‹ La Vie Chère et L'InflationnismeChapitre 38 sur 48 · FES BILLETS INDEX · texte numérisé non relu

FES BILLETS INDEX

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Il est aisé de constater, d’après ce relevé statistique, que l'indice de l'accroissement monétaire s’est élevé beaucoup plus vite que celui du niveau des prix.

Et comment en aurait-il été autrement? Si la quantité de monnaie en circulation n'avait pas été précédemment augmentée, jamais les acheteurs n’auraient pu accepter les prix exorbitants que réclamaient les commerçants, jamais ils n'auraient pu surenchérir, comme ils l'ont fait, pour se procurer les denrées convoitées. L'amplitude de la hausse aurait été infiniment plus réduite par la force des choses; elle aurait eu pour limites : la faculté de paiement du consommateur.

C'est le cas de citer à nouveau l'observation très juste de M. Lachapelle :

« En temps ordinaire, la loi de l'offre et de la demande ne provoque de mouvements de hausse que jusqu à concurrence des disponibilités des consommateurs ; la hausse s'arrête dès qu'une marchandise ayant atteint des cours trop élevés ne trouve pas d’acquéreurs assez riches pour la payer. Si, pendant la guerre, le public n'avait pas eu à sa disposition la masse de billets que l'Etat a jetés dans la circulation par ses emprunts à la Banque, comment, en effet, aurait-il pu acquérir coûte que coûte des produits et des marchandises plus ou moins indispensables ?»

On ne saurait mieux dire : Si la quantité de monnaie en circulation n'avait pas été préalablement augmentée, l'acheteur n'aurait pas pu subir la loi du vendeur ; il n'aurait pas pu aller au-devant de ses

exigences, et la hausse des prix n'aurait jamais atteint de pareilles proportions.

Si lPEtat n'avait pas eu à sa disposition les milliards émis par la Banque de France, il n'aurait pas été tenté de payer à ses fournisseurs et, par leur intermédiaire, aux ouvriers des usines de guerre,

des sommes exorbitantes.

Si le nouveau-riche n'avait pas amassé en quelques mois plus de billets de banque qu'il ne pouvait réussir à en dépenser, il ne se serait pas amusé à boire dans les « dancings », du médiocre « champagne » à 200 frs la bouteille ou du mauvais café à 30 frs la tasse. |

Si l'ouvrier n'avait eu dans sa poche que le montant d'un salaire normal, il n'aurait jamais consenti à payer 25 ou 30 francs une volaille et à donner

4 francs pour le fugitif plaisir d’un « tour de chevaux de bois », comme cela s'est vu « aux vogues » lyonnaises. Et si le marchand de comestibles ou l'entrepreneur de réjouissances populaires n’avaient pas su que l’ouvrier avait la bourse bien garnie, ils ne se seraient pas avisés d'émettre des prétentions “aussi extravagantes.

Une hausse des prix qui ne serait pas précédée d'un accroissement monétaire, ne pourrait être générale. Car, si leurs disponibilités n'étaient pas accrues, les consommateurs, subissant le renchérissement de certains produits, se verraient dans l'obligation de réduire leurs achats, de consacrer tout l'argent dont ils disposent aux objets les plus nécessaires, et ils contribueraient ainsi à enrayer la hausse. Ou bien

alors il faudrait que chacun réduisit considérablement sa consommation pour que la majoration du prix éxigé fût compensée par la diminution de la quantité achetée.

Or, aucune de ces deux hypothéees ne peut être admise, en ce qui concerne le renchérissement constaté depuis la guerre, la hausse des prix a porté sur toutes les marchandises, et, loin de restreindre leur consommation, la plupart des individus ont, au contraire, multiplié leur achats, voulant vivre aussi bien, sinon mieux qu'auparavant.

Si, pour découvrir les causes de l'augmentation du coût de la vie, nous essayons de recourir aux méthodes expérimentales de Stuart Mill, nous pourrions dire, semble-t-il, que l'accroissement du stock monétaire apparaît comme « un antécédent qui ne peut être éliminé sans que le conséquent disparaisse». Nous sommes donc bien en présence de la cause ou d'une partie de la cause cherchée.

Dire, au contraire, que c’est la hausse des prix qui a nécessité une augmentation aussi considérable de notre stock monétaire, c'est évidemment renverser les rôles et prendre l'effet pour la cause, |

D'ailleurs avec la théorie de Monsieur Coignet, on ne devrait jamais reconnaître l'existence de l'inflation. Lorsque, sous la Révolution, on payait 20.000 francs une paire de bottes, on pouvait également affirmer que les 45 milliards d’assignats en circulation correspondaient exactement à l'importance des transactions et étaient, par conséquent, strictement indispensables. Chacun avait besoin,

pour ses dépenses habituelles, d'une quantité d'argent beaucoup plus forte qu'auparavant. La hausse formidable du prix de toutes les marchandises nécessitait un accroissement non moins formidable du stock monétaire ; il n'y avait donc pas d'inflation !

La meilleure preuve qu'il n’y a pas trop de papiermonnaie, disent les partisans de la thèse de Monsieur Coignet, c'est que les billets émis ne reviennent pas à la Banque de France; ils sont absorbés dès qu'ils apparaissent, et la Banque doit en émettre sans interruption.

Le fait que tous les billets jetés dans la circulation sont entièrement absorbés, ne prouve pas du tout que les émissions soient proportionnées aux besoins; Il prouve simplement que ce papier-monnaie a subi une dépréciation de plus en plus considérable et, qu'il en faut toujours davantage pour effectuer les mêmes achats.

I en est d’ailleurs absolument de même pour la monnaie métallique et pour toutes les marchandises en général. Le fait que l'offre trouve en face d’elle une demande correspondante, ne prouve nullement qu'iln’y ait pas surproduction. C’est précisément parce que, en raison de sa surabondance, une mar-

chandise aura diminué de valeur et sera devenue

d'un prix plus abordable, qu’elle sera l’objet d’une demande plus active et qu’elle s'écoulera en plus grande quantité sur le marché.

Si le vin de Champagne était si abondant qu'on en arrive à le vendre o f. 25 centimes le litre, il trouverait évidemment de très nombreux amateurs, et les viticulteurs en placeraient sans peine une quantité considérable ; ce qui ne les empêcherait pas de déplorer la surproduction qui les priverait de leur bénéfice.

