LA VIE PROGRESSIVE
musicale ou dans le tir, du corps entier dans la gymnastique, de l'intelligence dans la composition ou le discours! Un animal savant nous stupéfie et nous émerveille. Or, nous sommes à nous-mêmes cet être étonnant, cet être de ressources chez qui, à chaque répétition, l'acte antérieur prouve qu'il portait une espérance. Plus on fait, plus on peut; chaque réalisation est une promesse. « Une grande partie du courage, a-t-on dit, c'est le courage d'avoir fait la chose auparavant (1). n
Mais il est clair que cette efficacité progressive de l'action suppose l'action énergique et ardente. Au nom même de la loi de progrès, celui qui agit mollement doit progresser dans la mollesse, éprouver chaque jour une nouvelle déperdition d'énergie et finir par ne plus pouvoir rien tirer de soi.
Ce serait là un double malheur, puisque la perte et le manque de gagner superposeraient leur misère. Ce serait aussi une double faute ; car le pouvoir de progrès qui est en nous crée une responsabilité, comme la constitution première de notre être. Donnés à nous-mêmes, nous devons nous utiliser; créés perfectibles et devenus perfectibles à mesure même du progrès, nous devons sans cesse et sans cesse nous perfectionner. Plus on fait, plus on peut, disaisje, mais aussi plus on doit. Une telle obligation n'est jamais épuisée; car s'il est vrai qu' « on demandera beaucoup à celui qui a reçu beaucoup », comme a dit notre Maître, et si le talent qu'on enfouit attire des reproches sévères; si d'autre part un talent nou-
(4) Emerson, La Conduite de la Vie, p. 47. Trad. Dugard.
veau se joint à notre fortune à chaque emploi du capital, et si Ton reçoit plus d'une collaboration divine toujours prévenante et toujours nécessaire chaque fois qu'on fait plus, il est clair que nos dettes s'accroissent au fur et à mesure de ce que nous accordons au bien.
Il en est comme de l'amour : plus on en donne, plus on en doit, car à mesure qu'on aime, les liens se resserrent.
Ce qui se doit dépend de ce qui est; l'être est le fondement du devenir, et le meilleur être étant un meilleur fondement, le devoir s'y renforce.
De plus — et c'est là un souci que tous les maîtres de la vie spirituelle nous ont inculqué, que tout à l'heure nous trouvions inclus dans le fonctionnement de la nature elle-même — qui n'avance pas recule. Cela va de soi, pour peu qu'on réfléchisse à notre position en face du devoir.
Nous ne sommes pas immobiles au dedans, et le dehors, dont nous dépendons, lai non plus n'est pas immobile. La nature travaille, la nature ne s'arrête jamais ; elle agit donc sur nous, elle nous tire, elle nous pousse, elle nous harcèle, ell« nous expose à toutes sortes de pièges, et les puissances du mal, les puissances invisibles avec lesquelles saint Paul nous voit en conflit (Eph., VI, 12) achèvent de nous livrer au danger. Nous sommes en perpétuelle mutation, nous sommes toujours en train de devenir autre chose, et malheureusement, quand nous n'y veillons pas, presque toujours quelque chose de pire. Nous sommes la barque abandonnée sur un courant : elle descend ; il faut ramer.