‹ La vie chrétienne primitiveChapitre 1 sur 12 · LES ÉDITIONS RIEDER, PARIS · texte numérisé non relu

LES ÉDITIONS RIEDER, PARIS

7, place Saint-Sulpice, 7

LE PRÉCURSEUR ET LE MESSIE, p. 5.

LES CONFLITS INÉVITABLES, p. 7.

L'APOSTOLAT CHRÉTIEN, p. 12.

LA PÉNÉTRATION SOCIALE, p. 19.

LES CHRÉTIENS PARMI LES PAIÏENS, p. 6.

LE LOYALISME DES CHRÉTIENS, p. 32.

LE MOUVEMENT APOLOGISTE, p. 38.

LA VIE DES COMMUNAUTÉS, p. 4r.

LA PRIÈRE ET LE CULTE, p. 47.

LA RÈGLE DE FOI ET L'INITIATION, p. 50.

L'ASSEMBLÉE CHRÉTIENNE, p. 53.

L’'INSTRUCTION CHRÉTIENNE, p. 57.

LA PHILOSOPHIE ET L'ASCÈSE, p. 59.

LA PRÉPARATION AU MARTYRE, p. 62.

LES ÉGLISES ET LES CATACOMBES, p. 64.

L'ART CHRÉTIEN, LA LITTÉRATURE CHRÉTIENNE, p. 68. BIBLIOGRAPHIE, p. 75.

À ——————EEZEEEEEEEEE————————————————

Imprimi potest + F. CABROL cens. dep.

tion religieuse en Palestine. Un prophète nommé Jean,

dont la vie austère, le rude vêtement et la parole brûlante rappelaient d’autres prophètes fameux par leurs prédictions et leurs travaux, attirait vers lui des multitudes de Juifs. IL leur recommandait de faire pénitence pour leurs fautes passées et de n’y plus retomber dans l'avenir ; après les avoir instruits, il les faisait descendre dans le lit du Jourdain et les baptisait. Sa prédication s’ädressait principalement à ses compatriotes, elle paraît n’avoir eu qu’un faible retentissement parmi les païens. Jean groupa autour de lui quelques disciples ; certains d’entre eux lui demeurèrent fidèles jusqu’à la fin de sa carrière, d’autres s’attachèrent à un prophète dont lui-même n'était que le précurseur et qui était, lui, le Fils de Dieu et le Messie. Des prodiges avaient signalé la rencontre de Jean et de Jésus, qui avait réclamé le baptême dans le Jourdain, et, peu de temps après, avait commencé en Galilée le ministère le plus éclatant dont le souvenir soit demeuré dans la mémoire des hommes. Pendant trois années consécutives, Jésus, escorté, lui aussi, par un groupe de disciples, avait parcouru la Palestine, entraîné des milliers d'hommes, de femmes et d’enfants

Qi le règne de Tibère César on observa une grande agita-

à qui il enseignait le royaume de Dieu. En sa présence, à son contact, par son geste et par sa parole, les merveilles se multipliaient ; il rendait la vue aux aveugles, l’ouïe aux sourds, la santé aux infirmes, la vie aux morts. Mais si ses bienfaits étaient sans nombre et sa compassion sans limite, son enseignement soulevait des haïines inexpiables, celles des intérêts lésés et des hypocrisies démasquées. On aurait pu croire que l'admiration et la reconnaissance de tous ceux que Jésus avait instruits et guéris dressaient autour de sa personne une armée de défenseurs : il n’en était rien.

Un miracle plus retentissant que tous ceux qui avaient précédé, la résurrection de Lazare, précipita l'événement. Jésus n'avait pu se montrer sans que sa vue soulevât quelqu’une de ces ovations délirantes qui semblent sincères en Orient, tant elles y sont soudaines et bruyantes. Son entrée à Jérusalem avait pris une allure triomphale, ses ennemis se crurent menacés et brusquèrent l'attaque. Excommunié, trahi, livré, jugé, condamné, supplicié, le drame s'était déroulé si rapidement qu'aucunc intervention efficace n'avait eu le temps de se proauire, ni parmi la foule consternée ni parmi les disciples terrifiés et fugitifs. Dans la soirée du vendredi, quand on descendit de la croix le cadavre sanglant et raidi de Jésus, certains durent se dire que, de l’œuvre accomplie pendant trois années de prédication et de miracles, il ne resterait rien qu'un souvenir bientôt dissipé.

Ils se trompaient. Pendant trois années, Jésus avait répandu la semence à profusion dans le sol, toujours fertile, de l'âme humaine ; la semence levait, et, le dimanche malin, lorsque circula parmi les disciples l'extraordinaire nouvelle de la résurrection du Maître, de ses apparitions, de sa présence, lorsque les témoignages se multiplièrent, se précisèrent, quand Pierre, et Jean, et Marie-Madeleine, et Thomas, et les pèlerins d'Emmaüs et plus de cinq cents autres eurent parlé, affirmé, attesté, on vit sur la terre une chose nouvelle : la Foi.

Si, par la suite, le christianisme inspira une conception sociale, il commença par être une croyance religieuse et il demeura une religion divine ; le mystère de sa durée et de sa fécondité est là. Mais le christianisme était chose si nouvelle, si incompatible avec le paganisme et la civilisation qui en était le produit et l'expression qu’un conflit entre ces deux réalisations était inévitable et prochain. La victoire était promise au christianisme, mais elle serait le prix d’un effort patient et d'une lutte héroïque. Cet effort se porta sur les conditions générales de l’existence dans la société païenne, il les modifia ; il leur substitua son idéal et il le pratiqua en attendant qu’il l’imposât. C’est l’histoire sommaire du changement général de la vie causé par le christianisme qu’on se propose d'esquisser ici.

l'impossible entente entre le judaïsme et lui? Certaine-

ment non. Malgré la rancœur qu’aurait pu leur laisser le souvenir du procès et du supplice de leur Maître, les apôtres étaient si étrangers à toute idée de schisme qu’on les vit reparaître dans le Temple, reprendre leurs places dans les synagogues, prier avec leurs coreligionnaires dont rien, croyaientils, ne les séparait. Jésus leur avait dit qu'il était venu en ce monde non pour rompre mais pour parachever, et eux, fidèles à son exemple et inspirés de son esprit, n’entendaient pas s’écarter de la religion d'Israël tout en yÿ faisant sa place au Christ. C’est pourquoi, très loyalement et très pacifiquement, ils s’associaient à la prière commune et au sacrifice public et ils comptaient sans doute sur l’évidente résurrection du Maître, sur l'éclat de ses miracles, sur la vertu de sa grace pour triompher des résistances que la prédication de ses apôtres

LÉ christianisme a-t-il eu conscience, à ses débuts, de

nr LES CONFLITS INÉVITABLES

s’efforçait de réduire. Dans la pensée de ceux-ci il ne pouvait être question de consentir, pour le Fils de Dieu, à un rang subordonné; mais il est impossible, à défaut de toute indication, d’entrevoir par quelles modalités les apôtres eussent fait au Messie, incarné en la personne de Jésus, la place qui devait être la sienne dans le culte du vrai Dieu tel que le pratiquaient les Juifs.

S'ils se flattèrent quelque temps d’y réussir, cet espoir dura peu de temps ; à toutes leurs avances, les Juifs (ceux qui ne se convertissaient pas) répondirent par des refus, des sévices et bientôt des violences sanglantes. Cependant les Apôtres s’obstinaient à limiter leur horizon au peuple d'Israël; saint Pierre s'était enhardi ur jour jusqu’à ouvrir l'Eglise aux païens, il avait dû exposer ses raisons, presque se justifier ; et, nonobstant l'attitude conciliante du collège des Douze, leur politique d'entente rencontrait plus d'adversaires que de partisans. même dans les rangs de l'Eglise naissante. Depuis les fructueuses prédications des premiers jours, la foi nouvelle avait été portée par des convertis dans les juiveries dispersées en terre païenne, un élément nouveau avait gagné rapidement en nombre et en influence, deux tendances s’affirmaient représentées par deux partis : Les judaïsants et les hellénistes.

Un premier conflit, tout intérieur, s’éleva entre eux et aboutit à un compromis. Le collège apostolique conserva le pouvoir, mais l'institution des diacres prit une importance telle qu’il fallut désormais faire sa part à l’hellénisme. La communauté de Jérusalem continuait à ménager le judaïsme, à se conformer au rituel, mais, en outre des assemblées aux heures consacrées, elle avait ses réunions privées et sa liturgie distincte ; chaque jour, au sortir du Temple, on formait des groupes qui se dispersaient dans différentes habitations, là on rompait le pain et on rendait grâces à Dieu dans la et la simplicité du cœur.

