PARIS
PQZZZQ
LA. LENTEUR
Oui, si j'étais un vieux monsieur très riche, dès demain, par testament, je laisserais à l'Académie... oh! une petite somme 1...
qui serait attribuée, tous les deux ou trois ans, au meilleur éloge de la lenteur.
La lenteur se perd, et c'est grand dommage. 11 est urgent de lui redonner confiance et de la réhabiliter, car, au train dont nous allons, nous périssons de vitesse.
Chaque fois qu'après un séjour de plusieurs mois à la campagne on rentre dans le vertigineux emportement de Paris, on éprouve la même sensation de trouble et d'inquiétude,
de fièvre et de déséquilibre, le même malaise qui s'aiguise jusqu'à la souffrance, on est étourdi par la rapidité nouvelle, systématique et maladive, apportée à tous les actes de la vie. De jour en jour, cette démence croît en de terrifiantes proportions, se grise et s'exaspère de son accélération incessante et nous précipite à ces culbutes de tous genres que nous n'entrevoyons qu'à peine parce que nous n'avons plus le temps de regarder.
On va trop vite en tout, et ce vieux piéton de Juif-Errant aurait peine à nous suivre. Plus la folie nous agite, plus nous affirmons que la sagesse nous mène. Non contents de vouloir être rendus avant le voisin, nous prétendons arriver avant de partir. Nous n'avons qu'une idée fixe : nous devancer, etnous sommes, dans l'existence, comme ces naïfs qui se bousculent pour jeter les premiers dans la boîte une lettre sur laquelle ils ont écrit « pressée », et s'imaginent qu'elle en arrivera plus tôt ! La poste et la destinée ne font pas de , distributions de faveur.
LA LENTEUR
Mais, voilà I daiis son orgueil démesuré, l'homme, qui veut tout embrasser, n'étreint plus rien. A quoi lui sert la rapidité presque surnaturelle avec laquelle, depuis avant-hier soir, il fait mal et à moitié tout ce qu'il croit accomplir?
Nous savons qu'une locomotive lancée à sa vitesse maxifna finit par ne plus toucher, pour ainsi dire, le rail et ne plus peser sur le sol; elle est comme danf le vide. Ainsi, moralement, à force d'aller si vite, si vite, l'homme vole et glisse sur les faits, les événements, sur la joie, sur la douleur, surtout. II ne pose plus sur ses impressions et ses sentiments, il ne les approfondit pas, il les effleure, il ne leur prend rien et ne leur laisse rien : il ne retire pas la salutaire et rude leçon de leur contact; il est emporté, projectile sot, superficiel et aveugle, à travers l'espace qu'il dévore et qui le suffoque, à travers toutes les stations où il ne s'arrête pas, l'amour, l'amitié, la haine, le mal et le bien, qu'il ne discerne plus et confond, jusqu'à la mort qui l'abat, sans lui
donner, une dernière fois, le temps de respirer.
N'objectez pas que je m'amuse et que j'exagère? Les faits sont là.
On mange trop vite, on ne digère pas. Montaigne écrivait que lavie nous mâche, nous ne lui rendons pas la pareille, nous ne la mâchons plus, nous l'avalons et parfois nous étranglons. Nous buATons trop vite. Nous expédions ces besognes presque sacrées sur un coin de table, assis au bord de la chaise et la plupart du temps sans parler. Nous desserrons les dents mais pour ne rien dire. Surtout en famille, le déjeuner et le dîner sont
servis en hâte comme dans un buffet de
gare. Il semble que d'invisibles employés, i enfre chaque plat, entre chaque bouchée, { ouvrent la porte et crient : <( Les voyageurs pour la bourse, le palais, le pain, le loyer, la femme, les enfants, etc., en voiture I Deux minutes d'arrêt I »
Le repas est donc silencieux, fébrile et un peu sombre, personne n'étant « dans son
LA LENTEUR
assiette», chacun poursuivant au fond du verre son souci, son rêve, sa passion, le front et l'estomac barrés, le regard ailleurs et déjà loin, et, sans se prélasser au dessert, on se lève, on s'échappe.
On ne plie plus sa serviette I Quand reviendra le temps où Ton pliait sa serviette, oti le repas était la plus sérieuse des occupations frivoles, où l'aspect d'un plat fumant, la surprise d'une sauce faisaient pousser des roucoulements^d'aise, où la première cuillerée de potage déclanchait des phrases banales et lapidaires : « Décidément, il n'y a encore que chez soi que Ton trouve de bon bouillon I » où l'on riait, sans se retenir, d'une historiette à l'ail contée par le docteur et quelquefois balancée par celle du curé, où l'on reprenait de l'entremets sans honte, où les propos et le vin coulaient naturels, où les poulets étaient assidûment rôtis, ■ où le vieux parrain décoré, membre du Caveau, chevrottait — la flûte de Champagne à ses doigts goutteux — quelque couplet de Panard, sentimental et polisson, qui faisait
remonter une larme de vin pur sous la joue pâlie des mères ?
