et dormir en sécurité au milieu de nos richesses ! C'est là un des aspects de cette sentence sévère : Malheur aux riches ! Malheur aux riches, qui n'ont pas besoin de travailler et qui se trouvent ainsi invités à ne pas travailler et à perdre dans le loisir vaniteux cette beauté, cette grandeur, cette similitude avec Jésus- Christ et, en Jésus-Christ, cette efficacité rédemptrice.

Le travail de tous les jours, le travail patient et qui remplit la vie, et qui n'en laisse rien au vide, mais quelque peu seulement à la détente pour que le travail reprenne : voilà la bénédiction, voilà l'humanité authentique et sacrée. Le courage qui nous maintient dans ce chemin de grâce contre les vices

et les tendances inférieures de notre nature est donc une grâce aussi, comme toute vertu qui reflète Dieu dans l'homme.

Ajoutez au travail et à l'elTort du travail l'effort de perfectionnement, d'abord dans le travail même, ensuite dans notre vie matérielle et morale tout entière. Le courage est là aussi nécessaire, car la perfection est une fleur qui ne se cueille que sur les sommets. Ce qui entache la perfection, ce sont toujours des vices; ce qui la procure, c'est au contraire tout le lot des vertus, de sorte que s'efforcer de bien faire en tout et lutter courageusement pour le mieux, c'est se grandir moralement et se disposer aux vertus sublimes.

Il faut savoir que ce perfectionnement, non plus, il est vrai, que le début, ni que rien de ce qui est demandé à notre courage, n'est attendu de nous autrement que sous le couvert d'une filiale confiance. Si l'effort suppose Dieu en nous, il faut que le cœur y appelle ce Dieu et dans sa seule puissance se repose. Avoir confiance en soi, ce serait avoir toute raison de se défier de soi. Nous ne sommes, moralement et physiquement, qu'un réceptacle, une conduite de forces, avec la faculté, à coup sûr unique dans la création, mais pourtant réduite, d'orienter ou de désorienter ces forces, de leur ouvrir ou de leur fermer le passage.

Le navigateur se fait porter par le flot comme par un chemin ; la vapeur emporte le grand train ; le torrent actionne le moulin ; quand je tourne un com-

VIE CATHOUOIE. — H. 17

imitateur, les puissances de la foudre m'éclairent ; j'allurïie du bois, c'est là chimie de là planète qui me réchauffe et pétille ; si je fends des bûches, c'est la gravitation universelle qui actionne ma hache et au contact la force d'inertie vient à Faide. Au spirituel, notre effort et notre progrès sont aussi attachés aux grandes forces qui nous dépassent. La prière, les sacrements, la gi'âce, le secours mutuel, la communion des saints, tout le milieu spirituel intérieur et extérieur qui nous pofte : voilà notre recours, et avoir courage au bien, c'est se confier, en y collaborant, à toutes ces influences salvatrices. « Je puis tout en Celui qui fne fortifie » ; c'est le courage chrétien, tout autre e&t un leurre. Mais celui-là, pourquoi ne l'aurions-nous pas ?

Nous sommes des possibilités divines ; Dieu souhaite et nous n'avons qu'à souhaiter avec lui que ces possibilités se réalisent. La confiance en soi seul est blasphématoire ; mais faire confiance à Dieu eti soi, c'est fidélité et religieuse créance.

Nous avons dit que chacun de nous est un organe de Dieu et une parcelle du Christ universel que ne saurait remplacer aucun autre; chacun représente un bien, un pouvoir, une faculté, un don, chacun a une vocation et se trouve providentiellement appliqué à quelque ehose qu'il peut faire et qu'il peut faire seul : donc, quand j'aborde ma tâche, il faut que ce doit avec le sentiment de ma pleine responsabilité, mais aUâsi de ma pleine capacité, par suite, avec une confiance totale, à l'imitation de la nature, dont les forces n'hésitent pas.

En réSUftié, pour bien agir et fournir la ration

LE COI'KAGK QriOTiniEN. 2fc9

quotidienne de courage que la vie demande à chacun de ses vivants, la foi religieuse à chacun de ses croyants, il faut ne se tourmenter que de ce qui compte, garder la mesure, éviter la passivité et l'excès, faire son œuvre avec le sentiment du parfait, se reposer virilement et laborieusement dans une filiale confiance, assuré que Celui qui a monté "cette machine de la vie peut la faire fonctionner pour le bien des terriens et pour sa gloire, et que chaque jour, ayant par la prière, par l'espoir, par les sacrements qui nous refont des forces resserré nos liens avec l'Invincible, nous pouvons en toute sécurité paisible recharger nos fardeaux.

