‹ La Vie ChèreChapitre 44 sur 48 · PA AD · texte numérisé non relu

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Mais, d'autre part, l'établissement des droits protecteurs a favorisé l’agriculture et l’a sauvée de la débâcle où elle menaçait d'être entraînée lors de la crise agricole de 1880. Cette considération n’est pas sans valeur. 11 ne faut pas sacriher aux consommateurs les intérêts des producteurs, qui forment d’ailleurs eux-mêmes la grande majorité des consommateurs. M. Doumergue a calculé qu’il y a en France 72,08 % de producteurs, 13,47 % de commerçants, 13,15 % de diverses professions libérales. Il est certain que celui qui fait la richesse du pays, c'est avant tout le producteur (agriculteur ou industriel), celui qui crée la marchandise.

Sans doute, la concurrence internationale est-elle de nature à stimuler la production dans chaque pays. Mais les industries et l'agriculture d’une nation ne peuvent lutter avec les industries et l’agriculture des autres nations qu'à armes égales. [1 y a lieu de tenir compte des impôts, de la réglementation du travail;qui se font sentir plus lourdement sur la production de notre pays que sur celle de certains de nos concurrents. Et un régime de protection modéré ne fait que rétablir léquilibre entre les charges qui pèsent sur le producteur français et celles qui grèvent limportateur étranger. À l'industriel, on doit tenir compte du coût plus élevé des matières premières, de l'outillage, de la main-d'œuvre. Quant à l'agriculteur français, on ne saurait le mettre sur un pied d'égalité avec le grand propriétaire de l'Amérique du sud et de J’Australie, qui peut tirer d’un pays neuf des ressources singulièrement abondantes et faciles à exploiter.

11 arrive un point où, loin de stimuler la production nationale, l’excès d’importations ne fera que prendre la place de nos produits français. Voyant ses débouchés se restreindre Sur notre territoire, la production nationale sera amoindrie, découragée peut-être, et, l'offre se trouvant ainsi réduite contrairement à ce qu'on escomptait, c’est en définitive la hausse des prix qui recommencera peut-être.

Nous avons convenu que nos droits protecteurs avaient été un peu trop fortement aggravés après 1802. Mais, que les lois douanières aïent été bonnes ou mauvaises, il serait

imprudent de supprimer certains droits ou de les abaisser trop brusquement, surtout à l'heure où le mouvement protectionniste tend à se renforcer en Europe et aux Etats- Unis.

Une fois que le mal est fait, si mal il y a, le retour à un état de choses antérieur risque d'amener une perturbation sur le marché.

C’est bien ce qui est arrivé en 1808, lorsque, pour remédier à la hausse du blé, on décida de supprimer les droits d’entrée sur le fromént entre le 4 mai et le 1® juillet de cette année. La mesure prise ne profita guère qu’à la spéculation et aux gros intermédiaires. Bien que notre marché ait été inondé de blés étrangers (1), le tableau suivant permet de constater que la baisse a été très lente — contrairement à l'attente générale, Au mois de mai, la hausse avait d’ailleurs vraisemblablement atteint son point maximum, et, de toutes façons, un mouvement de baisse ne pouvait manquer de s2 dessiner ; ce mouvement a même continué après que les droits de douane eurent été remis en vigueur, et c’est alors seulement que les cours reprirent leurs proportions normales.

Prix moyen du quintal de blé et du pain de 2 kilogrammes

à Paris Mois et semaines (1898) Blé Pain NAURS a ve FCO MM PEUR MoN Oz:

LES — DE TOO TA — se — sr. 20 Cp LOC Re te 4° TN: et 281070001810 — ro ir 02 SO 10 PARU EEE EE te nt ls DISON T2 00 614 Enr Do CT 0 HD ONDIO = a 3° — rie 30 62 o 8rz — A° — AENCD MONC

(1) 20 millions de quintaux de blé importés en 1898 au lieu de ÿ millions 1/2 l'année précédente.

Mois et semaines (1808) Blé Pain Mar Er rSemane EM 62 Moses —- SET rio 31102 0007 — 3 3° == VC. 2 C1r2 01800 —— A mr oi brome oO NUIT PARTS md lo pe ZONE N DO ne ie pc — 28 50 oo 859 Pr LIN NINSE — 2 : 27 o 860 — 4° — 1207 IMONUSS M Se Ro DRE o 840 Jet © se OCR Ur RSA TI 2 EMONCES — S MP — AE DE DROITS ni AS > > ARTS AOC OT — : 4° ee MS T2 MONO AOU (RES md tro le EN OUT Ne D£ FUN à IN TNO2PM ons lee NA UMR NS NE NOTE NEO" 46 RC 227 O7 CS

Nous avons constaté, au début de cet ouvrage, que la baisse des prix de gros n’était pas toujours suivie d’une baisse correspondante des prix de détail. On pourrait dire pareillement que, si l'établissement des droits de douane peut provoquer une certaine hausse des prix, la suppression des mêmes droits ne procure pas toujours une baisse correspondante.

Mais ceci nest pas absolu. À notre avis, il y à un Jjusté nulieu à garder, un équilibre à assurer. Pour ne pas se confiner dans la théorie, il est bon de tenir compte des cas particuliers. La question douanière est, suivant nous, une question d'espèces.

Voici donc quelles pourraient être les solutions à adopter pour les principaux produits.

(1) Suppression des droits d'entrée sur les blés du 4 mai au 1* juillet 1898.

mario

En ce qui concerne le blé, il serait sans doute inutile de renouveler l’expérience de 1808, qui n'a pas été concluante.

Au surplus, ainsi que le remarque le Z'emps lui-même, la loi du 29 mars 1887 n'autorise des mesures douanières exceptionnelles que lorsque le prix du pain s'élève jusqu'à un taux menaçant pour l'alimentation publique; et l'on considère que cette condition est remplie quand le cours du blé dépasse, comme en 1808, 30 francs le quintal. Or, présentement, le cours oscille entre 25 et 28 francs les 100 kilogrammes. Donc 1l n’y a pas péril en la demeure, étant donné surtout que la récolte de 1911 a été satisfaisante et ne saurait entrainer une nouvelle hausse des prix.

Pour le sucre, dont nous manquons en ce moment et dont la Russie possède des stocks importants, on pourrait peutêtre modiñer pour un an la Convention de Bruxelles, qui interdit à cette puissance d'exporter annuellement plus de 200.000 tonnes de sucre.