C'était le temps où Ton mangeait avec lenteur, l'âge d'or des mollets honnêtes et des ventres loyaux.
Et on va trop vite. La locomotion est devenue une sorte d'explosion continue en sens horizontal où le voyageur est boulet. On ne marche plus le nez en l'air, un bouquin sous le bras. Le chauffeur a tué et tue les promeneurs. On ne flâne plus, le long des rues et des routes, une canne à la main. Les marchands de cannes sont pensifs et se plaignent. Le parapluie va encore, mais il y a une crise du bâton, du bon bâton de campagne. On a perdule goût et l'habitude des courses à pied, des repos et des repas sur l'herbe.
Si d'ailleurs on commettait l'imprudence de s'asseoir par terre on aurait un mal énorme .à se relever, à tel point on a laissé peu à peu s'engourdir et s'atrophier ces deux merveilleux domestiques à tout faire qui s'appellent les jambes. Ce jeune homme de vingt ans, fourré de peaux de phoques et d'ours, comme un
LA LENTEUR
Lapon (( du dernier traîneau », qui* gobe si allègrement, à raison de loo àTheure, une côte de six kilomè très, reaterait, à pattes, presque en détresse, éperdu et soufflant pour un pauvre petit raidillon de cent pas.
La faute en est aussi un peu à Tascenseur qui ne nous a pas toujours rendu service en désaccoutumant nos jarrets et nos reins des saines courbatures de l'escalier. Au fond — bien que j'en profite avec crainte, — je n'ai jamais aimé d'amour tendre cette espèce de monte-plats ridicule et brutal qui vous jette avec un gros bruit de ressort sur le palier.
Quand lo hasard d'une visite me conduit dans une de ces anciennes demeures du Marais, honorées encore de leur escalier de pierre, j'éprouve un charme reconnaissant à gravir la pente adoucie des marches profondes, plates et basses, à longer la haie de feuillage et de fleurs de fer. Ces escaliers me seniblent avoir été admirablement raisonnes et compris par les architectes. Ils étaient faits pour être montés lentement, sans secousse.
Sonores et frais, nobles et nus — si c'était chez soi qu'on rentrait — ils vous donnaient le temps de vous fetrouver, de reprendre idée de votre demeure et de votre propre personne.
Et s'ils vous conduisaient chez autrui, ils vous laissaient tout le loisir de préparer dans le silence apaisant de leur cage l'objet délicat de votre visite, de repasser les premiers mots de l'entretien, par quels mensonges il valait mieux aborder franchement la question toute loyale qui vous amenait... Avant même de tirer le cordon de la sonnette ou de lever le marteau, avant que le serviteur pacifique ne vînt des lointains reculés de l'appartement et sans se mettre en nage vous ouvrir avec prudence, vous aviez encore toute possibilité de vous recueillir et de modifier vos batteries. ..
Et on parle trop vite, ou pas du tout, ou avec une concision de petit nègre.
Et on dort trop vite. Le sommeil lui-même a gagné quelque chose de haletant et de trépidant qui cause d'affreux sursauts. On rêve sous pression. Pas plus le soir que le matin.
LA LENTEUIl. g
on neseprélasseau creux de Toreiller, on n'y lit plus, un petit bout de crayon à la main, on n'y fait plus de beaux projets insensés et faciles dans l'ombre des courtines. C'est du repos express, on couvre la nuit, on ronfle à tant l'heure. Le lit n'est plus bordé, il embarde; il a des roues, il dérape.
Intellectuellement, on va trop vite. On se targue d'avoir plus d'une idée par jour et même par heure. L'écrivain ne relit pas sa phrase.
Nous assistons à l'éclosion quotidienne du chef-d'œuvre instantané. Quiconque, dans sa saison, ne pond pas deux romans ou trois comé> dies est un stérile, un impuissant. Les livres ne se composent plus, ils ((s'abattent» comme des noix. La consigne est de produire, d'être un producteur. . . sans se tourmenter du résultat de la production. C'est bientôt dit. Si estimable que soit la fécondité, elle serait prévoyante, pourtant, de s'observer et de se tenir en bride sous peine de devenir promptement la mère affaiblie d'enfants chétifs et mal
ventft. Toutes les belles et grandes choses sont filles de la réflexion, de la patience et de la douleur, et — j'en demande bien pardon à Alceste — le temps fait beaucoup à l'afiTaire !
