‹ La Vie ChèreChapitre 45 sur 48 · X 30... DE A RTE SPA EN · texte numérisé non relu

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Pour les 970 sociétés de 200 membres SO LOTO NRA eee ve votent ls 5.305.700 Ensemble”, Fr. 5.724.960

3° Et les bonis ou «trop percus » distribués seraient ; Pour les 30 sociétés de 3.000 membres LPO CE Pr NN ER EE 4.838.400

Avreporier cr. 4.838.400

{1} Édité par le « Comité Central de l'Union coopérative » 1, rue Christine à Paris. (Année 1012).

Report" Fr. 4.338.400

Pour les 970 sociétés de 200 membres :

LOS EC OT OMR ee Rs Fit, 9.917.280 Ensemble .. Fr. 14.755 080

Les deux derniers totaux additionnés nous apprennent que les 1.000 sociétés en question donnent, fhéoriquement, plus de 20 millions de bénélices. Ce sont, en somme, So millions, que les coopérateurs français mettent dans leurs poches, au lieu de les abandonner au commerce de détail. Répartie entre 200.000 sociétaires environ, cette somme assure à chacun d'eux une ristourne approximative et moyenne de roo francs, qui n'est pas à dédaigner dans ie budget d'un petit ménage.

Mais ces chiffres, nous le répétons, n'ont rien d'absolu. L'auteur qui les cite se garde lui-même de les donner comme tels, et il ne les avance que sous la forme conditionnelle. En pareille matière, les statistiques sont extrémement difficiles à établir, par suite du manque d'unité et de direction qui règne dans la coopération française. Et ici, nous mettons véritablement le doigt sur la plaie. Pas de plan d'ensemble, pas de vues élevées, pas d'idées conductrices. Des sociétés se fondent au petit bonheur, vivotent péniblement quelques mois, quelques années, périclitent, disparaissent ou sont absorbées par d'autres qui suivront le même sort. Les administrateurs s’attardent aux querelles de clocher, aux discussions politiques ou religieuses, aux questions de personnes ; ils s’ignorent les uns les autres ou se jalousent, tout comme les commercants entre eux ; à telles enseignes que le mouvement coopératif, tiré par ceux-ci, poussé par ceux-là, se voit incapable d'un grand effort et d’une marche vers le succès.

Il faut signaler pourtant une tentative des plus intéressantes pour remédier à cet état de choses. C'est la récente constitution d'une (Société coopérative de gros » pour

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l'achat en commun. La coopérative de gros sert à la fois de courtier et de commissionnaire aux coopératives de détail. Achetant par grandes quantités, et dans leur pays d'origine, les denrées destinées à la vente, elle réalise d'appréciables économies, s'assure les meilleures qualités et forme, en outre, des traits d'union entre toutes les coopératives de vente qui sont ses clients.

Du rapport présenté par M. Daudé-Bancel, secrétaire général de l’Union, à la deuxième assemblée de la Coopérative de gros, il résulte qu’en roro, sur 1.476.623 francs d'affaires, il y a eu un boni brut de 58.240 fr. 8s et (les frais géncraux et les ristournes aux sociétés s'élevant à 40-720 fr. 58) un"bont, net. de: 6.012:fr.r7, qui a'été ainsi affecté”: 5 °/, (302 fr. rt) à la réserve légale: 5°, {402 fr. 11) au fonds de prévoyance; 50 ‘/4 (3.021 fr. o9) au fonds de développement ; 15 °/ (906 fr. 30) au Comité central de l'Union coopérative ; 25 o/, (1.510 fr. 54) aux sociétés acheteuses.

Voilà, cette fois, des résultats significatifs. Ils démontrent que l'achat en commun est encore, pour les coopératives, le merileur moÿen de faire des économies et de diminuer, par conséquent, le prix de revient des produits. N'est ce point, au surplus, par l'achat en commun que de grandes sociétés à forme capitaliste - la maison Potin, à Paris: les Docks Rémois, les Docks Lyonnais, la Société Moderne d'Alimentation, etc. — arrivent, avec des réductions de prix et diverses combinaisons de primes, à attirer une si forte clientèle 2 à

Dans le même ordre d'idées, l'Union coopérative des des sociétés françaises de consommation, estimant que l'heure est bien choisie pour imprimer un décisif effort au mouvement, vient de demander, dans ce but, l'institution d'un service autonome de crédits et de prêts aux coopératives françaises de consommation et à leurs groupements d'achats en commun.

Les coopératives paient l'impôt de la licence et de la patente, même quand elles ne vendent pas au public. Au

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point de vue légal et fiscal, elles sont considérées comme des commerçants. Elles ont même plus de charges que le commerce; car elles paient des impôts sur les biens de main-morte, sur l'augmentation du capital, sur la transmission des parts. Il est légitime qu'elles jouissent au moins des mêmes avantages que les commerçants. Elles représentent, de plus, l'intérêt des consommateurs, qui est aussi digne d'attention que celui des producteurs. Signalons enfin la nomination d'un représentant des coopératives parmi les membres de la commission de la réforme bancaire, ce qui prouve qu'elles seront comprises parmi les bénéficiaires de la nouvelle organisation.

L'avenir de la coopération. — De tout ce qui précède, que devons-nous conclure? La solution coopératiste pourrait-elle être un remède efficace contre la cherté croissante de la vie? Les expériences tentées sont elles décisives ? Les promesses faites peuvent-elles apaiser nos inquiétudes et nous montrer l'avenir économique sous de moins sombres couleurs? Gardons-nous à cet égard d'un optimisme exagéré. Si séduisant que soit le principe, n'oublions pas qu'il heurte le caractère même de notre race; ilne pourra donner satisfaction à notre mentalité essentiellement individualiste. Et nous doutons fort que ce système puisse jamais se généraliser chez nous. Si. remarquables, au reste, que soient certains résultats, ne perdons pas de vue qu'ils découlent de circonstances exceptionnelles, de conditions spéciales, et qu'enfin le succès de toute entreprise dépend de l'aptitude des hommes. plus que de la valeur des choses. L'idée coopérative rencontre, chez nous en particulier, des obstacles analogues à ceux qui nuisent à la bonne organisation syndicale. Ces deux organismes sont dissous par le même ferment : l'esprit d'association et d'intérêt mutuel n'imprègne pas plus les efforts des coopérateurs que l’action des syndiqués.

En outre de ces ennemis intérieurs, la coopération trouve sur sa route de puissants adversaires : ce sont les

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femmes, ce sont les commerçants: celles-là vite rebutées par l’austérité de cette méthode, ceux-ci défendant leur privilège avec une ardeur compréhensible. Enfin, la véritable coopération — la coopération purement économique — est vue d'un mauvais œil par les militants socialistes. Ils affirment — et en cela ils n'ont peut-être pas tort — que l'idée coopératiste est une idée essentiellement bourgeoise et que les coopérateurs sont « férus de propriété individuelle ». Ils s'apercoivent que les coopératives — du moins celles qui n'ont pas un but de propagande — inculquent à leurs membres un esprit d'ordre et d'épargne qui les réconcilient fatalement avec l'«infàâme capital ». Depuis une dizaine d'années, tous les congrès socialistes, au cours de débats passionnés, ont agité cette question. En 1910, notamment, M. Jules Guesde demandait que les coopératives « rouges », celles acceptant officieusement le patronage collectiviste, fussent désormais contrôlées officiellement Dar lpartilSocranste VSMEINO ét /querleurstbénefñces fussent intégralement affectés à la défense de là « cause ». Citons ce passage édifiant d'un compte rendu (1) :

M. Guëspe. — « La coopération n'a rien de spécifiquement socialiste. Elle ne vaut que comme instrument. »

Et l'orateur en signale tout de suite les dangers :

« Prenons garde. En mettant à meilleur marché la vie ouvrière, la coopération peut porter tort aux salaires qui ne s'élèvent qu en proportion des besoins.»

A l'appui de ses dires, l'orateur cite la Belgique, où les salaires sont d'autant plus bas que les coopératives sont plus nombreuses. Puis il ajoute :

« Les coopératives sont condamnées par notre société capita* liste à devenir elles-mêmes associations capitalistes. Obligées de vivre à bénéfice, slles deviennent simplement de grands magasins. )

Le Matin du 17 juillet 1910.

