JULES BRETON
La Vie d’un Artiste
e jardin délicieux, le berceau d’Adam, nous l’avons tous connu.
Les allégresses soudaines dont nous ignorons les causes, sourires mystérieux qui, sans raison, s’épanouissent dans nos cœurs, n’en sont que de lointaines réminiscences. Ainsi l’œil conserve l’image du soleil longtemps après l’avoir regardé.
Nous avons tous dans le souvenir l’éblouissement d’un âge merveilleux où la lumière était plus claire, l’aurore plus vermeille, l’air plus sonore, le ciel plus profond, l’azur plus doux.
Qui ne se souvient de ce premier printemps, quand les bourgeons d’un vert si tendre mêlaient à l’odeur de la terre leur sauvage arôme; quand on sentait
fermes et souples, sous les pieds, les voyettes des jardins encore humides de l’hiver et à moitié durcies par le soleil.
En ce temps-là, de joyeux arbrisseaux ouvraient des étoiles roses et blanches et, toujours frémissants, bourdonnaient dans des tourbillons de mouches d’or.
Où sont ces arbres qui vivaient et chantaient?
Et dans les jardins que d’animaux on ne rencontre plus! Ainsi cet éléphant tout petit, moins gros qu’une souris, qui passait sa trompe ténue par les fentes du mur et dont les yeux microscopiques me regardaient malignement dans l’ombre ; qui vite disparaissait lorsque je m’approchais. Des oiseaux verts et pâles, ressemblant à nos sauterelles, chantaient dans les blés.
J’entendais des voix qui parlaient toutes seules et je n’en avais point peur; c’était le bon Dieu!
Et le soleil! Comme il se couchait plus grand et, par les chaudes soirées orageuses, que plus magnifiquement il resplendissait dans le troupeau des nuages d’or qui erraient, transformant à chaque instant leurs figures étranges. J’y voyais des animaux, des hommes ou bien la Vierge. — Pourtant ma mère ne m’y apparaissait jamais et mes yeux l’attendaient en vain aux célestes processions; cela me manquait, car je l’avais très peu connue sur la terre et je savais bien qu’elle était làhaut.
La vieille cousine qui venait, l’été, scier l’herbe de notre pelouse, l’y avait vue, elle! Cette femme et moi nous nous comprenions toujours : elle était si vieille et j’étais si petit. Elle savait tant de choses, elle chantait d’une voix traînante de si belles chansons!
Un jour de grand orage, elle se sentit soulevée avec son fardeau d’herbe et rejetée plus loin, et elle avait vu... passer le tonnerre «sous la forme d’un coq de feu avec des sabres dans la queue... »
Je l’aimais bien. Elle me semblait vénérable, surtout
lorsque, partant au crépuscule, sa silhouette nocturne s’enfonçait dans l’ombre.
Je l’aimais à cause de tout cela et aussi a cause de sa faucille qui ressemblait tant à la lune.
Donc ma mère était au ciel, je n’en doutais point, mais je n’avais jamais bien su de quelle façon elle nous avait quittés.
Je gardais d’elle un souvenir à la fois très vague et très intense qui, à certaines heures délicieuses, me poursuivait partout, apporté par des réminiscences de couleurs, d’odeurs, de sons ou de lumière.
Je revoyais alors sa beauté languissante, son doux visage si pâle, sa bouche bonne et triste et, dans leur orbite creuse et sombre, sous leur large et pure paupière, ses yeux bruns qu’allumait une flamme si tendre!
Je croyais sentir encore ses étreintes passionnées. Oh! je l’aimais!
Elle avait été longtemps, longtemps malade. Je la revois au coin de la grande cheminée de la petite cuisine, parfois la poitrine découverte que mordaient d’horribles bêtes noires; et c’est là qu’elle me dit un jour: «Je vais mourir! » Avais-je compris? Pourquoi ai-je pleuré?... Je me rappelais ce mot, puis un autre bien ordinaire : — Comme je devais quitter mes robes de fille et revêtir, pour la première fois, mes habits de garçon, elle vit, de la fenêtre, arriver le tailleur et me dit: «Jules, voici tes habits! »
Il m’est arrivé, étant déjà grand, de pleurer de douces larmes en songeant à ma mère et de répéter
pour moi tout seul cette phrase adorée : « Jules, voici tes habits ! »
Mère! Je vois encore le chapeau de paille orné de fleurs des champs et le châle jaune et rouge que tu portais dans tes lentes promenades au jardin où tu devais dire adieu aux fleurs que tu aimais et qui te regardaient mourir!
J’étais méchant, puisque en un tel moment je t’ai fâchée :
J’avais reçu le matin, de mon parrain, mon premier sabre. Je me crus garde-champêtre! Et j’allais au bout du village à la recherche de quelque délinquant. J’arrivai fort à propos-: un garçon à peu près de mon âge traversait le premier champ labouré. Je le somme d’en sortir et, comme il résiste, je fais usage de mon arme. Frappé en plein visage, le pauvre petit se mit à saigner du nez. A la vue du sang, j’eus le sentiment de ma mauvaise action; je m’en revins penaud. Du jardin où je m’étais sauvé, je ne tardai pas à entendre des cris furieux emplir la cour. J’étais cause que la mère du petit blessé injuriait ma pauvre maman.
Maman m’appelle et, comme je ne réponds pas, elle accourt à ma poursuite. Alors me voyant sur le point d’être pris, je me glisse et me mets en sûreté au milieu d’une forêt vierge d’asperges montées impénétrable à tout autre qu’à moi et où j’attendis l’apaisement de l’orage.
Bientôt la jeune malade n’erra plus au jardin. Elle garda la chambre, puis le lit et, tous les soirs, avant de nous coucher, mes frères et moi, nous montions l’embrasser.
Avec son tendre baiser, elle nous donnait des bonbons. Et puis, un jour, comme les bonbons se trouvèrent épuisés, maman alla pour en acheter à Arras. Je ne me suis pas expliqué alors pourquoi elle ( y resta. Je ne m’expliquai pas non plus pourquoi, au moment
de son départ, on nous avait menés chez une parente qui demeurait au loin dans le village; pourquoi nous y avions passé toute la journée et reçu plus de caresses que d’habitude. Cependant, au retour, je soupçonnais quelque chose d’extraordinaire à la maison. Car étant entré dans la chambre vide, j’y trouvai Mllc‘ Rosalie qui pleurait. Elle pouvait donc pleurer, cette Mllu Rosalie, elle si méchante, lorsqu’elle frappait les petits de sa longue gaule, à l’école de sévrage qu’elle dirigeait et où nous allions.
Mais, laissons Mlle Rosalie.
Je voudrais remonter plus loin encore dans le passé, jusqu’aux toutes premières sensations qui se détachent vaguement de cette brume confuse où ma mémoire se perd de plus en plus affaiblie : aube du commencement, lueur qui tremble indécise sur le néant. J’y vois remuer de vagues blancheurs, et se pencher sur moi des visages aux traits effacés, sauf les yeux qui brillaient comme des étoiles; des sourires, des tourbillons vertigineux.
Lorsque je discernai un peu plus la forme des choses, on bâtissait chez nous : on ajoutait une aile au vieux corps de logis. D’immenses murailles se dressaient et, sur des échelles, dans les profondeurs de l’azur, des hommes, toujours, montaient et descendaient.
Dans un coin on avait fait un trou pour creuser une pompe, et l’eau que l’on en tira d’abord était toute blanche, et je crus que c’était du lait ; du lait de la Terre! Je voulus en boire.
A cause de la santé languissante de ma mère, j’avais eu une nourrice; elle se nommait Henriette, je l’appelais Mémère. C’était une jeune veuve, brune et vive d’allure, qui m’aimait autant que ses enfants; attachement que je lui rendis jusqu’à la fin.
Pauvre et très propre, elle habitait, dans une chaumière du voisinage, une seule pièce qu’elle divisait en deux avec une étoffe commune à fleurs bleues sur fond blanc. Une fenêtre unique, s’ouvrant sur la rue, éclairait vivement une armoire de chêne soigneusement cirée, surmontée d’une étagère où brillaient, toujours luisants, quelques pots d’étain et quelques faïences rustiques. Haute cheminée crépie à la chaux, foyer noir couvert de suie gluante, quelques chaises de paille.
Lorsqu’on soulevait le rideau, on devinart à la faible lueur d’une petite vitre enchâssée dans le mur, une double alcôve que l’ombre emplissait et dont on voyait à peine les lits. C’est là que Mémère m’endormit souvent au son traînard de ses complaintes villageoises.
Lorsque je pus marcher, j’allais encore tout naturellement chez Mémère pour jouer avec ses deux petits garçons, un peu plus âgés que moi. Je préférais leur nourriture grossière à la nôtre, et j’arrivais à l’heure des repas. Henriette apportait sur le seuil de la porte ouverte la grande marmite noire toute fumante de succulentes pommes de terre fendues par la chaleur, et alentour, assis sur le sol, avec nos mains pour fourchette, nous mangions à belles dents.
Un jour, j’arrivai étourdiment et, heurtant du pied un obstacle, j’allai, de toute la force de mon élan, tomber, le menton en avant, sur le bord de la marmite qui me coupa profondément le dessous de la lèvre. Henriette accourut à mes cris et, à la vue du sang qui jaillissait, folle de désespoir, elle m’étreignit et me
berça dans ses bras, marchant à pas précipités vers son jardinet ouvert sur les champs.
Or, c’était une belle après-midi de printemps, tout ensoleillée.
Ma douleur s’apaisa; je rentrai mes larmes et balbutiai : « Mémère, pleure pas, c’est rien! » Tout à coup, je montrai du doigt, au bout du jardin, une grande masse jaune, si claire, si extraordinairement claire que, rien que d’y penser, je ressens encore comme un ravissement ébloui.
Henriette comprit mes élans et mes bras tendus, et me porta vers cette merveille qui n’était autre qu’un champ de colza en fleurs. Je n’ai jamais revu de pareil champ de colza, mais tous les autres me réjouissent à cause de celui-là.
Ma nourrice m’en cueillit une branche et, depuis, tous les colzas sentent bon.
C’est vers ce temps que je connus la peur.
Mémère me rapportait un soir d’une maison assez éloignée où nous nous étions attardés. Les rues étaient noires, les toits se perdaient dans le ciel noir, et tout semblait plus noir encore à cause des filets de lumière s’échappant à travers les fentes des volets fermés, flèches de feu qui, par l’épaisse nuit, rayonnaient toutes vers mes yeux avec une obstination fascinante. J’enfonçai ma tête dans le sein d’Henriette et ne bougeai plus. On m’avait déjà parlé des horreurs de l’enfer, ce qui doubla ma peur. Tout à coup, au détour d’une rue, éclata un tumulte inouï en même temps que j’entendais une foule passer, repasser et tournoyer à mes côtés. Nous étions au milieu du vacarme : grincements de crécelles, claquements de fouets, hurlements de trompes, tonnerre de ferrailles et de casseroles. Glacé de terreur, je me serrai de plus en plus sur Henriette. Je fermais convulsivement les yeux, fronçant les paupières, et pourtant je voyais....
je voyais une légion de diables noirs qui me poursuivaient en brandissant de longues barres de fer rouge et en poussant des ricanements féroces et d’abominables cris.
Lorsque nous fûmes rentrés, j’entendis ma nourrice dire : « On corne Zaguée. »
Corner quelqu’un veut dire, chez nos paysans, lui donner un charivari.
Donc on cornait Zaguée, vieille mendiante ressemblant plus à une sorcière qu’à une personne naturelle; une tête de hibou avec des yeux rouges.
J’ai su plus tard qu’on cornait Zaguée parce que, ce jour-là, on avait baptisé un enfant attribué à une infidélité de son mari.
J’ai vu depuis de bien magnifiques jardins, mais aucun ne m’a fait oublier celui de mon père, le premier, le seul jardin.
Entouré de murailles tapissées d’espaliers que les vignes couronnaient de leur frise verdoyante, il était régulièrement partagé par de larges voies sablées qui allaient rejoindre les voyettes bordées d’oseille, faisant le tour des cotés. A l’endroit où elles se croisaient, des poiriers se recourbaient en dôme.
Un vrai jardin français, avec ses divers plans de légumes et ses plates-bandes fleuries.
A l’entrée, entre deux pelouses, au milieu d’une corbeille d’anémones, s’élevait une basse colonne de marbre dont le chapiteau servait de table à un cadran solaire.
Mais la merveille du jardin, c’étaient, aux quatre
coins, les marmousets de pierre qui luisaient au soleil, juchés sur de hauts fûts de bois peints en vert.
Ils représentaient les Saisons.
Le Printemps, YÉté et Y Automne, dodus et joufflus*, portaient, l’un sa corbeille de fleurs, l’autre sa gerbe, et le troisième son pampre chargé de raisins noirs. Quant à YHiver, je ne sais pourquoi il ne ressemblait pas aux autres. Une femme nue, la tête et les épaules seules couvertes d’une façon de sac, le représentait dans de plus grandes proportions.
Repliée sur elle-même, ratatinée par le froid, cette figure semblait grelotter malgré quelques tièdes tisons flambant à ses pieds.
Cette différence inharmonique me rendait rêveur. Sans doute, cette statue, après un désastre, remplaçait l’ancien Hiver à jamais brisé, car elle était plus neuve et ses formes, plus sveltes, ne disparaissaient pas encore sous les nombreuses couches de badigeon qui, depuis bien longtemps, chaque année, rafraîchissaient les marmots.
Tel ce jardin mon paradis ! Là, au milieu des insectes et des fleurs, s’ouvrirent mes premières sensations, mes premières rêveries.
Souvent, loin de tout bruit, je m’étendais au soleil, le dos sur la pelouse. Je voyais contre mes joues s’allonger les grandes herbes qui semblaient hautes comme des arbres, et je laissais ma fantaisie errer au loin, au plus profond de l’air, avec les nuages, tandis que chez le voisin un immense peuplier étendait à l’infini ses rameaux remuant dans l’azur.
A chaque secousse de la brise, chaque branche agitait des flocons de graines cotonneuses qui, se détachant, venaient mollement tomber à mes pieds. Et, tout au fond, au plus noir de l’àrbre, des échappées de ciel scintillaient comme des étoiles bleues. Et les hirondelles passaient, tournoyaient, planaient, et
elles montaient si haut et elles devenaient si petites, que je les confondais avec les pucerons qui s’abattaient à mes côtés sur les pissenlits.
Des massifs de fleurs mêlées entouraient la pelouse. Parmi les abeilles et les mouches aux vols d’or, d’émeraude et de pourpre, le sphinx de jour, tout à coup, comme un éclair, fondait et, sans jamais s’arrêter, errait par bonds rapides, de corolles en corolles, et, planant, les ailes invisibles, il y enfonçait sa trompe ténue, qui s’allongeait puis s’enroulait comme un cor de chasse. Et quel délicat orchestre accompagnait ces visions pures ! Ce n’étaient que bourdonnements, bruissements, murmures, bruits d’insectes frôlant les roses et d’oiseaux aiguisant leurs becs.
Où retrouver l’ineffable volupté de ces bruns crépuscules, quand les fleurs rouges étaient déjà noires et que les bleues brillaient claires encore. Les scarabées étourdis se heurtaient à mon visage, les papillons de nuit décrivaient vaguement dans l’ombre les brusques zigzags de leurs vols, et, à travers les arbres, la lune faisait trembler de pâles fantômes sur les murs. J’éprouvai du plaisir à m’enfoncer dans les endroits les plus noirs, sous les ramures, et à sentir de mystérieux frissons d’effroi me courir dans le dos en voyant s’agiter à terre quelque bête nocturne, musaraigne ou salamandre.
Le silence profond n’était interrompu que par le frisson furtif d’un oiseau que je réveillais, ou par cet étrange bruit que la brise apportait en sourdine du marais lointain, le coassement saccadé des mille grenouilles qui poussaient là-bas leur vacarme coutumier et par le crépitement grêle et touffu des innombrables sauterelles. Un de ces soirs qu’on m’avait laissé m’attarder au bout de l’allée, l’idée d’en faire tomber des hannetons, je suppose, me fit secouer fortement un rosier; mais ce qui tomba de l’arbuste se mit à
sauter dans la plate-bande. Les hannetons ne sautent pas, les grenouilles ne vont pas sur les rosiers?... Il y avait là je ne savais quel mystère, qui me fit tressaillir de plaisir et de peur... Oui, de petites bêtes sautaient et caracolaient entre les fleurs...