Encore, lorsqu'il s’agit d'une marchandise ordinaire, la demande aura forcément pour limites plus ou moins lointaines la satiété des acheteurs, mais la monnaie qui a cette vertu particulière de permettre indirectement la satisfaction de tous les besoins, sera au contraire indéfiniment absorbée par Île marché; sa surproduction ne fera, en eflet, qu'accroître la demande, puisque la dépréciation qui en résultera infailliblement obligera les vendeurs et les acheteurs à en employer une quantité beaucoup plus considérable pour le même nombre de transactions. Le seul résultat obtenu sera une hausse générale des prix

Après avoir déclaré que le « doublement de {a quantité de monnaie avait été rendu nécessaire parle doublement des prix » et qu'il n'y avait pas eu d'inflatioa fiduciaire, M. Coignet s’écriait :

€ Comment en serait-il autrement, puisque, avec notre admirable système de la Banque de France,

ne FO =

seule émettrice de billets, cette émission est toujours proportionnée aux besoins de monnaie ? »

Ilest difficile d'admettre une semblable affirmation, si l’on se souvient que la plus grande partie des billets de banque dant noussommes actuellement submergés proviennent d'émissions anormales faites en dehors de toute opération commerciale et dans l’unique but de procurer à l'Etat des ressources artificielles.

Sans doute, en temps ordinaire, la Banque de France proportionne ses émissions au volume des échanges, puisque, ainsi que nous l'avons vu plus haut, ses billets, mis en circulation à l’occasion de l'escompte d’un effet de commerce, ont une contrepartie qui leur fait équilibre dans le mouvement des échanges. :

Mais rien de semblable quand il s'agit d'avances au Trésor. Là, plus d'émission basée sur une opération commerciale ; plus de contre-partie dans les

produits créés. |

Comment les liasses de billets qui ne sortent des presses de la Banque de France que pour aller rem-

‘plir les caisses de l'Etat, seraient-elles proportionnées . au volume des échanges, à l’activité commerciale du pays, aux quantités de marchandises créées ? Elles ne correspondent en vérité qu'aux dépenses de l'Etat; elles ne sont proportionnées qu'à sa prodigalité.

Etaient-ils vraiment si nécessaires, ces milliards ‘de billets qui ont passé dans les mains des fournisseurs de la guerre et leur ont permis d'édifier, en quelques mois, des fortunes scandaleuses ?

. Etaient-elles bien en rapport avec les besoins de

monnaie de l’ensemble du pays, ces multiples émissions qui, en alimentant le gaspillage de l'administration, ont permis à tous ceux qui vivaient de ses largesses de surenchérir sans fin sur le marché ?

Qui oserait sérieusement le soutenir ?

M. Coignet opposait le mode d'émission des billets de la Banque de France au mode d'émission des

anciens assignats.

.« C’est la hausse des marchandises, résultant de leur rareté, qui a été le point de départ de tout », disait il. C'est alors seulement. que la Banque de France a mis des billets à la disposition du public, non pas par masses, comme les anciens assignats, mais, seulement à mesure des besoins qui se manifestaient.

D'après ce que nous venons de voir, cette distinction paraît très exagérée.

Sous la Révolution, le gouvernement fabriquait lui-même le papier-monnaie qui lui était nécessaire ; actuellement, c’est la Banque de France qui se charge des émissions, mais, pour le Trésor, le résultat est à peu-près le même ; il obtient toujours les quantités de billets correspondant à ses dépenses. Or, durant ces dernières années, comme sous la Révolution, l'Etat s’est servi de ce papier pour payer ses multiples créanciers: fournisseurs de la guerre, fonctionnaires, rentiers, etc. Les billets de banque ont donc été, pour une grande-part du moins, jetés dans la circulation de la-même façon que les anciens assignats.

Si la dépréciation de notre papier-monnaie a été infiniment moins considérable que l’avilissement des assignats, ce n'est pas, croyons-nous, à cause d'une

différence notable dans le mode d'émission. C’est d'abord parce quele public est actuellement beaucoup plus familiarisé avec la monnaie fiduciaire. C'est ensuite parce que le volume des échanges étant à notre époque infiniment plus développé que sous la Révolution, un accroissement du stock monétaire ne saurait plus avoir la même répercussion. C’est surtout parce que le facteur psychologique dont on ne doit jamais méconnaîitre l'importance a agi dans le sens d’une robuste confiance que les plus optimistes n’auraient jamais osé escompter, dans une semblable expérience.

On ne peut donc pas dire, avec M. Coignet, que les émissions de la Banque de France, toujours strictement proportionnées aux besoins de monnaie de l’ensemble du pays ont été provoquées par la hausse des prix et ont répondu à une nécessitéi on ne peut pas nier avec lui l’existence de l'inflation.

La théorie soutenue par le Président de la Chambre de Commerce de Lyon était déjà en contradiction avec les faits en 1918 ; elle l’est encore bien davantage actuellement. Notre stock de monnaie fiduciaire, passé de 6.500 millions à 39 milliards est évidemment très supérieur à nos besoins.

Sans doute, il fut un temps où l’on aurait pu affirmer, comme le faisait plus tard M. Coignet, que les émissions de la Banque de France répondaient à un besoin de monnaie, mais ce n’était pas en 1918, c'était à ja fin de 1915, au début de la guerre, à une époque où l'accroissement de la circulation fiduciaire, encore

peu important, du reste, était contrebalancé par la disparition des espèces métalliques.

Comme l'a clairement démontré M. le professeur Bouvier, à la Société d'Economie politique de Lyon, on pouvait alors déclarer, à juste raison, qu'il ny avait pas en France d'inflation monétaire

La nécessité d’une augmentation de notre stock de monnaie de papier tenait en effet à des circonstances tout à fait particulières. La Banque de France avait retiré de la circulation tout l’or qu'elle avait pu faire rentrer dans ses coffres, et, d'autre part, les particu— liers s’empressaient de thésauriser la plus grande partie des pièces d'argent qui leur tombaient entre les mains.

Cette fuite des espèces métalliques avait creusé dans notre stock monétaire un déficit dont. on peut très exactement évaluer l'importance.