Et le leader socialiste poursuit :

« Il est inouïi que, lorsque l’on songe à réaliser une œuvre anticapitaliste dans une société capitaliste, l'on crée une oasis dans ce désert. »

Résumant toute sa pensée, M. Guesde conclut :

« Les coopératives ne valent que pour fournir des subsides au parti. »

La thèse de M. Guesde faillit prévaloir. 201 voix seulement, contre 142, conservèrent l'indépendance — d'ailleurs très relative — des sociétés rouges.

Mais, ne nous le dissimulons pas ; coopération et révolution s'opposent profondément. Dans une interview récente, M. Ribot le constatait encore avec toute l'autorité qui s'attache à son nom. L'éminent homme d'Etat s'exprimait ainsi :

« Plus les coopératives auront la sagesse de se tenir en dehors des querelles d'écoles et des discussions religieuses ou politiques, plus rapides seront leurs progrès. Elles n'ont pas besoin pour vivre d'une révolution; mais elles font elles-mêmes, peu à peu, une révolution toute pacifique dans les idées, les habitudes et l'éducation du pays. Elles contribuent à créer, sans violence, un ordre nouveau fondé sur la liberté, et sur l'esprit d'initiative et de self government indispensable aux démocraties qui veulent rester maîtresses d’elles-mêmes. »

Reste à savoir si notre démocratie entend rester « maitresse d'elle-même ». Ce n'est point, en tout cas, l'idéal que lui proposent nos révolutionnaires dénommés « socialistes unifiés ». Du moment que.la crise de la vie chère leur a paru une excellente occasion d'exciter les colères en augmentant la division apparente des intérêts, on comprend de quels anathèmes ils accablent tout remeéde proposé, ce remède ne füt-1il qu'un simple sédatif.

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Une Hygiène sociale.

Nous disions, au début du précédent chapitre, que la philosophie et la science modernes tendaient à réhabiliter l'expérience. La médecine, en particulier, délaissant l’innombrable pharmacopée de nos aïeux, demande des lecons à la nature. Elle s'attache à l'étude des milieux et s'efforce de les modifier dans le sens le plus favorable au développement humain. Elle ne se contente plus, comme autrefois, de traiter le malade. Elle estime que le plus sûr moyen de bien vivre, c'est encore de conserver la santé lorsqu'on l'a. Et, lorsqu on a perdu cette santé, le plus sage est d’essayer de la recouvrer sans rien demander aux drogues, mais seulement par de méthodiqueset sages «adaptations », en rétablissant l'équilibre entre la nature et l'homme. Cela s'appelle de l'hygiène. Or, la vie chère nous étant apparue comme le symptôme d'une véritable maladie économique et sociale, voyons si le meilleur moyen de là guérir ne consisterait pas dans une « hygiène » appropriée.

Le citoyen français du xx° siècle vit-1l ( socialement » d'une facon normale, rationnelle, favorable à son évolution ? Les constructeurs d'utopies, les inventeurs demythes nous répondent hardiment par la négative, et nous proposent chacun leurs systèmes, seuls capables, assurent-ils, de régénérer la société. Pour nous, plus sceptiques et plus modestes, nous voudrions simplement savoir si notre vie économique ne pourrait pas être légèrement améliorée, pon plus par l'intervention de l'État quin'y peut pas grand chose, mais par notre propre action. Ne serait-il pas possible, par une réforme de nos habitudes, par une compréhension positive de nos devoirs et de nos intérêts. en un mot par une meilleure « adaptation », d'arriver à mieux vivre au milieu des lois qui nous gouvernent et des nécessités qui nous étreignent ?

Une hygiène sociale bien entendue nous ordonnerait le relour à la terre, prêché naguère si éloquemment par M. Méline. Il semble bien qu'un mouvement soit à la veille de se dessiner en ce sens : les prétendues fortunes réalisées, en ces temps de vaches maigres, par de prudents agriculteurs, et une légère augmentation de la valeur locative du sol constatée dans certaines régions, paraissent restituer a la glèbe un peu de son ancien prestige. Il faudrait que les grands propriétaires prêchassent d'exemple et renonçassent à cet « absentéisme » démoralisateur qui nous a causé tant de mal. Il faudrait aussi que les pouvoirs publics manifestassent une sollicitude plus éclairée, plus soutenue, plus vigilante à l'égard des intérets ruraux. Dans son rapport sur le budget de l’agriculture, M. Fernand David. s'exprimait ainsi :

L'ignorance économique constitue pour les agriculteurs un gros danger ; à cause d'elle, ils produisent souvent par routine et au hasard, ignorent l’état des débouchés et les besoins du marché ; c'est elle qui les livre pieds et poings liés à la spéculation.

Il faudrait donc que des statistiques claires, précises et bien faites soient envoyées et, au besoin, affichées dans chaque commune, indiquant aux intéressés l’orientation qu’ils doivent donner à leur culture, afin d’en obtenir le résultat le plus avantageux pour eux-mêmes et le plus favorable à l'intérêt social, et leur fassent connaître les débouchés, les cours locaux, nationaux et mondiaux.

Un effort fructueux devrait être tenté pour l'enseignement agricole et ménager. Des statistiques citées à la Chambre par M. Plissonnier, il ressort que, malgré les progrès réalisés par notre agriculture, la moyenne de production à l’hectare, pendant les dix dernières années, a été pour le blé, de 1.375 kilos en France, 1.920 en Allemagne, 2.127 en Angleterre, 2.343 en Belgique, 2.726 au Danemark.

Pour la pomme de terre même différence au détriment de notre sol : la France récolte 8.000 kilos par hectare, la Belgique, 16.000 kilos, soit le double.

À quoi cela tient-il? Est-ce que les terres d'Angleterre, d'Allemagne, de Danemark ou de Belgique, sont meilleures que les nôtres ? Assurément non. Mais, chez nous, l'instruction agricole fait défaut. On s’en tient à la routine ancestrale. Trop souvent, les paysans de France ignorent la valeur fertilisante des différents engrais et leur appropriation aux différents sols. Ils ne savent pas utiliser les fumiers et les purinsde ferme, ils conduisent mal leursassolements; ils ne savent pas tirer parti, pour la vente, des petits produits de la ferme; bien rares sont ceux qui ont appris à sélectionner les semences en vue d'un rendement meilleur.

Tout cela doit être appris à l'école d'agriculture. Or, il n y a environ que 2.000 jeunes gens et 600 jeunes filles qui recoivent actuellement cet enseignement : c'est bien insuffisant. Nous possédons trente-trois écoles pratiques d'agriculture, une quinzaine d'écoles ménagèresambulantes; ilen faudrait plusieurs par départements, donnant une instruction appropriée aux produits de la région, préparant les jeunes gens à organiser la culture comme une industrie et un commerce, dont les recettes et les dépenses sont calculées en vue du maximum de bénéfices; inculquant enfin aux jeunes paysannes la science pratique de la direction d'un ménage, d'une basse-cour, d’une laiterie, d'un jardin.

Tout cela est fort bien, diront les paysans; mais, quand nons aurons consentis des frais énormes pour améliorer nos terres, nos exploitations rurales, qui donc nous garantira contre les intempéries et les épizooties ?

Dans ce domaine encore, une œuvre immense peut ètre accomplie. C'est à tort quel'agriculteur se croirait impuissant contre les fléaux naturels. Des travaux de protection, de reboisement peuvent être entrepris contre les inondations; la science moderne s'apprête à remplacer les tirs contre la grêle, déjà efficaces, par le niagara électrique qui décharge les nuages et constitue un nouveau progrès; des

canaux d'irrigation peuvent encore fertiliser des régions entières; un service de renseignements météréologiques, dont on vient de jeter les bases, préviendra les agriculteurs des intempéries. Enfin, on annonce que les savants professeur de l'Institut Pasteur etde l'école d'Alfort.ont découvert le vaccin contre la fièvre aphteuse, et le gouvernement va demander aux Chambres les quelques centaines de mille francs nécessaires pour mettre en exploitation cette découverte et préserver ainsi peut-être notre cheptel des désastreuses épidémies qui l'ont si cruellement éprouvé cette année.