Je tremblais, mais j’eus la hardiesse de mettre la main sur lin de ces petits êtres extraordinaires... O joie! je sentis des plumes! Ce rosier abritait un nid!...
Lorsque je reporte mes regards bien loin dans le mystère du passé, je retrouve, mêlée aux fleurs du jardin, une petite fille toute blonde, toute rose, aux yeux bleus. C’était ma sœur Julie, qui m’avait précédé de deux ans dans ce monde, et qui devait’ si tôt le quitter.
Les grands événements frappent peu les enfants, et je ne me souviens pas de sa mort, qui, m’a-t-on dit, a entraîné celle de ma mère inconsolée. — Mais je me rappelle qu’un jour elle s’était suspendue à un échelon, les pieds rasant le sol, et, se balançant, et renversant sa charmante tête d’où ruisselaient les blondes boucles, elle chantait, de sa petite voix douce, un couplet que je n’ai plus entendu depuis, et dont j’ai retenu les deux vers suivants :
«- Des souliers gris Pour aller au Paradis... »
Je retrouve encore parmi les reliques de ma famille une boucle de ses cheveux, qui semble avoir gardé un rayon du soleil d’autrefois.
Tous les ans, à l’entrée des beaux jours, arrivait le peintre Fremy, et c’était un grand événement.
Je le vois encore, l’air important, avec son nez de
travers et sa veste de drap marron, déballer ses outres d’huile et ses pots de couleurs.
La première fois que je vis cet homme, je me dis : « Je serai peintre! »
11 me jetait des regards sévères lorsque je touchais à ses pinceaux ou à ses cahiers de feuilles d’or.
C’était un personnage grave et presque muet. Cependant, lorsqu’il se sentait en train, il me parlait des châteaux où il avait travaillé.
Il m’en disait des merveilles ; mais je ne pouvais alors rien imaginer de plus beau que la maison paternelle, surtout lorsque ce même Fremy avait repeint, d’une couche à l’huile rose et luisante, la large façade plâtrée, au fronton orné d’une lyre, à la grande porte jaune et aux persiennes d’un vert si gai.
Ce gros travail fini, le peintre arrivait aux détails, et là surtout éclatait ma joie. Je voyais sortir de ses boîtes de fer-blanc les petits pots contenant les couleurs fines et brillantes. Il s’agissait de raviver un soleil couchant au plafond de l’escalier, de rafraîchir la marchande d’ amour , qui, au salon, formait le dessus de glace de la cheminée... Enfin, venait le tour du Chinois.
La cour de la maison formait un carré mi-pavé et mi-semé d’herbe, enfermé par le grand corps de logis et par deux ailes latérales comprenant la salle à manger, les cuisines, le fournil et divers hangars. Cette cour était séparée de la basse-cour et du jardin par une grille.
Dominant cette basse-cour, s’élevait un pigeonnier carré, posé sur quatre piliers et que terminait un chefd’œuvre d’architecture.
Au faîte du toit aigu, c’était d’abord une façon de petit temple en bois, rond, porté par une tige de fer et entouré de colonnettes dont les bases, ne reposant sur rien, emboîtées dans un plancher circulaire, res-
taient en l’air. Comme couronnement à ce diminutif du temple de la Sibylle, surplombait une sorte d’éteignoir orné de clochettes sourdes et dominé par une boule qui laissait ressortir la tige de fer sur laquelle tournait enfin, en énorme girouette, fumant sa pipe, assis au milieu d’un paysage, le fameux Chinois. Vous en voyez l’effet ! Tout cela prenait bien le tiers de la hauteur du pigeonnier et n’effrayait pas les pigeons. Je me souviens que quelques années plus tard, pendant une nuit d’ouragan, on entendit un bruit sinistre et que le lendemain on trouva à terre le temple en pièces et le Chinois disloqué. Mais ne devançons pas les événements.
Fremy, aidé d’un ouvrier, dressait son échelle, décrochait et descendait le Chinois qui grandissait à chaque échelon et je pouvais bientôt le contempler de près et mesurer l’épaisseur de sa tôle que solidifiaient des lames de fer piquées de gros clous.
Et si je battais des mains, lorsque le peintre rehaussait d’un chrome magnifique la jaquette du magot, quelle ne fut pas ma joie lorsque je le vis, pour repeindre sa culotte, mêler du bleu au jaune et obtenir un vert du plus bel éclat!
Puis les Quatre Saisons venaient se ranger sous le hangar, laissant derrière elles leurs grands fûts efflanqués et le jardin désert.
Et certes, elles avaient grand besoin du secours du peintre, car elles étaient comme couvertes de lèpre, la vieille couleur soulevant des ampoules et tombant en écaille. Là-haut ça ne se voyait guère, mais de près c’était hideux. Fremy les grattait soigneusement, leur donnait une première couche de blanc et puis, vrai magicien, il leur rendait l’apparence de la jeunesse et de la vie, frottait de carmin leurs lèvres et leurs joues rebondies, et repiquait de brun leurs yeux fixes et louches, tandis que des milliers de petits moucherons,
s’abattant étourdiment sur la couleur fraîche, y co laient leurs ailes jusqu’au printemps prochain.
Je fis la connaissance de mon oncle Boniface, que j’appelais alors mon oncle de Lille, vers 1830. Ma mère ne gardait pas encore la chambre et vaquait aux petits soins du ménage.
Personne ne se doutait autour de nous de l’influence que mon oncle allait avoir sur nos destinées. Mais on eût dit que je le pressentais, car bien que je n’eusse pas trois ans, je me souviens des menus détails qui précédèrent et accompagnèrent son arrivée.
Il faisait du soleil. J’étais gai comme un pinson. J’avais promis d’être bien sage et j’y étais d’autant plus disposé que j’espérais quelque joli cadeau d’un homme venant d’une grande ville et qui devait avoir de l’importance, à en juger par les apprêts empressés que je remarquais.
Dès le matin, la maison avait pris un air de dimanche et d’attente heureuse qui réjouissait les maîtres, les domestiques et même les objets inanimés, les frais bouquets de la cheminée, la table toute blanche avec sa luisante argenterie, et ces vieilles bouteilles couvertes d’une buée bleuâtre, irisées par le temps et dont les bouchons commençaient à tomber en poussière. Je me rappelle avec quel respect et quelle main attentive mon père déposait ces fameuses bouteilles, toujours à la même place, sur la table-console attachée au mur du salon.
Ma mère allait, venait, et mon père, debout, les yeux sur son journal, tout en lisant pour lui seul, pro-
ir
longeait un bourdonnement inarticulé, comme pour entendre le son des mots qu’il ne prononçait pas. Ayant ramassé une feuille de papier, j’imitais cette façon bizarre de lire, ce qui fit rire mes parents qui voyaient là une marque d’esprit précoce, lorsque (mon cher oncle, tu n’étais pas un homme ordinaire, puisque à ton occasion je me rappelle et je me plais à raconter des choses si insignifiantes), lorsqu’un roulement de voiture gronda dans la rue et entra dans la cour. Nous accourûmes en poussant de jçyeux cris de bienvenue, et, pour la première fois, je me sentis soulevé par les bras de l’homme généreux à qui je dois tout. Je reparlerai longuement de lui. Tout ce que je pus remarquer, ce jour-là, c’est que mon oncle était un élégant monsieur de grande taille, portant un habit à la française bleu à boutons d’or, un pantalon clair et une haute cravate blanche tenant droite sa tête dont le front large et élevé se terminait par un superbe toupet recourbé en volute qui devait être l’objet d’un souci tout particulier.
Je n’avais pas trop espéré de lui : il m’apportait un brillant cor de chasse. Je l’aimai tout de suite.
Outre les personnes déjà citées, il y avait encore à la maison : ma grand’mère maternelle Scholastique Fumery, depuis longtemps veuve de mon grand-père le médecin Platel; puis nos domestiques, Joseph Carpentier, ancien soldat de l’Empire, et sa femme Philippine. Si l’on y ajoute les gens à la journée, le jardidierBuisine, dit Frisé, souvent accompagné de ses fils; les bueresses (laveuses), le charpentier qui fendait le
bois à brûler, long travail; un menuisier qui, pendant des mois et des mois, tapa, rabota, et fuma d’interminables pipes dans le salon inachevé du nouveau bâtiment; la bande de camarades ornés de leurs sœurs, qui venaient jouer avec nous; on comprendra qu’il y avait chez nous une certaine animation.
Mon père, receveur du duc de Duras, dont il régissait d’importantes propriétés, entre autres la forêt de Labroye, se voyait contraint à de fréquentes absences.
De plus, les fonctions de suppléant à la justice de paix qu’il remplissait, le retenaient souvent à Carvin et le mêlaient à de nombreuses affaires dans le canton. Aussi était-il rarement à la maison et lorsque cela lui arrivait, toujours à ses occupations, ne quittait-il guère son bureau, rempli de cartons et de registres.
Avant son mariage, il avait été clerc de notaire à l’étude de mon oncle Platel à Henin-Liétard.
11 avait fait partie de la musique municipale de cette ville, ce qui expliquait la lyre de notre fronton.
J’ai connu son buccin abandonné qui traîna longtemps dans les coins et qu’on finit par suspendre dans le couloir sombre derrière l’escalier. Ce serpent à tête de crocodile m’a souvent rendu rêveur, avec sa grande gueule démesurément ouverte et ses yeux de vermillon. Sa tête et son cou portaient encore au milieu du vert-de-gris, quelques écailles de laque et d’or.
Ma grand’mère ne quittait pas la maison; je dirai même qu’elle ne quittait pas sa petite cuisine, toujours sur sa chaise près de la fenêtre, regardant la cour, à gauche d’une grande cheminée Louis XV, marbre joliment sculpté, qui provenait d’un château démoli que Fremy avait connu. Elle marchait difficilement à cause de son âge, de son embonpoint et de ses pieds trop courts. Seulement, par les belles après-midi d’été, elle portait sa chaise dans la pelouse de la cour, sous le grand cerisier. Elle passait là de longues heures à
tricoter, à éplucher des légumçs ou écosser des pois.
La nourrice d’Émile, avec son nourrisson, venait aussi s’asseoir auprès d’elle, à l’ombre, tandis que je jouais sur l’herbe avec mon petit frère Louis.
On comprendra que, dans ces conditions, je devais jouir d’une liberté presque sans frein, gâté par les domestiques et par mes camarades d’une position inférieure à la mienne, et combien facilement j’échappais à la surveillance d’un père souvent absent, d’une mère mourante et d’une grand’mère presque infirme. J’en abusai. Je courus les rues.
J’en ramenais des bandes de petits polissons qui me donnèrent des leçons de gaminerie dont je ne profitai que trop. J’allai jusqu’à briser, un jour, à coups de pierres, toutes les vitres d’une fenêtre qui s’ouvrait sur le jardin, rien que pour prouver aux garnements qui m’applaudissaient que j’étais bien au-dessus d’un pareil dégât.
Cependant il y avait du bon chez moi. Je me sentais rempli de tendresse pour mes parents et de compassion envers les pauvres qui, le samedi, abondaient dans notre cour.
J’éprouvais même un contentement intérieur à surmonter l’effroi que me causaient les loques de la misère et surtout la vue des difformités physiques; effroi qui, dans certains cas, allait jusqu’à l’horreur. Je me sentais parfois pris d’un tremblement lorsque j’avançais le sou que j’étais chargé par ma grand’mère de donner
à certains estropiés. Je frissonnais rien que d’entendre le bruit de certaines béquilles sur le pavé.
Mais l’idiot Bénési ne m’inspirait aucune répugnance, parce qu’il était bon et toujours propre dans sa casaque grise et sa grosse chemise, dont les cols sciaient ses oreilles énormes ornées d’anneaux.
C’est à peine si je me moquais de son bégaiement lorsqu’il mettait deux minutes, s’adressant à mon oncle, pour dire : M. Béêbeééêniface. Il était pourtant bien étrange : la tête faite d’un grand nez, d’une large bouche et d’un crâne gros comme le poing, rasé court et rayé de sillons comme un champ de pommes de terre.
Quelle sollicitude de chien fidèle il montrait pour sa sœur aveugle, dont il était le guide et le soutien toujours attentif !
Aussi nous protégions Bénési et nous le défendions contre les gamins, qui lui jetaient des pierres et se moquaient de ses colères bleues mais inoffensives.
Mes parents, s’apercevant de la tournure un peu trop sauvage que je commençais à prendre, essayèrent de me mettre chez une brave femme du voisinage qui tenait une école de petits enfants. Mais une fois là, je me précipitai vers la porte, et, m’y cramponnant, je ns une telle résistance, je mis tant d’acharnement et de persistance à mes cris, qu’il fallut bien me ramener à la maison. Quelque temps après, ils eurent recours à la terrible M,le Rosalie, vieille fille, ancienne servante de curé, et qui tenait une école de sévrage.
Je fus plus docile à m’y laisser conduire, d’abord parce que mon frère Louis, qui commençait à grandir, m’y accompagna, et puis, parce que la petite calèche qu’on ne se rappelait plus avoir commandée au menuisier du grand salon se trouvant terminée, après de bien laborieuses pipes, nous eûmes la gloire d’être tirés par Joseph dans ce brillant équipage.
D’ailleurs, l’implacable gaule de la maîtresse me réduisit bientôt au respect. Je crois encore sentir ses coups, lorsque, au moindre signe de rébellion, elle me tombait lourdement sur le sommet du front.
Nous étions là, dans une petite pièce sans air, une masse d’enfants, nous touchant les coudes. Nos parents ne tardèrent pas sans doute à s’apercevoir du mauvais effet de ce régime au point de vue de notre santé, car ils nous retirèrent d’eux-mêmes de chez Mlle Rosalie. Ces quelques mois d’esclavage malsain me firent mieux apprécier les joies de la liberté.
Nous recommençâmes notre vie sous le grand ciel avec les petits camarades, et ce fut un bon temps.
Chaque saison amenait ses jeux et ses fêtes.
J’aurai assez occasion de parler de l’été, je voudrais dire un mot de nos joies d’hiver, qui valaient bien les autres. L’hiver n’est pas toujours, comme nous le personnifions, ce triste vieillard tremblant, la barbe chargée de glaçons, ni cette femme frileuse, presque nue, la tête couverte d’un sac, qui, dans le jardin, grelottait repliée sur elle-même, malgré la flamme de plâtre figée que Fremy allumait d’un si beau vermillon. L’hiver, à certains moments, ne ressemble-t-il pas plutôt à une froide et belle jeune fille vêtue d’éblouissante blancheur, dont les yeux de pervenche rient à travers la brume d’un voile constellé de diamants!
Oh ! lorsque la première neige tourbillonnait dans l’air en nuée de papillons blancs, et qu’avec un insaisissable bruit de velours effleuré elle touchait le sol, peu à peu recouvert de son froid et virginal éclat I
Comme nos cris de joie retentissaient sonores dans • ce frémissant silence! Quel réveil, le lendemain! Le rose soleil illuminait en écharpe les toits blancs; l’azur, d’une fraîcheur extraordinaire, laissait tomber' une cendre bleue dans la cour, sur la nappe lisse et blanche; au travers du cerisier tout blanc, de capricieux rayons se jouaient en rose parmi les innombrables étincelles du givre irisé.
Mes yeux s’ouvraient larges et ravis; toute cette merveilleuse gloire y pénétrait à la fois, toute cette blanche splendeur reflétait mon âme, qui devenait blanche aussi.
Je me levais bien vite, impatient d’imprimer mes pas dans la pureté qui couvre les allées.
Comme ce vif roitelet qui, ébloui, saute de branche en branche, et fait à chacun de ses bonds tomber une fine pluie de blancs flocons, mon cœur battait dans un débordement d’ivresse immaculée.
Que de surprises! Tout a changé d’aspect : le Chinois, dont le chapeau s’est orné d’une garniture de peluche, fume de la neige, immobile et gelé sur son temple; les murs du pigeonnier, ordinairement roses, sont comme badigeonnés de brun rouge. Voici Mylord, notre épagneul, qui bondit vers moi, fouettant joyeusement la neige; mais il s’est donc roulé dans l’argile? lui si propre et si blanc, comme il est sale et jaune!
Le jardin, dans sa robe de givre, est plus gai qu’au printemps.
Je rentre dans la cuisine, dont le plafond, contrairement à Mylord, est plus blanc que les autres jours. Comme il y 'fait clair! quelle mystérieuse dentelle a brodé de fleurs toutes les vitres?