Un conflit plus grave se préparait. Les ménagements des

apôtres n’allaient pas jusqu'à garder le silence, au contraire ; ce que nous pouvons ressaisir de leur prédication nous les montre annonçant Jésus-Christ mis à mort el ressuscité, prince et sauveur, assis à la droite du Père pour la pénitence d'Israël et le salut des hommes. Les diacres, plus jeunes, plus entreprenants, soutenaient des controverses, réduisaient leurs contradicteurs au silence, ou bien aux coups. Le diacre Etienne fut la victime illustre qui, la première, donna sa vie pour sa croyance. Sa mort fut suivie d’une période de persécution ouverte, les apôtres et les plus signalés ou les plus compromis par leur foi dans le Christ s’éloignèrent, pour un temps, de Jérusalem. Quelques-uns avaient commencé à se sentir à l’étroit dans cette enceinte et regardaient au loin, hors des frontières de la Palestine. La foi faisait des progrès assez signalés à Antioche pour qu’on y affublät d’un sobriquet ceux qui croyaient en Jésus, les Chrestianoi; elle gagnait des partisans assez nombreux à Damas pour qu’on s’apprêtàät à sévir contre eux. On avait donc abouti à la persécution, c’est-à-dire, pratiquement, à la rupture.

Mais, avant que celle-ci fut consommée, un dernier essai allait être tenté. Paul était entré dans l'Eglise et ceux qui savent quel homme il fut ne croiront pas un seul instant que ce fut par manque de courage ou par timidité d'esprit qu'il adopta la méthode que nous le voyons suivre. Peut-être jugeait-il les avances faites par le collège apostolique et l'accueil décourageant qu’elles avaient reçu assez peu concluants ; en tout cas, il reprit l'expérience par lui-même et voici ce qu’elle donna.

À Salamine, à Antioche de Pisidie, à Iconium, à Lystres, à Derbé, à Perge de Pamphylie, à Philippes, à Thessalonique, à Athènes, à Corinthe, à Ephèse, Paul commença sa prédication dans la synagogue, annonça Jésus crucifié et ressuscité d’entre les morts. Presque partout il échoua et fut obligé de choisir soit un autre local, soit la place publique, s’estimant heureux

quand il évitait les sévices, les brutalités et parfois le supplice. Désormais la preuve était acquise; entre le judaïsme et le christianisme l'accord, quelles que fussent les bases qu’on pouvait lui donner, était impossible. Si on tarda quelques années à s’en apercevoir publiquement, ce fut parce que l'hostilité se manifestait sous forme de brimades et de vexations entre gens confinés dans un même quartier, appliqués à de semblables négoces et qu'on désignait tous sous le nom de Juifs sans prendre la peine de les distinguer les uns des autres d’après leurs croyances.

Etait-ce aussi à un conflit que devaient aboutir les rapports entre le christianisme et le paganisme ? Au début de notre ère, le paganisme faisait encore figure de religion et l'éternité semblait promise à l'Empire, de sorte que les apôtres de Jésus ne purent entretenir longtemps la pensée de vivre sur le pied de paix avec cet empire dont le chef possédait des autels sur lesquels Rome et Auguste recevaient les honneurs divins. Cependant la religion romaine et les divinités hellénistiques se montraient assez peu susceptibles à l'égard de leurs rivales. Pourvu que le scepticisme fut élégant et l’athéisme discret ils n’avaient à peu près rien à craindre de la religion officielle ; d’ailleurs le scepticisme ni l’athéisme ne recherchaient la publicité et ne voulaient ébranler ou ruiner la croyance des foules, l’impiété était un produit de luxe réservé à une élite, la religion demeurait la règle morale destinée et imposée à la multitude. À Rome, la religion gouvernait la vie entière, prescrivait les rites, réglait la morale, elle était une discipline et une liturgie, n'ayant pas de dogmes, pas de mythes, pas de légendes et cela mettait les consciences au large. Le panthéon grécoromain était accueillant et hospitalier aux divinités exotiques. Cette tolérance des religions païennes les unes pour les autres s'explique par le fait qu'aucune parmi elles n’était bien sûre de son affaire. Ceux qui croient à la multiplicité des dieux n’en

sont pas à compter avec quelques-uns de plus. Il est assez

probable qu’il n’eût tenu qu'aux Juifs de faire admettre Jehovah à un rang des plus honorables dans le panthéon ; ils s’y refusèrent toujours, à supposer qu’ils y songèrent jamais, et nonobstant leur monothéisme farouche, ils réussirent, depuis le temps de Jules César, à se rendre si nécessaires et à découvrir de si habiles accommodements,qu’ils pratiquèrent leur culte et gardèrent leur foi intacte sans blesser les susceptibilités de l'idolâtrie. On peut douter que les chefs de l'Eglise aient eu pleine confiance dans la durée indéfinie de cette situation, qu’ils aient fondé sur elle des chances d'établissement, mais tant de problèmes et tant d’inconnues s’offraient à eux qu'ils attendaient des circonstances et de l’expérience la meilleure solution.

Celle qu'ils adoptèrent était la plus prudente et la meilleure. Malgré le conflit latent entre le christianisme et le judaïsme, la distinction n’était pas faite officiellement entre eux ; Le christianisme vécut et dura, épargné et comme inaperçu à la faveur de cette équivoque. Même il prospéra, étendit ses missions, s’enracina dans des villes telles que Antioche, Ephèse, Alexandrie, Corinthe et Rome où la police romaine affectait de ne faire aucune distinction entre Juifs et chrétiens. Sous Claude, la police expulsa les uns et les autres de Rome, sans distinction : entre eux, les querelles renaissaient sans cesse et le proconsul Gallion, en Achaïe, en savait quelque chose; mais le sujet de ces disputes paraissait si subtil à des magistrats et à des policiers romains qu'ils renonçaient à y voir clair. Entre Juifs et chrétiens le dissentiment portait sur la personnalité de Jésus: Dieu pour ceux-ci, imposteur pour ceux-là et, pour les Romains, simple prétexte au désordre.

Sous Néron on vécut quelques années encore à l'abri des privilèges qui couvraient les Juifs ; mais, en 64, l'orage éclata. Soit effet du hasard, soit dessein prémédité, Rome presque entière brüla. Au sinistre sans égal répondit une siupeur, puis une haine sans pareille ; la voix publique imputa le

désastre à l’empereur. Celui-ci comprit qu'il était allé trop loin. Le crime sacrilège avait chassé et anéanti une multitude de dieux, une expiation religieuse était devenue nécessaire.

Néron ne pouvant être rendu responsable ni châtié, il se substitua des coupables. On procéda à des arrestations en masse parmi les chrétiens accusés du crime d'incendie ; puis l'accusation dévia, ce qu’on poursuivit chez eux ce fut la croyance et le refus de sacrifier aux divinités païennes. Des fêtes hideuses eurent lieu où l'horreur des supplices fit oublier l'atrocité des calomnies et le peuple fut ému de pitié à la vue de cette multitude livrée pour satisfaire la vengeance d’un seul. Entre l'Etat païen et la religion chrétienne le conflit venait de s'ouvrir que remplirait pendant deux siècles et demi (64-314) l'épopée extraordinaire du martyre. Dès leur première rencontre, ce conflit était placé sur son véritable terrain, le décret impérial refusait aux chrétiens le droit d'exister : Christiani non sint. Dans l’histoire de la conquête du monde païen par le christianisme, ces trois petits mots sonnent comme la promesse du bulletin de victoire !

d'aucun despote de lutter contre l'Esprit et de le faire

reculer. Au moment où l’empereur prononçait : « Qu'il n'y ait pas de chrétiens », le christianisme ne pouvait déjà plus être aboli, ni asservi, ni contenu. L'événement du mois d'août 64 inaugurait une chose nouvelle, inouïe : le martyre. Dans le paganisme personne ne mourait pour affirmer sa croyance ; parmi les chrétiens on avait vu le diacre Etienne et l'apôtre Jacques donner leur vie pour Jésus-Christ, maïs le judaïsme aussi avait eu ses martyrs : [saïe, Zacharie, Eléazar.

O les mettait hors la loi. Illusion, car il n’est au pouvoir

Cette fois c'était une « foule immense » qui se livrait, qui confessait sa foi et mourait pour rendre témoignage à Jésus. On n’avait jamais rien vu, rien imaginé de semblable. Voilà un changement.

