Tïie, III
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mais encore elles ont célébré en quelque sorte leur plus grand triomphe en ce Dieu devenu visible. Quelque grands et nombreux que fussent les biens que l'amour divin nous avait jusque-là dispensés, ce n'étaient cependant rien de plus que de légères aumônes, et pour ainsi dire des miettes tombées de sa table. Mais, dans Jésus-Christ, l'amour divin nous ilonna tout, car il se donna lui-même. En lui. Dieu se fit notre ami, le compagnon de notre voyage ici-bas ; sur la croix, il se fit notre rançon, dans le très-saint Sacrement, notre nourriture. Dieu ne pouvait nous donner davantage, et son esprit divin ne pouvait rien inventer de meilleur, de plus grand. Quelle nouvelle incitation, quelle pressante obligation pour nous d'aimer Dieu, de l'aimer dans Jésus-Christ, le Dieu devenu homme, et par conséquent d'aimer Jésus-Christ lui-même ! Le moins que je puisse faire c'est de l'aimer à mon tour, après qu'il m'a tant aimé le premier. C'est là en efTet ce qu'il demande de moi. Si mon amour pour Jésus-Christ est vrai, alors, en remplissant ce devoir particulier du chrétien, je remplis tous les autres. La mesure de cet amour est celle de toute ma vertu et de tout ce que je peux valoir devant Dieu. Mais si je n'ai pas cet amour pour Jésus-Christ, par quelle noire ingratitude je réponds à son amour infini! et avec quelle justice m'atteint alors la malétiiction do l'Apôtre : « Maudit soit celui qui n'aime pas Jésus-Christ ! »
Mais le véritable amour pour Jésus-Christ n'affecte pas simplement quelque partie de moi-même, il atteint mon être tout entier. Par cet amour, c'est d'abord ma volonté qui se donne à lui sans partage ; je la lui offre comme lui appartenant en propre; puis, par cette volonté, je lui donne encore tout ce que j'ai, tout ce que je suis. Mon cœur lui appartient et aussi mon esprit. Son image et son saint nom sont imprimés dans mon cœur; et, bien que mes sentiments et mes affections ne soient pas toutà fait en ma puissance, je combats cependant de toutes mes forces tout sentiment, toute attache qui serait indigne d'un cœur dans lequel ce saint nom est gravé. J'excite, je garde en moi les sentiments opposés, c'està-dire ceux qui sont nobles et dignes d'un chrétien, afin que mon cœur devienne en tout semblable au cœur sacré du divin Jésus. Ma mémoire et mon imagination aiment, avant tout, à se retracer les images et les souvenirs de sa vie. Avec les sages de l'Orient, je m'agenouille à sa crèche, je l'accompagne en esprit dans sa fuite en Egypte, je demeure près de lui dans l'humble maison de Nazareth. Je le suis dans ses coursera travers la terre sainte. La montagne des huit béatitudes, le Thabor où il fut transfiguré, tous les lieux que son pied divin foula et qui furent sanctifiés par ses miracles et ses bienfaits; la salle enfin où il célébra la Pàque avec ses disciples; le Gethsémani où il tomba la face contre
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terre, et subit par amour pour moi une sueur de sang; le Golgolha où il mourut pour me racheter; son tombeau et le mont des Oliviers d'où il s'éleva au ciel en présence de ses disciples réunis; tout cela m'est cher et sacré. Les souvenirs, qui me ra[)pcllent la représentauon (]es images et des scènes de sa vie sont pour moi de suaves méditations, vers lesquelles, je reviens toujours avec un suprême bonheur dansla série detouteslesfétesdel'année, comme aussi en d'autres circonstances.
Sa pensée est pour moi la première comme la dernière. 11 est avec moi (hms mon travail et dans mon repos ; il m'entourcdans la joie comme dans lasonfTrauce. Les paroles sorties de sa bouche divine, toussesenselgnements sont lumière et nourriture pour mon àme ; mais ils me sont doublement chers, parce que ce sont ses paroles et ses enseignements. Je les écoute avec joie, je les médite sans cesse, et dans cette délicieuse méditation, mon amour pour lui s'enflamme toujours davantage, et avec saint Hernard je m'écrie :
Du doux Jésus la souvenance Donne nu cœur le bonheur du ciel, Mais son ineffable [)ré.sence Est [)his suave que le miel.
