MONSIEUR CÉLIMÈNE
l'honnête romance de Tamitié. Il se garantit leur ami, leur seul ami, leur bon ami, le meilleur. Il tient boutique d'amitié, en gros et en détail, et tous les genres d'amitié lui sont excellents, même le genre ennuyeux.
Delami, insensiblement, il glisse au conseiller, et c'est toujours, en fin de compte, au même conseil qu'il aboutit : celui de l'aimer.
Quand la confiance ne réussit pas, il a recours à la méfiance. Il a la méfiance aussi bien en main qu'un Catalan son couteau :
« Vous ne me croyez pas? Vous me prenez pour un mauvais homme 1 » Et le voilà qui se pique, se froisse, se blesse, s'irrite. Il connaît l'art supérieur de se susceptibiliser. Il veut garder les griefs de torts que l'on n'a jamais eus envers lui et qu'il arrive à vous persuader que vous avez eus. C'est un virtuose accompli de la mauvaise foi. Aux bonnes âmes que glace de terreur la moindre pensée funèbre il parle de leur mort, ou de la sienne à lui, et il n'est pas rare qu'il s'amollisse à la seule perspective de sa disparition. Avec
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cela le goût de Tintrigue, de la cachette et du mystère, même quand il n'y a rien à dissimuler. Mais ces manières ne sont pas sans eauser de Tétonnement, du trouble et un peu de respect, et c'est tout ce qu'il veut. De là cette habitude de recommander au premier indifférent qu'il croise dans la rue : « Ne dites pas que vous m'avez rencontré. » Ou encore :
« Pour votre gouverne, nous avons déjeuné ensemble lundi dernier, à tel endroit. » Il vous quitte, un doigt sur les lèvres, en vous indiquant du regard un fiacre à stores baissés qui attend à cinquante mètres. Souvent le fiacre est vide, mais c'est un étemel sapin qui fait bien dans la vie d'un homme. Il meuble.
Enfin, un des principaux traits du personnage, c'est qu'il ignore tout scrupule. Il n'a aucune idée de ce qu'on appelle le sens moral. « Le sens moral ? confesse-t-il volontiers. Connais pas. Qu'est-ce que c'est que ce sixièmelà? D'où sort-il? Je n'en vois que cinq, et ils sont immoraux y>. Pareillement, son
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patriotisme n'est pas d'un grain très serré.
Pour lui, la patrie est d'abord où l'on aime bien.
Cette absence de scrupules, cette élasticité de conscience, la pratique jounalière du mensonge, l'usage répété de moyens douteux, la perversion forcée des sentiments les meillears ou les moins mauvais qui soient en lui, amènent donc peu à peu chez ce professionnel d'amour une déformation qui le conduit au chagrin, à la ruine et peut le précipiter aux pires catastrophes. Cet étemel adorateur des femmes les méprise, les hait, les déshonore en souriant et de gaieté de cœur. Il perd le respect de toutes, il ne croit plus aux mères, même quelquefois à la sienne.
Ce singe d'amour devient incapable d^aimer. Ce joueur cynique, par habitude de prêter vingt fois par jour des serments éternels, est hors d'état de tenir une promesse d'un instant, il en arrivera tôt ou tard à manquer à la foi jurée, à sa signature, à f honneur dont il a perdu la juste notion. Car en honneur tout se tient. On n'a pas de la
droiture intermittente et de la vertu par poussées, exclusivement pour certaines choses et pas pour d'autres. L'existence ininterrompue d'homme de plaisir et d'amour vous fait une âme qui ne s'étonne plus de rien, facile aux vilenies, aux lâchetés, aux plus affreuses bassesses, un merveilleux terrain de culture pour toutes les saletés, et on n'est jamais si près de faillir à l'honneur avec les hommes que lorsqu'on y manque avec les femmes.
L'homme à femmes a de grandes chances de finir mal. Sa vieillesse est rarement le soir d'un beau jour, même pas le matin d'une belle nuit. Les femmes ont le dernier mot de la charade et sont toujours vengées... par le pistolet d'un mari, ou l'épée d'un rival, mauvais coucheur... ou par quelque autre dénouement tragique. A moins que Son Altesse la Moelle Épinière... Et alors I
L'enfant s'agite et le Diable le mène. Lisezvous les faits-divers? Il faut toujours les lire. Us sont le tlmermomètre et le baromètre de la vie quotidienne. Si vous les parcourez seulement d'un regard distrait, vous n'avez pas pu n'être pas frappés de ceci : que les enfants se secouent et font terriblement parler d'eux.
Quelle réclame I Pas de jour, pour ainsi dire, où Ton n'ait à enregistrer quelque méfait dont le héros est âgé de trois ans à quinze. J'ai pris, depuis plusieurs mois, le soin de noter, au fur et à mesure qu'ils étaient jetés à la pâture de la curiosité publique, les délits et crimes de toute nature commis par ces chers
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petits êtres inofiensifs. Le palmarès en est long, effrayant.
Faiseurs d'école buissonnière à la tire, voleurs aux menottes tachées d'encre, escarpes aux mollets nus, cambrioleurs à boucles blondes, assassins à l'œil pur, aux joues fraîches, qui, entre deux tartines de groseille, assommentleur père, étranglent leur mère, poignardent le frère, étouffent la tite sœur et que l'on pince, ingénument accroupis au milieu d'une partie de billes. Tous les genres de crimes, de beaux et grands crimes se trouvent là, préparés et accompUsavec la même sûreté, la même maîtrise de pensée et d'exécution que par les aînés, les hommes mûrs, ceux qui ont l'âge de raison et qui savent ce qu'ils font. Il est même permis de soutenir que les enfants travaillent mieux, ne reculent devant rien, et osent tout. Innocents qu'ils sont, jusque dans le meurtre ils ont les mains pleines. Là où les chevaux de retour hésiteraient, eux, les poulains, prennent un galop joyeux. La vie humaine, à leurs yeux, n'existe pas. Ils n'ont pas eu le temps, depuis si peu qu'ils sont au
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monde, d'en calculer la valeur, ils la tranchent comme le cou d'un oiseau déniché.
Concevez- vous, par exemple, cpelque chose de plus stupéfiant dans l'horrible que ce drame de Saint-Quentin, le i4 niai dernier? Deux enfants, l'un de cinq et l'autre de six ans, qui, pendant une courte sortie de leur mère, ont mis leur petit firère de deux mois dans un sac et l'ont jeté dans la rivière.
Et ceci se passe à la campagne où les mœnrs — on nous l'a soupiré, sur toutes les flûtes — sont plus aimables et douces qu'aux villeà. Mais peut-on songer de sang-froid à la situation respective de cette mère et des deux petits meurtriers, dans un avenir lointain qui viendra vite? Pourront-ils se regarder?
n'en pas parler? N'y penseront-ils pas toujours? Et les deux frères? Je suis assez anxieux de prévoir quels seront leurs rapports à l'âge d'homme, quand mariés, pères à leur tour, ils élèveront au bout de leurs bras, chacun de son côté, leur dernier-né dont la caresse et le rire leur rappelleront le petit frère au sac ? Parfois, le soir, à mots sombres et rares,
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quand se couche le soleil, aux heures à la Millet, évoqueront-ils, en hochant leur tête de cultivateur, le souvenir du drame si vieux? ou bien n'y feront-ils jamais, jamais allusion? — Je pense, moi, qu'ils seront fâchés depuis longtemps et ne se verront plus, chacun ayant voulu rejeter sur l'autre le poids et la responsabilité de l'acte, chacun ayant pensé et proclamé avec Tégoïsme implacable et orgueilleux de la réflexion : « Ce n'est pas moi, c'est toi! G'esttoiqui m'a entraîné. C'est ta faute I » Scélératesse éternelle I Si Abel n'avait pas été tué sur le coup et qu'il eût réchappé de son frère, Caïn l'aurait accusé d'avoir voulu l'égorger.
Ainsi, voilà l'inhumaine « humanité » qui se prépare. Dès le berceau elle s'essaye au mal, elle le bégaie.
Le hochet est déjà une petite manière de casse-tête. L'an prochain on le fera plombé. Les poupons rompent leurs langes en jurant le nom de Rousseau ; ils ne prennent plus le sein, ils le mordent et c'est à croire qu'au lieu du lait ils sucent le sang. Au temps des bonnes
vieilles images d'Épinal, Edgard griffait sa bonne; maintenant il Téborgne ou Tessorille.
Jamais on n a vu tant de chers mignons avoir ie goût du pervers et Tappétit du meurtre.
Une mère prévoyante ne peut plus laisser cinq minutes ses enfants seuls, ils se mangeraient entre eux. Et, non seulement ils sont infanticides, mais homicides, parricides, incendiaires. Tous les crimes ils les commettent, en jouant, musant, les doigts dans le nez et un panais hors de la culotte. Une marchande, ^(pii je demandais des ciseaux et des couteaux à bout rond, m'a toisé avec un air compatissant : (( Est-ce pour des enfants, monsieur?