Quelque répugnance qu’on puisse ressentir à l'égard des nouveautés, il faut convenir que le christianisme, à son début, apparut comme une nouveauté et certains parmi ses adhérents les plus convaincus, aujourd’hui qu'il se réclame de vingt siècles d'existence et de tradition, eussent compté peut-être parmi ses adversaires les plus acharnés s'ils avaient été contemporains de son apparition. Ils n’eussent pas manqué alors d’énumérer, sans en omelire une seule et en les grossissant peut-être un peu, les conditions naturelles qui, à leurs yeux, pouvaient expliquer son succès. Et c'en étaient sans doute que l’uniformité relative de langue et d'idées résultant de la diffusion de l’hellénisme, de même que l'unité politique véritable imposée aux provinces par l'empire romain, et encore le développement des voies et moyens de communications, la sécurité des routes, l’organisation des relais, l’administration des postes, autant de faits indifférents en apparence et qui n’en apportent pas moins un actif concours à la prédication et à l'expansion d’une doctrine. Pour s’en convaincre, il suffit de comparer ce qui se passe dans l'empire et hors des limites de l'empire. Ici, faisons-en l’aveu, le christianisme n'avance pas, il ne pénètre même pas, ou bien, s’il pénètre, il s'enfonce et disparaît, nous n’en pouvons relever la trace. C’est que chez les Scythes, Les Parthes ou les Germains, les facilités matérielles n’existant à aucun degré, ni apôtres, ni missionnaires, ni évangélistes, ni périodeutes n’ont travaillé et évangélisé, ou bien leur effort aura généralement échoué.

D’autres raisons ont aidé aux conditions matérielles du succès. Par-dessus tout celle-ci : la politique religieuse de Rome, tolérante pour les religions nouvelles, qu’elle se réserve d’absorber à son heure. Cette politique favorise un réveil spi-

rituel caractérisé par l’infiltration et le succès des religions orientales de la Syrie et de la Perse ; l'Egypte n'est pas en retard, et c’est, en partie, grâce à son exotisme sémite que le christianisme, au moins jusqu’à l’an 64, fait-ses premiers et rapides progrès. On doit s’attendrir sur l’héroïsme des martyrs, s’extasier de leur endurance, glorifier l’ardeur de leur foi et l'intégrité de leur croyance, mais ce n’est là qu’un aspect pathétique, émouvant, d’une situation sociale sans autre issue que celle que consacrera, en 314, l’édit de Milan. Le conflit, porté à ce degré de tyrannie d’un côté, d’abnégation de l’autre côté, trahit deux convictions en présence inégalement efficaces. Le christianisme qui se résigne à tout, même à la mort, est incomparablement plus robuste que le paganisme qui se permet tout, même les supplices. Entre eux les chances de l’avenir ne sont pas plus égales que les convictions du présent, car rien ne permet de croire que ceux qui font mourir parce qu’ils ont encore la force entre les mains, sauraient mourir à leur tour s’il Le fallait pour rendre témoignage de leur croyance. Dans la lutte qui s'engage entre l’idolâtrie et le christianisme, il est déjà possible d’entrevoir l'issue. Religion officielle et exploitant à fond tous les avantages que comporte cette situation privilégiée, le polythéisme ne revendique pas la vigueur surnaturelle que le christianisme possède en vertu de son origine, qu’il entretient et accroît de jour en jour ; volontiers il s’abandonne à la sécurité, cesse de se défendre contre les éléments de dissolution qu'il contient et sa désagrégation qui s'annonce plus ou moins prochaine.

Jésus avait envoyé ses apôtres enseigner toutes les nations et, pour leur coup d'essai, ceux-ci s'étaient adressés à une foule compacte de pèlerins attirés à Jérusalem pour la célébration d'une fête à l'issue de laquelle ils reprendraient les chemins de leurs pays très éloignés les uns des autres, quelques-uns même extérieurs au territoire de l'empire : Parthes, Mèdes, Elamites, Mésopotamiens. Avec eux se trouvaient des sujets asiatiques

de l'empire : Juifs, Cappadociens, Pontiques, Asiates, Phrygiens, Pamphyliens, et encore des Egyptiens, des Lybiens, des Arabes et des habitants de Rome. Ces pèlerins, rentrés chez eux, y rediraient ce qu'ils avaient appris, vu et entendu, et de leurs récits naïfs et touchants où, peut-être, la vérité se colorait d'imagination, nous ignorons tout. Pas un écho de ces premières voix n’a été recueilli et ce silence est d'autant plus remarquable que les voyages de saint Paul lui eussent permis de noter l'existence d’une sorte de proto-prédication évangélique ; or le livre des Actes ni les Epitres de l'apôtre n'y font pas la moindre allusion.

Un nouvel exode de messagers apostoliques suit la mort d’Etienne ; ceux-ci se répandent sur toutes les routes de la Judée, de la Galilée et de la Samarie ; ils suivent le littoral et pénètrent en Phénicie, certains poussent jusqu'à Damas, d’autres jusqu'à Antioche, d’autres encore débarquent en Chypre. Peu après, Paul va partir à la conquête du monde, infatigable ! Pendant quinze ans on le voit sillonner tout le versant occidental de l'Asie Mineure : Cilicie, Lycaonie, Pisidie, Isaurie, Phrygie, Mésie, Asie proconsulaire, Chypre, Macédoine, Achaïe, peut-être l’Illyrie. Ses courses ne se règlent pas au hasard ; Paul ne s’arrête que sur les points où le succès lui ouvrira, selon son expression, «une porte sur le dehors ». Ephèse est une des larges portes par où s’écoulent une multitude de voyageurs dans la direction de l'Asie romaine depuis la Lycie jusqu’à la Propontide. Antioche est un des plus vastes entrepôts où doivent se rencontrer l'Orient et l'Occident afin de procéder à leurs échanges. Thessalonique ouvre l’accès de la Macédoine. Corinthe commande à l’Achaïe, et la route de Rome est déjà jalonnée par la présence de « frères » à Pompéï, à Pouzzoles.

Saint Paul écrit aux Romains que leur foi est annoncée « dans le monde entier »; saint Jean dénombre une multitude issue « de toutes les races, peuples et langues » ; saint Clé-

ment dit que la justice a été enseignée « dans tout l’univers » ; saint Ignace parle des évêques établis jusqu'aux « extrémités du monde ». À peine le christianisme a-t-il pénétré en Bithynie que le paganisme y a périclité. Partout on dénonce la présence de fidèles, dans les villes, dans les bourgs, dans les campagnes, parmi toutes les classes de la société, sans que l’âge ni le sexe tiennent personne à l'écart. On peut, d’après cela, penser que Hermas n’a rien exagéré lorsqu'il a dit que la foi chrétienne, vers le milieu du u° siècle, ressemble à un grand arbre dont l’ombrage abrite les monts et les plaines; la terre tout entière est soumise à la loi divine et les peuples assis à l’ombre de cet arbre immense, ce sont les nations qui ont entendu la parole. Celui qui s'exprime de la sorte doit être bien instruit car il est le propre frère du pape Pie [*.

Il n’est pas contestable qu’à ces débuts, le christianisme ait pris une expansion merveilleuse, laquelle suscita chez les Juifs et chez les païens d’ardentes oppositions. De Jérusalem partaient des contre-missions chargées d'annoncer partout qu’une hérésie athée et contre la Loi avait été répandue par un certain Jésus, galiléen, imposteur, crucifié, dont les disciples avaient volé le corps pour le faire disparaître afin de pouvoir annoncer sa résurrection. Ces attaques étaient moins redoutables que la contradiction soulevée dans certaines Eglises naissantes. Dès l’origine, on voit germer et croître à l’ombre du christianisme un esprit de dénigrement et de délation, d’étroitesse et de mesquinerie qui est l’habituelle revanche et l'exercice favori des médiocrités, habiles à mettre en circulation ces accusations vagues, ces inquiétudes affectées, ces alarmes prétendues qui ne sont que l'ordinaire appareil de l'envie revêtue des insignes de la charité. L’apostolat de saint Paul n’en fut pas entravé, mais l’apôtre en souffrit personnellement et l'expansion du christianisme en fut quelque peu contrariée dans son essor. Des émissaires se montrent à Antioche, à Corinthe, en Galatie, qui dénigrent avec acharne-

ment l’œuvre entreprise et déjà en partie réalisée. Paul les dénonce : faux apôtres, ouvriers astucieux déguisés en disciples du Christ ainsi que Satan se déguise en ange de lumière. Voilà le ton de l’avertissement. |

C'est en Asie Mineure que s'était porté le premier et vigoureux effort de l’apostolat chrétien ; c’est là qu’il fit le premier essai de sa force naissante et de la séduction de son enseignement. Les vallées du Méandre et du Lycus servaient de voie de pénétration au commerce et aux idées ; puis la doctrine pénétra dans la région du Glaucus, atteignit Acmonia et la Pentapole phrygienne, évitant les contrées trop montagneuses. Non seulement l’arrière-pays était gagné, mais les villes se laissaient conquérir rapidement : Sardes, Smyrne, Pergame, Philadelphie, Thyatire, Tralles peut-être aussi. À l'heure où, les uns après les autres, les apôtres disparaissaient, ils pouvaient sé rendre témoignage que leur cause triomphait, la parole de Jésus se faisait entendre, ses promesses se réalisaient ; déjà, passant de mains en mains, l'Evangile enivrait les cœurs de courage, d'espérance et d'amour.