Je crois que tout le monde doit se réjouir comme moi, et je suis bien étonné d’entendre ma grand’mère dire :
«Voici la neige, les pauvres vont souffrir! »
Les pauvres vont souffrir!...
Pour nous, tout à nos jeux, c’étaient des glissades sur les ruisseaux, de joyeux combats à coups de boulets de neige, bombardement du pigeonnier, parfois interrompu par l’onglée qui bleuissait et raidissait nos doigts où nous ne tardions pas à éprouver de piquantes angoisses lorsque nous les approchions du feu.
Bientôt la neige devint plus souple, plus grasse, et nous apprîmes à la rouler sur elle-même et à l’amonceler en énormes blocs, qui devinrent laids et durs, se percèrent de petits trous et mirent une éternité à fondre.
Alors comme le jardin apparut sale et laid avec ses dalhias et ses petits chrysanthèmes aux fleurs flétries, et qui laissaient pendre lamentablement leurs lambeaux de feuilles, recroquevillés et noircis!
Comme ces plantes avaient dù souffrir!...
Le soir, Joseph nous menait au jardin, tout baigné de brume et de lune bleue. Il tendait haut sa lanterne vers les arbres qu’il secouait : parfois, un moineau, réveillé en sursaut, effaré, fondait sur la lumière qu’il éteignait. Mais Joseph avait brusquement refermé la lanterne, emprisonnant l’oiseau.
D’autres fois, c’était la chasse aux pactoires. Nous appelions pactoire une sorte de filet fixé au bout d’une longue perche et tendu sur des cercles au moyen de bâtons fourchus. C’était une façon plus sûre et plus solennelle d’attraper les moineaux.
Certes, j’étais ému lorsque nous partions, dans la nuit, la pactoire à l’épaule. Les choses de la nuit pre-
naient un aspect fantastique. Nous étions là cinq ou six gamins, retenant notre souffle, nous si bruyants le jour; Joseph posait à terre sa lanterne au milieu de nous, et nos ombres s’allongeaient à l’infini sur le brouillard, comme les sombres rayons d’une immense roue. Une lueur pâle tremblait aux murs des granges, sous les vieux chaumes noirs perdus dans le ciel.
Joseph appliquait çà et là le pavillon de la pactoire. Des moineaux s’envolaient dans toutes les directions, aveuglés, se heurtant, poussant de petits cris d’épouvante avec ce bruit d’ailes nocturne inconnu au jour. Les prisonniers se débattaient convulsivement.
Nous restions muets de plaisir et de peur.
Parfois les bâtons fourchus se détachaient des cercles, la pactoire périclitait et c’était toute une affaire pour la remettre d’aplomb. Nous allions, cherchant les chaumes; nous traversions des cours dont Joseph connaissait les chiens. Ceux-ci commençaient par gronder, puis arrivaient amicalement, balançant leur queue. Mais il y avait là des fumiers, qu’on voyait trop tard, et où on enfonçait jusqu’aux genoux; nous passions dans des granges, où des objets se présentaient tout à coup, étranges ; des charrues grimaçantes, moins effrayantes que le noir insondable des trous...
Lorsqu’il faisait mauvais temps, lorsque le vent hurlait dans la cheminée, que le magot furieux et tourmenté grinçait sur le pigeonnier, Louis Mémère (le fils d’Henriette) nous disait des contes.
Ii en savait beaucoup, les ayant appris de son grand-
père et des ouvriers briquetiers qui l’employaient parfois comme manœuvre.
Ces récits naïfs et fabuleux émerveillaient notre imagination naissante. Les sorciers, les ogres, les diables s’y confondaient avec la Vierge et le bon Dieu. A mesure que se déroulait la grossière trame de ces contes, j’en voyais passer devant mes yeux les tableaux vivants: Je voyais le paysan qui faisait bouillir sa soupe au soleil par l’effet d’un sifflet magique; je voyais Jean d’Arras, le cordonnier, qui, rien qu’à l’aide de ses outils, chassait dans la forêt.
Quel habile homme que Jean d’Arras! Avec quelle adresse il atteignait un lièvre au front, d’un morceau de poix qu’il lui lançait! Ce lièvre ne tardait pas à se heurter à un confrère, et les voilà tous les deux collés ensemble, front à front, et dans l’impossibilité de courir. Qu’habilement aussi Jean d’Arras sut se dérober au sanglier furieux qui, un jour, se ruant sur lui, le manqua et alla, de sa terrible défense, frapper et traverser un arbre de part en part. Comme Jean eut vite fait un demi-tour, pris son marteau, rivé la défense et tué le monstre d’un coup de tranchet!
Mais, lorsque s’étant perdu, bien loin, bien loin dans la forêt, il entra, poussé par la faim, dans une maison isolée; je tremblais avec lui en songeant que cette maison était habitée par un ogre en train de dîner et à qui sa femme servait de la bouillie, maigre repas pour un géant.
Aussi, flairant d’avance le délicieux souper qu’il en ferait le soir, quels regards de convoitise il jetait au pauvre Jean transi de peur.
En attendant, comme il était poli, il engagea notre cordonnier à partager sa bouillie. Mais le malheureux, qui claquait des dents, n’en put manger aucune cuillerée, et, pour ne pas désobliger un hôte si aimable, faisait semblant de porter sa cuillère à la bouche et en
versait le contenu dans le sac de son tablier de cuir, tout en jetant un regard effaré vers la porte entrebâillée.
Enfin! l’ogre étant sorti un instant, Jean s’enfuit. O terreur 1 il ne tarda pas à entendre derrière lui son féroce ennemi qui le talonnait. Jean était un rude coureur, mais ce maudit sac, lourd de bouillie, lui battait le ventre et le gênait... Il saisit son tranchet, y fait une large entaille, et toute la bouillie s’échappe. Alors, l’ogre: « Ah! malin compère, je comprends ta ruse! moi aussi, cette bouillie me gêne pour courir! » Et, avec son grand sabre, il s’ouvre le ventre et tombe mort.
On ferait un volume des contes que nous disait Louis Mémère, mais il faut nous hâter. On voit que l’hiver, décidément, était une bonne saison.
C’est aussi par ces jours blancs de givre et de frimas, où des trouées d’azur s’ouvrent si claires, que descendent, enveloppés d’un adorable mystère, les envoyés du paradis préposés aux joies des enfants.
Sainte Catherine arrivait la première, apportant des coeurs de pain d’épices, au milieu desquels s’appuyait, sur sa roue, son portrait en amidon entouré d’arabesques en petits grains de sucre coloriés.
François L..., le secrétaire de mon père, la rencontrait ordinairement la veille sur la route de Carvin, lorsqu’il revenait de la justice de paix.
Il nous annonçait sa venue et nous la représentait sous la forme d’une simple paysanne sur un âne, entre deux paniers. Une fois même, il nous apporta des bonbons qu’il lui avait pris, après l’avoir menacée de sa fourche et les avoir fait tomber, elle et son âne, dans le fossé du chemin.
Et, petits ingrats que nous étions, nous ne trouvions pas un mot pour blâmer ce vilain procédé et venger la pauvre sainte.
Ensuite venait saint Nicolas. 11 devait suivre les routes de l’air, et c’était par la cheminée qu’il descendait pour emplir nos souliers de hannetons de chocolat.
C’est ainsi qu’il échappait à François L..., qui jamais ne l’a dévalisé.
Nous nous régalions de ses bonbons sans lui témoigner, non plus, une reconnaissance excessive.
Par exemple ! petit Jésus avait toute notre tendresse, lui, petit garçon comme nous, quoique fils du bon Dieu! Quelle admiration! quel respect, quel trouble il éveillait en nous!
Avezrvous remarqué que les enfants les plus hardis envers les grandes personnes, deviennent timides et émus en. tête-à-tête avec d’autres enfants inconnus? C’est ce qui nous arrivait devant ce mystérieux camarade, rayonnant de gloire céleste. Quel prestige! Un pur idéal rose enveloppé de blancs nuages de ouate, vêtu de gaze aux paillettes d’or, qui souriait avec des yeux de porcelaine!
En ce temps-là, il n’apportait pas encore, dans nos villages, ces arbres de Noël, ardents de mille lumières, et cependant quel délicieux réveil, lorsque nous trouvions sous notre oreiller ces gâteaux de forme bien connue, que l’on appelle ici coquilles , et qui nous inspiraient une telle vénération, qu’avant d’y plonger les dents nous restions longtemps hésitants, entre la gourmandise et le respect.
Et le Nouvel An! quelle fête !
A minuit nous étions réveillés par des roulements de tambour, des tumultes de grosse caisse et des piaulements criards de clarinettes et de petites flûtes. C’étaient des sérénades données à tous les membres de cinq ou six compagnies d’archers. Cela faisait plus de quatre cents fois la même aubade, jouée à l’unisson; un air qui devait remonter aux temps les plus reculés, tant il était étrange et barbare.
Nous l’entendions ici, là-bas, tantôt faible comme un murmure, tantôt bruyant comme un tonnerre, s’éloignant, se rapprochant, et quand il résonnait sous la maison, toutes les vitres grinçaient et nos lits frémissaient aux boums-boums de la grosse caisse, tandis que le fifre aigu nous entrait dans les oreilles comme une vrille.
Nous ne dormions pas de la nuit, mais nous nous amusions bien, d’abord parce que c’était drôle, et puis parce que ça nous annonçait de belles étrennes, les gros sous et les pièces blanches qu’attendaient depuis quelques jours déjà les magnifiques bourses en velours, confectionnées par notre grand’mère !
Le jour levé, nous sautions à bas de nos lits pour aller embrasser nos parents.
Combien de monde il venait à la maison! Comme tous les visages rayonnaient, enluminés! Les confrères Archers entraient dans notre cour, enseigne déployée, suivis des femmes, et l’on dansait. Les aubades de la nuit recommençaient dans le jour, et l’on voyait les musiciens, maintenant. L’un d’eifx surtout, le vieux flûtiste Gaspard, nous réjouissait avec ses cheveux et sa figure rouges, et ses très gros yeux d’un bleu d’azur. Fort buveur et grand mangeur, il devait bientôt finir à table, au banquet de la Saint-Sébastien, sans même avoir fini sa soupe. Comme il restera là sans manger, son voisin le poussera doucement, en lui disant: « Ça ne va donc pas, Gaspard ? » Et, pauvre vieux, il tombera mort.
Mais il ne prévoyait pas ce malheur et jouait de sa flûte avec une verve tranquille, tandis que nous sortions pour aller chez les voisins et amis, piétinant dans la neige, les mains en avant, tenant notre grande bourse tout ouverte.
Le souvenir de ces heures de l’enfance m’arrive comme à travers un rêve ravissant. O l’adorable tendresse que revêtent ces lointains de la vie! Quel poignant éblouissement lorsqu’ils apparaissent au cruel désenchantement de l’âge I
Quelles effusions vers le ciel! et en même temps comme nous nous sentions mêlés aux fleurs et aux bêtes aimées! O les premiers soleils !
Être soi-même aurore et voir l’aurore! Jours de merveilleuses découvertes ! Courir partout où cela plaît, comme cela plaît, sur des chemins qui parfois finissent tout à coup, comme s’il n’y avait plus rien plus loin, comme si c’était le bout du monde.
N’entrevoir au retour que les gâteries de la grand’mère.
Et toutes ces émotions si délicieuses parce qu’elles sont inexprimables et infinies, il faut, pour les rendre, que je me serve de mots que j’ignorais alors. Mais s’il fallait parler comme l’enfant, on ne dirait rien... Il a bien assez de sentir !
C’étaient de fraîches matinées d’été dans le jardin avec des roses mouillées, où l’on fourrait son nez tout entier pour en aspirer tout le parfum et même ces pucerons noirs qui font éternuer.
Mais est-ce qu’alors il pleuvait comme aujourd’hui? Je ne me rappelle guère qu’il y eût des temps maussades... J’ai beau chercher, je ne revois que du soleil. Je crois que cela venait de ce que le Chinois tournait toujours sa pipe du bon côté. Car il y avait une sorte de sorcellerie chez ce magot, qui prédisait la pluie et
le beau temps, selon la position qu’il daignait prendre. Tous le consultaient, même Joseph, qui avait vu tant de choses en Russie! Lorsque la pipe était tournée du côté de la salle à manger, nous entendions la « bête » : . .«. pan, pan, pan! — pan, pan, pan! Alors 'son cri se répétait toute la journée, à temps égaux, avec une monotonie et une persistance effrayantes.
Nous savions seulement qu’elle était loin dans les champs, et qu’elle s’appelait le Torgeos.
Lorsque, au contraire, le Chinois se tournait du côté de la basse-cour, on ne l’entendait plus, ou si faiblement, que nous collions notre oreille à terre poiir percevoir, à peine sensible, un tout léger panpan-pan-pan-pan-pan! Et, ainsi enveloppé de mystère, ce cri éveillait en nous comme une crainte sacrée.
Cette bête étrange devait aussi avoir une puissance secrète, car j’ai parfois entendu Joseph dire: « On entend plus fort le torgeos, il va pleuvoir... »
Mais cela devait arriver rarement, car je ne me rappelle guère, je le répète, que de beaux soleils et des jours de fête.
Lorsque les premières cerises commençaient à rougir, au temps des pivoines et des joncs nouveaux, ô les gais dimanches avec leurs chapelles aux carrefours, blanches comme la neige, dans les charmilles, et parées pour la procession !
Comme la joie chantait en nous! Comme nous étions beaux! tout le monde s’était extasié, avec de bruyantes exclamations, sur nos chemises si blanches, nos belles casquettes et nos frais habits ! Et nous allions ravis, nous tenant raides, et serrant dans nos doigts le bout de nos manches trop longues...
La rue était claire, claire.
De bonnes femmes, respectueusement empressées, attachaient aux chapelles improvisées, sur la fraîcheur éclatante des 'draps de lit tendus aux murs, des rubans
roses et bleus en zigzags, des bouquets, des cœurs d’argent.
Joseph, aidé du jardinier, transportait devant notre grand’porte nos beaux lauriers aux caisses vertes, dont il recouvrait la terre de blanches serviettes. Nous restions là sur des chaises, un peu empêchés par nos habits du dimanche, dans une attente émue.
Cela, nous semblait long, nous retournions au jardin, collant notre oreille à terre; nous écoutions si rien ne se faisait entendre.
Les cloches sonnaient à toute volée, puis, des vibrations connues nous annonçaient des chants lointains. La procession approchait.
Nous retournions à nos chaises de la grand’porte. Joseph finissait précipitamment de répandre, sur le pavé, les joncs, les hautes herbes, les roseaux qu’il avait, le matin, coupés au marais, auxquels il mêlait des fleurs du jardin. Des parfums de menthe sauvage, de pivoines et de roses embaumaient l’air.
Les chants traînards devenaient plus distincts, et bientôt, dans un soulèvement de poussière, au tournant de la rue, un éclat de soleil piquait la croix d’argent du premier enfant de chœur.
Les vieillards, assis à la grille de leur cour, s’agenouillaient lentement, avec précaution. A côté du cortège qui s’avançait, des gamins portaient sur leurs épaules les étais destinés à recevoir les civières des saints devant les reposoirs et dont ils s’étaient emparés après force bousculades, à cause des deux sous qui devaient payer ce service. Ils accouraient au galop et déposaient ces étais devant notre chapelle.
Puis apparaissaient les saints eux-mêmes, sous de maigres arceaux feuillus et fleuris ; saint Piat, notre patron, en robe d’argent; saint Roch, montrant la plaie de sa cuisse, son barbet à ses pieds; saint Sébastien, haut de deux jpieds à reine, mais dont les flancs
Jo
étaient percés de flèches de grandeur naturelle, de vraies flèches, et suivi de sa confrérie dont l’enseigne gonflait au vent ses broderies de soie représentant le supplice du martyr; sainte Catherine avec sa roue et la Sainte Vierge soutenue par de blanches jeunes filles.
Tous ces bienheureux, d’une étrange laideur, peints, dorés et argentés par notre peintre Fremy, passaient triomphalement, branlants et cahotés sur leur tige de fer émergeant des pivoines qui couvraient les planches des civières et parmi lesquelles les porteurs naïfs ne manquaient pas de déposer leurs rustiques casquettes.
