EVE HUMBERT
ans, Eve Humbert a dû vivre insouciante et gentiment joyeuse comme toutes les fillettes riches qui n'ont même pas la peine de demander pour obtenir. Elle était encore dans ces limbes lumineux de Tenfance où Ton traverse sans les voir les choses terrestres, où Ton croit seulement à la bonté des visages, au charme des phrases courantes, au sucre des amabilités extérieures. Le doute ne lavait jamais effleurée. Fatalement, malgré les précautions prises, des mots imprudents avaient bien été prononcés devant elle, des fronts s'étaient parfois rembrunis, des mains s'étaient crispées sur des lettres parcourues d'un œil féroce, des conciliabules rapides et secrets s'étaient tenus à quelques pas d'elle, dans l'embrasure de la fenêtre ou au coin du feu, fauteuils rapprochés, le père et la mère tête contre tête, fixant tous deux les flammes des bûches d'un air interrogateur et profond. D lui est arrivé, voulant entrer chez ses parents, de trouver la porte fermée à clef, d'entendre des voix véhémentes et irritées qui se taisaient aussitôt, ou encore de sur-
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prendre des allées et venues bizarres de gens à tournures d'avocats, de notaires, d'avoués. (( Mais elle n'y avait jamais prêté la moindre attention... Gela ne la regardait pas. Ce n'était pas fait pour les enfants. Elle eût cru être indiscrète, irrespectueuse et pécher que de chercher à approfondir ces quelques étonnements, d'ailleurs sirapides. . . Elle était donc heureuse et confiante et parfaitement tranquille jusqu'au jour oii, brusquement, d'un seul coup, le voile dut se déchirer... se déchira. En cinq minutes, en deux secondes, un matin ou un soir, elle comprit qu'elle était au milieu d'une bande d'escrocs et que son père et sa mère étaient des voleurs. Le temps que dure le jet de feu de la foudre et elle vit tout, elle sut tout, comprit tout. Elle fut vieille instantanément. Cet éclair brûla, dévora, consuma en une boufiée, — comme fait la flamme de toute une chevelure de femme, — sa jeunesse entière, ses espoirs, son rire, ses illusions, sa fraîcheur, sa grâce, ses crédulités printanières, et elle se trouva carbonisée, dévastée, le cœur en cendres,
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paralysée de stupeur et d efiroi, anéantie, se demandant si elle n'allait pas se réveiller soudain dans son lit laqué blanc de cet épouvantable cauchemar, et — quand elle sentit vraiment qu'elle ne dormait pas — si elle n'allait pas devenir folle.
(( Et alors commença le drame secret de sa vie, drame si tragique et si cruel qu'il est difficile d'en concevoir de pire. C'est de ce jour que Mile Humbert devint triste, de cette tristesse passive, morne, étemelle que signalent tous ceux qui l'ont connue. Que pouvait-elle faire? Rien. S'échapper? Pour aller où? Et puis, quitter ses parents — qu'elle aimait quand même, tout en les condamnant, ou, ce qui est plus probable, en se défendant de les juger — ce n'était pas une solution capable de la satisfaire et d'apaiser son immense chagrin. D'ailleurs, l'inévitable scandale de sa fuite ou de sa rupture avec sa famille ne sufiirait-ilpas àdéchatner sur la maison les avalanches de catastrophes qu'elle sentait s'amasser, prêtes à tomber à la première heure? Non. Elle ne devait, elle ne pouvait
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que souffrir en silence, prier peut-être, et attendre , dans l'angoisse et la main aux oreilles , la minute du craquement suprême.
« Et il fallait encore qu'aux yeux, non seulement du monde, mais aussi des siens, elle dissimulât, ne laissât point voir qu'elle savait, et comme elle était peu experte à ces mensonges et à ces ruses , elle avait conscience de sa maladresse à feindre et bientôt elle ne douta plus que ses parents eussent la certitude qu'elle les avait pénétrés, qu'elle connaissait enfin le mot de l'abominable charade aux milUons jouée avec succès depuis tant d'années dans laquelle on lui avait distribué un rôle... le seul rôle sympathique dont elle se serait pourtant bien passée, hélas! celui de l'ingénue ! Oh ! quel supplice I quelle existence I A quoi rêvent les jeunes filles P II étaitjoli son rêve, rêve de passé, rêve de présent et rêve d'avenir I Quelles journées interminables, si remplies et si vides! Et quelles nuits, plus longues encore, à penser et à repenser dans les ténèbres, tandis qu'à côté, derrière la cloison, dans les cellules voisines,
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le père essaie de chasser la vision-fantôme à la poursuite de quelque vain scénario de proverbe et que la mère, lutteuse assommée de fatigue et de sommeil, referme lentement, avec un sourire, aux premières lividités de l'aube, la lourde porte du coffre-fort d'Ali Baba I »
J'étais lancé encore pour un bon moment.
