I. fiiidcilion (Je Jé^us-C/irist, v. l, chap. I
qui augmciilc ma foi, fortifie mon espérance, enflamme mon amour, tout est pour moi renfermé dans la douloureuse passion. En tout temps, et pour tous les chrétiens sans exception, elle est l'école la plus instructive de toute sagesse et de toute vertu chrétienne.
A ce point de vue, nous sommes justifié d'avoir rangé la méditation parmi les moyens prééminents de vertu chrétienne, et de nous arrêter maintenant quelque peu sur ce sujet, pour nous répondre à nous-méme eu particulier sur cette question : Quelle est la meilleure manière de méditer ce mystère?
La meilleure manière dehien méditer la passion, c'est d'entrer dans son essence même, comme il faut le faire pour toutes les autres vérités religieuses, soit qu'elles soient des enseignements, ou des faits historiques renfermant des mystères.
Avant de commencer la méditation, je dois, aussi vivement que possible, me placer dans la sainte présence de Dieu, me détacher de tout ce qui pourrait me troubler dans ce [)ieux exercice, puis, par nue prière courte et fervente, invoquer la grâce de Dieu et son assistance.
Cette préparation immédiate et prochaine ne doit pas précéder seulement la méditation, mais en général tonte prière, si l'on veut qu'elle ait une vraie utilité. Quand vous voulez prier, o^[-\\ d'il ddus la Sainte Ecriture, préparez votre cœur, afin que vous ne soijez pas
comme celui qui tente Dieu, c'est-à-dire afin que vous ne soyez pas comme celui qui dans sa folle présomption s'imagine que sa prière sera exaucée, bien qu'il n'ait rien fait pour cela. Et la négligence si fréquente de cette préparation prochaine et immédiate, n'est-elle pas la première cause pour laquelle nos prières restent si souvent sans fruit?
Donc, je dois d'abord me mettre, aussi vivement que possible, en la sainte présence de Dieu. Car la prière est un entretien avec Dieu, et il faut quand je la commence, ou avant de la commencer, que je me place en esprit devant lui, en tournant la face de mon âme vers ce divin Soleil de toute vérité et de toute justice, afin que ses rayons puissent la toucher, la pénétrer.
A la vérité, Dieu est toujours près de moi, plus près que le vêtement qui m'entoure, plus près que mon corps ne l'est de mon àme, oui, plus près que mon àme ellemême ; car c'est en lui que j'ai la vie, le mouvement et l'être. Mais moi, je ne suis pas toujours près de lui. Combien éloigné en suis-je souvent par mes pensées qui se répandent, se perdent partout et ne prennent la fuite que devant lui ! Combien je suis souvent loin de lui avec mes vœux et mes désirs ardents, qui s'attachent à toute fleur, à toute beauté, et ne se détournent que de lui qui a fait toute chose belle, et qui est lui-même la beauté éternelle ! Et n'en est-il pas de même de mes
espérances, de mes efforts et de mes actes qui me mettent si souvent en contradiction avec son éternelle bonté et sa sainteté? Mais, puisque je suis si souvent loin de lui, je dois donc, au moins lorsque je prie, me placer dans sa proximité, et lui dire : 0 Vérité éternelle, éclairezmoi de vos rayons: o éternelle Bonté et Beauté, embrasez tout mon être de vos flammes; me voici devant vous, je me donne tout à vous, disposez de moi selon votre volonté.
Me placer ainsi en la sainte présence de Dieu est encore nécessaire, afm que je m'affranchisse par là de tout ce qui trouble ma prière ou ma méditation. L'innombrable variété des choses de ce monde dérange ma prière, mon commerce intime et ma société avec Dieu, je dois donc m'en détacher ; mon cœur est trop petit et Dieu trop grand, pour que je puisse m'occuper en même temps et de Dieu et des choses d'ici-bas.
Mes sens et leurs impressions troublent ma prière, je dois donc, pour pouvoir vraiment prier, me 'détacher d'eux. Il me faut être, comme si je n'entendais plus de mes oreilles les bruits de ce monde. Il me faul être, comme si un voile était tiré devant mes yeux, afin qu'ils ne voient pas ce qui se passe autour de moi, près de moi et dans mon être extérieur.
