L'ACTUALITÉ
Un article traitant de l'actualité, — à quelque point de vue que ce soit, — oflre cet immense et divertissant avantage d'être toujours actuel. Son titre lui donne un passeport à vie.
Ces lignes que je trace peuvent indifféremment être publiées demain matin ou refroidir huit mois « sur le marbre », peu importe!
Elles présenteront toujours, bien entendu, la même insuffisance et la même inutilité, mais, ne défileraient-elles sous les yeux du lecteur que dans deux ans, elles ne seront cependant pas démodées, par la seule raison qu'elles tournent et s'enroulent autour de ce mot immortel et magique : l'actualité.
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C'est la suprême religion de ce temps et pour la pratiquer on ne recule devant aucun sacrifice, Elle gouverne la presse et le monde.
Être actuel, voilà le to be,la devise, le cri de guerre, le commencement, le programme, la consigne. Un fait, aux yeux du commun des hommes, ne vaut que l'on s'y arrête en hâte que s'il est immédiat ou imminent, à peine accompli et encore tout chaud, ou sarle point d'éclater, et c'est seulement à ce mérite exclusif de la toute dernière nouveauté ou de la toute prochaine apparition, que se mesurent et se graduent l'éloge, la pitié, la considération, l'estime et le respect. Pourvoi, en efiet, demander prétentieusement «mx choses d'apporter un intérêt par ellesmêmes, par leur signification lisible ou cachée, leurs influences et leurs résultats prolïables, ou encore par leur beauté morale et l'exemple, la leçon qui s'en peuvent tirer?
Tout cela est secondaire et fastidieux comme mie vieille histoire de bataille. Il est beaucoup plus simple et rationnel de décider qu'un événement n'est digne de notre attention et de
notre sympathie que selon la minute opportune où il a Tesprit de se situer.
Je me promène. Un cri terrible a déchiré Tair ; on court, on veut voir. C'est une femme écrasée. Un passant qui sort du groupe où les curieux achevaient la mutilée en Uétouffant m'a dit « quelle y était ». Pauvre créature I Laisse-t-elle un mari désolé Pdes enfants qu'elle faisait vivre et qui ne baiseront plus ses joues que durcies et glacées P Quel âge P A-t-elle souffert de cette terrible mort? Petits points de vue, chétives sensibleries. Je pense que tout cela ne pèsera pas cent kilos dans les quelques lignes qui lui seront consacrées à la rubrique des faits divers. Pour avoir une bonne presse, il eût fallu qu'elle périt un peu plus tard, dans la seconde partie de la journée et si son étoile avait permis qu'elle fût victime du même accident à l'extrême limite du moment où s'opère le tirage du journal, alors elle était mieux traitée, elle montait, elle méritait « la dernière heure ».
Ne m'objectez pas que j'exagère et que mon ironie a le goût du cruel I
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Vous savez parfaitement, comme moi, que l'infortune (a de la dernière heure », Féruption de tantôt, la catastrophe (jui s'amène « par fil spécial » ou a par dépêche de notre correspondant », est toujours la plus poignante, la plus avantageuse et la plus belle. Pas plus que vous ne pouvez nier l'énorme importance du décor et du lieu. La même femme, abimée rue de Paradis-Poissonnière, est beaucoup moins à plaindre que si c'est place de l'Opéra, et si la déveine veut qu'elle ait trouvé la mort en province, assez loin des environs de Paris, et que le &it remonte à deux jours, alors c'est une mal-apprise, elle a manqué jusqu'au bout de savoir-vivre et ne rentre plus dans l'actualité. Pourquoi parle-
raitron d'elle?
Ce désir, cette recherche, cette soif et cette boulimie de l'actualité ont lancé la presse dans une voie singulière que je dirai tout à l'heure.
Le public, seigneur difficile et cassant, despote insatiable qui ne discute pas, veut
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être renseigné. Sur quoi P Sur tout. Pas davantage.
Naturellement, il a une gourmandise prononcée du scandale, du crime et du potin:
mais, à défaut de nourriture substantielle et de bonbons acidulés, il se contente de n'im»
porte quoi, des pires banalités, sous cette réserve que ces hors-d'œuvre, accommodés de façon alerte, n'auront pas eu le temps de moisir^ qu'ils seront encore dans leur fraîcheur d'inédit. Il suffira qu'une chose archiquelconque arrive pour qu'il croie de bonne foi que c'est arrivé. S'il réfléchissait le quart d'vm soupir, il se rendrait compte aussitôt que rien ne prouve moins que le fait et la réalité; que mille choses s'accomplissent qui n'existent pas, que maints personnages parviennent à tout qui n'atteignent à rien, et que tels pontifes harnachés d'honneurs n'ont jamais été que bâtés de reliques. . . Mais le public ne réfléchit pas. Est-ce faute d'intelligence? Non : faute de temps. La vie actuelle est devenue trop courte. On est toujours pressé, toujours affamé, de sa première canine
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à sa dernière molaire ; aussi, veut-on mettre les bouchées triples et quadruples et réclamet^n honnêtement que, en échange de quelques centimes, le journal vous en donne pour cent mille francs.
