EccléstasHque, vu
priser me talonne. Lâche, je m'attache à un bien fragile, renonçant, en quelque sorte, à un bien plus sérieux et m'exposant à des maux éternels. Mais par la pensée fréquente de réternité, le plus grand bien ou le plus grand mal, qui me semblent si éloignés et que j'oublie toutes les fois que je pèche, me paraîtront plus près et le juste équilibre se rétablira en moi. Par la pensée fréquente de la mort, du jugement et de l'enfer, j'exciterai en moi principalement la crainte, qui sera pour moi l'arme la plus puissante pour résister aux séductions du monde voulant m'entraîner au péché ; par la pensée fréquente du ciel, j'animerai en moi l'espérance, cette sûre protection de la vertu contre les maux et les menaces des méchants. Et cette crainte salutaire ainsi que l'espérance chrétienne, d'après une frappante comparaison de saint François de Sales, sont, pour ainsi dire, les deux balanciers au moyen desquels je me tiens constamment en équilibre sur le sentier de la vertu.
1" Quant à ce qui concerne la pensée fréquente de la mort (voulant considérer ici de plus près cette première parmi les trois fins de l'homme, qui l'éloignent du péché), j'en distingue la pensée théorique de la T^enséc pratique. La pensée théorique de la mort, par laquelle je ne m'occupe pas de la mienne propre, peut-être déjà trèsproche, n'a que bien peu d'importance pour le but qui nous occupe. Car personne ne peut se défendre de croire
à la certitude de cette parole : « Il est décrété que tout homme doit mourir une fois. » Et dans mainte occasion, le souvenir de cette certitude , lors même qu'il a^^it vivement sur mon esprit, n'est-il pas encore bien peu de chose? Certainement, je puis chercher à me débarrasser de la pensée de la mort, dans l'instant mémo, où elle s'impose le plus puissamment à moi, afin qu'elle ne vienne point me troubler dans mes plaisirs et mes jouissances coupables. Je peux à dessein m'éloigncr do tout lit de mort, me détourner de tout convoi funèbre, et chercher à me distraire bien vite de la perte de mes parents et amis. Je peux passer en hâte devant le miroir qui me montre mes cheveux déjà blanchissants, mes rides , mes joues pendantes; sur-le-champ, je peux rompre une conversation sur la mort, amenée par d'autres. Bref, je peux moi-même mebander lesycux, pour ne rien voir de ce qui me rappellerait ce spectre terrible. Et n'y a-t-il pas assez d'hommes aveugles et insensés qui agissent ainsi ? Beaucoup plus importante est la pensée pratique de la mort, non pas seulement si je me souviens de cette vérité générale: il est décrété que tout homme doit mourir une fois, et il n'y a rien de plus certain que la mort ; mais surtout si je me dis à moi-même : je dois mourir, et poiH" moi il n'est rien de plus certain; je mourrai, je me séparerai de tout ce que je nomme mien ici-bas, de mes parents et amis, de mes occupations et de mes
livres, de ma maison et de mes propriétés, de cette terre et de ce soleil; je me séparerai de mon propre corps; car la mort, la cruelle, l'inexorable mort, ne respecte aucun lien. Et si en même temps, je me dis : c'est bientôt que je me séparerai de toutes ces choses. Toutes les eaux courent à la mer, tous les vivants se hâtent vers la mort. Oui, ils ne marchent pas, ils courent. Ils ne s'arrêtent aucun instant. Chaque nouveau jour qui vient s'ajoutera ma vie, est soustrait de la somme de ceux qui me sont comptés. Je me ranime par le manger et le boire, je soigne ma santé, je prends du repos; et p endant que je recueille de nouvelles forces pour la vie, je continue d'avancer toujours vers la mort.
Rapide comme la flèche qui vole à travers les airs, s' est enfui le temps que j'ai vécu jusqu'ici, combien vite aussi passera celui que j'ai encore à vivre! De combien de dangers et d'accidents ma vie n'est-elle pas menacée à tout moment? Le plus léger trouble dans mon cerveau peut me tuer. L'épée de Damoclès est sans cesse suspendue au-dessus de ma tête. 0 mort que tu es certaine, ô heure de la mort que tu es incertaine!