D'après la dernière enquête monétaire, il existait en France, au 16 octobre 1909 (en millions de francs):

Monnale d'or ea 6.000 LICE De RICE NE RS ER ES 1.500

Pièces divisionnaires et billon, environ". :. 2 ° 5oo OR ER .8.000

Il faut déduire de ces 8 milliards le montant des pièces d'or et des écus qui, avec une certaine quantité de monnaies étrangères et de lingots, constituent l'encaisse de la Banaue de France. Le montant des pièces d'or françaises et des écus n’est pas officiellément publié, mais M.Ch. Rist l'évalue, d'après une enquête personnelle, à 2 milliards, pour l'année 1900.

La quantité de monnaie en circulation au 16 octobre 1909 était donc d'environ :

8.000 - 2.345 — 5.655 ou 5.800 millions (en chiffres ronds). | |

On peut évaluer à un peu plus de 2 milliards 200, la quantité de métal frappé et importé, depuis cette date du 16 octobre 1909 jusqu'à la fin de juillet 1914.

À la veille de la guerre, notre stock d'or et d'écus était donc d'environ 8 milliards, plus 500 millions de monnaie inférieure, soit : 8.500 millions.

. Il faut en déduire 4 milliards enfermés dans les caisses de la Banque de France ; il restait donc 4.500 millions ou peut-être 5 milliards.

A ces espèces métalliques, il convient d'ajouter, en chiffres ronds, 6 milliards de billets.

Nous pouvons donc conclure qu'au moment de la mobilisation, le total des instruments monétaires en circulation s ÉlevaIte à une somme d'environ : 11 milliards.

Or,comme à toutes les époques troublées, la monnaie d’or ne tarda pas à disparaître. Tout ce que la Banque de France ne parvint pas à draïîner, pour grossir son encaisse, fut enfoui dans les cachettes des thésoriseurs. Les pièces d'argent et la monnaie de bilion elle-même subirent bientôt ie même sort. Recherchées et conservées par une quantité de personnes qu'effrayait le papier-monnaie ; elles devinrent de plus en plus rares.

On peut admettre qu’au début de ne il restait

à peine un milliard de monnaie métallique en circulation. Or, la quantité de billets émis par la Banque de France avait passé de 6 à 14 milliards; ce qui représentait, au total, un stock monétaire de 15 milliards, soit : 4 milliards de plus qu'en 1914,

Mais les billets eux-mêmes étaient en partie thésaurisés ou tout au moins immobilisés pour des périodes plus ou moins longues. Les commerçants gardaient dans leurs caisses beaucoup plus d'argent qu'autrefois.

D'autre part, on avait renoncé à l'usage de moyens de crédit qui ont précisément l'avantage d'éviter des maniements de fonds et par conséquent de réduire l'emploi de la monnaie. On en était revenu aux paiements au comptant et, par suite des retraits des dépôts dans les banques, on abandonnait l'usage du chèque. Si bien que, suivant la remarque de M. Gide, « il fallait une plus grosse quantité de monnaie pour un plus petit chiffre d'affaires ».

Dans le courant de l’année 1915, l'accroissement de la circulation fiduciaire était donc en grande partie contrebalancé par la disparition des espèces métalliques et par l'augmentation des besoins monétaires résultant de l'abandon de certains moyens de crédit. Tout compte fait, notre stock monétaire n'avait subi qu'un accroissement d'environ 4 milliards, et cette augmentation répondait, dans une certaine mesure, aux nécessités nouvelles provenant d’une transformation de la vie économique du pays; aussi la hausse des prix était-elle très faible.

Mais cela ne prouve rien contre l'existence de

l'inflation qui s'est manifestée avec les 28 milliards de billets émis au cours des cinq années suivantes.

Après 1915, la disparition des espèces métalliques était largement compensée, le supplément de monnaie nécessité par l'abandon de la vente à crédit et de l'emploi du chèque avait été amplement fourni par les premières émissions de la Banque de France.

Le nombre de transactions effectuées et les quantités de marchandises créées ne pouvaient désormais que diminuer du fait de la guerre; on ne voit donc pas pourquoi la masse d'instruments monétaires mise à la disposition du public devait être sans cesse accrüe dans les proportions que l'on sait..

Nous connaissons d’ailleurs les conditions dans lesquelles les monceaux de billets dont nous déplorons l'existence sont sortis des presses dé la Banque : de France. Leur émission ne correspondait à aucune opération commerciale ; elle n’était motivée que par les demandes du Gouvernement qui trouvait fort commode de se procurer ainsi des ressources illimitées, sans avoir à recourir au public par la voie de l'emprunt ou de l'impôt.

Comme nous l'avons vu, il augmentait ainsi son pouvoir d'achat, sans réduire celui de la population. Il jetait sans cesse dans la circulation de nouveaux signes monétaires, de nouveaux bons de consommation, au moment où précisément la production

diminuait.

Une pareille politique financière ne pouvait manquer de produire l'inflation fiduciaire que l'on voit apparaître « dès que sont mis en circulation, soit par

Etat, soit par une banque, pour le compte de l'Etat, des instruments de paiement destinés à combler le déficit budgétaire ». |

. Le BizzeT DE BANQUE N’A SUBI AUCUNE DÉPRÉCIATION MALGRÉ L'ABONDANCE DES EMISSIONS

Les économistes qui soutiennent que l’accroissement considérable de la circulation fiduciaire n'a pas influé sur le niveau des prix, doivent nécessaire-— ment admettre que, malgré l'abondance des émissions, notre billet de banque n'a rien perdu de son pouvoir d'achat, n’a subi aucune dépréciation.

Et de fait, dans sa conférence du 1er mars 1918, M. Coignet, après avoir constaté que le billet de la Banque de France « n’était plus gagé que pour un quart par de l'or »,' disait que «cette situation n'en diminuait pas la valeur ».

Même à cette époque, il était difficile de souscrire à une déclaration aussi optimiste. Au cours de la discussion qui suivit l'exposé de M. Coignet, à la Société d'Economie Politique de Lyon, M. Isaac (qui deux ans plus tard, devait être ministre du Commerce), affirmait l'existence d’une prime de l'or et il estimait cette prime à un minimum de 20 0/0.

Il était certain que l'or avait déjà subi, par rapport au billet, une hausse importante dont on se serait vite aperçu si la circulation métallique était restée normale.