Le journal en donne pour bien plus.
Moyennant une somme qui va et vient de un à quatre sous, il vous fournit toutes les actualités, grandes et petites, religieuses et profanes, artistiques, politiques, rurales et mondaines, celles des cinq parties du monde et de votre arrondissement. La matière ne manque jamais puisqu'on n'est pas trop scrupuleux sur le choix.
Mais, comme l'appétit vient en mangeant et que la quantité appelle la quantité, au détriment de la qualité, le public, au fur et à mesure que se dilate son estomac gonflé de papier mal mâché, réclame de plus en plus sa pâtée d'actualité quotidienne ; il en veut de l'aiguë, de la palpitante... et le journalisme l'en gave, il augmente le format de ses feuilles dont il baisse progressivement le prix, A ce compte il lui est possible de jeter
à tour de bras et à poignées, à la grosse, la marchandise qui n'est pas toujours de pre-^ mière marque. C'est la rogue versée en pleine mer humaine. Ainsi la presse renseigne sur des milliers de questions décharnées de tout intérêt et proclame la capitale importance de ce qui importe le moins :
la corde vocale de Téminent baryton, la palme académique du souffleur» la colique du cheval de course, les péripéties du demidouzième, les crises de coulisses, le rôle distribué à Champagne, répété, refusé, repris^ rendu, repassé à Bourgogne... et l'audience de Casque d'Or, les lignes de la main du banquier de haut-vol, et les on-dit, les oncroit, les on-assure... dont tout Paris, la province, la France entière se moquent au fond comme d'une pomme roulée dans le ruisseau, mais sont cependant incapables de se passer.
Car la presse n'est pas répréhensible, elle fait son métier et suit la clientèle. Et elle est tenue de la suivre de si près, en lui marchant sur les talons, qu'elle prend maintenant le
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parti héroïque de la précéder. La course à lactualité oblige tout journal qui se respecte et respecte ses lecteurs à leur dire les choses avant qu'elles n'arrivent. C'est de l'actualité préventive, de l'avant-actualité. Nous allons bientôt avoir le compte rendu de la première avant la répétition générale.
Ehl mon Dieu» ne célèbre-t-on pas quel- <piefois le baptême avant le maniée P Et, déjà, quand un événement imprévu se perpètre au cap de Bonne-Espérance ou en Polynésie, ne voyons-nous pas, sans manifester le plus léger étonnement, les journaux illustrés nous en retracer la scène exacte et véridique dans les quarant-huit heures P
Nons sommes mûrs pour toutes les évolutions. Mais non pour les révolutions qui ne sont justement devenues si malaisées <{ue parce qu'on les prédit. Déplorable habitude I On indique l'heure et le lieu du coup d'État. C'est insensé! On écrit le 17 Bramaire, dans le Soîr ou dans le Pefo'fTem/)^ : « C'est demain, place des Vosges, que le futur redditeur de l'Alsace et de la Lorraine,
le général X...» a Imtention de monter en auto pour marcher sur TÉlysée. Le secret est encore gardé; mais pour nos lecteurs seulement, nous n'hésitons pas à lever un coin du voile et nous les tiendrons au courant de cet événement, qui ne manquera pas de devenir historique... »
Bien entendu le coup rate, ou n'est pas tenté, et voilà comment, à force de pousser à son paroxysme la parfSaite information, Ton atteint ce résultat spirituel de n'annoncer dans tous leurs détails que les choses qui n'arrivent pas.
Jusqu'où ira la presse, maintenant que la voilà prise et agrippée dans cet engrenage de l'information quelconque, universelle?
Aujourd'hui, pour cinq centimes, elle procure huit pages de texte, qui exigent une grande envergure de bras et de pensée. Pour peu qu'un Parisien reçoive chaque matin une dizaine de journaux et seulement la moitié moins le soir, on voit d'iei le temps qu'il devra eonsacrer à la lecture, même sommaire, de ces
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monceaux de papier. Car, enfin, de deux choses lune : ou l'on les lit, ou on ne les lit pas. Si oui, la vie s'y gaspille; si non, à quoi bon se donner tant de mal pour les chijSimniers?