En ce qui concerne l'enseignement agricole, la protection de nos vignobles, etc., l'initiative privée — et notamment les groupements tels que l'Union du Sud-Est des syndicals agricoles — ont déjà réalisé des merveilles. L'État ne pourra mieux faire. Il ne saurait d'ailleurs être question pour lui de remplacer l'initiative privée; il peut seulement la seconder par des subventions et s'appliquer à développer, de son côté, l’enseignement agricole.

Enfin, un emploi plus généralisé des machines peut suppléer, dans une certaine mesure, au manque de bras dont se plaint l'agriculture.

Déjà, dans l'industrie, le développement du machinisme avait, durant la seconde moitié du xix° siècle, réduit la part de la main-d'œuvre et, parfois aussi, compensé son renchérissement. Dans l'agriculture, l'emploi des machines aura les mêmes résultats; sans compter qu'elle permettra d'augmenter les rendements.

Ajoutons qu'on ne fera jamais assez pour encourager le progrès des associations rurales. Les résultats obtenus à cet égard sont déjà remarquables. Nos campagnes comptent aujourd'hui 4.000 syndicats, 200 sociétés coopératives de laiterie, 1,750 sociétés de fromagerie, 400 coopératives de boulangerie, 150 coopératives de production et de vente, 2.500 caisses de crédit agricole, 8.000 caisses d'assurances mutuelles contre l'incendie, la gréle et la mortalité du bétail, etc.

Félicitons-nous de ce développement, sans doute bien insuffisant, mais déjà plus considérable que n’est porté à le croire le grand public. Seule l'association est capable d'instruire et dé fortifier le paysan, de le mettre en garde contre lui-même, de le dégager des routines ancestrales, de lui montrer enfin les avantages d'une vie saine, rationnelle et probe,

Dénoncer les hesoïns factices : tel nous paraît être le second commandement de l'hygiène sociale. Nous ne voulons point revenir ici sur ce que nous avons dit plus haut, (V. le chapitre consacré au « superflu »). Ayant envisagé les besoins nouveaux comme des fais établis, plutôt que comme des causes regrettables de cherté, nous ne saurions conseiller de les abolir pour diminuer le prix de la vie. Ou, du moins, ce n'est point notre affaire. L'économie pohtique n'est pas une école de morale ; elle n'a pas à se proposer la perfection de l'homme, mais seulement l'améhoration de sa vie matérielle par les movens les plus pratiques, les plus éloignés de toute vaine spéculation. Elle ne table pas sur l'hommettel qu'il devrait être». mais sur l'homme « tel qu'il est », et, partant de là, elle s'applique à mettre l’ordre dans ses affaires.

Donc, nous ne reprocherons pas à nos contemporains leurs exigences croissantes. S'il est vrai que la vie leur serait plus aisée avec des besoins moins grands et moins nombreux, nous ne prétendons point les réconcilier avec la simplicité d’une existence bucolique. Il nous faut vivre avec notre époque, et considérer comme définitivement acquis les usages de confort et d'élégance, les soucis de bonne chère, les fringales de liberté et de voyages, les complications et les raffinements dont notre civilisation nous a dotés,

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Nous devons toutefois distinguer entre ces habitudes. Les unes sont imprimées par de véritables goûts de bienètre, ou par un souci d'éducation physique ou morale, ou par un compréhensible besoin de distractions. Les autres sont le fruit de l'envie, d'une sotte vanité qui nousincite à «paraître », — cest-à-dire à dissimuler, sous des dehors brillants et ruineux l'humilité de notre condition — ou encore d'une perversion mentale qu'il importe de dévoiler et de combattre.

De véritables fléaux nationaux seraient à dénoncer. Outre l'alcoolisme, qui prélève sur la santé et sur le gain du travailleur une trop lourde dime, l'habitude du jeu est désastreuse pour les modestes budgets. Le pari mutuel, qui atteignait le chiffre de 102 millions en 180, dépasse aujourd'hui 321 millions : ila donc plus que triplé en vingt ans.

Enfin, l’ (hygiène sociale » nous prescrit de libérer en quelque sorte nos consciences sociales. Quel que soit lé rôle économique que nous ayons à remplir, nous ne devons pas perdre de vue l'intérêt général.

Producteurs, intermédiaires, consommateurs peuvent favoriser l'harmonie économique, s'ils améliorent leurs propres méthodes et s'ils éprouvent le sentiment de leurs responsabilités. Tous les facteurs d'ordre économique et social sont solidaires. Si chacun, pour employer une expression triviale mais imagée, «tire la couverture à soi »; il y a de fortes chances pour que la couverture soit déchirée et qu'elle ne puisse finalement réchauffer personne.

À cet endroit, notre ignorance et l’étroitesse de nos vues semblent incurables.

Nous avons vu comment les manifestations de ce regrettable état d'esprit se sont révélées lors des troubles de SE p+ tembre et d'octobre 1911. Les intérèts en conflit se ruèrent

alors les uns sur les autres. Aucun désir d'entente, aucune confiance, aucune concession. On boycottait. on sabotait avec fureur, sans réfléchir un seul instant que ces gestes forcenés ne pouvaient rétablir l'équilibre économique et ramener l'abondance.

Et, dans les mesures implorées, quelle magnifique anarchie ! Certains consommateurs exigent qu'on taxe les commerçants; les commerçants demandent qu'on supprime les droits de douane : les producteurs supphent au contraire qu'on les protège encore davantage. Que vouliez vous que fit le gouvernement entre ces trois puissances, entre ces trois voix discordantes?

Ce défaut d'harmonie entre les divers facteurs de l'existence, trop peu de personnes le constatent : et c'est peutètre un des errements économiques dont on a le moins parlé à propos de la vie chère.

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L'organisation des Consommateurs

Pour que les forces de la mécanique sociale soient harmonieusement concourantes, la liberté ne suffit pas: il faut aussi l'équivalence. Faute de quoi, il n’y a pas de stabilité possible ; les forces supérieures détournent les forces inférieures; et celles-c1, entraînées par le courant, ne peuvent donner leur mesure.

On peut précisément se demander si la force représentée par la consommation a fait équilibre aux autres forces économiques. Jusqu'au seuil du XIX° siècle, nous voyons le négoce tout puissant. Etroitement groupés sous les bannières de leurs corporations, jaloux des privilèges que leur conserve la tradition et des faveurs que leur distribue le pouvoir, artisans de la fortune publique, les marchands ne rencontrent point d'obstacles. Plus tard, le machinisme, la division du travail, l'interpénétration des classes et le mouvement des idées déplacent tout-à-coup l'équilibre : c'est désormais le producteur qui règne, c'est le producteur qui dicte sa loi et qui canalise à son profit les principales sources de la richesse. Solidement agglomméré, protégé par les institutions, retranché dans la (citadelle du capital », qui donc osérait lui tenir tête ?

Ainsi, l'échange et la production ont successivement tenu le haut du pavé. Le triomphe de celle-ci n'a d’ailleurs point humihié celui-là ; le négociant est aujourd'hui le vassal du producteur, de l'industriel, du propriétaire; mais vassal considérable, qu'il importe de ménager et d'honorer, car 1} pourrait bien, s'il le voulait, partir en guerre contre son suzerain. Cependant, quelles que soient entre l’un et l'autre les rivalités, quelques bonnes raisons qu'ils aient de sincriminer réciproquement, ils se hâtent d'oublier leurs discordes’et de se réconcilier devant cet ennemi commun, qui s'appelle le consommateur.

