‹ La Vie Chère et L'InflationnismeChapitre 36 sur 48 · ID · texte numérisé non relu

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L’exactitude de la loi de l'offre et de la demande et de la théorie quantitative trouve dans la crise actuelle la même confirmation que dans les événements du passé, |

En résumé, la hausse des prix provient en grande partie du taux et du nombre exagérés des paiements effectués par l'Etat, depuis le début des hostilités, au moyen d'émissions anormales de papier-monnaie.

Cette prodigalité a permis aux fournisseurs de la guerre et à leurs ouvriers d'intervenir, avec un pouvoir d'achat considérablement accru, sur un marché où régnait la rareté.

L'augmentation de la demande, coïncidant avec la diminution de l'offre, devait infailliblement amener le renchérissement de toutes les marchandises.

L'Etat a voulu remédier à ce renchérissement par des majorations de salaires qui n’ont fait qu’aggraver le mal, en permettant à un grand nombre d'acheteurs de surenchérir les. uns sur ies autres et d'offrir des sommes de plus en plus exorbitantes pour des marchandises de plus en plus rares.

En majorant sans cesse les salaires et en augmentant chaque jour ses paiements, l'Etat a jeté dans la circulation une quantité de papier-monnaie de plus en plus considérable. La dépréciation du billet à cours forcé, conséquence fatale de l’exagération des émissions ancrmales provoquées par le gouvernement, a agi alors directement dans Île sens de la hausse des prix et de l’aggravation de la cherté de la vie.

L'exagération des paiements de l'Etat, l'enrichissement scandaleux des fournisseurs de la guerre, la rémunération exorbitante du travail des ouvriers mobilisés dans Îles ateliers de fabrication sont des faits notoires, indiscutables que chacun a été à même de constater dans sa région ou même dans son entourage immédiat. Toutefois il n’est peut-être pas inutile de citer quelques exemples choisis entre tant

d’autres.

Sans se faire l’écho complaisant de tout ce qui a été raconté sur «l’Arsenal de Roanne », il est permis “cependant de rappeler les résultats les plus nets et les conséquences les plus certaines de la création de cet «établissement modéle».

Jamais l'Etat n'avait eu de meilleure vccasion de montrer ce qu’il était capable de faire comme industriel, « patron » d'une vaste entreprise. L'expérience a été tentée dans les conditions les plus favorables : argent, terrain, bâtiments, outillage, techniciens, main-d'œuvre.... rien ne faisait défaut au nouvel entrepreneur; résultat :

La construction de l’ « Arsenal idéal » avait été commencée à la fin de 1916; on prévoyait le rendement à plein pour le début de 1918, sous forme de 50.000 obus de tout

calibre par jour ; au mois de juin de ladite année, l’établissement, 20 mois après sa fondation, avait sorti au total : 1.170 obus (mille cent-soixante-dix obus !!1). (1)

On était à l'époque-de la grande offensive allemande et de la préparation de la seconde Marne. « En face de la nécessité « d'utiliser toutes les ressources du pays, et d’obtenir un « rendement de Roanne, l'Etat abdiqua complètement et fit « appel à un industriel connu, pour sauver la situation.» (1).

Cet industriel produisait, dans ses propres usines, 50.000 obus par jour sur les 65.000 que fournissait la région parisienne !

Après l’armistice de novembre 1918, la Commission des

(1) Gienoux Claude-Joseph. L’Arsenal de Roanne, P. Fe (1) Gicenxoux, p. 73.

Finances, fit établir un bilan définitif de l’entreprise de Roanne. En voici le résultat :

Le total des dépenses engagées s’élevaità 248.129.874 » La valeur industrielle et marchande de la production avait atteint........... ; 15.000.000

D'ou-unespenelde.. 55." 233,120.874 »

Mais comme on dit : « Cela n’a pas été une perte pour tout le monde ».

Les heureux négociants qui avaient été appelés à fournir le matériel nécesseire à |’ « Arsenal idéal » avaient réalisé de jolis bénéfices. Monsieur Milliès-Lacroix, qui a examiné les marchés passés pour l'établissement, signalait par exemple une commande de chaises, majorée de 60.000 fr., et des livraisons de céruse et d’huile soluble, majorée de 220 et 180 °/, sur le prix normal.

Une enquête ministérielle effectuée par les soins de deux contrôleurs d’armées faisait ressortir une majoration totale de 6 à 700.000 fr. pour les seuls mois d'août et septembre

Généreux vis-à-vis de ses fournisseurs, l’Arsenal était encore bien autrement prodigue envers ses ouvriers.

« A l’Arsenal, dit la Chambre de Commerce de Roanne, & point de rapport entre le travail demandé et le salaire « accordé. Pas de différence entre l'ouvrier qualifié profes- « sionnellement et le simple manœuvre.