Et autant que cela dépend de moi, mon sentiment doit être en quelque sorte éteint, toute l'activité de mes sens doit en quelque sorte se reposer; il faut me séparer de
tout le créé, me voir placé seul vis-à-vis de Dieu seul, afin que je puisse me plonger tout entier dans cet immense océan de beauté^ puiser la vérité à cette source pure et éternellement fraîche, embrasser de toute mon âme sa bonté et sa vérité infinies.
Alors je gagne pour ma prière l'attention (opposée à la distraction) et la dévotion, deux conditions essentielles aussi bien d'une bonne prière que d'une bonne méditation.
Mais puisque, pour la prière comme pour tout, la bénédiction vient d'en haut, il faut en troisième lieu, pour ma préparation immédiate et prochaine à la prière, que j'implore ce secours divin par une courte et fervente invocation.
Si ce que nous venons de dire est requis, aussi bien pour la prière vocale que pour la prière mentale, il est encore deux choses exclusivement réclamées pour la méditation : la représentation ou considération aussi parfaite que possible de l'objet de méditation, et les résolutions pratiques.
Si, d'une part, il est demandé quand je prie mentalement que je me rende sensible, le plus possible, le sujet que j'ai choisi, et de l'autre que je me détache le plus possible de mes sens, il ne faut voir là toutefois qu'une contradiction apparente et non réelle. Je dois me détacher de mes sens et de leurs impressions, en tant qu'ils
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me troublent dans la prière et sont un empêchement pour mon commerce intime avec Dieu ; mais je dois en faire usage, en tant qu'ils me facilitent la méditation et sont favorables à son but. Je suis tout à la fois un être spirituel et sensible, et ici-bas je ne puis me défaire de l'usage de mes sens. Si je ne les emploie pas pour le service de Dieu, alors je les emploie comme les instruments du péché et de l'injustice; si je ne m'en fais pas une échelle pour monter au ciel, je m'en forme des liens qui m'entraînent daas les abîmes de l'enfer.
Mais la manière de considérer, d'appliquer les différents sujets de méditation, varie suivant la diversité de chacun d'eux. Notre sainte religion ne se composant pas simplement d'idées abstraites, d'enseignements doctrinaux, mais se rattachant aussi à des êtres vivants, à de grands événements historiques, à un grand nombre d'actes divers, il en résulte que dans les diverses circonstances se rattachant aux personnes, aux événements et actioiis historiques, qui sont comme les enveloppes et les voiles de la vérité, nous trouvons le moyen de nous les rendre sensibles.
Ceci s'applique surtout à la douloureuse passioU;, où
le lieu, le temps, les personnages avec leurs paroles et
leurs actions, tout, en un mot, s'agite, se meut plein de
vie comme dans un grand drame dont je suis le témoin ;
de sorte que ce sujet n'est pas seulement le plus ins-
tructif, mais encore le plus facile, le plus à la portée de tous. Quelque scène que je choisisse, tout y est action et vie , et je puis m'en représenter môme les moindres circonstances, comme si tout se passait devant mes propres yeux et que j'en fusse moi-même le contemporain. Par exemple, je prends pour sujet de ma méditation un des premiers faits de la passion, ou l'une des stations du chemin de la croix (dont on distingue quatorze, comme Ton sait). Pour considérer aussi hien que possible ce sujet, je m'en représenterai chaque particularité d'une manière aussi nette et, aussi vive que si j'y eusse pris part, ou que j'en eusse été le témoin. En compagnie des douze apôtres, je serai assis avec mon divin Sauveur à la table où il célèbre la dernière cène; en esprit, j'écouterai les paroles éternellement mémorables qu'il prononce pendant et après ce repas si plein de mystères, je l'accompagnerai avec eux dans le jardin de Gethsémani; là, je me le représenterai tombant trois fois sur sa face sacrée, je verrai ses angoisses, cette sueur de sang qu'il répand dans son agonie, tandis qu'il élève cette prière au ciel : « Père, s'il est possible, que ce calice s'éloigne de moi, néanmoins que votre volonté se fasse et non la mienne. » En esprit, j'entends ensuite s'avancer la cohorte armée conduite par Judas; je vois comment ils le saisissent, le lient et l'enchaînent; je vois, comme de mes propres yeux, avec quelle dignité, quel calme, quelle patiente
MOYENS l'OUR i'ARVEMK A LA VEl'.TU CHRÉTIENNE. 211
résignation ec divin Sauveur va lui-même à leur rencontre, et comme un agneau innocent se laisse maltraiter par eux, craclier au visage et conduire d'un lieu à un autre.