Le consommateur, l'immense, l'universel troupeau du consommateur est en effet, pour le producteur et pour l'intermédiaire, « taillable à merci ». Il ne s'agit point de lui demander son avis, de savoir ses préférences, de satisfaire ses besoins en ne prélevant qu'un modeste bénéfice ; on cherche à augmenter ce bénéfice autant que possible, en exploitant bien souvent la naïveté du consommateur, suivant certains usages et certaines règles très élastiques. C'est peut-être de bonne guerre; mais, aussi bien, dans cette guerre les chances sont inégales. Comment cet esclave, ce paria qu'est le consommateur pourrait-il se défendre? Il est multitude, mais multitude inerte, amorphe, multitude inconsciente et inorganique. Ses maîtres et seigneurs ont beau jeu : 1ls le dominent de toute la hauteur de leurs associations, de leurs syndicats, de leurs trusts, de leurs ententes diverses; ils ne souffrent pas qu'il ait voix au chapitre.

Donc, c'est dans les termes les plus dédaigneux qu'on parle de lui, lorsqu'on s’avise par hasard de son existence. Le producteur et le commercant sont socialement utiles : ils créent, ils distribuent la richesse. Le consommateur l'absorbe et la détruit. Les deux premiers représentent des tètes et des bras qui inventent, qui travaillent; le troisième n'est à tout prendre, qu'un estomac, ét sa fonction se réduit à digérer. L'ilote de Lacédémone ne méritait pas plus de considération que l'infortuné consommateur dans son rôle actuel.

Quelques théoriciens, cependant, l'ont relevé de son abjection. Bastiat, le sage et lyrique Bastiat, l'invite à collaborer aux « harmonies économiques ». Carlyle, Suart Mill, Ruskin, affirment qu'il a, non seulement des devoirs à remplir, mais des droits à faire valoir, parce qu'il est, dans la complète acception de ce terme, le « Directeur de la vie ». Leurs arguments peuvent se résumer sous trois chefs :

ro La consommation est le but, la production n'est que

le moyen. L'homme ne consomme pas pour produire, mais il produit pour consommer. Tout, par conséquent, dans l’organisation économique, doit être subordonné aux désirs de la consommation.

2° Le consommateur est seul juge de ses intérêts. Ni le producteur, ni l'intermédiaire, ni l'Etat ne peuvent émettre l'excessive et ridicule prétention de mieux savoir que lui ce qui lui convient. Il doit avoir le dernier mot.

3° L'intérêt du consommateur se confond avec l'intérêt du public, c'est-à-dire de l’ensemble même des citoyens, tandis que les intérêts professionnels sont souvent en désaccord avec l'intérêt général de la Société. La consommation, d'ailleurs, n'est pas nécessairement égoïste; elle peut s'inspirer des plus nobles principes de l’altruisme et de la solidarité. Elle se réjouit de toutes les découvertes, de tous les progrès, alors que la production et l'échange tendent à conserver leurs profitables routines. La consommation doit diriger la vie.

L'économie politique et sociale, telle qu’on la conçoit en général, serait donc le manoir à l'envers. Si nous voulons qu'elle devienne habitable, qu'elle s'adapte aux fins moder. nes, 1l faut carrément la reconstituer en la remettant sur d'autres bases. Au rez-de-chaussée, les vastes appartements de la consommation, ouverts à la foule. Le producteur et le marchand logeront plus modestement aux étages supérieurs. On les fera descendre lorsqu'on aura besoin d'eux.

Mais l'application de ce système ne va pas sans rencontrer de terribles obstacles. Le producteur, l'intermédiaire sont quelques-uns. Le consommateur est M. Tout-le- Monde. De là vient la difficulté: on associe aisément un certain nombre de personnes que leur éducation, que des caractères semblables et des tendances communes séparent de la masse et dirigent dans le même sens. Mais comment grouper, confédérer, au dessus de toutes affinités naturelles, en dehors de toutes classes et de toutes professions, l'innombrable multitude des consommateurs. L'expérience démontre que le consommateur isolé, même s'il a cons-

cience de sa valeur économique, reste impuissant. Sa voix crie dans le désert. Son geste, offensif ou défensif, n’atteint que des fantômes, et cet énorme pouvoir d'achat qu'il détient — le plus souvent sans le savoir — il ne peut l'exercer qu’à la condition d'être instruit, d'être groupé, d'être organisé pour la lutte.

Et voici le problème, tel que M. Charles Gide, en ses lecons éloquentes (1), l’a nettement posé : « Le consommateur est roi, mais c'est un rot fainéant. Le consommateur peut tout, mais il ne sait rien... Parce qu'il est inorganisé, le consommateur croit tout, avale tout, supporte tout... Par l'éducation et l'organisation, il doit, comme le producteur, faire des miracles... )

Ces miracles sont-ils possibles? La « Vie chère », pour ramener cette étude à son thème essentiel, trouvera-t-elle de nouveaux remèdes dans l'éducation et dans l'organisation du consommateur ? Les coopératistes ont déjà prétendu nous le prouver, et nous avons constaté les inconvénients pratiques de leur méthode, réduite par ailleurs à des objets peut-être trop précis. Mais d’autres initiatives se sont manifestées; d'autres fleuves, originaires de la même source, sont allés baigner d’autres terres. La multitude cherche à prendre conscience d'elle-même. Voyons ce que signifie ce « débordement » du consommateur.

Les Ligues sociales d'acheteurs. — Mettons immédiatement à part les « Ligues sociales » qui veulent enseigner à l'acheteur ses devoirs. Ruskin énonce en ces termes Île catéchisme de l'acheteur, autrement dit du consommateur, pour employer l'expression que nous avons adoptée jusqu'ici:

1° S'informer, lorsqu'on acquiert une chose, des conditions dans lesquelles elle a été produite.

20 S'assurer si cette chose est vendue, par le marchand, au juste prix.

(1) V, La Coopération : « Le règne du consommateur », p.213 et suiv.

3° Se demander quel usage on compte en faire ;

4° Rechercher si l'emploi qu'on en fera pour soi-même pourra bénéficier à la collectivité,

Ce sont ces quatre commandements qu'entendent propager les «L. S. À. ». Fondées d'abord aux Etats-Unis, puis introduites en France, cn 1902, par l'initiative de M": Jean Brunhes, elles sont dirigées par des catholiques sociaux, auxquels se joignent des libres-penseurs ayant des vues assez larges pour ne pas s'offusquer de ce voisinage. Les (L. S. A. » associent les personnes qui, « réfléchissant à la responsabilité qu'elles ont vis-à-vis des travailleurs en tant qu'acheteurs ou acheteuses, se préoccupent d'obtenir, par leurs achats quotidiens, éclairés et organisés, des améliorations progressives dans les conditions du travail ». |

Le but est des plus louables. On fait appel au sens civique et à la conscience sociale. Il s'agit de moraliser l'acheteur et de lui faire comprendre ses devoirs de solidarité. Jusqu'à présent on ne s'était guère soucié que du « bon marché » des objets; onse laissait déterminer par les commodités et les avantages qu'obtient le marchand, sans se douter un instant des misères et des souffrances qui paient ces faveurs (1).

Le swealing system et l'exploitation des ouvrières travaillant à domicile, la privation du repos hebdomadaire, l'hygiène déplorable des usines et des ateliers, le surmenage, les veillées, les maladies et tous les désordres qui en résultent : ces abus et ces fléaux, se dit-on, disparaitront de la société dès que l'acheteur et l'acheteuse, qui détiennent la richesse, se concerteront pour les abolir en faisant peser leur puissance d'achat dans la balance économique

Et l'intervention de l'Etat dans le contrat de travail — intervention dont les effets ne sont pas toujours heureux — sera rendue moins nécessaire lorsque la majorité des

(1) V.ù ce sujet le bel ouvrage de M. Maurice Deslandres : L'Acheteur, son rôle économique el social. F. Pléan, 1911.

ee

acheteurs comprendront ainsi leur devoir social. Ce sont les initiatives individuelles et collectives qui remédieront aux abus.

Quels seront les moyens d'action? D'abord, bien entendu, l’ « éducation ». On répétera sur tous les tons à l'acheteur qu il a, dans le domaine économique et social, une haute mission à remplir et que la satisfaction de ses exigences ne doit pas porter préjudice à certaines catégories de travalleurs.