Quant à la viande, la situation paraît avoir changé depuis un certain nombre d’années. Les nations voisines nous envoient moins de viande qu'autrefois : c’est même nous qui leur en expédions. Cela ne tient pas seulement aux droits de douane, mais à ce que la consommation étrangère de viande a plus augménté encore que la nôtre : l'ouvrier allemand ne se contente plus de la choucroute, n1 l’ouvrier italien de la polenta.

Le prix de la viande est maintenant moins élevé chez nous qu'en Allemagne, en Suisse et en Italie. Il y a lieu, d’ailleurs, de tenir compte de l’augmentation de la population dans ces pays, alors que chez nous elle est stationnaire.

L'Angleterre, elle, reçoit en franchise du bétail américain et australien, dont une grande partie est réfrigérée.

À l'étranger d’ailleurs, et non seulement en Angleterre, mais aux Etats-Unis, en Hongrie, en Russie et dans la République Argentine, la viande industrialisée et frigorifiée circule pur milliers de tonnes, sans que la santé publi

que — contrairement aux bruits intéressés qu'on fait courir en France — en ait jamais souffert.

Aussi, dans lés pays aussi favorisés, là consommation de la viande s'est rapidement développée en dépit de la crise.

De 1859 à 1865, nous apprennent les statistiques, chaque Anglais consommait en moyenne, pär an, pour 4 fi. 75 de viande; de 1880 à 1886, il portait sa dépense annuélle à 17 Îr. 26, et de 1901 à 1907, à 28 fr. 50. A cêtte progression de la consommation, avait correspondu l’äügmentation des importations suivante : de 1850 à 1805, 1 livre {mouton et agneau), 3 livres 3 (bœuf et véau); de 1901 à 1007, 10 livres 7 (mouton et agneau), 23 livres 6 (bœuf et veau).

Poûr ceux que la question hyg iénique préoccupe, à juste titre, nous ajouterons que Sur une livraison totale dé 423.730 tonnes aux marchés centraux, 1.054 tonnes furent déclarées impropres à la consommation. Sur cette quantité, 11 n’y eut que 170 tonnes de viande frigorifiée (gelée) où réfrigérée.

Un incident suggestif s’est produit dernièrement au déjeuner que M. Eugène Motte, maire de Roubaix. offrait à l’occasion de l'Exposition de Roubaix.

Au milieu du repas, après un rôti de mouton que chacun avait trouvé exquis, M. Motte annonça à ses convives qu'il venait de leur jouer un « vilain tour » en leur faisant servir de la viande prohibée, du mouton d'Australie congelé depuis trois mois.

« J'ai voulu montrer, ajouta-t-il, qu'en supprimant une prohibition que rien ne justifie, le Gouvernement mettra:t à la portée de nos populations une nourriture excellente, rendue par son bon marché accessible à tous les travailleurs (1). »

L'intérdiction, sous prétexte d’ hygiène, d'importer dé la viande frigorifiée, paraît d’ailleurs inopportune à plus d’ün Spécialiste.

(1) V. ce que nous avons dit à ce Sujét p. 196 ct 197 (entrepôts et vagons frigorifiques),

Le Gouvernement français, sauf en ce qui concerne les porcs (1) de Holländé, n’a pas cru devoir favoriser l'entrée des viandes étrangères. Il tire argument — et cet argument n'est pas sans valeur — des énormes réserves de bétail que contiennent nos colonies. À la date du 29 octobre 1911, l< ministère du Commerce communiquait la note suivante

M. Couyba, ministre du commerce, à la suite des délibérations de Ja commission chargée d'étudier les moyens de remédier à l'augmentation du prix de la vie dans la métropole, avait demandé à connaître dans quelle mesure l'Afrique occidentale française pourrait participer au ravitaillement de la France en viande de boucherie.

D'après les renseignements fournis par le ministre des colonies, notre possession africaine serait en état de procurer au marché français dix mille têtes de bétail par an, au minimum, donñant chacune 200 kilos de viande de boucherie, au prix de 230 à 250 francs par animal, rendu en port français. Mais le commerce local ne paraïtrait pas disposé à se charger de l’expédition du bétail et de sa vente en France. Dans ces conditions, ce serait aux négociants en bœufs de la métropole à s’entendre avec les fournisseurs de la colonie, en mesure d’assurer l’arrivage et le parcage à Dakar d'animaux venus des régions éloignées.

On le constate une fois de plus : le Gouvernement est plein de bonnes intentions, mais lés moyens manquent pour les réaliser. Les Compagnies de navigation sont mal outillées pour l'importation des viandés coloniales et nos ports sont dépourvus de frigorifiques suffisants.

Et c'est grand dommage : car nous avons, dans notre bétail colonial et dans les viandes frigoriñées d'Amérique et d'Australie, deux sources d'importation qui constitueraient un appoint pour la consommation française sans porter tort à notre production nationale.

Outre l'Afrique occidentale, plusieurs de nos colonies

(1) Pour faciliter l'introduction des porcs, on donne comme raison que cet animal ne constitue qu'un élevige accessoire de la ferme, nourri avec les résidus de culture. ll n’y a pas, à proprement parler, en France, d'entreprises d'élevage de porcs comme il y en a pour je bœuf, le veau et le mouton,

pourraient nous expédier du bétail. Madagascar, par exemple, est en mesure de nous envoyer ses fameux bœufs à bosse, et le chiffre de 10.000 têtes de bétail colonial admises en franchise pourrait sans doute être augmenté.

Mais, en ce qui concerne la viande fraîche, il est bon de ne pas ouvrir notre marché au bétail américain : l'élevage français pourrait en souffrir. Le bétail colonial, d’une part, et, d'autre part, la viande frigorifiée de provenance américaine, nous paraissent constituer des régulateurs suffisants pour la consommation et les prix.

En ce qui concerne les comestibles, dont les prix se sont tant élevés, M. Domergue lui-même, un des leaders protectionnistes, ne verrait pas d’inconvénients à ce qu'on « supprimât provisoirement les droits perçus sur certains produits accessoires de la ferme : pommes de terre, haricots, pois, produits qui jouent un rôle important dans l’alimentation populaire ».

Mais nous ferons observer que, pour ces produits, l’augmentation est encore plus générale que pour la viande : ja suppression des droits serait donc inopérante, et c’est sans doute la raison pour laquelle M. Domergue en prend son parti.

À noter que le Gouvernement étudie un projet portant abaissement des droits de douane sur le maïs et les mélasses destinés à l'alimentation des animaux. |

Un remède autre que l’abaissement des droits d'entrée — et qui en formerait comme la contre-partie — consisterait à limiter les exportations.

