‹ La vie curanteChapitre 4 sur 31 · LES PHÉNOMÈNES DE BARNUM · texte numérisé non relu

LES PHÉNOMÈNES DE BARNUM

Us vont nous quitter dans huit jours. — Qui donc? — Les phénomènes de Barnum.

Les laisserons-nous partir sans un mot d'adieu P

J'ai voulu les revoir et j'ai passé avant-hier tout un après-midi à la galerie des Machines. Pour mieux les approcher, j'ai choisi cette heure où le spectacle se donne dans la salle pleine. J'ai pu les observer en détente, au naturel et au repos, bien supérieurs à ce qu'ils sont aux courts instants d'entr'acte où ils deviennent la proie des foules. Pour la même raison , j 'ai toujours visité de préférence l'Acclimatation et le Jardin des Plantes aux jours et aux

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moments où je pensais rencontrer peu de promeneurs. Une exquise intimité s'établit alors entre les deux genres de bêtes, je veux dire les animaux et nous : ceux qui sont en cage et ceux qu'on laisse imprudemment en liberté. Les plus féroces sont les seconds.

L'impression que j'ai rapportée de ma dernière visite aux phénomènes est celle d'une indicible tristesse, tristesse humaine, tristesse philosophique, tristesse particuHèrement douloureuse et apitoyée et comme j'en ai peu ressentie, si souvent que m'ait été accordée la grâce divine d'être triste I

La plupart de ces pauvres monstres, par cela même qu'ils sont comiques a au point qu'ils feraient rire un mort », n'auraient pas non plus beaucoup de mal à se donner pour (aire pleurer les vivants. Preuve admirable de leur souplesse I

Vous les avez parcourues, ces longues galeries où ils sont tous exposés, chacun sur son estrade, assis entre deux plantes vertes. Immobiles et graves, d'un œil vague et lourd, voilé de dédain, d'amertume, de sommeil et d'ennui,

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ils regardent nonchalamment passer Thumanité régulière, banale et proportionnée, ceux qui sont « comme tout le monde )>. A quoi songent-ils P J'y pense avec avidité sans pouvoir le deviner d'une &çon très précise. Oui, à quoi pense Thomme-télescope, l'homme tatoué, rhomme-autruche^ l'homme-caoutchouc, qui se tire la peau comme si c'était de la pâte de guimauve? Que médite l'albinos Rob-Roy au fond de sa belle tête de vieux Vercingétorix ; M. Zip, dans son crâne de crétin en pointe de citron, et Billy-Wells, sous sa caboche de métal contre laquelle se brisent les pierres P Le saurons*nous jamais? Et puis à quoi bon ? Saurons-nous davantage ce que pense en son menu cerveau, plus étroit qu'une semelle de soulier d'enfant, l'anémique girafe café au lait? et le mouton à queue grasse de la Perse, et les kangourous d'Australie, et l'ours du Groenland, qui regrette, en frottant le parquet, la glace verdâtre de sa banquise. Et je continue ma lente promenade. A peine me font-ils l'honneur de s'intéresser à moi. Ils sont là, sous la lampe électrique, les

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hommes, en habit noir on en costume éclatant, tels que les représentent les placards multicolores, les femmes décolletées, bras demi-nus, chargés de bijoux. Ils attendent. QuoiP Bien. Quelques-uns ont froid, grelottent sous des châles, me fixant au passage avec de grands yeux asiatiques brillants de fièvre. Une pancarte indique leur nom, leur état social :

M. Jo-Jo, rhomme-canicbe ; M. Maxey, le manipulateur d'aiguilles. Et voilai Us vendent pour dix centimes leur biographie ou leur portrait. On s'oublie par instants à croire qu'ils sont attachés et on a envie de leur jeter du pain . Quelquefois la même estrade porte deux phénomènes ; l'homme sans bras et l'homme sans jambes, placés ainsi l'un à côté de l'autre en piquant contraste et avec le plus spirituel humour. Et il y en a toujours, à perte de vue I Ahl la belle troupe 1 La splendide ménagerie humaine 1 Comme elles ont raison, les affiches qui proclament avec tant de modestie que l'entreprise Barnum et Bailey « est depuis cinquante ans l'honneur de l'Amérique »I Qu'en dis-tu, mon jeune ami, petit Pierre le

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Grand, le modèle des nainsP Je m'arrête et sa vue me cloue à la fois d'épouvante et de stupeur. Est-ce possible qu'il soit vivant ce gnome qui a l'air d'une pièce de cire anatomique de quelque cabinet italien? Il a des cheveux blonds, fins comme un duvet, le masque ridé d'un nouveau-né centenaire, éclairé par deux yeux pareils à des têtes d'épingles de jais et dont l'un suinte, ainsi celui d'un jeune chien atteint de la maladie. Te doutes-tu que tu fais partie de l'honneur de l'Amérique, mon gaillardP Et toi, mélancolique et douce femme à barbe noire, te sens-tu fière aussi des sourires et des chuchotements que cause ton aimable aspect de sapeur brésilien? Assise en un fauteuil de jardin, deux solitaires aux oreilles, tes lourds cheveux bien nattés, un peu bas sur la nuque, tu couds sans relâche, les paupières baissées. Ta main brune où scintille l'or d'une alliance enfonce l'aiguille dans le canevas. Tu travailles

— tout eu le caressant de ta barbe d'ébène

— à quelque ouvrage de dame et docilement assoupi à tes pieds, ton petit chien pavillon

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rêve (ju'il joue avec les monstaches de mattresse I Comme ta es sérieuse I Pourquoi?