Et cependant on ne sait comment décrire, quel nom donner à cette propagande qui a échappé à l’observation des contemporains, tellement qu'on n’a noté nulle part son apparition, pas plus qu'on n’a retenu le nom de ses ouvriers. Rien de moins administratif, de moins colonisateur que cette tentative pour laquelle le nom de « mission » présente encore quelque chose de trop concret, car qui dit mission suppose un groupe et un centre, à tout le moins un point de repère. {ci, on ne voit rien ni personne et, un jour, à l’improviste, la chose ou le mot ou le signe de la Foi apparaît dans des chuchottements, des gestes, mettant sa douceur ef son sourire parmi ces terrains vagues qui bordent toutes les grandes villes. Là où il n'existe ni temples pour les dieux, ni thermes pour les riches, dans ces quartiers malsains et malpropres où sont relégués les abattoirs, les tanneries, les boyauderies, où végète une popu-

lation sordide, on entend des femmes, des enfants parler de Jésus, de l’'Homme-Dieu, du Dieu ressuscité, de l’Ami des pauvres et des humbles. Quelle bouche leur a, pour la première fois, prononcé son nom ? Quel missionnaire est venu le faire entendre? Une femme le plus souvent, une ouvrière, une esclave fugitive sortie on ne sait d’où, une veuve qui reste, sous ses haillons, digne comme une matrone. Ensuite un inconnu, arrivé seul, venu de loin, survient, s’abrite quelque part, n'importe où, s'exprime sans correction mais avec une flamme qui consume. Il rassemble ces femmes, ces enfants, quelques hommes aussi, leur apprend des choses inouïes, leur parle du Père, de Jésus, de l'Esprit, leur apprend des prières et des cantiques, leur distribue une nourriture mystérieuse qui les transporte et les fortifie. À l’entendre, il n’est rien, qu’un simple presbuteros, mais celui qui l'a envoyé est le père d’une grande famille, il le nomme episcopos et au-dessus d'eux se trouve l’apostolos, celui-là a conversé avec Jésus.

À partir du second siècle, Rome devient le centre de l’évangélisation qui se développe avec plus ou moins d'intensité. Ce développement progressif et rapide du christianisme satisfait les fidèles beaucoup plus qu’il ne les surprend. Le succès obtenu ne leur semble pas dépasser ce qu’ils doivent attendre de la mise en œuvre des moyens employés. Pas plus Tertullien qu’Origène et Eusèbe ne paraissent apercevoir un phénomène miraculeux dans l'expansion du christianisme : ils ÿ verraient plutôt la réalisation des promesses de Jésus-Christ à son Eglise. L'Orient et l'Occident ne marchent pas à la même allure. L'Afrique du Nord n’a pas été pénétrée par l'Evangile en même temps et suivant les mêmes méthodes qui ont prévalu en Asie Mineure et en Egypte. Lorsqu'une grande voie de communication fluviale, comme le Nil ou le Rhône, était en possession d'attirer à elle la principale activité d’une contrée, c’est le long de cette artère qu'il faut chercher les traces des premiers établissements chrétiens. En Asie Mineure, quelques

grands chemins d’une notoriété universelle rendaient les mêmes services que les voies de pénétration fluviales. Ailleurs, le rivage de la mer, l'estuaire des fleuves, le voisinage des ports offraient ‘un pied-à-terre en attendant l'heure de pénétrer plus avant. La hardiesse d’un missionnaire, l’audace plus réfléchie et l'esprit d’entreprise d’un évêque les jetaient en plein inconnu, affrontant les échecs, surmontant les périls et maîtrisant la destinée. Ce qui frappe, c’est le courage de ces pionniers ; ils pénètrent partout, prennent pied, s'obstinent, réparent les brèches, relèvent les ruines et, finalement, s’implantent. Ce qui nous l’apprend c’est cette longue suite d’Eglises, de listes épiscopales, de noms de martyrs, de traditions altérées mais reconnaissables encore, qui marquent l'emprise de la foi chrétienne sur un sol d’où, à aucun prix, elle ne se retirera plus.

Et c’est un beau succès d’avoir, en deux siècles et demi de luttes et de souffrances, envahi pacifiquement et conquis numériquement le monde antique. Si, en 314, les chrétiens ne possédaient pas la majorité äbsolue dans l’Empire, ils n’en étaient pas moins maîtres de la situation politique ; Constantin le comprit et, politique avisé, se rangea parmi eux. « Nous voulons, disait l’édit de Milan, que chacun de ceux qui ont la volonté de suivre la religion chrétienne le puisse faire sans crainte d'être aucunement molesté. Nous avons donné à ces chrétiens l’absolue liberté de suivre leur religion. » C'était la réponse au Christiani non sint et le bulletin de victoire ! La victoire définitive cette fois.

pauvres, les humbles, les souffrants, les déshérités de la

LÉ christianisme s’est amoureusement penché sur les fortune, des honneurs, de la santé, alors que le paga-

nisme n'avait de prévenances et d’attentions que pour les riches et les puissants, montrant en cela qu’il était moins une religion qu’une exploitation, se condamnant par là, luimême, à la stérilité. C’est qu’en matière de création et d’organisation religieuses, les classes dirigeantes marchent d'ordinaire à la remorque des classes populaires ; pour avoir compris cette vérité et s’en être inspiré, le christianisme primitif a favorisé la plus vigoureuse floraison morale et mystique dont l'humanité ait offert le spectacle.

Pline écrivait à Trajan que la foi nouvelle avait pénétré partout, même dans les campagnes ; néanmoins, on peut dire. que, jusqu’au 1v° siècle, le christianisme se propagea surtout dans les villes, les capitales populeuses et commerçantes de l'Empire romain, parmi la foule « de toute tribu, de toute langue et de toute nation ». La religion nouvelle était plus favorablement accueillie dans les villes carrefours que dans les vieilles cités, elle était moins suspecte aux populations mouvantes et affairées qu'aux vieilles races superstitieusement attachées à leur passé et à leur sol. Des Athéniens souriaient, des Romains s’indignaient à l’annonce d’une superstition nouvelle, des Syriens, des Asiates, des Alexandrins et toute la foule des Græculi, sans traditions et sans préventions, écoutaient avidement et recevaient avec enthousiasme le message chrétien.

La plupart étaient des gens de peu, des artisans, des gagnepetit, de ceux qui ne laissent pas de trace et dont le nom ne nous apprend rien de plus que ne ferait l'anonymat. La civilisation antique les comptait pour rien, le gouvernement municipal ne les ignorait pas tout à fait puisqu'il les opprimait, et cela de la manière la plus rémunératrice pour lui, en les pressurant. Les honneurs, les fêtes, les jouissances de la littérature et de l’art étaient réservés à une élite, au groupe des citoyens. Les autres, tous les autres, se partageaient le silence, l’obscurité, l’indigence et vivaient sous le poids du mépris. Personne

parmi les poètes, les philosophes, les historiens ne prête l'oreille à leur plainte pour nous la redire, pas plus que personne parmi les législateurs, les magistrats, les princes ne l'écoute pour J’apaiser. Ils vivent donc ces humbles, sans pitié, sans amour, sans respect, portant leur lourd fardeau sans que nul se soucie de leur venir en aide.

Si loin qu'on remontât dans le passé, il en avait été toujours ainsi ; et voici qu’en un jour béni un héritage venait échoir à ces déshérités, héritage tellement magnifique qu'il faisait songer à une féerie orientale. «Il n’y a pas parmi vous, leur disait-on, beaucoup de sages selon la chair, ni beaucoup d'hommes puissants où de haute naissance; mais Dieu a choisi ce qui est insensé selon le monde pour confondre les sages, il a choisi ce qui est faible selon le monde pour confondre les forts ; oui, ceux d’une condition inférieure dans le monde, les méprisés, Dieu les a choisis ; ceux qui n'étaient rien, pour réduire au néant ceux qui étaient quelque chose, afin que nulle chair ne se glorifie devant Dieu. » Tous ceux devant qui on ouvre ces perspectives, à qui on prodigue le titre d'Enfants de Dieu, à qui on promet le Royaume du Ciel, portent des noms d’esclaves ou d’affranchis : Stéphanas, Fortunatus, Achaïcus, Amplias, Urbanus, Hérodion, Phlégon, Hermas, Patrobas et des milliers d’autres maladroitement gravés avec la pointe d'un clou ou la lame d’un couteau sur une tablette, une tuile, une brique ou même le plâtre humide qui ferme leur loculus dans les catacombes.

