‹ La vie chrétienneChapitre 52 sur 75 · Ha.ni Marc, xv · texte numérisé non relu

Ha.ni Marc, xv

Église. Et maintenant qu'est-il advenu de cet homme que le Seigneur avait qualifié de Pierre, et que deviendra l'Église qui est édifiée sur une telle base ? Si le roc chancelle même à la voix d'une femme, comment soutiendrat-il victorieux les combats, comment résistera-t-il aux portes de l'enfer ? En effet, Pierre, comme il se montre avant sa chute, n'est pas le rocher, sur lequel l'Église de Jésus-Christ peut se tenir inébranlable, il faut premièrement qu'il le decienne. Et par sa chute il l'est devenu, non pas par la chute en elle-même, mais par les suites, c'est-à-dire par sa conversion, et voilà pourquoi nous nommons son reniement un péché très-heureux. Non pas certes en soi-même, car comment une si grave offense pourrait-elle être quelque chose d'heureux? Mais nous nous servons de cette expression à peu près dans le même sens que quand l'Eglise nomme la faute d'Adam heureuse, c'est-à-dire heureuse dans ses suites, comme Dieu les a eues en vue en permettaut ce péché.

Car, si je compare Pierre avant sa chute, et Pierre lorsqu'il s'en est relevé, quelle foule de considérations ne me viennent pas à l'esprit sur les suites heureuses de sa faute, aussi bien pour lui-même que pour TEglise dont il devait être le chef suprême !

Assurément je reconnais en lui, avant sa chute, un fonds essentiellement bon et noble. Quelle foi il manifeste, quel amour enthousiaste pour son Seigneur et

Maître, qiel attachement, quel généreux mépris de toutes les vues humaines, qui lui seraient un empêchement dans son dévouement au divin Maître ! « Yoici, Seigneur, » dit-il d'un cœur sincère, « que nous avons tout quitté pour vous suivre. » Cependant l'or de ses vertus n'est pas encore entièrement pur. Tout son être est un étrange mélange de grandes vertus et de grands défauts, et comme un composé d'éclatants contrastes. Comment ne répond-il pas, par exemple, quand le Seigneur demande à ses apôtres pour qui ils le prennent ; n'est-ce pas avec le plus prompt et le plus vif élan de décision qu'il s'écrie : « Vous êtes le Christ, le Fils du Dieu vivant ! » Quelle foi éclairée, cette foi qui lui a mérité d'entendre de la houche même du Christ ces paroles : « Tu es bienheureux, Simon, fils de Jonas. Ce n'est ni la chair, ni le sang qui te l'ont révélé, mais mon Père qui est dans le ciel. »

Mais ce même Pierre, loué du Seigneur lui-même à cause de sa foi éclairée, comment se comporte-t-il bientôt après lorsque le divin Maître annonce à ses disciples le mystère de sa passion? Il est dit qu'alors il osa douter de son Seigneur en s'écriant : « A Dieu ne plaise, Maître! il ne vous arrivera rien de tel. » Donc, il croit en Jésus-Christ, et il ne croit cependauL pas bien eu lui. Il l'aime, mais il n'aime en lui que la gloire, et non cet abaissement qu'il ne peut supporter ; donc, il l'aime et

l'honore d'une manière dont le Christ ne veut être ni aimé ui honoré : « Retire-toi de moi, Satan, » lui réplique son divin Maître, « tu m'es une pierre d'achoppement, tu ne comprends pas ce qui est de Dieu, mais ce qui est de l'homme. »

Quel frappant contraste ! Là, le Seigneur le nomme : v( Simou, Bar-Jonas, c'est-à-dire fils de la colombe. » Ici, il l'appelle Sataa. Là, il lui dit : « Tu es un )'0c sur lequel je bâtirai mon Eglise ; » ici : « Tu m'es une pierre de scandale ; » là, il lui dit : a Ce n'est ni la chair ni le sang qui te l'ont révélé, mais mon Père qui est dans le ciel ; » ici : « Tu ne comprends pas ce qui est de Dieu, mais ce qui est de l'homme. »