Les frustes difformités de tous ces saints m’inspiraient un vague effroi et jamais elles ne me faisaient rire. Parfois même les nuages de l’encens, le flamboiement ondoyant des cierges les transfiguraient. Alors ils semblaient vivre d’une vie surnaturelle, et de leur bouche sacréesemblaients’exhalerdespsaumes mystiques mêlés aux beuglements des chantres et aux plaintes molles de l’ophicléide.
Le curé montait à l’autel de notre reposoir, et, tandis que les enfants de choeur balançaient leurs encensoirs, agitaient leurs sonnettes, que les roses pleuvaient, il bénissait les humbles campagnards, et le rustique cortège défilait de nouveau.
Derrière le dais de M. le curé, suivaient les notables entourant la municipalité. Je les connaissais bien; c’étaient bien les mêmes figures, et pourtant elles m’apparaissaient différentes et comme si une auréole mystique les eût entourées. Ces hommes perdaient toute vulgarité.
Ils semblaient se mouvoir dans une atmosphère divine. Et ils allaient gravement, inclinant la tête et portant respectueusement leurs gros flambeaux dont la flamme tremblait, presque invisible, et qu’ils incli-
naient de temps en temps pour en répandre la cire à distance de leurs habits.
Ils s’éloignaient pour aller bientôt se perdre dans les blés, au bout du village, et disparaître comme depuis, hélas! presque tous les personnages qui composaient ce cortège se sont un à un éteints dans l’oubli.
Ils sont oubliés aussi, tous les amis de mon père qui, à la ducasse , emplissaient la maison et dévoraient en trois jours la montagne de viandes que le boucher de Carvin amenait dans sa charrette, la veille de la fête.
Je crois encore voir déballer les filets, les foies de veau, les rouelles, les côtelettes, les aloyaux, les saucisses, les têtes de veau, les gigots, les pieds de mouton, les jambons, les langues fumées, que sais-je? L’office en était pleine. Je sens encore le fort fumet se dégageant de la cuisine, et, par bouffées, s’échappant dans la rue au-devant des invités qu’il réjouissait. Ils arrivaient rouges et échauffés par la marche, les yeux allumés et s’épongeant le front de leur mouchoir; tous bien vivants, bien joyeux et tout au présent.
Il y avait parmi eux des types curieux et excellents. Les repas se prolongeaient toute l’après-midi.
Où a passé tant de vive gaieté?...
« Des épaulettes rouges..., des épaulettes jaunes..., jaunes comme les coucous (primevères) que l’autre
jour j’ai cueillis dans les prés... Les rouges, je les connais (les pompiers de Carvin aux beaux plumets tricolores, qui dernièrement sont venus ici, avaient des épaulettes rouges); mais les jaunes?... ».
Je faisais, cette remarque tandis que devant notre porte défilaient d’innombrables soldats. Il y avait longtemps que les épaulettes rouges et les épaulettes jaunes passaient, passaient, se succédaient, sans compter les épaulettes en trèfle et sans franges de ceux qui portaient des tambours. Se peut-il qu’il y ait tant de soldats au monde! Je croyais toujours que c’était fini et ça recommençait toujours.
Ils avaient de grandes capotes grises, de larges schakos où luisaient des mentonnières de cuivre et des sabres très gros, mais pas plus longs que le mien.
De temps en temps, à l’entrée du village, des clairons retentissaient.
Ces soldats semblaient fatigués. Mes yeux aussi se fatiguaient à ce mouvement perpétuel, mais je ne pouvais les en détacher; car c’était très beau et très amusant, surtout les épaulettes jaunes comme les coucous , comme les coucous que Joseph, Louis et moi nous avions cueillis aux prés Malaquis , qui en étaient tout jaunes et embaumés... Nous en avions rapporté un grand panier plein... Puis quel plaisir, le soir, lorsque nous les eûmes serrés en beaux bouquets, où pendait un long bout de ficelle, de les jeter après les chauvessouris en criant :
Kati* soris Rapasse par chi,
T’auras du pain musi Et de l'eau à boire Kati ’ soris tout ’ noire !
Enfin les épaulettes rouges et les épaulettes jaunes ont fini de passer, et les dernières se sont arrêtées sur
la place du village, où on leur a distribué quelque chose.
Le soir, je fus fort gai de voir venir quelques soldats à la maison, dont un officier supérieur qui avait tant d’or sur son costume, que je le pris pour un roi.
Un spectacle si nouveau m’avait embrouillé la tête, et j’en rêvai la nuit et je revis notre brillant officier. 11 était revêtu, comme ' le Charles X de la chambre de mon père, d’un grand manteau d’hermine, et portait une couronne d’or. Il était gravement assis sur la grand’plaçe, contre le pignon de la mairie, dans le fauteuil rouge de M,Ie Rosalie, et, à côté, au lieu de sceptre, se dressait la terrible gaule. Il apprenait l’alphabet aux soldats rangés devant lui, et son alphabet n’était autre chose que la mentonnière en cuir verni de ma casquette, que j’avais perdue à quelque temps de là.
Mais bientôt le soir monta, et ce fut le moment de la récréation. Les chauves-souris tournoyèrent dans le ciel, et les soldats leur jetaient leurs épaulettes jaunes en criant :
Katt’ soris Rapasse par chi...
Le lendemain les troupes partirent et je n’y songeai plus; mais, pendant quelque temps, j’entendis constamment parler d’une chose que je ne connaissais pas, de la Citadelle d'Anvers. Cela devait se rapporter à un gros événement. Contrairement à beaucoup d’enfants,
je n’interrogeais guère, je préférais chercher moimême l’explication des choses, soit par paresse, soit pour conserver une plus grande indépendance d’appréciation.
Or, le grand événement du jour, c’était la petite fanfare que mon père était en train d’organiser, et dont les répétitions se faisaient chez nous. Je finis par découvrir que ces mots, Citadelle d'Anvers , devaient être le titre du pas redoublé que jouait cette musique naissante.
Cette musique devait faire partie de la compagnie de pompiers créée dernièrement aussi par mon père, et où il n’avait accepté aucun grade, afin de relever la dignité de simple pompier et étouffer ainsi le germe d’ambitieuses discordes.
Tous les esprits étaient donc occupés de cette fanfare.
Une quinzaine de jeunes gens vinrent s’exercer dans notre cour; d’abord sans instruments, pour apprendre à marcher au pas(unn’, deuss, unn’, deuss), parfois sautant sur une jambe pour retomber en mesure.
Et cela amena du monde sous notre grand’porte, et les Lhiver, nos voisins, se hissèrent sur le mur qui sépare notre basse-cour de leur petite ferme.
Puis, après deux ou trois épreuves de ce genre, arrivèrent les brillants instruments de cuivre, la plupart inconnus ici.
Mon père avait adopté le piston, alors une nouveauté; cependant son buccin, cette hydre déchue qui avait si longtemps gardé l’escalier, fit sa réapparition au grand jour sur l’épaule d’un rustre, après avoir été si radicalement nettoyée que la laque et l’or avaient disparu, laissant seulement un peu de vermillon au fond des yeux.
Enfin cette musique vint, tous les samedis soir, faire
sa répétition dans notre grand salon inachevé, immédiatement au-dessous de ma chambre, et je trouvais un très grand charme à m’endormir au son des couacs de la Citadelle d’Anvers.
Ce fut une belle journée que celle qui vit et entendit les pompiers et leur musique à la messe de la première Sainte-Barbe.
Ils s’y rendirent martialement, serrant bien leurs fusils qui luisaient comme de l’argenterie, entre deux haies de gamins et de jeunes filles ébahies.
Tous portaient la tenue du génie: l’habit avec plastron de velours et boutons d’or. Mais quelle variété dans cette unité !
Chez les uns, cet habit, trop serré au ventre, écartait ses pans comme des pétales ; ou, trop peu soutenu chez d’autres, les laissait retomber en queue de chien craintif. Il y avait aussi une grande variété de schakos : on en voyait en toile cirée, forme tromblon, le sommet bordé d’une bande de velours, et dont les flammes et les haches étaient peintes; d’autres, en feutre, allaient se rétrécissant par le haut et portaient les ornements symboliques en vrai cuivre.
Même différence dans les pompons; les uns, piteux et énervés, se recourbaient en tristes plumeaux; les autres s’étendaient orgueilleusement, épanouis comme de fraîches pivoines.
Et personne ne songeait à rire.
Ce matin je me suis éveillé plus tôt que d’habitude; pourquoi? Pourquoi aussi cette allégresse qui chante en moi? Ma mémoire, encore embrumée d’un reste de
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sommeil, n’en voit pas clairement la cause; mais elle se réjouit en songeant confusément à quelque chose d’extraordinairement heureux. Je me laisse bercer par cette vague pensée, et je fais hypocritement semblant de dormir pour prolonger cet état d’engourdissement délicieux. Ma grand’mère est levée, et j’entends tous ses mouvements : le frôlement de sa jupe, le bruit lent et un peu lourd de ses pas traînant sur le plancher, qui tremble par instants ; le frémissement léger et sonore de l’eau qu’elle remue dans son bassin.
Au dehors, les coqs chantent partout ; ceux de notre basse-cour vibrent comme des clairons ; ceux de la vieille cousine Catherine, des Lhiver, de Charles Ambroise, nos voisins, poussent des sons déjà un peu étouffés ; je perçois ceux qui viennent de très loin à un frissonnement de l’air presque insensible.
Qu’il est bon d’écouter tout cela dans la molle chaleur du lit !
J’entr’ouvre les yeux. Un rayon d’or illumine la corniche du plafond et le haut du mur qui, plus bas, est couleur de ciel.
Mes regards errent sur le cadre suspendu au-dessus de mes pieds : un retour de chasse où il y a de belles dames allant au-devant de beaux messieurs qui ont des fusils, des guêtres noires et des domestiques chargés de lièvres et de perdrix.
Enfin ma grand’mère vient me secouer de ses caresses rieuses...
Ah! je sais maintenant..., je sais pourquoi mon cœur chante, pourquoi le mur se couvre d’or tremblant... Le soleil orangé me regarde tout grand, emplissant la fenêtre de ses glorieux rayons. Je sais pourquoi il se haussé sur les chaumes pour me sourire ainsi; c’est que cette journée qui commence sera marquée par un mémorable événement: mon premier voyage !
Hier soir ma grand’mère m’a dit : « C’est demain la Saint-Druon, et il faudra nous lever de bonne heure, car il y a loin d’ici à Epinoy où nous irons, » une lieue! Songez donc.. ., et moi qui jusque-là étais à peine sorti du village. Aussi comme je saute vivement à bas de mon lit et comme je me laisse habiller sans résistance taquine, sans hérisser mes pieds lorsque ma grand’mère me présente mes bas, et sans serrer ma tête contre sa poitrine au moment où elle me passe ma chemise.
Un voyage !...
D’abord nous traversâmes des choses connues, des colzas éblouissants et embaumés où des milliers de petits pucerons noirs se gorgeaient; des blés en herbe d’où filaient des alouettes qui montaient, planaient, battant de l’aile et saluant notre départ par des chansons de plus en plus sonores. Je retrouvais les mêmes boutons d’or, les mêmes pissenlits, les mêmes papillons, les mêmes brillants scarabées qui se dandinent sur le chemin et qui puent.
Mais comme nous traversions la riviérette sur le pont de bois, ô première surprise! Un oiseau merveilleux s’élance de la rive en prolongeant un cri aigu. Son ventre était de feu et son dos d’un vert splendide, plus brillant que les pierres du bracelet que ma mère à oublié d’emporter lorsque. . . — « Un martin-pêcheur ! » me dit ma grand’mère.
Là commencent les régions inexplorées.
Voici une rivière! une vraie rivière, trois ou quatre fois plus large que notre riviérette, avec de vrais bateaux qui portent de petites maisons mignonnes, fenêtres blanches, cheminées vertes. La rivière était comme un grand ruban de ciel.
Un peu plus loin, nous nous trouvons en face de montagnes presque aussi hautes que les murs de notre jardin, et, comme ma grand’mère s’y asseoit, fatiguée,
j’explore en vain leur cime sans rien trouver de particulier. Enfin je pousse un cri : j’avais découvert une fleur nouvelle, une petite clochette blanche finement ciselée.
De là nous apercevions la chapelle de Saint-Druon, avec sa grêle flèche d’ardoises luisantes.
« Saint- Druon, me racontait mon aïeule, simple berger, habitait Épinoy, et nous irons tout à l’heure voir son puits, seul reste de sa ferme. Il avait le don d’être à plusieurs endroits à la fois : à l’église, où il disait sa prière, et aux champs, où il gardait ses moutons. 11 a guéri miraculeusement des malades, et c’est pourquoi tu vois ces gens se rendre à son pèlerinage. »
En effet, à chaque instant, sur notre chemin, arrivaient des groupes qui avaient vite fait de nous atteindre et de nous dépasser. Nous y distinguâmes la silhouette grise de l’idiot Bénési, toujours conduisant sa sœur aveugle. Il était déjà loin que nous entendions encore ses psaumes, dont l’écho augmentait le bégaiement étrange
Un des endroits de la maison que j’affectionnais le plus, c’était le grenier, vaste et rempli d’une foule d’objets bizarres.
J’y passai de longues heures à fureter dans les coins poudreux.
Cet endroit me semblait vénérable à cause de tant de vieilles choses hors d’usage et qui me paraissaient mortes. Et puis, à travers les petites lucarnes, le jour tombait si austère, si solennel ! l’air s’y engouffrait bleu et visible, comme une poussière de ciel qui viendrait s’ajouter à toute cette poussière terrestre.
Seul, dans le silence sombre, j’étais pris d’une délicieuse crainte, et j’entendais parfois battre mon cœur comme un marteau. J’augmentais encore ce sentiment de secrète horreur en plongeant mon bras dans de mystérieux trous..., par soif de l’inconnu! Un jour, une sensation trop connue me fit retirer vivement la main; car le chat, le génie familier du lieu, m’avait précédé là pour de singulières discrétions.
11 y avait, au fond de ce grenier, deux grands coffres vermoulus, l’un plein de morceaux de papiers insignifiants, dont mon père se servait pour bourrer son fusil et que j’ai su, depuis, être des assignats ayant représenté une petite fortune, l’autre contenant des livres fort intéressants.
Tandis qu’au dehors les pigeons, dans leurs habituels ébats, grinçaient de l’ongle sur les tuiles du toit, je m’oubliais à feuilleter ces gros bouquins jaunis, dont la tranche rouge, les épaisses reliures et les coins de cuivre m’inspiraient tant de vénération.
Le dit chat, je le voyais à certaines taches rousses, les visitait avec moins de respect; mais je me disais que, sans lui, les souris les eussent depuis longtemps rongés...
Les merveilleuses images que contenaient ces bouquins!
On y voyait des agneaux, des aigles, de belles fleurs grimpantes et toute la vie de Notre-Seigneur Jésus-Christ représentée par de grandes foules de figurines très expressives.
Il y avait d’abominables pelotons de Juifs hérissés de lances, avec Jésus au milieu, qui baissait tristement la tête, pauvre victime aux longs cheveux; des vieillards à barbes avec de gros turbans, des villes aux tours massives, aux épaisses murailles, des femmes et des enfants effarés, des gueux couverts de loques, horriblement estropiés ; et tout cela grouillait à chaque
page, s’avançait, s’éloignait, se perdait pour reparaître dans d’autres situations.
De qui étaient ces gravures? J’y ai repensé depuis en voyant des Callot. Elles furent pour moi la première manifestation d’un art qui devait passionner ma vie, la plus troublante...
Elles ne pouvaient, d’ailleurs, être l’objet d’aucun enseignement direct, étant trop compliquées.
Mon premier maître fut un inconnu qui avait tracé à la craie, sur un portail de grange, un profil, l’œil de face, et ayant en bouche une pipe dont le fourneau renversé envoyait à terre son tire-bouchon de fumée. Je l’imitai et je fis preuve d’une originale initiative en corrigeant la fausse position de la pipe.
En même temps, les vieilles paperasses abandonnées au grenier me fournirent l’occasion de découper aux ciseaux mille arabesques de mon invention, avec une adresse qui remplissait d’admiration ma grand’-mère et les domestiques.
Plus tard, je couvris de griffonnages au charbon de braise les murs du grand salon inachevé que le menuisier avait enfin quitté.