Est-il liyinno plus dtMectaljle, A l'oreille est-il chant plus doux?
A quid pens(.'r de plus nimalde Qu'à Jtisus fait honuii»' piuir nous !
Mes sens et mes forces corporelles lui appartiennent aussi, et sont, comme toutes celles de mon âme, consacrées à son service; c'est ma volonté qui les lui livre et les met toutes en mouvement pour lui et pour l'accomplissement de ses moindres désirs. Et de fait la volonté est en moi la faculté de laquelle jaillit surtout le saint amour, par conséquent l'amour de Jésus-Christ ; c'est de là qu'il répand son activité, ses effets sur toutes les autres puissances de mon esprit, de mon corps et saisit mon être tout entier. Jésus-Christ lui-même a représenté la conformité de ma volonté à la sienne, comme la véritable essence démon amour pour lui : « Si vous m'aimez, gardez mes commandements, dit-il. n Cependant, qu'on ne pense pas qu'il soit ici question d'une obéissance mercenaire. Celui qui n'est que mercenaire porte le joug des commandements de Dieu avec un secret mécontentement, une sorte de résistance intérieure ; il le rejetterait, il s'en afTranchirait, si la crainte de la honte ou de quelque dommage, et aussi la pensée de son propre intérêt ne le retenaient. Comme amant de Jésus-Christ, j'accomplis ses préceptes avec un saint empressement; ils sont doux à mon âme, lors même qu'ils paraîtraient répugner à mon être extérieur. Je médite, par exemple, le commandement qui ordonne d'aimer ses ennemis et, un moment après, je me trouve justement dans l'obligation de le remplir. Ma nature se révolte, elle se plaint que le
commandement est dur. Oui, certes, il le serait, si un autre que le divin Maître me l'eût imposé. Mais parce quele Dieu del'amour, le miséricordieux Jésus, me l'a dit: « Aimez ceux qui vous haïssent, priez pour ceux qui vous maudissent, j alors celte loi de l'amour des ennemis ne me parait plus dure. Et quand même mon cœur ne s'y soumettrait qu'avec quelque difficulté, bientôt cependant j'y trouverais de la douceur, à la pensée que je peux par là donnera Dieu, en retour de tant de preuves de son amour et de sa bonté, une faible marque de ma reconnaissance et de la réciprocité de mon amour. Donc, par la pensée, j'éloigne la personne de mon ennemi par laquelle ma nature se sent repoussée, pour ne voir que la personne de mon Jésus qui m'a donné ce commandement, et qui mérite mon amour et mon obéissance, qi]and même mon ennemi, celui qui m'a offensé, ne mériterait pas mon pardon.
Considéré à celte lumière, l'amour de Jésus-Christ ne m'apparaît pas comme un devoir marchant de niveau avec lous les autres devoirs chréliens, mais bien plutôt comme celui par l'accomplissement duquelils sont tous remplis. Je comprends alors pourquoi les apôtres cl les docteurs de l'Eglise ramènent tout à l'amour de Jésus-Chrisl, et comment ils ne pcuvoul arriver à le célébrer comme ils le souhaiteraient, malgré la diversité des images et des paraboles qu'ils emploient. Ils le comparent au vin, e*'
le nomment le vin nonveau qui enivre les cœurs. Ils le comparent à un festin, où Jésus, le divin amant, nous convie et nous nourrit ; à une 7îocc, dans laquelle ce céleste époux s'unit à notre àme ; à un vêtement nuptial qui l'orne et la rend digne d'entrer au festin des noces de Tag-neau. Ailleurs, ils comparent ce saint amour à un /e?^ qui, embrasant noire âme, en dévore toutes les souillures ; à une Jntile qni oint toutes les forces de notre âme et nous rend indulgents, doux et aimables ; à une sow'ce jaillissante, dont les eaux vivifiantes nous rafraîchissent, nous soulagent et apaisent notre soif. Ils le nomment encore cette perle précieuse pour l'acquisition de laquelle le marchand vend tout ce qu'il possède. En un mot, toute image de la nature leur sert à exalter l'amour divin et sa beauté.