C’étaient des gens du peuple étrangers à une culture raffinée, ce n'étaient pas des cerveaux épaissis et grossiers. Gardons-nous de les comparer à la population ouvrière de nos grandes villes, déprimée par le travail industriel et par la misère. Dans les pays méditerranéens, au temps de la civilisation gréco-romaine, la misère n'était pas ahurissante, elle n’étouffait pas la joie du cœur et l’élan de l'esprit. À ces affamés, l'Evangile enseignait à se trouver contents du pain

quotidien que Dieu accorderait à leur prière; à ces inquiets qui s’agitaient inutilement dans l’ombre il apprenait à regarder vers la lumière. Grâce à l'Evangile, des hommes sans éducation et sans instruction, ne possédant pour tout bien que leur finesse native de Grecs ou de Latins, se sont trouvés capables d'élever leur esprit jusqu'aux problèmes les plus relevés de la foi religieuse, ils se sont trouvés dignes d’être ceux pour qui il avait été dit : « Paix aux hommes de bonne volonté. » C'est à ces gens-là que Paul adresse ses Epitres comme c’est à leurs descendants que saint Augustin prêchera ses traités sur saint Jean. Et voilà une des nouveautés surprenantes dont s’irritent ou se scandalisent les philosophes du u° siècle..Ils reprochent à des plébéiens ignorants, tout à fait dénués d'éducation, étrangers aux lettres et aux écoles, d’oser disserter sur les choses divines.

Ces humbles se sentaient attirés vers la communauté chrétienne par un besoin impérieux de vie fraternelle. Les confréries païennes trompaient sans le satisfaire ce besoin qu'éprouvent les hommes de se réunir et de mettre leurs intérêts et leurs désirs en commun. Surtout elles procuraient à leurs sociétaires deux bienfaits précieux : des soupers et une sépulture. Les chrétiens recoururent très probablement à la forme d'association appelée « collège funéraire » afin d'échapper à la malveillance peu déguisée du pouvoir central à l'égard des confréries ; ils purent ainsi se réunir, posséder une caisse, converser, manger, prier ensemble, assurer aux associés pendant leur vie le repas de l’agape et, après cette vie, une tombe décente et une épitaphe. L'institution de l’agape répondait ainsi à ce besoin vivace du sentiment religieux dans l’âme humaine; elle lui offrait un objet d'affection et un sujet de consolation : des frères et des repas en commun. Pour l’homme de basse condition qui savait que l'Etat n’aime personne et qui n'avait pas toujours une famille, il rencontrait une petite société fondée sur l'estime et l'amitié, il savait qui

aimer et se savait aimé. Pour lui c'était la joie, et la joie c'est souvent la source de la vie, de l'effort, du triomphe. Dans la décadence des institutions du passé, parmi les ruines de la cité antique, qu'il n’était plus au pouvoir de personne de relever, les hommes aspiraient vers une solidarité nouvelle et l'Eglise leur ouvrait les bras, leur offrait un asile, leur proposait une règle de vie et une récompense éternelle. Pour se conformer à l’une et, ainsi, parvenir à l’autre, le pauvre n'était plus isolé, perdu dans un monde inique et cruel, il trouvait sur qui s'appuyer, auprès de qui s’instruire, il avait des frères.

Ils se trouvaient là, esclaves, affranchis, hommes libres, confondant les uns leurs rancunes, les autres leurs préventions dans une tendresse sincère et réciproque, parce que, dans l'Eglise, il n’y avait plus «ni esclave ni libre », tous étaient égaux devant Jésus et par Jésus. Lui-même était descendu sur la terre sous la forme d’un esclave et il avait dit : « Si quelqu'un veut être grand parmi vous qu'il soit l’esclave de tous. » Au temps où Sénèque affirmait que l’esclave était encore un homme, le Christ l’élevait au rang de frère, et iles fidèles lui en donnaient le nom. « Ils persuadent à leurs esclaves de devenir chrétiens à cause de l'amour qui règne parmi eux, nous dit Aristide ; et lorsqu'ils le sont devenus, ils les appellent sans distinction leurs frères. »

Si nombreux qu’aient pu être les esclaves, il est probable qu'ils ne furent jamais plus dans le christianisme qu’une importante minorité. C’est principalement parmi les bommes libres de condition modeste que la foi a fait le plus de progrès. Celse parle avec mépris de- ces hommes de basse condition, cardeurs de laine, cordonniers, foulons, qui exercent leur propagande parmi les misérables et les faibles d'esprit: petits boutiquiers, marchands ambulants, colporteurs se faisaient les prédicateurs, convaincus, insinuants, infatigables d'une doctrine qui gagnait de jour en jour des partisans. Avec les moyens si lents dont ils disposaient, Îles anciens voyageaient

beaucoup, annonçaient la vérité, répandaient les nouvelles, mettaient les Eglises en communication entre elles, transportaient les lettres de Paul ou d’Ignace aux Eglises. ë

Les riches, les nobles entraient, eux aussi, dans l'Eglise, s’y conduisaient avec une ferveur édifiante. Le nombre et la qualité de ces convertis, sans être fort considérable, mérite toutefois d’être mentionné, ayant exercé une influence réelle sur les destinées du christianisme. Sans ces personnages haut placés, il eût manqué quelque chose au prestige et à la sécurité de l’Eglise qui trouva en eux des bienfaiteurs et des protecteurs dont pas une institution quelconque ne peut entièrement se passer. Les Actes nous parlent de femmes grecques de haut rang qui, à Thessalonique et à Bérée, accueillirent favorablement la prédication de Paul. Celui-ci. en Chypre, convertit le proconsul Sergius Paulus, et, à Athènes, un membre de l’Aréopage nommé Denis. L’épître aux Romains nous apprend que le trésorier municipal de Corinthe, nommé Eraste, s'était converti. Aquila et Priscilla n’étaient que de riches marchands, sans aucun accès peut-être parmi la société aristocratique ; mais celle-ci, dès le r°’ siècle, était pénétrée par le christianisme. La matrone Pomponia Græcina, les consuls Flavius Clemens et Glabrion, les deux Flavie Domitille sont non seulement convertis, mais condamnés pour leur foi. D'autres membres de l’aristocratie romaine furent frappés par Domitien pour le même crime. Tandis qu'il se dirige vers Rome où l'attend le martyre, l'évêque Ignace d’Antioche appréhende que les hautes influences dont disposaient les fidèles de cette Eglise ne vinssent à bout de lui épargner le supplice.

Sans rien retenir du prétendu christianisme d’Acté et de Sénèque, il faut relever à la fin de la lettre de saint Clément aux Corinthiens la mention de deux vieillards entourés du respect qui s'attache à une longue vie, ils avaient nom Claudius Ephebus et Valérius Bito et ils ont dû faire partie de la maison de Claude, dont la femme, Messaline, appartenait à la

: gens Valeria. À l’école impériale des Pages, du Palatin, on rencontre parmi ces jeunes garçons le «fidèle » Alexamène qui . « adore son Dieu ». Depuis l’allusion qu’y fait saint Paul, la

présence de chrétiens dans la « maison de César » est attestée maintes fois. Le règne de Commode favorisa les conversions dans l'aristocratie ; nous verrons désormais le sénateur Apollonius, le consul Libéralis, des Annaei, des Pomponü, des honestissimi sur les épitaphes des catacombes. Tertullien nous dit que les païens déplorent de voir parmi les fidèles des gens « de tout rang ». Clément d'Alexandrie et Origène s’expriment à peu près de même. 3

En 258, l’édit de persécution promulgué par Valérien vise les fidèles des hautes classes qu’on rencontre dès lors dans les administrations et les services supérieurs de l'Etat. L'immense machine réclamait tous les concours et, comme toutes les institutions, elle avait ses privilégiés auxquels telle charge ou tel honneur devait échoir, non par droit de mérite ou de capacité, mais en vertu de l’engrenage des protections et des survi-

: vances. Des chrétiens se trouvaient ainsi portés à des emplois

dont peut-être ils ne s’acquittaient guère, ce qui, en aucun temps et sous aucun régime, n’a été un motif d'exclusion. Alors se forma une sorte d’aristocratie des fonctionnaires, dans les rangs de laquelle le christianisme faisait ses choix et où il prenait ses dignitaires : Cyprien de Carthage, Denis d'Alexandrie, Anatole de Laodicée, Paul de Samosate, Philéas de Thmuis.

