LA VIE EST CHÈRE : JUSQU'À QUEL POINT
Les moyens d'enquête.
Nous avons un certain nombre de statistiques et documents, devenus classiques, qui jettent une assez vive lumière sur les faits économiques du XIX° siècle et sur les mouvements de hausse ou de baisse des prix.
1° [1 y a tout d'abord les statistiques de Newmarch, qui a fait une enquête sur les prix de gros d'un groupe de marchandises importantes. Commencée en 1864, cette enquête a été complétée par une étude, rétrospective qui relève les prix du gros de 1846 à 1850.
L’ «Economist » de Londres a publié les résultats obtenus par Newmarch et poursuivi les mêmes recherches (indice-numbers) d'une façon constante et régulière.
Poussant jusqu’au scrupule le souci de l'exactitude, Newmarch avait relevé, non seulement les prix annuels,
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mais les prix mensuels de 22 marchandises principales. De cette facon, on peut se rendre compte de tousles mouvements d'ensemble et relier la courbe des prix aux circonstances qui les ont déterminées. S'étendant de 1846 jusqu à 1911, l'enquête embrasse ainsi la période de 6: ans qui nous précède. Comme, d'autre part, elle concerne les maliéres textiles (coton, laine, soie, chanvre et lin), les méiaux et d'autres matières premières, en même temps que les denrées alimentaires, cette vaste enquête est bien de nature à faire saisir par des chiffres précis le mouvement des prix agricoles, commerciaux et industriels. C'est un schéma de l'histoire générale des prix depuis le milieu du XIXe siècle.
2° Le statisticien Sauerbeck est remonté plus haut encore : il a d’abord étudié une période de 30 ans, qui va de 1819 à 1849, puis à continué son enquête jusqu'à nos jours, en sorte que nous pouvons comparer ses données avec celles del «Economist » de Londres.
Pour base de ses nombres-indices, il a pris la moyenne des prix de 1867, qu'il à représentée par 100. Un peu plus étendue que la précédente. cette enquête a porté sur 45 marchandises principales.
3° Pour la France, le Ministère du Travail a fait publier, en 1911, le résultat d'une vaste enquête. Le rapport est intitulé : « Salaires et coût de l'existence, à diverses époques jusqu’en 1910. » (1)
Ce travail, fait sur les indications de spécialistes, c’est-àdire de gens compétents{au moins en principe),est précédé dune longue introduction et d’un résumé signé de M. Lucien March, chef de la Statistique générale en France. Il y étudie : 1° le mouvement des prix pour les principaux éléments de la vie populaire : 2° le mouvement correspondant des salaires.
M.March nous expose l'ensemble de la fluctuation
(1) Imprimerie Nationale, grand in-8°, s25 pages,
des salaires; a) de 1806 à 1853 b) de 1853 à 19r0. Le salaire moyen de la dernière année (1910) est représenté par le nombre 100. Ensuite, l’auteur considére les salaires moyens, heure par heure et jour par jour, durant la période qui va de 1896 à 1911, dans 23 professions différentes en province et à Paris. D'autres renseignements sont fournis sur 13 autres professions, soit 36 en tout. Dans la seconde partie du travail sont étudiées les variations des prix dans leurs rapports avec les salaires.
4° Sur la double question du coût de la vie et des salaires, 1l est impossible d'oublier les travaux d'Emile Levasseur, dont les ouvrages font autorité, non seulement en France, mais dans toute l'Europe.
5° M. Levasseur, dont la mort récente constitue une perte considérable pour la science économique et sociale, lisait encore le s juin 1909, devant l'Académie des sciences morales et politiques, un rapport qui avait pour titre : Statistique des denrées alimentaires fournies aux 70 lycées de France. Cette statistique portait sur une vingtaine de denrées alimentaires absorbées par nos potaches {porc frais, charcuterie, volailles, gibier, beurre, huiie, comestibles, œufs, lait, fromage, sucre, poisson frais, poisson salé, graisse, saindoux, pommes de terre). L'enquête allait d'abord de 5 en 5 ans, de 1880 à 1900. Depuis 1000, elle s'est poursuivie d'année en année jusqu en 1908.
Ce travail a paru dans la Revue économique internationale, en deux articles, l’un du 15/20 mai 1909, sous ce titre « Enquête sur le prix des denrées alimentaires en France » (p. 205-255) : l’autre du 15/20 novembre 1910, intitulé « Le Coût de la vie » (p. 213-238).
Ces deux articles sont suivis d’un troisième, du même auteur : « Les périodes de l'histoire des prix en France au XIX° et au XX° siècle » (p. 239-273).