D'abord, il est apparu que les primes à l'exportation des fourrages français à l'étranger faisaient sortir de notre territoire des quantités considérables de foin ou de paille, compromettant ainsi l'accroissement de notre troupeau national. L'enquête à laquelle s’est livré le Gouvernement a établi que les Allemands avaient encore aggravé les effets

des primes, en abaissant leurs tarifs de transport, de façon a nous enlever la plus grande partie de nos fourrages. La suppression de ces primes pour une durée limitée peut, dès lors, être raisonnablement envisagée.

Ici 1l s’agit de la suppression d'une faveur et du retour au droit commun : rien de mieux. Nous n'en dirons pas autant de la proposition qu'on a faite d'opposer une barrière à l'exportation de notre bétail. Sans doute, les exportations se sont élevées, pour les sept premiers mois de l’année 1911, à un chiffre sensiblement supérieur à celui des sept premiers mois de l’année 1010, chiffre qui excédait déjà celui de 1900.

C'est ainsi que du 1°* janvier au 31 juillet 1911, le nombre des animaux sur pied exportés a été le suivant :

têtes en 1011 contre 21 648 têtes en 1910

Bœufs. . 32.743

Vaches . 13.483 — — — 5.402 — — Meaux. . 40.322 — — 2073010 — - Moutons 6.113 S.8IS — — Agneaux 17 760 — —- — 16.780 — —

Quant à l'exportation des porcs, elle n’a atteint, pour les sept premiers mois de 1911, que 17.113 têtes au lieu de 04.380 en 1910.

Il ne faut pas, d’ailleurs, exagérer les conséquences des exportations de bétail, car nous avons encore 14 millions de bovidés et plus de 7 millions de porcs.

Pourquoi enlèverait-on à nos éleveurs les avantages qu'ils peuvent trouver dans l'exportation? D'autant qu'on obtiendrait peut-être un résultat opposé de celui qu'on espère. On croit que l'offre sera plus abondante sur le marché national. N'y a-t-1l pas lieu, au contraire, de craindre que la crise de l’alimentation ne se double d’une crise de l'élevage? L'’agriculteur n’augmentera son troupeau que s’il trouve des débouchés de plus en plus nombreux. Il faudrait se garder de renouveler, sous prétexte de défendre les intérêts des consommateurs et du commerce, l'erreur que fit Colbert quand, pour abaisser le coût de l'existence, 11 prohiba

l'exportation des blés. Cette mesure provoqua une hausse formidable des prix, et finalement la disette : car les cultivateurs, condamnés à vendre leurs produits à perte, cessèrent de cultiver leurs champs.

Certaines personnes, cependant, tout en réclamant la suppression du droit à l'entrée pour le bétail, demandent la prohibition de sortie des animaux, sans se douter que la liberté d'acheter implique, en bonne logique, la liberté de vendre, aussi bien à l'extérieur qu’à l’intérieur.

Au surplus, le droit de sortie, ainsi qu’on l’a fait remarquer, est la forme la plus outrée du protectionnisme. Il peut donner lieu à des représailles. Sans compter qu'il n’est pas toujours efficace et prête à la contrebande aux frontières. A l'heure actuelle, il n'est plus guère pratiqué que par des pays à finances avariées.

Enfin, nous avons indiqué le jourd tribut perçu par l'octroi sur l’alimentation populaire. La conclusion logique serait la suppression de cette archaïque institution des douanes intérieures.

À Paris, les droits d’octroi sur les boissons hygiéniques ont été entièrement supprimés; ils l'ont été partiellement dans d’autres villes à octrois. Le prix du vin et du sucre à diminué depuis que les droits d'octroi qui frappaient ces deux produits ont été abaissés.

Sans doute l’abolition complète des octrois serait-elle désirable. Mais il ne faut pas se dissimuler que cette réforme se heurte à bien des obstacles. La perception des droits d'octroi constitue un chapitre important du budget municipal. Et il n'est pas toujours aisé de trouver des ressources équivalentes, Les « taxes de remplacement » peuvent d’ailleurs avoir sur le prix des denrées une répercussion analogue aux droits supprimés. C’est bien un peu le cas des taxes établies à Lyon, par exemple, bien que leur rendement — on doit l'avouer —— soit excellent et que, tout compte fait,

le renchérissement du beurre, des fromages et des œufs, paraisse avoir été, ces dernières années, moins accentué à Lyon qu'à Paris.

Toujours est-1l que, dans les villes à octroi, la plupart des produits bénéficieraient sans doute d’une baisse de prix, si les droits qui les frappent étaient supprimés. Seulement cette baisse ne correspondrait pas exactement aux droits supprimés : les intermédiaires bénéficieraient d'une certaine part et l'incidence des taxes absorberait une autre part; la troisième part — celle des consommateurs — serait plus ou moins grande, suivant les circonstances (1).

(1) En ce qui concerne Paris, plusieurs représentants des syndicats de commerçants ont proposé, pour augmenter les facilités d'approvisionnement de la capitale, d'étendre à toutes les denrées le bénéfice de la « reconnaissance à la sortie ».

La «reconnaissance à la sortie »— en terme d'octroi — est la faculté donnée à un marchand d'obtenir le remboursement total ou partiel des droits qu'il a acquittés en pénétrant dans une ville, sur présentation à la sortie de la ville desdites marchandises en totalité ou en partie. De la sorte, le marchand qui n’a vendu que la moitié ou le quart de ses marchandises, n'acquitte que la moitié ou le quart des droits.

Un remède empirique : La Coopération

Il ne faudrait pas attacher à l’épithète « empirique » un sens péjoratif. Les empiristes ne sont pas des charlatans; ce sont des hommes qui s'appuient sur l'expérience au lieu de se cantonner dans les sphères de la raison pure. Et l'on n'ignore pas que la philosophie moderne tend à réhabiliter l'expérience. Or, le monument coopératif relève de cette méthode. Ses constructeurs viennent à nous, et nous tiennent à peu près ce langage :

Toute l'économie de.l'existence tient dans ces ‘deux termes : production, consommation. S'ils s'équilibraient parfaitement, si les besoins du consommateur étaient exactement satisfaits par les facultés du producteur ; et si le producteur, d'autre part, touchait du consommateur une juste rétribution de ses efforts — ni plus, ni moins — les difficultés économiques seraient réduites au minimum. Les individus, librement associés dans le travail comme dans le profit matériel et moral, ne sauraient jamais se plaindre de trop produire ou de trop peu consommer.

