‹ La vie ChrétienneChapitre 9 sur 21 · I.li UEIOLU A DIEl ni · texte numérisé non relu

I.li UEIOLU A DIEl ni

d'une vie entière ! Là , pas de maux sans remède, pas de ruines sans espérance, pas de crimes irrémissibles : un simple aveu y tient lieu de peine, répare le passé, assure l'avenir. Ah ! si une telle bonté ne suffit pas pour nous attendrir, si devant de pareilles marques de l'amour divin, il est des hommes dont le cœur reste sec et insensible, qui trouvent que, le pardon est à un prix trop élevé, qui ne veulent pas le mériter par cette légère expiation, qui le rejettent, le repoussent, le dédaignent même, en face de cette indifférence, de ce mépris, de ce refus obstiné, je ne puis plus ajouter qu'une chose, c'est que je commence à comprendre, c'est que je comprends l'enfer.

Eh quoi, mes frères, laissez-moi vous le dire avec la sainte liberté de mon ministère. Dieu nous aura traités avec ces tendresses dont la parabole de l'enfant prodigue ne peut nous donner qu'une faible idée! Il sera venu audevant de nous pour nous réconcilier avec lui !

Il aura pris notre nature, touché notre maio, parlé notre langue, partagé nos douleurs et nos infirmités ! Dieu lui-même sera descendu vers nous pour nous instruire, nous consoler, pour nous serrer dans ses bras, nous presser sur sa poitrine ! Il se sera livré pour nous aux lâchetés du reniement, aux perfidies de la trahison, aux traits de la calomnie, aux sarcasmes et aux blasphèmes! Il se sera laissé mettre nu sur une place publique entre deux voleurs, attacher à un poteau, déchirer de verges, couronner d'épines ; il sera mort enfin pour nous sur une croix, en nous offrant son pardon au prix d'une larme de repentir, d'un aveu simple et facile ! Et nous croirions qu'il nous est permis de ne pas tenir compte de ces grandes choses, de les regarder comme non avenues, de refuser cette grâce, de néghger ce pardon, et cela jusqu'au bout et sans crainte? Non, non, détrompons-nous, mes frères : on n'est pas impunément aimé par un Dieu, on n'est pas

impunément aimé par un Dieu jusqu'au sacrifice de la croix! Ce n'est pas la justice divine qui est sans miséricorde, c'est Tamour, l'amour méconnu, méprisé, outragé. Ce n'est pas la justice seulement, disait le plus grand des poètes chrétiens, le Dante, ce n'est pas la justice seulement qui a creusé l'éternel abîme, c'est l'amour aussi, l'amour devenu inexorable en raison de sa patience même. Si le châtiment est sans fin, c'est que l'amour de Jésus-Christ a été sans limites, et que Dieu ne saurait mettre de bornes à sa justice, parce qu'il n'en a pas mis à sa bonté.

Donc, mes frères, sachons répondre à l'amour par Tamour. A l'exemple de Tenfant prodigue, reprenons le chemin de la maison paternelle, le repentir au cœur et l'aveu sur les lèvres. Gomme nous le voyons par TÉvangile que nous venons de parcourir, Dieu admet également au partage des biens, des joies de la famille, et le fils que l'on croyait perdu et

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celui qui avait porté le poids du jour et de la chaleur; il y aura même plus de joie dans le ciel, nous dit-il, pour un seul pécheur qui fait pénitence que pour quatre-vingt-dix-neuf justes qui n'ont pas besoin de pénitence (1). Seigneur, disaient les serviteurs de Naaman à ce général de Tarmée du roi de Syrie, lors même que le prophète vous aurait ordonné quelque chose de difficile, vous devriez le faire, si rem grandem dixisset tibi, certe facere debueras; combien plus lui devez-vous obéir, quand il se borne à vous dire : lavez- vous et vous serez purifié : lavare et mundaberis (2) . D'ailleurs, ce que Jésus-Christ nous demande comme expiation de nos fautes n'est qu'une humihation apparente : en réaUté, c'est un acte de force, un acte de grandeur; car l'abaissement volontaire est la marque des âmes élevées, des volontés éner-

(1) s. Matthieu, XVIII, 13.

(2) 4« livre des Rois, V, 13.

giques. Agenouillé devant un pauvre religieux, Condé ne cessait pas d'être le vainqueur de Rocroy et de Fribourg, et Tnrenne, aux pieds de Bossuet, ne me semble pas moins grand que sur les champs de bataille d'Arras et des Dunes. Car plus un acte suppose d'empire sur soi-même, plus il y a de noblesse, plus il y a de dignité à l'accomplir. Et puis, chose admirable! car la bonté divine éclate surtout dans ce qui nous paraît le plus difficile, en prescrivant les œuvres de la pénitence, Dieu n'a en vue que notre bonheur actuel comme noire félicité future. Il veut que nous puisions dans l'aveu de nos fautes et dans l'assurance du pardon, ce calme, cette paix intérieure, cette tranquilhté de Tâme, ce soulagement de la conscience, cette sécurité morale que rien ne peut suppléer. Tant il est vrai qu'en toutes choses l'intérêt bien compris se confond avec le devoir, et que le sacrifice trouve en luimême sa première récompense.

Non, nous ne laisserons pas nos fautes s'accumuler le long de notre vie; nous ne porterons pas ce fardeau jusqu'au seuil de l'éternité où les coups imprévus de la justice divine trompent si souvent l'attente de ceux qui remettent à l'avenir ce qu'ils devraient faire dans le présent. Quand le maréchal Luxembourg, cet homme qui tapissait Notre- Dame des trophées pris sur l'ennemi, se vit sur son lit de mort, jetant sur son passé un regard de tristesse, il s'écriait dans l'amertume de son cœur : Oh ! que j'échangerais telle de mes victoires contre un verre d'eau donné aux pauvres au nom de Jésus-Christ! La charité, je le sais, est une douce habitude pour tous ceux qui m'écoutent dans cette enceinte : elle nous méritera le don du repentir et la grâce du sacrement; et lorsqu'au terme de notre carrière, la main du prêtre s'étendra une dernière fois sur nous pour nous délier de nos fautes, cette sentence finale, en confirmant

un pardon déjà demandé et obtenu dans le cours de la vie, sera un gage suprême de sécurité pour le temps et de bonheur pour l'éternité.

Ainsi soit-il !

LA

Tu dicis quia rex sum ego.

Vous l'avez dit, je suis roi.

(S.Jean, X VIII, 37.)

Sire,

C'est en ces termes que Notre Seigneur Jésus-Christ proclamait sa souveraineté divine devant le préteur romain. Fils de Dieu, il était par droit de naissance le Roi des Rois et le Seigneur des Seigneurs, Bex regum et Dominus (lominaniium (1) ; Fils de Thomme et Rédempteur du monde, il allait devenir par droit de conquête le souverain des âmes qu'il devait

(1) Apocalyppo, XIX, 16.

racheter de son sang. Aussi l'événement a-t-il justifié cette grande parole. Voilà dix-huit siècles que Jésus-Christ règne dans le monde, et son empire ne ressemble à aucun autre. Tandis que tout pouvoir humain expire au seuil de la conscience qu'il n'ose ni ne peut franchir, Jésus-Christ règne sur les intelHgences par la foi, sur les cœurs par l'amour et par le culte. Cette immense monarchie des âmes, c'est rÉglise répandue sur la surface du monde entier, et réunissant les peuples sous le sceptre immortel de son divin fondateur.

Mais, si Jésus-Christ est le roi des âmes, il nous est donné à tous de participer à sa souveraineté. C'est pourquoi l'apôtre saint Pierre écrivait aux premiers fidèles : « Vous êtes une race choisie, un sacerdoce royal, » genns eiectum , regale sacerdotium (i). Et saint Jean, exprimant sous une forme encore plus éner-

(1) P'- ép. de S. Pierre, II, 9.

gique cette part qui nous est échue à la domination du Christ, saint Jean s'écriait dans Télan de sa foi : « Vous nous avez faits rois pour notre Dieu, et nous régnerons sur la terre, » Fecisti nos reges Deo nostro, et regnabimus super terram (1). Grande et admirable doctrine qui nous montre à quelle hauteur le christianisme est venu élever la nature humaine î C'est de cette royauté spirituelle du chrétien que je désire vous entretenir en ce jour oii celui qui nous Ta conquise fait son entrée triomphale à Jérusalem; car rien n'est plus propre à fortifier dans l'homme le sentiment du devoir que le souvenir de sa grandeur et de sa dignité.