Cette hausse n'a pu naturellement que s'accroître à mesure que grossissait, la quantité de papier mise

eo

en circulation par la Banque de France. On ne peut pas en évaluer exactement l'importance puisque l'or ne se trouve plus officiellement en concurrence avec le billet à cours forcé; mais élle est certainement très considérable. Les journaux rapportent chaque jour quelque histoire de trafic de monnaie qui prouve d'une façon évidente que de nombreux amateurs d'espèces métalliques sont toujours prêts à donner 30 ou 35 francs en billets de banque contre 20 francs en or ou même en pièces d'argent, et d'autre part, les condamnations prononcées par les tribunaux démontrent clairement que, dans beaucoup de transactions, les prétentions des parties sont sensiblement différentes selon que le paiement doit être effectué en or où en papier. En voici un exemple choisi entre cent autres.

. C'était le 5 février, jour de foire, à Sully-la-Tour (Nièvre). Un groupe s'était formé entre un vendeur et un acheteur en marché pour une vache.

— 2.400 francs, avait dit le propriétaire.

-—- Trop cher, riposta l'amateur.

— Je vous rabats 1.500 francs, répliqua l'autre, si vous me payez en or.

On setapa dans la main; l'affaire était entendue. On devait se retrouver à l'auberge, un peu plus tard pour le paiement. Car une difficulté avait surgi. L'acheteur, M. P..., marchand de bestiaux, habite à Foncelin, commune de Varennes-les-Nevers, il n’a pas sur lui les 900 francs d’or promis. Maisil demanda à un ami, M. G..., qui demeure à quel-

ques kilomètres de là, de lui prêter 900 francs en or, contre remise de la même somme en billets, quitte à lui remettre par la suite le montant de son prêt en louis.

M. P... se rend donc chez M. C..., marchand de bestiaux à Mesves-Bulcy, pour prendre ces pièces d’or et acheteur et-vendeur se réunissent à l'hôtel.

Ce marché, qui se traita au grand jour, provoqua la curiosité et les commentaires.

Quant au vendeur, M. M..., agriculteur à Donzy, il se déclarait satisfait, attendu, aurait-il dit, que l'or à trois fois plus de valeur qu'autrefois.

Mais l'affaire fit du bruit et elle alla même jusqu'à la Cour d'appel de Bourges, qui, confirmant le jugement précédemment rendu par le tribunal de Cosne, gratifia de quelques centaines de francs d'amende les trois héros de l'aventure (1).

Cette histoire et beaucoup d’autres semblables qu'il serait aisé de citer, permettent bien d'affirmer que le double prix existe comme à toutes les époques où le papier-monnaie émis en quantité exagérée a perdu une grande partie de son pouvoir d’achat.

On s'apercevrait bien vite de l’avilissement du billet de banque, si la monnaie d’or n'était pas exclue des marchés officiels et si le trafic dont elle fait l’objet ne se cachait pas dans les arrière-boutiques.

(1) Extrait du journal Paris-Centre.

Ti

LA HAUSSE DES PRIX SÉVIT DANS DES Pays OÙ L’ON NE CONSTATE PAS D'INFLATION MONÉTAIRE

Exemple de l'Angleterre

Certains économistes qui nient en France l'influence et souvent mème l'existence de l'inflation monétaire, citent parfois, à l’appui de leur thèse, l'exemple de l'Angleterre où, d'après eux, la hausse des prix, comparable a celle que nous déplorons actuellement chez nous, ne coïnciderait pas avec un notable accroissement de la circulation fiduciaire.

M. Coignet disait, le 1er mars 1918, à la Société d'Economie politique de Lyon : « En Angleterre, la: monnaie n'a pas été multipliée comme en France et cependant les prix ont haussé également » et, quelques mois plus tard, dans une séance de la même Société, M. Delore, après avoir nié le rôle de l'inflation dans le renchérissement de la vie, citait « à l'appui de sa « théorie, l'exemple des pays où, comme l'Angleterre « et les Etats neutres..., la quantité de monnaie en « métal ou en papier n'a pas sérieusement augmenté « et où pourtant, le renchérissement général s’est « opéré de la même façon que chez nous ».

Ces affirmations semblent résulter d’une confusion qu'il est d'autant plus intéressant de dissiper que précisément l'exemple de l'Angleterre va nous permettre d'étudier l'inflation sous un nouvel aspect et de constater une fois de plus les fâcheuses et inéluctables conséquences d’un accroissementexagéré des moyens de paiement. :

Sans doute, de l’autre côté de la Manche, on na pas abusé comme en France des émissions de monnaie de papier proprement dites. Mais, on a eu recours à des modes de crédit qui ont abouti exactement au même résultat. Il ne-faut pas oublier, en effet, que l'inflation ne résulte pas uniquement de la mise en circulation d'une quantité excessive de billets de banque ; elle peut tout aussi bien provenir de l'exagération des inscriptions de crédits utilisables par chèques. l

Qu'un gouvernement emprunte à une banque un million en billets, ou qu'il demande à cette banque-de lui ouvrir sur ses registres un crédit d'un million ; cela revient, en effet, exactement au même. Il aura toujours provoqué la création d’un pouvoir d'achat supplémentaire qui contribuera à augmenter la demande de marchandises et par conséquent agira dans le sens d'une hausse des prix, tout comme l'aurait fait une émission de papier-monnaie.

Une banque quelconque peut par exemple souscrire à la dette nationale en inscrivant dans ses livres un million au crédit de l'Etat. Le gouvernement, pour payer ses fournisseurs, n’a dès lors qu'à passer à leur nom son crédit à la banque. A leur tour, ses fournisseurs paieront leurs créanciers au moyen de chèques sur cette banque, leurs créanciers ainsi remboursés pourront agir de même avec leurs propres créanciers etc. Comme l'a dit M. Loria « on parvient ainsi à fabriquer toute une masse de papier-monnaie qui n’a rien à faire avec les billets de banque et d'Etat, qui, à la différence de ceux-ci, est absolument clandestine

; = ASE

et insaisissable et qui grève la circulation et la grossit sans limites » (1). | Ce genre d'inflation-suppose évidemment l'emploi du chèque ; or, on sait que précisément ce mode de paiement est d’un usage courant en Angleterre. Aussi, n'est-il pas étonnant que l'inflation de crédit y ait pris, depuis la guerre, un développement considérable.