« Pas davantage de contrôle sur la durée du travail néces- « saire à l'exécution des tâches. Point d'autorité. La question « des salaires est traitée en dehors des compétences et de « l'autorité par les ouvriers eux-mêmes aevenus juges et « parties, et qui passent leur temps inemployé à dresser des « listes de revendications, toujours accordées sans dis- « cussion. »

On a cité de nombreux exemples de cette situation invraisemblable. « Le plus typique est celui, jamais démenti « d’ailleurs, d’un jeune ouvrier gagnant dans l'industrie « privée o fr. 75 de l'heure et.qui, s'étant rendu à l’Arsenal,

Se

« y gagna 25 fr. en trois heures sur un tarif aux pièces « établi par une sorte de conseil ouvrier. » (1)

Pour connaître les conséquences d’une pareille anarchie et d’un semblable gaspillage, ii suffit de lire l’ordre du jour voté à l'unanimité par les membres de la Chambre de Commerce de Roanne, après la faillite officielle de la « fameuse entreprise». Nous en extrayons les passages suivants :

« Au moment de reprendre l’activité économique sus- « pendue pendant la guerre, les importantes industries de la « région : tissage, teinture, tanneries, papeteries, produits « céramiques, ateliers de mécaniques, se préoccupent vive- « ment de la situation qui leur a été faite par la présence de « l’Arsenal d'Etat créé à Roanne pendant la guerre.

« De l’affectation et de la gestion future de cette énorme « entreprise, dépend le sort de toute l’industrie et en parti- « culier du tissage qui s’est fait, auprès de la Chambre de « Commerce, par l’intermédiaire du Président de son syn- « dicat, l'interprète des préoccupations de tous les industriels « du centre.

« En conséquence la Chambre de Commerce a décidé « d'entendre, dans une séance tenue à cet effet, les repré- « sentants de chacune des branches les plus directement € intéressées.

« Les industriels se sont rendus à cette convocation et ont « exposés leurs observations et leurs vœux sur la question.»

(Suivent des considérations sur l'incapacité de l'Etat en matière industrielle et une étüde de la question des salaires à l'Arsenal et de la fantaisie avec laquelle elle s'y réglait).

« Devant de pareilles choses, la hausse dés salaires dans « l’industrie privée s’est élevée à des chiffres inconnus. € Pour la seule industrie textile elle a atteint jusqu’à 250°4 «alors que les centres similaires en France n'ont pas « augmenté le prix de leur main-d'œuvre de plus de « 60°/ (2). Même proportion dans la teinture, les im- « pressions et les apprêts.

(1) Giexoux, p. 62.

(2) Le rapport de la Chambre de Commerce de Roanne est du 6/12/18. | s

.&-Or, ces industriels ont des prix de façon qui entrent

pour partie prépondérante dans les prix des produits manufacturés: Le maintien de ces chiffres pour l'avenir est une certitude de la ruine immédiate.

« Pour les autres branches de l’activité de notre centre, tannerie, papeterie, ateliers mécaniques, si le chiffre des salaires a moins d'importance, leur énormité ne leur permet pas toutefois d’être compensés par ailleurs, d'autant plus que les méthodes de travail en vigueur à l’arsenal ont leur répercussion sur la valeur d’une main-d'œuvre, qui, sous l'influence néfaste des procédés employés, cherche à diminuer la production plutôt qu'à l'améliorer.

« Serait-il possible d'obtenir un rendement sérieux lorsque dans l’industrie voisine, celle de l'Etat, il est procédé de la manière mise en évidence par les faits cités ?

« Toutes ces industries, sans aucune exception, sont plus que menacées ; elles sont condamnées par le voisinage de l’Arsenal d’État et l'incroyable méconnaissance des faits et réalités économiques en même temps que l'irresponsabilité générale qui préside à tous les actes de la direction. &« En dehors de la grande industrie, les ateliers plus modestes et les artisans sont touchés dans une proportion qui, pour n'être pas aussi sensible, à priori, à cause de La modestie des emplois atteints, n'en est pas moins réelle et les condamnent également à disparaitre.

« Ce qui atteint plus particulièrement cette catégorie de petits industriels et commerçants, c’est Ja question de la cherté de la vie, issue des prix fabuleux inconsidérément payés à tous les ouvriers de l’Arsenal (les techniciens excepiés) véritable prime au gaspillage à une époque où la restriction est consacrée par une réglementation d'ordre national.

«La hausse des denrées a pris, en effet, à Roanne,une course ascendante dont il est difficle de s'étonner si l’on sait que de simples manœuvres chinois touchent à l'Arsenal 50 fr par semaine, leurs frais de cantine pavés. Dautres chinois tourneurs ou spécialistes disposent par mois. toujours cantine payée, de 490 à 600 fr., constituant un argent de

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« poche gaspillé dans la ville à des achats faits à des prix qui « ne leur paraissent jamais trop élevés.

« Comme contre-partie aux désasires qu'apportera le main- « tien dans son état actuel de l’Arsenal :

« Disparition de l’industrie.

