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CHAPITRE IV

LA VIE DANS LE CHRIST Eï AVEC LE CHRIST.

Jésus- Christ, par la Rédemption, m'a rouvert le chemin vers mon but éternel. Il est lui-même ce chemin. Ce n'est qu'uniàlui, tenant sa main, que je puis parcourir la voie qui me conduit à mes destinées éternelles. Je fus enveloppé dans la faute du premier Adam, seulement parce que par mon origine, je naquis de lui et fus réellement uni à lui, parce que je devins un membre de su race, pour ainsi dire de son corps. De même, je ne puis prendre part au mérite par lequel Jésus-Christ, le second Adam, expie aux yeux de Dieu le Père la faute de l'humanité entière; je ne puis m'afTranchir de la dette personnelle pesant sur moi et acquérir de nouveau la faveur de Dieu, que si je lui suis réellemeutuni, si je ne fais en quelque sorte plus qu'un avec lui : union qui, comme on le suit, d'après l'institution divine des sacrements est d'une part nouée ( par le saint Baptême), de l'autre ci-

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mentée et entretenue ( par la sainte Confirmation et la très-sainte Eucharistie ), et si par malheur elle a été rompue, de nouveau réparée ( par le saint sacrement de la Pénifcnce ). C'est dans mon union personnelle avec Jésus-Christ que consiste ma purification personnelle et ma sanctification, elle ne peut être que là ; car si je suis im avec lui, tout ce (]ui est à lui est aussi à moi. Le Père céleste me contemple en lui, son Fils bicn-aimé ; le mérite par lequel il a racheté mes péchés, il me l'attribue; la grâce, cette faveur divine, prend la place de la dette enlevée ; pour l'amour du Christ, je ne suis pins un objet décolère, mais un enfant d'adoption, je suis l'objet de l'amour de Dieu et de ses complaisances.

La sainte Ecriture elle-même nous expose ainsi cette doctrine : Au vieil homme qui est né de la chair et qui vit selon la chair, elle oppose le nouveau fjui est né de l'Esprit et qui vit dans le Christ. L'homme régénéré dans le saint Baptême s'est revêtu de. Jésus-Christ, il est changé en sou image, il lui est devenu semblable, il a été uni à lui, comme le membre vivant est uni au coips ; ce n'est plus le vieil homme qui vit, mais Jésus-Christ qui vit en lui : foutes ces expressions se succèdent dans les saintes Lettres, et disent au fond une seule et même chose.

Mais maintenant (juel est res[)rit de Jésus-Christ, comme il se révèle dans sa propre vie, et comme il doit par conséquent se refléter dans la mienne ? Si je

regarde dans la vis de Jésus-Christ, j'y vois l'image de la beauté la plus parfaite. Tontes les vertus rayonnent dans celte image, excepté celles qui ne peuvent lui être propres, parce qu'elles entraînent avec elles une sorte d'imperfection, comme par exemple la foi ; car au lieu de ces vertus, il possède la haute perfection qui y correspond. Et je vois en Jésus-Christ toutes les vertus dans leur plus parfaite consommation. Deux d'entre elles y brillent toutefois d'un éclat particulier, non pas que les autres soient eu lui moins parfaites, mais parce que la nature de ces deux vertus fait que toutes les autres semblent leur servir de cortège, dominées et couvertes qu'elles sont par leur éclat. La première de ces vertus est le saint renoncement à soimême, la deuxième est le saint amour, celle-ci le sommet, celle-là la base de toute perfection morale. Le saint renoncemcnl de Jésus-Christ se manifeste dès le commencement, comme dans tout le cours et à la fin de sa vie. Tout entière, elle n'est qu'une chaîne non interrompue d'actes du plus profond comme du plus sublime abaissement, ou comme le dit la Sainte Ecriture d'un saint renoncement à lui-même. Sa naissance obscure, accompagnée de tant de circonstances humiliantes, naissance comme il se l'était lui-même choisie, cet amour de la sainte pauvreté qui n'avait pas où reposer sa tête^ sa longue et profonde obscurité, cette retraite inconnue dans la modeste demeure de