De 1.070 millions de livres sterling, en décembre 1913, les dépôts dans les banques anglaises ont passé à 2.300 millions delivres en décembre 1919 ;soit une augmentation de plus de 30 milliards de francs.

D'après M. Kenna, ancien chancelier de l'Echiquier, cet accroissement formidable est dû, pour 20 milliards de francs (soit 800 millions de livres) aux avances que les banques ont faites pour leur propre compte au gouvernement, sous forme de bons du Trésor ou de titres d'emprunts. Une partie résulte aussi des avances non remboursées qu'elles ont consenties à leurs clients our leur permettre de souscrire aux emprunts ; car le public prêtait à l'Etat non des capitaux épargnés, mais des crédits fabriqués avec l’aide des banques: Comme l'a fait remarquer M. Arnauné, cette progression des crédits ne résultait donc pas du versement dans les banques de Capitaux nouvellement formés ; elle ne correspond pas à un enrichissement du pays, mais au contraire, à un endettement soit de l’Etat lui-même, soit des personnes qui ont emprunté pour pouvoir lui prêter.

(1) Loria. Revue économique internationale, octobre 1920.

Ces accroissements de crédits ont été facilités par les émissions de Currency-Notes (1) et par la conven. tion qui assimile à des espèces un crédit inscrit à la Banque d'Angleterre. Les banques anglaises ont pu augmenter ainsi l'importance des sommes figurant sous la rubrique : « Espèces en caisse à la PARU

d'Angleterre ».

M. Hartley Withers, directeur en chef de l'Eco-

nomist, nous a fourni de précieux renseignements sur le mécanisme de ce qu’on peutappeler « l'inflation anglaise » (2).

La Banque d'Angleterre, en faisant des avances au gouvernement, accroissait le compte courant créditeur de ce derniér, dansseslivres, etcetaccroissement était transféré aux autres banques par le moyen des chèques que le gouvernement remettait à ses fournisseurs et que ceux-ci remettaient à leurs propres banquiers. Ces crédits à la Banque d'Angleterre étaient transférés aux banques ; celles-ci pouvaient à leur gré ou bien les inscrire dans leur bilan, sous la

(1) Les «Currency notes», billets de 1 fr.et de ro schillings, avaient été créées par une loi du 6 août 1914, en vue de remplacer, pour les ventes et les achats courants, les souverains et demi-souverains que le public thésaurisait. Les banques les reçurent du Trésor par l'intermédiaire de la Banque d'Angleterre, à titre d’avances portant intérêt. Ces avances qui, à la fin d'août 1914, avaient dépassé 10 miliions de livres (10.111.650 liv. st.) étaient presque entièrement remboursées au 31 décembre suivant (restaient 769.000 liv. st.). Cependant on ne retira pas les billets, car le rétablissement de la circulation des souverains paraissait impossible à cause du change défavorable qui les aurait fait exporter.

(2) Revue d'économie politique. Décembre 1918.

rubrique « espèces » ou les transformer en monnaie légale, en les reversant au gouvernement et en recevant en échange des Currency-Notes.

En résumé, « les prêts faits par tes banques au gouvernement anglais ont accru Île montant des dépôts en banque et le volume de la circulation des chèques, et ont ainsi contraint les banques à détenir une plus large provision de monnaie légale, laquelle leur a été fournie par la presse d'imprimerie chargée de fabriquer les Currency-Notes ».

Lorsqu'on parle de l'inflation en Angleterre, il est donc indispensable de tenir compte à la fois des billets de la Banque, des inscriptions de crédits et des Currency-notes. On voit alors que, pour provenir de procédés différents, l'accroissement dés moyens d'achats n'y a pas été moins sensible qu'en France et qu'il est parfaitement en rapport avec la hausse générale des prix.

D'après M. Chamberlain, Chancelier de l'Echiquier, la circulation des Currency-notes, d'abord contenue dans de très faibles limites, s'était élevée à 228 millions de livres, le rer avril 1918 et à 291 millions au moment de l'armistice pour monter, le ‘23 avril 1919, à 340 millions (8.750 millions de fr.) dont la couverture en or n’atteignait que 28 millions et demi de livres; la différence étant représentée par des valeurs d'Etat.

En outre, la circulation de la Banque d'Angleterre s'était accrue, depuis un an, de 28 millions de livres.

Le montant total de la monnaie légale, évaluée à

214 millions de livres au début de la guerre, dépas-

sait, au 31 décembre 1918, 540 millions (soit “Hi millions de francs):

Les dépôts de Banques étaient en outre de la même date à 2 milliards de livres environ; soit R 50 milliards de francs.

Si lon se reporte aux index numbers établis par l'Economist, d'après les cours moyens des principales marchandises, céréales, denrées diverses, textiles, charbon, matières premières etc..., on constate que la hausse des prix a suivi, comme en France, l'accroissement dés moyens de paiement. Légère en 1915, elle s'accentue en 1916 et en 1917, pour atteindre, en novembre 1918 jusqu'à 182 0/, par rapport au prix moyens de la période de base 1901-1905 et de 160 0/0 par rapport à ceux de juillet 1914.

D'ailleurs les économistes et les financiers anglais ont parfaitement reconnu l'existence de cette inflation ét ils ont été les premiers à en signaler la fàcheuse répercussion sur le niveau des prix.

(Cette tendance à attribuer à une cause monétaire les mouvements des prix est du reste traditionnelle en Angleterre, On peut en trouver l'origine dans les observations de David Hume et d'Ad. Smith confirmées par les événements qui suivirent en 1810 l'établissement du cours forcé (1).

(1) Cette thèse a été soutenue par Ricarpo dans plusieurs opuscules. Après l'avoir exposée dans une lettre adressée au Morning Chronicle, il la reprit avec plus d'ampleur dans sa célèbre étude parue en 1809 sous le titre : « Le haut prix du ingot est une preuve de la dépréciation du billet de banque». L'année suivante, pour répondre aux objections soulevées

M. Hartléy Withers, le professeur J. Schield Nicholson et le professeur Pig ou ont nettement attribué le renchérissement du coût de la vie à l'abondance des moyens de paiement.