Outre les merveilleuses gravures du grenier, je voyais encore, en fait d’œuvres d’art, les statues et les tableaux de l’église couverts d’ambus et d’écailles, dont une pieta qui me faisait rêver. Elle se trouvait placée très haut, au-dessus du maître autel. On y devinait douloureusement l’extrême maigreur du Christ, ses lèvres bleuies et les yeux affligés de sa mèrel
Des colporteurs, parfois, passaient, vendant des images : le Juif errant, l’enfant prodigue, des saints sacrements sur des fonds vermillon. L’une d’elles me tira de mon erreur relativement à la citadelle d’Anvers. Elle reproduisait le siège de cette ville où je revis les épaulettes jaunes et, dans le ciel, une grêle de boulets rouges qui traçaient de grandes courbes de couleur garance.
Vers ce temps-là, ma curiosité fut vivement éveillée. On déballa dans notre cour une voiture pleine de livres, presque tous soigneusement reliés, qui excitèrent mon admiration.
Ces livres, toute une bibliothèque, avaient été expédiés par mon oncle Boniface, qui, d’ailleurs, ne tarda pas à nous arriver en personne.
Répondant au vœu suprême de ma mère mourante, il venait demeurer près de nous et nous consacrer son existence.
Il s’installa dans notre maison en sévère réformateur. Adieu vagabondage des rues ! Adieu les grandes parties de barre dans la cour qu’une cinquantaine de petits polissons emplissaient parfois de leurs cris sauvages.
11 chassa sans pitié toute cette marmaille où se glissaient quelques grands garçons et grandes filles.
Cependant Louis Mémère et nos voisins Lhiver furent exceptés de cette mesure rigoureuse.
Bientôt, il nous fallut rester de longues heures dans le cabinet de mon oncle, le front penché sur l’alphabet et l’insipide Lhomond.
Ce cabinet occupait à l’étage, au-dessus de la grand’porte, le milieu de la maison.
Il prenait la lumière au Nord, du côté de la cour et du jardin, par un losange vitré de magnifiques verres de couleur où se découpait la date de 1830; et au Sud par la grande fenêtre à balcon qui arrondissait son cintre sous le fronton.
Près de cette fenêtre, le bureau de mon oncle avec
sa double rangée de tiroirs que dominaient les deux sphères, terrestre et céleste, une plante marine pétrifiée et de menus coquillages; puis, après un poêle de faïence, notre bureau divisé en trois cases et flanqué de trois tabourets de crin.
Près du losange dormait un grand orgue de Barbarie qui jouait autrefois l’ouverture du Jeune Henri et qui avait perdu presque toutes les touches de son registre supérieur, de sorte que sa basse n’accompagnait plus que quelques notes isolées s’échappant en plainte criarde.
Tout un côté de la pièce était occupé par la bibliothèque qui dissimulait ses livres derrière les battants vitrés de ses compartiments discrètement tendus de soie verte.
Ajoutez à cela le fauteuil de mon oncle, deux ou trois chaises souvent couvertes de journaux et de brochures, un renard empaillé, une petite caisse contenant un flageolet et un bugle en bois, un pupitre portant de la musique, un cor posé sur l’orgue et, pendus au mur, les tableaux synoptiques des principales montagnes et des principaux fleuves ; puis deux gravures coloriées, les éruptions du Vésuve et de l’Etna, et lorsque je vous aurai dit que tous ces meubles en mérisier, soigneusement médités, mesurés, rabotés, ajustés, raclés, polis et vernis, avaient lentement vu le jour aux moments perdus que les pipes laissaient au menuisier du grand salon, vous aurez une idée complète de ce cabinet d’étude.
C’est là, sous l’œil terrible du maître, que nous avons longuement travaillé et rêvé plus longuement encore.
Que de distractions punies par de brusques bourrades ! Car si mon corps pliait sous la domination d’une main de fer, mon esprit se mutinait et, laissant ce corps cloué à son tabouret de crin, s’élançait soit dans le jardin, à travers les belles vitres de couleur, soit vers la rue par la fenêtre que mon oncle laissait l’été presque toujours ouverte, aimant le grand air.
Nous restions là, d’éternelles heures, assis sur ces sièges durs qui nous blessaient les os, et, pendant l’énervante langueur des journées chaudes, nous entendions tous les bruits de la liberté: les joyeux éclats de rire des anciens camarades tout à leurs jeux de marbres et de toupie ; les bonnes femmes qui se chuchotaient des cancans ; les roues de brouettes qui chantaient en roulant; le marchand de plats et tèlettes (quincaillier ambulant) qui, entre deux cris, sifflait dans une flûte de Pan et qu’on entendait graduellement s’approcher ou s’éloigner au bruit plus ou moins retentissant de sa charrette cahotant sur le pavé inégal et sonore; et le marchand de cochons si habile à faire claquer son fouet, et les grognements de ses gorets qui parfois s’égosillaient en glapissements aigus; et la douceur traînarde des chants des brodeuses qu’en imagination je voyais là-bas, où la rue tourne, penchées sur leur métier...
Oh ! comme le soleil ruisselait, allumant les poules et le fumier dans la cour ouverte de la vieille Thasie, que j’apercevais juste en face du balcon ! Comment ne pas s’intéresser aux injures que cette commère lançait à son mari, le sourd Jeannot, personnage si étonnamment drôle dans sa petite taille, avec sa chemise toujours débraillée, qui laissait voir sa poitrine rouge et cuite par le soleil; avec sa face plus rouge encore, son front chauve, son nez gros et rond et sa grande bouche toujours fermée d’ivrogne sérieux et endurci; Comment ne pas écouter son fléau, qui, en cadence,
battait le blé; comment ne pas suivre ce fantastique paysan (dont Von Ostade me montrera plus tard l’équivalent), lorsque, pour se rafraîchir, il montait à son cerisier tout chargé de fruits dont la pourpre brillait dans le ciel bleu; comment ne pas suivre sur le plancher et sur le mur de notre cabinet d’étude, le lumineux rayon où montait et descendait un tourbillon de paillettes de poussière, que traversaient les bonds affolés de la mouche bleue qui fondait étourdiment dans la place et, de sa tête et de son dos, frappait éperdument les vitres et le plafond blanc ! Oh ! surtout, comment ne pas me tordre d’impatience sur le crin de mon tabouret, le jour où j’entendis arriver les troupes qui revenaient du siège d’Anvers!...
Mais, cette fois, la consigne fut moins sévère et je pus bientôt, appuyé au balcon, voir, tout à mon aise, passer, passer, passer les épaulettes rouges et les épaulettes jaunes.
Donc nous avons de nouveau des soldats dans le village.
Nous allons sur la place où on leur distribue des vivres. Il y a là quantité de sacs, sur l’un desquels Louis Mémère va s’asseoir. Le sac se délie et il en sort du riz qui se répand à terre. Ce que voyant, le pauvre garçon se relève effaré, car un soldat furieux lui allonge une vigoureuse taloche qu’il esquive subtilement en filant vite et en dérobant sa tête à la façon des tortues. Le bras va frapper l’air. Et c’était très drôle. Mais rien ne m’amuse aujourd’hui. Je suis triste. Mon frère Louis ne nous a pas suivis, parce qu’il est malade à la mai-
son. On a descendu son lit dans la petite salle où marraine (c’est ainsi que nous appelons notre grand’mère) ne le quitte pas. Ce matin elle se penchait sur son lit, l’œil triste...
Cependant il m’a souri. C’est un charmant enfant et nous nous aimons tant! Je ne puis jamais faire un pas sans l’entendre derrière moi.
On l’appelle Mademoiselle Louise, à cause qu’aucune fille n’a de plus beaux yeux bleus, des cheveux plus clairs, plus blonds et plus capricieux. Ces cheveux font le désespoir de mon oncle, impuissant à les maintenir érigés en toupet. 11 a beau les tirer, les tordre, les mouiller, ils finissent toujours par reprendre leur ondulation naturelle. Notre voisin, le père Lhiver, barbier et coiffeur, a déclaré qu’on n’en viendrait jamais à bout, « parce qu’/7 y a là un nid. »
Hier, les clairons qui logent chez la cousine Catherine, sachant qu’il y a un malade chez nous, ont demandé si cela le distrairait d’entendre de la musique. Ils sont venus dans notre cour, se sont mis en rond et ont joué. Louis a dit que cela l’amusait, mais je crois que c’est pour leur faire plaisir, par bonté, car il est encore meilleur que beau.
Ce matin, le malade ne va pas mieux. Les clairons reviennent dans la cour pour recommencer... Louis me dit tout bas que cela lui fait mal à la tête. Je vais les prier de ne plus jouer, et ils partent tout tristes... Tout le monde est triste, papa absent...
On ne travaille pas aujourd’hui. Marraine ne rit pas, elle qui rit toujours... Mon oncle va, vient dans la maison, erre d’une place à l’autre, de la cour au jardin... Me voyant chagrin, il me dit: «Ça ne sera rien, viens, nous irons faire une promenade au marais. »
De notfe salle d’étude, j’ai souvent regardé le marais, qui, selon la vitre de couleur, apparaît rouge, jaune, violet, vert ou bleu.
Le printemps avait, ce jour-là, comme un pâle sourire de soleil malade.
Nous longeâmes la Souchez, qui, traînant lentement ses eaux grises à fleur de ses rives, reflétait, sous les herbes et les pissenlits, le ciel tendre et neutre à peine azuré à sa voûte. Les premières hirondelles rayaient l’air de leurs traits noirs, si près de l’eau, qu’elles y trempaient, par instants, leur ventre blanc...
Nous prîmes le sentier vert qui s’enfonce dans le bois. Des taillis d’aulnes, de saules et de trembles s’entre- croisaient, innombrables, semblables à un brouillard violâtre, et se couvraient comme d’une poussière verte de leurs feuilles naissantes.
De temps en temps, les fossés qui les traversaient venaient finir à nos pieds, dans des mares, au milieu des joncs droits et immobiles.
A leur limpidité, à leur tranquillité, on pouvait compter les plantes moussues qui s’élevaient de leur lit et d’où s’échappaient d’adorables fleurs blanches, si fraîches, si fragiles, légèrement rosées, en forme de candélabres.
A chacun de nos pas, c’étaient des plongeons de grenouilles bronzées et dorées. Au milieu des verdures pâles, des demoiselles d’émeraude et de feu cinglaient les roseaux de leurs ailes rapides; et, presque à fleur d’eau, des nichées de têtards, fraîchement éclos, pullulaient, ivres d’un premier soleil, et faisaient incessamment vibrer les mille queues flamboyantes de leur fol et noir tourbillon.
J’avais le cœur gros.
Je cueillis des poignées de joncs pour en faire des gayolles (petites cages), et des branches de saule pour
les transformer en sifflets, comme cela se fait, en décollant adroitement l’écorce après l’avoir longtemps frappée du manche du couteau.
Sur les bords des fossés, des plantes dressaient de hautes aigrettes pourprées.
J’avais le cœur gros.
Mon oncle ne parlait pas.
Nous entrâmes dans le bois, où les anémones blanches et des violettes très pâles tremblaient au passage.
Là, mes regards furent attirés, pour la première fois, par ces charmants pompons jaunes si parfumés qui fleurissent en touffes aux branches d’une espèce de saule que nous appelons paquet. Des essaims d’abeilles les enveloppaient de leur vol bourdonnant, et celles qui les fouillaient en détachaient une poussière d’or embaumée qui s’attachait à leurs pattes et dont une partie s’écroulait en minuscule avalanche de lumière.
Je jetai mes joncs et mes sifflets et je me fis un bouquet de ces radieux pompons jaunes, qui, soudain, avaient fait passer dans mon âme triste comme un éclair de gaieté.
Je cueillis ce bouquet pour l’apporter à Louis. Il me semblait que la joie qu’il en ressentirait le guérirait aussitôt.
Le cœur me battait en rentrant à la maison. Mais Louis ne fit pas mine de voir mon bouquet et je compris qu’il était bien malade...
Alors je me coulai dans un coin du jardin et mes larmes tombèrent silencieusement...
Aux souffles tièdes d’avril, rien de plus charmant pour l’enfant que le renouvellement de la vie végétale.
Les jardins surtout exhalent une tendressse infinie. Partout les bourgeons rompent leur gaîne luisante d’où s’échappent à la fois les jeunes feuilles et les boutons; je ne sais quelle rougeur timide revêt leurs naissants mystères.
Mille plantes soulèvent le sol humide, tout heureuses de revoir le jour, tandis que d’autres, plus hâtives, épanouissent leurs fleurs dans toute la fraîcheur et l’éclat des éclosions premières.
Les pivoines n’ont pas fini d’étendre leurs pousses couleur lie de vin et enroulées comme des crosses pastorales, mais les violettes, les tulipes, les pensées, les narcisses jaunes, les couronnes impériales qui ont au fond de leur calice de petits larmiers toujours en pleurs, les jacinthes roses et bleues, au parfum pénétrant, les primevères enfin, ouvrent leurs corolles aux premiers papillons blancs, et les pêchers frileux abritent aux briques du mur leurs étoiles roses sans cesse enveloppées du bruissement des mouches à miel.
Cependant, ce qui aujourd’hui emplit mes yeux d’une ineffable extase, ce sont les anémones dont la corbeille entoure la colonne du cadran solaire.
Avec quelle merveilleuse intensité, quelle exquise douceur éclate le velours pourpre, cramoisi, vermeil ou blanc de leurs fleurs au cœur de satin noir !
Mais, superbes d’habitude, elles le sont davantage aujourd’hui; pourquoi?
C’est que mon frère est convalescent.
L’aurais-je quitté pour les anémones si, en ce moment, il ne reposait dans un doux sommeil!
Hier il a joué sur son lit avec une arbalète. Chaque fois qu’il avait lancé la flèche, j’allais la lui ramasser et la lui rapportais.
Ce matin, il s’est levé un instant. 11 a essayé de marcher sur ses jambes amaigries et trop faibles encore. Il a grandi.
La joie rayonne dans la maison.
Mon oncle joue du cor là-haut, et moi je ne travaille pas, car c’est double fête, c’est le dimanche des Rameaux.
La joie rayonne à la maison. La cloche tinte. Joseph m’apporte une énorme Pâque , tout embaumée et ruisselante de rosée, cueillie dans le voisinage, car nous n’avons pas d’aussi grand buis.
Louis Mémère et François Lhiver arrivent endimanchés, tenant à la main deux grêles et misérables Pâques. 11 faudra qu’ils les tendent bien haut en montant sur le banc, lorsque M. le curé passera avec son goupillon. Ils ont bien, en sortant, la ressource de les tremper dans le bénitier; mais c’est défendu.
Le din-din sonne le dernier coup.
Nous suivons les fidèles qui se rendent à l’église . les hommes en vestes courtes dont les poches laissent sortir l’étui de leur pipe; les femmes en larges mantelets noirs ou lilas, avec capuchon, les plus riches ornés de fourrures. Les femmes pauvres portent des carrés d’étoffe noire couvrant la tête et tombant sur la taille avec un seul petit ornement brodé en soie de couleur : une croix, un saint sacrement.
Nous rencontrons des petits camarades fiers de leurs Pâques; les grandes personnes se contentent d’une mince branche de buis tenue entre les doigts.
L’église regorge de monde et s’emplit de la senteur des mille rameaux.
M. le curé fait le tour de l’église avec son goupillon
et, à son passage, toutes les pâques se lèvent comme un massif de buis.
Sur les degrés du banc de communion qui traverse l’église, fermant le choeur et les autels latéraux de sa haie de feuillages sculptés, se presse, s’agenouille ou s’asseoit une longue file d’écoliers, les uns dégourdis et polissons, les autres sages comme des images.
Il y a là toute une variété de têtes larges ou pointues avec des oreilles plus ou moins écartées, des cheveux où domine le blond ardent, allant parfois jusqu’au blanc jaune, si hérissés qu’ils font penser aux éteules d’un champ après la moisson et que leur rébellion résiste à une épaisse couche de saindoux.
Parfois un profil, couvert de taches de rousseur, se retourne, le nez retroussé, les dents longues et blanches, l’œil bleu, pétillant de malice. Tout ce petit monde se pousse du coude, remue les épaules et se gratte.
Le curé sort de l’église avec les chantres et les enfants de chœur : on lui ferme la porte au nez et il faut qu’il frappe trois coups pour qu’on la lui rouvre. Ce jeu m’amuse. Après Vite, missa est, les gamins, se dérobant aux taloches du maître, se précipitent au bénitier où ils trempent leurs Pâques, et soulèvent une tempête qui agite l’eau bénite et la répand sur les dalles.
Trois jours après mon frère Émile, étant au bras de sa bonne, affirme avoir vu passer dans le ciel les cloches partant pour leur long voyage de Rome, tandis qu’au village on entendait le bruit crépitant des premières crécelles.
