LA TRAHISON DE JUDAS
La trahison de Judas, dont nous nous occuperons dans ce chapitre, est un forfait qui remplit d'horreur et d'aversion tout être dans lequel existe encore une étineelle de sentiment moral. La sainte Ecriture elle-même donne une éloquente expression à cette horreur, à cette aversion, qui de siècle en siècle se propage non affaiblie. Elle dit que Satan était entré dans l'âme du traître; elle caractérise ce crime d'œuvre d'épouvantables ténèbres, enajoutantle court et significatif mot: « il était nuit, » au récit qu'elle fait de la manière dont Judas, après avoir mangé le morceau, quitta la salle pour accomplir son dessein. Et ce qui est encore plus caractéristique, c'est que l'éternel Amour, priant en croix pour le bourreau, formule lui-même cette terrible malédiction contre l'âme affolée de Judas : « 11 eût mieux valu pour hii, )) dit-il de ce traître, « qu'il ne fût jamais né. »
Maintenant, en quoi se révèle la grandeui' de ce
MOYENS POUR l'ARVEMR A I.A VKRTU CHRÉTIENNE. 233
crime, et comment peut-il être pour moi-même un si effrayant et si instructif exemple? 1° Quant à ce qui concerne le premier point, pour juger de la grièveté et de la grandeur d'un péché, il faut considérer différentes questions. D'abord il faut voir Yobjct du péché, le devoir contre lequel il se révolte ou le bien qu'il lèse, parce que plus ce bien est grand, plus aussi est grand en soimême le péché par lequel ce bien est lésé. La santé et la vie de l'homme, par exemple, sont un plus grand bien que sa l'orlune, c'est pourquoi un attentat à la vie du prochain, est en soi un plus grand péché qu'un vol lui causant du dommage seulement dans ses biens extérieurs. Les biens communs à l'humanité sont en euxmêmes plus grands que les biens particuliers: et une atteinte à la prospérité publique, par laquelle le bienêtre de milliei's de personnes est peut-être ruiné et la sûreté publique elle-même mise en danger, est en soi un péché plus grave que l'atteinte portée aux biens privés de quelque personne que ce soit. Les biens de Dieu, qui se rattachent immédiatement à son honneur, sont encore beaucoup plus grands que les biens des hommes. Les biens de Dieu sont saintement gardés par les trois vertus théologales : la vérité de Dieu par la foi ; la bonté de Dieu envers nous, par l'espérance ; la bonté et la beauté de Dieu eu soi-m Mne, par la charité. Donc les trois vertus théologales sont les plus grandes entre toutes, et
c'est pourquoi aussi les péchés qui leur sont opposés, sont en eux-mêmes les plus graves : l'incrédulité ou l'erreur opposées à la vertu de foi, la présomption ou le désespoir opposés à la vertu d'espérance, la froideur, le manque d'amour envers Dieu et la haine contre lui opposés à la vertu de charité.
De plus, pour juger de la grièveté ou de la grandeur d'un péché, il faut considérer dans quel degré plus ou moins grand la volonté s'y est abandonnée. Quelle différence n'existe-t-il pas entre un péché commis avec pleine et claire conscience, avec préméditation et froide réflexion, ou un péché commis dans un violent accès d'humeur, un moment d'emportement, ou un autre encore auquel on se livre avec une connaissance plus ou moins entière, peut-être même avec une complète ignorance qui étant vincible, est cependant coupable !
Pour juger de la grandeur et de la grièveté d'un péché, il faut considérer les différentes circonstances dans lesquelles il a été commis. Celle-ci d'abord : Qui l'a commis? A savoir, si le pécheur n'était pas peut-être par état, par dignité, par position sociale, tout à fait obligé à la fidélité envers le précepte qu'il a violé, et si, par son péché, il jj'a pas causé un scandale plus grand et un dommage plus grave au bien public.