En créant l'homme, Dieu avait fait de lui le roi de l'univers. A cet effet, il lui avait assuré

(l) Apocalypse, V, 1(*.

la supériorité sur tout ce qui l'entoure. De là vient que même dans Tordre extérieur et sensible l'homme occupe le premier rang : il y domine par la perfection de ses organes, par la dignité de son maintien, par la beauté de ses formes, par la souplesse de ses mouvements, par la finesse des tissus, Theureuse distribution et l'étroit enchaînement de toutes les parties de son corps. Ce n'est là toutefois qu'un premier reflet de la grandeur divine dans l'homme. Sa vraie souveraineté est ailleurs : deri'ière cette enveloppe fragile qu'un rien déchire, dissout, fait tomber en poudre, il y a ce qui prête la vie à une matière inerte et passive, il y a ce qui franchit l'espace, ce qui brave la durée, ce qui triomphe de la mort ; il y a la pensée qui oblige l'univers tout entier à se réfléchir en elle ; il y a le sentiment qui embrasse l'infini dans sa capacité ; il y a la volonté avec sa libre énergie; il y a l'âme, rame faite à l'image de Dieu, dont elle exprime

les traits, respire la noblesse, reproduit la beauté. Voilà l'homme, vu du regard de la raison comme des yeux de la foi ; et quand Tertullien voyait reluire sur notre front ce rayon de la grandeur divine, il s'écriait dans son langage énergique et concis : Homo, grande nomen; ô homme, que ton nom est grand !

Mais, si l'homme domine la création par Texcellence de sa double nature, par la supériorité de son corps et de son âme, il ne s'élève à sa véritable hauteur qu'à la condition de se dominer lui-même; or, cette souveraineté intime, il l'avait laissé s'échapper de ses mains. Roi de l'univers, il était devenu par sa faute l'esclave de ses vices et de ses passions. Au lieu de conserver intacte sa liberté morale, il avait subi le joug de la servitude pour s'être vendu au péché, suivant la forte expression de saint Paul, venumdatm sub peccato (1). Dès lors, il

(1) Ép. aux Romains, VII, 14.

146 t)IMA^CHE DES RAMEAUX

perdait avec Tempire sur lui-même le plus beau titre de sa royaulé. En vain le monde déchu multipliait-il les merveilles de l'art, les conquêtes de la science et du génie, rien ne pouvait effacer le signe de la dégradation que le péché avait imprimé à son front. Il restait assujetti au mal, serviis peccati (1), d'autant plus abaissé qu il croyait moins l'être, et qu'il avait fini par perdre dans les humiliations du yice le sentiment de la vraie grandeur.

Jésus-Christ est venu rendre à l'homme sa souveraineté morale. A cet effet, il a commencé par briser les chaînes qui nous retenaient captifs dans l'esclavage du péché. En affranchissant notre inteUigence du joug de l'erreur, il a délivré notre cœur de la tyrannie des passions; et tandis que sa doctrine a mis fin sur la terre au règne des ténèbres, la vertu de son sacrifice a détruit dans le monde l'empire du mal. C'est

(1) Ép. nux Roliinins, VI, 17.

LA ROYAUTÉ DU CHRÉTIEN i4t

là celle liberté des âmes, celle liberté des enfants de Dieu dont parlait saint Paul quand il écrivait aux Galales ; Cliristus vos liberavil, le Christ vous a délivrés (1).

Grâce à celle délivrance spirituelle, le chrétien participe à la royauté du Christ, particeps in regno, comme dit saint Jean (2). Non-seulement il reçoit par le baptême le caractère surnaturel qui l'associe à la souveraineté du Fils de Dieu, ronction royale qui fait de lui un autre Christ, Chrislianus, aller C/irislus, mais ce pouvoir qu'il possède en droit, il Texerce de fait. Il gouverne la terre qu'il porte sur luimême, dit saint Augustin, terrant quam portât regiu Affranchi par la grâce divine des liens du péché, le chrétien domine en souverain dans cette portion du royaume de Jésus-Christ qui lui est échue en partage, c'est-à-dire dans son âme. Là, comme un monarque au cœur de son

(1) Êp. aux Galates, IV, 31.

(2) Apocalypse, I, 9*

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empire, il tient d'une main ferme les rênes du pouvoir, dirige les forces de l'esprit dans le sens de la vérité, applique la loi divine dont le texte lui est confié, étouffe les mouvements qui éclatent contre l'autorité de la foi, prévient les dangers, réprime le désordre, maintient le calme et la tranquillité. Tout lui est soumis dans ces hautes régions de Tâme ; et Ton peut dire de lui comme de Jésus-Christ : il a vaincu, il règne, il gouverne, vincit, imper at, regnaU

Or, je dis, mes frères, que cette souveraineté intime à laquelle Jésus-Christ associe le chrétien est le faîte de la grandeur morale. Oui, sans doute, l'homme exerce une vraie royauté sur la nature qui Tentoure ; et quand je cherche ce qui l'élève à mes yeux, j'aime à le voir en lutte avec les forces extérieures qui le combattent, subjuguant les éléments du monde avec deux bras et de la patience, dominant Tunivers par la supériorité de sa pensée, forçant la matière à reconnaître les lois de son

empire, transformant le globe au grc de sa volonté, et déployant les ressources de son génie dans cet épanouissement spicndide de l'industrie et des arts. C'est là, certes, un magnifique témoignage de sa puissance. Mais quand je veux le contempler dans ce qu'il a de plus noble et de plus élevé, je laisse de côté son activité physique, pour mesurer ses forces morales et apprécier sa vertu ; car, dit l'Écriture sainte, celui qui domine son cœur est supérieur à celui qui prend des villes , melior est qui dominatur animo suo expugnaiore urbium (1). Je cherche l'homme qui sait se gouverner dans la pleine liberté de son âme ; l'homme qui est parvenu à maîtriser tous ses penchants vicieux sans se laisser dominer par aucun, et à remporter la victoire la plus difficile de toutes, celle de se vaincre soi-même ; l'homme qui tient son cœur assez haut pour

(1) Proverbes, XVI, 32.

que la matière n'arrive point jusqu'à lui, al qui, humble dans la prospérité, sait présenter à l'adversité un front calme et serein ; l'homme qui, au milieu de la rébellion des sens et des répugnances de la nature, est là comme le roc battu par la tempête, et que les flots blanchissent de leur écume sans pouvoir l'ébranler sur sa base ; l'homme enfin qui, docile sous la main de Dieu, ne connaît d'autre règle que le devoir, d'autre guide que la foi, d'autre jouissance que le bien. Cet homme-là, c'est le disciple de l'Évangile, c'est le chrétien : riche ou pauvre, heureux ou malheureux, il peut dire comme son Maître, au miUeu de l'opulence comme au sein de la misère : Tu dicis quia rex sum ego, vous l'avez dit, je suis roi î

Telle est la part de souveraineté dévolue au chrétien, et cette souveraineté est effective, réelle. Car, s'écriait saint Léon, quoi de plus royal qu'une âme soumise à Dieu et maîtresse de son corps? Qnid enim tant regium quam

subditum Deo animum corporis sui esse rectorem (1)? Et saint Augustin, devançant ces belles paroles par la majesté de son langage, disait : Ceux-là régnent véritablement qui savent se gouverner eux-mêmes avec Taide de Dieu : Bene regnare dtcuntur qui cum Dei adjutorio se bene regunt (2). Si la souveraineté est, en effet, comme la définit Bossuet, une puissance de faire le bien, le chrétien possède ce pouvoir que Jésus- Christ lui a conquis par son sang et conféré avec sa grâce : il peut l'exercer librement, sans gêne ni entrave. Affranchi de la domination du mal, il renverse les obstacles qu'il rencontre sur son chemin, il s'avance d'un pas sûr dans la voie du devoir, il va de vertu en vertu, il réalise ce progrès dans la sainteté, qui est la loi de son être. Plus il se dégage des liens du péché, moins il éprouve de difficulté pour le bien, plus il fortifie

(1) s. Léon, Serm. IV.

(2) s. Augustin, Homélie XVIII sur l'Apocalypse»

ce pouvoir moral, cet empire sur soi-même que saint Augustin appelait une puissance souveraine : Non carel regiâ potestate qui corpori siio noverit imperare (1) .

Cet empire sur soi-même, qui fait la grandeur du chrétien, n'est sans doute qu'un hommage rendu à la souveraineté de Dieu. Mais, reprend saint Léon, c'est précisément dans cette soumission à la loi divine que l'homme trouve sa dignité, car, servir Dieu, c'est régner, servire Deo regnare est. Tandis que l'homme devient l'esclave du mal qui le domine, suivant l'expression de saint Pierre, a quo qiiis superatus est, hujus et servus est (2), il recouvre sa Hberté en se faisant le serviteur de Dieu. Oui, servir Dieu, c'est régner; car, servir Dieu, c'est s'affranchir du joug des passions, pour établir en soi le règne de la justice et de la vérité ; c'est asseoir l'empire de la charité sur

(1) s. Augustin, Enarr. in psal. LXXV, n" 18.

(2) 2' ép. de S. Pierre, ]I, 19.

les ruines de Tégoïsme; c'est faire triompher la loi divine des résistances de la nature; c'est réduire l'esprit sous l'obéissance de la foi et soumettre une volonté rebelle à l'autorité du devoir. Servir Dieu, c'est se rapprocher de lui pour réfléchir sa grandeur et participer à sa puissance. Servir Dieu, c'est combattre, c'est vaincre, c'est triompher : servire Deo, regnare est, servir Dieu, c'est régner.