Par malheur, production et consommation ne se trouvent pas à l'état de nature. Toutes sortes de nécessités politiques, économiques, sociales ; toutes sortes de détournements, de gaspillages traditionnels ont altéré et faussé ces deux opérations préhistoriques. Notre moderne civilisation n est plus qu'une mélée confuse d'intérêts qui se nuisent mutuellement. Sous prétexte de raffinement, de progrès, de richesse, de lutte pour la vie, nous compliquons l’existence sociale et nous détruisons l'harmonie économique.

Voyons en effet ce qui se passe. D'abord, pour la pro-

duction, nous pouvons reprendre l'exemple fameux du chef des coopérateurs :

« Un foudrier de Beaucaire, raconte M. le professeur Gide (1), m'avait envoyé plusieurs de ses ouvriers pour exécuter dans une cave diverses réparations. Je demandai à ces ouvriers ce qu'ils gagnaient ; ils me répondirent 4 francs par jour. Quand, à quelques mois de là, le foudrier, m'envoya sa facture, je vis qu'il me portait en compte tant de journées d'ouvriers à s francs. Je lui fis naïvement observer — pourtant, à cette époque, j'enseignais déjà l'économie politique ! — qu'il ne payait ses ouvriers que 4 francs. Il me répondit : « Ce serait bien la peine d'être « patron, et je ferais un drôle de métier, si mes clients ne « me payaient le travail de mes ouvriers qu'autant qu'ils « me coûtent ! » Mes yeux s’ouvrirent. Je sus gré à cet homme de sa réponse un peu verte; je reconnus qu'il ne pouvait gagner sa vie qu'en revendant 5 francs le travail de ses ouvriers qu'il avait payé 4 francs.

« Et je compris alors que la puissance du fabricant se multiplie par le nombre des bras employés. Mon foudrier, qui gagnait 1 franc sur chaque journée d’ouvrier, soit 20°, n'arrivera jamais à la fortune, car il n’a qu'un petit nombre d'ouvriers; mais, en dirigeant 100, 1.000, 10.000 ouvriers, et même en ne prélevant sur le prix de leur travail qu'un gain très inférieur à 1 franc, il fût vite devenu milliardaire... Un Pierpont Morgan revend le frarail de 200.000 à 300.000 ouvriers répartis sur des milliers de lieues, sur des chemins de fer, dans des mines, dans des forges, et sur 300 paquebots qui font la navette sur l'Atlantique.

«Le profit de mon foudrier, comme celui de M. Pierpont Morgan, peut être ainsi défini : l'excédent du prix de revente sur le prix d'achat. ».

Suivant les théoriciens de la coopération, cet excédent n'est pas toujours entièrement justifié. Que le patron soit rémunéré de son travail personnel de direction ou d'inven-

(1) La Coopération, éd. Lévy, 1910, p. 304 et suivantes,

tion, que les capitaux engagés par lui dans l'entreprise soient porteurs d'intérêts légitimes, qu’enfin ses risques soient couverts par une assurance dont la prime participe au coût de production, nul ne saurait y contredire. Mais tout cela n'est pas le profit. Le profit «chimiquement pur », font observer les coopératistes, apparaît dans ce qu'on appelle le dividende des sociétés par actions. Quel est le genre de travail rémunéré par le dividende à Est-ce celui de détacher des coupons avec des ciseaux ?

Le profit réel est constitué par l'exploitation d'une industrie ou d'un monopole de fait. Il est prélevé, d'après Marx, sur le salaire de l'ouvrier, où, d’après M. Gide, sur la part du consommateur. Le profit, en un mot, c'est du travail non payé ou du «trop perçu ». Sous un régime de parfait équilibre économique, le {aux normal du profit serait zéro. On prétend parvenir à cé régime théorique par la coopérative, sorte d'association ouvrière, ou, si l'on veut, de patronat collectif. La coopérative assurera à ses membres, aux travailleurs associés, en fin de compte aux consommateurs eux-mêmes, les avantages jusqu'alors accaparés par «( l'odieux profit ». Qu'il s'agisse de production ou de consommation, le raisonnement est le même.

Fourier, lillustre phalanstérien, raconte comment l'idée lui vint de supprimer les intermédiaires. Etant très jeune encore, et ayant fait le voyage de Normandie à Paris, il alla diner dans un restaurant de la capitale, où, pour son dessert, on lui fit payer une pomme dix sous. Or, quelques jours auparavant, il avait vu ces mêmes pommes se vendre, en Normandie, à raison de deux sous la douzaine. Ce fait qu'un objet pouvait être revendu soixante fois plus cher que son prix de production lui révéla la défectuosité du mécanisme économique, pour lequel il allait proposer la chimère d’une transformation complète. Ainsi, les (grandes idées » tiennent souvent à de petites causes. Newton avait déjà déduit les lois de l'attraction universelle en regardant une pomme tomber d’un arbre. Et Fourier, ne craignant point de se comparer à Newton,

affirmait qu'il avait découvert, lui aussi, dans le domaine économique, les lois d'universelle attraction.

Or,aux yeux des coopératistes, le profit du commercant, de l'intermédiaire, ne se justifie pas plus que le profit du capitaliste ou de l'entrepreneur. Le commerçant, nous l'avons vu, est considéré comme le ( parasite social » par excellence. Il s'interpose entre le producteur et le consommateur, et les empèche de s’aboucher directement. Ii leur persuade que son concours leur est indispensable, et cependant «il vit à leurs dépens », prélevant sur les justes bénéfices de l'un et l’autre une inexplicable « dîme ».

Inutile d'ajouter que nous ne prenons pas ce raisonnement entièrement à notre compte. Si nous trouvons excessif le pullulement des intermédiaires, nous ne saurions, pour notre part, contester l'utilité économique et sociale de leur fonction. Tout au plus pouvons-nous constater que le rôle des intermédiaires est maintenant moins considérable qu autrefois. A l’époque où il n'existait que peu de bonnes routes, où 1l n'y avait ni chemins de fer, n1 paquebots, ni mème des entreprises de roulage, le marchand constituait l'instrument obligatoire de la distribution des richesses. Il équipait lui-même des voitures, il armait des navires, il formait des caravanes, il transportait, à travers les mers et les continents, les objets de la consommation. Il rendait ainsi d'immenses services aux hommes de tous pays, et l'on peut dire qu'il fut l'un des plus anciens et des plus puissants facteurs de la civilisation.