Il faut considérer cette circonstance : envois qui ai-je péché ? A savoir, à qui par mon péché ai-je causé le dorn-
mago et dans quelle mesure ; n'étais-jc pas attaclK' à cette personne par de légitimes liens d'amour et de reconnaissance, ou bien n'ai-je pas, outre cela, par mon péché aggravé encore sa situatiou déjà mauvaise ?
Puis cette circonstance : où et quand a-t-on péché? I.a sainteté du lieu et du temps n'cùt-elle pas dû en particulier retenir le pécheur?
Il faut voir les circonstances suivantes : Comment et par quels moyens ? Si je n'aurais pas commis le péciié d'une manière qui le rend plus grave, c'est-à-dire avec fausseté, tromperie, méchanceté, cruauté, ou par l'emploi de moyens non permis, criminels et abominables?
Quelques-unes de ces circonstances changent même l'espèce du péché : par exemple, le péché d'impudicité d'une personne mariée ou avec une personne mariée^ n'est pas seulement un péché de luxure, mais en même temps un crime contre la fidélité conjugale, par conséquent aussi un péché d'injustice. Le vol d'objets saints, consacrés à Dieu, n'est pas un simple vol ou larcin, mais encore un sacrilège, un crime contre la religion. Farnii CCS circonstances diverses, il en est d'autres qui augmentent seulement le degré de grièveté d'un péché, jiaiexemple : porter atteinte à riionneur d'un homme i)lacé en fonctions ou élevé en dignité, et pour lequeiriionneur a une valeur plus grande; voler un indigent et l'amener par là à la plus extrême misère. Par une circonstance ou
par une autre, souvent un simple péché devient double ou triple. Ainsi les deux péchés que nous venons de signaler, celui d'adultère et celui de vol sacrilège sont des péchés doubles : le premier contre la chasteté et la justice, le dernier contre la justice et la piété religieuse. De même la calomnie est un double péché, et calomnier un père, un bienfaiteur, un ami, c'est même commettre un triple péché à cause de l'ingratitude qui vient s'y joindre. Maintenant si je considère à ces différents points de vue la trahison de Judas, combien alors cette action ne me parait-elle pas digne d'exécration, et capable d'exciter la plus vive horreur? Elle est quelque chose de si monstrueux, qu'à peine quelqu'un osera-t-il s'en croire capable. Pour le prix de quelques pièces d'argent, Irahir et livrer à des ennemis et à des bourreaux, celui qui m'a honoré d'une confiance et d'une bienveillance particulières, celui à la table duquel j'ai mangé, celui qui m'a fait jouir si longtemps de sa douce intimité, celui dans le noble cœur duquel j'ai pu lire, celui dont j'ai appris à connaître la pureté et la bonté, vertus que j'ai si souvent admirées en lui et expérimentées par moi-même. Et nonseulement tout cela, mais de plus : celui qui m'a fait le témoin de tant de miracles, celui dont j'ai chaque jour entendu les leçons, celui que j'ai reconnu pour mon Seigneur et mon Dieu (car il est bien indubitable que Judas ne fut pas tout à fait privé de foi, quoique le con-
.■\rOYE.\S l'OUK PARVENIR A LA VERTU CHRÉTIEXXE. 257
traire semblejessortir des paroles de saint Jean, chapitre VI, 65), celui-là, mon Maître et mon Docteur,, mon Seigneur et mon Dieu — pour le prix de quelques pièces d'argent, dis-je, le vendre et le livrer à ses ennemis, à ses bourreaux, — non, s'écriera chacun: cela présuppose une trop basse et trop ignoble intention, pour que jamais je puisse, malgré le sentiment do ma faililcssc et de ma fragilité, me croire capable d'une action si noire.