Combien fréquentes sont les occasions qui me ramènent à cette pensée salutaire : la fin d^une année, d'un mois, d'une semaine, et même de chaque jour! '1 Comme ton dernier jour s'approche rapide ! De même que tu te c'épouilles maintenant de tous tes vêtements,
MOYENS POUR PARVENIR A LA VERTU CHRÉTIENNE. 3 i9
on te revêtira du linceul, et tu te coucheras dans le lit étroit du tombeau, où tu deviendras la pâture des vers. » Ou bien, c'est la mort des êtres aimés qui te ramène à cette pensée : « Que bientôt tu les suivras ! » Ou c'estla vue d'un cortège funèbre: i Quand? et dans combien peu de temps ne te conduira-t-on pas aussi au tombeau! » Le passage devant un cimetière, le tintement de la cloche funèbre, et pour toi que d'autres motifs encore de revenir toujours à cette pensée ! Si à chaque action importante que je veux entreprendre, je me demandais comment j'en jugerai au moment de la mort, est-ce qu'une telle pensée ne me garderait pas devant de folles et dangereuses démarches? Trompé par les fantômes de cette vie enivrante, qui tourbillonnent sans cesse autour de moi, je tiens souvent pour très-grand ce qui est très-petit, et pour très-petit ce qui est très-granJ. Je juge faussement, parce que la jouissance ou la perte, le penchant ou l'éloignement corrompent mon jugement; et la conduite fausse suit bientôt le jugement faux. Mais, ô mort, que tes jugements sont vrais et justes !
Il est presque impossible, en pensant de cette manière pratique à la mort, de pécher grièvement ou de persévérer longtemps dans le mal. Par exemple, comment pourrais-je couseiilir à la tentation de la chair si j'émousse tout de suite son aiguillon par celte réflexion :
que penseras-tu un jour de ce plaisir défendn, lorsque tu lutteras avec la mort, lorsque tu ne respireras plus
que difficilement, que la sueur perlera sur ton visage défait, et que le frisson de la mort te saisira?
Mais je puis me rendre cette pensée encore plus pratique et plus saisissante, surtout dans certaines occasions, en me représentant en esprit que je suis moi. m ême malade à la mort et étendu sur un lit de souffrance , p eut-être seul et abandonné de tous, peut-être entouré de ma famille et de mes amis. Je lis dans tous les yeux les inquiétudes que mon état inspire. Le médecin vient et s'éloigne. Les parents et amis s'éloignent avec lui, pour chercher à savoir s'il ne conserve plus pour moi aucune espérance. 11 ne peut le nier, il ne s'agit plus que d'un délai de quelques jours. Ils le conjurent les mains jointes d'employer tout son savoir, mais dit-il, toute science humaine est vaine ici, la mort est proche, il faut vous y résigner. Les miens reviennent près de mon lit; pour me cacher le danger, ils affectent le c aime, la sérénité. Le médecin, bon chrétien et consciencie ux, m'avait donné le conseil de recevoir les derniers s acrements. Par un amour malentendu, ils cherchent à a paiser en moi toute angoisse. Mais d'heure en heure mon état s'aggrave. Eplorés, les chers miens ne peuvent plu s me cacher le danger, et moi-même je sens que je les quitterai peut-être dans quelques heures, peut-être
sans avoir reçu les secours de notre sainte religion. Les mains tordues, pleurant et sanglotant, ils entourent mon lit de mort. Je soufTre de cruelles douleurs. Le prêtre, qui m'avait parlé des derniers sacrements et qui m*a laissé quelques minutes seul avec ma famille, revient alors. Le moment décisif approche. On allume les cierges, on commence les prières des agonisants. .J'ai rendu le dernier soupir. Les miens sont inconsolables. La nouvelle de ma mort se répand sur-le-champ dans tout l'endroit. On prépare la cérémonie de mes funérailles. Beaucoup de personnes y assistent, les unes par sincère sympathie, les autres par pure formalité. Ils reviennent du cimetière et je suis oublié. Pendant ce temps, mon àmc a déjà paru devant le tribunal de Dieu. Ceux qui me survivent s'épuisent en louanges sur mon compte, et je suis peut-être tourmenté dans les flammes d'un feu vengeur; d'autres s'entretiennent de mes faiblesses et de mes défauts, et je suis peut-être déjà entré dans la joie de mon Seigneur.