LA VIE D’UN ARTISTE fl
Bim, bem, boum! Bim, bem, boum! Les cloches sont de retour. Vite au jardin! Nous y arrivons essoufflés, foûs d’ivresse enfantine, courant çà et là, et si pressés de voir que nous ne voyons rien.
Enfin voici un œuf, deux, trois, quatre... Qu’ils sont beaux! rouges, violets, bleus ou jaunes! Ils brillent comme des fleurs dans la fraîcheur des plantes.
Nous courons toujours çà et là, de plate-bande en plate-bande, écartant les feuilles...
Bim, bem, boum! Nous en trouvons dans les couronnes impériales, dans les lys, dans les primevères, dans l’oseille, dans l’herbe de la pelouse, dans le cerfeuille, partout... Quelques-uns sont restés accrochés aux branches des rosiers, l’écale brisée.
Comme les cloches ont généreusement pondu! Bim, bem, boum!...
Le lendemain nous assistons aux solennelles cérémonies de Pâques.
L’église resplendit de toutes ses richesses.
Les chandeliers d’argent, libres de leurs housses, brillent sur l’autel entre les roses trémières en papier.
On allume tous les flambeaux, dont les plus grands, détachés de la muraille où ils sont d’habitude accrochés (à quoi croire désormais?), me dévoilent leur super-
cherie de faux flambeaux creux, en fer-blanc peint, où l’on introduit de petites chandelles. Des flammes piquent des étoiles sur le tableau du maître autel (la Résurrection) et font trembler sous leurs ondes vacillantes les abominables soldats juifs qui gardent le tombeau. Au-dessus, la douce Pieta s’adoucit encore sous de fumeux nuages.
Je suis au banc des marguilliers contre le gros pilier, près du choeur.
Les chants commencent traînards et glapissants; je les écoute machinalement, plongé dans mes rêves. Mes regards errent sur l’assemblée, que je domine de ma place, plus élevée d’une ou deux marches. Lorsqu’ils rencontrent une tête connue, ma pensée s’y fixe un instant. D’abord, c’est la terrible Mlle Rosalie, l’œil dur, qui fait semblant de lire son missel, mais en réalité surveille sa petite troupe. Oh ! je me tiens bien sage! Elle a beau m’épier de sa froide prunelle en coulisse, elle n’aura rien à raconter à mon oncle.
Derrière les poussins de Mlle Rosalie, c’est l’école des filles plus grandes. Mes rêves s’égarent souvent de ce côté. Je suis sûr de la revoir, là, au premier rang! Qui? Elle! Celle que j’appelle dans le secret de mon cœur, ma petite bueresse (laveuse), parce qu’elle ressemble à une de nos laveuses. Je l’aime et je n’ose demander son nom à personne. Elle est toute rose et prie comme un ange.
Plus loin desvieillesfemmes marmottent leurs oremus; et, sous le portail, se perdant un peu dans l’ombre, des hommes couleur de brique, où des crânes chauves, tout blancs, brillent comme de la porcelaine. Là, Bénési prie avec de pieuses grimaces. Je me laisse doucement engourdir par les chants, qui vont toujours bercés par le mol ophicléide. Au fausset gras, à la basse nasillarde, aux cris étranglés du trio des chantres, se mêlent, par instant, détonnant toujours, les notes
sèches et saccadées de M. le curé, voix de trombone. Mes oreilles sont faites à ce charivari.
M. le curé, maigre et long, le nez et le menton saillants, les cheveux noirs ondulés, a revêtu sa brillante chappe d’or.
Par instants il se retourne brusquement, poussant des chut irrités aux gamins du banc de communion.
Le curé ! nous en avons tous peur. Parfois sa face se crispe singulièrement. Lorsqu’il lit le prône, il jette des sons inarticulés. L’autre jour pourtant il a été aimable : j’étais allé à confesse aux raisins ; c’est notre confession à nous, petits enfants. J’avais apporté au confessionnal un panier plein d’oignons pour M. le curé qui, après avoir écouté mes péchés, m’avait remis le paquet de raisins secs d’usage.
Marraine avait choisi les plus beaux oignons et il m’avait paru bien content.
Mais on dit que le diable le tourmente parfois. Ainsi, l’autre semaine, quel effroi dans le village ! On allait, on venait dans la rue, on se demandait s’il était toujours là ? On retournait voir : Oui, il était toujours là, debout à l’autel, roide et la tête agitée de contorsions ; et il tenait haut l’hostie consacrée ; et il ne pouvait pas la porter à sa bouche! De grosses gouttes de sueur roulaient sur sa face crispée. Et cela dura trois heures, le temps d’aller à Carvin chercher le doyen, qui chassa le maléfice*...
Des trois chantres, deux sont remarquables et aussi différents que leurs voix.
Celui qui chante en fausset est vieux, laid et décharné. 11 ne chante qu’aux grands jours, car c’est un personnage...
Il porte une sorte de perruque de chiendent. Sa
* Ce prêtre si scrupuleux, calmé par l’âge, est mort il y a quelques années, très tolérant, et aimé de ses fidèles.
peau est moussue comme une vieille pelure d’arbre, avec deux ou trois emplâtres noires au hasard des clous. Ses sourcils, en accent circonflexe, sont très loin des yeux dont les paupières se découpent dans l’ombre de leur trou : nez retroussé, loin aussi de la bouche sans lèvres, menton long, cravate blanche, lunettes et boucles d’oreilles en or, grand col, gilet jaune à raies brunes, grande redingote grise à tout petits boutons.
Je tremble tant il devient violet, lorsque, entre deux accès de toux, il module, en se rengorgeant plein d’orgueil, son trémolo gras de petit enfant.
L’autre, celui dont le nez psalmodie la basse, est le chantre attitré.
Lorsque plus tard mon oncle achètera le Béranger illustré, nous serons très surpris d’y trouver son portrait absolument exact. Dans un trait de génie, Grandville l’avait deviné : cela fait honneur à tous les deux.
C’était une face carrée, plus large à sa base, front très bas, cheveux gras, ondulés, sourcils droits touchant presque les yeux fort petits et bleus d’azur dans la carnation rouge; gros nez, bouche immense et lippue, ne pouvant se fermer complètement et faisant saillie en bourrelets retroussés ; grosse tête, dans les épaules, portée par un buste rentré, voûté, un creux à la place du ventre, tout cela se balançant sur des jambes cagneuses, où bâille le pantalon, et que terminent des pieds en dedans, difformes, et qui fauchent on marchant.
Il est aussi prétentieux que l’autre, mais plus plaisant. Il n’a jamais dit ouï ni non , il est de ceux qui répondent : « On le dit, vous le dites, on a vu cela, et quand cela serait, mais encore... »
En qualité d’ivrogne il consomme beaucoup de genièvre, et, dans les nombreux cabarets où il ne fait
que passer, il n’a jamais demandé un petit verre, il dit: « Il me manque quelque chose..., j’ai un sou qui me gêne..., puisque j’ai encore un sou!... » Et l’on comprend, et il arrive à vider son litre sans compromettre sa langue.
Un jour qu’il était tombé dans le chœur, ivre à ne pouvoir se relever, il répondit à son curé, qui le tançait vertement : «Donnez-moi la main, vous parlerez après! » En punition de ce scandale, il lui fut défendu, durant deux ou trois mois, de mettre son surplis.
Tel est l’homme qui pousse au lutrin des sons traînards, où le nez seul prend part.
Ces chants sont si monotones et l’ophicléide qui les accompagne prolonge dés plaintes si endormantes, que j’ai peine à tenir mes paupières ouvertes.
Et puis cette messe se fait si longue... Je m’ennuie comme ce moineau prisonnier qui va se heurter aux fenêtres et tantôt se pose sur les statuettes qui sortent du mur et font cul-de-lampe sous les arches du plafond. Ces statuettes n’ont plus de tête; les méchants (à ce que me dit ma grand’mère) la leur ont coupée à la Révolution. Le vieux charpentier P... en était; aussi m’inspire-t-il le même effroi que ces Juifs qui frappent Jésus.
La fadeur de l’encens m’assoupit de plus en plus, et je me mets à rêvasser en contemplant, à travers mes cils, ma petite bueresse, si sage, et qui prie si simplement le bon Dieu.
Après la fête de Pâques et la guérison de Louis, nous reprîmes nos occupations habituelles. Nous
avions nos petites chambres contiguës à celle de mon oncle, au fond de la partie neuve de la maison.
Mon oncle se levait, en toute saison, à cinq heures, et venait se raser dans ma chambre, qui lui servait de cabinet de toilette. J’entends encore le bruit gras et précipité de sa savonnette, les coups glissés de ses rasoirs sur la plaque à repasser, leur grincement lorsqu’ils coupaient la barbe dure.
Bientôt il criait, invariablement : « Jeunesse, debout ! » Et sortant de notre engourdissement nous nous levions, à la lumière dont les vacillements faisaient danser des ombres sur les bouquets de reinesmarguerites de la tapisserie.
Aussitôt habillés, nous allions à nos tabourets de crin, sous prétexte d’étudier jusqu’à sept heures et demie. Que de fois j’ai souhaité d’être malade pour rester au lit! Le jour montait peu à peu, la lampe pâlissait. Ses rayons jaunes frissonnaient sur nos livres, dans les lueurs bleues du matin.
La vie rustique recommençait alentour, toujours pareille; dans les étables où des mugissements, par instants, se réveillaient ; dans les basses-cours où des poules gloussaient; des portails de grange criaient sur leurs gonds.
Mon oncle ouvrait la persienne.
Lorsque l’aurore s’allumait, plus rose et plus belle, il nous appelait au balcon : il nous parlait de la Nature et de ses enchantements. Il nous disait cet air de je ne sais quel vieil opéra :
(r Quand on fut toujours vertueux On aime à voir lever l’aurore... »
Sous la pourpre du ciel, les champs très loin s’étendaient, encore plongés dans le sommeil des brouillards que bientôt le disque embrasé du soleil trouait violemment.
SI
Sur cette claire et tranquille gloire, le vieux chaume de Jeannot tranchait vigoureusement comme un carré de velours noir, bordé d’une crête de flamme sombre, tandis que dans l’ombre grise, la mare de sa cour fumait silencieusement. Tout cela si paisible et si doux!...
A sept heures et demie nous descendions pour déjeuner. Le dîner avait lieu à midi et demi, le souper vers huit heures du soir.
Le temps consacré à l’étude durait de neuf à onze heures le matin et de deux à quatre heures le soir.
Bien que la rue et les environs nous fussent interdits, la maison, la cour, la basse-cour, les hangars, les greniers, le jardin surtout offraient un champ suffisant à nos longues récréations.
Il serait trop long de décrire nos rapports journaliers avec toutes les bêtes qui y pullulaient: oiseaux et papillons divers, grenouilles et salamandres, abeilles, bourdons, scarabées au ventre d’or, hannetons qui avec les gouttes de rosée tombaient des rosiers le matin ; musaraignes dont le nez s’aiguise en petite trompe, les yeux comme des grains de poudre; taupes et mulots, limaçons et vous, bêtes à bon Dieu., et bêtes des asperges avec des persiennes dans le dos, et bêtes d’un si bçau rouge qui habitez le cœur des lys, qui, retenus dans la main, lorsqu’on vous approche de l’oreille, poussez comme un gémissement de petit chien naissant! Et cet insecte à mandibules terribles, qui dresse sa queue menaçante et que nous n’osions pas toucher,.., et celui, couleur de poussière, qui se tient tout raide quand on le met sur le dos et saute tout à coup, tic-tac !
Que de fois les abeilles nous piquèrent! Quant aux bourdons, surtout les culs roux qui sont les plus forts, nous les prenions avec notre mouchoir, enlevions leur dard entre nos ongles et les faisions tirer de petits chariots par des bouts de fil liés à leurs pattes. Quel-
quefois, c’était bien drôle, ils s’envolaient avec leur fil dont le poids les empêchait de s’élever et ils tour noyaient à un pied du sol, au bord de la pelouse pauvres forçats traînant leur chaîne...
Ailleurs nous exercions la patience des nécrophores en poussant plus loin les taupes qu’ils avaient presque fini d’enterrer.
Que de fois il m’est arrivé de guetter pendant de longs quarts d’heure les sauterelles qui chantaient dans les arbustes, retenant mon souffle, car elles se taisent au moindre bruit, tendant l’oreille de côté et d’autre, sans pouvoir discerner l’endroit précis d’où venait le cri. Le même mystère enveloppe le coassement des petites grenouilles, si vertes, qui hantent les vignes.
Par exemple les crapauds me remplissaient d’horreur, soit qu’après l’orage ils se traînassent gluants e« mouillés, ou que, par les temps secs, ils remuassent, couleur du sol, comme de vivants morceaux de terre, visibles seulement à leurs yeux d’or.
Tout cela frôlait, bruissait, bourdonnait, sifflait, chantait, et là-bas, là-bas, tout au loin dans les champs inconnus, ce bruit de mystère qui faisait tressaillir notre cœur d’un effroi plein de charme, ce cri de la Bête, du Torgeot : pan-pan pan ! pan-pan pan!...
Il y avait aussi la plainte si triste de la fauvette dont nous avions pris le nid, âme en peine qui gémissait, dans sa douleur inquiète, lamentablement, d’arbre en arbre, et sans repos...
Lorsque les bêtes manquaient, nous nous rattrapions sur le jardinier.
J’ai déjà parlé de Buisine dit Frisé, vieillard respectable, d’aspect patriarchal, le teint frais, les yeux bleus admiratifs, le front couronné d’une épaisse forêt de cheveux gris et ondulés.
Lorsque certains travaux le retenaient courbé vers la terre, il nous arrivait de sauter tous trois en même temps sur son dos et de nous suspendre à sa blouse avec des trépignements taquins. 11 se fâchait : « il irait le dire à notre oncle, nous l’empêchions de travailler, nous le lapidions sans cesse, insupportablement. » Mais, comme ses bons yeux n’étaient point faits pour la colère, nous nous en moquions. Il finissait par rire lui-même, nous menaçant comiquement de sa serpe; ou bien il nous donnait de la barbe, c’est-à-dire qu’il nous frottait les joues avec son menton hérissé et piquant comme le cylindre d’une serinette.
Frisé avait aussi de la serinette, des redites sans fin de vieilles complaintes. Il chantait entre autres celle de Joseph vendu par ses frères, cent et un couplets dont il marquait le rythme lent au balancement machinal de ramasse-tout (son râteau) sur la voie ou au bruit de son sécateur, faisant tomber les branches en mesure:
O Joseph j mon fils aimable ,
Mon fils affable,
Les bêtes t’ont dévore...
Comme mon oncle, un jour, avait eu la patience de l’écouter jusqu’au bout, admirant sa grande mémoire et constatant que telle était bien l’histoire de Joseph, Frisé, charmé de ce compliment, cherchait toutes les occasions de lui répéter sa chanson, et lorsqu’il parvenait à en placer quelques couplets, il ajoutait gravement : « Voyez-vous, monsieur Breton, c’est l’histoire ! » Cela nous amusa. Nous en fîmes une scie au petit Émile qui avait des colères de jeune moineau, lorsque nous le poursuivions du zézaiement de la dite com-
plainte; et, s’il se retournait furieux, nous lançant des flèches de son petit arc heureusement inoffensif, nous ajoutions d’un air moqueur : « Voyez-vous monsieur Breton, c’est l’histoire! »
Nous faisions aussi au jardinier la spirituelle charge de cacher ses outils qu’il affectionnait et dont sa main rude avait poli et usé les manches, ou sa large casquette qui avait une odeur singulière.
Bien des années plus tard, mon père rapporta d’un' de ses voyages un ananas, fruit jusqu’alors inconnu pour nous. Au moment où il le découpa, un parfum étrange se répandit dans la salle et mon père, très gourmet, nous en faisait remarquer l’odeur exquise. Oui, le parfum était exquis, d’autant plus qu’il réveillait en nous un souvenir mystérieux... Nous avions autrefois senti quelque chose de semblable..., mais quoi et où?
Nous cherchions, lorsque Émile, l’air inspiré, s’écria: « La casquette à Frisé! » Oui, c’était bien cela.
Nous affectionnions particulièrement l’un des coins du jardin, le plus humide, le moins propre! On avait creusé là le trou au fumier où Frisé jetait les herbes folles, les vaines plantes, les légumes morts dépouillés de leur semence.