Cette idée est déjà nettement exprimée dans le rapport publié le 13 décembre 1917, par la Commission des Communes, chargée du contrôle des dépenses publiques. On relève dans ce document les observations suivantes :

« Il serait difficile et peut-être inutile de recher- « cher quel est l'ordre d'importance des divers fac- « teurs-(de la cherté de la vie). Mais il est certain « que l'accroissement des dépôts doit être classé « parmi les plus importants. S'il avait été possible « de faire face au jour le jour aux dépenses de guerre « au moyen de taxes nouvelles et d'emprunts cou- « verts par l'épargne publique, il ne sauraît être « douteux que la hausse générale des prix aurait été « moins considérable ; le résultat aurait été de trans- « férer le pouvoir d'achat des citoyens au Gouverne-

par cet ouvrage, il publia sa « Réplique aux observations de” M. Bosanquer sur le rapport du Bullion Committee ». Il y défend toujours la même idée. Enfin, en 1816 dans ses «Propositions pour une situation monétaire économique et sûre», il préconise l'emploi d’un moyen destiné à prévenir les émissions exagérées dont il avait montré les inconvénients. Selon lui, on aurait dû créer un papier-monnaie remboursable non pas en or, monnayé mais en lingots d’or. Les banques auraient alors limité leurs émissions et d’autre part, les clients touchant des lingots ec non pas de la monnaie d’or, n'auraient pas risqué de mettre en péril l'existence de la banque en réclamant à tout propos le remboursement des billets.

ment. Mais le Gouvernement, par l'entremise de la Banque d'Angleterre et de grandes sociétés de dépôts, a créé de larges crédits nouveaux afin de permettre à ses fournisseurs d'accroître leur production. Il a en outre emprunté à la Banque d'Angleterre beaucoup d'argent sous forme d'avances, et, dans la mesure où ces avances n'ont pas été remplacées par des emprunts équivalents de la Banque au marché des capitaux, ce qui n’a pas pu toujours être le cas, cette opération n’a été qu'une pure création de crédit. Le Gouvernement a reçu d'autre part des sommes considérables des sociétés de dépôts en paiement des valeurs qu'il a émises, et ces sommes ont été ensuite rendues disponibles par le paiement des dépenses de l'Etat.

« Si ces deux procédés de trésorerie n’affectent pas la bonne condition et la stabilité de nos institutions financières, ils n’en ont pas moins eu pour

résultat de créer dans une large mesure un nou-

veau pouvoir d'achat. Ce nouveau pouvoir d'achat, qui s’est répandu dans la plus grande partie du pays, ne s'affirme point par des demandes supplémentaires de marchandises et ne provoque pas une

‘hausse des prix, s’il sert à faire des placements en

valeurs de l'Etat. Mais si, au contraire, il se porte sur le marché des objets nécessaires, et prend la forme de demandes supplémentaires de marchandises, il provoque fatalement la hausse.

€ En d'autres termes, la responsabilité de la hausse des prix, en ce qui touche ce côté de la question, retombe en partie sur le Gouvernement,

et, en partie, sur le public. Sans doute il y a eu des augmentations d'impôts et des emprunts qui n’ont été couverts que par l'épargne. Mais dans la mesure où cette politique n’a pas été suivie et où, au contraire, de nouveaux crédits ont été créés dans les banques, le Gouvernement a donné au public le moyen d'acheter des produits avec plus de liberté. Et le public lorsqu'il dépense avec plus de liberté, au lieu de faire des placements en valeurs de l’État, provoque contre lui-même la hausse des prix. Si les deux méthodes sont poussées plus loin, les prix tendent à s'élever encore davantage. Mais si on y met un frein, une importante cause de la hausse des prix disparaîtra. »

On retrouve la même thèse dans l’'Economist

du 8 février 1919. La statistique des dépôts en banque y est accompagnée du commentaire suivant :

« L’accroissement des dépôts est surtout une conséquence des avantages offerts par un système de banque perfectionné et dont nos dirigeants financiers ont tant abusé pendant la guerre. N'ayant pas eu le courage fiscal dont ils auraient dù faire preuve ou l'intelligence de nous conseiller, sinon de nous obliger, à faire face aux dépenses de la guerre par des souscriptions aux emprunts réalisés sur nos économies, ils ont dû combler le déficit entre les recettes et les dépenses par la diffusion de crédits en banque et du papier-monnaie. Au lieu de nous prendre de l’argent et de réduire ainsi notre pouvoir d'achat, dans la mesure où le

— 190 Er

leur devait s’accroiître, ils ont créé un nouveau pouvoir d’achat, réduisant de la sorte la valeur effective de la monnaie pour l'Etat et pour nous-mêmes par suite de la hausse des prix qui, par incidence, a considérablement accru le coût de la guerre, et semé parmi les ouvriers un mécontentement et une méfiance dont les résultats se traduisent par les grèves que l’on sait. Si chaque achat opéré par le gouvernement, avait été compensé par une diminution du pouvoir de dé-

penser en ce qui touche les simples citoyens, les

finances de guerre auraient eu dans leur ensemble des effets très différents. La dette aurait été moins lourde, la balance du commerce extérieur moins défavorable, les profiteurs de la guerre et les travailleurs auraient eu moins la facilité de gagner trop d'argent, et il y aurait eu enfin une moindre démoralisation à la fin d'une entreprise pour la liberté et la justice. »

On ne saurait mieux dire; et il n'est pas besoin

d’insister davantage pour montrer que l'exemple de

l'Angleterre, loin d’être favorable à ceux qui nient l'influence del'inflationsur le niveau des prix, fournit, bien au contraire, de nouveaux arguments pour com-

battre leur thèse. Abus du papier-monnaie ou abus des inscriptions de crédits; il s'agit toujours d'une

inflation fiduciaire, d’un accroissement artificiel des

moyens de paiement ayant pour inéluctable consé-

-quence : le renchérissement de toutes les marchan-

dises.

— Nô1 —

L'exemple de l'Angleterre est d’ailleurs confirmé

par celui des Etats-Unis où nous. avons observé depuis la guerre une large inflation des crédits de banque. Le total des comptes de dépôts s’est accru, pour l’ensemble des banques et des « Trust Compagnies », de 2.146 millions de dollars Le 10 RS: à juin 1918 (1).