Vers l’an 303, sous Dioclétien, l’envahissement du christianisme est tel que, pour satisfaire aux nécessités de l'Etat, l’empereur n'hésite plus à faire appel aux chrétiens pour leur confier des postes considérables, tels que celui de gouverneur de province, et les dispense de l'obligation d'offrir des sacrifices. La femme et la fille de Dioclétien étaient chrétiennes, l'empereur Philippe et son jeune fils l'avaient été; on rencontrait les chrétiens partout sauf dans les temples, on les voyait

rhéteurs, grammairiens, jurisconsultes, médecins, philosophes, mais jamais gladiateurs et comédiens.

moments ils essayaient de la refouler par la persécution

sanglante, ou de la décourager par la législation cauteleuse. Ce qu’ils reprochaient aux chrétiens ? Bien des choses! La plus ancienne accusation dirigée contre eux, dès le temps de Néron, est d'entretenir la « haine du genre humain ». A la fin du n° siècle, l’écho s’en retrouve dans l’accusation d’être « ennemis de toute la nature »; elle prend alors sa forme superstitieuse définitive. « Les chrétiens, dit-on, sont la cause de toutes les calamités publiques ; si le Tibre déborde, si le Nil n’inonde pas les campagues, si la terre tremble, si la famine ou la peste ravagent une province, on crie aussitôt : Les chrétiens au lion! » Volontiers, la multitude ignorante croit découvrir en eux des magiciens, et diverses circonstances font rejaillir sur le Christ lui-même ce redoutable soupçon. Il n’est, dit-on, qu’un enchanteur habile, formé en Egypte à tous les secrets de la science occulte de ce pays, ce qui lui a appris la manière de ressusciter. Les charmes et les maléfices s’opéraient à l’aide de formules magiques au cours d’incantations nocturnes et tout cela offrait une ressemblance assez frappante avec les prières récitées pendant les assemblées nocturnes où les fidèles chantaient une hymne au Christ et se partageaient «son corps » qu’ils mangeaient. De là naquit l'accusation d’infanticides, de débauches infâmes : festin de Thyeste et inceste d'Œdipe. De semblables calomnies étaient l'explication populaire de certains airs mystérieux que Ja foule ne comprend pas et dont elle s’offense ; ces attaques s’expliquaient encore par suite d’une confusion presque inévitable entre les

L' païens observaient sans indulgence cette invasion ; par

pratiques corrompues de quelques sectes et les usages sanctifiés des chrétiens. La célébration du dimanche (jour consacré au soleil par les païens), l'habitude de se tourner vers l’Orient pour la prière, provoquaient de nouvelles accusations de magie, et l'horreur que le monde antique professait pour cet art était d'autant plus vive qu’il en redoutait plus les effets. Les maléfices faisaient rejaillir sur ceux qui en étaient coupables le crime d’ « infamie », lequel entraînait la peine de mort ; et le supplice, pour des magiciens, n’était qu’expiation. À ce crime la loi réservait ses trois peines les plus atroces : le feu, la croix, les bêtes. Quant aux livres des magiciens, ils devaient être immédiatement anéantis.

Depuis la tragédie des jardins de Néron, l'existence distincte des chrétiens était bien connue. On les regardait comme les frères des Juifs, mais des frères ennemis dont ils partageaient l’impopularité, sans avoir la ressource de s’abriler sous la tolérance dont le judaïsme, considéré comme religion, ne cessa pas d’être couvert même après la ruine de sa nationalité. L’accusation de « mœurs juives » et d’ « athéisme » fut une des plus graves jetées aux chrétiens. Suivre les mœurs juives n’était pas punissable ; mais rejeter la religion officielle des Romains sans avoir l’excuse de la religion tolérée des Juifs était proprement l’ « athéisme » légal: dans cette formule abrégée paraissent avoir été résumés, à la fin du r* siècle, tous les griefs des gouvernants et du peuple contre les chrétiens. De plus, on les méprisait, on leur reprochait leur inertie et leur désintéressement des affaires publiques, ou bien on voyait en eux des machinateurs de nouveautés, molilores rerum novarum. Cette expression n’est pas incompatible avec la malveillance qui s’attachait aux chrétiens et voyait en eux des « ennemis du genre humain », c’est-à-dire, à bien entendre ce mot, des adversaires de l’ordre établi : plus ils étaient d’un rang élevé, plus ils devaient donner prise à des accusations de ce genre.

Sans doute d’antiques préceptes formulés par les écrits pseudo-Clémentins, par le rigorisme de Clément d'Alexandrie et de Tertullien visent à régler la conduite des fidèles ; ils leur prescrivent de s’isoler des païens, d'éviter leurs fêtes, leurs banquets, leurs réunions, leurs marchés mêmes, autant que le permettent les besoins de chaque jour; ils leur recommandent de prendre les repas, de converser, de vivre entre soi; de ne point porter les armes, de fuir toute charge publique et toute magistrature. À ces conditions seules peut être atteinte la perfection rêvée.

C'était là, sur la plupart des points, un état théorique, ‘et si quelques-uns ont pu, sans défaillir jamais, se conformer à cette règle étroite, ils demeurèrent en petit nombre. Tertullien lui-même en fait l’aveu alors qu'il répond au reproche d’inutilité dans l'Etat: « Nous ne nous séparons pas du monde : marins, soldats, laboureurs, négociants, acheteurs, gens d'art ou de métier, nous vivons comme vous et de notre commerce avec vous ; l'excès, l'abus, voilà seulement ce que nous fuyons. »

Ua contact de chaque jour et de chaque heure existait donc avec les païens, et ces relations contraignaient souvent les fidèles à voir, à entendre, à subir ce que condamnait leur croyance. Voici un chrétien mis en présence des formes sacramentelles d’une convention ; il lui faut emprunter de l’argent, le prêteur est idolâtre et le contrat comporte un serment promissoire. Le païen jure ; le chrétien, qui ne veut pas trahir le secret de sa religion, garde le silence et se borne à un assentiment écrit. « Le Seigneur, se dit-il, a défendu tout serment, et j'obéis ; écrire n’est point parler. » Tertullien s’indigne de cette distinction. « Tu as, dit-il à l’'empranteur, rendu, en ne protestant point, un hommage aux dieux des nations. Quand viendra le jugement suprême, les anges accusateurs produiront

devant le tribunal céleste ton contrat marqué de leurs sceaux. »

C’est la crainte qui a fermé la bouche au fidèle ; une pareille faiblesse Le fera assister aux solennités païennes: sacrifices, banquets, jeux du cirque et c’est encore pour ne pas s’exposer aux violences d’une foule soupçonneuse qu'aux jours de fêtes publiques, il illuminera sa porte et l’ornera de lauriers. Lorsque la crainte ne le guide pas, c’est parfois le besoin qui pousse le chrétien à des concessions que réprouve sa croyance. Des artistes, des ouvriers se sont convertis ; sculpteurs, peintres, graveurs, stuqueurs, ciseleurs, modeleurs, doreurs, brodeurs, ils travaillaient à faire, à décorer les images des faux dieux. « Pouvons-nous, disent-ils, renoncer à notre gagne-pain? Faire de vains simulacres, ce n’est point leur rendre un culte », et quelques-uns y persistent même après avoir reçu les ordres sacrés. Cependant l'Eglise leur dit : « Cessez de telles œuvres, si vous ne voulez perdre vos âmes. Contraints de vivre avec les païens, devons-nous périr avec eux? D’autres travaux ne vous manqueront pas, plus souvent demandés et plus faciles : citernes et terrasses à enduire, modèles d'architecture à dessiner, dorure d'objets usuels ; il sera plus aisé de fabriquer un meuble ou quelque vase de métal, que de sculpter ou de fondre une statue de Mars. »

Comment professer les belles-lettres sans enseigner les noms des dieux, leurs généalogies, leurs attributs, leurs fables. et sans leur rendre par là même un hommage ? Comment faire le commerce sans jamais rien vendre qui doive servir au culte des idoles ? Comment servir dans les armées romaines sans s’exposer à participer aux cérémonies réprouvées par la conscience chrétienne ; le culte des di, des lares mililares, des génies protecteurs des camps, des {urmæ, des centuries, celui des aigles adorées et couvertes de parfums comme les idoles mêmes, sont autant d'occasions de choisir entre l’apostasie et la mort. La carrière bureaucratique entraîne des obligations aussi périlleuses. Lorsque le magistrat sacrifie aux dieux de l'Olympe, l’assesseur lui présente le vin et prononce les paroles

consacrées, le greffier prend note de la formule prononcée, l’appariteur frappe ou violente le martyr et pour quelques hommes au cœur vaillant qui refusèrent ces fonctions au prix de leur vie, combien d’autres, demeurant chrétiens dans le cœur, obéirent en silence à des ordres détestés ?