Un mur de brique, à hauteur d’appui, entourait le trou. De là on voyait bien tout le jardin avec ses enfilades de tuteurs peints à l’huile et terminés par des boules blanches.
Oh ! l’adorable papillon de nuit que je découvris un matin, endormi sur la mousse humide de ce trou au fumier. De quelle fraîcheur, de quel éclat il brillait avec ses ailes de velours noir carrelé de raies jaunes et son dos de pourpre et ses ailes de dessous d’un rouge superbe bordées de pois bruns!
Lorsque nous montions sur le mur, nous découvrions le château de Courrières, ancienne demeuré, des seigneurs du village, dont le dernier avant la Révo-
lutionfut le baron de Saint-Victor. Cette construction style Louis XV avait eu pour intendant ce laid vieillard que nous avons vu au lutrin le dimanche de Pâques. Mon père, orphelin dès son bas âge, avait été confié à cet homme et avait passé, au château, une partie de de son enfance. 11 n’en gardait pas un agréable souvenir.
11 y subit de durs traitements et même des coups dont l’un sur l’oreille l’avait rendu un peu sourd.
Un jour on l’enferma dans une chambre, et, comme cet emprisonnement se prolongeait outre mesure, mon père, au risque de se casser le cou, s’évada en se retenant aux moulures de la façade, puis alla se cacher au fond d’un bois, où, pendant trois jours, un camarade lui apporta à manger.
Depuis longtemps abandonné, ce château silencieux, cette prison paternelle aux fenêtres mortes, au perron désert où poussaient les chardons, aux larges cheminées sans fumée, au toit délabré dont les ardoises s’en allaient au vent, s’associait bien plus aux contes appris des camarades qu’à la réalité vivante. Il m’impressionnait. Quelque chose d’étrange devait habiter les ténèbres, derrière les persiennes fermées.
Ce fantôme du passé surgissait, muet, au milieu des moissons qui doraient l’ancien parc ceint de son fossé. Il n’était plus fréquenté que par les hiboux, mais je ne pouvais en détacher l’image du laid tyran qui l’avait habité.
Ainsi s’écoulaient le plus souvent nos heures de récréation dans ce jardin que nous ne quittions qu’à la nuit tombante.
Ah! que j’ai vécu là de beaux soirs d’été!
Les coins du jardin s’emplissaient d’ombre brumeuse, tandis que le haut des poiriers en quenouille et les marmousets se doraient aux derniers feux de l’Occident. Un souffle de fraîcheur se réveillait, intermittent,
et courait avec un léger frémissement parmi les chauds effluves assoupis à terre.
Le ciel s’embrunissait de volées de moucherons bourdonnants et de vagues et flottantes rousseurs entraînées vers l’infini, où, toutes blanches, s’allumaient les étoiles!
Dans des bruissements d’ailes et de feuillage, les moineaux arrivaient, tour à tour, se blottir sous les guirlandes de vigne couronnant la muraille.
Par instants, les sphinx de nuit passaient avec la rapidité d’une flèche, vibrant dans le silence rêveur; d’autres phalènes tourbillonnaient confusément autour des volubilis pâlis.
La volupté, l’extase tranquille du crépuscule enveloppait tous les objets adoucis, par endroits, baignés d’un reste de lumière mourante. La brune Nature s’éteignait peu à peu, dans une sorte de sommeil qu’interrompaient, par instants, quelques frissons rôdeurs. Tout respirait une saine et intense poésie.
Par un de ces soirs délicieusement paisibles, des éclats de voix sonores nous arrivèrent, tout à coup, de la rue, et voici que retentit tumultueusement le même vacarme qui m’avait autrefois glacé de terreur sur le sein d’Henriette.
Et véritablement on recornait Zaguée, aux yeux rouges, à cause d’une nouvelle escapade de son volage mari.
Cependant mon père était en train de créer un second jardin, trois ou quatre fois plus grand que l’autre, et qui devait réaliser, selon nous, des merveilles.
Le lieu choisi s’étendait sur les bords delaSouchez, dans le marais d'en bas , à six ou sept minutes de la maison.
Nous passions là une partie de nos récréations, et je vous assure que rien ne pouvait nous amuser davantage que de voir tant d’hommes pleins de boue, presque nus, le pantalon retroussé jusqu’au haut des cuisses, qui creusaient de grands trous, édifiaient des montagnes, passant et repassant avec leurs brouettes sales sur des planches qui parfois se dressaient et retombaient en claquant.
Nous appelâmes ce jardin la Carperie , à cause des étangs.
Mon père en avait fait le tracé, ménageant les bosquets qui poussaient là, utilisant les mares et les fossés. Il combina les surprises. Ainsi la grille s’ouvrait sur un simple potager, que continuait un verger ordinaire; mais là vous vous trouviez tout à coup, sans vous en douter, devant la fontaine, qui, parmi des thuias, fauxébéniers, cytises et lilas, jetait sa gerbe d’eau naturelle avec un adorable glouglou, au milieu de son bassin aimé des grenouilles.
On avait trouvé cette source sans peine, à deux pieds sous terre, tandis qu’une châtelaine des environs dépensait des sommes folles en forages inutiles*. La Providence s’en était mêlée.
Puis c’étaient des ponts jetés sur des fossés, trois petits étangs constellés de nénuphars où les carpes dorées sautaient avec des éclaboussures de soleil; des tunnels de feuillage abritant des jeux d’arc, d’arbalète et de boules; un pavillon, de rondes pelouses bordées de roses, un bois sombre dont on ne voyait pas la fin à cause du chemin en labyrinthe; une petite salle de
* Ces forages ne furent point inutiles puisqu’ils amenèrent la découverte de veines de charbon ; point de départ des houillères du Pas-de-Calais.
bains avec terrasse, bassin et autre jet d’eau, celui-ci artificiel.
Au-dessus de la Souchez, un étang plus grand, bordé de tournesols, de roses trémières et de diverses plantes hautes à grandes fleurs et à large feuillage, enfermait une île boisée en forme de poire, le réduit le plus mystérieux du jardin, où l’on abordait sur une légère barque.
Grâce aux plantations anciennes, qu’on avait conservées, et à la fécondité du terrain, cette propriété ne tarda pas à offrir ce que l’on appelait alors un séjour enchanteur.
Mon oncle l’aimait passionnément et y passait une partie de ses journées.
Aux ducasses, le matin, les couples amoureux s’y promenaient comme dans un jardin public. Mon père, alors, y appelait des ménétriers qui jouaient sur la plate-forme de la salle de bains, et l’on dansait sur la pelouse comme dans les gravures d’après Téniers, qui ornaient le salon de mon parrain.
C’étaient des rires, des chants et des cris auxquels répondaient mille oiseaux sur les branches; des promenades sur l’eau : « et vogue la nacelle ! »
Des bourgeois de Lille, anciens amis de mon oncle, ayant pour un instant secoué l’ennui de leurs sombres demeures, arrivaient parfois s’y griser aux verdures, au champêtre soleil et s’ébattre comme des enfants, avec leurs épouses follement épanouies au milieu des fleurs.
Sur l’étang, les hommes secouaient la barque pour effrayer « ces dames, » qui poussaient des cris d’effroi suivis des fines plaisanteries du temps.
Un jour un de ces Lillois, homme d’âge mûr, marié à une jeune femme, excité par les effervescences ambiantes, se démena si bien sur cette barque, qu’il perdit l’équilibre et fit un plongeon. On le retira englué.
l’air grave, couvert déplantés aquatiques collées à ses habits ruisselants comme une cascade, tandis que Madame, prise d’une furieuse attaque de nerfs, l’accablait d’imprécations étranglées par le spasme.
On courut à la maison lui chercher des habits. En attendant, revêtu d’une couverture, le monsieur se séchait dans le pavillon et (Madame s’étant apaisée) il se drapait à l’antique en déclamant: «Du plus grand des Romains, » fetc.
J’ai aussi gardé de ce jardin le délicieux souvenir de belles soirées d’été, où nous nous attardions avec mon oncle, sur la terrasse de la salle de bains, à chanter des nocturnes dans le silence et la solitude, sans autre accompagnement que celui des grenouilles des étangs;
« Berger, cours à ta belle
Jurer flamme éternelle.
L’Étoile du soir luit! »
Et en réalité, l’étoile du soir luisait là-bas, au-dessus des rameaux noirs du bois!...
La carperie eut l’insigne faveur d’être chantée en pompeux alexandrins. L’abbé D..., vicaire de Courrières, composa, en son honneur, un poème en cinq ou six chants.
Cet ecclésiastique, qui cultivait les muses et la bonne chère, pour embellir notre jardin, fit appel à ses souvenirs mythologiques, et Flore, Pomone, Cérès, les Nymphes, les Sylvains, les Naïades et les essaims des Zéphires vinrent poétiquement peupler nos parterres, nos vergers, nos étangs et nos bois.
Vénus, elle-même, ne dédaigna pas d’y descendre et d’aborder l’île de Cythère. C’est ainsi qu’il appelait la petite motte de terre boisée, en forme de poire, émergeant de notre pièce d’eau. 11 la faisait naturellement rimer avec solitaire.
Ce solitaire n’était autre que mon oncle, déguisé probablement, par la fantaisie du poète, en heureux Jupiter. Cette désignation d’ailleurs lui allait bien, car, quoique ne vivant que pour les autres, il vécut presque toujours seul.
Quant à moi, j’avoue n’avoir jamais découvert à la Carperie aucune divinité mythologique, ni même ces fées qui nous étaient plus familières; mais j’y vis un jour l’idiot Bénési qui, ayant mis sa chemise par-dessus ses habits, psalmodiait les vêpres, sous un berceau de faux-ébéniers que sans doute il prenait pour un oratoire.
Mille fleurs jaunes pendaient en grappes à la treille feuillue et le soleil, qui s’y infiltrait, en allumait quelques-unes dans l’ombre, ainsi qu’une illumination de chapelle.
En ce temps-là il y eut du remue-ménage chez nous.
Fremy lavait, revernissait ses peintures; Joseph se dépêchait à enlever jusqu’au moindre brin d’herbe entre les grès de la cour; Philippine frottait, grattait, nettoyait et, le reste du temps, dansait sur sa brosse à cirer, lissant tous les planchers qui devenaient luisants comme glace.
Tout le monde se hâtait.
Ramasse-tout râtelait si vivement les allées que la complainte de Joseph passa de l’andante à l’allegro (nous commencions la musique).
Une grande préoccupation agitait la maison. Bientôt, dans la basse-cour, retentirent les cris de détresse des poulets, canards et dindes qu’on y égorgea.
Il arriva chez nous des objets inconnus.
Tout cela me réjouissait d’autant plus que nous pouvions, au milieu de cette fébrile agitation, négliger impunément nos devoirs.
Bref, nous allions recevoir l’un de nos plus grands seigneurs du royaume, le duc de Durfort de Duras.
Je le connaissais d’après son portrait en costume de pair de France 'qui, dans la chambre de mon père, faisait pendant à celui de Charles X.
Il était là, jeune encore, majestueux et beau.
Le jour venu, chaque maison se tendit de guirlandes de feuillages et de fleurs. Des groupes se formaient aux angles des murs. Nous étions à notre grand’porte large ouverte.
Enfin, un mouvement se fit au tournant de la rue qu’enveloppa soudain un nuage de poussière; des hommes, des femmes, se précipitèrent vers une chaise de poste attelée de quatre chevaux qui arrivaient galopant à travers les cris : « Vive Monseigneur! »
Les postillons portaient des culottes rouges, de hautes bottes, des vestes galonnées et des chapeaux de toile cirée. Je les trouvai superbes. Mais je fus désappointé lorsque je vis Monseigneur qui, hélas ! ne ressemblait plus guère au portrait.
Il descendit de voiture à l’aide d’une chaise qu’on lui apporta. Il m’apparut vieux, les joues un peu flasques, le teint coloré, le nez trop gros; une verrue sur la tempe gauche, je crois, et coiffé, sous une casquette de drap, d’un bonnet de soie d’où s’échappaient quelques cheveux blancs.
Moi, qui m’étais attendu à une pompe royale, je restai les yeux grands ouverts* tout surpris devant ce vieillard si pareil aux autres.
Cependant un air de bienveillance aimable éclairait son visage.
11 nous embrassa avec bonté, s’informant non seule-
ment de nos santés, mais de nos petits travaux. Il alla même, l’après-midi, s’asseoir au coin de la grande cheminée Louis XV de la petite cuisine et causer assez longtemps avec ma grand’mère.
Je me souviens qu’au dîner, mon oncle lui parla de ses ancêtres, de certain de ses amis illustres et des romans de la duchesse, sa première femme.
Le duc, charmé de trouver un homme des champs si lettré et possédant si bien son histoire, l’en complimenta en termes courtois et même affectueux.
Quant à nous, nous trouvâmes bientôt un camarade dans la personne de son valet de chambre, M. Michel, un Polonais d’une quarantaine d’années, très sémillant et très bègue, ce qui lui donnait un côté comique.
Il était de très haute taille (six pieds au moins). J’ai entendu dire par mon père que son dévouement à son maître allait jusqu’à ajouter de sa propre bourse aux pourboires que celui-ci le chargeait de distribuer. Où trouver encore un valet sacrifiant ses économies à sauvegarder la gloire d’un grand seigneur?
Michel aimait les enfants et, dès le lendemain, nous le taquinions comme un simple Frisé.
On était à la Saint-Jean d’Eté.
En ce temps-là les femmes et les jeunes filles se réunissaient à tous les carrefours du village, y enlaçaient des rondes qui tourbillonnaient dans le crépuscule et parfois prolongeaient leurs chants jusque bien avant dans la nuit.
Celles de notre rue ne manquèrent pas de venir sous les fenêtres du duc, qui se couchait tôt, et déjà reposait sur son lit, dont les matelas n’étaient pas horizontaux, mais s’inclinaient un peu obliquement vers les pieds, particularité qui m’avait paru étrange.
Ces rondes, ces chants rustiques divertirent d’abord Monseigneur; mais au bout d’un quart d’heure, il en fut las. Cependant, ne voulant pas désobliger ces villa-
geoises qui s’en donnaient a cœur joie, il leur dépêcha Michel, avec ordre de les réunir dans une auberge, après les avoir remerciées, et de leur offrir des rafraîchissements.
Le gai valet, comme d’habitude, ajouta du sien aux libéralités de son maître; non content de régaler les femmes dans la dite auberge, il les promena de cabaret en cabaret, recrutant en route les autres rondes, de sorte que toutes ces têtes féminines ne tardèrent pas à s’échauffer et que, passé minuit, la bande effervescente parcourait encore les rues de Courrières en criant : « Vive Monsieur Michel ! Vive Monsieur de Duras ! »
Ce ne fut pas l’unique voyage du duc à Courrières. 11 y revint une autre fois, accompagné de la duchesse, une grande Espagnole aux traits allongés sous une voilette verte. Nous revîmes notre ami Michel. Cependant nous le négligeâmes un peu pour la femme de chambre de Madame, jeune et jolie brunette très enjouée, qui nous roulait dans l’herbe de la pelouse, nous embrassait, nous chatouillait, ce qui nous allait beaucoup. Et si nous lancions nos flèches vers le ciel, elle s’écriait d’un air étonné : « Oh ! que c’est haut! » Il y avait dans le voisinage une confrérie de petits archers de dix à quinze ans, dont le berceau (la cible) se trouvait établi au bout d’un fossé toujours à sec, qui longeait la rue à l’entrée du village.
Les cris joyeux de ces gamins arrivaient jusqu’à nous et attirèrent l’attention de la grande dame qui, voulant voir le spectacle de près, se fit porter une chaise au bord du fossé. Le jeu, un instant interrompu, recommença gaiement. L’idée vint à la duchesse de donner deux sous à qui percerait le collet rose entourant le but. Cela redoubla l’ardeur des combattants, qui firent des prodiges d’adresse.
Un petit malade, la tête couverte jusqu’aux yeux,
d’un bonnet de laine bleue, fut l’objet d’un intérêt tout particulier.
Cependant les coups de collet devinrent si fréquents qu’ils ne valurent plus qu’un sou.
Encore une économie que n’eût pas faite Michel.
Les idées, dans le cerveau de l’enfant, naissent sous la forme d’images. Avant d’être penseur l’homme est voyant. La vision 1 Je ne sais pourquoi cette faculté merveilleuse, au lieu de se développer, va s’atrophiant à mesure que grandit la puissance de la pensée. Ceci éteint cela, et c’est dommage.