Mon aimable interlocutrice m'arrêta du geste : « N'allez pas plus loin, monsieur l'auteur dramatique. Vous faites fausse route. A coup sûr, ÈveHumbert, mérite toute la sympathie, la pitié, le respect des honnêtes gens. Mais heureusement pour elle, les choses ne se sont point passées comme vous les avez imaginées et agencées. J'ai beaucoup connu la jeune fille, pendant ces dix dernières années, l'approchant jusqu'à cinq et six fois par semaine, et plusieurs fois de suite. Eh bien, écoutez-moi : Si invraisemblable et fou que cela puisse vous paraître, elle n'a jamais rien su et, à l'heure actuelle, elle ne sait rien encore. J'en ai la conviction, la certitude. . . je le jurerais iD.
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Je protestai : — Il est impossible qu'elle n'ait pas eu au moins des soupçons... qu'elle n'ait pas deviné... ou alors, elle n'est guère intelligente.
— Si. Mais d'une intelligence à part, plutôt une instinctive qu'une compréhensive.
J'étais très vivement intrigué. — Parlezmoi d'elle, demandai-je. Racontez-moi ce que vous en savez.
— Oh ! je vous dirai tout, mais ce sera peu. Car cette étrange et douce figure^ calme et un peuénigmatique, ne prête pas à de longues et piquantes révélations. Eve Humbert est grande, vous ne l'ignorez pas, mais sans disgrâce, et tous ceux qui la raillent aujourd'hui à ce sujet avec quelque lâcheté n'auraient pas eu assez de mots, s'ils avaient été admis à profiter du luxe de la maison, pour louer l'harmonieuse noblesse et la belle ligne de sa haute stature. Incessu patuit,.. Elle est plutôt brune, avec un visage d'expression paisible, aux traits réguliers. Bien habillée par D... et bien coi£Pée par R..., elle parlait
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peu, ne riait jamais, plongée dans une éiernelle, inconunensurable et mélancolique tristesse.
— D'où lui venait^Ue cette tristesse , si ce n était pas d'avoir découvert?...
— Non. Elle lui venait tout simplement de l'extraordinaire existence qu'on lui fieisait mener et qui n'était pas l'existence normale dune jeune fille de son âge. EUe vivait seule, dans l'isolement le plus complet, j'entends risolement moral, car elle voyait du monde, mais un certain genre de monde, je veux dire : des professeurs. De neuf heures du matin à sept heures du soir, tous les jours, elle était la proie des professeurs, des mialtres les plus réputés, les plus huppés : professeurs de littérature, de solfège, de diction, de piano, de harpe.
— De peinture?
— Non. Elle avait désiré peindre. Son père ne voulait en entendre parler à aucun prix.
— Est-ce que ses parents l'aimaient?
Guère?
— Tfiosez-vous : Ils l'adoraient, et elle le
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leur rendait. Ils trouvaient que rien n'était trop beau ni trop cher pour elle. Ils la comblaient. Mais ils prétendaient qu'elle était sauvage, et leur affection faisait le vide autour d'elle. On la murait avec la plus incessante sollicitude. Elle ne connaissait personne en dehors de ses maîtres et des rares familiers de la maison. Elle ne se livrait à aucun travail d'aiguille, n'ouvrait jamais un livre de prose ou un journal. Du reste, tout journal était invisible dans l'hôtel. Les gazettes, publications, ne bougeaient pas du cabinet de M. Humbert. Eve sortait exactement tous les jours avec son père, de une heure à deux heures et demie. Une promenade hygiénique à pied, au Bois. Et on rentrait. Le dimanche on la menait à la messe.