Chose étonnante, mes frères, d'un côté l'Évangile ne parle que d'humihté, de défiance de nous-mêmes, de faiblesse morale ; et d'un autre côté, quand je parcours les livres saints, je vois qu'il n'est question pour l'homme que de dignité souveraine, de grandeur, de force. Comment concilier ces deux extrêmes? C'est que l'homme, réduit à son énergie propre, ressemble à un roseau qui plie au gré des vents ; mais, quand la main de Dieu le soutient, et que la grâce de Jésus-Christ vient le guérir de ses infirmités, il se relève, grandit, et roi de lui-

l.'ii DlMAiNCHE DES HAMEAUX

même, il trouve dans sa dépendance les litres de sa souveraineté.

C'est en communiquant à l'homme celle haute idée de sa vocation et de son caraclère, que le christianisme a retrempé les âmes et conquis le monde. Armé de la puissance qu'il tient du ciel, il est venu répéter à l'humanité ce que Dieu disait autrefois au fils du premier homme : tu mettras sous tes pieds les penchants qui t'asservissent et tu les domineras : Appetitussub te erit, et tu dominaberis iUius[\ ) . Aussi, je ne m'étonne plus que l'Évangile ait accompli dans le monde cette immense révolution morale dont nous recueillons les fruits ; qu'en proclamant la dignité des âmes il ait renouvelé la face de la terre ; qu'il ait brisé le joug humiliant qui pesait depuis des siècles sur une moitié du genre humain; qu'il ait rendu à la possession d'eux-mêmes ces millions

(l) Gi'ms^, ÎV, 7.

d'hommes qui portaient au front la marque de la servitude; qu'il ait ramené au milieu des sociétés civiles le respect de la vie humaine, le sentiment du droit et de la justice : en appelant l'homme à régner sur lui-même, à s'affranchir de la domination du mal, l'Évangile lui apprenait à respecter dans les autres ce qu'il doit estimer en soi, et à saluer dans leur dignité personnelle l'image de sa propre grandeur.

Cet empire sur soi-même que Jésus-Christ est venu rendre à l'homme n'est toutefois que le premier caractère de la souveraineté du chrétien. Car, dit l'apôtre saint Jean, quiconque est né de Dieu a vaincu le monde, omne quod natum est ex Deo, vicit mundum (1). C'est à ce deuxième privilège de sa royauté spirituelle que le Fils de Dieu associe tous ceux qui croient en lui.

(1) l--^ ép. de S. Jean, V, 4

156 DIMANCHE DES RAMEAtX

Quand le chrétien est parvenu à établir dans son âme cet empire spirituel dont nous venons de parler, ce royaume de Dieu qui est au dedans de nous, suivant la parole du Sauveur, regnum Dei inlra vos est (1); lorsqu'il tient d'une mam ferme le sceptre de cette souveraineté morale que Jésus-Christ lui a conquise par son sang, il triomphe également des forces extérieures qui le sollicitent au mal et que l'Evangile désigne sous le nom générique de monde. Ces forces, il les domine du haut de sa foi et par la vertu de la grâce qui est en lui. C'est ce que disait saint Paul, lorsqu'au milieu de sa faiblesse apparente, il jetait ce magni-

(1) s. Luc, XV:i, 21.

fique défi à toutes les puissances de la terre : « Qui donc nous séparera de Tamour de Jésus- Christ : rafïliction, les angoisses, la faim, la nudité, les périls, la persécution ou le glaive? Pour moi je suis certain que ni la mort, ni la vie, ni les choses présentes , ni les choses futures, ni la violence, ni tout ce qu'il y a de plus haut ou de plus profond, ni aucune autre créature ne pourra jamais nous séparer de l'amour de Dieu en Jésus- Christ Notre Seigneur (1). »

Voilà, certes, l'affirmation d'une puissance souveraine; et cette affirmation n'était point gratuite: les faits sont venus en fournir la plus éclatante de toutes les preuves. Voilà dix-huit siècles que les disciples de l'Evangile dominent le monde par la patience, par Tabnégation et le sacrifice. Leurs luttes pacifiques comme leurs victoires morales ont confirmé d'âge en

fl) Ép. auK Komains, VÎII, 33 39.

âge la grande parole du Maître : « Ayez confiance, j'ai vaincu le monde, » con/ldite, ego vici mundinn (1).

Or, n'est-ce point là le signe d'une véritable souveraineté, une participation réelle à la royauté de Celui qui disait au milieu de ses opprobres devant le préteur romain : Tu dicis quia rex sum ego, vous l'avez dit, je suis roi ? Voyez cet homme qui s'appellera saint Polycarpe, saint Ignace ou saint Gyprien. Le monde s'est armé contre lui du glaive de la persécution. Une main de fer veut peser sur sa conscience pour y comprimer l'élan de la foi. Pour lui, tranquille et fort, il possède son âme dans la patience. Il n'oppose à la violence que le calme de la résignation et la sérénité du devoir; et tandis que ses ennemis, ne voyant plus dans son corps de partie intacte, en sont réduits à tourmenter ses plaies, il ne trouve

(i) s. ean, XYI, 33.

contre eux sur ses lèvres et dans son cœur qu'une prière et une bénédiction. Est-ce que cet homme ne domine pas le monde par la grandeur et la majesté du sacrifice? Et ne peut-on pas dire de lui comme du Christ, qu'il a vaincu le mal, qu'il commande à la souffrance, qu'il règne, qu'il triomphe, vincii, imperat, régnât ?

Et ce jeune homme qui, plus tard, sera saint Antoine, saint Bernard ou saint François d'Assise, n'est-ce pas une vraie souveraineté qu'il acquiert au prix du renoncement ? Pour le retenir dans ses liens, le monde multipliait autour de lui les séductions et les promesses; mais un jour il s'est dit : Je me dépouillerai de mes biens, j'épouserai la pauvreté, je me ferai le serviteur de mes frères, je ne serai rien pour être tout à Dieu. Est ce que cet homme n'est pas supérieur au monde, sœculo major , comme disait saint Cyprien (1), au monde dont il a

(1) s. Cyprien, Épitre V" à Dnnat.

d60 DIMANCHE DES RAMEAUX

foulé aux pieds les trésors et les jouissances? Et n'a-t-il pas le droit de répéter avec le Christ son modèle, au milieu de son abaissement et de sa pauvreté volontaire : Tu dicis quia rex siim ego, vous Favez dit, je suis roi?

Et cette vierge chrétienne qui portera dans l'histoire le nom de sainte Agnès, de sainte Cécile ou de sainte Agathe, n'est-elle pas associée par son sacrifice à la royauté spirituelle de Jésus-Christ? N'est-ce pas dominer le monde que d'en rejeter les maximes, d'en mépriser les vanités, d'en subir avec calme la vengeance ou la haine? Ces âmes royales que les hommes n'ont pu ni subjuguer par la crainte, ni entraîner par l'exemple, ni éblouir par les pompes du siècle, ne sont-elles pas élevées au-dessus des hauteurs de la terre, comme disait le prophète, sustollam te super altitudines terrœ (1) ; et ne peuvent-elles pas du fond de leur humilité

(1) Isaïe, LVIIÏ, 14.

lA KOVAUTK DLÎ CHKÉTIEN 161

victorieuse, entonner avec l'apôtre le cliant du triomphe : Fecisti nos vegnum et regnabimus super ierram ; vous nous avez donné la souveraineté et nous régnerons sur la terre ?

C/est donc avec raison que saint Jean disait : « Tous ceux qui sont nés de Dieu ont vaincu le monde ; » car ce ne sont pas seulement quelques âmes d'élite qui partagent avec le Christ cette souveraineté spirituelle: tout chrétien y participe dans la mesure de sa fidélité à servir Dieu. Quiconque procède de Jésus-Christ, roi des âmes, s'écriait Clément d'Alexandrie, est roi à son tour (1). Et même, si j'ose le dire, cette puissance surnaturelle n'est jamais plus visible que dans l'homme qui, sans sortir de ce monde, sait le dominer par l'énergie de sa foi ; dans l'homme qui, en présence de ces forces extérieures dont il n'évite point le choc, déploie une résistance d'autant plus ferme qu'elle

(l) Stromatcs, II, 4.

est permanente; dans Thomme enfin qui, au milieu de ses adversaires qu'il regarde en face, reste inébranlable dans la possession de soimême. C'est dans ces conditions, les moins faciles de toutes, que la royauté spirituelle du chrétien s'affirme plus hautement et se manifeste avec plus d'éclat. Admirable spectacle, s'écrie saint Augustin, que ces victoires de l'âme où Dieu offre son secours, où la sainteté triomphe, in qiio innocentia pugnat, sanctitas vincit, et où la récompense enrichit celui qui la reçoit, sans appauvrir celui qui la donne, prœmium acquirilur taie quod et ille qui vicerit accipiat el qui donaverit nihil amittal (1) .

