CONCLUSION
L'INFLATION FIDUCIAIRE, PRINCI- PALE CAUSE DE NOS DIFFICULTÉS ACTUELLES.
(Vie chère, marasme du commerce
et de l'industrie, chômage...)
Comme l’afflux d’or et d'argent qui suivit la découverte de l'Amérique à la fin du XVe siècle, comme le flot d’assignats qui submergea la France sous la Révolution, comme les émissions excessives aux— quelles recourut, durant la guerre de l'Indépendance et durant la guerre de Sécession, le gouvernement des Etats-Unis, l'avalanche de billets de banque qui s'est abattue sur nous depuis 1915 devait infailliblement nous valoir la « Vie chère ».
L'histoire nous apprend que dans tous les temps et dans tous les pays la même cause a été suivie du même eflet; le brusque accroissement du stock monétaire a toujours provoqué la hausse générale des prix.
Sans doute, d'autres facteurs ont pu également agir dans le. sens de l’enchérissement de certaines marchandises ou de certains services, mais, dans la mesure où elle est commune à tous les produits et à
tous les salaires, la hausse s'explique incontestablement par la surabondance des signes monétaires, par l'inflation fiduciaire. |
L'origine de cette inflation doit être cherchée dans l’imprévoyance de l'Etat qui, pendant et après la guerre, a tiré une grande partie de ses ressources de la « planche à billets » et a gaspillé à plaisir les milliards trop facilement obtenus au moyen de ce dangereux et funeste expédient.
Une pareille politique financière ne pouvait manquer d'amener l'élévation générale des prix en pro- : voquant l'accroissement de la consommation et. l’avilissement de l'instrument monétaire,
Au lieu d'augmenter les charges fiscales du pays ou de multiplier les emprunts, c'est-à-dire de réduire le pouvoir d'achat du public dans la mesure où il devait accroître le sien, le gouvernement s'est contenté de recourir aux avances inépuisables de la Banque de France; il n'a donc cessé de provoquer la création de nouveaux signes monétaires et de jeter dans la circulation de nouveaux instruments de paiement.
Cette surabondance de papier-monnaie, émis en dehors de toute opération commerciale et ne répondant à aucun accroissement du volume des échanges, amenait une demande plus active, au moment où l'offre diminuait par suite de la guerre; une consommation plus grande, alors que les circonstances commandaient au contraire de sévères restrictions.
Dans de pareilles conditions, le renchérissement de la vie était inévitable; il devait infailliblement
progresser dans la mesure même où s’accroissait chaque jour la circulation de papier-monnaie.
Mais, puisque chacun de ses paiements, en développant l'inflation fiduciaire aggravait ainsi, par la force des choses, la situation économique du pays tout entier, l'Etat aurait dü, tout au moins semble-
t-il, s'eforcer de réduire ses dépenses au strict
minimum.
Il n’en a malheureusement pas été ainsi ; les différentes branches de l'administration ont rivalisé de prodigalité. Dédaigneux de tout marchandage, jetant à pleines mains les billets de banque dont il était toujours abondamment pourvu, multipliant les allocations, allant au-devant des exigences de ses fournisseurs et de leurs ouvriers, obligeant les chefs de l’industrie privée à allouer, à son exemple, des salaires exorbitants à leurs employés, le gouvernement a permis à la grosse masse des travailleurs manuels d’accroitre sa consommation au moment où elle aurait dû la restreindre et d'offrir follement des sommes de plus en plus exagérées pour des marchandises de moins en moins nombreuses.
Cependant, l'augmentation considérable de la demande coïncidant avec une diminution progressive de l'offre provoquait une hausse si rapide de toutes les denrées, que les salaires jugés exagérés quelques mois, quelques semaines auparavant, ne répondaient bientôt plus aux nouveaux besoins de la classe ouvrière. Pour calmer les plaintes qui commençaient à s'élever, l'Etat s'empressait d'accroitre la distribution de papier-monnaie, et par consé-
quent d'augmenter le pouvoir d'achat de tous ceux qui, directement ou indirectement, vivaient de ses largesses.