Ils n'en veulent plus. Il les leur faut tranchants et pointus. »
Ils n'observent même pas entre eux l'espèce de réserve et de retenue qu'ont les bêtes, plus dignes, aux moments d'accalmie où elles ne se font pas la guerre. Ils les dépassent en férocité. Autrefois, ce n'était que sur elles qu'ils épuisaient à Tenvi leur ingénieuse et cruelle malice, ils ne martyrisaient guère que ^Wmal, surtout celui qui ne pouvait pas se
défendre. A présent, sans renoncer tout à fait à ce vieux et noble plaisir de fondation, ils ont passé à l'homme. Avec la connaissance et l'instruction plus répandues ils ont monté un degré. Le progrès. Au lieu de jouer au cheval et au soldat, c'est à l'équarrisseur et à l'assassin. Et pour de bon. Ah! bonhomme La Fontaine, quand il y a deux cents ans, tu mirais ta perruque « dans le courant d'une onde pure », et que, rêvant aux bambins de tes fables, tu soupirais : « Cet âge est sans pitié I )) que dirais-tu donc aujourd'hui, père exquis de la sarcelle et de l'agneau? tu t'enfuirais en pleurant dans les bois pour y vivre seul, en une cabane, dans la compagnie du renard, du serpent et du lion, plus sociables que tous ces monstrueux petits bipèdes.
Gomme l'exercice assidu de la méchanceté n'a jamais développé le courage, ces démons sont très lâches, autant que s'ils étaient déjà grands I Ils sentent que leur faiblesse et leur extérieur déUcat les excusent, les protègent, les absolvent, qu'ils sont d'avance irresponsables et que leurs assassinats ne méritent que
fessée. C'est pourquoi ils frappent par derrière — précaution bien inutile, car, je vous le demande, qui pourrait se méfier d'un enfant? — et, le coup fait, ils se sauvent de toute la généreuse vitesse de leurs jambes. Et quels cris de putois quand on les rattrape dans les latrines où ils se cachaient et qu'on les ramène par l'oreille I II n'y a pas de poucettes assez petites pour eux.
Ils ne se bornent pas à jouer aux grcmds dans le vol et le brigandage, ils y jouent aussi dans le vice, la débauche et l'amour. Des Roméos qui ont encore des grandes chemises de nuit enlèvent des Juliettes de huitans, peignées à la chinoise, qu'ils épousent sous les ponts. On ne compte plus les petits faux-ménages, les niptures de gosses, les crimes passionnels de moutards. Avec la même verve qu'ils tuent, ils se tuent ensuite^ se suppriment et manient le revolver comme pistolet à bouchon! Que de suicides d'enfants I Obermanns au képi de collégien, désespérés avant d'avoir pu famer ttn cigare; Werthers en pantalon court et à
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coi marin, ils se jettent à Teau, se noient comme de petits chats, ou enjambent l'appui du balcon, par-dessus les pots de fleurs. Les petites filles, coquettes, après s'être tiré la langue une dernière fois, se pendent à la clé de l'armoire à glace avec leur corde à sauter.
Ou bien, un beau soir, ils ne rentrent pas dîner, plantent là papa, maman, qui sont fous, courent à la Morgue et à la préfecture, et eux, pendant ce temps avec un morceau de sucre dans leur poche et le porte-monnaie de la cuisinière qu'ils ont chipé, ils se baladent au long des routes nationales, ils voient de la France, ils ont l'air de vrais vagabonds, ils sont fiers I . . . Ils ont lu de semblables histoires dans le feuilleton du journal à un sou qui traînait à la maison. Quand par hasard ils reviennent... on tue le veau gras, malgré tout : on est si content I Ils le tueraient bien eux-mêmes, ils en seraient capables, ils sauraient comment on fait.
Vous m'objectez que j'exagère? que c'est seulement dans le bourbier de la plus vile populace et de la crapule que croit et s'illus-
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treune pareiïle enfance? Attendez! Le mal gagnera les couches supérieures. Un même souffle d'anarchie et de rébellion agite déjà les jeunes cerveaux de toutes classes. Des mousses se sont cette année révoltés à bord de la Bretagne et ont blessé un quartiermaître. Les collégiens ont des journaux revendicateurs où Ton s^entraîne à réformer la société en demandant la tête du préfet des études. On n'est pas sans avoir admiré, depuis dix ans, des mutineries de huitième préparatoire et des grèves de rhétoriciens . Une de ces prochaines saisons scolaires, on lynchera un proviseur. Qu'est-ce que vous voulez parier?
Dans la grande cour, le proviseur, branché au portique, entre le trapèze et les anneaux.
C'est ça qui fera une belle « récréation » !
Hé, mon Dieu, pour commencer ^ nous avons eu ce dernier semestre, en province, le potache à la Ravachol qui a lancé — boule meurtrière — une bombe dans les quilles du pion, à la promenade. Le pauvre homme en pouvait mourir ou avoir la maladresse d'en sortir cul-de-jatte I C'est égal. Nous voiUi
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loin des niches de dortoir au surveillant soufire-douleur. Il y a un grand pas de fait. Nous ne sommes pas au bout. On a chanté jadis la Croisade des enfants, nous en célébrerons la Jacquerie. Guettez l'enfance à « la prochaine ». Elle se signalera. Car vous n'ignorez pas — et Texpérience la prouvé — que dans l'héroïsme comme dans l'abjection, elle déconcerte el renchérit sur Tâge mûr. S'il y a plus brave qu'un grognard, c'est un enfant de troupe. S'il y a pire qu'un Jacques, ce seraun Jacqueton.
Il est aisé d'observer également que, par une sorte de contre-partie satanique, au fur et à mesure que les enfants s'en donnent à mainsjoie et gâchent frères, sœurs, pères, mères... les pères et mères, en état de légitime défense, et comme pris d'émulation, ne veulent pas rester en arrière. Aussi c'est une vraie épidémie d'enfants séquestrés, maltraités, torturés, abîmés et tués par leurs parents. Pères ivrognes, qui débouchent l'absinthe en cassant la bouteille sur le front de leurs petiots, jeunes femmes qui ébouillantent leur bébé,
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le nourrissent de vermine, sorcières de la maternité qui vendent leurs fillettes. . . Dans la famille, tout le monde s'attaque et chacun se défend.
C'est l'anarchie du foyer, le bouleversement des instincts naturels, déchaînés à rebours.
11 siérait peut-être — pour éviter de pires dommages et circonscrire le fléau — de mettre en contact réguUer les enfants entre eux. On bâtirait des prisons enfantines dont le personnel administratif et répressif serait recruté parmi les enfants, petites chiourmes, petits infirniiers, petits tribunaux, petite cour d'assises, petit dépôt, petites voitures cellulaires aux chèvres, petits palais d'Injustice, petits zuzes et petits zendarmes. Et une petite guillotine pour les exécutions qui auraient lieu dans les Champs-Elysées, au rond-point des guignols. Les grandespersonnespaieraient demi-place.
On aurait peut-être de la peine à trouver un d'entre eux pour faire l'aumônier, mais il n'y aurait que l'embarras du choix pour le bourreau.
Loin de moi la sotte prétention de m'ériger en censeur de mon époque et en mousquetaire du langage I Mais il est une chose qui, depuis quelque temps déjà, frappe à tel point que je ne puis m'empêcher d'en parler : c'est que nous sommes en train de perdre complètement, dans nos propos ainsi que j dans nos écrits, le sens précieux de la mesure, — cette qualité discrète, aimable et fine qui fait que l'on ne dit que ce que l'on a à dire et que l'on veut dire, rien de plus, rien de moins, qu'on le dit avec une honnête et paisible politesse, à mi-voix, ni tout bas, ni trop haut — et qui fut, en d'autres siècles,
comme la fleur assidûment cultivée du goût français.
Aujourd'hui, nous nous jetons, par mode, au-devant du biscornu et du contourné . Les belles lignes, les formes harmonieuses ont cessé de plaire et en même temps que les laborieux caprices et les impitoyables tenta-cules des arts nouveaux se déroulent sur les étoffes et attaquent le meuble, nous avons une façon de parler, d'écrire et de penser infectée de modem style. Il suffit que le mot simple paraisse essentiellement attaché à la désignation de l'objet, pour qu'aussitôt ilsoit écarté comme banal. Toute expression consacréepar des campagnes de loyaux services est mise au rebut. Du fait même, j'allais dire du crime d'être courant — bien qu'il soit le seul juste — le terme propre devient impropre, et c'est le mot défectueux qui usurpe la place du nâcessaire, pour l'unique et mauvaise raison cpB'il est nouveau, bizarre, inintelligible ou sonore. Le sens est sacrifié au bruit. Se contente-t-on seulement d'employer les mots qu'il ne faut pas, au lieu de ceux qu'il fau-
draitP Non. Dans une espèce de furie systématique, où l'émulation se donne carrière, on s'ingénie à ne choisir et à ne préférer entre tous que le mot extrême, poussé à son dernier degré de paroxisme et d'intensité.