Cette progression provient en grande partie des ouvertures de crédits consenties par les banques à leurs clients désireux de souscrire aux emprunts. ‘Ces crédits transférés à l'Etat, lui permettent de multiplier sés dépenses. Ils provoquent une augmentation considérable de la demande, sans qu'il se produise une augmentation correspondante de l'offre, puisque les nouveaux moyens de paiement, au lieu d'être créés pour favoriser le développement du commerce et de l’industrie et amener ainsi un accroissement dela production, ne sont destinés qu’à multiplier les dépenses stériles de la guerre.

Ilya donc rupture d'équilibre entre l'offre et la ‘demande, et par conséquent hausse des prix. #.

Les inconvénients de cetté inflation ont été soulignés à plusieurs reprisés par les membres du « Federal Reserv Board » (2), qui ont recommandé l’économie dans les dépenses privées et ont demandé qu'on réservât les ouvertures de crédits aux seules affaires destinées à augmenter la production.

(1) once, Octobre 1918.

(2) Comité de la Réserve fédérale institué par Ja loi de 1913 pour contrôler les 12 banques de réserve fédérale.

ho —

L'expérience faite, durant la guerre, par l'Angleterre et par les États-Unis est pour nous doublement intéressante ; elle prouve d'abord d'une manière évidente la réalité du rapport existant entre l'inflation fiduciaire, sous quelque forme qu’elle se présente, et la hausse des prix; elle démontre, en outre, la naïveté des économistes amateurs ou des financiers qui prétendent remédier aux inconvénients de l’exagération de la circulation monétaire par la simple extension de l'usage du chèque.

Il est facile de comprendre, en effet, que l'emploi de ce moyen de paiement ne saurait en rien diminuer le pouvoir d'achat du public, et ne pourrait, par conséquent, en aucune façon, amener la baisse des prix.

Admettons, par exemple, qu’une personne qui possède 100.000 francs de papier-monnaie se décide à les verser en dépôt dans une banque. Qu’arriverat-il? Au lieu de payer ses fournisseurs avec des billets, elle les paiera avec des chèques! IL n’y aura tien de changé. Elle disposera toujours de 100.000 francs, et conservera la même capacité d'achat.

Cela parait évident, et pourtant on a vu ces derniers temps, des publicistes et même des hommes d'Etat, préconiser la substitution du chèque au billet de banque comme le meilleur moyen d’atténuer les effets de l'inflation et d’enrayer le renchérissement de la vie.

Cette idée que M. Loucheur a soutenue à la tribune de Ja Chambre, le 29 mars 1920, a été développée, dans un livre récent, par M. Corréard-

Probus, directeur au ministère des Finances, ce qui sugoérait à M. Rist la réflexion suivante :

« Le bon sens des nations croyait jusqu'ici que « pour éteindre une dette il fallait la rembourser. Il « était réservé à nos réformateurs financiers de « découvrir qu'en transformant une reconnaissance « de dette sur feuille volante en reconnaissance « de dette dans un grand livre, la dette elle-même « disparaissait ainsi que ses effets? » (1).

Les pays neutres

Pas plus que celui de l'Angleterre, l'exemple des pays neutres ne saurait être invoqué par les économistes qui contestent l'importance du rôle joué par l'inflation dans la hausse des prix.

La surabondance des signes monétaires a été durant ces dernières années un phénomène tout à fait général.

Sans doute, l'inflation à été particulièrement sen- sible chez les belligérants qui ont multiplié les émissions de papier-monnaie pour se procurer les énormes ressources nécessaires à la conduite de la guerre, mais il ne faut pas oublier que de leur côté les neutres ont profité de la situation pour vendre aux alliés ou à leurs ennemis des quantités considérables de marchandises de toutes sortes payées en bonnes espèces métalliques, et qu'ils ont vu grossir

(r) Risr. Nouvelles et notices. Revue d'Economie politique. Année 1920. N° 2.

AN ENST ainsi dans des proportions considérables leur stock monétaire de 1914.

L'or chassé des autres pays par le papier-monnaie aafflué chez eux, et comme toujours « l'abondance en a causé le mépris ; l'excès même de leur richesse devait leur valoir «la Vie chère ».

Ils se sont d’ailleurs fort bien rendu compte dela fâcheuse répercussion que cette surabondance de numéraire devait fatalement avoir sur le niveau des prix.

Les Etats Scandinaves ont suspendu le monnayage de l'or et dispensé les banques d'émission de l'obligation de rembourser leurs billets.

D'autre part, le Japon, effrayé par l'afflux de l’or provenant d’un change très favorable par rapport aux Etats-Unis, a préféré avoir des marchandises, et acheté du coton. Ce qui a été une des causes lointai- .nes de la dépréciation subie par cette marchandise au printemps dernier, comme M. Décamps le faisait fort justement remarquer, il ya quelques semaines, à la Société d'Economie politique de Paris.

Le renchérissement du coût de la vie peut donc : expliquer chez les neutres comme chez Îles belligérants par l’avilissement de l'instrument monétaire. Excès d'espèces métalliques chez les uns, excès de monnaie fiduciaire chez les autres ; le principe du mal est toujours; le même; il s'agit toujours d’une surabondance de moyens de paiement amenant la haie des prix.

ss

Ainsi, les économistes. qui \ voient dans rue . Sement des moyens de paiement la principale cause de la hausse générale des prix, loin d’être embarrassés par l'exemple de l'Angleterre ou même celui des pays neutres, y puisent bien au contraire de nouveaux - arguments à l'appui de leur thèse. Mais ils peuvent - en outre invoquer à leur tour, pour illustrer leur théorie, la situation encore beaucoup plus caractéris- tique d’un certain nombre d'Etats qui, n'ayant pas su s'arrêter sur la pente fatale des abus de papier- . monnaie, renouvellent actuellement, à leurs dépens, les tragiques démonstrations dont l'histoire écono- mique était déjà cependant suffisamment prodigue.

La Russie peut incontestablement à cet égard - revendiquer la première place. Le 16 octobre 1917, . date du dernier bilan dela Banque d'Etat, la circulation du papier-monnaie y atteignait déjà 46 milliards. Aussi, dès cette époque, était-il difficile de se procurer à moins de 50 roubles, un modeste repas dans les restaurants de Pétrograd.

Au lieu d'adopter, comme-on aurait pu s'y ättendre, je système des bons de travail cher au collectivisme, les bolchevistes ont continué à employer le procédé bourgeois des émissions de papier-monnaie et ils ont achevé de briser un instrument déjà singulièrement faussé. Leurs présses jetaient dans la circulation jusqu'à 400 millions de roubles par jour, soit 12 milliards par mois, et cela, pour une partie seulement de la Russie.