Chacun voit qu'une pareille pensée pratique de la mort, souvent ou même seulement quelquefois réitérée, ne peut rester sans influence pour la vie. Combien de chaînes de péché n'a pas rompues celte pensée bienfaisante, combien de pénitents ont, à sa voix, revêtu le cilice, que de tièdes et de paresseux elle a éveillés de leur dangereux sommeil! C'est par son ascendant (]ue
les rois et les empereurs (qu'on se rappelle l'empereur Charles V) ont déposé le sceptre et la couronne, seulement pour gagner du temps, afin de se préparera l'heure suprême qui devait décider de leur bonheur ou de leur malheur éternel. En un mot, cette pensée fréquente et pratique de la mort nous conduit à la vraie sagesse de la vie. Déjà les philosophes païens eux-mêmes reconnaissaient pour un devoir de la véritable philosophie d'apprendre aux hommes à bien mourir. Cette pensée n'estelle pas très-bien définie par Platon dans son Phédon ? Mais saint Augustin, plus brièvement et mieux encore que Platon, l'exprime par ces deux mots: Moria7ns, ne moriaris (meurs, ô chrétien, afin que tu ne meures pas) ; déhe ton cœur de sa dangereuse attache aux choses de ce monde, quand même il devrait saigner; par là, rendstoi plus facile l'inévitable séparation, et échappe, pour l'avenir, au danger d'une mort malheureuse. Qu'on ne dise pas : les joies de la vie ne peuvent exister avec la pensée fréquente du trépas. Une joie légitime s'accorde avec elle ; et une joie illégitime, en général, ne doit pas exister dans le cœur du chrétien. Le divin Maître n'a pas dit : Bienheureux ceux qui « rient », mais ceux qui « pleurent. » La yowmance n'est pas le but de la vie présente; nous devons user des choses de ce monde, mais non en jouir, il ne nous est pas permis d'y attacher notre cœur. Elles doivent être pour nous un rafraîchissement et une forcepour nous
aidera continuer notre course, non pas un repos prolongé dans lequel nous pouvons nous attarder mollement. C'est Vt'spérance qui ici-bas nous tient lieu de jouissance. Et cette espérance dans les joies du ciel est beaucoup plus précieuse et nous rend vraiment beaucouj. plus heureux que la jouissance de tous les plaisirs de cette terre ! Et ceci nous conduit maintenant :
2" A cet autre grand et important moyen de vertu à la pcnsôe fréquente dit Ciel. Combien souvent les saintes Lettres elles-mêmes ne nous y invitent elles pas ! Quelque grandes que soient présentement vos soutFrances, vos afflictions, vos travaux, nous disent-elles, oh! souvenez-vous toujours que les délices et la gloire, que vous méritent ces soufFrances et ces afflictions passagères supportées avec persévérance, seront surabondantes et d'une durée sans fin. Au milieu de vos peines et de vos travaux, élevez vos télcs, car votre rédemption est proche; élevez vos c(eurs vers le ciel où Jésus-Christ est dansla gloire de son Père. Cette gloire, vous la partagerez bientôt avec lui, car il a dit : Où j(' suis, là aussi sera mon serviteur fidèle, et tout ce qui est à moi, est à lui. Chaque tentation vaincue, chaque soufTrance supportée patiemment par amour de la justice, chaque sacrifice fait au devoir, sera une pierre précieuse dansvotrc couronne future. Et pour ce bien prétendu ilonl vous vous
privez ici-bas, vous mériterez d'en posséder un là-haut dont
VOUS ne pouvez maintenant comprendre la grandeur et la plénitude. Car, que pouvez-vous vraiment aimer et désirer que vous ne deviez trouver là bien au-dessus de vos désirs! Si la beauté vous réjouit, au ciel les justes brilleront comme le soleil ^ Si vous prenez plaisir dans la vivacité, la force, la liberté du corps, à laquelle rien ne peut opposer résistance : au ciel les bienheureux seront semblables aux anges ; car le corps est semé animal et il ressuscitera spirituel. Désirez-vous une longue vie et la santé : là-haut est la saine éternité et rélernelle santé, «car lesjustes vivront éternellement^ »Souhaitezvous la satisfaction complète de tous vos désirs : les saints seront rassasiés quand la gloire de Dieu apparaîtra ^ Si les harmonies vous enchantent, là vous entendrezles éternels concerts des anges qui louent Dieu, et ce plaisir sera entièrement pur ; là, les élus seront abreuvés du torrent des délices de Dieu "*. Si la sagesse vous n^jouit, au ciel l'éternelle Sagesse elle-même se montrera à vous. Désirez-vous l'amitié véritable : au ciel tous les bienheureux aiment Dieu plus qu'eux-mêmes et Dieu les aime plus qu'ils ne sauraient s'aimer; car c'est par lui qu'ils s'aiment eux-mêmes et les uns les autres, et il s'aime etil les aime par lui-môme. Souhaitezvous la vraie union : là, tous n^ont qu'une volonté , et
1. Saint Mathieu, xiu, 42. — 2. Saint Luc, xx, 36. —3. Corinih., xv, 44. — 4. Sagesse, v, 16. — 5. Psaume xxxvi, 39. — 6. i4. a. 0.