Nous avons, d'une façon générale, le microbe de ï intense. Delà, cette inondation de termes immodérés et ridicules, dispensés à tort et à travers, et dont l'excès à tout prix semble être la seule et souveraine règle.
En efifet, l'exercice de l'éloge aussi bien que le maniement du blâme donnent lieu, maintenant, à une folle surenchère de quahficatifs. L'art de louer ou de vitupérer ne con- ^ nait plus de bornes : on idolâtre ou on afao- > mine. Entre le tout-au-Panthéon ou le J tout-à-l'égoût, pas de juste milieu. Des fleurs ^ ou le crachat. Ne voyons-nous pas depuis l( plusieurs années, rien qu'en matière de jour- 4 naUsme politique, jusqu'à quelles cyniques !"( adulations et quelles ordurières invectives ^ peuvent aller tour à tour la flatterie et la jtt haine? ^
Cependant, on ne s'aperçoit pas qu'à force de pratiquer ainsi, au cours de la vie quotidienne, l'excès progressif dans l'énoncé des sentiments les plus ordinaires, on finit par en arriver à dire tout l'opposé de ce qu'on veut. La jolie femme qui, faisant irruption dans le salon, rose et bouillonnante de santé, tombe sur un fauteuil en prétendant dire simplement qu'elleest sortie à pied et qu'elle n'est pas fôchée de s'asseoir, s'écrie de bonne foi qu'elle est venue en courant, et qu'elle est mortel Après quoi, pour une plume mal posée sur le chapeau de sa mère, elle déclare sans la moindre gêne — bien qu'elle soit réputée la meilleure des filles — que sa mère est à tuer de choisir de pareilles horreurs, et qu'elle la déteste ainsi coiflTée de cette cas- (jyette qui lui donne l'air d'un singe. Et dans l'assistance personne ne proteste ni ne témoigne de surprise.
C'est à croire, en vérité, que les bons vieux mots familiers, si sûrs et solides, les expressions probes, fermes et sincères n'aient plus de signification et soient devenus des
sons incompréhensibles et sauvages, une façon (fagrach. Voilà que la frénésie est Taocompagnement requis, le passe-port exigé pour tout : pour Fadmiration, Tamour, la haine, même pour l'ensemble des sentiments paisibles et mélancoliques les plus ennemis, par leur essence, de la moindre hystérie, et dont le nom seul annihile l'idée d'une tension si légère soit<-elle I Ainsi, on n'aura plus le droit d'être doux qu'au dernier degré, avec la plus sirupeuse des faiblesses, et par contre, toute haine qui ne sera pas immédiatement suivie du renfort de mortelle prendra tournure de haine anodine et conciliante. Une souffrance n'aura droit de plainte que si elle est aiguë, atroce et à hurler? Le cri devra remplacer le soupir, et un patient assez mal embouché pour souffrir tout court, sans desserrer les lèvres, ne méritera aucune pitié?
Si extravagant que cela puisse paraître, c'est pourtant ainsi ; et, à cette heure, pour qu'une pensée quelconque soit rendue exactement et en complète beauté, il est indispensable que le mot la dépasse, aille beaucoup plus loin
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qu'elle et qu'un peloton d'épithètes pittoresques, imagées, truculentes, inouïes» la pousse encore, la fouette, Fexaspère, l'amplifie, quitte à la dénaturer jusqu'à ce qu'elle n'en puisse plus. Alors seulement l'honneur de bien écrire ou de bien parler commence à être satisfait.
Etudions d'un peu près, si vous le daignez, cette maladie épidémique du superlatif. Je Yais vous poser une question embarrassante :
Aurez-vous l'audace de dire d'un beau livre qu'il est beau, d'un bon tableau qu'il est 6on, sans plus ?
Oui. Alors vous n'êtes content de rien et --ce dont je m'étais toujours douté — vous avez Tâme envieuse et méchante I Si vous voulez exprimer qu'un livre, même sans vous 8éduire,ne vous déplatt cependant pas, vous devez, pour être dans la note, affirmer qu'il 68t étonnant, unique, admirable, un chefd> œuvre, un pur chef-d'œuvre, de grand ordre, de tout premier ordre, le livre de ces dix, ou vingt, ou trente dernières années, qm portera.
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qui restera, qui marquera, fera date, etc., et vous êtes obligé, s'il s'agit d'un tableau, de sortir aussi Vut de poitrine, que dis-je, Vut de tête, et de le tenir jusqu'à bout de souffle, sans quoi vous passerez pour un amer. Cette démence a deux causes ; d'une part, les vanités professionnelles et de toutes sortes ont atteint des proportions stupéfiantes, et, de l'autre, personne ne veut parler comme tout le monde, chacun est hanté de Tidée de surpasser le voisin, de se singulariser. La conversation devient alors une espèce de match incessant, où les tireurs, pressés, fébriles et maladroits, quels que soient leur force et leurs moyens , la plupart du temps d'une déplorable pauvreté, n'ont qu'une idée dominante:
faire mouche à tout coup. Et de là cette pétarade qui n'arrête plus.
Il en résulte une chose assez comique, c'est que les étrangers qui commencent à peine à épeler notre langue et dont nous disons avec un sourire d'indulgente moquerie qu'ils la baragouinent et n'en connaissent pas trois mots, sont cependant à ce jour les
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seuls qui la savent et la parlent correctement. En effet, ils n'emploient que le mot propre et simple. Une épithète leur suffit etjenesais pas comment diable ils s'y prennent pour tomber toujours sur la plus juste. Ils ont Tair de le faire exprès, et de nous braver.
Ëcoutez cet Anglais prononcer -lentement, purement, en affectant, par un surcroît d'impertinence, de chercher le terme précis. Il veut exprimer ceci : qu'un spectacle, auquel il a naguère assisté, lui a plu et il dit avec une prudente certitude et de catégoriques hésitetions : « C'était... c'était très... » Il s'arrête une seconde et détache : joh. Et aussitôt, oomme on attendait épatant, renversant, ^nitissant. . . tout excepté ce chétif et piteux joli, on trouve le naïf étranger bien ridicule et on se tord. C'est-à-dire qu'on rit.
Cette contagion de l'excessif et de l'affecté, pour tout et pour rien, a gagné les plus honnêtes gens, les plus éloignés même du Diensonge et de la disproportion, en revêtant, pour les enguirlander, les séduisantes formes de la politesse et de la parfaite affabilité. Nous
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en avons pour exemple ces personnes dignes, vertueuses et charitables, comme nous en vénérons tous quelques-unes, qui ne peuvent parler de qui que ce soit, même d'inconnus, sans leur prêter gratuitement les qualités qu'elles possèdent. Ce sont des êtres qui ne veulent point croire au mal et s'imaginent qu'il est méritoire de prodiguer à tout propos les formules de tendresse et d'intérêt : « Gomment va votre cher et bon père? votre digne mère? votre ravissante sœur? Et le délicieux petit chien? » Et tout le monde est excellent, la cuisinière, le valet de chambre, la bonne Joséphine, le bon Cyrille... jusqu'au bon mendiant et au bon joueur d'orgue.
Je faisais allusion tout à l'heure aux vanités professionnelles. N'estimez- vous pas que la nôtre, celle de Técrivain, est devenue aujourd'hui chez quelques-uns particulièrement intempérante, et qu'il serait peut-être temps de régler ses appétits? Dès l'âge de dix-sept ans, on veut être le jeune et brillant un tel et à soixante-quinze on prétend le redevenir.
Les étapes successives du spirituel^ du distinrgué, du célèbre demandent à être briUées pour arriver tout de suite à Véminent et enfin au maître, sans préjudice du glorieux, de tillustre et du génial. Nul ne pourra plus bientôt exercer le métier de critique où l'on ne satisfait personne. Les éloges gros comme des maisons sont reçus avec froideur, et le pli d'une feuille de rose fait pousser des cris de porc saigné. Consacrez à tel écrivain, dont le nom ne restera que jusqu'à sa mort, six colonnes d'un feuilleton dithyrambique et glissez à la fin une demi-ligne d'affectueuse réserve, il s'écriera, en parlant de vous, les poings au ciel : « Je savais bien qu'il me haïssait I »
Ce n'est pas tout. L'éloge, qui ne doit jamais retarder, de plus en plus tend à devancer. L'avant-première prédit la centième.