Ensuite, on préconise l'organisation. Les acheteurs associés et fédérés feront gratuitement de la réclame, par leurs fameuses «listes blanches», aux producteurs et marchands qui traitent bien leur personnel. Ils boycotteront, par contre, les mauvais employeurs et les produits fabriqués dans de mauvaises conditions « sociales ». Des résultats partiels et locaux ont déjà été obtenus, en maintes circonstances, par les «ligues sociales ». Divers conflits du travail, notamment, où les ligueurs sont amiablement intervenus, ont recu des solutions favorables. Ces résultats, bien qu'épars, ne sont point à négliger. Ils montrent que le consommateur, lorsqu'il veut secouer son indifférence et sortir de son apathie, est capable des sentiments les plus élevés et des plus dignes efforts, couronnés des résultats les plus appréciables.

Les ligues de consommateurs. — Certains se demanderont si ce n'est pas trop demander à l'acheteur, du moins pour une première « éducation », que de chercher à assurer le bien-être de ceux qui travaillent pour lui. Avant de lui montrer son devoir et de lui tracer les chemins un peu sévères d'une morale, si séduisante soit-elle, ne réussirait-on pas mieux à la grouper pour la conquête de ses droits, à l'armer pour la défense de ses intérêts? Le mobile sera, certes, infiniment moins noble, mais conviendrait-il d'en faire fi ?

Au demeurant, devoirs et droits, en pareille matière, se complètent et se soutiennent les uns les autres : l'égoïsme

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bien entendu pousse le consommateur à remplir ses devoirs collectifs,.de même que la solidarité le conduit à défendre des intérêts qui sont les mêmes pour chacun. N'est-ce pas servir les intérêts de la classe ouvrière que de mettre les travailleurs en mesure d'obtenir les meilleures conditions d'achat possibles, si toutefois ces avantages ne sont pas obtenus au détriment d'autres salariés ? En somme, les ligues sociales d'acheteurs et les ligues de consommateurs satisfont à deux tournures d'esprit différentes, mais ne concourent pas à des buts opposés. Les secondes paraîtront plus indiquées au point de vue qui nous occupe ici, pour essayer de lutter contre la « vie chère», mais il ne faudrait pas que leurs campagnes fussent hostiles le moins du monde à la propagande excellente, et en quelque sorte compensatrice, des ligues sociales d'acheteurs.

Une lettre publique, récemment adressée par M. Jacques Tourret, secrétaire de la L. S. A., à M. Charles Fénétrier, $ président de la section lyonnaise de la «Ligue des consommateurs français », met parfaitement les choses au point.

« Loin de se contredire, déclare le signataire de cette épitre, nos mouvements se complètent et s'appellent l’un l’autre. Ils peuvent puissamment s’'entr'aider. Pour ma part, je souhaite que nombreuses nous soient données les occasions de collaborer, de lier partie avec vous dans des circonstances déterminées... Nos idées n'en demeureront pas moins distinctes. Si je pense, en effet, que le devoir du consommateur et son intérêt bien compris, sont inséparables le plus généralement, j'admets qu'ils peuvent diverger et s opposer parfois. En ce cas, nous aurons à cœur, les uns et les autres, d'empêcher que ces oppositions ne dégénérent en conflits, et de chercher loyalement le terrain où se fera de nouveau la conciliation du droit et du devoir...»

Ce point essentiel étant fixé, examinons l'action des ligues de consommateurs.

Les premières constituées avaient une action locale ou

un but spécial. Elles visaient certains objets strictemment limités et leurs campagnes, à cet égard, ont souvent donné de surprenants résultats. Citons, à titre d'exemple :

Le Touring-Club, qui est probablement la doyenne des ligues actuellement existantes et aussi la plus prospère, est bien une sorte de ligue de consommateurs. Fondé en 1890, dans l'arrière-boutique d'un cabaret de Neuilly. par quelques cyclistes ingénieux, le T. C. F. compte aujourd’hui 130.000 adhérents, répartis et solidement « hiérarchisés » dans toute la France. Il dispose d'un budget annuel de 1.200.000 francs et son siège central, à Paris, est un véritable ministère. Le Touring-Club groupe en définitive les chents du tourisme sur route et de l'industrie hôtelière. On sait quels magnifiques efforts il a réalisés pour le développement du tourisme en France, quelles réformes il a réclamées — et non en vain — aux pouvoirs publics; quelles conditions d'hygiène, de confort, de prix il a obtenues des hôteliers et autres bénéficiaires des sports ambulants.

Citons encore :

La Fédération des ligues de voyageurs de Chemins de fer. qui se propose « la défense des intérêts, du bien-être et de la sécurité des voyageurs ». Elle est administrée par un comité de direction, dont sont vice-présidents les présidents des ligues adhérentes, qui s'appellent :

1° Ligue des Voyageurs de la Compagnie des Chemins de fer de l'Ouest-Etat ;

2° Ligue pour la Défense des Droits et des Intérêts des Voyageurs de Ja ligne de Chemin de fer de Paris à Sceaux et à Limours ;

3° Union des Voyageurs du P.-0., ligne de Brétigny (Orléans):

4° Fédération des Abonnés des lignes de la Banlieue- Est ;

s° Fédération des Abonnés des lignes de la Banlieue-Nord:

6 Union des Voyageurs du P.-L.-M.

Le ministère des Travaux Publics et les Compagnies écoutent avec attention et bienveillance les doléances présentées par l'intermédiaire de la Fédération, qui ne leur soumet d’ailleurs que « des questions parfaitement étudiées et des plaintes entièrement fondées ».

Mais « sa revendication fondamentale est que quelques membres du comité de Direction devraient figurer dans les commissions d'arbitrage et de conciliation, ainsi qu'au Comité consultatif des Chemins de fer ».

«Il est, en effet, pour lemoins illogique, lisons-nous dans l'appel, que les principaux intéressés soient tenus à l'écart des assemblées où l'on discute leur sort. Cette réforme, acceptée — en principe — par le gouvernement, mais retardée par des changements administratifs, ne peut manquer d’être, avant peu, mise en pratique ».

La Ligue de l'Aliment Pur, fondée en 1900, à la suite du Congrès International de Paris, qui put être appelé assez justement « Le Congrès de la Fraude ».

Son but est d'obliger le producteur à déclarer la composition exacte des produits qu'il met en vente, et d'instituer un contrôle effectif de ces produits, grâce au « Label ». Ainsi doivent disparaitre, dans la pensée des ligueurs, la fraude et la falsification. Son action n'est donc pas dirigée contre le producteur honnête : mais, bien au contraire, elle s'appuie sur lui pour l'aider à éliminer les (brebis galeuses ».

La Ligue Nationale pour la Défense des Fumeurs, fondée en 1910, au lendemain des impôts Cochery sur les tabacs dits & de luxe ». Elle eut la rare satisfaction, grâce à son active propagande, de faire capituler le fisc. Ces impôts, en effet, ont été supprimés par M. Caillaux, le public conscient ayant, sur un mot d'ordre, cessé d'acheter les produits surtaxés.

L'Association des Abonnés au Téléphone, qui poursuit l'administration postale de ses véhémentes réclamations.

Les Ligues de Confribuables, dont la plus importante est le Comité Central d'Etudes et de Défense fiscales.

Les Syndicats d'Initiative qui, dans les villes d'art, les stations thermales, les centres d’'excursions, etc., favorisent les villégiatures, tout en s’élevant contre l'exploitation de l'étranger par les commerçants de l'endroit.

Enfin, les Unions el Fédérations de Locataires rentrent dans le même ordre d'idées.

HOUMRPÉCÉMIENE RÉHyDrésences dé lan Crisende /«ivie chère », on a vu naître et se développer, à côté de ces associations d'intérêts particuliers, des ligues de consommateurs séricto sensu. Voici quellessont, croyons-nous, les premières en date, dont nous avons appris la formation par les journaux.

Montceau-les-Mines, 6 septembre.

A Montceau-les-Mines, douze cents ménagères se sont réunies hier sous la présidence de M. Bouveri, maire et député. Elles ont constitué une Ligue des consommateurs. Puis elles se sont rendues

au marché, où elles ont réussi à faire baisser les prix des denrées. Le beurre s’est vendu à 1 fr. 25.