MOYENS POUR l'ARVENIU A LA VERTU CHRÉTIENNE. SSTJ
aucun ne veut autre chose que ce que Dieu veut. Si vous vous réjouissez dans la puissance : là, les justes peuvent tout ce qu'ils veulent, parce qu'ils ne veulent rien que ce que Dieu veut. Vous délectez-vous dans la richesse et les honneurs : là-haut, Dieu placera, au-dessus de tout, ses bons et fidèles serviteurs ; oui, ils seront appelés les enfants de Dieu. La vraie sécurité vous réjouit-elle : nul bien ne sera ravi à aucun des saints du Ciel. Et combien grande sera votre joie dans la jouissance de tous les biens de l'éternité ! Et cette joie se multipliera pour vous à l'infini, car vous vous réjouirez du bonheur de vos compagnons de félicité, comme du vôtre propre. Et si la félicité des uns se distingue de celle des autres, comme une étoile se distingue d'une autre par son éclat particulier, la joie de tous sera cependant une joie pleine, surabondante et surpassant infiniment tout ce qu'on peut se représenter ici-bas. La félicité des bienheureux sera aussi grande que leur amour, et leur amour aussi grand que leurconnaissance, et celle-ci serala cofitemplationparfaite^.Lehiem^aT essence, IchiGn de tous les biens, consistera pour vous dans la claire vision de Dieu. En union avec tous les bienheureux, vos frères dans la félicité, vous contemplerez votre Sauveur. Quelles inexprimables douceurs, quelles enivrantes
1. Voyez les iiiagiiiUqucs \)ensées lies Médi/ations de saint Anselme, ea particulier, 2\' Mèdilulion.
délices puiserez-vous dans lacoatemplation de ce visage rayonnant du plus vif éclat, qui un jour, sur la montagne de la Transfiguration, enivra de joie et d'allégresse Pierre qui n'avait fait que l'entrevoir ! Vous verrez ce cœur très-sacré, très-aimable, transpercé par le glaive^ ce cœur où votre nom est écrit en caractères de flammes, comme aussi les pensées d'amour infini avec lequel, à l'heuremèmede sa Passion s'oubliantlui-méme, il pensait à vous; vous y verrez encoieles conseils d'infinie sagesse par lesquels il vous préparait, non-seulement d'une manière générale les moyens les plus excellents et les plus efficaces de salut, mais encore toutes ces grâces particulières, toutes ces prévenances divines, ces attraits, ces inspirations, ces mouvements, dont il voulut se servir pour vous attacher et vous unir plus particulièrement à lui dans l'amour. Mais vous contemplerez aussi Dieu lui-même, le Dieu en trois personnes, non plus comme ici-bas dans le miroir des créatures, mais face à face, de clartés en clartés. Vous vous plongerez dans cette mer de beauté infinie, vous vous enivrerez de cette vision et vous n'en serez jamais rassasié ; mais cette beauté toujours ancienne et toujours nouvelle, vous inondera sans cesse de nouvelles délices !
C'est ainsi que les saintes Ecritures, comme aussi tous les Saints, vous invitent à considérer fréquemment le ciel, pour lequel vous êtes créé etqui est votre patrie véri-
lable. Grands et infiiiis sontlesbiensqui voiisy sont réservés, mais combien grand et infmiment bon n'est-il pas aussi le Dieu qni vous les a promis, et de quelles garanties n'a-t-il pas scellé ses promesses. Ce but désiré n'estil pas digne de tous vos efTorts, et cbaque amertume de la vie n'est-elle pas indiciblement adoucie par la pensée (le ce qu'elle vous rapporte? Toute souffrance, que vous acceptez pour l'amour du Christ et de la vertu, ne perdelle pas à l'instant sou aiguillon, si, comprenant bien ces vérités, vous dites en vous-même : Ce n'est que pour bien peu de temps. Car la vie tout entière ici-bas n'est que d'une courte durée. Quelque longue qu'elle puisse être, elle n'est que comme un jour d'hiver, dont le matin et le soir sont si proches l'un de l'autre qu'ils semblent se toucher. Et après ce temps si court, vous verrez votre glorieux Sauveur, etvous vous réjouirez, et personne ne pourra plus ensuite vous ravir votre joie !
Donc, si vous manquez de consolation dans les souffrances de cette vie, de courage et de force dans les combats, surtout si le vrai bonheur, cet avant goût du ciel, vous fait défaut Ums cette vallée des larmes, la religion n'en est pas cause, mais c'est vous-même qui en portez la faute, parce que vous ne cherchez pas, où elle vous les montre, la consolation, la force, l'espérance et le bonheur, ces biens «pie de sa plénitude elle vous dispense si généreusement!
« Le Ciel vous appelle et tourne autour de vous en vous montrant les beautés éternelles ; cependant votre œil ne regarde que la terre ;
» Aussi ètes-vous châtiés par Celui qui discerne toute chose \ »