Certaines œuvres sont discutées, commentées, portées aux nues, sans jamais voir le feu de la rampe ou paraître en librairie. Nous avons ainsi r auteur applaudi du prochain chef^ d œuvre, l'écrivain du Uvre qu^on s'arrachera.
De même qu'à la simple qualité éH homme devenue gothique on a substitué celle ultramoderne de surhomme; on ne consent plus à être t homme du jour, mais le monsieur de demain.
Ne voyons-nous pas, comme preuve de ce candide orgueil, que certains littérateurs se délectent à énumérer» sur le faux-titre de leur mince et dernier ouvrage, la longue liste des travaux qu'ils nous destinent? Cet énoncé, qui représente généralement une besogne pour laquelle quarante ans suffiraient à peine à un moine du mont Athos, est précédé, avec modestie, des mots : En préparation, ou Pour paraître prochainement. Ahl que cette préparation en dit long 1 Quel cerveau I II garantit qu'il fera tout cela. Peutêtre Ta-t-il déjà fait? Il la fait. C est certaini Et nous nous sentons tiraillés entre le respect, l'impatience et l'effroi.
Lisez-vous les petites notes imprimées que l'éditeur joint au volume, avec prière d insérer? Si vous les jetez au panier sans les savourer, vous avez tort, vous vous privez ^
. i'une minute de joie. Ces bulletins-réclames sont des bijoux dlnconscience personnelle et de vanité. Personne n'est dupe, chacun sait très bien qu'ils sont neuf fois sur dix — et encore! — faits, rédigés, pesés et raturés par l'auteur, et cependant, si forte est la vitesse acquise de la crédulité humaine, qu'on y attache toujours une espèce d'importance.
; U y est dit, sans vains détours, que X... s'est surpassé, que jamais il n'a été plus délicat et plus profond artiste et psychologue, que son livre fait jaillir le rire et ruisseler les pleurs, etc., etc. Pour finir sur un coup, on déterre Balzac. Et on sert chaud.
Évidemment il n'y a pas grand crime.
1 L'auteur répugne d'ailleurs à ce petit moyen; s'il l'accepte, c'est avec gêne et en riant, pour s'excuser vis-à-vis de lui-même. Il faudra pourtant bientôt trouver autre chose et, à tout hasard, je me permets d'indiquer une recette nouvelle. Celui qui le premier ne craindrait pas de dire quelque chose dans le genre de ceci : ce Mal pensé, mal écrit, tiré sur affreux papier avec des têtes de clous, et
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dénué de tout intérêt, l'Archange de Un tel, le déplorable auteur dont on ne compte plus les insuccès, ne sera pas un événement.
L'ouvrage, tiré à cinquante exemplaires et déjà au rabais dès le jour de sa mise en vente, ne manquera pas d'attendre des aimées avant d'être épuisé. . . )> , celui-là risquerait sûrement de piquer la curiosité et chacun penserait qu ^inversement à l'ancien système, pour que l'on osât dire tant de mal d'un livre, il fallait qu'il eût bien du bon I
LA BIENFAITRICE
Mme Jules Lebaudy, dont nul n'ignore — malgré les précautions qu'elle prend pour les dissimuler — la générosité sans vain fracas et la rare élévation d'esprit, vient, en rouvrant par ses récentes et sensationnelles déclarations l'affaire Syveton, que l'on sentait mal fermée, d'attirer du même coup l'attention de ceux qui pensent autour des choses sur cette figure de noblesse et de mystérieuse puissance qui s'appelle : la Bienfaitrice.
Je voudrais essayer d'en tracer ici d'une main déférente, pas trop appuyée, un crayon discret et pourtant précis.
La bienfidtrice est le plus souvent une
femme triste, timide et à moitié désabusée, qui n'a pas d'âge ou n'en veut pas avoir.
De même qu'elle a supprimé, dans sa mise et son train de vie, tout ce qui brille et serait susceptible d'évoquer l'image inconvenante de la richesse, elle a banni de son visage et de ses manières toute coquetterie et tout mensonge. Il ne lui vient pas à la pensée de prétendre à paraître autre que ce qu'elle est. Elle a renoncé à cette composition soutenue de toute sa personne, qui est l'important travail de la plupart des femmes :
les jeunes pour ne pas vieillir, ou, quand il n'y a plus moyen de faire autrement, ne vieillir du moins qu'à la petite semaine et en se défendant ride à ride; les vieilles pour masquer et recrépir les ruines des traits, sauver la face et retarder les faillites du corps. Non, la bienfaitrice n'en est plus là depuis belle heure 1 Elle est occupée à prévenir de plus émouvantes catastrophes que celles de sa taille ou de ses épaules qui ne s'en portent d'ailleurs pas plus mal.
Simple, naturelle, d'une douceur réfléchie
LA BIENFAITRICE
et qui peut sembler un peu froide, aussi célèbre qu'elle est ignorée, la bienfaitrice, dont tout le monde sait le nom et quelquesuns seulement connaissent la personne, s'efforce avant tout de passer inaperçue. C'est une violette qui ne veut même pas consentir au parfum. On dirait qu'elle a comme une délicate honte des millions qu'elle représente. Pour un œil exercé, elle a l'air, dans sa modestie presque religieuse, de faire partie d'une espèce de tiers-ordre de la vie.
Parfois blanchie de la poussière des logements misérables où elle pénètre, ses robes puritaines sont de couleurs sombres et elle a des gants plus usés au bout des doigts que ceux des autres femmes. Son porte-monnaie n'est point fermé par un saphir, et pourtant le seul chiflfre de ses revenus fait blêmir sous l'éventail de jeimes et irréprochables mères de famille à qui , l'espace d'une seconde , leur honnêteté remonte aux lèvres, avec un goût de fiel.
Golossalement riche, en effet, la bienfaitrice n'est pas très éloignée de vivre comme si elle était pauvre. Dans son monumental
5o LA VIE COURANTE.
hôtel aux trois quarts inhabité, deux ou troia pièces où elle se confine lui suffisent. On la prendrait pour la gardienne de ses biens. En réaUté, eUe n'est que cela, et la suprême jouissance que lui procure sa fortune est de n'en pas jouir.
Elle a des palais et des châteaux remplis d'objets d'art et de merveilles, que seuls visitent les voyageurs et les étrangers. Elle a des montagnes ; des forêts, des prairies traversées de rivières ; elle en a dans le Nord, elle en a dans le Midi, elle en a aussi à l'étranger. Elle n'y va jamais. Ces choses ne lui tiennent plus au cœur, elles ont cessé de lui plaire et né lui sont devenues précieuses que par ce qu'elles représentent de soulagement possible à la misère et à la souffrance de ceux qui n'ont rien quand elle a tout. Elle les considère comme le capital inaliénable des déshérités. Aussi nulle n'est plus « regardante »
pour elle-même. A pratiquer l'économie jusque dans ses excès, elle éprouve la même allégresse que certaines à gaspiller. C'est une avare pour le bon motif et ses deux mains
LA BIENFAITRICE
ne sont d'accord que pour la mieux dépouiller au profit d'autrui.
n faut voir d'où elle vient et par oii elle a
Presque toujours elle a été élevée dans 1 argent. Sa médaille a été un louis. L'argent I C'est quelquefois avant même qu'elle eût su feire sa prière, le premier mot qu^on lui ait appris et qu'elle ait répété à tous ceux qui ré* clamaient d'elle une risette. Au cours de la vie elle n'a entendu parler que d'affaires, de commandites, de ruines, de banqueroutes, de sociétés par actions, de hausses, de baisses, etc. . . Elle a vu de près toutes les saletés, tous les méfaits et les crimes de l'argent. Elle en a mille et mille fois souffert, plus elle en bénéficiait! et un jour, à une certaine heure de grande « liquidation )) morale, elle a conçu la brusque horreur de cette richesse déshonorante et honorée , elle lui a voué une haine impla. cable, se jurant bien qu'elle ferait désormais du mal le remède et du fléau le salut.
Des malheurs personnels, rançon presque
5a LA ME COUUANTB.
fatale des faveurs de la fortune, ont puissamment aidé à cette conversion. Il est bien rare que la bienfaitrice n'ait pas été frappée, accablée dans ce qu'elle avait de plus cher, à la façon d'une victime expiatoire et privilégiée. Jamais elle n'a mérité ses douleurs, car une redoutable et mystérieuse loi veut que les victimes soient toujours innocentes. La biejifai' trice est donc fréquemment veuve, ou porte le deuil d'enfants trop tôt ravis, et c'est neuf fois sur dix une dame seule, un peu pâle, à qui le noir va bien.
Vous l'enviez? Ne dites pas nonl Mais avez-vous quelquefois pensé à ce qu'est sa vie chaque jour, depuis la minute où elle s'éveille jusqu'à celle où elle ne s'endort pas? En voilà une qui n'a pas besoin de demander au facteur « s'il y a quelque chose pour elle » ! Le courrier de la bienfaitrice! Sa correspondance! Les lettres, les supplications, les appels désespérés, les navrantes histoires... Où démêlerila vérité? Et où se tapit le mensonge?