Dans ces conditions, il est bien entendu absolument impossible d'évaluer même approximativement la quantité totale de monnaie de papier émise à l'heure actuelle. Elle ne saurait avoir d’autres limites que celle de l'imaginatior humaine.

Quant aux prix, ils dépassent bien entendu en extravagance tout ce qu'on avait vu jusqu'a ce Jour.

Des rapatriés de Russie, arrivés à Paris le 22 Août 1920, faisaient à des journalistes, les déclarations suivantes : « Pour vivre là-bas, il faudrait gagner 50.000 roubles par mois. Avec la contrebande, on peut se procurer quelques denrées, mais, à des prix inouïs. Ainsi, la livre de pain vaut 500 roubles, la livre de beurre 5.000 roubles, la livre de cheval 1.800, une paire de bottines neuves atteint 75.000 roubles et un complet de 109 à 120.000 roubles ».

Des paysans ukrainiens, qui avaient réussi en décembre dernier à passer en Bessarabie, indiquaient des. chiffres plus formidables encore. D’après eux, sous la domination bolcheviste, 400 grammes de sel coûtaient 8.000 roubles, 16 kilos de pommes de terre 10.000 roubles, une paire de bottes 230.000 roubles, une paire de semelles 40.000 roubles.

Tous les records sont ainsi battus. La Russie en est arrivé au point où le papier-monnaie est désormais inutilisable et où il faut revenir au troc des premiers âges (1).

Sans doute, l'Autriche n'en est pas encore là ; mais

(1) Les journaux annonçaient récemment que LÉNINE avait décreté la suppressiun de la monnaie.

elle n’en occupe pas moins le second rang au point de vue de l'exagération de la circulation fiduciaire et de l'ascension invraisemblable des prix.

Quantàl'Allemagne, elle nous fatigue suffisamment de ses lamentations et de ses doléances pour que nous Connaissions les perturbations que causent actuellement chez elle la surabondance du papiermonnaie.

La circulation fiduciaire y est alimentée non seulement par les billets de la Reichsbank, mais encore par ceux de ces organismes particuliers connus sous nom de « caisses de prêts ».

On avait déjà usé de ces caisses pendant les crises de 1848, 1866 et 1870, et leur réorganisation avait été réglementée, bien avant 1914, en vue de la grande agression préparée par toute la nation et dans tous les domaines. Leur mécanisme avait été étudié par le Dr K. Rüesser, professeur à l'Université de Berlin, dans un livre publié sous le titre de « Préparation et conduite financière de la guerre ».

Ces caisses avaient pour objet de prêter sur toutes sortes de titres et de marchandises dont elles per- . mettaient de mobiliser la valeur ; elles émettaient des bons de 5, 10, 20 et 50 marks, qui grossissaient con— sidérablement le stock de monnaie fiduciaire constitué par les billets de la Reichsbank.

D'après des renseignements fournis par un article récent de la Gazette de Francfort, la circulation fiduciaire aurait subi en Allemagne, depuis l'armistice, l'accroissement suivant :

(Les chiffres sont exprimés en francs, en supposant le franc au pair du mark). |

Le 7 novembre 1018, la circulation FE CE TR PRPÉIT TERRE CR 32 milliards 1/2

* Le 31 décembre:ror8.ide re 22 40 milliards À la fin de juin 1910, elle arrivait “a PINS: dé rare er 51 milliards 1/2 Au 31 mars 1920, elle s'élevait à.. 72 milliards 1/2 Au:36 juin 1920 ARE CE 81.177 millions Au-29 novembre 0207442480 93.750 millions

On constate qu'en un an et demi, de fin décembre 1918, au 30 juin 1920, la circulation fiduciaire de l'Allemagne a plus que doublé et que l'accroissement a été particulièrement rapide durant le premier trimestre de 1920. Comme le faisait remarquer M. André Liesse, dans l’Economiste du 17 juillet 1920, « il se pourrait que cette avalanche d'émission des derniers mois de 1920 fut le résultat d’une indifférence quelque peu voulue des ministres des finances allemands ou, du moins, ce qui est plus probable de l'Etat-Major financier que forment les grands chefs des maisons de crédit...; et, en tout cas, le chiffre extrêmement élevé de cette circulation servira d'arguments aux hommes d'affaires allemands pouressayer de démontrer quela capacité de paiement de l'Allemagne est plus réduite que ne le prétendent les alliés ».

Quoi qu'il en soit, on constate que l'Allemagne a actuellement un stock de monnaie de papier trente et une fois Supérieur à celui qu’elle possédait en juin 1913, époque où la quantité de billets émis par la Reichsbank ne dépassait pas 3 milliards.

Il est vrai que, d'après M. Havenstein, il y aurait pour 37.500 millions de marks-papier thésaurisés ou retenus à l'étranger. Malgré tout, un pareil accroissement de la circulation fiduciaire ne pouvait manquer de provoquer un avilissement considérable de la monnaie de papier, et de fait, M. Havenstein lui-même, déclare qu'en tenant compte de la dépréciation du mark-papier, 30 milliards de monnaie fiduciaire équivalent tout juste actuellement à la circulation normale d'avant-guerre qui s'est tenue en moyenne autour de 2.700 millions; c'est-à-dire que 37.500 millions de billets ne correspondent plus qu'à 3.375 millions d’avant-guerre.

En Allemagne, comme partout ailleurs, la surabondance de la monnaie en a causé le « mépris »..

On ne peut donc trouver à l'étranger que la répétition des phénomènes économiques que nous avons observés en France, et l'examen de la situation financière des autres pays ne fait que confirmer le rapport qui existe entre l'ascension des prix et l'augmentation de la quantité d'instruments monétaires mis à la disposition du public.

Qu'il résulte d’une inflation de crédits, comme en Angleterre et en Amérique, d'un afflux d'espèces métalliques, comme dans les Etats neutres, ou de l'abus des émissions de papier-monnaie, comme en Russie, en Autriche et en Allemagne, l'accroissement anormal des moyens de paiement est toujours suivi du renchérissement du coût de la vie qui en est la conséquence fatale et inéluctable.

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