— Le reste du temps P
— Les professeurs. Et, en dehors des leçons, dans la vaste pièce du bas qui était l'ancienne salle d'armes Branicki, et où elle se tenait constamment, la jeune fille faisait de la musique ou lisait et récitait à haute voix des vers, avec le talent d'une profession-
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neUe. La musicpe, les vers, voitii son unique et vraie passion. Un culte particulier pour Leconte delisle. Son goût artistique était très sûr. Elle jouait indifféremment et avec un charme égal du piano, de Tharmonium et de la harpe. Je vous répète que la musique l'enchantait, la ravissait, lui faisait oublier tout; et ce qu'elle aimait encore dans la poésie — sans qu elle-même s'en rendit un compte bien précis — c'étaitla mélodie de l'hémisticbe ; elle n'appréciait que plus tard et avec moins d'ardeur l'idée, la pensée du vers et de la strophe. Jamais de soirée, de diner en ville. Ni danse, ni bal. Pas une amie intime, une confidente, un chien, un oiseau. Assez souvent, elle se rendait le mardi au Théâtre-Français, où ses parents avaient une loge. Son père l'accompagnait. Sa mère n'allait nulle part. Et puis alors — et c'était la seule distraction folle qui vînt éclairer un peu son purgatoire — on donnait deux ou trois fois par an la comédie, mais uniquement pour avoir occasion d'interpréter les œuvres du père, affolé d'art dramatique, ne songeant qu'à cela du matin
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au soir, s'occupant lui-même des costumes, des décors, surveillant les répétitions avec l'implacable et exigeante sévérité d'un vieil auteur qui ne permet pas la moindre modification au texte sacré. Â ces petites fêtes de l'esprit n'étaient appelés que quelques intimes , convoqués la veillepar téléphone. L'été, MUeHumbert le passait avec son père aux Vives-Eaux. Mme Humbert ne quittait pas Paris. Telle était la vie uniforme et comme nostalgique de cette grande et silencieuse jeune fille. Aujourd'hui, après la catastrophe, quand je me rappelle nos relations amicales et que je fouille dans mes souvenirs, je ne trouve à noter comme intéressants que ces deux propos. Elle me dit un jour avec une sombre lassitude : « Il faudra bien qu'on finisse par me marier 1 » et ceci qui est plus curieux : (( Maria a joliment raison de ne pas vouloir de Crawford, il est vraiment bien mal! » Il existerait donc? Il y a déjà quelques années, elle fut malade...
d'une espèce de langueur inexplicable. .. Elle s'imaginait qu'on voulait l'empoisonner. Et puis cela passa, et elle se rétablit. La dernière
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fois que je Tai vue, c'est le jour de son départ, à six heures et demie, par conséquent une heure environ avant la fuite. Elle était au piano, les traits^ du visage tirés. Je lui fis l'observation que je la trouvais fatiguée. Elle me répondit qu'elle avait trop travaillé.
Je reste inébranlablement persuadée qu'elle n'a jamais rien su, et qu'à cette minute, quoi qu'il soit arrivé, elle continue à ne rien savoir. Les parents ont dû lui dire, pour expliquer ce voyage précipité, qu'ils étaient victimes de machinations politiques... Mais elle ignore tout, elle n'a pas lu une ligne des milliers d'articles qui ont été imprimés dans le monde entier sur sa famille et sur elle.
— Eh bien, madame, je vous crois, déclarai-je; mais si vous voulez mon sentiment, je plains M"* Humbert deux fois plus après ce que je viens d'entendre. Je la plains amèrement de ne rien savoir encore, parce qu'il feudra bien qu'elle sache, et que le jour "^prochain ou lointain — où elle saura, sera ^n jour d'horrible désolation. Je la plains, parce que les souffrances à venir auxquelles
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on ne peut échapper, sont toujours plus douloureuses que les soufirances passées. D'un mal traversé on est déjà à moitié guéri, quelques lambeaux d'âme et de chair qu on ait laissés dans la crise. Mais songez-vous à ce qui l'attend, la guette, la menace, Tirresponsable et pauvre enfantP « Il faudra pourtant bien qu'on finisse par me marier I )> s'écriaitelle. A présent, elle ne peut plus dire cela. Qui voudrait d'elle? Un misérable aventurier si elle est riche encore, et personne si elle est pauvre. Et cependant ces jeunes filles honnêtes et pures des familles tarées feraient de loyales et vaillantes épouses. Seulement, où est l'homme assez courageux et supérieur aux préjugés pour oser les choisir entre toutes? »
Ici, l'assistance entière se récria : « Ohl vraiment, mon cher, vous allez trop loin!
Voilà que vous faites encore du théâtre I ))
J'aurais pu répliquer que la vie en fait, elle aussi, du cruel et du pire. Je préférai me taire. Et on parla de la Martinique en buyant des boissons glacées à l'ananas.