Le Mans, 10 septembre.

Une ligue dite de défense des intérêts des consommateurs vient de se fonder au Mans. Ses adhérents sont déjà au nombre de quatre cents. Ils ont décidé « de protester par tous les moyens pacifiques et légaux pour arriver à faire diminuer toutes les denrées nécessaires à l’existence ».

Ces « syndicats de ventres » n'eurent qu'une existence éphémère. La plupart furent submergés par la vague révolutionnaire et s'évanouirent dès qu'elle eut passée.

Aussi bien ces créations ne correspondaient-elles pas à l'esprit et au but plus élevés que nous envisageons. Mais, à la date du 2 septembre 1911, une ligue des Consommateurs français, ayant son siège à Paris, comprenant dans son Comité de Direction des hommes tels que MM. Gide, Benoit-Lévy, Daudé-Bancel, Ambroise Rendu, etc., faisait

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afficher sur les murs des villes révoltées la proclamation suivante :

Le Comité de la Ligue des consommateurs français a décidé de vous adresser ses félicitations pour l’action énergique que vous menez en vue d'établir dans votre région la suprématie du consommateur. Il vous informe, d’autre part, qu’il se tient à votre entière disposition pour vous seconder dans la mesure de ses moyens.

Néanmoins, nous tenons à vous rappeler que nous sommes résolument hostiles à tous actes révolutionnaires qui pourraient seulement nuire à notre cause et à l’idée générale de notre ligue. Nous avons, depuis longtemps, indiqué au consommateur que la victoire lui était assurée, s’il se contentait d’user avec modération des armes suivantes :

1° Grève pacifique et raisonnée, et simple refus d’acheter ;

2° Concurrence collective, sous la forme coopérative de préférence ;

3° Pression énergique sur les pouvoirs publics, pour obtention des réformes indispensables à la protection des consommateurs ;

4° Enfin organisation sérieuse des syndicats régionaux, en même temps que leur adhésion à notre fédération.

Ne compromettez pas le mouvement admirable que vous avez créé, par des excès fâcheux, et restez soigneusement à l'abri de toutes accointances politiques.

Et, quelques jours plus tard, interviewé par le Journal des Débats, M. Armand Fénétrier, secrétaire général de la Ligue, précisait ainsi sa façon de voir :

Reçus par la Commission interministérielle, nous avons EXPOSÉ que nous n’étions pas les ennemis des producteurs, bien au contraire ; nous sommes les ennemis des fraudeurs, des accapareurs, des spéculateurs et de la démagogie. surtout de la démagogie, car c’est à elle que nous attribuons la crise actuelle. Ce qui arrive est la faute d’un état de choses prolongé, d’une surenchère exagérée et exorbitante sur toutes les denrées, surenchère qui ne tend qu’à augmenter. Le gouvernement a tout fait pour le producteur, rien pour le consommateur ; au contraire, on à augmenté leurs impôts, leurs patentes. Entre la catégorie des producteurs et la Catégorie des consommateurs, seule la première est privilégiée — tout pour l’une... rien pour l’autre... On ne connaît pas, on ne

veut pas connaître la dernière. Lorsque le boulanger augmente d’un sou son pain, il ne se doute pas que lui-même subit le contrecoup de cette augmentation, car tout ce qu’il consomme est augmenté en même temps, presque automatiquement, par les autres producteurs furieux de son mouvement d'initiative.

Nous avons demandé à la Commission, comme toute première mesure d’urgence, l’abaissement des droits de douane ; puis, plus tard, comme mesures à longue échéance, le développement des transports, des frigorifiques, la création d’abattoirs communaux et régionaux.

Le secrétaire de la Ligue ajoutait : «Nous sommes pacifiques et profondément respectueux de la légalité ; mais, dans la mesure de nos moyens, nous soutiendrons fermement les justes revendications du consommateur. Nos œuvres seront : les meetings, les réunions publiques, la création de comités de propagande, la menace de constituer des coopératives nombreuses, enfin, la grève des consommateurs, possible à effectuer partiellement par le déplacement de la consommation entre des produits voisins ou des producteurs concurrents. »

Cette Ligue existait, à vrai dire, depuis le 18 décembre 1909: mais elle visait surtout, dans son principe, à fédérer les associations particulières de consommateurs déjà existantes et que nous avons énumérées. Elle voulait être la C. G. C., la Confédération générale des Consommateurs, la synthèse de toutes les ambitions nourries par le «tiers-état économique », en face des privilégiés de la production et du négoce.

Sur ces entrefaites, la crise de 1911, lançant la Ligue des Consommateurs dans la mèlée sociale, la dota d'une vie propre et lui fit une histoire. Aujourd'hui la Ligue compte de nombreux adhérents répartis en sections dans toute la France ; elle poursuit, dans tous les milieux, une vigoureuse campagne d'éducation et d'organisation ; elle est écoutée des autorités municipales et gouvernementales ; elle a son Bulletin officiel, « Le Consommateur » et elle pousse ses ramifications jusqu'au sein du Parlement. À la

séance du 2 décembre 1011, M. Justin Godar!, député du Rhône la présentait en ces termes à ses collègues :

Tout récemment se sont constituées en France, à Paris notamment, des Zgues de consommateurs, sous l’impulsion et sous la présidence de M. le professeur Gide. Cette ligue a tenu plusieurs réunions, des meetings, et le dernier meeting, tenu devant une nombreuse assistance, a été levé au cri de « Vive le consommateur ! » ;

Jusqu'à présent, sous notre régime de production, nous ne connaissions que deux classes, le capital et le travail; une troisième classe s’éveille et prend conscience d'elle-même : c’est le tiers-état économique qui se lève et tente de faire sa révolution, ce sont les consommateurs qui veulent être quelque chose et intervenir dans les conditions de ja production, de l’échange et de la vente. (7'rès bien! très bien! sur divers bancs.)

Il ne faut pas laisser le consommateur s’égarer, il ne faut pas lui laisser faire ces émeutes.

Il ne faut pas surtout que germe et se fixe, dans son esprit, cette idée qu’il y a entre lui et les producteurs de la campagne un antagonisme inévitable qui doit se traduire par des luttes. Le consoramateur doit être guidé, renseigné, organisé, car son état anarchique actuel est un danger pour l’équilibre économique et pour la paix sociale.

C’est notre devoir, messieurs, de faire cette éducation du consommateur, de grouper l’immense pouvoir d’achat qu’il représente et de mettre à sa disposition les documents qui serviront de base à son action raisonnée.

Le public n’est pas renseigné sur les causes des mouvements des prix. Devant la hausse des denrées alimentaires notamment, il s’en prend souvent à ceux qui n’en peuvent mais, alors que parfois c’est son ignorance, c’est sa naïveté qui ont fait l’audace des fraudeurs et des spéculateurs…

Il importe de mettre le consommateur en présence de la réalité. Pour cela, monsieur le Ministre, certains de vos services pourraient utilement recueillir et publier des informations précises sur les stocks, sur leur évaluation périodique, sur les attentats que l’on commet chaque jour à la Bourse du commerce contre la stabilité des prix des denrées usuelles. (Très bien! très bien!)

Elles pourraient aussi guider la justice en même temps que le consommateur et mettre fin aux accaparements ou les empêcher.

Ces services nouveaux devraient nous renseigner sur les éléments du coût des denrées et sur les facteurs qui déterminent

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leurs changements, les progrès techniques, les capitaux mis en œuvre, l’activité du travail, l’organisation du commerce et de l’industrie, l'influence des intempéries, etc., en un mot, nous fournir toute une documentation que nous n'avons pas à l’heure actuelle, que nous ne savons où trouver. Il serait aisé d’entreprendre alors avec succès l’éducation du consommateur, de le pousser à diriger son pouvoir d'achat au mieux de ses intérêts et, par conséquent, de l’intérêt public. On Hui indiquerait les objets le meilleur marché, eu égard aux saisons, les objets dont la baisse est probable, les produits les plus hygiéniques, les plus nutritifs, ceux dont il peut tirer le plus grand profit.