Mais, comme on ne partage que ce qui existe, et que les majorations de salaires n’augmentaient pas d’un kilogramme la quantité de marchandises à vendre, le seul résultat de ce remède empirique était de permettre à une grande partie de la population d'offrir un plus grand nombre de francs en papier pour la même quantité de denrées, c'està-dire de provoquer encore un nouveau renchérissement.
Chaque relèvement de salaires ne pouvait donc qu’amener une hausse nouvelle qui provoquait à son tour une nouvelle majoration de salaire, et l’on tombaït ainsi dans une « spirale vicieuse » dont on cherchait en vain le moyen de s'évader. |
Comment l'ascension des prix aurait-elle pu s'arrêter désormais puisque des deux freins qui règlent habituellement le fonctionnement de la loi de l'offre et de la demande, l’un avait été rapidement enrayé par la guerre, l’autre imprudemment supprimé par le gouvernement ? La guerre avait en effet paralysé la production dont le développement est généralement encouragé par l'élévation des prix,-et le gouvernement, en accordant sans cesse de nouvelles augmentations de salaires, permettait aux ouvriers d'échapper aux restrictions de consommation qu'impose, en temps normal, le renchérissement de la vie. |
La hausse des prix provient donc évidemment des
25 1606 — émissions exagérées faites par la Banque de France à la requête de l'Etat; elle n’aurait jamais pu atteindre de semblables proportions si des quantités toujours plus considérables de monnaie de papier n'avaient pas été préalablement jetées dans la cireulation par le gouvernement.
Le public n'aurait jamais pu subir la loi du marchand s’il n'avait pas eu à sa disposition une pareille quantité de moyens de paiement. Sans cette pléthore de billets de banque, les prétentions des plus avides mercantis auraient été, comme en temps normal, maintenue par la force des choses, dans les étroites limites de la faculté d'achat de la clientèle.
Les statistiques montrent d’ailleurs clairement le rapport qui existe entre le renchérisscment de la vie et l'augmentation du stock monétaire ; elles prouvent d'une façon évidente que l'accroissement de la circulation fiduciaire a toujours précédé l’ascension des prix.
Cette circulation fiduciaire a pris depuis la guerre des proportions invraisemblables. Alors qu’elle ne s'élevait à la mobilisation qu’au chiffre modeste de 6.683 millions, elle atteint à l'heure actuelle près de 39 milliards.
“Dans ce total formidable, les « avances à l'Etat » figurent à elles seules pour près de 31 milliards, c’està-dire que les trois quarts de billets sortis des presses de la Banque de France ont, été émis uniquement pour remplir les coffres du trésor, trop semblables, ° hélas ! à ce tonneau sans fond qui décourageait jadis les stériles efforts de cinquante filles de Danaüs.
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Alors même qu’à la suite de quelque merveilleuse découverte, ces 39 milliards auraient été jetés dans la circulation en belles pièces d'or « sonnantes et trébuchantes », cette monnaie faite de métal précieux n'aurait pas tardé à subir une notable dépréciation ; comme au XVI® siècle, « l'abondance en aurait causé le mépris »; quel ne devait pas être à plus forte raison lavilissement d’un vulgaire papier dont toute la valeur réside dans la confiance publique, fatalement ébranlée et souvent même rapidement ruinée par le spectacle d'émissions exagérées et inconsidérées?
La dépréciation de notre billet de banque ne peut être sérieusement contestée. Sans doute elie n'apparait pas au grand jour, puisque l’or n’intervenant plus sur les marchés officiels, n'entre pas ouvertement en concurrence avec la monnaie de papier. Mais il suffit de parcourir les journaux pour constater qu’à l'heure actuelle, comme sous la Révolution, un grand nombre d'individus « stipulent pour une marchandise un prix différent suivant que le paiement se fera en numéraire ou en billets, ou échangent une certaine quantité d'espèces métalliques contre une quantité nominale plus grande de papier -mon-. naie ». Le double prix existe donc, et l'on commet journellement le délit, pour lequel la Convention avait décrété une peine « de six années de fer, et que la loi en vigueur punit de six mois d'emprisonnement
et d’une amende de 100 à 5.000 fr.». (1)
Puisque la valeur de notre billet de banque dimi-
() Loi du 12 février 1916.
nuait à mesure que se multipliaient les émissions anormales réclamées par l'Etat, il est bien évident qu'il fallait un nombre de francs-papier de plus en plus considérable pour se procurer les mêmes objets ét la même quantité de denrées. Dans ces conditions l'ascension des prix était inévitable.