De nos jours, la division du travail, le développement des moyens de communication ont singulièrement rapetissé le rôle des intermédiaires, rôle qui semble au premier abord se borner à «acheter pour revendre ». Telle est d'ailleurs la définition juridique du commerce, donnée par le code. La fonction commerciale de l'économie classique présentait une triple utilité: celle de la forme, celle du lieu, celle du temps, c'est-à-dire que le commerçant préparait la marchandise, la transportait à son débouché et la gardait

pour le moment propice. En réalité, les deux premières «utilités » ont disparu, la première absorbée par le fabricant, la seconde par les Compagnies de chemins de fer ou de navigation; et il ne reste plus que la troisième, si tant est qu'on ne puisse s'en passer.

Et l'expérience semble montrer que l’on tend de plus en plus à s'en passer. En dehors de la coopération proprement dite, forcément restreinte, nombre de fabricants et de producteurs s’arrangent pour vendre directement au public; et, de leur côté, quantité de consommateurs cherchent à prendre livraison des mains mêmes qui ont façonné la marchandise.

En dépit de cette double tendance, le métier de « parasite » est le plus recherché qui se puisse voir. Il y a en France 100.000 épiciers, 53.000 boulangers et autant de bouchers, 400.000 débitants, etc. : en tout, un million et demi de patentés, ce qui représente, avec leurs familles, quatre ou cinq millions de personnes qui «sont dans le commerce ».

« Ils ne vivent pas grassement, écrit M. Gide, parce qu'ils sont trop; mais nous, nous souffrons bien plus encore de la même plaie : ils sont trop! Ils nous disent : «(Il faut bien que nous vivions! » Mais justement, nous voulons vivre nous aussi; et, si nous devons entretenir une foule toujours croissante d'épiciers, de boulangers, de bouchers et de marchands de vins, c'est le métier de consommateur qui ne sera vraiment plus tenable! »

M. Gide donne un exemple typique de la majoration des prix qu entraîne l’exagération des fonctions commerciales : (Voici le pain, dit-il, qui est vendu dans les grandes villes à raison de o fr. 35 le kilo. Or, le blé se vend 20 francs le quintal (1). On sait qu'un kilo de blé donne exactement un kilo de pain, et il est prouvé également que les frais de transformation du blé en farine, non seulement ne dépas-

(1) En 1900. Aujourd’hui, le pain se vend, à Paris, ofr. 40 Où o fr. 45 le kilo, et le quintal de blé vaut environ 26 francs; les proportions sont donc à peu près les mêmes.

sent pas cinq centimes par kilo, mais encore, si l’on opère par grandes masses, peuvent être réduits jusqu’à zéro, le prix du son et des déchets servant à les compenser. Le pain pourrait donc être livré à o fr. 25 et encore laisser un bénétice. Chaque Français paie en conséquence deux sous de plus, par kilo, qu'il ne faudrait, Or, chaque Français, quotidiennement, consomme en moyenne 550 grammes de pain. C'est un sou par jour, dix-huit francs par an, et pour toute la population française 700 millions de francs par an, qui sont versés en excédent par les consommateurs ! Ceci, rien que pour le pain. La majoration est rarement moindre, souvent plus forte pour les autres produits : viande, vin, beurre, lait, légumes, épicerie, articles confectionnés, etc. En sorte que M. Gide n'hésite pas à évaluer à 4 ou 5 milliards le tribut payé aux intermédiaires sous mille formes. Nous versons, en somme, aux multiples commerçants un lotal de contributions sensiblement égal à celui qu'exige le budget de l'Etat.

Pourrait-on s2 passer des petits commerçants: Nous ne le supposons pas. Il importe cependant, au moins à titre documentaire, de voir par quels organismes on propose de les remplacer. Les produits du sol ou de l'industrie ne viendront pas, sous l'effet d'une opération magique, se placer sur la table ou dans la maison du consommateur, au gré de ses besoins et de ses caprices. Où trouver d'autres instruments de distribution et de répartition que les petits commerçants ? Ici, trois solutions se présentent :

° La Solution capitaliste, offerte par le grand magasin et qui, par la réduction des frais généraux, par la vente au comptant, par mille facilités offertes à l'acheteur, séduit beaucoup d'esprits. Il est vrai que les inconvénients vont de pair avec les avantages.

Il importe deretenir, toutefois, la manière dont les grands magasins d'alimentation arrivent à diminuer le coût des vivres. Ce qui fait leur puissance et leur avantage, fait observer M. Sauzède, c'est que ces maisons sont leurs

propres fournisseurs. Elles fabriquent : vins, liqueurs, sirops, confitures, pâtisserie, biscuiterie, sucre, chocolat, etc., etc. Sept à huit grands magasins parisiens font au petit commerce une concurrence ruineuse, car ils livrent les marchandises à meilleur comple, dans un état plus frais et souvent avec des primes. La maison Félix Potin, notamment, a partout des représentants, qui sont ses exclusifs dépositaures et acceptent l'obligation de se fournir entièrement au siège central. Sur 100 millions d’affaires par an, cette maison réalise un bénéfice brut de 12°/, et net de 2° seulement, qui suflit, étant donné la grande concentration des affaires, à fournir de jolis bénéfices. C'est ainsi qu'une quarantaine d'établissements analogues dépassent un milon d'affaires.

Désireux d'organiser la lutte contre d'aussi redoutables concurrents, un groupe d'épiciers de province fonda, en 1899, la Sadla, Société auxiliaire d'alimentation pour l'achat en commun. Le dividende du dernier exercice a été de 22°/,. On voit par là combien un genre de commerce, diminuant «en profondeur » le nombre des intermédiaires, et restreignant par suite les frais généraux, est encore susceptible de provoquer un appréciable abaissement des prix.

2° La solution socialiste, sous la forme du magasin municipal. C'est alors la carte forcée pour le consommateur. qui n a plus le libre choix de ses fournisseurs. C'est le coulage: cest la mauvaise administration; ce sont tous les vices du système collectiviste. Il n’est pas à prévoir qu'une pareille solution ait quelque chance d'aboutir, ni surtout de donner satisfaction.

3° La solution coopéralive, par la société de consommation. Nous allons y revenir plus longuement, puisqu'aussi bien ses protagonistes prétendent réduire les prix de vente au minimum, bien au-dessous de ceux consentis par les grands magasins, qui, grâce à leur organisation, pourraient encore abaisser leurs prix, mais qui préfèrent naturelle-

ment faire encaisser de gros bénéfices par leurs actionnaires.

Du reste, les coopérateurs profitent des commentaires suscités par la vie chère pour présenter leur système comme une panacée. Parlons-en plus en détail.