Quand la vie catholique veille à ses objets, à ses actions et leur impose l'ordre que la raison surnaturelle détermine, c'est ce que nous appelons la vertu. La vertu a par elle-même une énergie latente que nous avons tenté de définir; elle a aussi des conditions de durée que son ferme établissement en nous tend à assurer par elle-même. Pourtant, comme des obstacles particuliers peuvent surgir et que à une difficulté spéciale doit correspondre une force ou \>ertu spéciale, on nomme, pour l'assurance des vertus dans la vie humaine, cette vertu décisive, destinée à couronner en quelque sorte les autres : la persévérance.

Saint Augustin, se référant à un adage antique, déclarait que nul ne doit être dit persévérant tant qu'il vit; car qui sait ce qu'il adviendra de sa vertu entre le moment où il serait ainsi qualifié et sa dernière heure! Mais la question n'est pas épuisée par cette seule remarque. Autre est le fait de persévérer, autre la disposition qui nous y incline, et d'autre part on peut persévérer dans une vie vertueuse prise en son entier, mais aussi dans une ac-

tion ou une série d'actions à durée définie et qu'il n'y a pas lieu de pousser hors de leurs limites. On peut donc être persévérant en fait pour peu de temps et bien des fois aa cours de l'existence, et l'on peut être persévérant en disposition dès le berceau de la vie morale. Reste à savoir, en ce dernier cas, ce que pèse véritablement la disposition dont on parle, jusqu'où elle porte ses énergies, et le chrétien doit avouer qu'elle ne peut se rassurer sans la grâce, car de nous-mêmes nous pouvons toujours faiblir.

Pour persévérer vertueusement, il ne suffit pas de durer ; il faut savoir en quoi et pourquoi l'on dure. Durer dans le mal ne serait évidemment qu'une perversité. Par ailleurs, une certaine pertinacité marque seulement l'attachement du sujet à son propre sens, un engouement irréfléchi pour ce qu'on a une fois dit, une fois voulu, ou une tendance plus ou moins maladive à l'idée fixe. On trouve ainsi des gens chez qui toute résolution ou toute impression reçue devient inexorable ; on ne les déplace jamais ; on les brise, on ne les convertit pas; butés à une façon d'agir, enchaînés à eux-mêmes, ils vont devant eux comme des automates forcenés ou orgueilleux; leur entêtement est à la persévérance, dit Cicéron, ce que la superstition est à la religion. Superstitieux d'eux-mêmes, ils n'ont pas la religion du vrai, la religion du bien qui nous juge. Il faudrait leur rappeler la définition d'un autre philosophe, Andronicus de Rhodes : u La persévérance est une stable et perpétuelle demeure dans un propos bien jugé », bien jugé est ici essentiel; d'où le philo-

sophei conclut que la persévérance fait aussi bien ne pas persévérer, à savoir dans le mal ou dans la sottise, que persévérer, à savoir dans le bien.

Ne serrons pas de trop près le sens de ce mot persé^éî'er ; laissons-le à toute son extension, de façon à y comprendre deux qualités qui ne s'en distinguent qu'à certains égards : la constance et la patience.

Le sens propre de ces trois mots est net, Tétymologie elle-même le précise, Être constant, c'est se tenir au contact (constare), c'est-à-dire se maintenir dans l'attitude morale prise en face d'une si-' tuation et ne pas s'en laisser déloger par les difficultés, par les courants contraires. Etre patient, c'est supporter (pati), c'est-à-dire, toujours, garder son attitude, mais à l'encontre de la douleur, au lieu que ce soit contre des obstacles. Et persévérer, c'est se maintenir en dépit du temps, c'est durer, c'està-dire ne pas se laisser débouter par l'ennui et par la fatigue de vouloir. On voit que dans les trois cas le résultat est le même, le propos aussi; la différence se tient du côté de ce qu'il faut écarter pour laisser à la vertu son passage.