Mais on ne s'en tiendra pas là. Nous aurons des journaux-feuillets, paraissant toutes les heures, distribués, comme les prospectus, au coin des rues. On vous tendra un carré de papier que vous saisirez en courant, sur leqael sera simplement pochée en tête de clous une phrase comme celle-ci : a Trois heures et demie. L'empereur d'Allemagne passe la parade. » Ou bien : « Quatre heures trente huit. Sarah répète le deux de la iSoreière. » Ou encore : « Préparez vos parapluies. U va pleuvoir. )> C'est le temps où tout sera inscrit sous la rubrique de : « Dernières minutes. Dernières secondes », et ou, grâce à un jeu enfantin de formidables combinaisons financières, les directeurs de journaux feront fortune en donnant les numéros pour rien. Et les lecteurs gratuits seront encore fiivorisés par les plus charmantes surprises.
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Ils pourront gagner presque à coup sûr une maison de rapport, un château féodal, une concession à perpétuité, un valet de chambre, un enfant trouvé ou un chien perdu.
n fera lucratif de vivre en ces jours poétiques et bénis. Bien qu'on n'ait pu jusqu'ici le réaliser, on sera alors en mesure, — dès qu'un crime sera commis — de voler au secours de la malheureuse victime, je veux dire : l'assassin.
La merveilleuse police de la presse assurera promptement sa parfieiite sûreté. Par elle, il sera au courant de tout, renseigné sur les meilleurs moyens de transport, documenté sur le recel et l'extradition. Des manières, nouvelles, scientifiques et ingénieuses de tuer, même en voyage, sans laisser de traces, lui seront apprises en quelques lignes, et il pensera qu'en effet la presse mène à tout.
Et cependant, avant même d'en être acculé là, qu'il serait bon et reposant, — laissezmoi organiser ce rêve, — certain jour, un seul
l'actualité.
de la semaine, cela suffirait, le lundi, si vous
voulez, qui est un jour pauvre, ingrat et un
peu sacrifié, — oui, qu'il serait doux, le
lundi, pour changer, de n'être pas renseigné
du tout, d'être privé d'actualité I Ahl quelle
joie pour le voluptueux et délicat amateur
de la vie imprévue, d'ignorer le lundi ce qui
s'est passé la veille, ce qui se passe et va se
passer I Car il est impossible que vous ne
l ayez pas éprouvée souvent avec colère, cette
tristesse de savoir malgré vous à l'avance,
dès l'oreiller du matin, de quoi sera faite
et composée la journée qui s'éveille à peine.
L'implacable feuille ne vous épargne rien.
Le cortège des petits bonheurs et des gros
chagrins n'est pas encore formé qu'elle vous
en dit l'ordre et la marche, les incidents et
les accidents. Et l'existence perd son charme
mystérieux qui lui vient du doute, de la
crainte et de l'espoir.
Mais, s'il fallait absolument recevoir et lire les journaux, fût-ce le lundi — je ne pas mon rêve — ils pourraient alors
réserver au moins à cette date, dans leur gi-
gantesque format, une toute petite, une modeste colonnette d'où serait sévèrement bannie Tactualité, où Ton ne relaterait que des choses lointaines, désuètes, exquises et périmées... de centenaires nouvelles, des échos d'il y a deux, trois siècles ou plus :
<( Le veloux porté cet hyver de i36o est le veloux jaune dit poil de Judas... » Â la bonne heure, voilà qui est délicieux, instructif, et porte aux méditations... aux nostalgies... I — «Sa Majesté, très abattue, à reçu M. Fagon et n'a voulu à dîner que des croûtes, un potage aux vanneaux, trois poulets rôtis et des massepains à la marjolaine.)) — (( L'Empereur n'a jamais été si jeune, il fait de longues promenades dans les bois de Malmaison, etc. )) — Enfin, si le journal prétendait nous donner quand même de l'actualité, à notre cœur, à notre esprit et à notre âme défendant, eh bien, il pourrait, en ce cas, et sans qu'alors nous songions à nous plaindre — nous parler abondamment de la destinée de l'homme, du secret de la vie future, de l'immortalité de l'âme, de la
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maladie, de la mort et de la douleur. . . questions et sujets dont les mieux informés ne se soucient pour ainsi dire pas et qu'ils n'ont jamais considérés comme « rentrant dans lactualité )>, sans doute parce qu'Os sont éternels.