Le temps est le prix dont tout se paye, et le premier facteur de la beauté. Gomme il la détruit, il la crée, l'accroît, l'entretient, la parachève. Même les ruines ne sont pas des ruines si elles n'ont pas du temps, un temps infini devant et derrière elles. Les jours, les mois ne suffisent pas. Il faut un nombre incalculable et mystérieux d'années pour qu'elles méritent enfin cette mention honorable de ruines, il faut le long travail des vents et des poussières, de l'air et de l'eau, du soleil et des mousses et du lierre rampant, tous agents de lenteur et de ténacité.
Et on veut jouir et profiter tout de suite, avoir plus que la rente sans justifier du capital, récolter dix minutes après les semailles et boire le vin qui n'est pas tiré, qui n'aura jamais de bouteille!
On lit trop vite aussi, quand on daigne encore faire semblant de lire. Un coup d'œil
LA LENTEUR
au titre et à la table des matières, le» trois quarts des pages sautées, et ça y est.
On ne coupe plus les chers livres soimême! On les fait couper par son valet de chambre ou son secrétaire.
Je n'ignore pas ce que me répondra le lecteur en courant? Qu'il y a trop de livres, trop de journaux, trop de plaisirs, trop de corvées, trop de devoirs, que la vie est trop courte et que, sans même espérer tout avaler,' il faut bien mettre les bouchées triples et quadruples? Eh bien, non! plus la vie se multipUe et se développe au point de s'émietter, plus nous devons la restreindre et la ramasser. Quarante journaux paraissent chaque matin... Raison de plus pour n'en Ure qu'un.
— Au fond, ils disent tous la même chose.
— La librairie jette sur nos tables, par semaine, une moyenne de cinquante volumes :
nous n'en connaîtrons que le cinquième.
Mais nous le connaîtrons bien et nous aurons le bénéfice de nous l'être assimilé.
Et on pense à la vapeur. Si vite qu'on n'a mêmeplus le moyen depenseràce qu'on pense.
la LA VIE COUUANTE.
On aime aussi et Ton hait trop vite. On devient trop vite incrédule ou converti. On donne trop rapidement tout ce qu'on a, on le reprend trop tôt. On n'écoute plus les avis du jour et les conseils de la nuit. La colère est à la mode parce qu'elle va tambour-crevant, sans savoir où. Oh! qui célébrera les lentes amours éclo ses dans la pure tranquillité du cœur? Qui dira la trame résistante et solide des amitiés tissées de longue date, fil à fil, à la main, pas à la machine P Quand consentirons-nous à nous arrêter, à goûter le charme des haltes, à cueillir le trèfle du bonheur, à nous asseoir un instant dans les oasis P
La vie est le plus court chemin d'un point à un autre et nous l'abrégeons encore!
Mourons-nous au moins lentement, doucement? Pas même.
On ne s'entend plus mourir. L'âme (( passe » comme une muscade. Jusqu'à la dernière seconde on est ahuri, bousculé. Jadis il me semble qu'on s'éteignait plus à son temps, presque à sa convenance et à ses
LA LENTEUR. l3
aises, du moins dans les limites oii c'était possible.
Le mortel s'accoutumait d'assez bonne heure à l'idée du trépas, il s'y préparait... longtemps à l'avance il arrangeait ses petites affaires. . . il voyait venir.
De son côté, la Dame blanche et noire y mettait des formes, elle faisait parfois semblant de vous oublier, vous donnait du répit, de courtoises et fausses alertes; elle fermait les yeux — je parle des siens.
Même quand on la pressait comme cette fille du Régent, qui criait à ses derniers instants : « Au galop I Au galop I » , elle ne s'en dépêchait pas davantage, enfin, elle avait vraiment de meilleures façons qu'aujourd'hui, où elle étale, par trop cyniquement, son manque absolu de savoir-vivre. C'est qu'elle savait, la Caissière, mieux que personne, le prix du temps.
A présent qu'au cours de la vie, nous oublions et méconnaissons cette inestimable valeur, la mort fait comme nous. Elle va presto-prestissimo et ne prend plus de gants.
MONSIEUR GELIMÈNE
L*homme à femmes, est au don Juan ce que la comédie est au drame, et parfois même il chavire dans le vaudeville. C'est un type aujourd'hui assez répandu que cette manière d'homme réputé à bonnes fortunes. S'il n'a pas la haute allure de son magnifique modèle, il en offre, néanmoins, la réduction; c'est un don Juan courant, aimable et léger, homme de cercle et de sport, presque toujours doué d'un grand talent physique, riche, élégant, bien habillé. Il peut être en plus intelhgent. Mais ça n'est pas indispensable. On lui demande surtout de la santé, de la force, un air de bel animal plaisant. Les méninges ne
MONSIEUR GELIMÈNB. l5
viennent qu'après les biceps, et la fatigue du cerveau est celle qui nécessite chez lui le moins de réparation.