Et je vois, d'ailleurs, revenir en lui toujours ces mêmes contrastes. D'un côté, combien grande n'est pas sa confiance dans le Seigneur : « A qui irions-nous? » lui dit-il, « car vous avez les paroles de la vie éternelle ! » Et Lout à coup, celte confiance disparait pour faire place aune pusillanimité, à un découragement pareil à celui qu'il^ montre quand il voudrait marcher sur les flots, où l'appelle son Maître. D'un côlé, n'apparaît-il pas plein du sentiment de son indignité, par exemple lors de la pêche merveilleuse, où son humilité le fait se précipiter aux pieds de son Maître et s'écrier ; « Ret irez- vous de moi, Seigneur, car je suis un homme pécheur », ou bien au lavement des pieds que, dans son humilité, il ne veut ab-

solumerit pas pcrmctiro? VA de l'aulre coté, cette téméraire confiance en soi-même qui le fait contredire en face son Seigneur et Maître sachant tout, et lui prédisant sa chute. « Tu ne peux pas me suivre, » lui dit Jésus, et Pierre de répondre : « Je le puis. » « Vous m'abandonnerez tous, » ajoute le divin Maître, et le disciple reprend : (( Quand même tous vous ajjandonneraient, moi, Je ne le ferais pas, et je donnerai ma vie pour vous. »

Par consé([ncnt, rien que des contrastes. D'un côté grande force dans la foi, de l'autre grande faiblesse; d'nn côté, sagesse éclairée de Dieu, de l'antre ténébreuse sagesse humaine ; d'un côté, grand attachement et amour pour le Christ, de l'autre infidèle abandon ; d'un côté, glorieuse force d'âme, de l'autre honteuse lâcheté ; d'un côté, profonde humilité et renoncement de soi-mème, de l'aulre confiance en soi aussi présomptueuse que démesurée.

C'était donc là Pierre avant sa chute. Et maintenant, considércz-le, voyez comment il se présente, après s'en être relevé ; examinez-le dans ses paroles et dans ses actions, comme aussi dans ses deux Epîtres. Voyez-le, confessant solennellement trois fois à son Seigneur, renié trois fois, son amour maintenant purifié. Autrefois, dans sa lâcheté, il avait tremblé devant une femme^ el maintenant, il publie hardiment et bien haut devant des

milliers d'hommes le nom du Seigneur Jésus ; autrefois

si présomptueux et sans vigilance, maintenant le zèle et la vigilance mêmes ; combien pressant n'est-il pas dans ses épitres, réclamant toujours la vigilance ; jadis si rude, si emporté, voulant s'élever au-dessus des autres, maintenant, (|uoique placé à la tète de ses frères, s'abaissant au-dessous d'eux, dans son humilité. En un mot, tous les défauts qui autrefois jetaient leurs ombres sur ce noble et excellent caractère, ont disparu soudain ; toutes ses vertus au contraire se sont purifiées, élevées et transfigurées. Pierre est maintenant ce que son nom sig[iifie, il est réellement un vrai Pierre, un roc sur lequel l'Eglise peut être bâtie.

Sans doute, Dieu eût pu préserver Pierre de sa chute. Il a des moyens sans nombre pour protéger ses favoris ; et d'après les vues humaines, si quelqu'un devait être saisi d'un effet particulier de la grâce toute-puissante, ne devait-ce pas être Pierre^ le futur chef de l'Eglise? Mais non, les pensées de Dieu ne sont pas les pensées des hommes.

La divine Providence permit la chute de Pierre. C'était entre ses mains le moyen d'atteindre à de plus hautes fins ; et les saints Pères font cette belle remarque, que dans les desseins de cette même Providence la chute de Pierre a plus servi à l'Eglise que toutes ses vertus.

Qui pourrait dès lors douter que cette chute ne fut

pour nous troisièmement, aussi tW'S-riche eu leçons et en avertissements ?

Et à Li vérité, c'est l'espèce de péché dont Pierre s'est rendu coupable danssacliute (jui doit nous servir d'avertissement. Car euelFet, ce renoncement de la foi est une hypocrisie, contre laquelle nous ne saurions assez nous tenir en j^ardc, au milieu des tentations (|ui nous assaillent ici-bas et qui nons entourent partout. Cette hypocrisie de l'incrédulité est une lâcheté plus misérable encore que ne l'est Thypocrisie de la foi. (]ar par la première, on a honte de la vertu, on n'ose pas paraître un disciple de la vérité, un enfant de l'Eglise. On sacrifie à de mesquines vues liumaincs les principes éternels de la vérité et de la justice. On sait qu'on les sacrifie, et cependant on les sacrifie.

Mais ce qui rend la chute de Pierre si instructive pour nous et si riche en avertissements, c'est plus encore la considération des causes de cette chute que la chute eu elle-même.