L'enquête sur les denrées consommées dans les lycés concerne plus de 10.000 personnes et peut nous renseigner sur le coût de la vie dans les « classes moyennes ». Le
troisième article, auquel nous faisons allusion, résume les travaux de Sauerbeck et nous permet de fixer les fluctuations des prix au XIX°* siècle.
6 A côté de ces recherches véritablement scientifiques, il convient designaler le consciencieux rapport de M. Fernand David sur le budget de l'Agriculture pour 1912 (1), dans lequel une centaine de pages sont consacrées à la vié Chere:.
Le rapporteur, aujourd’hui ministre du Commerce, a utilisé les documents que nous venons de citer ; ilen a également produit d’autres de moindre importance ou de moindre valeur scientifique.
7° La Réforme économique de son côté. a suivi le mouvement des prix en France, en précisant les variations du cours de 21 marchandises, dans l’espace de 21 ans. M. Max Turmann a résumé ce travail dans la Revue hebdomadaire.
8 Il existe d'autres statistiques ; celles de Soëtber (de Hambourg), celles de Falkner (Etats-Unis). Elles ont été contrôlées par Levasseur, qui fait à leur sujet les constatations suivantes : « Malgré des différences de proportion dans les détails, elles ont une allure générale concordante relativement aux périodes de hausse et de baisse. Ce sont des preuves de la valeur approximative de ces indices ».
Les statistiques et la réalité
Valeur de ces statistiques. — Entendons-nous sur le mot valeur. La valeur (scientifique » de ces statistiques diverses peut être grande. Mais leur exac/itude ne sera forcément qu'approximative.
Les articles cotés ne sont pas strictement les mêmes
(1} Imprimerie de la Chambre des députés. 459 pages. grand in-8°.
dans chaque pays. De plus, ils n'ont pas tous une valeur équivalente ; il faudrait, pour être tout à fait exact, donner à chacun d'eux un coefficient, de manière à rétablir leur importance relative. Les variations du blé, de la viande, des pommes de terre, n'ont nullement la même importance.
Une seconde remarque s'impose. Les prix qui servent de base sont des prix de gros ou de demi-gros. Les prix de détail, que payent les consommateurs, sont différents, et cette différence est plus ou moins sensible. Si les détaillants se hâtent d'augmenter le prix des denrées, dès qu’ils ont eu à subir eux-mêmes une augmentation dans leurs achats en gros, ils sont plus lents, et pour cause. à faire bénéficier leurs clients des baisses qui surviennent. Aussi la différence entre les prix de gros et les prix de détail n'est pas toujours la même. Le détail ne suit que dans une certaine mesure — longo proximus intervallo — les variations du gros.
Au demeurant, il y a bien e’autres causes qui (« amortissent en partie » l'effet des variations du gros : ce sont les impôts, les frais généraux, les marges commerciales. L'aspect du prix de gros change notablement suivant les circonstances politiques et économiques. Ce mot de Levasseur nous paraît très juste : la connaissance des prix de gros peut servir à « éclairer certains problèmes économiques plutôt qu'à mesurer exactement le coût de la vie dans les familles. »
Etonnez-vous, après cela, que lorsqu'on présente aux ménagères des statistiques consolantes, elles ne veuillent pas en accepter le témoignage et croire à la baisse ; c'est qu'elles n'en ont pas ordinairement le bénéfice.
Un autre reproche peut être adressé aux statistiques, Ainsi que le constate M. Fernand David, les statistiques présentent des divergences assez sensibles, même lorsqu'elles sont faites avec une incontestable bonne foi et un souci visible de l'exactitude. Ces divergences s'expliquent, pour la viande notamment, par ce fait que les
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statisticiens, en notant une variation de cours « pour la viande », n'ont pas toujours remarqué qu’il y a lieu de tenir compte des différentes qualités de viandes pour un même animal. C'est pour avoir oublié ce détail, ou pour s'être fié à des statistiques qui l'avaient oublié, que M. Lefèvre s'est vu reprocher par M. Bruneau d’avoir majoré les prix. À vrai dire, il avait bien, pour certaines années, tenu compte des différentes qualités et par conséquent des différents prix ; mais, pour les dernières années la statistique officielle ne lui avait fourni que les moyennes d’une qualité supérieure de viande, et ainsi les prix indiqués n'étaient que ceux de la première catégorie. Il faudrait donc, pour parer cet inconvénient, établir dans chaque pays trois types de qualité courante, de même poids, qui serviraient de terme de comparaison. Dans chaque animal, on pourrait choisir un morceau-type dont la valeur servirait à déterminer à son tour le cours officiel. Le prix des autres parties comestibles de l'animal serait déduit de celui-là, à l'aide d'un coefficient fixé par avance.