C’est contre la carrière des fonctions publiques que Tertullien s'élève avec le plus de force. « On s’est, dit-il, demandé récemment si le serviteur de Dieu peut être revêtu de quelque dignité, de quelque charge, à la condition d'échapper, par faveur spéciale ou par adresse, à tout acle d’idolâtrie. On cite Joseph et Daniel qui gouvernèrent ainsi, exempts de toute souillure, la Babylonie et l'Egypte. Que quelqu’un exerce, je le veux bien, des fonctions de l'Etat, mais sans sacrifier, sans même ordonner des sacrifices, sans fournir des victimes, sans pourvoir à l'entretien des temples, sans en assurer les revenus, sans donner à ses frais, ni à ceux du public, des spectacles et sans y présider ; je le veux bien, si l’on croit la chose possible ». Les magistratures municipales présentaient un écueil difficile à éviter. Plus de fidèles qu’on ne saurait le croire furent promus aux fonctions de curiales. Un rescrit de Valérien en témoigne. Séduits par l’appât des privilèges, contraints parfois, on les rencontre à Alexandrie d'Egypte, en Afrique, en Espagne où un concile exclut de l'Eglise les duumvirs pendant l’année de leur gestion, on les rencontre sans doute aussi en Asie, à Pergame où nous entendons un gouverneur demander au martyr Karpos s’il n’est pas décurion ? Tel était le titre de Dativus, martyrisé en l’an 303, parmi un groupe d’africains, et auquel le magistrat reprocha de donner, malgré la dignité dont il était revêtu, l'exemple de la désobéissance aux lois de l'Empire. Quelques années auparavant, Dorymédon, président de la Curie, avait refusé sa présence à un sacrifice et subi le martyre. Assez rares toutefois, si on en juge d’après les noms de ceux qui souffrirent, furent les champions de la liberté de conscience ; on connaît les noms des « Quatre Couronnés »

qui aimèrent mieux mourir que de sculpter une statue d’Esculape ; du centurion Marcellus ; d’un soldat inconnu qui repoussa une couronne païenne ; de deux autres aussi sans doute dont parle saint Cyprien qui refusèrent de prendre part à une fête païenne ; des appariteurs proconsulaires, Basilide, Marinus, qui préférèrent la mort à un serment au nom des dieux ; d’un greffier, Cassien, qui rejeta les tablettes pour ne pas y consigner la condamnation d’un fidèle.

Mais le soldat qu'exalte Tertullien ne trouva pas d’imitateur dans l’armée où il comptait tant de frères et l'opinion publique condamna comme imprudente sa généreuse audace ; plus d’un ouvrier, d’un artiste continua de faire ou d’orner des images idolâtriques ; les: serments furent reçus, sinon prêtés, conformément au rite officiel. Ce fut à l’ombre de ces concessions, regrettées, maudites, mais consenties, que la reli- gion nouvelle put se développer sans grossir outre mesure le fleuve de sang répandu pour le nom du Christ.

Souvent pénible parmi ceux auxquels ne les unissait aucun lien de parenté, la situation des fidèles devenait tragique au sein de leur propre famille. L’abandon du culte traditionnel bouleversait un foyer, déchirait des cœurs. Tacite raconte qu'une noble dame romaine, Pomponia Graecina, fut inculpée de superstition étrangère et, suivant un antique usage, solennellement jugée par son mari, en présence de ses proches. Déclarée innocente, elle resta sous le poids de l’accusation, vêtue de deuil et traînant pendant de longues années une vie misérable. Au début du 1u° siècle, la matrone Vibia Perpetua condamnée aux bêtes ne s’afflige que d’une seule chose, c’est de l’obstination de son vieux père qui, seul de toute la famille, est demeuré païen et la conjure d'éviter le supplice. Celui-ci implore, d’autres maudissent. On vit, nous dit saint Jean Chrysostome, tel père repousser son enfant converti, tels frères devenir ennemis, tel ménage désuni. « Je connais, rapporte Tertullien, un mari si dévoré de jalousie

que le moindre bruit dans sa chambre le jetait dans des soupcons violents. Tout changea, car la femme, jusqu'alors trop libre et trop légère, cessa de quitter son foyer : eile s’était convertie ; mais l’homme lui offrit alors de tout supporter d'elle et de fermer les yeux sur sa conduite, si elle voulait renoncer au Christ: la chrétienne lui semblait plus odieuse que la débauchée. Un père déshérita son fils qui, lui aussi, devenu chrétien, avait dès ce moment cessé de le mécontenter par ses désordres. Un maître punit son esclave, précieux pour les ser- - vices qu'il lui rendait, mais coupable d’avoir abandonné le vieux culte. »

comme une troupe d’agneaux ni comme un parti révolu-

tionnaire. Une société humaine, soulevée et comme transporlée par une ferveur très différente du fanatisme, ne s’accommode pas de ces jugements trop concis.

L'état politique du monde était, en apparence, prospère. Rome, victorieuse et conquérante, avait étendu si loin et appesanti si fortson pouvoir que ses sujets en étaient venus à croire la loi romaine utile et bienfaisante, préférable assurément au despotisme oriental et à l'anarchie grecque. Pour un temps, l'organisation romaine donnait la certitude de la sécurité et l'illusion du bonheur. Sous Auguste, une inscription d'Halicaärnasse célébrait le bonheur du monde : « La terre et la mer se réjouissent à cause de la paix, les villes sont florissantes dans l'ordre et dans la richesse, et toute espèce de biens nous sont donnés en abondance ». Aussi les hommes ne ménagèrent pas l’expression de leur reconnaissance, ils divinisèrent Rome et Auguste. Les cultes locaux et nationaux, les divinités poliades se firent très modestes et acceptèrent leur

L ne faut se représenter la société chrétienne primitive ni

propre déchéance. Rome concentra en elle l’autorité et l’adoration, elle devint la cité universelle, la patrie des peuples, le centre du monde. Cependant on s’aperçut bien vite qu’à chaque changement de règne, une erreur colossale menaçait d’entraîner le monde aux abîmes. Sous les bons empereurs on reprenait l'équilibre, puis, soudain tout était de nouveau en péril par l'avènement d’un monstre : Caligula, Néron, Domitien, Commode, Caracalla, Hercule. Les vieux Romains observaient, frémissants et résignés ; s’ils prévoyaient la catastrophe finale, ils n’en parlaient guère, et se disaient que le suicide leur en épargnerait l'angoisse.

Témoins des mêmes péripéties, les chrétiens adoptaient une attitude soumise. Dans sa lettre aux Romains, Paul exprime avec force son loyalisme : « Que chacun soit soumis aux puissances régnantes, car il n’y a point de puissance qui ne vienne de Dieu ; en sorte que celui qui s’oppose aux puissances résiste à l’ordre établi par Dieu et s’attire une condamnation ». Dans la lettre à Timothée, il l’ « exhorte avant tout à faire des prières, supplications, intercessions et actions de grâces pour tous les hommes, pour les rois, pour tous ceux qui sont au pouvoir, afin que nous puissions vivre paisiblement, tranquillement, en toute piété et toute honnêteté ». Saint Pierre, écrivant sous l'impression de la catastrophe de l'an 64, recommande la soumission et la fidélité. « Soumettez-vous à cause du Seigneur à toutes les autorités instituées par les hommes, au roi comme souverain, aux gouverneurs comme délégués par lui pour châtier les malfaiteurs et approuver les gens de bien. C’est la volonté de Dieu que, par votre bonne conduite, vous imposiez silence aux insensés qui vous méconnaissent. Soyez respectueux pour tout le monde, aimez les frères, craignez Dieu, respectez le roi ». Quelques années plus tard, saint Clément de Rome rédigera, à l’usage de l'Eglise de Corinthe, une éloquente prière pour les princes et ceux qui gouvernent la terre, et cette constante protestation d'obéis-

sance et de fidélité reparaîtra à toutes les pages de la littérature apologétique. Aristide et saint Justin rappellent aux empereurs qu'ils n’ont pas de sujets plus fidèles que les chrétiens, Tertullien nie qu'on ait jamais trouvé parmi eux un conspirateur, un révolté, un assassin.