Parmi ces causes, la sainte Ecriture en signale A'dW)i. à notre attention parliculière : d'un coté la témérité, de l'autre le manque de vigilance et de prière. Nous avons déjà parlé plus haut de la présom[)tion de Pierre contredisant le divin Sauveur (pii lui prédit son péché. Si à cette prédiction il eût répondu : 0 Seigueur, mon cicur bat. certes, chaudement pour vous, et, je me sens rede-

vablo envers vous d'un tel amour, que je crois avoir le courage de vous suivre partout et même jusqu'à la mort; mais parce que, vous qui savez tout, et me connaissez mieux que je ne me connais moi-même, vous me dites que je ne possède pas la force pour vous offrir ma vie en sacrifice, alors je veux reconnaître mon impuissance et m'humilier, — aidez ma fail^lesse et rendez-moi fort pour aller à la mort avec vous ; — s'il eût parlé ainsi, sa parole n'eût été ni indiscrète, ni inconvenante. Mais au lieu de cela, que dit-il et comment se comporte-il envers son Seigneur et Maître?

Et à cette témérité vient encore s'ajouter, malgré les pressantes incitations du Sauveur, un manque de vigilance et de prière. Dans le même instant où son divin Maître, prosterné la face contre terre au jardin de Gethsémani , souffre cette agonie etcette sueur de sang, lui, insouciant, s'abandonne au sommeil avec les autres disciples.

Il venait de lui faire les plus vives promesses de fidélité, et voilà que la fidélité qu'il lui montre, c'est de ne pas même veiller une heure avec lui, c'est de pouvoir dormir, même dans cette heure décisive, et quoique réveillé plusieurs fois par son Seigneur de ce sommeil honteux, de pouvoir s'y abandonner toujours de nouveau.

Cependant, ce deuxième motif a tant de rapports avec

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le premier qu'ils peuvent se fondre en un. Caria témérilé n'est justement telle que parce qu'elle croit n'avoir besoin ni de vigilance, ni de prière.

Or, quel avertissement et quelles leçons ne me faut-il pas puiser dans cetfe chute de Pierre, eu égard à ses causes ?

En effet, ne sont-ce pas ces deux mêmes causes qui agissentde concert dans presque chacun de mes péchés? Nulle vertu humaine n'est si eminente qu'elle ne soit exposée à faillir par témérité; il n'est aucun péché, si grand et abominable qu'il soil, dans lequel je ne puisse lomi)cr si une main plus puissante ne me retient. Quelque vertueux que me paraisse un homme, quelque riche trésor de mérites qu'il puisse posséder, dès l'instant où je le vois se complaire en soimême, s'enorgueillir de ses vertus et de ses mérites, et peut-être dans le sentiment de sa sécurité, se précipiter justement lui-même dans le danger, dès lors je lui prophétise sa chute prochaine et même, s'il ne s'en relève pas, sa perte éternelle. Car éternellement vraie demeure celte parole : L'orgueil va au-devant de la chute, pendant (juc Dieu résiste au superbe et ne donne sa grâce qu'à celui qui est humble.

En conséquence, ce que je dois apprendre par la chute de Pierre, c'est qu'il faut, pour pouvoir marcher sur le chemin du devoir et de la vertu chrétienne, que je m'attache solidemeul aux deux soutiens principaux de la

vertu, c/esl-à-dire à la crainte et à l'espérance, on pour me servir des propres paroles du divin Maitre lui même, il faut que je veille et que je prie. Je dois me craindre, et pour cela même être vigilant. Je dois craindre la justice divine, je dois cra'ndre la ruse et les embûches du méchant ennemi, je dois craindre les pièges, les tentations du monde, je dois craindre les flatteries de mes amis; mais ce que je dois craindre le plus, c'est moi-même: ce sont ces sens extérieurs, ce cœur plein d'abîmes, avec ses vœux souvent si insensés et ses désirs désordonnés, cette volonté inconstante, aujourd'hui portée au bien, demain au mal. Même, il me faut craindre ma vertu et mes victoires déjà acquises: en un mot, je suis tout entouré de dangers, il me faut donc, craindre; craindre tout, craindre toujours, suivant cette sentence de la Sainte Ecriture : Heureux l'homme qui est toujours en crainte '. Mais à cette crainte, je dois joindre l'espérance qui se manifeste par Va prière. Crainte et espérance, crainte avec vigilance, espérance avec prière, toutes les deux doivent se contrebalancer, pour que je puisse moi-même me tenir constamment en équilibre sur le sentier difficile où il me faut avancer. Ma confiance en Dieu ne doit pas être moins grande que la défiance envers moi-même.

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