Car cet empire sur nous-mêmes et sur le monde, auquel Jésus-Christ nous associe par la vertu de sa grâce, n'est qu'une ébauche de la souveraineté qui nous attend au ciel. C'est là surtout que Dieu nous appelle à régner avec lui

(1) Si Augustin, de Symb, ad catechunii

dans la béatitude d'une paix non troublée. Quelque effort que nous fassions pour nous affranchir ici-bas de la domination du mal, notre victoire reste incomplète. Les révoltes qui éclatent par intervalle dans l'intérieur de notre âme, nous avertissent que notre empire n'est point assis sur une base inexpugnable; et l'influence du monde, qui se fait sentir malgré nous, achève de prouver que nous ne sommes pas à l'abri du danger. C'est pourquoi la vie présente n'est qu'un acheminement progressif vers ce règne parfait qui comblera nos désirs. Nous préparons de jour en jour notre éternité; nous tressons de nos propres mains la couronne de gloire que Dieu déposera sur notre tète, et chacune de nos bonnes œuvres est une pierre que nous portons à l'édifice de notre grandeur future. Puis, quand ce travail de préparation est terminé, le moment arrive pour le chrétien de prendre possession de cet empire que Dieu lui réserve. Du sein de la tombe où la mort

plonge sa dépouille, il se relève glorieux; il triomphe avec Jésus Christ, la palme de la victoire à la main. Ses fers sont rompus à jamais; il est libre, il est roi; le ciel devient sa conquête, et l'immortalité son partage. C'est la grâce que je souhaite du fond de mon cœur à tout ce religieux auditoire.

Ainsi soit-il !

Oportuit pati Christum et ita intrare in gloriam suam.

Il fallait que le Christ souffrît et qu'il entrât ainsi dans la gloire.

(S. Luc, XKIV, 26.)

Sire,

La souffrance précède le triomphe. Telle est la loi de ce monde, et la Passion de NotreSeigneur Jésus-Christ nous la montre dans sa pkis haute appHcation. Le motif principal de cette grande immolation a été, sans doute, la Rédemption du genre humain. Il s'était accompli sur la terre un mystère d'iniquité, et ce mystère d'iniquité appelait à sa suite un mystère de

justice et un mystère d'amour. Le mal, en creusant un abîme entre Dieu et l'homme, avait porté le désordre et le ravage dans Texistence humaine : il fallait combler cet abîme et réparer ce désordre. Or, pour égaler la réparation à la faute, et satisfaire pleinement à la justice divine, il était nécessaire qu'une victime innocente, se substituant à l'homme pécheur, effaçât une offense infinie par l'effusion d'un sang infiniment précieux. Voilà pourquoi le Fils de Dieu, se chargeant du poids de nos péchés, voulut expier par son supplice les iniquités du genre humain. Voilà pourquoi, au terme de sa carrière mortelle, il traverse la vallée de Gédron, et se dirige vers le jardin de Gethsémani pour y laver nos fautes dans les sueurs de l'agonie ; de là, traîné comme un vil malfaiteur dans les rues de Jérusalem, à travers les insultes de la populace, les calomnies de la synagogue, les lâchetés du prétoire, les dérisions d'Hérode, il n'oppose aux deux grandes puis-

sances de Tancien monde, à la plus haute puissance politique, le peuple romain, et à la plus haute puissance religieuse, le peuple juif, que le calme de la résignation et la majesté du silence ; et enfin, abreuvé d'outrages, meurtri de coups, couronné d'épines, il gravit lentement les hauteurs du Calvaire, pour y consommer sur la croix le grand œuvre de la Rédemption du monde.

Tel est le sens du drame douloureux dont le souvenir tient aujourd'hui l'univers entier dans l'attitude du respect et du recueillement. Ce n'est point là toutefois le motif unique de ces souffrances multiples que je viens de rappeler ; car, en raison de sa valeur infinie, une seule goutte du sang adorable de THomme-Dieu eût suffi pour racheter le monde. Il y a donc un autre enseignement dans cette surabondance de peines et d'humiliations que le Sauveur a daigné subir par amour pour nous. En résumant dans sa personne, et en consacrant par

son exemple toutes les formes de la souffrance tant morale que physique, Jésus-Christ a voulu offrir à l'humanité un modèle et une consolation. C'est à cette considération toute pratique que j'ai dessein de m'attacher dans ce discours.

La loi de la souffrance est écrite sur le berceau du monde. Dieu la promulgua le jour oii le premier homme entraîna dans sa chute toute sa descendance. Depuis ce moment-là, dit TÉcriture sainte, un joug dur pèse sur les enfants d'Adam, jiigum grave super fiiios Adam (1). Tous, nous participons à l'expiation comme à la faute, et quelque effort que nous fassions pour échapper à la souffrance, nous ne parvenons jamais à l'éviter entièrement. Quand elle s'éloigne de notre corps, elle se réfugie dans l'âme pour remplacer la douleur physique par

(1) Eccli.,XL, 1,

LA SOUFFRINCE 171

les peines morales ; et, à défaut de causes intérieures qui l'entretiennent, nous trouvons au dehors des occasions qui la font naître, dans les accidents de la vie et dans les événements de ce monde. Telle est la destinée de T homme sur la terre ; il n'est pas de vie humaine où le malheur n'ait eu son jour ou son heure.

Mais, si nul homme jamais n'a pu se soustraire à cette loi mystérieuse de la souffrance, nous éprouvons tous une répugnance naturelle pour ce qui nous blesse dans la partie sensible de notre être. Cette répulsion instinctive prouve sans nul doute que l'homme, fait pour le bonheur, n'était pas destiné à souffrir, mais que la douleur est une suite de sa déchéance et un châtiment de sa faute : c'est quelque chose d'anormal qui accuse un désordre profond dans les conditions de la nature humaine. De là ce mouvement spontané de l'âme qui nous fait reculer devant les grandes afflictions de la vie. Voyez le Christ au jardin des Olives ;

car, pour nous servir de modèle dans ces situations douloureuses, il avait consenti -à prendre sur lui toutes nos faiblesses et nos infirmités, excepté le péché. A la vue des souffrances qui Tatlendent, son âme est triste jusqu'à la mort ; elle se trouble, s'effraie : « Mon Père, faites, s'il est possible, que ce calice s'éloigne de moi (1). » Voilà le cri de la nature en face de la souffrance. Oui, chaque fois que l'aiguillon de la douleur se fait sentir à nous, quand des revers inattendus nous enlèvent le fruit de notre travail ou l'héritage de nos pères, quand la mort menace de frapper à nos côtés ce que nous avons de plus cher au monde, ceux dont Texistence faisait le charme et le bonheur de la nôtre, oh ! alors, dans ces moments d'épreuve oii l'image de la souffrance se dresse devant notre esprit épouvanté, la scène du jardin de Gethsémani se renouvelle au-dedans

(T) S. Matthieu, XXVI, 39.

LA SOI FFUANCE 173

de nous-mêmes ; nous prions Dieu d'écarter de nos lèvres ce calice d'amertume, transeat a me callx iste, et nous sentons à l'accablement de notre âme ce qu'a de dur et de pénible cette loi qui s'impose à chaque homme du berceau à la tombe.

Et pourtant, mes frères, si la souffrance occupe une si grande place dans la vie, Dieu n'a pas pu permettre qu'elle demeurât stérile pour le bonheur de l'homme ; car le propre de sa Providence, c'est de savoir tirer le bien du mal, et de faire tourner à notre profit ce que nous regardons comme une perte. Si l'approche du supphce inspire à Jésus-Christ cet éloignement naturel que nous éprouvons pour tout ce qui tourmente l'âme et la déchire, le Sauveur se rappelle aussitôt combien son sacrifice sera fécond pour l'humanité, ce qu'il en résultera pour elle de lumière, de grâce, de félicité ; et, surmontant la douleur par la résignation, il reprend : « Toutefois, mon Père, si ce calice ne

peut passer sans que je le boive, que votre volonté soit faite et non la mienne (1). » Telle est la réaction de la grâce contre les impressions de la nature. Car la souffrance se transforme aux yeux de la foi : elle prend le caractère d'une épreuve salutaire que le chrétien accepte de la main de Dieu avec une soumission filiale. Oui, la souffrance est pour l'homme une épreuve salutaire : non -seulement elle lui fournit le moyen d'expier ses fautes par une pieuse résignation à la volonté divine, mais de plus elle purifie son âme qu'elle dégage des liens du péché. Elle affaibht en nous l'amour des jouissances matérielles, et nous élève audessus de la terre, en nous avertissant que nous n'avons point ici-bas de demeure permanente, mais que le ciel est notre véritable patrie. Elle double notre énergie morale et retrempe la volonté qu'elle affermit au milieu

(1) s. Mfitthieu, XXVI, 39, 49.