Il faut qu'elle prévoie les ruses, les pièges
tendus à sa crédulité, les glus hideuses, toutes les inventions géniales de la misère — vraie ou feinte — les infernales roueries de la scélératesse humaine. Les vies n'en veulent qu'à sa bonrse. Elle est leur cible. Et on n'est jamais content d'elle I Quand ses dons sont magnifiques, ils offensent par ce que l'on nomme leur ostentation. « Fautr-il qu'elle en aiti » s'écrie l'opinion publique indignée I Si son aumône est prudente, on la juge forcée et manquant d'entrain. Ajoutez à cela qu'il lui faut autant par ses acceptations que par ses refus, braver les menaces, la haine, le chantage, les pires vengeances.
Peu importe. Elle va paisiblement son chemin à travers cette effroyable brousse, en s'efiorçant de ne pas se tromper, ou le moins possible. EUe sait bien qu elle est à toute minute exploitée, dupée, trahie, qu'elle n'est pas de force et que personne ne le serait, futil ensemble Machiavel et Talleyrand. A chaque pas, elle fait une nouvelle école.
Quand elle croit tout connaître de la bassesse des hommes et n'avoir plus rien à apprendre
de ce côté, elle reçoit aussitôt le soufflet d'un démenti. L'ingratitude est pour elle d'une stupéfiante fertilité de surprises. Elle n'en touchera jamais le fond. Nul ne peutl'aborder, lui être présenté sans qu'aussitôt elle se dise en ellemême : «Que me veut-il encore celui-là? Que va-t-il me demander? Qu'est-ce qu'il faudra que je lui donne ? y> Et elle écoute avecangoisse.
Par instants, entre une nausée et un sourire, elle a eu la pensée d'écrire ses mémoires. Nul feuilleton ne serait d'une |)lus curieuse et poignante invraisemblance. Oui, si elle pouvait raconter tous les secrets, toutes les aventures dont elle a dû être la dépositaire accueillante et résignée, tous les aveux de monstruosités, réelles ou supposées, que l'on n'a pas craint de lui faire pour l'attendrir en la révoltant, sans souci de sa pudeur et de ses délicatesses de femme, elle laisserait certainement là une œuvre vécue et qui l'honorerait. Sa pauvre tête est pleine de cauchemar s, comme le dortoir d'une hospitahlité de nuit, et elle en sait presque autant que le préfet de police.
Malgré tout elle se défend de trop mépriser
LA BIENFAITRICE. 55
rhumaniié, il lui reste des lambeaux de confiance et elle veut croire au bien... de temps en temps... C'est pourquoi elle s'abstient d'avoir des amis.
Quand elle s'aperçoit qu'elle a été trompée, elle n'en éprouve plus que de la pitié pour le coupable. Elle n'a de regret qu'à la pensée que cet argent perdu a été volé à d'autres qui le méritaient... peut-être. Elle, on ne la vole jamais. Sa fortune ne lui appartient plus.
Tout, d'avance, est donné. Alors elle s'applique — pour ne pas mettre les gens dans leur tort — à pratiquer de mieux en mieux le mystère et l'anonymat. Elle voile ses aumônes comme dans ses visites charitables elle voile envisage. Elle est fine, et elle a raison. Bonté cachée est à moitié pardonnée.
Dernièremeni, mourait à Paris une de ces sortes de bienfaitrices dont j'ai tâché de tracer, tout à l'heure, avec une infinie admiration, le rapide portrait.
Quand il s'agit, une fois qu'elle fut dans la terre, d'ouvrir son coffre-fort, on s'avisa que
l'on n'avait point le mot, qu'elle n'avait jamais voulu révéler à personne, et qu'elle avait, avec bien d'autres, emporté ce secret dans l'éternité. Onfit donc venir un employé de la maison qui avait fourni le meuble de fer. Précisément, cet bomme avait été obligé par la défunte et lui conservait dans son cœur, qui n'était pas rouillé, une grande reconnaissance. Tandis que la famille et les héritiers se préparaient à attendre patiemment l'essai des cent et quelques combinaisons possibles, il se met au travail en silence, avec son idée. Et au premier assemblage des lettres qu'il tente, le cofiFre s'ouvre, plein de millions... On l'interroge.
— Comment cela s'est-il fait? Comment avez-vous trouvé si vite?
— Ma foi, répond-il, j'ai eu idée qu'une dame si bonne... ça pourrait bien être le mot Bonté! J'ai tombé juste.
En effet, c'était Bonté, le mot, qu'ils avaient chacun, la grande dame et l'ouvrier, trouvé séparément sans le chercher, le mot qui ne s'apprend pas, qui ouvre tout.
Certains jours, dans quelque plaine désolée et sauvage, telle qu'il ne s'en trouve plus guère qu'au fin fond des environs de Paris, à la première heure, après que le soleil vient de se lever comme à regret, on peut voir s'avancer en rampant, de droite et de gauche, des hommes à barbe inculte, au visage énergique et basané, fortement bottés, coiffés de feutres calabrais, sanglés de cartouchières et armés de fusils. — Non... vous n'y êtes pas, ce ne sont pas des chasseurs. — Ils paraissent se guetter de loin, les uns les autres. Us s'abritent derrière les talus, les buissons, les moindres mouvements de terrain. Parfois, un
d'entre eux s'arrête, met un genou en terre, épaule, vise et tire... Et à cinquante mètres et plus un gaillard batTair de ses bras étendus, tournoie et s'écroule dans la poussière. A d'autres moments, des groupes de ces étranges soldats se précipitent sur des sentinelles, qm jettent leurs armes et demandent merci comme des prisonniers qui se rendent.
Des blessés, au bord du chemin, se tordent dans d'indicibles souffrances, ou bien, stoïques, attachent leur mouchoir autour de leur mollet nu. Et puis, des cavaliers, aux vêtements en loques, passent et repassentau galop, debout sur leurs étriers, brandissant des carabines, la bouche ouverte comme s'ils poussaient des clameurs de rage ou de victoire, et cependant aucun son ne s'échappe de ces lèvres farouchement tordues. . . C'est un combat d'ombres muettes. Enfin, tout-à-coup, à quelque ralliement d'outre-tombe entendu d'eux seuls, les blessés arrachent leurs pansements, les bras cassés font des moulinets et les jambes rompues des entre-chats, le sang qui ne coulait pas, mais qui faisait semblant, cesse de
LE CINÉMATOGUAIMIK. fit)
ruisseler, les morts se dressent, tous se rapprochent, se donnent des poignées de main ou de vigoureuses tapes d'amitié, s'épongent le front, retirent leur barbe inculte et l'accrochent à leur ceinture ; ensuite ils allument une pipe ou boivent un coup à leur gourde et ils tiennent, assis en rond, de plaisants propos dans l'air frais et empesté déjà de la banlieue, alors que cinq minutes auparavant ils s'entremassacraient.
Ce sont les artistes consciencieux, chargés deyîgrvrerpour un prochain spectacle cinématographique, des épisodes vécus de la guerre anglo-boër.
Qs viennent de jouer l'escarmouche, quifera demain, pousser des soupirs de saisissement aune foule avide d'émotions guerrières. A la sortie de la séance, d*honnêtes et pacifiques pères de famille, la main crispée sur le manche de leur parapluie comme sur une crosse de Remington, déclareront à leurs pâles enfants que nous vivons à un temps merveilleux où la Science permet de pareilles choses, d'assister, comme si on y était, à une bataille qui
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a eu lieu à des mille et des mille kilomètres... avec le payage et le ciel si spécial de là*bas, et les morts... les blessés... la fumée... tout cela si juste, si naturel, surpris à la seconde... et qui ne s'invente pas! Ah oui, mes chéris, vous êtes des privilégiés et vous ne savez pas votre bonheur! Dans notre jeunesse, nous n'avions pas ça. Et ce n'est pas fini, on ne s'en tiendra pas là... vous en verrez bien d'autres! Malheureusement, moi, je ne serai plus vivant.
— Tais-toi, papa, s'écrient les enfants impressionnés, qui s'imaginent déjà le père adoré tombé à plat-ventre, comme les Anglais de tout à l'heure sur le sol africain de Gennevilliers.
Mais le père, que le spectacle a incliné aux cogitations funèbres, s'obstine avec une complaisance cruelle à se pourlécher de sa mort prochaine à laquelle il n'a pourtant pas la faiblesse de croire et il fait pleurer ses petits pour se donner l'égoïste avant-goût des regrets qu'il leur laissera et qu'ils s'exagèrent tous, eux et lui.