2" Mais l'amour de Jésus-Christ, cette vertu principale et fondamentale, admet comme toutes les autres ici-bas difTérents degrés de perfection qui sont en moi la mesure de la vertu chrétienne. La distinction si counue entre VniTiïOwv parfait et impjarfait peut ici trouver sa place; cela se comprend, quand il s'agit de l'amour envers Jésus-Christ. Or, je ne dois pas, dans cette distinction, considérer seulement le plus ou le moins de pureté du motif de mon amour, mais aussi le cercle d'action dans lequel il se meut et agit. La loi de Dieu ne renferme pas seulement des commandements obliga-
foires sans l'accomplissement desquels la charité ne saurait exister, elle contient de plus ce qu'on ap[)elle des conseils. H serait fâcheux qu'il en fût autrement. La loi chrétienne ne serait pas la loi parfaite si, me prescrivant rigoureusement tout ce que je dois faire et ne pas faire, elle contraignait ma volonté à s'enfermer dans une formule serrée et étroite de préceptes ou de défenses strictement obligatoires, et si elle ne laissait à l'impulsion de mon cœur aucun espace pour se mouvoir librement dans le champ si vaste de l'amour et du service de ;Dieu. Où serait le saint enthousiasme, si une loi rigide et absolue disait le dernier mot? Où serait l'héroïsme de la vertu et toutes ces fleurs merveilleuses qui ornent TEglise, ce jardin de Dieu, et répandent autour d'elles un si délicieux parfum? Le commandement froid et sévère ne saurait seul produire de tels effets. Ceux qui (comme les théologiens non-catholiques) rejettent les conseils évangéliques et les vœux qui s'y rattachent (en parliculierlcs vœux monastiques), doivent nécessairement aussi rejeter l'héroïsme de la vertu. Maisils se mettent encore en contradiction avec la doctrine formelle de l'Evangile, le divin Sauveur n'ayant pas seulement enseigné expressément, mais pratiqué lui-même, et de la manière la [»lus parfaite, ces conseils (juu nous trouvons dans l'Evangile, et qui pour cela sont nommés avec tant de justesse : conseils évangéliques. La sainte
pauvreté, comment ne l'a-t-il pas exercée? La sainte pureté virginale, car, de même que dans l'éternité il a un Père-vierge, il a voulu dans le temps avoir une Mèrevierge, du chaste sein de laquelle il sortit comme un lis pur; et sur sa poitrine vierge reposa le disciple vierge, celui qu'il aima entre tous. Enfin, l'obéissance parfaite et volontaire, ne s'est-il pas fait le serviteur des serviteurs, obéissant jusqu'à la mort et à la mort de la croix? Comment alors la doctrine de l'imitation constante et parfaite de Jésus-Christ, c'est-à-dire de l'entière conformité avec lui, ne sera-t-elle pas rejetée en même temps que les conseils évangéliques et les vœux? Mais, outre les trois conseils évangéliques que nous venons de nommer, il y en a encore beaucoup d'autres, puisque, à chaque commandement et à chaque devoir, correspond, comme complément, un conseil par lequel, dans un libre élan d'amour, je m'élève au-dessus du précepte et du devoir, les accomplissant dans une perfection qui n'est pas obligatoire. Par exemple, le devoir de la réconciliation, m'oblige-t-il en quelque sorte, à faire le premier pas, ^quoique je sois l'ofTensé? Et si cependant je fais ce premier pas, est-ce que, alors, je ne m'élève pas même au-dessus du précepte?