Kt de mrme je me représenterai toutes les autres scènes de cette lamentable histoire. Je verrai, par exemple, comment mon Sauveur est chargé de la lourde croix, comment il succombe sous ce fardeau, et, aidé de Simon de Gyrène, arrive enfin au lieu de son supplice ; je le verrai lorsqu'il est dépoui'lédc ses vêlements ; je regarderai se dresser l'instrument du supplice infâme, et les Ijourreaux y attacher mon Seigneur Jésus ; je contemplerai ses mains et ses pieds percés de clous et tous ses membres soumis à une horrible tension, par la cruauté la plus inouïe...
Une autre fois, je me pose ces questions : qui est celui qui sou(ïre,/>o?<r qui ^awi^vc-i-W, pourquoi soulFre-t-il, combien de temps souffre-t-il, qiic soufï're-t-il, et comment souffre-t-il? Que souffre-t-il de ses amis, et que soulîVet-il de ses ennemis ? Oue souffre-t-il dans les biens temporels, c'est-à-dire dans son honneur et dans sa réputation ; que souflVe-l-il dans son tendre cor[ts virginal, dans tous ses sens, ses yeux, ses oreilles, son odorat, son goût; que souflVc-t-il dans ses n\\{\ plaies sacrées et dans chacune en particulier; que soullVe-t-il dans sa trèssainte àmc ? Ou bien comment soulfre-t-il ? avec (]nelle
douceur, quelle constance, quelle humilité, avec quelle obéissance envers son Père céleste, avec quel indomptable, quel victorieux amour pour nous autres hommes ? Ou bien, je considère comment il souffre^ sans se plaindre, sans ouvrir la bouche, si ce n'est, il est vrai^, une fois en croix quand il s'écrie : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'avez-vous abandonné, » non pas que Dieu l'abandonnât réellement (ce qui était impossible), mais ces paroles étaient de sa part bien moins une plainte qu'un enseignement pour nous. Car, ayant enduré jusquelà ses indicibles douleurs et ses tourments avec une si grande tranquillité; un calme si sublime que ceux qui le contemplaient alors auraient pu penser qu'il souffrait sans sentir la douleur, il voulait nous faire entendre par là qu'il ne souffrait pas seulement d'une manière inexprimable, et que ses douleurs n'étaient pas seulement grandes comme la mer, mais qu'il souffrait aussi avec le plus grand sentiment de ses maux et sans éprouver de consolation (sensible), afin que nous reconnaissions ainsi la grandeur de son amour, et que dans sa désolation nous eussions à puiser la consolation pour notre propre souffrance.
Je puis attacher aussi ma méditation aux autres paroles que de la croix il adressa soit à son Père céleste, soit au bon larron, soit à sa Mère et à Jean, et, en ce disciple, à nous tous. La matière de méditation que m'of-
frc la douloureuse passion est inépuisable ; et combien nombreuses ne sont pas les pratiques par lesquelles je puis me faciliter ce pieux exercice et me le rendre d'autant plus fructueux?
Quant à ce qui concerne la deuxième cbose exigée, c'est-à-dire la résolution pratique, elle ne doit jamais être négligée, quel que soit le sujet qu'on ait médité.