La Coopérative de production. — Nous ferons tout d'abord remarquer que ces sortes de sociétés dévient en fait, la plupart du temps, du principe qui les inspire, et quelles n'ont obtenu jusqu'à présent, dans l’ordre d'idées qui nous occupe, que d'assez médiocres résultats.

L'idée d'association ouvrière, très prônée en 1848, puis suspecte et même proscrite sous le second Empire, — sauf au temps de l'Empire libéral, — ne se réveilla guère qu'en 1870. Pendant les dix premières années de la troisième République, elle ne jouit que d’une maigre faveur auprès des divers gouvernèements.

C'est seulement en 1881 qu’on commence à luitémoigner quelque intérêt. Floquet, préfet de la Seine, facilite aux coopératives l'accès des adjudications de travaux publics. En 1883, le ministre de l'Intérieur fait procéder à une vaste enquête sur les associations de production. Cinquante et une, ayant leur siège dans le département de la Seine, viennent déposer. Celle des lunettiers, fondée en 1848. compte à cette époque 118 associés, et possède un capital de 1.270.000 francs. Mais la plupart des Sociétés périchitent et se dispersent, faute de persévérence ou de direction, et malgré les encouragements financiers que leur prodiguent les pouvoirs publics. En 1895, l'Office du Travail enregistre 172 associations dont la moitié végète. En 1907, il en compte 362, qui groupent à peine 16.000 sociétaires et qui font un chiffre total d’affaires légèrement supérieur à 5o millions.

Ces coopératives, d'ailleurs, sont de très diverses natures. Quelques-unes, comme le célèbre Familistère de Guise, sont aussi bien des associations ménagères et de consommation que des sociétés de production. Leur succès est

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dû à la valeur personnelle du directeur et de ses sousordres, auxquels les associés ont eu la sagesse de remettre toute autorité. Ce sont, en somme, de petites associations de bienfaisance, fortement hiérarchisées, diciplinées et grassement subventionnées. Ce sont, comme on l'a dit (1), des plantes de serres chaudes. des fleurs d'exception et qui ne sauraient servir de modèle à l'ensemble de la population. D'autres, comme la verrerie ouvrière d'Albi, s'inspirent de l'idée collectiviste ou syndicaliste et gardent une partie des bénéfices pour former un fonds de réserve destiné à l'émancipation du prolétariat. A l'instar des coopératives belges, fondées soit par les socialistes, soit par les catholiques, elles constituent des organisations militantes, presque toutes au service de la propagande socialiste. Au point de vue de la forme, la plupart des coopératives de production sont des sociétés de sept membres qui recourent à l’'avantageuse combinaison du «Capital variable ». Elles font travailler, elles emploient pour servir leurs fins de vulgaires salariés, dénommés « auxiliaires », qu'elles rémunèrent au plus bas prix afin d'augmenter les dividendes. L'esprit mercantile et « bourgeois » gouverne, en fin de compte, ces sociétés et les ramène, par des voies détournées, à constituer de nouveaux profits.

C’est que ces entreprises collectives ont besoin d'administrateurs expérimentés. Il importe au plus haut degré qu'ils possèdent l’art de présenter les produits selon les goûts de la clientèle, et de les grouper rapidement en vue de l'expédition. Ils doivent connaître la pratique des procédés commerciaux, tels que la confection des bulletins de prix courants, les envois de prospectus et d'échantillons, — le mécanisme compliqué des marchés, des débouchés, des tarifs de transports et de douanes. Il est difficile de s'assurer le concours d'hommes qui veuillent mettre au service de la collectivité, et non pas réserver pour. euxmêmes, l'emploi de ces qualités.

(1) V. Levasseur : Salariat et Salaires, Douin 1909, p. 400 et suiv.

Il faut signaler pourtant — bien que ceci ne soit pas, à proprement parler, de la coopération — les résultats obtenus par des sociétés qui ont organisé la vente des produits spéciaux de leur région. Des syndicats d'exportation en ont assuré l'expédition jusqu'en Angleterre.

Le Syndicat central des Agriculteurs de France a établi un office qui sert d'intermédiaire entre ses membres pour les achats et ventes réciproques de semences, fourrages et aliments du bétail.

Et c'est encore un bienfait de la coopération entre producteurs que les achats en commun, but essentiel des syndicats agricoles. Sur ce terrain, un grand pas est fait. Grâce à la centralisation des syndicats français, le petit cultivateur, dans ses plus modestes achats, obtient, par son union avec des centaines et des milliers d’autres producteurs, des rabais plus considérables et des garanties plus sérieuses pour la qualité des fournitures. Il y a économie de frais généraux, etles débouchés sont élargis. On voit quels avantages de pareilles initiatives peuvent procurer à certaines catégories d'acheteurs.

En somme, les coopérations de production ne réussissent guère en France que sous les formes spéciales du syndicat agricole, de la « fruitière » et des associations pour l'achat en commun. L'expérience condamne toutes autres tentatives qui, lorsqu elles ne sont pas éphémères, ne trouvent rien de mieux que de maintenir l’ (odieux profit » de l'entrepreneur ordinaire.

Les coopératives de consommation. — Nous entrons ici dans un domaine tout différent. Tandis que la coopérative de production, dirigée contre le capitaliste ou contre l'entrepreneur, se heurte à toutes sortes de difficultés et — il faut l'avouer — à une hostilité systématique, la coopérative de consommation voit s'ouvrir devant elle des chemins pleins de promesses. Sauf, bien entendu, chez les petits commerçants qu'elle prétend remplacer, elle ne

trouve que des sourires, parfois indulgents, voire ironiques. Loin de l'incriminer et de la combattre, une partie de la petite bourgeoisie, dont elle flatte les goûts parcimonieux, l'approuve et l’encourage, D'autres préconisent la coopérative pour empêcher le prolétariat de tomber dans l'utopie révolutionnaire. En 1884, comme on se plaignait déjà de la cherté des vivres, M. Edouard Aynard, l'un des adeptes les plus éminents de l’école libérale, s'exprimait en ces termes devant la Société d'Economie politique de Lyon :

« I est à désirer que le bon marché, qui résulte de l'abondance des produits, arrive à sa destination et ne se perde pas en route, par suite de la mauvaise organisation de son agent distributeur, le commerce de détail. On est très loin, actuellement, de jouir du bas prix des choses, par suite du fonctionnement tout à fait défectueux du commerce secondaire.