C’est pourquoi je demande à la commission du budget de vouloir bien étudier les moyens de mettre à la disposition du ministère du travail un crédit destiné à la création d’un Office national de la consommation, ayant la personnalité civile, sur le modèle de l’Office du commerce extérieur, de l'Office du tourisme, de l’Office de la navigation, et qui serait annexé au service de la statistique générale. Cette création doiït être immédiate, car le problème de la vie chère est de plus en plus angoissant pour les modestes ressources. Bien qu’elles ne soient pas électeurs, nous devons aux ménagères, qui ont plus de difficulté pour équilibrer leur budget que nous n’en avons pour équilibrer celui de la France, l’aide, les renseignements, l’intervention de la loi, et au besoin de la justice, qui leur permettront de développer le bienêtre de la famille ouvrière. (Applaudissements sur plusieurs bancs.)

Et le ministre du Traväil répondait :

Je dois une explication à notre honorable collègue, M. Godart. Il nous a dit tout à l’heure qu’il y aurait intérêt, à son avis, à organiser une sorte d'Office des prix et de la consommation. I] a fait valoir les avantages qu’une pareille création pourrait nous donner. Il a parfaitement démontré que cet organisme nouveau, qui jouerait en quelque sorte comme un baromètre économique, serait facilement à même, par l’étude des indices à laquelle il se livrerait, de donner au consommateur les indications préalables des mouvements de hausse et de baisse des prix des objets de première nécessité.

I1 y a là, en effet, une conception des plus intéressantes, qui présente d'autant plus de valeur à nos yeux qu’elle nous a été recommandée par la commission des crises et par le comité permanent des prévisions des chômages industriels.

Ce que je puis dire, messieurs, c’est que, intimement persuadé

de l’utilité d’une pareille institution, j’appuierai de toutes mes forces la demande de crédit qui sera de nature à la réaliser, (Très bien! très bien!)

.Il'est hors de doute qu'un (Ofiice de la consommation »,

sérieusement organisé, serait de nature à rendre de très grands services. On peut toutefois se demander si son principal résultat pratique ne serait pas la création de nouveaux fonctionnaires. En tout cas, ce projet risque de dormir longtemps encore dans les cartons ministériels. La Ligue ïjera-bien de ne pas s'éndormirwsur, destellés promesses ét de continuer vigoureusement son œuvre de propagande sur d'autres terrains que nous allons préciser.

Il n'en est pas moins capital de constater que le consommateur, une fois qu'il est groupé, s'impose désormais à l'attention du législateur.

L'influence des ( consommateurs » s'affirme si bien que les conseils administratifs des grands services de l'Etat s'ouvrent eux-mêmes à des représentants du public intéressé. Le décret du 13 juin 1911 admet, dans le comité consultatif des P. T. T. concurremment avec les personnages officiels, les délégués suivants : 6 membres des chambres de commerce, 6 délégués des compagnies de chemins de fer, 4 délégués des compagnies de navigation, 6 commerçants et industriels français établis à l'étranger, 10 délégués des groupements corporatifs, industriels, commerciaux, agricoles, financiers.

L'article 56 de la loi de finances du 13 juillet ro11 dispose que le conseil du réseau ferré de l'Etat comprendra, entre autres membres, 7 représentants des chambres de commerce et des associations agricoles des régions desservies par le réseau.

Une nouvelle méthode d’action directe. — Il nous, reste à exposer certains moyens de combat que préconise

la Ligue des Consommateurs. Ces moyens, empruntés à l'arsenal de l’action directe, peuvent être assez redoutables pour l'adversaire. Ce n'est pas à dire qu'il s'agisse ni de saboter les producteurs, ni de dynamiter les commerçants, ni de (chasser le renard ». M. Gide et ses disciples, bourgeois éclairés et prudents, répugnent par nature à de si criminels égarements. Ils ne se gènent point cependant pour recommander la «grève des estomacs » ou plus exactement, le déplacement de la consommation. Que faut-1l entendre par là ?

Lorsqu'une denrée quelconque est «trop chère », c'està-dire lorsque le consommateur la trouve hors de. proportion avec ses ressources, ou que l'augmentation des prix, à ses yeux, n'est pas justifiée, est-il rien de mieux à faire que de renoncer à l'employer et de la laisser pour compte aux vendeurs ? Sans doute, répondra-t-on, mais il n'est nullement besoin pour cela de se concerter n1 de se liguer ; la loi de l'offre et de la demande joue d'elle-même, sans que nulle intervention soit nécessaire. Erreur, grosse erreur. Le consommateur est si naïf qu'il regarde certains objets comme rigoureusement indispensables à son existence. Il se ruine, il s'endette plutôt que d'y renoncer, il veut les acheter à quelque prix que ce soit. De plus, si le consommateur pauvre était seul à «bouder contre son ventre », ni le producteur, ni le commercant ne s'en apercevraient : ils se rattraperaient sur la clientèle aisée, et leurs profits resteraient les mêmes à peu de chose près.

Il faut donc parvenir à coaliser les consommateurs en vue d'une abslention totale et simultanée. Il faut que tous, plus ou moins fortunés, se privent par solidarité de l'objet mis à l'index parce que trop coûteux. Et, de cette façon, sentant sur leurs gorges le couteau du consommateur, producteurs et intermédiaires seront bien obligés d’abaisser les prix de vente, au moins toutes les fois que ces prix, excédant de beaucoup le prix de reviént, auront été surélevés par une demande très abondante. Ainsi donc, toute menace et toute violence mises de côté, l'énorme ralcntis-

sement de la demande fera fatalement diminuer les prétentions de l'offre. C'est ce qu'il fa'lait démontrer.

Nous pouvons encore invoquer lautorité de M. Paul Leroy-Beaulieu. Le savant économiste, qui n'a certes pas pour habitude d’accabler les producteurs et les commercants, constate cependant que beaucoup de produits subissent une majoration arbitraire que les consommateurs ont tort de se laisser imposer (1). Et, par ailleurs, ayant dénoncé les entraves trop nombreuses apportées à la liberté commerciale et industrielle, nous sommes d'autant mieux fondés à demander que le producteur et le commerçant, à leur tour, ne pressurent pas le consommateur.

«Mais, nous dira-t-on,le moyen que vous préconisez pour obliger les vendeurs à mettre les pouces — c'est-à-dire les grèves pacihques et concerlées de consommaleurs — ce moyen ne peut guère être mis en pratique ?»

Nous avons cependant déjà assisté, tant en France qu à l'étranger, à des grèves de ce genre, dirigées, soit contre les pouvoirs publics, soit contre le commerce privé, qui furent les unes et les autres couronnées de succès.

En 1908, les abonnés du gaz de la banlieue parisienne, trouvant les tarifs de la Compagnie exagérés, demandaient en vain une réduction de dix centimes par mètre cube,

(1) En principe, écrit M. Leroy-Beaulieu, il n'est nullement mauvais que les consommateurs cherchent à se défendre contre ia hausse des prix. Si les ménagères des départements du Nord. de l'Aisne et autres, tout en formant des attroupements et formulant hautement des revendications, s'étaient contentées de mettre à l'index certains négociants ou certains fournisseurs du marché et avaient fait grève, en s’absienant totalement ou tout au moins partiellement, pendant quelques jours, des marchandises surenchéries, il n'y aurait aucun reproche à leur faire; au contraire, elles auraient élé plutôt dignes d'éloges. 11 ne faut pas, en effet, que le consommateur accepte, sans discuter, toutes les hausses de prix que déciètent les producteurs, ecs hausses n'étant pas toujours justifiées; au moins intégralement.

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Sur l'initiative de quelques audacieux, ils se concertèrent, se liguèrent, et nommèrent des délégués avec qui la Compagnie, méprisante, refusa d'entrer en pourparlers. Ce fut un éolle général, et l'indignation des ligueurs se traduisait, dès le lendemain, par une déclaration de grève en bonne et due forme. Tous les abonnés des communes intéressées, a de rares exceptions près, obéirent au mot d'ordre et fermèrent résolument leurs compteurs. La Compagnie, devant ce bel ensemble, ne tarda pas à capituler.