« Hausse formidable du coût de la vie.

« Amoindrissement de la valeur professionnelle et de la main-d'œuvre, on ne voit rien.»

L'exemple de Roanne est particulièrement caractéristique, mais il serait malheureusement bien facile d’en citer beaucoup d’autres encore. On peut affirmer sans crainte de démenti que les mêmes perturbations ont été apportées dans la vie économique de toutes les régions où se trouvaient des ateliers de fabrication travaillant directement ou indirectement pour le compte de l'État.

Le gouvernement ne regardant pas au prix d'achat, les fournisseurs de la guerre pouvaient s'offrir le luxe de ne pas regarder au prix de revient. Aussi les salaires que les ouvriers recevaient dans leurs usines correspondaient-ils à ceux que l'on distribuait si généreusement à l'arsenal de Roanne.

: Est-il besoin de rappeler les plaintes si légitimes que souleva, dans le commerce et l’industrie de la région lyonnaise, l'excessive prodigalité avec laquelle un constructeur dont ja firme est particulièrement célèbre, rémunérait le travail de son nombreux personnel?

Le moindre petit apprenti gagnait chez lui 16 à 20 francs par jour, et l'ouvrier arrivait facilement à 30 ou 35 francs.

Aussi, la population ouvrière était-elle devenue extrêmement exigente à Lyon et dans les environs, et les petits entrepreneurs éprouvaient-ils les plus grandes difficultés à recruter à des conditions très onéreuses la main-d'œuvre qui leur était strictement indispensable.

L'industriel en question a d'ailleurs expié son imprévoyance, car lorsque l'armistice l'a privé des commandes de PEtat (ce client idéal qui se montrait si conciliant et payait sans sourciller les mémoires les plus formidables), lorsqu'il s'est vu contraint de recommencer à travailler pour le public, il a bien vite constaté que ses frais généraux étaient

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beaucoup trop élevés pour lui permettre d'établir des prix raisonnables susceptibles d’intéresser la masse des acheteurs. 11 a dû licencier la plus grande partie de son personnel et faire subir des réductions considérables au salaire des ouvriers qu'il pouvait encore conserver. Mais le mal était fait ; et il n'apparaît pas comme facilement réparable. L'abondance des moyens d'achat mis à la disposition des travailleurs manuels avait provoqué le renchérissement de la vie.

L'exemple de ces ouvriers trop favorisés avait encouragé d'autres ouvriers à réclamer des avantages équivalents; les patrons avaient pu donner satisfaction à ces revendications à une époque où, étant certains de vendre n'importe quels produits à n'importe quel prix, ils n'avaient à se préoccuper ni des débouchés, ni des coûts de revient; mais maintenant que les dispositions du public ont trusquement changé, c’est le chômage et la vie chère. Voilà les conséquences les plus évidentes de la facile générosité des fournisseurs de la guerre résultant elle-même directement du gaspillage de l'Etat.

Car il est incontestable que les prix payés par le gouvernement durant toute la guerre étaient follement éxagérés. Un exemple entre mille.

Au moment de la création de l’Arsenal de Roanne, les techniciens avaient estimé que le prix de revient de l’obus de 75 devait être de 4 fr. 25 (acier non compris) environ, et celui de l’obus de 155, de 75 fr. Or, ces projectiles étaient alors payés par l’Etat à l’industrie privée respectivement 7 fr. 50 et 95 fr. ; d'où un bénéfice pour l'heureux entrepreneur de : 3 fr. 25 et de 20 fr. par obus (1). Si l’on se souvient qu'au moment de la seconde Marne, un industriel des environs de Paris fabriquait dans ses seules usines 60.000 obus par jour, on peut avoir une idée des fortunes gagnées par certains « profiteurs ».

En dehors de ces gros industriels qui ont réalisé des gains extravagants, il y a une légion d’intermédiaires, de petits entrepreneurs, de modestes boutiquiers qui ont amassé des sommes considérables et affichent à l'heure actuelle une prodigalité de mauvais aloi. Il n’est personne qui n’aiteu sous les

(1) GicNoux, p. 41.

Car 0 ne

veux de nombreux exemples de ces trop rapides ascensions.

Rappelons seulement, puisqu'il a été’cité par M. Flandin, à la Chambre des députés, le 10 décembre 1920, le cas de ce jeune homme, venu à Pont-l’Evêque pour y prendre un modeste emploi de commis à 250 fr. par mois, et qui quelques années après était devenu un des plus riches importateurs de charbon, possédant une écurie de course et éclaboussant tout le monde de son luxe insolent.

De tels faits n’ont été malheureusement que trop fréquents.

Certes la place de tout le monde ne se trouvait pas sur le front et les «civils» qui travaillaient à l’intérieur devaient être convenablement rémunérés ; mais il n’y avait pas lieu de prendre à la lettre la boutade de Forain et de les laisser réaliser des bénéfices aussi exorbitants «pour leur permettre de «tenir ».

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