L'inflation, telle que nous l'avons vue se produire et se développer, depuis la guerre, a donc causé le : renchérissement de la vie en provoquant. l’accroissement de la demande de marchandises au moment où l'offre se raréfiait, par suite des circonstances, et en amenant la dépréciation progressive du papiermonnaie dont elle réduisait chaque jour le pouvoir d'achat.
Si le spectacle des malheurs du prochain pouvait nous consoler de notre propre infortune, nous n’aurions qu’à jeter un coup d'œil suries autres pays pour constater que les mêmes causes y ont produit les mêmes effets et qu'on y déplore également la cherté de la vie.
Sans doute la hausse n’a pas sévi partout avec la même violence, mais elle ne s’en présente pas moins actuellement sous l'aspect d'un phénomène absolument général. Il n’est pour ainsi dire aucun Etat important qui ait complètement échappé à la contagion, pour la raison très simple qu’il n’y en a aucun qui, pour un motif ou pour un autre, n'ait considérablement augmenté son stock monétaire d’avant la grande guerre. | |
Peu importe d'ailleurs la forme sous laquelle cet accroissement a pu se manifester. Chez les belligé=
rants, émission de papier-monnaie ou inscriptions de crédit; chez les neutres, afflux d’or provenant d’ex: ploitations particulièrement rémunératrices et d'un change exceptionnellement favorable; le résultat à toujours été le même : les moyens d'achat plus nombreux ont amené une demande plus active et la surabondance des instruments de paiements en a causé la dépréciation.
L'exemple de la France est donc pleinement confirmé par celui des autres pays, et les faits que nous avons observés sont suftisamment généraux et suflisamment caractéristiques pour nous permettre d’attribuer à l'inflation monétaire la plus grande partie de la hausse générale des prix.
Cette conclusion semble s'imposer: mais, puisque nous faisons le procès de l'inflation, il est de toute justice de mettre encore à sa charge plusieurs autres méfaits qui n'ont été que la conséquence du premier et qui sont donc également imputables à l’accroisse- ment exagéré de notre stock de papier-monnaie.
Comment ne pas ui reconnaître, en effet, une grande part de responsabilité dans ce qu’on a appelé, selon les expressions chères à notre époque, «lavague de paresse » et la « vague d'improbité », et dans le malaise qui pèse actuellement sur notre industrie et sur notre commerce ?
Comme pendant la Révolution et comme d’ailleurs dans toutes les périodes troublées, les brusques variations de valeurs, la rapide ascension des prix de toutes les marchandises ont favorisé la spécu-
lation et l'agiotage. On s'est habitué à réaliser sans peine en peu de temps, des profits dépassant les rêves les plus dorés, et on en est arrivé à considérer le travail comme un proéédé de gain suranné, réservé aux naïfs.
On a vu tant de gens, sans profession définie, sans talent, sans aptitudes spéciales, édifier en quelques mois des fortunes invraisemblables, qu'il paraît presque ridicule de « peiner » toute une existence pour arriver à acquérir « sur ses vieux Jours » une modeste aisance (s’il est permis toutefois d'employer un tel mot pour caractériser la situation de ces petits rentiers, de ces humbles propriétaires qui depuis cinq ans sont soumis aux plus navrantes pri vations).
Les enrichissements trop rapides qui ont coïincidé avec tant de misères sont évidemment presque immoraux.
Ils révoltent d'autant plus, que la discrétion n’est pas la vertu principale des profiteurs de la guerre. Comme le disait M. d'Eichthal, à la Société d'Economie politique de Paris (1), « nous ne demandons pas la tête des nouveaux. riches..., mais nous demandons qu'ils la montrent un peu moins ».