« La multiplicité des détaillants, leur ignorance, le peu d'ordre qui existe dans leurs affaires, et l'incurie du publie, créent un énorme gaspillage. Chose étrange, nous discutons, et de très près, le prix des marchandises en gros, leur cours est réglé et nivelé de la plus étroite facon, et nous ne songeons point à discuter sérieusement le prix de cè que nous consommons tous les jours. Des variations étendues se produisent dans nos villes, de boutique en boutique, d'une rue à l’autre, sur tous les objets nécessaires a la vie. La révolle du consommateur devra se produire en l'rance, comme elle s'est produite en Angleterre, sous La forme de la soctélé coopérative de consommation. Ces associations, en faisant le bien de leurs membres, feraient aussi le bien de tout le monde, car elles forceraient le commerce de détail à se réformer et à nous faire profiter du prix abaissé de toutes choses... (1) »

(1) V. Compte rendu analytique des rapports lus à la Société d'Economie politique de Lyon, 1889, P. 79 et suiv.

À l’époque où M. Aynard prononcçait ces paroles prophétiques, les coopératives de consommation n'étaient encore qu à l'état embryonnaire. On n'en comptait guère plus de 600 en 1886; en 1906, vingt ans plus tard, leur nombre s'élevait à 2.148. En 1911, 1l y en a 2.872, groupant — selon les statistiques officielles, assez sujettes à caution — 805.000 sociétaires. Le chiffre total des ventes effectutes par ces 2.872 coopératives arrive à 263.813.000 francs.

Diverses remarques s'imposent immédiatement. Les progrès accomplis ces dernières années sont plus superficiels que réels. L'effectif moyen de chaque société reste faible : 280 membres seulement, et la moyenne du chiffre annuel d'affaires ne dépasse pas 01.000 francs. Faible est aussi la moyenne d'achat par tête de sociétaire : ce « thermomètre de la ferveur coopérative » marque 327 degrés. c'est-à-dire 327 francs. Il n'y a pas là de quoi chanter victoire.

Ces résultats paraissent des plus modestes si nous leur opposons l'évolution grandiose de coopératives en certains pays voisins.

L'Angleterre, véritable patrie de la méthode coopérative, dénombre seulement 1.428 sociétés; mais ces 1,428 sociétés, qui comprennent 2,500,000 membres, font annuellement 1.800 millions d’affaires et totalisent 300 millions de «tropperçu ». La Wholesale — fédération de coopératives anglaises — arrive à acheter en bloc 3 millions de kilos de thé, pour 24 millions de francs. Productrice et distributrice à la fois, elle a créé des moulins produisant pour 22 millions de francs de farine, des savonneries qui livrent pour 8 millions de francs de savon, des cordonneries qui répartissent pour 1; millions de chaussures, une manufacture de marmelade d’oranges et de fraises qui débite 80.000 pots par semaine, etc. La Wholesale possède de gigantesques magasins où elle réalise 628 millions de francs de vente, et dix-huit fabriques où elle produit pour 145 millions d'articles des plus variés : elle importe, en partie par ses

propres bateaux, 175 miilions de francs de produits de tous pays (1).

Rochdale, la « ville sainte » de la coopération britannique, groupe aujourd'hui 18.000 familles, sur 83.000 hab: tants, dans sa fameuse association des « Equitables pionniers » qui distribue 15 °j, de bénéfices nets. Aussi tous les habitants de cette ville, ou presque tous, sont-ils coopérateurs ; le commerce de détail n'existe plus dans cette extraordinaire cité.

En Allemagne les coopératives réunissent 1 million 1/2 de sociétaires et vendent pour 500 millions.

En Belgique, les coopératives fondées, les unes par les catholiques, les autres par les socialistes, sont très prospères. Une des plus importantes est le Voruit, de Gand, qui compte plus de 2.000 membres; il avait été fondé en 1873 par d'anciens membres de l'Internationale.

En Russie, il y a 4.000 sociétés avec 1 million 1/2 de membres.

En Italie, 4.168 sociétés.

En Suisse, l'idée coopérative est en grand progrès. Depuis deux ans le nombre des sociétaires s'est élevé de 204.000 à 212.000, le chiffre des ventes de 89 millions à 100 millions de francs, ce qui donne une moyenne de vente, par socièté, de 333.000 francs (au lieu de 01.000 en France) et de 472 francs par membre (au lieu de 327 en France). La Société de Zurich, vient, après celle de Bâle, de dépasser le chiffre de 20.000 membres, et ce sera bientôt le tour de celle de Genève. La Suisse nous offrira prochainement le spectacle de grandes villes où la majorité de la population sera coopératisée.

En définitive, nous sommes loin des résultats obtenus dans certains pays étrangers, notamment en Angleterre, en Belgique et en Suisse. On peut dire que les tendances à la solidarité, même intéressée, sont faibles chez nous.

(1) Nous emprutons la plupart de ces chiffres aux études de M. Gide et de M. Levasseur.

C'est d'ailleurs une observation générale aux pays latins, où la proportion des coopérateurs est de 12 1/2°/o de la population totale, tandis que dans les nations anglo-saxonneselle est deass,

Les résultats de la coopération. — Pourtant les avantages pratiques du système ne sont pas niables. M. Charles Gide veut que la coopération ait douze vertus, comme l'Eglise eut douze apôtres. Cette symbolique démonstration ne manque pas de saveur, etil est utile que nous la résumions en quelques lignes, car plusieurs points se rapportent directement à notre sujet. L'évangile de la cooptration nous conduit donc :

1° À mieux vivre, par la vérification facile de la qualité des produits;

2° À payer complant, la vente à crédit étant une véritable plaie des petits ménages ;

3° À éparoner sans peine, par le mécanisme de la ristourne:

4° À simplifier les rouages économiques, par la suppression des intermédiaires parasites;

5° A lutter contre les débits de boissons et l'alcoolisme, par la consommation à domicile et par la vente de boissons hygiéniques ;

6° À gagner les femmes aux questions sociales, en leur montrant chaque jour, par la pratique ménagère, les avantages matériels et moraux de la solidarité;

ro À émanciper le peuple par l'éducation, en lui apprenant la pratique des affaires, le rôle des facteurs économiques et la connaissance des hommes ;

8° À faciliter à tous l'accès de la propriété, en supprimant le monopole du capitaliste, du propriétaire, du grand producteur, du marchand ;

o® À reconstiluer un patrimoine collectif. les fonds de

réserve des sociétés pouvant servir à la fondation d'une espèce de « main-morte »;

109 À établir le juste prix, par la limitation de l'offre et de la demande, ainsi que de la concurrence, dont l'exagération est néfaste aux intérêts du producteur, comme à ceux du consommateur : À