* lÂ. SOUFFRANCE 175

des difïicultés de la vie. L'homme qui n'a pas souffert a toujours quelque chose d'incomplet et d'inachevé : il lui manque ce sens pratique qui fait comprendre le sérieux de la vie, cette expérience des choses qui dissipe les illusions devant la réalité, celte habitude de regarder en face les contrariétés de ce monde sans en être effrayé, ce ressort moral qui ploie un instant sous l'obstacle qu'il ne peut éviter pour se relever avec d'autant plus de force, ce don enfin de savoir compatir aux maux de ses semblables et supporter leurs faiblesses. C'est à l'école de la souffrance que se forment les grands caractères, les volontés énergiques, les âmes capables de dévouement et de sacrifice. Regardez à travers les siècles, mes frères : il n'est pas d'oeuvre féconde pour le bien de l'humanité qui n'ait été enfantée dans la douleur. Quand Dieu appelle un homme à remplir une haute mission sur la terre, il a coutume de l'exercer par ce dur apprentissage : s'il ne le

i7(i VENDREDI SAINT

fait point passer tout d'abord par le creuset des tribulations pour le préparer à devenir l'instrument de ses desseins, il se plaît souvent à le montrer plus tard « accompli par ces derniers traits, selon le beau mot de Bossuet, et avec ce je ne sais quoi d'achevé que les malheurs ajoutent aux grandes vertus, » L'épreuve est l'initiation des grandes vies quand elle n'en est pas le couronnement. C'est dans ce sens que saint Paul disait : « Dieu éprouve ceux qu'il aime (1). » Donc, ne nous hâtons pas d'écarter de nos lèvres le calice de la souffrance que Dieu nous présente ; mais, à l'exemple de Jésus -Christ, acceptons sans plainte et sans murmure les afflictions de la vie ; car, dans le plan caché de la Providence, l'adversité est quelquefois une grâce, et ce qui nous paraît un malheur peut être un bienfait.

Accepter dans un esprit de foi et de sacrifice

(J) F.p. aux Hébreux, XIT, i'>.

LA SOUFFR-INCB 177

la souffrance que Dieu nous envoie, c'est beaucoup; la supporter jusqu'au bout avec patience, c'est encore plus. Déjà les sages de l'antiquité regardaient comme le plus grand spectacle que la terre puisse contempler, celui d'un homme en lutte avec la douleur qu'il surmonte par l'énergie de sa volonté. Mais, je le répète, s'il n'est rien de plus élevé dans l'ordre moral que la fermeté de l'âme au milieu des souffrances, rien ne coûte davantage à notre nature que tous ses instincts portent vers le bonheur. Voilà pourquoi il fallait que l'exemple d'un Homme-Dieu vînt nous fortifier dans les épreuves de la vie. Nous supportons encore avec assez de courage les maux physiques qui nous affligent, parce que telle est la loi générale de l'humanité; mais quand les hommes nous font sentir le poids de leur injustice ou de leur cruauté, c'est alors que notre âme se révolte, et que nous avons peine à comprimer la haine ou la vengeance prête à

178 VENDREDI SAINl

éclater dans noire cœur. Il est souvent plus difficile d'oublier une injure ou de pardonner une offense que de résister aux douleurs du corps. Eh bien, Jésus-Christ a voulu nous soutenir par son exemple dans ces luttes de rame contre elle-même : non -seulement il accepte sans murmure, des mains de son Père, le calice des souffrances, mais encore il subit avec une constance inaltérable les mauvais traitements qu'il reçoit de la part des hommes. Le monde entier a relu ce matin avec attendrissement cette grande page de l'Évangile, la plus sublime qui ait été écrite ici-bas, cette page où l'ineffable charité du Sauveur éclate à chaque ligne. Quelle douceur dans le reproche qu'il adresse au misérable qui le trahit : « Ami, pourquoi êtes- vous venu? C'est par un baiser que vous trahissez le Fils de l'homme (1) ! » Quelle bonté envers ses disciples, à l'instant

(l) s. Luc, XXII^ -IB; s. Mattliicu, XXVJ, 50.

même où ils vont lâchement prendre la fuite et l'abandonner : « Si c'est moi que vous cherchez, du moins ne faites point de mal à ceux-ci (i) ! » Quelle tendresse à l'égard de ce faible ami que la voix d'une servante a suffi pour rendre infidèle à son maître : il se venge par un regard plein d'amour de cette insulte faite à l'amitié (2) î Quelle possession de soi-même dans le silence qu'il oppose à d'odieuses calomnies! Quel calme surhumain dans cette réponse à celui qui avait osé outrager sa sainte face : « Si j'ai mal parlé, montrez en quoi j'ai mal dit; mais si j'ai bien parlé, pourquoi me frappez-vous (3) ? » Quelle compassion pour ce peuple ingrat qui n'avait répondu à ses bienfaits que par des cris de mort : « Ne pleurez point sur moi, mais pleurez sur vous-mêmes et sur vos enfants, car des jours

(1) s. Jean, XVII, H, 9*

(2) s. Luc, XXII, 61.

(3) s. Jean, XVII', 23.

mauvais vont venir pour vous (1) ! » Enfin, quelle expression de clémence et de miséricorde dans cette prière suprême : « Mon Père, pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu'ils font (^) ! »

Ah ! divin Sauveur, que d'autres aient besoin d'êlre subjugués par la sublimité de votre doctrine, par l'éclat de vos miracles, par la grandeur de vos œuvres; pour moi, ces paroles-là me suffisent, car elles révèlent une puissance d'aimer qui n'est pas de la terre, une force de résignation qui dépasse l'humanité. Il n'y avait qu'un Homme-Dieu qui fût capable de parcourir cette carrière de suppKces et d'ignominies sans se démentir un seul instant, sans laisser échapper aucune plainte, aucune parole amère, et qui enfin, parvenu au terme de ses souffrances, pût trouver dans son cœur assez d'amour pour couronner une si longue

(1) s. Luc, XXIII, 28, 29.

(2) Ibid., XXIII, 34.

épreuve par ce cri d'inexprimable tendresse : « Mon Père, pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu'ils font, Pater ^ dimitte illis, nesciunt enim qiiid faciunt, »

Certes, mes frères, à la vue d'un tel modèle de patience et de résignation, il est impossible qu'on ne se sente pas plus de courage pour supporter les afflictions et les contrariétés qui nous arrivent de la part des hommes. Ces efforts de F âme sur elle-même nous sont d'autant plus faciles que Dieu ne nous a point soumis à d'aussi grandes épreuves. Il ne s'agit pour la plupart des hommes ni de persécutions à souffrir ni de tourments à endurer. Et cependant, quelque paisible et sereine que soit une vie, la matière ne manque jamais à la patience. On a vu des douleurs légères égaler les grandes souffrances par leur continuité, et la goutte d'eau finit par creuser la pierre, en tombant incessamment à la même place. Le monde aura

toujours assez d'injustices pour exercer notre

iSii VENUREDl SAINT

vertu, ses faveurs assez d'inconstances, ses rebuts assez d'amertumes, ses jugements assez de sévérité, ses procédés assez de violence ou d'indélicatesse.

Ce sont là, mes frères, autant d'occasions que Dieu nous ménage pour nous faire pratiquer cette abnégation, cette générosité dont Jésus-Christ nous donne l'exemple; et pour être moins pénibles, ces épreuves n'en sont que plus fréquentes dans le commerce ordinaire de la vie. Quel est Fhomme, en effet, qui n'ait pas de répugnance à surmonter dans le contact de ses semblables j d'antipathies à combattre, d'aversions à vaincre, d'offenses à oublier? Et si Ton savait porter avec patience cette croix qui ne manque à personne ; si l'on apprenait à l'école du Sauveur crucifié à conserver cette bonté, cette égalité d'humeur qui est la mar*^ que d'une âme forte, à éviter les froissements, à ménager l'amour-propre de ceux qui nous entourent, à fermer les yeux sur leurs défauts

pour voir plutôt leurs qualités, à bannir du discours ce qui aigrit et ce qui blesse, à se pardonner des torts souvent réciproques, et à rendre enfin le bien pour le mal; si, dis-je, ces grandes leçons de la foi trouvaient de Técho dans toutes les âmes, que de familles où le malheur ne serait jamais entré, on la vue des soufFrances de Jésus-Christ, méditées avec fruit, aurait pu maintenir la paix dans Tunion. Rien ne résiste à Texemple d'un Dieu fait homme, lorsqu'il nous reste assez de foi pour le comprendre, et assez de cœur pour en ressentir la vertu.