LE ClNËMATOGIlArii£. Gl
Voilà donccequi s'accomplit enFan de grâce 1902. Je ne puis m'empêcher de trouver piqnant — et d'une ironie qui laisse bien loin derrière elle toutes les façons d'ironie — que Textraordinaire et scientifique cinématographe quisemblaitprécisémentavoir été inventé pour fixer la vérité animée et éphémère et la trans* mettre intacte et fidèle, serve déjà à être le plus ingénieux et le plus véridique agent de Calcification et de duperie.
Gomme le prophétisait tout à l'heure à ses enfants mon honnête père de famille, nous ne faisons qu'entrer dans la grande avenue des surprises. Pour ne parler d'abord que du cinématographe, avez-vous songé à tous les emplois qu'on en pourra tirer lorsque le prix de l'appareil sera devenu plus accessible et son maniement plus pratique? A tout bout de champ, au simple signal : « Bougeons! )> on se prendra sur le vif. On s'appliquera- du matin au soir à perpétuer le souvenir, la gesticulation des principaux actes de la vie. A cet effet, on se fera cinématographier automatiquement — sans qu'il soit besoin d'avoir
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même recours à un opérateur, tiers gênant — aux instants les plus divers de son mariage et de ses lunes, celle en miel et la rousse ; on fera intervenir, en cas de demande de sépa* ration de corps, l'implacable machine qui aura cliché les délits les plus flagrants, les injures les plus graves, tous les coups et sévices. La trajectoire de la gifle sera visible. Aux flancs rebondis de leurs dossiers, les avoués astucieux cacheront les suggestives pellicules, et au milieu de sa plaidoirie, après que le président aura paternellement prié de faire évacuer la salle pour quelques instants, dans le silence du huis-clos, sur un transparent ad hoc fixé à la muraille au-dessus du banc de la presse, Favocat fera marcher la scène de domicile conjugal ou de cabinet particulier, condamnation écrasante de la partie adverse. Des magistrats âgés, myopes et consciencieux, demanderont à revoir une seconde fois pour s'éclairer davantage et se mettre en état de rendre un meilleur jugement. Courteline pourra trouver là matière à de savoureuses petites comédies de robe.
Les départs et les arrivées, les réunions, fêtes de famille, dîners d'anniversaires, goûters sur riierbe et derniers moments n'auront garde aussi d'être omis. A ces attachantes expériences le phonographe apportera fatalement son précieux et indispensable concours; il n y a pas de bonne partie sans lui, et tout finit par des chansons. Nous aurons donc ainsi la vie elle-même fixée, avec son mouvement et son bruit, sa pantomime et ses éclats 4e voix, ses sourires, ses pleurs, tout le guignol de ses entrées et de ses sorties, naissances côté cour et trépas côté jardin. On usera du cinématographe, on en abusera, on en fera une ridicule consommation, source de bénéfices pour TEtat qui le frappera d'impôt. Les expressions « revivre sa vie, repasser sa jeunesse » auront acquis enfiin toute leur force de signification réelle. Il pourra même se faire que des hommes énergiques et patients arrivent à avoir leur existence entière, tout entière, retracée année par année, jour par jour, heure par heure, sans d'autre interruption que le temps jeté par les fenêtres du
sommeil. Ceux-là penseront qu'ils ont vécu deux fois, plus que ceux qui ont outrepassé les bornes de la longévité, ils croiront être presque immortels, et en tous cas moias morts, même après qu'ils ne seront plus.
Divertissante illusion que celle de la victoire qu'ils se flatteront d'avoir remportée! Leur naturel et violent désir de conserver le temps présent, d'arrêter la minute qui s'enfuit, d'immobiliser du doigt l'aiguille du cadran les poussent à ces jeux et à ces récréations trompeuses. Us sont pareils aux enfants qui sont persuadés que les poupées les entendent parce qaih leur parlent. Us s'imagineront avoir pris au passage la vie à la gorge, l'avoir captée, ligottée, emmagasinée, la détenir dans une boîte, ressuscitable à leur gré chaque fois qu'il leur plaira de tourner une manivelle ou de presser un ressort, et ils ne s'apercevront pas alors que ce qu*ils ont saisi et isolé, c'est rien, moins qu'une vapeur ou du vent.
Sans doute, ils mettront en branle à volonté la gymnastique des pieds et des mains, les convulsions des membres et du visage, les
LE CINÉMATOGUAPHE. C5
roulements des yeux, le rictus des lèvres, la grimace des larmes, ils ne posséderont là que la reproduction extérieure et mécanique, le simulacre déformé, fiévreux et fou de l'activité humaine, ils n'auront que la danse de Saint* Guy des pauvres corps, ils n'auront pas l'âme, l'âme des personnes chères et regrettées, cette âme qui éclairait leurs regards, qui seule était la cause, le principe, la lumière et l'ennoblissement de toute cette vaine et démoniaque agitation.
Aux heures sublimes où les joies intenses font souffrir et où les profondes douleurs ont leur volupté, l'homme et la femme s'écrieront: « Ah I ne laissons pas perdre cela! » et pour avoir aussitôt jeté sur l'écran le décor et la mise en scène de la minute de bonheur, ils se convaincront, les naïfs, qu'ils ont emprisonné le bonheur lui-même I Le bonheur se moque d'eux ; il leur a gUssé sous les doigts comme un serpent et ne leur a laissé dans la main, pour qu'ils s'en amusent, que sa peau vide de la saison dernière.
Il est d'ailleurs prouvé qu'on n'est jamais
récompensé de vouloir tenter cette chose audacieuse et impossible : fixer quand même ce qui ne doit pas, ce qui ne peut pas durer. Les lois naturelles ne se laissent pas violer impunément.
Le portrait photographique de quelqu'un que nous aimions et qui est mort, nous est doux aux yeux et au cœur, il nous restitue sans cesse des traits qui, sans lui, pâliraient peut-être plus vite en nous que sur l'épreuve. — Mais, cette image est immobile? me direz-vous. — Justement, c'est pour cela qu'elle me cause l'impression de la mobilité. Il peut sembler, si l'on ne réfléchit pas, qu'un portrait animé de ce mort nous donnerait une commotion plus intense et un aspect plus frappant de la vie; c'est une erreur.
L'effet que nous en recevrons sera pénible, effrayant et presque sacrilège. La reproduction, trop naturelle, de l'être humain disparu, aboutit à un résultat antinaturel ; cette prétendue vie obtenue et singée n'est que le spectacle accentué de la mort. Quel fils serait capable d'entendre à volonté et à jet continu
LE CINEMATOGRAPHE. 67
les dernières phrases, recueillies par le plus perfectionné des phonographes, d'un père ou dune mère à l'agonie? Non. Cette parole lointaine qui s'échappe en gargouillant du pavillon de trompette en nickel lui serait odieuse à écouter, quand même les sons et les mots lui rappelleraient à s'y méprendre la voix silencieuse à jamais. Et pour la même raison, il n'est personne qui consentirait à installer chez soi le buste en cire d'un être chéri et perdu et pourrait supporter la présence intolérable de cet affreux objet, la vue de ces vrais cheveux, de ces lèvres rouges et humides, le regard de ces yeux de verre.
Cette seule pensée suffit à donner le cauchemar. Sans vouloir me livrer à aucune assimilation, je n'ai jamais eu l'idée de faire empailler mes chiens.
Et cependant, oui, cependant, à la minute même où je proteste et je m'insurge, il me semble fatal, je ne sais pourquoi, que ces choses horribles arriveront et que la meilleure preuve de leur prochaine venue est précisément l'angoisse instinctive et douloureuse
68 LA VIB GOURANTE.
que j'en ai. Les dangers qu'on redoute si fort ne sont jamais purement imaginaires. Et puis, le progrès, — ou du moins ce que Ton est convenu d'appeler ainsi, en attendant qu'on ait trouvé un autre nom, — le progrès va aussi vite que nos pensées ; il a tôt fait, télégraphe sans fils, de rattraper notre imagination et de la dépasser. Ainsi — je le répète maintenant avec certitude et tristesse
— ces choses arriveront.
Le chef de famille parlera — dans une boite fermée à clef dont il aura seul le secret
— ses dispositions relativement à sa fortune et à la répartition de ses biens, et ses héritiers, après son décès, se réuniront pour entendre le testament orographe prononcé par sa voix désormais muette. Les marchands de meubles fabriqueront d'élégantes bibliothèques à casiers où Ton conservera, au fur ^ et à mesure qu'ils nous quitteront, tous les | membres de sa famille en rouleaux phono- ; cinématographiques. On lira en ronde, sur i les parois des nombreux cartons, ces inscrip- I tions : <( Mon père, — Mon grand père, — '
L oncle Jules, — La tante Aglaé. » Ou encore : (( Mariage, — Soirées, — Affaires d'honneur », etc. Et cela même qui me choque si sincèrement ne nous paraîtra plus choquant dès que l'usage en sera établi. D'ailleurs, il y a beau temps que se perdent toutes les nuances délicates des sentiments, tout ce qu'il y a d'intime, de tendre et de fin, de pudique et de réservé dans le culte et le respect gardés aux morts. Les chapelles du regret se ferment chaque jour davantage ou s'écroulent dans l'oubli. Nous ne cessons de nous désaffecter.