Et si j'ajoute encore beaucoup d'autres circonstances aggravantes, si j'ajoute que Judas accomplit ce forfait peu de temps après avoir, parle lavement des pieds, reçu de son divin Maître une preuve d'amour si manifeste, si j'iljoulc que c'est tout de suite après avoir en sa compagnie célébré le festin de l'amour qu'il accomplit son crime, non pas en (]uel(|uc sorte dans un Instant do transport passionné, dominépar la crainte ou la faiblesse^ inconsidérément et sans réflexion, mais bien avec préméditation et froid calcul ; si j'ajoute qu'il a été averti, averti souvent et encore àla dernière heure, averti si affectueusement, si sérieusement, etparson divin Maître luimême qui l'a prévenu, non pas simplement pr.r sa parole, mais encore par les inspirations intérieures de 5.a grâce, — et qu'à tous ces avertissemcn's, à ces inspirations, même à ces dernières paroles ([u'il lui adresse si pressantes : (( Ce que lu veux faire^ fais-le bientôt, » le coupaido Judas n'oppose que mépris et résistance; si j'ajoute avec
quelle impudente hypocrisie il exécute sou dessein, prenantpoiir signalée baiser de Judas ; si j'ajoute enfin tous les péchés, tous les crimes réunis dans ce forfait : péché (Vinç/ratitiidc, pouvait-il en être une plus noire! péché à' injustice, car quelle criante injustice de livrer à des meurtriers le Saint, l'innocence ! péché (^infidélité, penton imaginer une plus honteuse et plus injurieuse trahison ! péché de fausseté^ car, étant sans exemple, cette fausseté est restée proverbiale ; péché à'avarice et de cupidité, car ce sont ces deux passions qui ont poussé le traître à agir ; péché de coopération à l'anéantissemoit d'une vie la plus précieuse, la plus noble, la plus grande, la plus sainte qui fût jamais : oui, péché de coopération, de complicité pour commettre un déicide ! Si je réunis tout, alors je comprencJs la malédiction prononcée par l'éternel Amour lui-même, sur un tel forfait et sur son auteur : « Il eût mieux valu pour lui qu'il ne fût jamais né. »
2° Mais la trahison de Judas sera pour moi riche en leçons et en avertissements, surtout si je m'en représente les causes principales. La sainte Ecriture m'en montre deux : l'avarice et l'abus de la grâce.
Quant à l'avarice, je la trouve déjà mentionnée dans l'Evangile, à ce moment où Madeleine oignant les pieds du Sauveur, Judas mécontent s'écrie : « On eût pu vendre ce parfum et en donner le prix aux pauvres, » l'E-
MOYENS POUR PARVENIR A LA VERTU CIIRKI lE.NNK. 239
vangéliste fait cette remarque que Judas n'a pas p:irlé ainsi parce qu'il s'inquiétait des pauvres, mais parce (ju'il étail voleur, et qu'ayant la bourse il portait l'argent qu'on y jetait'. Mais si c'est l'avarice (jui a amené la trahison de Judas, quel avertissement n'est-ce pas pour moi de me tenir toujours en garde contre ce péché ! Sa vraie nature se décèle à moi ici plus que partout ailleurs. Quand il a atteint un certain degré, je le vois étouffer dans l'homme tout sentiment d'humanité et le rendre aussi vil qu'éhonté. L'avarice a trahi le Christ, le Seigneur, et jusqu'à nos jours elle a continué sa trahison ; car, combien de fois depuis n'a-t-elle pas exercé sa perfidie? Elle a trahi les meilleurs amis, les plus saints devoirs ; elle a trahi la patrie comme elle alrahi l'Eglise. Trahison partout: — trahison de la liberté et du droit, trahison de la foi, traiiison de tout ce qui est cher à l'homme, de tout ce qui lui est sacré.
A toute passion tout est possible. On sait où elle commence, mais on ne sait pasoii^elle finit; car ede n'a nulles limites, ses désirs comme ses convoitises /'tant insatiables. 3Liis il n'est point de passion qui dégrade, qui dénature l'homme comme le fait l'avarice, la cupidité ; aussi les saintes Lettres nous mettent-elles sans cesse et expressément en garde contre cette idolâtrie.