Si c'est souvent un spectacle regrettable au point de vue esthétique; c'est certainement toujours un spectacle malsain, peu fait pour encourager au travail l'ensemble de: la population ouvrière et en particulier ces millions de démobilisés qui ne peu-
(1) Séance du 5 juillet 1920.
vent.se défendre de certaines comparaisons assurément troublantes et de certains rapprochements vraiment exaspérants.
De là des récriminations, des revendications, des grèves, dans le but d'obtenir des salaires de plus en plus élevés pour des journées de plus en plus courtes et de moins en moins productives.
Comme le disait sir Henry Morris (1), « les ouvriers étant capables de bien vivre avec une journée de travail plus courte, insistent pour travailier üun nombre d'heures moindre chaque semaine et diminuent ainsi considérablement le rendement de leur travail ».
Ils ne comprennent malheureusement pas que toutes les majorations d’appointements reposent sur une lamentable équivoque et que, quel que soit le nombre de francs inscrits sur les billets de banque touchés à la fin de la semaine, la valeur réelle de ces instruments monétaires ne peut correspondre qu'à la quantité de marchandises réellement produite.
M. Morét écrivait avec raison, en 1919 (2) :
« Quelle que soit la valeur nominale d’une heure de travail, la journée de six heures ne saurait procurer une large existence à la société, même si les 500.000 rentiers de France se joiynaient aux quelques 35 millions de membres de la classe des travailleurs... Pour que les intéressés puissent se rendre compte
(1) Revue économique internationale, juin 1920. … (2) Revue d'Economie politique. Année 1910.
de la « vraie » valeur du travail. .., il faudrait qu'ils eussent à pourvoir directement aux besoins des leurs. Chaque chef de famille verrait alors qu'il est
devenu impossible d'assurer le bonheur familial en ne peinant qu’un court instant à l'intention de chaque personne dont on a la charge depuis la dispari- ‘tion du Paradis Terrestre ».
Le spectacle déprimant des fortunes trop rapidement édifiées, à la faveur des perturbations économiques, et les funestes illusions créées par la surabondance des signes monétaires ont donc été pour beaucoup dans l'apparition de cette « vague de paresse » dont on a tant parlé.
Quant à la « vague d'improbité », il n’est malheusement que trop évident qu'elle a submergé la cons-
cience d’un très grand nombre d'individus.
Il serait superflu de rappeler les spéculations malhonnêtes dont les journaux nous entretiennent st fréquemment; les malversations et le honteux trafic auxquels a donné lieu la liquidation des stocks; les nombreux « scandales des charbons, des rhums, des farines, des vins, des mistelles, des cuirs », dont les lamentables détails ont été maintes fois révélés au cours des débats parlementaires.
Comme nous l'avons vu, à plusieurs reprises, ces vastes escroqueries sont la conséquence habituelle des désordres causés par des émissions exagérées de papier déprécié, mais, sans même parler de ces vols qualifiés, ne doit-on pas signaler un certain affaiblissement de la notion d'équité et de probité ; ne doit on pas déplorer cet esprit de lucre qui s'est emparé
hotte à
et agi
dc certaines personnes naguère généreuses et désin-
téressées ?
Est-il besoin de rappeler la spéculation difficile-
ment qualifiable dont le plus modeste logement
fait actuellement l'objet dans toutes nos grandes villes ?
Est-il besoin de signaler ces multiples combinaisons que proposent sans vergogne les heureux détenteurs d'appartements vacants et qui constituent de véritables indélicatesses pour ne pas employer un mot plus énergique et plus justifié ?
Tout cela provient évidemment des brusques changements de valeur qui ont pour origine l'inflation fiduciaire. ie
Le commerce et l'industrie en ont encore plus
gravement ressenti les funestes effets.
Les négociants, qui durant PS euts années ont été les rois du marché, n'ayant qu'à demander pour recevoir, et considérant encore leurs clients comme des obligés, ne veulent pas se réadapter aux conditions raisonnables d'un commerce normal. Ils entendent conserver leurs gros profits, leurs gains extravagants qui n'avaient plus rien de commun avec « l’honnète bénéfice » dont ils se contentaient jadis.