Le fruit principal de la méditation consiste justement en cette résolution pratique, c'est-à-dire qu'il faut que je m'applique à moi-même la vérité méditée ; que je me considère à sa lumière, pour m'avancer dans la connaissance de moi-même si utile, si nécessaire, pour laisser la vérité reconnue agir sur ma volonté, pour que mou cœur s'en échauffe, et enfin pour qu'elle affaiblisse en moi les affections perverses et y excite de saintes émotions. Puis en terminant, je dois former quelque ferme et généreux dessein on rapport avec la vérité méditée, et par une courte prière, implorer l'aide de Dieu pour son fidèle accomplissement.
De plus, quant à ce qui concerne cette résolution pratique, il n'y a dans toute la religion aucun sujet, absolument aucun, en dehors de la passion, où elle soit si facile, et où elle touche de si près et sous tant de rapports au but final de toute méditation, c'est-à-dire à notre sanctification.
Je puis méditer le supplice {\\\\n, pi'cmicrement \)(mv
exciter en moi une tendre compassion envers le Sauveur souffrant. N'est-ce pas là un sentiment noble et saint? Marie la mère des douleurs, comme les autres femmes se tenant sous la croix, et aussi saint .Jean, ne me l'apprennent-ils pas? Et m'est-il possible, en méditant avec quelque émotion de cœur l'amère passion, sa « hauteur et sa profondeur, sa longueur et sa largeur, » de rester sans compassion? Et si cela arrivait, ne devrais-je pas au moins pleurer sur mon insensibilité?
Je puis méditer la passion, deuxièmement pour exciter en moi, envers le Sauveur souffrant, des sentiments de reconnaissance. Et quel sujet serait plus propre à m'inspirer pour Jésus-Christ une gratitude sans bornes ? Tout ce qu'il souffre, n'est-ce pas pour moi qu'il le souffre?
Troisièmement, je puis la méditer pour enflammer en moi le saint amour, car qui serais-je, si je ne rendais pas amour 'pour amour à celui qui souffre ainsi pour moi et se sacrifie entièrement ?
Je puis méditer la douloureuse passion, quatrièmement pour éveiller en moi une véritable horreur du pé':hé et sous toutes ses formes. Ne dois-je pas détester mon avidité et mon avarice, en voyant Jésus dépouillé de ses vêtements^ mourir nu sur la croix ; mon intempérance, en le voyant abreuvé de fiel et de vinaigre ? Quelle doit être mon horreur du péché d'impureté, quand je considère cette tête couronnée d'épines, ce corps pur et virginal
percé de clous et déchiré de blessures ? Comment doisje détester ma colère, mon irréconciliable inimitié qui lui a fourni des ennemis irréconciliables? Enfin quelle véritable horreur dois-je concevoir de tous mes péchés, puisque ce sont eux qui l'ont cloué à la croix, qui ont enfoncé la lance dans son flanc divin ; et quand je le vois suspendu au gibet infâme, quand je l'entends se plaindre de cette soif ardente dont il est altéré pour mon àme, dois-je lui présenter du vinaigre, ou bien plutôt un breuvage rafraîchissant, l'eau fortifiante après laquelle il soupire ; les larmes que m'arrache la douleur de mes péchés? Il m'est impossible de bien méditer la passion, sans ressentir une vraie horreur de mes péchés.
Je puis méditer la passion, cinquièmement afin de m'exciter aux vertus dont le Christ m'a laissé ici le plus magnifique exemple. Car si j'envisage les unes après les autres toutes les vertus chrétiennes, où en trouvé-je une qu'il n'a pas excercée alors dans toute sa perfection ? Et si ces exemples n'enflamment pas mon zèle pour la vertu, lesquels en seront capables ?
Je puis enfin la méditer, afin d'y puiser consolation et courage [)our mes propres soufl'rances [trésentcs et à venir. Car ([uel([uo grandes (jue soient ma di»uleur et ma souffrance, ([ue sonl-iiUes devant la douleur et les tortures de mon Sauveur? Et n'est-ce pas la douloureuse pas-
sion seule qui pourra me fortifier dans toutes mes peines et mes souffrances? On le voit donc, dans aucun autre sujet, la résolution pratique ne peut être plus facile, ni se relier plus intimement et sous pins de rapports à notre sanctification.