‹ La vie d'Edgar A. PoeChapitre 19 sur 19 · Eldorado · texte numérisé non relu

Eldorado

La période d'activité littéraire d'Edgar Poe, si l'on ne tient pas compte de ses poèmes de jeunesse, s'étend, de i83i à 1849, sur dix-neuf années seulement. Il a donc produit, en dix-neuf années, environ cinquante poèmes, à peu près soixante-dix contes, avec Gordon Pym et Eurêka, de plus, selon M. Ingram, huit grands essais, Marginalia et ce qui les complète (environ deux cents pages de son édition), et tout un fort volume (555 pages) de critiques littéraires. M. Ingram a volontairement rejeté ce qui, étant critique occasionnelle, n'est plus de nature, d'après lui, à intéresser les lecteurs d'aujourd'hui. Son édition compte quatre gros volumes. L'édition E. C. Stedman et G. E. Woodberry, qui vise à ne rien omettre, ne compte pas moins de dix volumes.

Poe employait forcément une grande partie d^ son temps à diriger les revues qui lui furent confiées, le Broadway Journal, etc., à préparer, à lire ses conférences, à composer, en dehors de toute littérature, des ouvrages qui, tel le Conchologist's first Book, lui étaient commandés et payés par les éditeurs. Dans ces conditions sa vie a donc été bien emplie par le travail. Et si de ces dix-neuf années on défalque les périodes où, à diverses reprises et pour des motifs divers, il n'a pas travaillé ou il a peu travaillé, soit qu'il ait été, comme le prétendent ses biographes, trop absorbé dans la

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félicité du début de son mariage (1836-1837), soit qu'il ait été trop lanciné par l'anxiété et par l'inquiétude, vers 1842, lorsque commença la terrible maladie de sa jeune femme, soit enfin quand luimême, en 1841-1842, en 1846-1847, a été plus ou moins dangereusement malade, ou, au temps de son aventure avec Mrs. Whitman, que reste-t-il de moments que l'usage de l'alcool ou des excitants funestes ait pu décimer ?

En 1 836- 1837, il paraît avoir peu produit. Il était editor du Southern Literary Messenger. De son propre aveu, il s'était laissé enlacer par le charme et la facilité de bien boire et de manger qui entraient dans les habitudes des habitants de Richmond. Dans les dernières années que vécut Virginie, il but aussi ; cependant, le besoin le talonnait, le désir de lui procurer des soulagements, un relatif bien-être, et sa production n'en fut pas ralentie. Dira-t-on que le Canard au Ballon, l'Ange du Bizarre, le Corbeau, Eulalie, la Lettre Volée, Petite Discussion avec une Momie ou le Démon de la Perversité aient pu être conçus et écrits sous l'empire de la boisson ? Ce sont œuvres où la volonté, l'emploi suivi d'une logique serrée dominent sur les impulsions de la fantaisie. Le hasard n'y détermine rien. Si des documents ou des témoignages décisifs prouvaient qu'elles aient pu prendre naissance dans une sorte d'hallucination issue

de l'ivresse, il faudrait s'incliner, mais il n'existe rien, que, tout au plus, un raisonnement spécieux et tendancieux : Poe buvait, donc son œuvre a été déterminée par l'usage de la boisson, par son ivrognerie ! — Nous répondons : il est hors de doute que, à certaines périodes ou dans des circonstances déterminées, Poe ait bu ; rien ne nous permet d'en tirer la conclusion qu'il ait bu à d'autres périodes ; et nous n'ignorons pas combien il déplora, dans certaines lettres, que nous avons citées en parties, ses défaillances momentanées, combien il en souffrit, combien il en conservait l'indicible répugnance. De telles confessions nous induiraient, si nous songions à prendre parti, à le supposer, dans les longs intervalles où rien ne nous autorise à dire qu'il s'enivrait, assez sobre au contraire pour que ses amis l'aient remarqué, pour que lui-même au docteur Snodgrass ait pu écrire un jour : « je ne bois que de l'eau. »

De toutes façons l'influence de l'alcool sur son œuvre, la relation entre son hypothétique intempérance et son œuvre n'est nullement perceptible. Parfois son gigantesque labeur a pu se ralentir, il faudrait, pour qu'on en fût certain, mettre à jour les dates de ses travaux critiques et de ses collaborations aux revues et journaux ; même en ce qui concerne ses contes et ses poèmes, les dates connues se rapportent à la publication, non à la

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composition de ses ouvrages. Mais elles doivent à peu près se confondre : les revues lui étaient ouvertes, il était pressé de retirer de son travail toutes ressources au plus tôt ; il était, le plus souvent, son propre directeur. D'ailleurs il publiait, semble-t-il, assez hâtivement ses contes et ses poèmes, puisque, même après les avoir publiés, il les reprenait, les remaniait, les refondait, en donnait, dans bien des cas, plusieurs versions successives et assez différentes.

Tout cela, encore une fois, constitue un travail appliqué, patient, logique, volontaire, incompatible avec les caprices, les hasards, les impulsions de l'ivrognerie habituelle.

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