Il a fait des femmes l'objet principal de sa vie. Il leur donne tout. A chacune ce qu'il peut, ce qu'il faut, ce qu'il doit. Ses aumônes ne sont point pareilles. Il se livre à toutes à la fois et à chacune séparément. A celle-ci c'est un regard qu'il accorde, à celle-là un soupir, à la troisième un mot, à cette autre un baiser, à cette autre une caresse. A certaines, son silence même sait confier quelque chose... 11 est en perpétuelle communication et vibration avec elles. Et ce qui fait la puissance de son petit génie, c'est qu'il semble en vérité avoir été créé et mis au monde pour les femmes uniquement. Tout ce qui peut flatter leurs élégances, tenter leur cupidité, amortir leur chute et dissiper leurs remords, il le sait d'instinct, ou il l'apprend vite, en vingt leçons. La femme lui sort des pores. A quelque heure que vous l'abordiez, il a toujours l'air de venir de chez une maîtresse ou d'y aller.
lO LA VIK COL'llANTi:.
Inconscience ou calcul, ses actions comme ses paroles sont de celles qui doivent être particulièrement et fatalement remarquées des femmes, leur plaire ou leur déplaire, mais ne jamais les laisser indifférentes. Il a pris dès sa jeunesse l'habitude de ne penser qu'en pensant à elles et à ce qu'elles pensent. Qu'il marche, qu'il rie, qu'il mange, quoi qu'il fasse, il le fait de la manière qu'elles préfèrent et avec une recherche de séduction qui s'applique à tout. En résumé, c'est un homme qui, en plus des siens, possède les moyens les plus sûrs de la femme : il en a la sensibilité nerveuse, la force de dissimulation et la suprême coquetterie. C'est un coquet, avec un grand C, Monsieur Célimène. Et il a aussi, de la femme, le don facile et impressionnant des larmes. Précisément parce qu'il a neuf fois sur dix la sensibilité d'un brochet et le cœur aussi sec qu'un cigare, il est capable de pleurer à volonté. Il a, d'ailleurs, un certain goût des gracieuses souffrances. Deux beaux yeux humides lui sont un agréable miroir. H professe qu'on est toujours récompensé de
MONSIEUR CéLIMÈNE. l^
faire pleurer une femme, qu'elle ne sait pas assez elle-même ce qu'elle y gagne et comme on Fen aime davantage I
De tout cela il résulte que l'homme à femmes est le plus fort et le plus roué des comédiens.
Brillant, portant beau, souriant, sceptique oa paraissant crédule, câlin, mélancolique ou mordant^ il joue son rôle et tous les rôles, y compris les traîtres. Dès qu'il voit une femme pour la première fois, il a des façons de la regarder, toute préparatoires. Il pose ses glas. Cette femme est d'avance à lui ; il ne la connaît pas encore, qu'il a déjà l'air de la reconnaître, de la retrouver, et avec un tact admirable, en une seconde il a dressé son plan. La campagne commence.
n emploie différentes méthodes ; selon la nature de l'ennemie, il est courtois ou insolent, sarcastîque ou tendre, avec de la considéralion pour qui le méprise et du mépris pour c[ui le considère. Il parait ne jamais douter de la chute prochaine de celle qu'il a entre-
l8 LA VIE GOURANTE.
pris de faire tomber. Il simule la bonté, la naïveté, la confiance, il proclame sa propre faiblesse, il accuse les femmes de le séduire à la minute même où c'est lui qui les enjôle.
Il est attentionné, prévenant, rassurant. Il a voyagé, il raconte bien, il apporte des fleurs, il fait de petits cadeaux, se laisse aller à de discrètes confidences, des choses personnelles, des particularités sentimentales de sa jeunesse ou des hardiesses de page à l'époque où il s'échappait à peine de Fenfance. a Déjàl...
croyez-vous ?. . . Si précoce I un gamin I Depuis... ahl depuis!... »
Il se tait aussitôt, pour ne rien trahir des chers secrets professionnels ; maisiladesfaçons d'ouvrir et de refermer son portefeuille qui en disent long; il fait voir, de loin, des lettres dont il cache avec sa joUe main la signature, il en brûle devant vous en poussant un gros soupir, ou les déchire avec affectation en mille petits morceaux, — et quelquefois, c'est un papier insignifiant, la note de son chapelier.
Il chante admirablement aux plus farouches