Les obstacles, uous ne les connaissons que trop, nous les avons décrits à chaque occasion en proposant des moyens de les vaincre. Nous avons dû avouer que notre lutte morale, comme elle a pour enjeu un infini, a aussi pour antagoniste une sorte d'infini, toute réalité pouvant à un moment donné causer

LA PKHSKVERAISOK. 2G?

notre perte, et toute force de la nature pouvant agir en dérivation contre nos bons vouloirs. Lsi constance, dans ces conditions, est aléatoire; elle sera méritoire aussi, tellement que cette qualification d'infini que nous attribuons à l'enjeu et aux difficultés de notre guerre morale ne serait pas loin de convenir au mérite lui-niême, si Ton se souvenait que le mérite dépensé dans nos luttes est le mérite du Christ, rinfiuence celle de son Esprit et que, selon le njot bien connu de Févêque d'Hippone, Dieu en récompensant nos œuvres ne fait que couronner ses dons.

Je cite souvent ce mot de Gœthe, qui est §i grand : a I^'liomme qui s'est vaincu lui-même est venu à bout de la force qui enchaîne tous les mondes. » La force universelle représentée en nous, les conflits de la nature devenant conflits de Tâme, voilà en effet notre lot; c'est cela qu'il faut avoir vaincu pour se vaincre soi-même. Aussi Gœthe ne parle-t-il point de victoire sur le dehors; car le dehors n'a d'action qu'une fois au dedans et une fois transformé, par une sorte d'assimilation spirituelle, en esprit de notre esprit et cœur de notre cœur. C'est l'univers en nous qui pèse sur les ressorts de l'âme, ce n'est pas l'univers en soi, cet étranger que dans le sommeil des facultés vivantes le néant semble avoir repris. Rien ne peut rien sur nos volontés qu'en devenant leur intime objet, leur visée intérieure. Quand donc je lutte contre quelque embûche, je lutte au vrai contre un ennemi intestin, je lutte avec moi-même ; quand je suis fidèle à mes objets bons, je suis fidèle à moi, je me tiens tout proche de moi, le moi de la conscience uni à Dieu qui l'inspire, le moi immortel.

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C'est ce que suggère encore Tétymologie, puisque être constant, constare, peut signifier tout court, en latin, être, subsister, se rassembler pour vivre une vraie vie, au lieu de Fémiettement inerte et stérile.

Quand la souffrance, disais-je, s'ajoute à l'épreuve des difficultés, la constance devient patience. Pâtir, tenir, c'est la vertu des héros frappés. Et Ton comprend la difficulté spéciale d'une vertu de ce nom, quand il s'agit non d'avantages immédiats qu'on pourrait opposer aux douleurs présentes, qui seraient au même plan, non d'influences temporelles et humaines, mais d'événements futurs, d'objets surnaturels et d'attraits spirituels dont l'action sur notre émotivité est de ce fait débile, alors que la souffrance, elle, est cuisante.

Voyez, là-bas, là-haut, le but espéré. 11 est loin : donc il est petit; la perspective le réduit; son impression en nous risque d'être faible. Nous n'avons pas le sens du lointain, moins encore celui du spirituel, et moins que tout celui du surnaturel; le tangible et le présent nous absorbent. Or, il est fait d'épreuves permanentes, le présent ; de tous côtés et sur tous elles se précipitent. Saint Paul a beau nous dire : « Les épreuves de ce temps ne sont pas cotU' parables à la gloire future qui sera révélée en nous », en dépit de tout la comparaison s'établit et risque de conclure au désavantage de l'âme, car on compare une pénible réalité à ce qui peut ne nous sembler qu'un fantôme.

La vertu de patience a pour rôle de retourner, grâce à une appréciation plus conforme au vrai, l'équilibre de ces valeurs. Savoir souffrir un quart

d'heure de plus, le quart d'heure qui selon Nogi procure la victoire, c'est ce qu'elle nous enseigne. « Par la patience vous posséderez votre âme », dit le Psaume. C'est la première conquête à nous assurer, puisque je viens de dire qu'elle implique les autres. Mais on ne possède son âme qu'en réglant tout en soi, et de telle manière que les éléments faibles et inconsistants se trouvent stabilisés par leur subordination aux valeurs suprêmes. C'est là, pour le chrétien, un effet de la charité, à condition d'emprunter le sens de ce mot à la théologie, non à la banalité coutumière. Aussi saint Paul dit-il que la charité a^X patiente, (ivHqWq endure tout, qu'elle 6m/?portetout (I Cor.jXiii) parce que, ajoute saint Augustin, « la force des désirs fait la tolérance des maux. »