Pensant que l'ascension des prix ne pourrait être enrayée que dans un avenir encore très éloigné, ils avaient imprudemment consacré toutes leurs disponibilités à l'achat de marchandises dont ils comptaient se défaire, le moment venu, aux conditions qu’il leur plairait d'imposer à leur facile clientèle.
De là, cette résistance désespérée opposée à une
baisse, maintenant exigée par l'opinion publique; de là, ces protestations contre une réduction de la circulation mionétaire qui amènerait fatalement le retour des prix modérés et diminuerait par conséquent, dans de larges proportions, la marge des bénéfices.
N'a-t-on pas entendu récemment des commerçants réclamer à grands cris une nouvelle émission de 3, et même de 10 milliards de papier-monnaie qui devait leur permettre d'obtenir de nouveaux crédits et de maintenir les hauts prix en conservant leurs stocks pendant la « grève des acheteurs » ?
Cette criminelle folie, qui aurait fatalement aggravé la situation économique du pays tout entier, ne pouvait apporter aux mercantis qu'un secours illusoire. Contrairement à la boutade d'un humoriste, la « planche à billets n'était pas, dans la circonstance, la planche de salut ». On ne résiste pas plus aux lois économiques qu'aux lois psychologiques ; elles prennent toujours tôt ou tard leur revanche.
Tous les moratoria ont une fin, même celui qui suspend durant quelques mois le règne du bon sens.
Après avoir dit: « Hâtons-nous d'acheter avant une nouvelle hausse », on a dit un beau jour : « Cela ne peut pas durer ; attendons pour acheter la baisse inévitable », et l'on sait qu'autant on s'empresse d'accumuler les marchandises quand on pressent la hausse, autant on exagère la prudence et l'on restreint ses emplettes au strict mininium dès qu'on parle de baisse.
Aussi, a-t-on souvent répété qu'il suffisait de croire à la baisse pour qu’elle commence à se réaliser.
Voilà bien les effets de l'intervention du facteur
psychologique dont M. le Professeur Gonnard signalait la puissance, quand il écrivait en 1916, dans la
Revue d'Economie politique : « Les plus importantes « réalités économiques «sont d'ordre psychologique, « et c'est avec la psychologie qu'il faut toujours «compter ».(1)
L’ignorance de cette précieuse vérité coûtera cer= tainement fort cher à nombre de commerçants et d'industriels qui, précisément dans leurs prévisions, ont négligé de tenir compte du facteur psychologique.
Il faudra bien qu'ils expient leur erreur, et, s'ils veulent éviter là ruine menaçante, qu'ils se décident à vendre, à petits bénéfices ou même à perte, les marchandises achetées ou fabriquées à des prix exagérés.
Mais, labaisse provoquée par le brusque revirement que nous avons vu se produire dans l'esprit du public ne saurait s'’accentuer, ni même peut-être persister, sans un assainissement de notre circulation monétaire.
Les commerçants qui se trouvent dans l'obligation de réaliser une grande partie de leur stock, pour faire face à leurs échéances et parer à la faillite imminente, réduisent évidemment leurs prétentions pour attirer la clientèle, subitement récalcitrante ; mais les agriculteurs qui savent qu'on ne peut se priver de leurs produitset « qu'on ne boude guère contre son ventre», . maintiendront les prix élevés tant qu'on leur offrira
(x) Goxnar», Professeur à la Faculté de Droit de Lyon : l'Économie Politique et la Guerre. Revue d'économie politique. Année 1916, page 382.
en paiement une monnaie dépréciée, et, tant que la masse des acheteurs aura à sa disposition une surabondance d'instruments monétaires, elle en passera par les exigences des cultivateurs.
Mais, d'autre part, si les cours des denrées de première nécessité demeurent aussi élevés, les ouvriers ne cesseront pas de réclamer des salaires exorbitants, et comme ces salaires exorbitants s'appliqueront à des journées de plus en plus réduites, le prix de revient des marchandises ne pourra guère baisser. Si les acheteurs, qui attendent de sensibles diminutions, persistent dans leur abstension actuelle, les industriels fermeront leurs usines.
Voilà comment on peut assister à ce spectacle lamentable et paradoxal d’une crise de chômage coïncidant avec une sous-production presque géné— rale.