Est-ce parce cpie tu sais que tu ressembles au Sar Peladan? Toi aussi, tu parais attendre... Et Jo^o, l'homme-caniche, a l'air de prêter l'oreille à quelque voix future. . . et vous deux aassi, mes frères pitoyables, affireux et navrants petits hommes sauvages de Bornéo, d expression si malheureuse et si bonne, que Ion jugerait échappés du crayon de Veberpour <pielque conception tragique et falote de cauchemar.. • vous aussi, pauvres amis, vous attendez... cela se devine, se voit, se sent. Qu attendez-vous donc? Dites -le moi! Est-ce la délivrance? la mort? l'aube triomphale et miraculeuse oii l'implacable fée qui vous a condamnés à ce long stage dans la difformité, Thorreur et la souffrance... lasse enfin de votre résignation d'agneau, vous touchera de sa baguette de lumière et vous rendra tous beaux et forts, pareils à des dieux?

Mais voici qu'un timbre sonne et qu'à un signaldonné. .j'ai compris cequ'ilsaltendaient. . . La fermeture! Il est quatre heures moins le

quart, leur journée de pilori est achevée.

Eu un instant, ils se lèvent, retirent prestement leur habit noir ou leur costume de satin, plient leurs petites a£Paires sur le dossier de leur siège et dégringolent Tescalier de la tribune en planches. Miss Mabel Mil ton rassemble ses longs cheveux. EUe Bowen, l'homme sans jambes, vide sa dernière tasse de thé et se défile sur les mains, tout doucement, quoique ventre à terre. Un surveillant, haut de six pieds, empoigne à bras tendus un des petits sauvages de Bornéo et le charge sur son épaule, où il pend comme une marionnette cassée, la face terreuse, et tandis qu'il l'emporte, l'autre suit en courant de toute la vitesse de ses maigres jambes cagneuses en maillot noir. Il sourit en passant à Jo-Jo, l'homme-caniche, qui, botté, lui, dans sa touloupe de velours bleu, poilu comme un griffon, donne assez l'aspect d'un opulent cocher de Sibérie descendu de son traineau. Seule, s'avançant à pas d'église, — telle la Marguerite de Favst — la femme à barbe me croise.

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Ses longues jupes de bal traînent sur le sable. Le chien papillon, trop gras parce qu'il ne marche pas assez, titube derrière eUe. Lui aussi, par esprit d'imitation, il veut faire son petit phénomène.

Et c'est fini. Les galeries sont désertes.

Sur les estrades vides, il ne reste plus que les accessoires du prodigieux personnel : la cristallerie de Thomme-autruche, qui ne se nourrit que de baccarat; le tableau noir de Sol Stone, le calculateur-éclair; la pelote hérissée d'épingles à chapeau du manipulateur d'aiguilles, le peignoir de flanelle du briseur de pierres, la panoplie de l'avaleuse d'épées, le fauteuil de poupée de la reine Mab, renversé, lés pieds en l'air.

Assommés de fatigue, çà et là, les gardiens ronflent sur leur chaise, près des cages vermillon et or, semblables à des chars de guerre babylonniens, où ricanent les hyènes, aboie l'otarie et claquent de leur bec de bois les héraldiques pélicans, « lassés d'un long voyage )S). Et l'on voit dans l'ombre des écuries la profonde et colossale file des élé-

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phants, couleur de boue desséchée, qui dressent tous leur trompe comme en une gigantesque architecture de palais, à Ninive.

Je regagne la sortie en songeant que tous ces monstres et toutes ces bêtes vont repartir; reprendre des trains, des bateaux, traverser des régions nouvelles et des mers, voir d'autres pays qu'ils ne verront pas. Car la beauté des sites, la magnificence de la nature, les joies de l'art, la splendeur variée des ciels, la magie des aubes dans la montagne, la fraîcheur des lacs opalins, l'enivrement des hautes joies humaines n'est pas pour eux. Ce ne sont pas des hommes, ce sont des phénomènes. Et la plupart d'entre eux — il faut bien le dire — des phénomènes heureux de l'être; ils ont voulu, préféré à tout cette gloire d'être cinq heures par jour exposés sur l'estrade entre les deux palmiers verts. Ils ont passé des examens pour cela. Sous l'œil de M. Bamum, qui a le visage excellent et boursouflé du saint homme de Ghirlandajo dans le tableau du Louvre, ils ont tremblé

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de n'être pas admis, et ils se sont tendas à cracjuer pour être reçus. Le géant a tftché d'aller jusqu'à Textrême de ses os, de gagner un dernier demi-millimètre, et le nain s'est tassé, tassé, rétréci, a retenu sonsouf&e pour paraître encore plus petit, si petit!... Gomme j'avais tort de les plaindre tout à l'heure t Us doivent être heureux. Ils le sont. Voudraientils changer seulement, si on le leur proposait, et qu'en une minute la métamorphose fôt possible? Non. Soyez sûrs que non. C'est que chacun se trouve bien dans son miroir, même une femme tachetée, même un hommechien ou une jeune fille-tronc. La vanité humaine est insondable, sans limites. On ne sait pas assez que pas un nègre sur la terre ne consentirait à être blanc I Et c'est pourquoi, tant qu*il en existera dans cette sombre vallée, nous les verrons luisants, joyeux de leur ébène et de leur ivoire, arborer avec allégresse des vêtements clairs, des chapeaux gris, des chemises roses et des gants lilasl Pour eux, c'est nous les nègres.

Et il est juste au fond qu'il en soit ainsi.

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