Nazareth, sa parfaite obéissance et sa soumission ù ses parents qui cependant étaient ses propres créatures, le choix de disciples pauvres, ignorants, sans éducation, l'humble tolérance de leurs défaats, de leurs faiblesses et de leurs disputes, sa douceur iiifiuic au milieu des durs traitements qu'il avait chaque jour à souffrir, sa condescendance pour les esprits bornés, les hommes les plus inintelligents, sa patience que n'a jamais lassée la plus dure oppression, sa mansuétude pour des ennemis et des agresseurs plus méchants qu'on ne pouvait jamais les imaginer, sa conduite admirable dans ses dernières souffrances : tous les actes de ce renoncement s'enchaînent tous [)lus incompréhensibles les uns que les autres. Avec (|uelle raison pouvait-il donc nous dire : « Venez à moi, vous qui travaillez et qui êtes chargés, je veux vous soulager, l'renez mon joug sur vous, et apprenez que je suis doux et humble de camr ! »

Le Saint amouî', voilà le ressort de toutes ses actions. C'est l'amour qui le couche dans la crèche, l'attache à la croix ; c'est lui encore qui le tient prisonnier sous le voile du très-saint Sacrement. Du côté des hommes, cet amour se manifeste comme un constant bioifait : ainsi qu'il a été dit de lui, il a passé en faisant du bien à tous. Pour exercer cette bienfaisance, il oubliait le soin de se nourrir. Venu dans le monde pour chercher et sauver les pécheurs, les brebis perdues, il ne s'accorde pour

accomplir cette mission, aucun repos, ni le jour, ni la nuit. Il avait faim et soif des âmes; pour elles, il travailla jusqu'à l'affaiblissement, et l'entierépuisement de ses forces corporelles; pour elles, il souffrit et mourut. Du côté de Dieu son Père céleste, il manifesta son amour par un travail constant pour sa gloire et la sanctification de son nom, et par une prière non interrompue. Le travail pour la gloire de son Père, et l'accomplissement de sa volonté, c'était là sa nourriture, son breuvage. Et à ce travail, il joignait une prière d'union intime et constante. On n'a jamais vu travail Qi prière unis dans une si parfaite harmonie. Que fit-il pendant les trente années qu'il vécut caché dans la modeste demeure de Nazareth? Constamment près de sa mère, (son père nourricier et adoptif mourut dans ses bras), il lui est obéissant et soumis, tandis qu'il est en même temps tout aux intérêts de son Père divin : sa prière élevée vers lui, unie à l'obéissance et au service de sa mère, voilà son occupation exclusive pendant les trente ans de sa vie cachée.

Et aussi dès le début de sa vie publique, il joint encore au travai', à la prédication de la bonne nouvelle, à ses œuvres miraculeuses, toujours et toujours la prière. Que de fois l'Evangile ne nous dit-il pas expressément qu'après avoir enseigné tout le jour et opéré des miracles, il se retirait la nuit, sur une montagne pour prier, passant ainsi la nuit entière en veilles et en prières ; et

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peut dire que longtemps, avant ce solitaire d'Egypte si fervent dans l'oraison, il saluait le soleil levant par ces paroles : 0 soleil, pourquoi vicns-tu me troubler dans ma prière, dans cette union intime avec Dieumon Père céleste, si, toutefois il pouvait être ici question de distraction!

Nous apprenons aussi par le saint Evangile qu'il n'exerce pas seulement d'une manière alternative le travail etlaprière, mais qu'il les unit et les confond ensemble. Il va de l'un à Tantre, comme de lui-même^ et s'il était permis de le dire, involontairement.

Au milieu de son travail, en annonçant la vérité, il se tourne tout à coup vers sonPère: « Père, dit-il, je vous remercie parce que vous avez caché celaaux hommes, etl'avez révélé aux enfants.» — Avant d'éveiller Lazare du milieu des morts, il prie ainsi: « Père, je vous remercie de m'avoir exaucé, mais Je sais que vous m'exaucez toujours. » — A la souffrance de s,a passion, il unit constamment aussi la prière. Avec elle, il commence, il continue, il achève de souffrir. Ce n'est pas sans dessein que la Sainte Ecriture nous signale en particulier les trois prières par lesquelles il assaisonne, consacre et sanctifie sa souffrance. Il prie peu de temps avant sa passion, car tout de suite après élre sorti de la salle où il a célébré la Pàque avec ses disciples, il se dirige vers le jardin des Oliviers ; et quand il leur eut dit ces paroles d'adieu, pleines d'un amour si indiciblement tendre, il lève les