Combien de sortes de degrés n'admettra-t-on i)as maintenant, comme intermédiaires, entre l'amour parfait et l'amour imparfait?Etcommedansla vie morale on
ne peut rester stationnaire, mais qu'il faut avancer ou reculer, on doit dire avecraisonque^ dans tout chrétien, le degré d'amour pour notre Seigneur varie chaque jour. Toutefois, le plus faihle degré d'un véritable amour pour Jésus c'est d'aimer Jésus au-dessus de tout. Il l'enseigne lui-même quand il dit : « Celui qui aime son père et sa mère, son frère et sa sœur, son fils ou sa fille plus que moi, n'est pas digne de moi. » Pour qui veut réfléchir cet enseignement ressort de l'essence des choses... L'amour envers les créatures raisonnables, avec lesquelles je suis dans un rapport plus ou moins intime, est, d'après son espèce, notoirement très-différent. Il y a l'amour paternel, l'amour filial, l'amour d'amitié, l'amour fraternel, l'amour entre fiancés, entre époux, et que d'autres encore? Mais pour répondre à leur nom particulier, ces difffh'entes espèces d'amour doivent être justement appropriées aux; objets ou aux personnes qu'elles concernent. Par exemple, si j'aimais mon père d'un simple amour fraternel, mon époux comme un parent, mon fils avec le sentiment que je dois à mon serviteur, je n'aimerais pas assez ces personnes ; mou amour resterait pour elles au-dessous de la mesure requise, il ne mériterait plus son nom. Je dois aimer chaque personne en proportion do sa bonté, de sa dignité, et conformément à mes rapi)orts parliculiers avec elle. Le plus grand amour appartient de droit à la
souveraine bonté qui est aussi mon souverain bien. I*ar conséquent, si je n'aime pas Jésus-Christ de mon plus grand amour, d'un amour au-dessus de tout, si je ne le préfère pas à toutes les créatures, alors je ne l'aime pas comme mon souverain Seigneur et mon Dieu, je n'ai pas même pour lui ce qu'on pourrait appeler avec justesse un amour imparfait.
11 n'est pas nécessaire que je l'aime avec la plus grande affection sensible. Les émotions des sens et les alfections ne sont pas entièrement en ma puissance, et souvent je ne puis empêcher, même avec la meilleure volonté, que les penchants vers les choses créées ou vers les personnes n'agissent plus vivement sur mon cœur. Mais il est absolument nécessaire que le Christ, qui m'est plus que père et mère, plus qu'époux ou épouse, ait eu moi la préférence sur toute personne, comme sur toute chose; de sorte que si j'étais dans l'alternative de le perdre (par un péché mortel), ou de perdre ma propre vie, il ne devrait pas y avoir d'hésitation dans mon choix.
L'amour le plus senti, le plus tendre, le plus passionné, n'est pas toujours apprécialivementleplus grand, celui qui domino le plus daiis l'àme et qui plane au-dessus des autres. Saint François de Sales dans son beau Traité de lA'mour de Dieu, dit : Vous voyez souvent une mère tendre tellement en souci pour son enfant qu'il semble
([ii'clle n'ait aucun autre amour que celui-là; elle n'a plus d'yeux quo pourle voir, de bouche que pour le baiser, de poitrine que pour l'allaiter, plus de soin que pour l'clever, de cœur que pour l'y presser, et il semble que son ('■poux ne lui soit plus rien au prix de son enfant. Mais s'il lui fallait venir au choix de perdre l'un ou l'autre, ou verrait bien qu'elle eslimait encore plus son mari; et que, si l'amour de l'enfant est plus tendre, plus pressant, plus passionné, l'autre néanmoins est plus fort, plus excellent, en un mot, l'amour de préférence^ Jl en est de môme de l'amour de Dieu et de Jésus-Christ, comparé à l'amour des créatures : il doit être appréciativementplus grand et plus fort ; autrement il ne serait pas l'amour vrai. 3" L'amour pour Jésus-Christ s'attache d'abord à sa propre personne, à sa divinilé el à son humanité ; à tous les membres de son corps sacré qui fut l'instrument de notre Rédemption, et suilont à ce grand sacrement dans lequel tous les autres puisent leur force, et d'où l'Eglise, chair de sa chair, os de ses os, puise aussi elle-même toute sa vie. L'amour s'attache à sa chair sacrée et à son précieux sang, comme ils sont encore offerts chaque jour à Dieu dans le très-sainl-sacrement de l'autel ; il s'attache à sa très-sainte àme et à son cœur sacré, siège de son amour, source de toutes les grâces, refuge de tous les