Pendant toutela guerre, on ne parlait que de l'effort considérable qui s’imposerait dès la cessation des hostilités pour réparer tant de ruines. L’armistice est arrivé ; 1.300.000 hommes ont péri, des centaines de mille n'ont plus qu'une capacité de travail réduite ; un dizième de la France en surface, un cinquième peut-être en richesse est dévasté.…. et l'on chôme !
Il est hors de doute que, ‘si depuis six ans, on n'avait pas émis une quantité aussi considérable de papier-monnaie, l'Etat n'aurait pas pu payer aux industriels et aux employés de ses usines de guerre des sommes aussi extravagantes ; les industriels, obligés de maintenir leurs frais généraux dans de sages limites, comme en temps ordinaire, n'auraient pas pu
accorder des salaires aussi exagérés, lescommerçants, ayant à compter avec la possibilité d'achat de leur clientèle, n'auraient pas songé à émettre des prétentions exorbitantes ; il n'y aurait pas eu une semblable rupture d'équilibre entre la production et la consommation ; le renchérissement de la vie n'aurait pas atteint de semblables proportions ; la population ouvrière n'aurait pas été amenée à exiger une rémunération aussi peu en rapport avec le travail fourni et les valeurs réellementcréées;lesindustriels pourraient fabriquer pour le public à des prix raisonnables ; le public achèterait selon ses besoins; iln’y aurait pas de chômage, (et, peut-on ajouter), la guerre n'aurait pas coûté 150 milliards (1); nous ne succomberions pas sous des charges fiscales plus lourdes que celles imposées à l'ennemi vaincu ; en un mot, nous ne connaitrions pas les difficultés au milieu desquellés nous nous débattons en ce moment.
Devant ces constatations, on est vraiement tenté de reprendre à son compte l'affirmation de M. de Montalivet et de dire après lui: « Le papier-monnaie est le plus grand ftéau des nations ; il est au moralce que la peste est au physique » (2). î
(1) Dans un article publié par Le Correspondant d’octobre 1918, sous le titre de « Théorie et pratique du gaspillage », M. Braro D'AuNET estime que le quart des dépenses totales effectuées par l'État depuis le début des hostilités, soit environ 40 milliards, auraient pu être facilement évitées, etil déclare que «la guerre nous a rendu le service de mettre en évidence le «mécanisme» du gaspillage en nous le montrant en pleine activité et plein rendement ».
(2) Circulaire du 25 octobre 1810 de M. de MoNTALIVET parlant au nom de Napoléon 1er.
On lisait dans l'Economiste du 17 juillet 1920,
. à propos des émissions inconsidérées de billets de
banque : « Chacun sait que, comme la morphine, ce
remède empirique s'il calme la douleur, c'est-à-dire
les préoccupations des Ministres des Finances, ne guérit pas le mal et l'aggrave en le masquant ».
Nous avons vu à quel point on a abusé de « ce re-
mède empirique » et dans quelles proportions « le mal » s’est aggravé ; il est évident qu'il faut de toute nécessité le conjurer sans retard.
L'Etat doit, bien entendu, s'interdire tout nouvel emprunt à la Banque de France, et le parlement doit se refuser obstinément à voter toute nouvelle mesure, ayant pour effet de repousser encore la limite des émissions actuellement fixée au chiffre fantastique de 43 milliards.
Le 28 septembre 1790, alors que Mirabeau s’efforçait de décider les membres de la Constituante à voter une nouvelle émission d'assignats qui devait con— sacrer l'adoption du papier-monnaie, l'abbé Maury agitait dans ses mains des billets de la banque de Law conservés « pour l'instruction de la postérité, comme les balises placées sur les écueils pour perpétuer le souvenir d'un grand naufrage » ! Nos députés et nos sénateurs pourraient peut-être utilement renouveler, à l'occasion, ce geste éloquent et salutaire, en bran-— dissant quelques-uns de ces assignats soigneusement recueillis dans la succession de nos arrière-grandsparents.
Mais il ne suffit pas d'enrayer les progrès de l'inflation, il faut encore songer à réparer les erreurs.
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