Aimer nos grands objets et ambitionner leur conquête à plein cœur, sans plus songer à nous ni à nos angoisses, prêts à tout tolérer parce que rien ne vaut, comparé à ce que nous attendons et aimons, c'est donc apprendre la patience. Le sacrifice, qui fait se rencontrer comme sur un sommet la patience et la force d'àme, donne ici le maximum de ce que peut une vertu durable, il représente le dernier effort.

Voici maintenant la pierre de touche. Pour que la constance qui défie l'obstacle, pour que la patience qui souffre fassent la preuve de notre vertu et achèvent leur travail, il faut que l'une et l'autre aboutissent à ce que nous avons appelé dans le sens le plus rigoureux du mot la persévérance.

Persévérance, vertu de la fin, vertu qui cueille la louange du temps, comme si le vieillard à la faux

rapide, subjugué, devait par elle livrer passage à l'éternité.

Il semble bien quç la durée soit pour notre vertu Tennemi le plus insidieux, sinon le plus redoutable. Cet ennemi -là ne peut manquer de manœuvrer tout le temps; il mine dans la vertu l'énergie qui la porte, il la fait s'écrouler sur elle-même, ou si Ton veut, c'est la vertu qui, en cheminant, risque d'user sa propre vigueur, à moins qu'elle n'ait souci de la rénover par un appel aux délibérations qui l'ont miseep route.

Hien ne prouve mieux le caractère voulu et ré^lléchi de nos façons d'agir que la persévérance avec laquelle nous y persistons. Les enthousiasmes passagers, les influences étrangères ne résistent pas à cette épreuve ; l'occasion nous est trop donnée de nous ressaisir, ou de nous abandonner ; mais quand le Destin divin a frappé à notre porte des coups successifs et que toujours, tout au long du temps, il a reçu la même réponse, il sait que cette réponse est la vraie et il en peut augurer qui nous sommes.

C'est pour cela que nos théologiens, çonséquemment à leur doctrine du salut parla grâce, font de la persévérance, au surnaturel, un suprême don, comme si ces deux choses n'en étaient qu'une seule : vivre chrétiennement au total, et persévérer.

Nous appelions tout à l'heure la persévérance la vertu de la fm : on pourrait l'appeler à plus juste raison encore la vertu de l'ensemble, la vertu qui totalise. La persévérance fait une gerbe; du passé et du présent elle forme l'avenir, et s'il s'agit, comme ici, de la vie intégrale et de la persévérance finale, l'avenir qu'elle compose est l'avenir éternel.

h\ PERSKVËWANCE. 267

Seule la persévérance utilise le pgssé; car le passé n'a de prix, à le bien prendre, que dans la mesure où il se survit. Si vite qu'elle njarche, la vertu sans persévérance n'arrive pas, et si lentement qu'elle marche, la vertu persévérante arrive. Si petite que soit une tâche, on ne peut l'accomplir qu'en persévérant; si grande qu'elle nous paraisse, elle peut péricliter et devenir caduque tant que notre art de vivre n'y a pas mis la dernière main.

Tic qui fut et n'est plus n'est qu'une ombre ; ce qui fut bien et qui tourne au mal est finalement enseveli dans le malheur. Il faut, en persévérant, conserver nos trésors et les porter là où la rouille du temps ne les corrode plus, où la mort, ce voleur, ne les dérobe plus, où le néant, ver rongeur de l'être insinué au cœur de la durée afin qu'elle périsse, cesse de tout corrompre.

Les Anciens prétendaient que ceux-là qui meurent jeunes sont aimés des dieux : était-ce parce qu'à leurs yeux il est difficile de demeurer dans l'amitié du ciel en s'attardant longuement sur la terre?

Tous» laissent quelque chose aux buissons de la route, lies troupeaux leur toison et l'homme sa vertu,

dit do son côté notre poète. Le ciel est-il donc clément en nous retirant lui-même du danger?