À Besançon, au cours de l’année 1910, les ménagères, sinsurgeant d'un commun accord contre certains marchands qui prétenaaient porter de ofr. 20 à ofr.2s le prix du litre de lait, cbtinrent raison pour la plus grande joie de la population bisontine.

Toujours dans le Jura, au mois d'octobre dernier, les habitants de Poligny, mécontents de la qualité et du prix du gaz, se mettaient en grève et fermaient leurs compteurs. Commencée le ; octobre, cette grève dura jusqu'au 8 novembre, sans qu'on eût à enregistrer de défections. A cette dernière date, le directeur consentit à ramener ANOIT 2/ lERDriTAdu metre CUbelde-gaz, payé jJusqu'alors ofr.30.

À Roubaix, à Tourcoing, la Fédération des cabaretiers et débitants de boissons décidait, le 25 janvier 1910, la grève de l'alcool, afin de protester contre la licence et les nouveaux impôts soumis au Parlement. Dans un tract distribué par milliers d'exemplaires, ies débitants s'engageaient à ne plus vendre un seul verre d'alcool, et les consommateurs promettaient de ne plus en demander, tant que satisfaction ne leur serait point accordée par les pouvoirs publics.

Au début de 1900, le gouvernement allemand avait voté une nouvelle taxe sur la fabrication de la bière. Toucher à la bière, chez nos voisins, c’est blesser à la fois le ventre et l'âme de la nation. Et le mécontentement général s’augmenta de ce que les brasseurs profitaient de la circonstance pour majorer encore le tarif légal et en tirer de

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nouveaux bénéfices. La grève fut aussitôt décidée dans maintes agglomérations importantes de buveurs. Dans les cantines de l'usine Krupp, à Essen, pour ne citer quun exemple, la vente passa aussitôt de mille bouteilles par jour à quarante-quatre !

Les brasseurs, après quelques jours de résistance, déposèrent les armes. Et, non seulement ils appliquerent le tarif officiel, mais encore, pour ramener les clients infidèles, ils promirent de faire bonnes mesures et de supprimer le fameux «faux-col ».

Aux Etats-Unis, la grève de la viande, qui s'est poursuivie, il y a deux ans, contre les accapareurs du Beef-Trust, donna des résultats concluants. À Cleveland, d’où le mouvement était parti, plus de 30.000 ouvriers s'étaient volontairement condamnés au régime végétarien. Bientôt, devant cette obstination magnifique, la viande de boucherie baissa, comme par enchantement, de a fr. 73 par kilogramme, et le Président Taft, assurant les grévistes de toute sa sympathie, décidait d’intenter un procès au célèbre Beef-Trust.

Il est certain que le consommateur ne se laisse pas toujours facilement endoctriner. On persuade aisément à l’ouvrier de cesser le travail afin d'embarrasser et de contraindre son patron. Mais le consommateur ne se résigne guère à se «serrer le ventre », sous prétexte que le bonheur est a ce prix. Comment songer, en France, à faire une grève du pain, une grève de la viande. une grève du beurre ?

Cependant, si nous en croyons les médecins, nous pourrions sans inconvénient manger moins de pain, moins de viande, et même nous passer de beurre, d'autant plus aisément qu'il y a presque toujours, des denrées de remplacement auxquelles on peut recourir. Les ligues pourront précisément indiquer ces denrées et en propager l'usage, en veillant à ce qu'on ne puisse les accuser de faire de la

réclame intéressée. C'est ainsi que les pâtes alimentaires remplaceraient avantageusement les légumes verts quand ils sont hors de prix: les légumes azatés, très substantiels (haricots secs, lentilles, marrons), prendraient pareillement la place d'une partie de la viande dont les sédentaires font un usage aussi abusif que coûteux.

N'y a-t-il pas lieu de déplorer l'abandon du traditionnel pot-au-feu, dédaigné maintenant jusque dans les ménages ouvriers, au profit des rôtis et des grillades ? Une bonne éducation ménagère remettrait en honneur cette nourriture si saine, et le consommateur pourrait de la sorte, sans que son estomac en pâtisse, faire « la grève des beefsteaks et de côtelettes ».

Une autre observation typique peut se faire au sujet du beurre. Nous avons indiqué dans quelles proportions énormes son prix s'est élevé. Or, la Faculté déclare à qui veut l'entendre que ce produit peut être remplacé dans le ménage, et cela sans aucun .danger, par les graisses animales et végétales (cocoses, végétalines, etc.). Mais le consommateur reste incrédule, et — chose suprenante — surtout le consommateur modeste qui devrait s'ingénier à acheter des produits avantageux. Les graisses végétales dont le goût ne <e distingue presque pas, paraît-il, de celui du beurre, et qui coûtent la moitié moins, commencent bien à être utilisées par les ménages bourgeois : on en trouve, dans les grandes villes, chez les épiciers du centre ; mais c'est en vain que l'on chercherait à se les procurer dans les quartiers excentriques.

L'ouvrier préférera un beurre rance et de mauvaise qualité — qu'il aura payé très cher, mais qu'il croit (naturel » — à un produit industriel offrant toutes garanties d'inocuite.

On nous objectera encore qu’en abaissant la demande, et par suite les prix, pour une denrée, on augmentera d'autant le prix d'une autre denrée demandée en remplacement. Pas nécessairement, répondrons-nous : car l'offre

est plus où moins élastique suivant les produits. La production de telle denrée est plus extensive que celle de telle autre. Ainsi, la fabrication des pâtes alimentaires ou la culture des légumes azotés peuvent recevoir un dèveloppement incomparablement plus grand que l'élevage du bétail, L'augmentation des demandes aura donc une moindre répercussion sur l'offre pour les premiers que pour le dernier. Quoique qu'il en soit, on se rend compte des obstacles que l'organisation rationnelle des consommateurs devra surmonter avant d'arriver à ses fins.

L'éducation du consommateur pourra se poursuivre sur bien d'autres points. Elle devra tendre notamment à réformer certaines habitudes fâcheuses contractées dans les milieux populaires, tels que l'abus du crédit et l'usage des primes. Le consommateur averti saäpercevra peut-être que les fameuses primes qu'il considère comme un cadeau. sont, en définitive, payées par lui et non par le commercant.

Les groupements, comme celui dont nous venons de définir le programme, aboutiront-ils ? Il serait imprudent de l’aflirmer. L'apphcation est aussi difficile que le programme est séduisant.

Le réveil du consommateur, quelque incomplet qu'il soit encore, nous sert. en tout cas, de précieux enseignement. [Il révèle aux économistes, aux politiques, à tous ceux qui se flattent d'instruire lès hommes et de les diriger dans la voie du progrès, l'existence de-vastes domaines inexplorés, où quantité de découvertes peuvent être faites, capables de bouleverser nos données économiques ct de nous créer de nouveaux horizons.

Le «roi fainéant » de M. Gide va peut-être secouer ea torpeur, prendre en mains les rênes du pouvoir économique et dicter sa volonté.

Le métier de prince ne s'apprend pas du jour au lendemain. S'il prétend détourner, à son profit, les lois économiques, le consommateur doit édilier d'abord sa propre

législation, il doit se donner des règles, s'assigner un but, se tracer des frontières. Il doit surtout, dans les groupements quil improvise, faire d'abord son éducation personnelle. Dès qu'il se sera délivré de sa prodigieuse ignorance, le consommateur aura déjà fait la moitié de sa besogne, et l'autre moitié lui sera facile.

Souhaitons-lui sincèrement de réussir. Puisqu'il récrimine contre ceux qui l'ont, jusqu'à ce jour. gouverné, qu'il lui soit donné de gouverner à son tour. S'il se sent digne de cet honneur, souffrons qu'il en porte le poids sur ses innombrables épaules et faisons des vœux pour qu'il n’en soit pas écrasé.

Vu Lyon, le 17 avril 1912,

Le Président du Jury de la Thèse, R. GONNARD),.

Vu:

Lyon, le 10 avril 1912,

Le Doyen, REURER:

Permis d'imprimer :

Lyon, le 20 avril 1972,

Le Recteur de l'Académie,

JOUBIN.

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