‹ La vie curanteChapitre 30 sur 31 · LA VUE DU CIEL · texte numérisé non relu

LA VUE DU CIEL

L'homme peut voir aisément tout cela. 11 n'a qu'à ne pas se baisser.

Dans le ciel sont situés aussi les pays fameux de la terre. Sans changer de place on y fera, du regard et de la pensée, le tour du monde, les plus beaux voyages. Le véritable Orient est dans le bleu et les pôles dans la lune* Les plus riches musées d'Italie-, les plus fiers châteaux d'Espagne, les Pyramides, Ite Niagaras ne se trouvent pas où communément Ton suppose. La voie lactée sera même le plus court pour se rendre en Terre-Sainte et c'est au-dessus de l'horizon, plus justement qu'ailleurs, que tout chemin mène à Rome.

A certains moments^ les empires efiFondrés, et les cités disparued, les villes d'Ys, les Ninives, les Babylones, les^temples de Salomon renaissent de leurs cendres et se reconstruisent là-haut, car le ciel — n'en doutez pas — ce sont les Champs-Elysées où rôdent les fantômes des pierres, des arcs triomphaux, des môles, des aqueducs, des colonnes et des tours, comme s'il était nécessaire et fatal que, par une loi de mystérieuse humiUation,

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tout ce c[ui se croyait fort et solide, et d'impérissable ciment, et rivé au sol pour l'éternité, fût châtié dans son orgueil et condamné plus tard, après sa réduction en poudre, à flotter, à errer à la plus faible brise, Gapitole de vapeurs et Golisée de brume.

C'est au ciel que Volney copia ses Ruines.

Les pâtres et les matelots y lisent couramment; il inspire les poètes, trouble le sceptique et apaise l'exilé qui n'a qu'à lever les yeux pour retrouver des aspects de sa patrie. Partout le ciel est natal.

Héraldiquement il fait passer sur champ d'azur le vol des oiseaux qui sont ses merle ttes et tonifie le vert des feuilles. Il donne toute leur valeur et leur sens aux choses verticales telles que l'arbre, le clocher, le mât, le' jet d'eau qui, sur lui, s'élancent avec plus de hardiesse ou de grâce. Il est le complaisant ami des sémaphores, des moulins, et le diadème naturel du Parthénon. Et, avec cela, toujours secourable. Même à travers des barreaux il verse sa douceur. Un prisonnier qui voit un pan de ciel n'est pas tout à fait en-

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fermé ; il suffira d'une étoile tremblant dans* Teau de sa cruche pour qu^il boive un peu d'espérance 1

Et le soir, quandil allume ses candélabres, ses lampes et ses buissons ardents, de quelles réflexions profondes et d'un effroi délicieux n'envahit-il pas la pensée chancelante de vertige? Que sont toutes ces étoiles? Des mondes à demi consumés? Des ex-voto? Des cœurs d'or suspendus qui ne s'enflamment qu'au baiser glacé de la Nuit? des phares disséminés sur la carte des océans aériens?

Ou bien ces lueurs ne sontpclles que les reflets des regards des hommes qui depuis tant d'âges se fixent éperdus sur l'impénétrable coupole? La poésie nous a conté que c'étaient des yeux éteints, des âmes en peine, des pièces d'or, des flambeaux, des larmes, des fleurs-de-lis, le lait de Vénus, la multiplication des trente deniers de Judas...

Peu importe. Nous aimons ces feux lointains, brillants et pâles, comme vivants, et jamais nos incrédulités, même si elles en avaient le pouvoir, ne consentiraient à souf-

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fler dessus. Enfin, quand le ciel n'a pas d'asOres, Tombre de triple airain dont il enveloppe, comme pour les mieux cacher, nos misères et nos ivresses, offire encore quelque chose de pieux et de tutélaire. Du fond des ténèbres ancestrales c'est à son tour le vieux Noé qui jette le manteau sur le sommeil de ses fils.

Est-ce tout? Non. La vue du ciel joue un rôle moral de tous les instants au cours de la vie. L'enfant y épelle en riant sa pensée, la mère qui pleure, l'artiste en mal d'idéal, le pauvre, le riche, le conquérant aux sourcils d'orgueil, tous, au plus tendu de leur joie ou de leurs angoisses, l'interrogent, le prennent à témoin. C'est le ciel que Roméo cherche et trouve dans les yeux de Juhette. Le bleu dont on meurt

... parce qu il est dans des prunelles^

c'est le sien.

. Chaque fois qu'un sentiment noble, fort et pur nous possède, il nous ravit aussitôt malgré nous à la contemplation du ciel.

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Pas une pensée généreuse qui ne nous fasse faire cette ascension. Minutes de saine et surnaturelle fierté où nous sommes « plus légers que Tair » I Plus alors nous regardons haut, plus en restant immobiles nous nous sentons monter, car on ne domine pas du point où l'on est, mais de celui où Ton vise. Lever les yeux entraîne à la suite Tesprit et le cœur et donne le signal des sursvm.

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