yeux au ciel et s'écrie : « 0 Père ! Tiieure est venue, glorifiez-moi, comme je vous ai glorifié et ai manifesté votre nom, etc..» La deuxième prière qu'ilunità sa souffrance, et que l'Evangile nous a laissée comme un précieux mémento de cette nuit douloureuse, celte prière digne d'être éternellement méditée, il la répèle trois fois au Gethsémani, et dans une mortelle agonie^ il s'écrie : « Père, si vous voulez, éloignez de moi ce calice, néanmoins que votre volonté se fasse et nonlamienne.» Enfin, la troisième prière de la passion, mentionnée dans la sainte Ecriture, est celle-ci qu'il fit en croix, et qui est si bien connue : « Père, pardonnez-leur ; mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'avez- vous abandonné? Père, je remets mon esprit entre vos mains. »

Voilà l'image de la vie de Jésus-Christ, avec les deux principaux traits qui en ressortent si éclatants. Un plus beau modèle de vie ne peut être imaginé. La ressemblance avec Dieu, si magnifiquement imprimée à l'origine dans l'homme, avait perdu de sa beauté, et dans certains traits particuliers, elle était devenue méconnaissable. L'homme ne cherchait plus à ressembler à son divin original, dans tout ce qu'il devait imiter de lui, c'est-à-dire la bienfaisance, l'amour de la perfection, de la vérité, de la justice, delà sainteté ; bien plutôt, il voulut ressembler à Dieu dans tout ce qu'il ne pouvait et ne devait point chercher à imiter en lui, c'est-à-dire dans l'amour de son

indépendance sans limites, de sa grandeur, de sa gloire. Et ne ressemblant plus à Dieu, il se fit semblable aux animaux sur lesquels il devait régner comme image de Dieu et son représentant sur la terre, et il les laissa dominer sur lui, dans les différents vices qui les caractérisent, c'est-à-dire dans la cruauté, la ruse et la fausseté, et aussi dans les plaisirs de la chair. Alors descendit du ciel sur la 1erro, ce parfait rayonnement de la gloire du Père, cette sagesse éternelle, celui qui est la beauté divine, le Fils de Dieu. En se revêtant de l'humanité, il rétablit en elle l'image de Dieu qui en avait été presque entièrement effacée; et en lui, il la fit encore plus belle, plus splendide qu'elle ne l'était à l'origine ; car la Sainte Ecriture dit qu'il était le plus beau des enfants des hommes. Lui seul pouvait dire de lui-même : « Qui me voit, voit le Père. » En lui, le nouvel homme, l'image de la Divinité rayonnait de nouveau dans toute sa pureté et sa perfection, sa très-sainte àme était inondée de ces rayons qui rejaillissaient sur tout son extérieur, dans sa physionomie, dans son regard. C'était cet éclat de la beauté divine qui, comme un aimant, attirait à lui tous les hommes avec une irrésistible puissance. Les disciples qu'il a[)pela à lui, le virent, u'euteiidircnt de lui qu'une parole, et soudain, ils quittèrent tout pour le suivre. Un peuple simple et de bonne volonté, oubliant le soin de se nourrir, le suivit dans le désert, et

s'attacha des jours entiers à écouler sa voix, à contempler avec amour ce visage rayonnant. Dominés par le charme de cette beauté morale, pécheurs et pécheresses se jetaient à ses pieds et fondaient en larmes de repentir. Les deux disciples qui, au jour de la résurrection, allaient à Emmaüs, le reconnaissent à la fraction du pain, et leurs cœurs sont enflammés d'ardeur. Et si comme cette sainte ^ on eût pu voir son àme divine, quelle félicité abondante eût-on puisée dans cette vue, félicité suffisant à une vie entière, et quels enthousiastes efforts eût -on faits pour retenir les traits de cette incomparable beauté,

et pour les imprimer profondément en soi!

Mais à la lumière de la foi, tous les saints ont vu cette beauté de l'âme de Jésus-Christ. La grâce les pressait sans cesse de contempler de plus en plus cette divine beauté et d'en attirer en eux tous les traits. Ils suivaient fidèles, cette impulsion de la grâce, le regard constamment fixé sur le divin original, et s'essayant chaque jour à nouveau, de le mieux copier, comparant toujours la copie au modèle, pleurant les fautes et les imperfections qu'ils découvraient dans ce travail, et s'exerçant avec une nouvelle ardeur à le perfectionner. C'était seulement en vue de ce but que s'exerçaient leur pensée comme leur effort, leur espérance comme leur crainte,

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