110 4 supprimer le profit, pour en faire bénéficier le consommateur, au moins en partie (déduction faite du fonds de réserve) ;

120 A abolir les conflits sociaux, par l'organisation rationnelle de la vie,

I ya— parlons du langage de la consommation — il y a, sur la table de M. Gide, « à boire et à manger ». Nc sexagère-t-il pas le mérite du système, lorsqu'il le croit capable de constituer une propriété collective, d'émanciper le travailleur et d'engendrer l'harmonie universelle ? Voià de bien vastes conceptions — disons le mot, des chimères — auxquelles l'expérience inflige chaque jour de cruelles déceptions. On n'ignore pas, au reste, que le coopératisme — du moins le coopératisme français — est fort divisé sur le but à atteindre. Au mois de septembre 1887, le deuxième Congrès national des sociétés de consommation posait la question en ces termes : «La coopération doit-elle être un instrument de bon marché ou un instrument de formation de capilal ? C'est-à-dire, dans l'esprit des congressistes : la coopération doit-elle uniquement servir les intérêts du consommateur, par l’abaissement des prix de vente, ou doit-elle au contraire, en vendant au prix du commerce de détail et en capitalisant les bénéfices, constituer un trésor de guerre au prolétariat militant ? |

Depuis ces controverses du début, les coopérateurs ont

bifurqué : les uns — les ( rouges », rattachés à la Bourse des coopératives socialistes — puisent leurs inspirations

au sein du « Parti», ferment leurs portes aux profanes{nonouvriers, ou même non-syndiqués), et ne visent qu à subventionner, par les bénéfices réalisés, les œuvres de pro-

pagande révolutionnaire. La coopération n'est, pour ceuxlà, qu'une étape vers la socialisation générale de la production, un moyen d'aboutir à la suppression du patronat et du salariat.

Les autres — les jaunes, si l'on veut — disciples de «l'école de Nîmes », ouvrent leurs sociétés et leurs magasins à tout venant, sans s'inquicter des professions ni des tendances. Ils n'ont pour but que d'assurer la bonne qualité des produits et d’abaisser les prix, soit en vendant au-dessous des cours du détail, soit en distribuant intégralement aux associés, sous forme de ristourne en fin d’année, les bénéfices recueillis. Ils ne se proposent pas un lointain idéal ; iis songent aux intérêts présents, et c'est à peine s'ils espèrent, avec le « Comité Central de l'Union », l'avènement futur d'un régime coopératif généralisé.

Ces coopérateurs réalistes et pratiques, qui n'obéissent qu à des préoccupations purement économiques, doivent attirer tout spécialement notre attention.

Lorsque la coopérative ne cherche pas « l'épargne automatique », c'est-à-dire quand elle ne vise pas à partager entre ses membres, en fin d'exercice, de forts dividendes, arrive-t-elle à abaisser sensiblement les prix de détail ? On constate que la vente au-dessous des cours commerciaux est pratiquée surtout dans les boulangeries coopératives, qui constituent d’ailleurs le bon tiers des sociétés françaises de consommation. Dans certaines villes du Nord, à Lille, à Roubaix, à Tourcoing, où la panification coopérative se pratique sur une vaste échelle, le prix du pain a pu être abaissé de plusieurs centimes au-dessous de la taxe officielle, ce qui n'empêche pas les sociétés de distribuer encore 18 à 2; % de ristourne au prorata des achats. La boulangerie coopérative de Baraban, à Lyon, qui livre 6oo kilos de pain par jour, consent un rabais de 0,04 par kilo. D'une facon générale, les boulangeries coopératives — quiintéressent en même temps la production et la consommation, et qui ont un caractère bien particulier —

font d'assez bonnes affaires dès qu'elles groupent un grand nombre de sociétaires et qu'elles disposent d'un matériel suffisant.

Mais les coopératives de consommation proprement dites — celles qui ont trait à l'épicerie, à la charcuterie, à la fromagerie, aux boissons hygiéniques — vendent le plus couvent aux prix courants, ou à peu de différence près, et rémunérent leurs participants à la fin de l’année Certaines mettent une sorte de coquetterie à vendre même audessus des tarifs ordinaires. Ainsi, le 15 septembre dernier, une importante coopérative de Paris, « la Bellevilloise ». annonçait sur une affiche : « Grande baisse de prix. Porc frais à 1 fr. 40 le kilo ! » Ce qui indiquait qu'auparavant le porc frais se vendait au moins 1 fr. 50. Or, le nouveau prix de 1 fr. 40, offert comme si avantageux aux coopérateurs, était alors courant chez les détaillants ; quelques-uns vendaient même à 1 fr. 30.

La «Prévoyante » de Croix (Nord)se vante de pratiquerle même procédé. Il est vrai qu'elle ristourne à ses membres un dividende de 20 à 25 °/o.

Dans ces conditions, la récente crise de cherté s'est aussi bien fait sentir dans les coopératives que chez les commerçants détaillants. La Wholesale anglaise nous apprend que ses prix ont subi l'ascension suivante :

Année Bon porc Porc ordinaire Beurre 1898 la livre 0.60 0.40 1.40 1900 — 0.82 0.01 1.00 1908 — 0.70 0.02 no.

Le pourcentage de la ristourne, dans les sociétés françaises, est des plus variables : de 1 à 25 °/,. En g néral, on se déclare très satisfait quand le dividende atteint 4 ou 5 °/o. Les coopératives de Genève, admirablement organisées, distribuent couramment du 15°/,, et se constituent en outre des réserves importantes: ;

L’A/manach de la Coopération (1) nous donne la récapitu lation suivante :

Sans être pessimistes, on ne peut guère compter en France qu'un millier de sociétés coopératives réellement de («consommation », si l'on excepte celles ne répartissant que certains articles tels que : charbons, vins et bières, et les boulangeries qui sont en mème temps coopératives de production et de consommation.

Sur ces 1.000 sociétés, 30 à peine atteignent ou dépassent 3.000 membres ; les 070 autres voient leurs adhérents varier entre 20 et2.000. La marge, pour ces dernières, est grande : aussi avons-nous adopté le chiffre de 200, à peu près dans la normale :

Il résulte donc que : 1° 30 sociétés à 3.000 membres devraient PÉDALUN ASS 20008) 0 ADI MT monte PP 129.960.000 970 sociétés à 200 membres devraient

PE DA EME OM OO TO Dee ere see dut Ce 165.288.000 Ensemble CeEr 286.248.000

2° Les fonds collectifs et impartageables seraient :

Pour les 30 sociétés de 3.000 membres

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