La gaillarde automobile, qui secoue rudement nos existences et les charrie avec une si brutale désinvolture^ jouera aussi plus complètement son rôle économique et macabre.
Voyez-la déjà passer dans les campagnes, portant, accrochées sur ses bagages et enveloppées de papier, ses roues de rechange en caoutchouc, qui semblent ainsi des couronnes naortuaires de précaution en vue de la catastrophe, loin du fleuriste. Eh bien, rinoffen-
sive automobile transformera radicalement le vieux matériel des pompes funèbres, elle remisera pour toujours les caresses à sièges drapés qui nous restaient encore des époques monarchiques, elle nous emportera vivement sur route au cimetière, où elle entrera glo~ rieuse en faisant un gentil petit saut mou pour franchir le caniveau du porche, et les conducteurs de notre dernière course ici-bas ne seront même plus ces pittoresques cochers césariens dont le petit chapeau en bataille et la pèlerine noire flottante évoquaient dans le vent, sur les ciels d'hiver, la silhouette de Bonaparte au Saint-Bernard! Non. C'était encore trop artistique I Nous serons menés au repos par des espèces d'égoutiers à casquette plate, masqués de cuir et aux mains souillées de cambouis.
Et tout cela semblera atchinaturel. Après avoir simplement étonné un peu, pas longtemps, les huit jours où ce fut nouveau, le premier jeune abbé qui osa enfourcher une bicyclette parut faire un geste ce cavalier », surtout au moral, presque un péché. Quel-
({ues évéques s'émurent. Aujourd'hui, tous les curés de campagne ont leur bécane, qui a remplacé le baudet de jadis. Et cependant, je déplore la perte de Tânichon gris, qui mettait dans le paysage, quand il était attaché par la bride à la haie du presbytère, sa jolie note « de faite en Egypte ».
Quoi encore? nous verrons l'électricité dans les cathédrales gothiques. Elle est déjà posée dans maints sanctuaires. Les chastes cierges passeront, la cire et ses larmes, les cierges des vœux, des pardons et des autels privilégiés, la lueur jaune, étemelle et toujours mourante des lampes d'argent pendues devant quelque viei^e noire... tout cela disparaîtra. Et à la place éclatera la froide, coupante et sèche clarté électrique. Les églises seront « branchées y> sur tel ou tel secteur, le même que celui de l'Opéra ou des FoUes- Bergère. L'enfant dira de ses lèvres pures :
a Maman, j'ai mis ce matin une ampoule à la chapelle Saint- Joseph, pour que papa ne soit plus malade. » Et la sonnette de la messe, elle aussi, taira sa voix argentine. Un bouton
avertisseur la remplacera, et à TElévalioii, une sonnerie, impérieuse comme celle d'un bureau de ministère, commandera de s'agenouiller devant le Dieu de l'éclair et du tonnerre. Et les cloches, parties des clochers une semaine de Pâques, n'y reviendront plus jamais.
Enfantillages I Stupidités puériles! Sottes et toutes petites choses, dira-t-on, qui ne méritent même pas qu'on s'occupe d'elles pour leur consacrer une seule seconde d'attention ou de regret I Mais nous sommes des milliers qui sentons profondément ces petites choses-là ! Il n'y a qu'à courber la tête. La vie se transforme. Que deviendra-elle demain et après-demain? Evidemment, sans savoir quoi, à choisir, je préférerais avoir vécu la vie de mon grand-père que d'avoir à brûler celle de mon petit-fils, oui... dussé-je être né il y a cent ans, alors que le monde était plongé dans les ténèbres et que la France ne tenait pas, comme aujourd'hui, la tête des nations.
Un petit vent s'est levé qui passe sur nos fronts et dont la fraîcheur à nos tempes est singulière. Bien que l'impression soit agréable, je m'alarme cependant, étant de nature un peu inquiète. Mais à l'Observatoire, où i avais couru pour me renseigner, l'on m'a dit de ne pas m'affoler, que c'était un vent favorable et qu'il s'appelle le vent de l'optimisme. Quel bonheur!
Gomme tous les autres vents, on serait bien en peine de savoir au juste d'où il vient et où il va ; on le constate, on en sent la caresse légère et les doux effets, et puis c'est tout. La science des choses atmosphé-
riquesne s'enfonce pas plus loin. Pareil à Tesprit» auquel il n'est pas complètement étranger, le vent d'optimisme souffle où il veut, et même, ce qui est assez particulier dans le monde pourtant si capricieux des vents, il souffle dans toutes les directions. A la même heure, on le signale au théâtre, dans les feuilles, — je veux dire les feuilles publiques, les journaux. Il va et vient par nos rues et le long des boulevards, car c'est un vent essentiellement parisien, qui n'a pas encore franchi l'octroi, qui ne vagabondera en province qu'un peu plus tard, à son loisir, quand il n'aura plus ici de moulins et de cervelles à faire tourner. La politique est l'endroit oii il n'ira qu'en dernier.
Pour l'instant, nous respirons donc cette aimable brise et nous lui ouvrons nos poumons avec beaucoup de bonne volonté. Nous allons en foule à la Renaissance applaudir la Châtelaine. Tout le temps que dure cette romanesque et ravissante comédie, nous trouvons l'existence gracieuse et vraiment bien inventée, et nous sortons de ce spec-
tacle rassurant avec Tâme facile et enjouée de Cadet Roussel, tout en fredonnant le refrain de la vieille chanson française :
Ah I ah ! ah ! oui vraiment, Alfred Capus est bon enfant !
Au restaurant, où nous concevons soudain le projet de faire un frugal et savoureux souper, nous rencontrons notre docteur, le célèbre Tant-Pis, qui nous saute au cou en nous apprenant qu'il a changé de nom, d'adresse et de méthode, qu'il s'appelle désormais docteur Tant-Mieux, qu'il habite rue de la Santé et que nous pouvons boire du vin. Bonum vinum lœtijicat... Nous n'abuserons pas de la permission, pour commencer, mais nous voilà charmés, nous invitons à notre tahle l'excellent praticien, qui nous fait mourir de rire au Champagne avec des histoires d'opérations — qui ne lui sont pas arrivées à lui, mais à des confrères.
Nous rentrons remontés, satisfaits^ contents des autres et surtout de nous. Ce soirlà, nous remarquons les étoiles. 11 fera beau
70 lk vie courante.
demain. Nous aimons d'être nés. Le premier pauvre que je rencontre. . . il n'y échappe pas... je lui donne dix sous. En voici un...
Non, pas celui-là, il est trop laid!... Ah!
quelle bonne nuit on va passer ! Et dire qu'il y a des infortunés qui n'ont pas de matelas I Pauvres gens 1 Je les plains si fort que je préfère ne pas penser à eux. Ça me fait mal et ça ne leur fait pas de bien. Je me glisse enfin dans mon lit Empire à bateau. Ma précieuse tête — comme un magnifique objet d'art sur un coussin — repose sur le mol oreiller qui la moule exactement, et j'ai le visage baigné par les rayons d'or de ma chère lampe. Et maintenant parcourons ce dernier courrier arrivé pendant mon absence. Rien d'embêtant? Non. Les tuiles, généralement, ne déferlent que le matin. Ah 1 mes journaux illustrés... le Rire, le Sourire, le Fou Rire, le Journal pour rire... Un bouquin ?.. . avec des images? C'est d'Albert Guillaume.
Contre le spleen. Bravo 1 Quoi encore? Une nouvelle revue qui se fonde. . . La vie heureuse. Mais naturellement I joU titre. Dès demain,
je vais m'abon... — Je dors, et juscjue dans mon sommeil... et mes raves, ça s'arrange.
Mais, par malheur, invariablement, le lendemain matin, je me réveille. Et alors... pa* tatras... ça se dérange.
Est-ce à dire que l'optimisme soit néfaste et qu'il faille lui faire un accueil qui lui ôte à jamais Tidée de reparaître devant nous? Non, certes. Et cependant, sur ce sujet instructif et délicat, il y aurait mille petites observations à présenter. Une foule de questions se dressent auxquelles je ne trouve pas d'immédiate ou de satisfaisante réponse. Qu'est-ce au juste que l'optimisme ? Un instinct ? Un don? Une tournure d'esprit? Un état d'âme?
Un culte ? Une religion ? Un article de foi ? Un parti pris ? Cela s'acquiert-il, s'apprend-il? Est-ce une disposition naturelle fortifiée par la volonté? Faut-il être pris tout petit? Je ne sais pas. Je flotte dans une perplexité douloureuse. Tant d'exemples frappants me déconcertent.