À ces voix apaisantes répondent des clameurs irritées. L’auteur de l’Apocalypse d'Esdras, dont la vogue fut générale parmi les chrétiens, annonce la fin de l'Empire : « Tu vas disparaître, Ô aigle, et tes ailes horribles et tes ailerons maudits, et tes têtes perverses, et tes ongles détestables, et tout ton corps sinistre, afin que la terre respire, qu’elle se ranime, délivrée de la tyrannie, et qu’elle recommence à espérer en la justice et en la pitié de celui qui l’a faite ». Vers le milieu du n° siècle, Les imprécations de la sibylle chrétienne ne sont pas moins véhémentes : « Oh Rome ! comme tu pleureras, ô reine orgueilleuse, fille du vieux Latinus! Tu tomberas pour ne plus te relever. La gloire de tes légions aux aigles superbes disparaîtra. Où sera ta force? quel peuple sera ton allié parmi ceux que tu as asservis à tes folies ? »

En Afrique, en Gaule, en Asie Mineure se propagent, sous le couvert du millénarisme, des rêves de conflagration universelle et ces mouvements causent de l’inquiétude à la police romaine, qui organise la surveillance de cette publicité révolutionnaire. Parfois le langage des martyrs, leur inflexible obstination, leur mépris de la souffrance et de la mort semblent révéler l'exaltation et le mystère d’une bande de conspirateurs. Ce qui est clair pour nous qui connaissons leur croyance ne l'était pas pour les juges qui ne voyaient qu'incohérence dans ces billevesées de chrétiens. Pendant un interrogatoire, un préfet de Rome s’écrie: « Je n'y comprends plus rien du tout ». Parfois un juge interroge avec le désir avoué de s’instruire sur cette secte au langage secret. Les accusés parlent de Babylone et de Jérusalem et ils désignent par ces noms tout autre chose. Ilest sans cesse question parmi eux de la vie future (idée

tellement étrangère aux païens), du jugement, de la peine éternelle, que les juges y voient une bravade ou une insulte. A Smyrne, l’évêque Polycarpe dit: « Tu me menaces d’un feu qui brûle une heure, et s'éteint aussitôt. Ignores-tu le feu du juste jugement et de la peine éternelle qui est réservé aux impies ? » À Carthage, Saturus crie à la foule: « Remarquez bien nos visages afin de nous reconnaître au jour du jugement » ; et quand les condamnés défilent sous la loge du Procurateur : « Tu nous juges, mais Dieu te jugera! » Quelquefois ils s’échappent en paroles véhémentes et en actions hardies. La jeune vierge sainte Eulalie, à Tarragone, crache au visage ‘du magistrat ; le prêtre Joseph du bourg de Beit-Cathuba, en Perse, fait la même chose ; l’illustre évêque Cyprien s'adresse au proconsul Démétrianus et lui dit : « Si je me suis tu devant ta voix impie et tes aboïiements contre Dieu, c’est que le Seigneur nous ordonne de garder dans notre cœur la vérité sainte et de ne la pas exposer aux outrages des chiens et des pourceaux ».

Domitien ayant entendu parler du règne futur de « Chrestos » soupçonne un complot et un compétiteur. Sous Dioclétien la méprise subsiste ; un martyr répond à l’interrogatoire : « Ceux-là se montrent fidèles et dévoués au Roi suprême qui accomplissent ses commandements. » — « De quel Roi parlestu ? » demande le magistrat, Au jugement des païens tout ce jargon n’est qu’habileté de gens dont l'existence est louche, aussi les protestations de fidélité et de dévouement à l’empereur doivent subir l'épreuve des faits. « Tu profites des lois romaines, tu dois aimer nos princes », dit-on à l’évêque Acace. « Qui donc, reprend-il, aime l’empereur autant que les chrétiens ? Nous prions tous les jours pour lui, demandant à Dieu de lui donner une lougue vie, un gouvernement juste, un règne paisible, nous prions ensuite pour le salut des soldats et la conservation de l'empire et du monde » — « Je te loue de ces sentiments ; mais, afin que l’empereur en connaisse la sincérité,

offre-lui avec nous un sacrifice ». Ces prières, que les chrétiens rappellent en toute circonstance comme l’irrécusable preuve de leur loyalisme, ne pouvaient paraître aux yeux des païens que comme un blasphème et une provocation. En effet, il s'agissait bien moins pour eux de prier pour l'empereur que d’invoquer l’empereur lui-même. La distinction fut établie pratiquement de bonne heure. « J’ai cru, écrit Pline à Trajan, devoir faire relâcher ceux qui ont invoqué les dieux et supplié par l’encens et le vin votre image ».

Ainsi toutes les protestations se retournent contre les chrétiens ; leur résignation à souffrir la mort pour leur croyance sans une tentative de révolte, sans un appel aux armes contre leurs bourreaux, ne leur est pas même comptée à titre d’excuse ; ce qui nous paraît héroïsme n’est que folie aux regards des païens. Lucien ne découvre dans le langage sublime de l’évêque Ignace que le boniment d’un charlatan. Les plus indulgents voient dans le martyre une bravade, Pline l’appelle une obstination inflexible ; Epictète, un fanatisme endurci ; Marc-Aurèle, un parti-pris d'opposition mélangé de faste tragique et d’ostentation théâtrale ; en général, l'opinion publique se montre sceptique et railleuse à l’égard des martyrs, quelquefois elle s'étonne ou s’apitoie un instant, elle ne désarme pas.

S'il en est ainsi c’est que sa finesse latine ou hellénistique la met en garde contre le sens des solennelles protestations. Elle devine que celles-ci n’entraînent pas une adhésion sans réserve à l'Etat et à la société terrestre. Cette société mauvaise doit un jour disparaître et ce jour est proche ; la soumission des chrétiens aux puissances établies n'est donc qu'une adhésion provisoire à un régime condamné. En réalité, le fidèle appartient au Christ et non à l'Etat, il regarde plus loin que le régime politique et vit par la pensée et par l’espérance dans le Royaume idéal qui le soustrait à la patrie romaine. Sujet docile, contribuable exact, il est soumis à la loi, mais son

âme reste libre. elle échappe au cadre rigide de l’Empire et habite d'avance la Cité de Dieu qui n’a point de frontières. C’est ce que, dès le début du rr° siècle, expose clairement l’auteur de la Lettre à Diognète : « Les chrétiens, dit-il, ne se séparent des autres hommes ni par le territoire, ni par la langue, ni par les habitudes extérieures, et pourtant ils mènent aux yeux de tous un genre de vie admirable et qui tient du prodige. Ils résident chacun dans sa patrie, mais comme s'ils ne faisaient qu'y passer ; ils participent à tout comme citoyens, ils endurent tout comme étrangers. Point de contrée étrangère qui ne leur soit une patrie, point de patrie qui ne leur soit étrangère ». Tertullien dira plus durement : « Pour nous, chrétiens, rien n’est si étranger que la république. Nous ne reconnaissons qu'une république, celle de tous les hommes, le monde! »

Quand on parle ou qu’on écrit avec cette clarté, il faut bien s'attendre à être compris. Beaucoup de chrétiens, sans doute, pensaient et s’exprimaient à peu près dans les termes qu’on vient de lire, aussi malgré la prudence des chefs et la soumission des disciples le loyalisme proclamé et pratiqué si sincèrement ne faisait que dissimuler le divorce nécessaire entre l'idéal chrétien et la conception antique ; entre les deux cités, celle de César et celle du Christ. L’apothéose impériale se faisait si indiscrète qu'il était tout aussi impossible de sé soumettre aux prétentions de Trajan, d’Antonin et d'Hadrien qu’à celles de Néron, de Domitien ou de Commode. Sage ou dément, l’empereur divinisé exigeait des adorations qui n'étaient qu'impiété et blasphème, revendiquait un culte idolâtrique que les chrétiens réservaient à Jésus. Or, l'empereur se parait des mêmes titres de « Fils de Dieu » et de « Sauveur » qui appartenaient au Christ Jésus ; les analogies verbales aggravaient le scandale et dès lors l'Empereur païen apparaissait comme la manifestation terrestre de Satan, l'Etat idolâtrique comme l’ennemi irréconciliable de l'Eglise des Saints.

qu’inspira le loyalisme fut le mouvement apologétique,

illustré par quelques écrivains notables du n° siècle. Depuis Quadratus jusqu’à Tertullien, pendant soixante-quinze années environ, on vit se poursuivre et rebondir périodiquement une tentative vouée à l’insuccès final après des échecs successifs. Entreprise généreuse, mais sans résultat, elle semble tenir dans l’histoire une place considérable et disproportionnée à la réalité. Une chance heureuse a conservé des écrits ingénieux dont on ne saurait dire avec certitude les véritables destinataires: les empereurs ? les païens? les chrétiens ? Eux tous, peut-être, et, à cause de cela, personne ne fut atteint, convaincu, entraîné.

Ce que nous révèlent les Apologies, c’est l'usage d’une langue nouvelle, différente du langage des origines, intelligible aux seuls initiés. La foi chrétienne possède maintenant tout un personnel d'écrivains qui, les uns en langue grecque, les autres en langue latine, se montrent capables de mettre ses enseignements à la portée de toutes les intelligences, de répondre aux objections et de réfuter les attaques. Leur entrée en scène marquait un progrès. Philosophes par état, ils gardaient, quoique convertis, leurs habitudes d'esprit, leur profession et leur vêtement, à qui ils devaient une considération qui rejaillissait sur la société chrétienne. Ecrivains et éducateurs par goût, ces philosophes devinrent les docteurs et les polémistes du christianisme. Initiés à la culture grecque, ils avaient plus de dialectique et d'aptitude à la controverse que les prédicateurs purement apostoliques. On les prit au sérieux : ils discutaient : on discuta avec eux. Au jugement du public, ils étaient des gens plus susceptibles d’avoir quelque chose à dire que les bons adeptes, assez peu instruits, d’une supersti-

Page 1