Sans doute, mes frères, à côté de ces épreuves ordinaires de la vie, il y a dans l'humanité des souffrances plus vives, des douleurs plus amères» Il est des âmes qu'il plaît à Dieu d'associer d'une manière plus étroite à la grande victime du Calvaire, et qui, à des moments donnés, réfléchissent quelques traits de cette divine figure. Voilà pourquoi il fallait

184 VENDREDI SAINÏ

que la croix se dressât au milieu des hommes, visible pour tous, afin d'égaler partout les consolations aux douleurs. Ah ! qui dira combien la vue de cet étendard sacré a séché de larmes depuis dix-huit siècles ; ce qu'elle a inspiré de résignation aux malheureux? Qui dira combien elle a soutenu d'âmes défaillantes ; ce qu'elle a communiqué de force et de courage à ceux qui souffrent et qui gémissent sous le poids de la iristesse ou du chagrin? Quand les martyrs enduraient les plus cruelles tortures pour rester fidèles à leur foi, au milieu de la flamme des bûchers ou sous la dent des bêtes féroces, ils se rappelaient la Passion du Sauveur, et ce souvenir, traversant leurs souffrances, ramenait le sourire sur leurs lèvres et la sérénité sur leur front» Quand l'homme est payé d'ingratitude par ceux qu'il avait comblés de bienfaits, lorsqu'il se voit calomnié dans son honneur, trahi, renié par les siens, abandonné de tous, il se souvient que le Fils de Dieu, lui aussi, a

voulu passer par cette douloureuse épreuve, et ce grand exemple vient relever son âme abattue et désolée. Quand la mort produit dans notre cœur ces déchirements à nul autre pareils, chaque fois que les vents de l'étranger vont porter au sein d'une famille la fatale nouvelle qui la plonge dans le deuil, l'épouse, la mère chrétienne se tourne vers la croix, et voyant au pied de la croix cette mère affligée qui échange avec son fils souffrant un dernier regard de tendresse, elle puise dans la vue de ces sublimes douleurs la force dont elle a besoin pour surmonter la sienne. Oui, mes frères, il fallait que l'image de la croix vînt s'offrir aux regards de tous, dans la demeure des grands comme sous le toit du pauvre, au chevet du malade et au lit de camp du blessé, afin que l'humanité, qui souffre partout, pût aussi trouver en tout lieu une consolation à côté de la peine et un modèle de patience au sein de l'épreuve.

C'est pour cette raison que Jésus-Christ a voulu consacrer dans sa personne toutes les formes de la souffrance, les peines morales non moins que les douleurs physiques. Mais, s'il cherche à nous fortifier par son exemple contre les afflictions de la vie, il nous montre également le terme glorieux auquel aboutissent ces épreuves acceptées dans un esprit de foi et supportées avec constance. Chose étrange, c'est de la souffrance qu'il attend son exaltation. « Quand j'aurai été élevé en croix, avait-il dit, c'est alors que j'attirerai tout à moi (1). » A l'approche de sa Passion, il s'écrie : « Voici l'heure oii le Fils de l'homme sera glorifié (2). » Et Tapôtre saint Paul, fidèle interprète des paroles du Maître, écrivait aux Philippiens : a Jésus-Christ s'est rendu obéissant jusqu'à la mort de la croix, c'est pourquoi Dieu l'a exalté et lui a donné un nom qui est au dessus de tout

(1) s. Jean, XII, 32.

(2) S. .lenn, XII, 2;-:.

h\ SOUFFRANCE 187

nom (i). » C'est qu'en elTet, même aux yeux du monde, la souffrance glorifie Thomme en faisant éclater ce qu'il y a en lui de grandeur et de force. Elle l'ennoblit et le transfigure en quelque sorte par la majesté du sacrifice. L'amour des jouissances matérielles rapetisse la nature ; le sacrifice la rehausse et la grandit. Aussi l'humanité ne se trompe-t-elle pas là-dessus : partout oii elle voit le sacrifice, elle place l'honneur et le respect. Pourquoi la mère a-t-elle ce caractère de dignité qui l'élève au-dessus d'elle-même? Parce qu'elle est l'image vivante du sacrifice. Qu'est-ce qui prête au soldat cette auréole de gloire qui brille autour de son nom? Le sacrifice dont ce nom est le symbole. Parcourez l'histoire du genre humain : quand est-ce que votre âme tressaille d'enthousiasme, que votre cœur bat le plus vivement, que vos yeux s'humectent de larmes? C'est quand vous rencontrez sur vos

(Il Ép. aux Piiirii)piens, II, 9.

pas un grand sacrifice, des souffrances glorieuses. Le sacrifice est la plus haute puissance de l'homme ; c'est sa beauté morale, sa divine grandeur. Écoutez TÉvangile : Nïsi granum frumenti cadens in terrain, mortuum fiierit, ipsum solum manet (1). Si le grain de blé ne meurt pas après qu'il a été jeté en terre, il reste stérile ; mais sitôt qu'il est mort, c'est alors que sa germination commence, que ses éléments tressaillent et s'agitent, qu'une force intime le pousse, le soulève, le développe, et qu'ainsi, se multipliant par lui-même, il s'épanouit dans la splendeur de sa fécondité. Voilà l'image de la souffrance et du sacrifice. C'est une semence de gloire que nous jetons dans le sein de Dieu. Oui, Dieu compte nos larmes, il mesure la récompense à l'étendue de nos peines, il nous exalte d'autant plus qu'il nous éprouve davantage, il nous glorifie en raison

[W s. JeaJi, XII, 24.

de ce que nous aurons souffert par amour pour lui ; car, disait saint Paul, les afflictions, si courtes et si légères de la vie présente, produiront pour nous le poids éternel d'une sublime et incomparable gloire, supra rnodmn in sublimilate œlernum gloriœ pondus (i).

Souffrez donc, ô divin Sauveur, souffrez pour l'humanité qui vous devra son salut. Ah ! j'entends bien ce cri de détresse qui s'échappe de vos lèvres : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'avez-vous abandonné (2)? » C'est le cri qu'arrachent à la nature les douleurs qui l'accablent. Mais non, encore quelques instants, et l'heure du triomphe aura sonné. Déjà la gloire commence pour vous. A peine aurez-vous dit cette grande parole, tout est consommé^ que la nature entière prendra le deuil : le soleil va s'obscurcir, la terre va trembler, les pierres vont se fendre, les tombecux s'entr'ouvrir.

(1) 2« aux Corinth., IV, 17.

(2) S. Marc, XV, 34.

Vous-même, triomphant et glorieux, vous sortirez du sépulcre, vainqueur de l'enfer et du monde. Votre nom retentira, auguste et vénéré, jusqu'aux extrémités de la terre : à ce nom, tout genou fléchira ; ce nom, toute langue le répétera, tout cœur le bénira. Cette croix, l'instrument de votre supplice et le signe de vos opprobres, deviendra le trône de votre gloire; elle brillera, cette croix, au faîte des temples, sur le diadème des princes, sur la poitrine des braves. Cette couronne d'épines qui déchire votre front deviendra l'immortelle couronne de votre royauté. Ce sceptre de dérision que tenaient vos mains ensanglantées se changera en un sceptre de justice qui gouvernera les nations. Cette pourpre ignominieuse qui couvrait vos épaules sera le manteau de gloire sous lequel vous apparaîtrez aux yeux des peuples. Quelques misérables ont osé profaner votre sainte face ; des générations entières viendront déposer sur vos pieds, sur vos

mains, le baiser de Tamour. Ah ! vous serez aimé, aimé comme on n'aime pas un frère, comme on n'aime pas un père, comme on n'aime pas une mère, vous serez aimé ardemment, constamment, passionnément. Pour vous, des millions d^hommes donneront leur jeunesse, leurs veilles, leur parole, leur vie, leur sang. On vous sacrifiera ce qu'on ne sacrifie à personne, la souveraineté de l'esprit, les plaisirs des sens, les passions du cœur. Là, sur ce sépulcre qui vous attend, on verra, le front dans la poussière, l'élite de nos armées, les preux de nos milices, baiser avec larmes la trace de vos pas. On verra ce qu'il y a de plus grand et de plus illustre dans le monde donner à votre royauté spirituelle pour cortège les princes de la pensée. On verra les empereurs eux-mêmes et les rois incliner devant vous et abaisser à vos pieds la majesté souveraine. Oh! non, divin Sauveur, Dieu ne vous a pas abandonné. S'il vous délaisse un instant sur le Calvaire de la

192 TENDREDl SALNT

souffrance, c'est pour vous permettre d'opérer le salut du monde, c'est pour vous transfigurer plus tard, pour transfigurer votre nom, vos œuvres, votre humanité sainte, sur le Thabor de la gloire et du triomphe, dans la suite des siècles comme au sein de réternité !

Ubi est, mors, Victoria tua ? Ubi est, moTSj stimulus tuus ?

0 mort, où est ta victoire?

0 mort, où est ton aiguillon?

( 1" aux Corinthiens, XV, 55.)

SlRE,

Il y a trois jours, le monde chrétien se recueillait dans le souvenir du grand événement qui a été pour l'humanité le principe de son salut. C'est une croix qui apparaissait à nos yeux avec ses souffrances et ses ignominies ; aujourd'hui, c'est un tombeau qui s'entr*ouvre devant nous; mais de ce tombeau, en face duquel la Religion nous convoque, ne sortent plus les cris plaintifs qui descendaient de la

croix : des flancs de ce sépulcre déchirés par la victoire s'élèvent, retentissants et joyeux, les chants du triomphe. Une puissance souveraine a déjoué les desseins des hommes : au contact de cette main mystérieuse, le rocher du Calvaire a tressailli ; il se fend, se soulève, s'écarte, et la terre rend en tremblant le dépôt que la mort venait de lui confier. Jésus-Christ Notre Seigneur sort du tombeau majestueusement ; et, debout sur cette pierre devenue le berceau de sa vie glorieuse, il jette à la mort ce sublime défi : 0 mort, oii est ta victoire? 0 mort, où est ton aiguillon : Ubi est, mors, Victoria tua? JJbiest^ înors, stimulus tuus?