Je remarque avec stupeur que la plupart
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des gens qui ont tout pour être heureux ne le sont pas. Les hommes opprimés par de grandes richesses promènent à travers leurs biens et leurs somptueuses demeures un personnage presque toujours sombre, las ou ennuyé. C'est parce que, possédant tout, ils n'ont rien à souhaiter, à envier, à regretter et que la seule pensée à laquelle il leur soit permis de s'arrêter est une crainte, celle de tout perdre. Ajoutez qu'ils sont rassasiés au point de ne plus apprécier à leur juste prix la qualité de leur bien-être et qu'ils finissent à l'a longue par trembler sans cesse, estimant avec un reste de [raison que cette constante fortune n'est pas naturelle et ne peut manquer d'un jour à l'autre, à la minute même, de s'efTondrer comme un campanile. Et plus leur sort grandit, plus ils réussissent en tout, plus ils s'élèvent, plus leur pied bronche et leur cœur bat. C'est le vertige des ascensionnistes.
Le bonheur et l'optimisme, qui enestcomme la preuve, l'image vivante et le reflet, ne se rencontrent peut-être le plus complètement
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qne dans la douce et mitoyenne médiocrité bourgeoise, à mi-côte, à égale distance des abîmes et des sommets. On a prétendu que l'optimisme était Tinvariable eflPet d'une circulation aisée, d un solide estomac et d'une digestion coulante. Ce n'est pas rigouieusement exact. Nous rencontrons des personnes qui joignent à une inattaquable et révoltante santé l'humeur la plus désagréable ou la plus morose, et des dyspeptiques et des rhumatisants pleins d'enjouement et de grâce courageuse.
Tournez-vous du c6té des aveugles. Ils ne paraissent pas avoir de bien puissantes raisons de bonhomie et, cependant, toutes proportions gardées, ils sont plu tôt optimistes et du fond de leurs ténèbres voient la vie en rose, tandis que les sourds, qui jouissent du spectacle universel, kaléidoscopique et amusant des choses, sont généralement renfermés, graves et mélancoliques. On a beau leur crier qu'il faut être bien aise de vivre, que tout est pour le mieux ici-bas dans Tauberge pleine, ils n'entendent pas de cette oreille-là.
8o LA VIE GOURANTE.
Nous nejsavons donc pas de façon certaine d'où vient Toptimisme et où il va. Nous en avons seulement sous les yeux quelques-uns des effets. Il en est de terribles, tels que n'oserait les concevoir le plus acharné des pessimistes.
Dans une famille, le père, la mère, l'onde ou la tante, ou un des enfants tombe malade. Celui-ci n'avoue pas son mal, il le cache aussi longtemps qu'il peut. Quand il est forcé de le révéler, il le fait en riant, en atténuant ses souffrances... Personne ne parle de médecin ; ce serait faire acte de tristesse, de sotte inquiétude, amener le malheur dans la maison, aggraver une insignifiante misère qui va disparaître demain, ce soir, après un bon dîner, une nuit de sommeil, une lecture agréable... Et puis, si on s'écoutait! Et on ne s'écoute pas ; si peu, qu'il faut bientôt s'aliter. Tant mieux! s'écrient la famille et le malade à l'unisson. « Avec du repos forcé, la guérison est sûre ». Cependant, tout le monde, les étrangers, les indifflérents, les amis eux-mêmes, suivent avec une anxiété
l'optimisme. 8i
croissante les progrès rapides de la maladie, l'affaiblissement de celui qui est ravagé. . . Un imprudent se décide un soir, à Tlieure des lampes, à émettre avec timidité ses craintes. . . il faudrait peut-être appeler un médecin, ou deux I Des médecins ? Consulter I Mots affreux I On insiste. Ils se f&chent. Eh quoi?
voilà que vous les alarmez, que vous les terrorisez, que vous leur faites de la peine ? Et pourquoi? Est-ce que leur cher malade n'est pas bien soigné? gai? heureux? N'a-til pas tout ce qu'il lui faut ? Vous êtes un méchant. L^indiscret sort désespéré et, quand il revient, il trouve porte close.
L'inébranlable sérénité de cette famille se prolonge et dure ainsi jusqu'au dernier soufiBie dû moribond sans le savoir, ou le sachant et ne voulant pas en convenir. Cinq minutes avant qu'il s'éteigne, la famille dit encore : « Ne désespérons pas I Tant qu'il y a de la vie, il y a de l'espoir I y> Les médecins convoqués, à regret, en dernier ressort, ont déclaré qu'il était trop tard et que tout était perdu. Mais qu'en savent-ils? Ce sont des
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ânes. L'agonisant lui-même se sent mieux, il rassure les siens et rend son âme de bon vivant en faisant pour Tété des projets de bains de mer. La famille, terrassée, se relève rapidement de ce coup et prend son parti avec une résignation héroïque. Toujours le bon côté des événements I Pour le cher disparu, atteint comme il Tétait, il est presque préférable qu'il soit parti ! Dans son propre intérêt. A quelle existence «— s'il avait vécu — était-il désormais condamné P Et quelle fin charmante et enviable I II ne s*est pas vu, il nous a quittés dans un sourire. Au fond, tout est pour le mieux.
Et cependant, doués d'un naturel moins béat, ils eussent consulté à temps, tiré d'affaire l'être qu'ils chérissaient, dont ils ont été i les involontaires assassins et qu'ils pleurent' à leur manière, presque en riant. Ils l'auraient encore au milieu d'eux pour un long bail et ne seraient pas vêtus de noir... Mais, voilai pour cela il eût fallu s'inquiéter, condescendre à un peu de pessimisme, reconnaître que tout ne va pas dans la réalité ainsi que dans les
aimables comédies de Roger Bontemps, et que le malhear arrive comme une trombe, sans vous prévenir à l'avance poliment par mi petit bleu. Or, c'est ce qu'ils n'ont jamais voulu admettre, par un bizarre sentiment où se mêlent à la fois une naïveté enfantine, un peu d'étroitesse d'esprit, de la bonté sincère, tme incurable apathie et beaucoup d'orgueil.
En somme, si commode et a réponse-4tout D que soit le mystère du <k ça s'arrange », il est plutôt néfaste et périlleux dans la pratique de l'existence. Je ne nie pas que le soir, à de certaines heures, il ne soit matière à développements de grftce, de gentillesse, de plaisante, veule et spirituelle philosophie, mais dans le jour, dans la vie pour de bon, celle pour laquelle on n'a pas payé sa place, ah ' qu'il &ut s'en garder! a Pas de bilel Soyons gais! Haussons les épaules. Tout est bien. Le mal n'existe pas, ou si peu! Il n'y a pas de vilaines gens, pas de voleurs, ni de criminels. . . Des dégénérés. Pas de gueuses, des incomprises. Aimons-notts et aimez-moi. » Telles
sont les enchanteresses et flatteuses paroles que nous versent avec un merveilleux talent d'adresse et de séduction les subtils marchands de sourires.
Ne nous laissons pas plus convaincre par eux que par les vendeurs de larmes. Fuyons ces deux pires excès de Toptimisme et du pessimisme à outrance. C'est entre eux qu'est la vérité. Les hommes ne sont complètement ni méchants ni bons, ils sont les deux, à tour de rôle et à la fois. Il faut croire au bien, sans doute, mais cela même implique la nécessité de croire avec énergie au mal, puisque le mal est l'opposé du bien. Trop souvent on ne nie le mal que pour s'éviter la peine de le combattre. Au lieu de s'en détourner, il faut le regarder en face, entrer en lutte avec lui, déjouer ses calculs, ses ruses, être plus fort que lui et tâcher d'en triompher par la seule ardeur de sa volonté, la joyeuse combativité de son intelligence, le génie incessant de ces vertus petites ou grandes, que chacun porte en soi sans les connaître assez.
Par là, on saura tirer le bien du mal, ce
qui est le fin du fin de ropiimisme, on aura fait œuvre de soldat, de brave homme et d'artiste, et on en arrivera fatalement à cette conclusion que les plus hautes ivresses de l'optimisme ne sont pas dans la jouissance assurée de la gloire, du succès, de la santé, de la richesse, dans Fassouvissement calme et continu des réussites de tous genres, mais, bien au contraire, dans l'endurance aimable et souriante des pires infortunes, dans la résignation joyeuse, la pauvreté consentie, la souffrance vaincue, le renoncement^ le sacrifice, l'humilité fière. C'est seulement à ces dures conditions que tout s'arrangera, et encore pas toujours f car nous apprenons à chaque minute combien il faut que nous nous aidions nousmêmes pour que le ciel et surtout la terre, qui est beaucoup moins secourable, nous aident un peu.