Alors, pourrait-on peut être, au lieu de demander simplement aux statistiques de nous « éclairer certains problèmes économiques », connaître par elles le coût approximatif des divers produits.
La courbe des prix au XIX° siècle.
S1 on laisse de côté tous les détails pour s’en tenir à une vue d'ensemble, les statistiques de Sauerbeck ; de 1 «Economist» (de Londres); de Soëtber (de Hambourg); de Falkner (Etats-Unis); de Levasseur et de Lucien March en France, permettent de distinguer cinq périodes assez nettement tranchées dans le mouvement des prix au XIXesiècle.
La première période va de 1820 à 1849. Des premières années de la Restauration à la fin de la deuxième République, la tendance est à la baisse. Les nombres-indices, calculés d'après les prix annuéls de 45 marchandises importées en Angleterre — le nombre à 100 servant demoyen-terme, — ces nombres, disons-nous, sont de 112 en 1820 et de 74 en 1849.
Pendant cette période, l'augmentation moyenne du commerce extérieur de la France n'a été, pour chaque année, que d'une trentaine de millions. Le marché n'a été que faiblement approvisionné en métaux précieux. D'après March et Levasseur, il y aurait eu une légère augmentation des salaires à la suite de grèves. Malgré celà, les statistiques constatent une diminution générale des prix. Les produits manufacturés avaient encore plus baissé que les produits naturels.
La deuxième période va de 1849 à 1857. Durant ces huit années, la tendance est érès accentuée vers la hausse. C’est une période d'activité économique intense, et la hausse desprix tiendrait à troiscauses : 4) la production abondante de l'or. La Californie et l'Australie versent en moyenne sur le marché 700 millions d'or par an, d'après la statistique de Soëtber. — b) La création de nouveaux moyens de transport. Le réseau des chemins de fer se développe en France, en Europe, aux Etats-Unis; la navigation fait des progrès parallèles. — c) Au développement du crédit, du commerce et de l’industrie. L'augmentation annuelle des transactions a été, pendant cette période, de 205 millions, «sept fois plus grande que dans la période précédente », dit Levasseur.
La froisième période s'étend de 1857 à 1873. À la fin du Second Empire, les prix oscillent entre la hausse et la baisse, et cette oscillation est presque sans amplitude, excepté durant troisannéesexceptionnelles(1864,1872,1873) marquées par une augmentation de prix analogue à celle de la période précédente. A noter la conclusion des fameux traités de commerce de 1860 et l’adoption d'une politique
douanière plus libérale. Après la stagnation produite par la guerre franco-allemande se manifeste un nouveau réveil de l’activité commerciale.
La quatrième période (de 1874 à 1896) est marquée par une tendance à la baisse fortement prononcée. Le «(nombreindice» de Sauerbeck tombe pour l'Angleterre de 167 (en 1873), à 92 (en 18096). En France, les nombres-indices partent de 159 pour descendre à 91, en 1896 : cest leur niveau le plus bas. «Le mouvement prolongé de baisse est général, dit Levasseur ; il apparaît d'une manière presque uniforme dans tous les pays qui possèdent une série statistique des prix ».
La courbe des salaires est assez différente (nous y reviendrons); mais elle se ressent néanmoins de la baisse des prix. Cette baisse a éprouvé les agriculteurs qui ont élevé des plaintes vives, en France et en Belgique notamment (1). Aussi a-t-on établi pour eux des droits protecteurs ENUISSMETAIOOZ.
La cinquième période, enfin, s'étend de 1896 à nos jours. Le relèvement des prix est très sensible : à la fin surtout, ll s’est accentué, provoquant de vives alarmes et des révoltes. Nous allons en étudier les symptômes.
De l'histoire des prix au XIX: siècle, M. Levasseur tire ces trois conclusions générales : 1° Il y a une «relatien évidente », bien qu'elle ne soit pas proportionnelle, entre la hausse des prix et l'abondance des métaux. — 21lya une relation non moins évidente entre le mouvement des prix et le développement du commerce extérieur. Celui-ci augmente avec la hausse et reste stationnaire avec la baisse. — 3° Les prix sont plus élevés aujourd'hui qu'en 1801-1900.
On pourrait ajouter qu'il y a une relation entre les salaires et les prix. Bien d’autres conclusions, d’ailleurs, apparaitront dans la suite de cette Ctude.
(1) La Crise acricole par M. Daniel Zolla.