C'est à ce triomphe de Jésus-Christ sur la mort que nous sommes appelés à prendre part. En ouvrant cette sainte quarantaine par le récit de la tentation du Fils de Dieu, et en la fermant par celui de sa résurrection, TÉglise nous enseigne que la vie humaine commence par répreuve pour finir par la gloire. Fidèle à

cette doctrine,' nous avons suivi le chrétien dans la carrière qu'il parcourt entre les deux termes de sa destinée. Nous l'avons vu en lutte avec les obstacles qui surgissent de lui-même et du monde ; sanctifiant les différentes conditions de la vie par la pratique du devoir; obtenant au moyen de la prière le secours divin qui Téclaire et le fortifie ; puisant le bonheur aux véritables sources de la paix et du contentement; retournant à Dieu par la voie de la pénitence, après s'être égaré dans les sentiers du vice ; arrivant à la liberté parfaite des enfants de Dieu ou à la souveraineté spirituelle avec l'empire qu'il acquiert sur lui-même et sur le monde ; et préparant son éternité par les mérites du sacrifice ou de la souffrance. Pour couronner cette série de réflexions, il ne nous reste plus qu'à contempler le chrétien triomphant de la mort par la résurrection. C'est tout le sujet de ce discours.

La victoire du chrétien sur les puissances du mal serait incomplète, s'il ne parvenait également à triompher de la mort. C'est beaucoup, assurément, de recouvrer par la grâce de Jésus- Christ la royauté spirituelle que le péché nous avait ravie, et de pouvoir ainsi conquérir l'éternité bienheureuse que Dieu nous destine; mais, si le corps n'était point associé à cette élévation de l'âme dont il partage les travaux et les peines; s'il était donné à la mort de détruire sans retour ce temple de l'Esprit saint, en sorte que l'homme ne pût porter au sein de la gloire qu'une partie de lui-même, la Rédemp* tion n'embrasserait pas la nature humaine dans sa tolaHté : lé plan divin ne serait pas rétabli dans sa beauté primitive ; il manquerait un dernier trait au grand ouvrage que le Fils de l)ieu est venu consommer sur la terre.

Voilà pourquoi il fallait que le triomphe du chrétien pût s'étendre jusqu'à la mort ellemême, non pas de manière à nous préserver de

ses atteintes, mais afin de nous faire trouver dans la tombe le berceau d'une vie nouvelle. L'arrêt fatal porté dès Torigine contre la race humaine devait recevoir jusqu'au bout son exécution. Il avait été dit au premier homme : Le jour où tu transgresseras la loi, tu mourras, toi et ta postérité, morte morieris(\). Puis, quand la désobéissance eut fait suivre la menace de son effet, Dieu avait prononcé la sentence définitive : Pulvîs es et in pnlverem reverteris, tu es poussière et tu retourneras en poussière (2). Depuis ce moment-là, nous payons tous cette dette que saint Paul appelle la solde du péché, stipendium peccati mors (3). Mais, à quatre mille ans de là, une autre parole devait retentir dans le monde, et des flancs d'un sépulcre entr' ouvert allait s'échapper cette promesse du triomphe : « Je suis la résurrection et la vie ;

(1) Genèse, II, 17.

(2; Genèse, III, 19.

(3) Kp. aux Romains, VI, 23.

quiconque croit en moi vivra, et je le ressusciterai au dernier jour, » et ego resuscitabo eum in novissimo die (1).

C'est en s'appuyant sur ces deux paroles divines que l'Église se présente à rhumanité. Il y a quelques semaines, à Tentrée de ce saint temps de carême, elle nous disait, en déposant sur notre front la cendre, symbole muet de la fragilité de notre condition : Souvenez-vous que vous êtes poussière et que vous retournerez en poussière. Aujourd'hui elle nous découvre une autre face de nos destinées; et nous montrant le tombeau de Jésus-Christ, mémorial de notre résurrection, elle nous dit : Souvenezvous que vous êtes immortels et que vous renaîtrez de la poussière.

En effet, l'humanité se résume tout entière et se personnifie dans ces deux grandes figures qui dominent le monde et qui apparaissent,

(1) s. Joa:i, V7, 40, XI, 25.

LE TUIOMPIIE 201

celle-ci à l'origine des choses, celle-là dans la plénitude des temps : Adam et Jésus-Christ. Tous, nous participons de Tun et de l'autre, et leurs destinées se prolongent en chacun de nous. Le premier nous perd par sa révolte , le second nous sauve par son sacrifice. Enfants d'Adam, nous puisons le germe de la mort aux sources mêmes de la vie; frères de Jésus-Christ, nous trouvons dans sa mort le principe de notre renaissance. Le péché du premier homme insinue à toute sa race le venin de la corruption ; la grâce du Fils de Dieu communique à sa descendance spirituelle le remède de l'immortaUté. Jésus-Christ est le premier-né d'entre les morts comme Adam était devenu le premier tributaire de la mort sur la terre des vivants. Le Calvaire nous rend ce que nous avons perdu au paradis terrestre. Ici, la perspective effrayante de notre dissolution; là, l'espoir d'une résurrection future. Si l'homme meurt dans Adam, le chrétien revit et triomphe dans Jésus-Christ.

Sans doute, mes frères, pour éprouver notre foi, Dieu recule ce triomphe dans l'avenir. Il attend que l'oracle écrit sur le berceau de l'humanité ait reçu son entier accomplissement. Mais, pour être différée dans les conseils de la Providencej cette rénovation finale n'en est pas moins certaine. Si j'avais besoin de fortifier une espérance qui est vivante dans votre cœur, je pourrais m'adresser à la raison elle-même. A l'exemple des saints Pères, je chercherais une image anticipée de la résurrection dans cet univers visible où tout meurt pour renaître, oii tout se corrompt pour être renouvelé, où tout se dessèche pour reverdir, où tout recommence après avoir cessé. Il est de toute justice, répéterais-je après eux, que l'âme ayant accompli, en union avec le corps, tous ses actes bons ou mauvais, reçoive également, en union avec lui, sa récompense ou son châtiment. Je m'appuierais de plus sur la place qui revient à l'homme dans l'ensemble des choses pour montrer que.

si rame restait séparée du corps sans espoir de réunion, le plan divin perdrait sa grande unité; cette chaîne magnifique des êtres qui s'étend depuis l'atome jusqu'à Dieu n'aurait plus d'anneau intermédiaire par où le monde des esprits se rattacherait au monde des corps. Enfin je conclurais avec Tertullien : loin de nous la pensée que Dieu ait prodigué tant de merveilles pour les détruire à jamais, et qu'il laisse tomber en ruines sans la réédifier cette chair qui est l'œuvre de ses mains, Tobjet de son industrie, l'enveloppe de son souffle, la reine de sa création, l'héritière de sa libéralité, la prêtresse de sa religion, le soldat de la foi, la sœur du Christ : manuum suarum operam, ingenii sui curam , afflatus sui vaginam , molUionïs suce reginani, liberalitatis suœ kœredem.religionis suœ sacerdolem, testimonii sui militem^ Clirislisui sororem (1) !

(l) De resurrectione cnrnis, IX,

La chair de l'homme est la sœur du Christ, soror Christi! Le Fils de Dieu Ta élevée jusqu'à lui : il s'en est revêtu, il Ta ennoblie au contact de sa divinité. Voilà le titre de gloire qu'invoque la foi pour confirmer les vues de la raison par l'autorité de son enseignement. Non contente d'affirmer la victoire du chrétien sur la mort, et de lui donner pour garantie l'infaillibiUté de la parole divine, elle nous initie à l'inlelHgence du mystère de notre résurrection glorieuse dont elle dévoile le principe et la cause. Elle nous apprend que l'humanité régénérée se résume tout entière dans son chef, comme le monde déchu était renfermé dans Adam ; et, par conséquent, qu'étant unis à Jésus-Christ par le lien de la fraternité la plus intime, nous devons participer à son triomphe.