Ilest vrai, Dieu faitmiséricorde, à certains égards, à celui qu'il reprend; il lui donne la sécurité; il le soustrait à l'embûche de vivre, aux chocs du dehors et à ses propres lléchissements ; il arrête les comptes, crainte qu'ils ne tournent au déficit et à la banqueroute.

Toutefois, ii y a la contre-partie ; car f^rréter les

comptes, c'est aussi arrêter le profit. Rien de plus malheureux, en affaires, à supposer que l'entreprise marche et que les bénéfices montent, qu'un arrêt intempestif dont on dirait volontiers, eu égard à ce qui se trouve ainsi sacrifié : c'est une ruine.

Celui qui cesse aujourd'hui de bien agir donne occasion que l'on dise : que n'est-il mort hier ! un jour plus tôt, il s'en allait avec la gloire et avec le bénéfice d'une constante vertu, il restait béni de tous et béni de son Dieu. Inversement, celui qui ajoute les jours aux jours dans une vertu qui se maintient et par suite augmente — car il n'y a pas de durée ici sans accroissement, comme il n'y a pas d'arrêt qui ne soit une perte — celui-là prêterait à des regrets, si sa disparition, décrétée par Dieu, n'était de ce fait démontrée opportune.

Quand la persévérance le couronne, l'homme plein de jours est de tous le plus béni, et il ne faiit pas, comme certains, croire q^ue l'enfant mort aussitôt après son baptême a le sort le plus heureux. Il est sûr : voilà son bonheur ; mais sa sécurité est payée par l'impossibilité de s'enrichir et de s'élever dans l'échelle des êtres ; le moindre des vivants qui aura pu faire un acte bon sera avant lui dans la grande cité, là où tout compte, même le verre d'eau offert au nom du Seigneur.

Lorsque nous décrivons la vieillesse chrétienne, nous admirons la plénitude et la sérénité de celui qui a pu donner sa mesure, et qui ne souffre plus de cet enfantement douloureux qui fait le tourment des nobles natures non encore déployées. Un tel homme est un prétendant que sa couronne attend sur l'autel

le jour même du sacre. Il ne s'inquiéterait plus, si entre le diadème et le front, comme entre la coupe et les lèvres, il n'y avait place toujours pour quelque malheur. Il se tait volontiers, mais ses années parlent. Il n'est plus dans l'action, mais ses actions passées se rangent autour de lui comme les neuf symphonies autour du lit de Beethoven mourant dans une pièce célèbre. Il ne démontre plus sa valeur, tout au moins plus autant que jadis , mais elle lui est acquise ; ses jours anciens, pleins de force, poussent en avant les jours débiles où il vit de souvenirs. Le temps sans son contenu n'est qu'un leurre, et c'est pourquoi les vieillards insensés sont les plus insensés des hommes ; ils ne deviennent pas sages pour avoir été fous plus longtemps ; mais la sagesse qui n'a plus le temps, qui a seulement ses gerbes et ses grappes, ou mieux son vin et son pain sous la forme d'un sang riche dans les veines des générations, cette sagesse-là n'a plus besoin du temps, ayant acquis et conservé ses richesses.

Il est vrai qu'ici bas — le redire n'est jamais vain — on ne finit à aucune heure d'amasser, non plus que de risquer, de trébucher, de souffrir ; mais plus la fidélité sut se prouver, plus elle devient assurée d'elle-même et garantie contre de fatals retours .

Un jour viendra où il n'y aura plus à redouter aucun des trois dangers que la « vertu de la fin » envisage et doit vaincre. Il n'y aura plus de patience, parce qu'il n'y aura plus de maux; la constance sera faite d'une fixité si heureuse que d'elle-même elle s'établira dans une persévérance sans terme. Mais

il faut mériter cette victoire décisive. Maintenant, nous devons cheminei' sous la triple sauvegarde décrite, franchir Tobstacle, traverser saTis faiblir la vallée de larmes, aller et ne pas cesser jusqu'au jour dès dernières épreuves. Car « beaucoup failliront, dit le Seigneur, au dernier jour de la terre ou de chaque âme vivante, et, à cause des progrès croissants de l'iniquité^ la charité d^un grand nombre se refroidira. Mais celui qui persévérera jusqu* à la fin, celui-là sera saucé. » (Mâtt., XNiv, 10-14.)

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