Ah ! qui nous dira combien grande, combien forte est l'union que le chrétien contracte avec le Fils de Dieu ? Écoutons saint Paul s'exprimant dans ce langage qui faisait tressaillir le vieux

monde étonné d'entendre une doctrine qu'il ne soupçonnait pas. Chrisium induîstis^ écrivait Tapôtre aux Galates, vous avez revêtu le Christ (1) : sa grâce est comme un vêtement qui donne à votre âme sa forme et sa beauté. Ce n'est pas dire assez; car le vêtement ne fait qu'envelopper le corps, il n'y pénètre pas, et Jésus-Christ n est pas extérieur à Tâme qu'il remplit de sa divinité. Radie ati esiis in ChristOy complanîati, vous avez pris racine en Jésus- Christ, vous avez été greffés sur lui (2) : il vous a inoculé le principe d'une vie nouvelle ; c'est de lui que vous tirez le suc qui vous pénètre, la sève qui vous ranime, vous dilate ; et de même que la branche entée sur l'arbre s'assimile à lui, s'identifie avec lui, ne fait plus qu'un avec lui, ainsi vous ne faites plus qu'un avec Jésus-Christ. Cette image ne rend pas encore toute la pensée de l'apôtre. Agricultiira

(1) Ép. aux Galates, III, 27.

(2) Aux Coloss , II, 7; aux Rom., VI, 5.

206 L? NDl DE PAQUES

Dei estis, reprend-il avec une énergie croissante, vous êtes le champ de Dieu (1) ; Jésus- Christ a jeté sa semence dans votre âme, et cette semence, il faut qu'elle lève, qu'elle pousse, qu elle se développe. /Edificalio Dei estiSy vous êtes une construction divine (2) : la main de Dieu s'est promenée de haut en bas, le long de ce temple sacré que vous êtes ; elle en a tracé le plan, établi les proportions, dessiné les contours ; le souffle de l'Esprit-Saint y circule, vivifiant et fécond. Tout cela est bien faible encore pour peindre l'union du chrétien avec le Fils de Dieu. Mais, ô apôtre du Christ, où vous entraîne l'élan de votre foi? Est-ce que vous ne craignez pas d'étourdir le sens humain par l'étrangeté de ce langage ? Ah ! répond ce grand homme dans l'enthousiasme de son âme, ignorez-vous donc que vos corps sont les membres mêmes de Jésus-Christ? Nescilis quo-

(I) !"■ aux Cor., III, »>.

(-'] Ibid,

LE TUIOMPIIE 207

nîam corpora vcstra membra sunt Clirisli (1) ? Que vous êtes formés de sa chair et de ses os, de carne ejiis et de ossibus ejus (2) ? Voilà ce qu'écrivait saint Paul pour marquer, autant que la parole humaine peut le faire, les liens surnaturels qui unissent à Jésus- Christ les membres de ce grand corps de l'humanité dont il est le chef : or des liens, si forts et si intimes, doivent nécessairement associer au triomphe du Sauveur tous ceux qui se nourrissent de son esprit et qui vivent de sa vie.

En effet, mes frères, il est convenable, il est logique qu'étant unis à Jésus-Christ aussi étroitement que le dit saint Paul, étant incorporés au Fils de Dieu, ne faisant plus qu'un avec lui, nous partagions également la gloire de sa résurrection. En nous communiquant sa vie propre, Jésus-Christ nous transmet avec sa grâce le principe de notre exaltation future.

(1) 1'- aux Cor.. VI. 15.

(2) Aux Épli., y, 30.

Certes, il n'est que trop vrai, toute gloire humaine finit au tombeau; la mort est le dénouement fatal des plus grandes destinées ; le corps de l'homme, livré à une dissolution inévitable, devient un je ne sais quoi qui n'a plus de nom dans aucune langue, comme disait Tertullien, jam peritiira caro in omnis vocabuli mortem (1 ) . Mais par delà ces régions souterraines où l'œil de la raison n'atteint pas, la foi nous découvre un horizon nouveau. Grâce à notre union avec Jésus-Christ, nous emporterons dans la tombe la semence de la gloire. Fils du premier homme formé de la terre, de terra terrenus, nous retournerons à la terre comme lui; frères du deuxième homme venu du ciel, de cœlo cœleslis, nous monterons ail ciel avec lui (2). Le corps, membre vivant de Jésus-Christ, sera semé dans la faiblesse, dit saint Paul, mais il se relèvera dans la force, seminaliir in infirmiiate^ surget

(1) De resurrectione carnis, IV.

(2) l"' aux Cor., XV 47

in virtute. Il sera semé dans F ignominie, mais il germera pour la gloire, seminatiir in ignobilitate, surget in gloriâ. Il sera semé dans la corruption, mais il ressuscitera incorruptible, seminatur in corrnptione, surget in incorruptione. Il sera semé dans la terre corps animal, mais il en sortira corps spirituel, seminalur corpus animale, surget corpus spiritale (1). Voilà ce qu'opérera cette semence de vie divine déposée dans notre être par la grâce de Jésus- Christ : elle fera surgir la force de la faiblesse, la gloire de l'ignominie ; elle fera germer la vie au sein de la mort et elle rendra féconde jusqu'à la poussière du tombeau. Puis, un jour, après cette lente germination de la gloire, debout sur ces milliers de tombes que le péché lui avait creusées, l'humanité régénérée en Jésus-Christ pourra, comme son chef, porter à la mort ce défi du triomphe : 0 mort, où

(ï) V eaux Cor., XV, 42-45.

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est ta victoire? 0 mort, où est ton aiguillon? Toute ta puissance s'est évanouie, elle a été absorbée dans la victoire : absorpta est mors in Victoria (1).

C'est ainsi que le chrétien, victorieux du péché avec la grâce de Jésus-Christ, triomphe de la mort par une résurrection glorieuse. Alors commence pour son corps réuni à son âme cette vie nouvelle, cette vie de l'éternité dont la vie présente n'est que l'ébauche et la préparation. A la vérité, notre esprit, enveloppé de nuages et appesanti par la matière, n'est point capable de comprendre dans toute son étendue le bonheur qui nous attend» L'Écriture Sainte l'a dit î « L'œil de l'homme n'a pas vu^ et son oreille n'a pas entendu ce que Dieu prépare à ceux qui l'aiment (â) ; » mais déjà il nous est donné de pressentir les joies ineffables qu'il nous réservCi Se reposer en

(1) !'•'= aux Corinthiens, XV, 51.

(2) Ihid,, II, 9.

Dieu, avec la certitude d'une paix immuable; le voir face à face, tel qu'il est, sans ombres et sans voile; contempler à découvert cette vérité substantielle dont un simple reflet pous transporte ici-bas de joie et d'admiration; aimer indéfiniment cette beauté parfaite dont le monde ne reproduit qu'une faible image; posséder à jamais le bien suprême sans crainte de le perdre ; participer à la vie intime du Père, du Fils et de l'Esprit-Saint ; s'abreuver à cette source de délices intarissable ; se nourrir de ce pain spirituel qui entrelient dans l'âme une immortelle jeunesse ; partager avec ce qu'il y a eu de plus saint, de plus noble, de plus pur sur la terre, un bonheur qui ne connaîtra ni retours ni vicissitudes; vivre avec les esprils bienheureux dans l'échange d'une félicité qui s'accroît pour chacun de ce qu'elle assure à tous, et trouver ainsi l'infini dans la lumière, l'infini dans l'amour, l'infini dans la possession^ l'infini dans la béatitude :

telle est la perspective illimitée que Jésus-Christ ouvre devant nous ; voilà cette Pâque de Téternité, où l'Alleluia du triomphe n'expirera plus sur nos lèvres, mais s'échappera d'elles sans cesse comme le chant d'une âme rassasiée de puissance, de grandeur et d'immortalité.

Sire,

Avant que ces promesses divines se réahsent pour Votre Majesté, vous avez une haute mission à remplir sur la terre ; et Dieu mesurera sa récompense à la fidélité que vous aurez mise à l'accomplir jusqu'au bout. Il s'est fait autour de votre nom ce travail mystérieux de la Providence qui est la marque de son choix ; mais, comme le dit l'Évangile, on demandera plus à celui qui aura reçu davantage. Si le monde vous parlait ici à ma place, il louerait le Prince

qui a mis fin à nos discordes civiles, qui, par le conseil et par l'épée, a su rendre à la France son rang légitime parmi les nations, et qui tient d'une main ferme le drapeau de la patrie. L'Eglise, à son tour, vous remercierait par des voix plus autorisées que la mienne, de ce que, sous le règne de Votre Majesté, la France a repris son rôle de protectrice des intérêts catholiques dans le monde entier; et de ce qu'enfin, malgré la difficulté des temps et en dépit des passions humaines, l'Empereur n'a jamais perdu de vue le grand principe de la hberté et de l'indépendance du Saint- Siège. Mais, Sire, les louanges des hommes ne montent pas dans cette chaire, et je n'ai point qualité pour parler au nom de l'Église. C'est pourquoi, me renfermant dans les devoirs de mon ministère, je prie Dieu de continuer à l'Empereur la protection dont il l*a visiblement couvert jusqu'ici, de l'étendre à l'auguste souveraine que ses nobles qualités ont rendue

244 LUNDI DE PAQl'ÉS

chère à la France, et au Prince sur lequel reposent les espérances du pays, afin qu'après une y\e pleine de mérites, ils puissent trouver leur récompense dans la couronne de l'éternité.

Ainsi soit-il!

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