Rien de plus adorablement exquis que cette puissance créatrice qui, sous les paupières fermées, évoque et déroule, hors de la réalité diurne, tant de formes charmantes et étranges, impalpables et pourtant évidentes et comme éclairées par une lumière surnaturelle.
Comme j’aspirais au moment où, niché dans mon lit bien chaud, la lampe éteinte, j’allais assister au spectacle quotidien!
D’abord, des lueurs pâles, crépusculaires, mêlées à des ombres brunes et flottantes, s’agitaient devant mes yeux clos, dans les remous d’un informe chaos, ébauche de création où bientôt scintillaient des points clairs comme des étoiles. Et puis les formes naissaient, s’aggloméraient, se massaient, se dessinaient, se transformaient, absolument involontaires, amenant toutes sortes de surprises.
Les tableaux se succédaient, charmants, bizarres, insensés ou horribles, suivant les dispositions de mon humeur.
Je les regardais tous curieusement, voluptueusement et sans peur.
Parfois je voyais de grandes plaines couleur de sang, très sombres, où de hideux serpents rampaient, roides comme des pieux, dans un mouvement saccadé correspondant au bruit battant de mes artères. Et voici que cela s’éclairait, s’illuminait, s’emplissait de rayons; les serpents s’allongeaient en guirlandes de fleurs; des oiseaux fabuleux passaient et repassaient; des moulins tournaient sur le ciel et le tout s’envolait dans un essor vertigineux, où je me sentais entraîné avec mon lit, ébloui, enivré! Oh! que cela était beau !
Ce paysage s’effaçait et voici que la mer se montrait à mes yeux comme on me l’avait décrite, semblable à une immense toile s’enroulant et se déroulant, et je me sentais pris dans ses plis, emporté, délicieusement bercé. Puis c’était le ciel, rien que le ciel avec de magnifiques nuages d’or sur lesquels marchaient saint Nicolas, sainte Catherine, la Vierge et le petit Jésus et où passaient des tournoiements joyeux d’anges aux ailes bleues.
D’autres fois je voyais des intérieurs pleins d’ombre et d’ustensiles bizarres comme dans notre grenier, de vastes cuisines avec de grands feux où le diable tournait la broche.
Ou bien ma chambre s’emplissait de fusées multicolores avec des tourbillonnements que j’ai revus plus tard aux feux d’artifice.
Par instant, je voyais des jouets vivants marcher tout seuls, processionnellement; des tambours, des polichinelles, des flûtes de Pan, des trompettes et aussi des choses plus naturelles, la véritable procession avec M. le curé, les chantres, Mlle Rosalie, Bénési... Un jour, ô douceur! ma mère surgit brusquement et m’étreignit dans ses bras...
Et tous ces tableaux m’apparaissaient spontanément, positivement vus par les yeux intérieurs et non comme
ces vagues images qui hanteront plus tard notre cerveau, images si lentes à prendre la forme définitive dont nous les revêtirons.
Je crois que beaucoup d’enfants possèdent ce don de double vue. Mes frères et moi, nous nous racontions ces visions et parfois, d’une chambre à l’autre, au moment où elles se produisaient.
Mon oncle aimait beaucoup Lille où il avait passé la meilleure partie de sa jeunesse.
Il nous parlait souvent de cette ville, de son théâtre, de ses concerts, de ses riches appartements dorés aux cristaux resplendissants.
Je ne pouvais me faire une idée de tout cela et, dans mes visions nocturnes, Lille m’apparaissait comme un vague éblouissement, un tourbillon de personnages et de carrosses avec de beaux postillons et, sur d’immenses maisons éclatantes de blancheur, un féerique amas d’or et de pierreries. Ces chimériques images me hantèrent surtout la nuit qui précéda notre premier voyage à Lille.
Nous partîmes de bonne heure, mon oncle, Louis et moi. Nous allâmes prendre la Messagerie de Carvin- Lille, service entrepris par Maximilien Robespierre, de la famille du conventionnel, originaire de Carvin *.
La voiture était déjà au complet, ce qui n’empêcha pas que non seulement on parvint à nous y fourrer tous trois, mais encore à y entasser les divers paquets que
* En voyant, depuis, le masque du célèbre tribun, j’ai été frappé de sa ressemblance avec les Robespierre que j’ai connus.
le conducteur, Maximilien lui-même, récolta en route. Dire qu’il y a aujourd’hui des gens qui maudissent les chemins de fer !
Nous n’avions pas encore' le break que mon père se procura plus tard; d’ailleurs nous n’aurions pu en profiter, car ce break servait tant à ses amis, que nous ne le trouvions jamais lorsque nous en avions besoin.
On mit trois heures et demie pour faire cinq lieues, car Maximilien avait le culte du dieu genièvre et lui faisait d’assez fréquentes libations.
Cependant l’idée des merveilles que j’allais admirer me faisait prendre en patience ce long supplice.
Enfin nous voilà à Lille !
La porte de Paris avec sa grosse masse d’architecture Louis XIV me fit une certaine impression.
J’avais aussi été très frappé par l’immense quantité de moulins qui, comme une nuée de hannetons monstres, remuaient leurs ailes.
Mais que dire lorsque, arrivés à l’auberge (Moulin de r Arbrisseau) où arrêtait la voiture, après nous être étirés et un peu remis de notre courbature (on comprend l’état où devaient se trouver des gens qui pendant trois heures n’avaient pu remuer que le bout des doigts), lorsque, dis-je, j’aperçus enfin à mon aise les merveilles promises.
Les voilà, ces maisons de mes rêves, ces maisons % • # 7 y jaunes, noires de crasse et laides!
C’est derrière ces façades chagrines que ruissellent les lustres des salons dorés!...
Nous n’eûmes pas l’occasion de les voir cette fois, ces salons dorés. Où nous allâmes nous fûmes reçus dans de grandes pièces emplies de laids objets, de hauts poêles de faïence et de ballots de toute sorte.
Là, des messieurs à favoris noirs ou roux nous regardaient à peine, continuant d’écrire; puis l’un d’eux, sa plume d’oie à l’oreille, allait chercher le
patron. Celui-ci arrivait à nous avec de bruyantes protestations d’amitié, nous faisait traverser des couloirs tout vitrés et non moins sombres pour cela, nous introduisait, au coin d’une petite cour que le soleil ne connaît pas, dans quelques pavillons d’architecture jolie comme le couronnement de notre pigeonnier; et mon oncle babillait interminablement avec son camarade, et c’étaient des rires, mille souvenirs où nous n’avions que faire; et nous restions là à bâiller, l’œil sur une pendule d’albâtre ou sur le Napoléon qui dirigeait une bataille imaginaire du haut de sa colonne de faïence.
Et lorsque nous sortions, mon oncle nous disait : « Voilà un gaillard qui a des écus ! »
A l’hôtel où nous logions, mêmes couloirs sombres, même cour étroite et noire, mêmes tristes objets en faïence. Et partout la même chose ! Et mon oncle, à tout propos, hochait la tête avec une expression qui voulait dire: « Eh bien! petit, comment trouves-tu tout cela? » Et pour ne pas le désobliger, il fallait bien ouvrir de grands yeux et faire semblant d’admirer.
Nous dînâmes chez des amis où, du moins, nous trouvâmes des enfants; mais au moment où nous pensions nous dédommager par quelque amusante folie, nous vîmes que nous avions affaire à de sages garçons qui ouvrirent bientôt leur histoire de France, et il fallut regarder les Mérovingiens de profil dans leur ovale traditionnel. Et de fait, lorsque ces petits citadins à la peau blanche remuaient le coude un peu vivement, leur mère, l’œil grave et sévère, les réprimandait aussitôt.
Va pour les Mérovingiens!...
Nous dûmes, d’ailleurs, constater le savoir prodigieux de ces bambins à côté de qui nous nous sentions de vrais ânes villageois.
Après le champagne il nous fut permis de nous étirer un peu dans la cuisine basse où ces messieurs
avaient leurs jouets. O la triste pièce avec ses fenêtres obscures, où le jour pénétrait à peine, tombant du ciel invisible, entre de hauts murs de brique noire, au pied desquels une étroite rivière charriait son eau fangeuse dans de sordides remous, sur les mille tessons de bouteilles, les débris d’assiettes et le tas d’objets innommés qui encombraient son lit.
Le soir, tout changea d’aspect. La ville s’illumina et je pris un vrai plaisir à la longue promenade que nous fîmes entre les rangées de boutiques de la foire qui se dressaient sur la grand’place.
Une bonne odeur de pain d’épice, d’oranges et de parfumerie circulait dans ces allées improvisées que les marchands emplissaient de leurs cris. Que d’objets charmants s’y étalaient, transfigurés dans les flots de lumière que les lampes et les candélabres répandaient à profusion : Jouets ingénieux, bonbons appétissants, armes, cannes sculptées, couteaux de toute forme, tabatières fantastiques, et ces magnifiques pendules tout en or avec de jolies bergères et des sauvages tout nus!
Je vis aussi là des fruits inconnus que vendait un Turc pareil à ceux du Magasin pittoresque , ce nouveau journal qui nous amusait tant.
Quelle ne fut pas ma surprise de voir ce Turc tendre la main à mon oncle, et ils causèrent familièrement. Comme je me sentis fier d’avoir un oncle qui connaissait si bien un Turc !
Je l’étais moins de mon frère Louis qui, malgré mes remontrances, boitait ridiculement devant tout le monde, car le pauvre garçon s’était fait, quelques jours auparavant, une brûlure au pied, en renversant une cafetière placée dans les cendres, au coin du feu.
Il avait tant pleuré pour venir avec nous, que mon oncle l’avait laissé nous accompagner, le pied malade chaussé d’une pantoufle. J’en éprouvais une sotte humiliation.
Nous visitâmes le Musée :
Je trouvai tous ces grands tableaux rouges et bruns, comme enfumés, bien vénérables, mais, je dois l’avouer, peu réjouissants. Louis avoua franchement qu’il préférait le cabinet d’histoire naturelle où il y avait une grande baleine et de jolis oiseaux multicolores; j’aurais bien été de cet avis, s’il n’eût été indigne d’un aspirant peintre.
J’étais encore plus à la portée de Fremy que de Rubens. Heureusement je fus sincère dans mon admiration pour une petite toile flamande, où une lampe, si naturelle! éclairait deux vieux lisant dans un gros livre. Le foyer de cette lampe était parfait; la petite flamme passait si bien du bleu au jaune et au roux fumeux : seulement elle colorait les personnages trop en rouge.
Le soir mon oncle nous conduisit au théâtre, où l’on jouait la Muette dePortïci. Nous arrivâmes des premiers. La salle était encore vide, à peine éclairée du jour bleuâtre qui tombait du plafond. On abaissa le lustre. Un homme le fit tourner et retourner, allumant un à un chaque quinquet.
Bientôt la salle resplendit de tout son éclat, sans réaliser toutefois l’effet de nos visions nocturnes.
L’orchestre préluda; des doigts passaient par les petits trous du rideau où parfois brillaient des yeux. J’eus encore l’orgueil de voir mon oncle faire un signe amical au premier cor, son ancien professeur, un musicien hors ligne... et dont le profil ressemblait tellement à celui des chrysalides du papillon le Vulcaïn que, comme il s’appelait Laoust, nous appelons depuis ces chrysalides des Monsieur Laoust.
La pièce commença; mais on y chantait trop. Je n’y comprenais rien. Je m’amusais aux costumes et aux décors.
Au dernier acte, je vis, de grandeur naturelle, le Vésuve de notre cabinet d’étude. Encore une décep-
tion : Je découvris de suite les fils qui tiraient les pierres de l’éruption, et puis la Muette se jeta visiblement, non dans le cratère, mais à côté.
Quant à mon oncle, par instant il bondissait sur son siège avec de tels élans d’enthousiasme, qu’il éveillait l’attention railleuse de ses voisins.
Te reverrai-je, enfant qui traversas mon rive,
Le temps que met V étoile à passer dans la nuit?...
C’était un jour de mai tranquille où pour tout bruit Aux branches on croyait ouïr monter la sève.
Lorsqu’elle* arriva avec son père, ami du mien, il me sembla qu’un rayon du paradis entrait à la maison, tant son regard céleste vibrait dans ses yeux bleus, tant sa chevelure s’imprégnait de lumière blonde, et tant éblouissait la blancheur rose de son teint.
D’où venait-elle? Qu’est-elle devenue? Je l’ignore. Le nom de son père seul est resté dans mon souvenir, vague lui-même, Dubois, ne précisant personne tant il désigne de gens.
Et d’où venait le charme qui nous entraîna aussitôt vers elle, tout en nous tenant à distance? Car nous fûmes tout d’abord interdits et honteux.
Les autres petites filles ne nous faisaient pas cet effet.
Pourquoi oubliâmes-nous nos jouets?
Je la vois encore seule au jardin, allant, sans se retourner, le long de la voie.
Nous la regardions de loin, en silence.
Puis, simulant l’audace, nous nous bousculâmes bruyamment, poussant des rires clairs pour attirer son
attention. Nous ne savions pas comment commencer sa connaissance.
Mais, le soir, avant de nous coucher, lorsque marraine lui eut mis sa camisole d’indienne et emprisonné ses boucles dans un bonnet de nuit, elle nous apparut sous un aspect plus familier, plus semblable à nous, et nous l’embrassâmes, et je me mis à l’aimer tout à fait.
Et le lendemain? O la belle journée, toute pleine d’elle! Comme dès mon réveil elle dut me paraître gaie, la traînée rose que l’aurore traçait sous le plafond de ma chambre! rose comme la robe de la petite fille.
Au dîner, on la mit à mes côtés.
L’intimité s’établit.
Nous partageâmes nos desserts. Nous avions bu du champagne, nos langues se délièrent.
Oh! plus de timidité, alors!
Elle nous suivit sur la pelouse. Là nous nous ébattîmes follement, tournant comme des moulins à vent, les bras étendus, jusqu’à nous griser et tomber l’un sur l’autre dans l’herbe. Nous nous relevions en trébuchant, la terre se soulevait, se dérobait sous nos pas, les murs du jardin continuaient à tourner: douce ivresse! Et elle criait, et elle riait; ses dents et ses yeux luisaient adorablement.
Un peu calmés, nous lui fîmes les honneurs de la basse-cour où le paon magnifique (un nouveau venu aussi) se rengorgeait au soleil, ouvrant sa ronde queue étoilée d’yeux.
Mon oncle nous appelle... On va à la Carperie. — « Qu’est-ce que la Carperie? — Tu verras! » On part. Nous traversons les champs. Je lui explique les blés, les avoines, les colzas, les œillettes; car elle ignorait tout, la petite bourgeoise ingénue.
Nous passons le château dont nous longeons le fossé à sec, plein de chardons, d’orties et de pissen-
lits. Voici la Carperie toute verdoyante et toute fleurie. Nous nous enfonçons dans les hautes herbes du verger où elle se perd parmi les reines-marguerites.
Le glouglou de la fontaine nous attire. Les grenouilles vertes sautent dans le bassin où se joue au soseil un gros bouillon liquide, car l’appareil qui en fait une gerbe, n’est pas placé sur l’orifice de la source. Nous allons par les massifs de roses, de reines-després, de boules-de-neige et nous regardons les carpes s’ébattre dans les étangs. Mon père fait jouer le jet d’eau de la salle de bains, celui qui monte si haut! Nouveau ravissement de ma petite amie.
On entend des cris à la grille où une dizaine de petits camarades demandent la permission d’entrer. Je vais la leur ouvrir, et nous organisons une partie de cachecache. Nous courions dans le bois sombre où déjà le soleil, à son déclin, dardait presque horizontalement des traits de feu à travers les branches. On se cachait partout : dans les noisetiers touffus, dans les huttes des jeux d’arc et d’arbalète, dans les buissons de roses.
Là, on se taisait, on se tenait tranquille, on frissonnait doucement en entendant passer les fureteurs. Oh ! c’était adorable d’être là bien cachés, à deux, et de se regarder avec de grands yeux un peu égarés par la crainte d’être pris.
On nous découvrait. Nous sautions comme des chèvres en poussant des cris fous; et des volées d’oiseaux s’effaraient et fuyaient à grands bruits d’ailes dans les branches.
C’est ainsi qu’elle et moi, nous restâmes longtemps sans être vus, derrière le berceau de faux ébénier où naguère Bénési chantait les vêpres. Nous étions dans un réduit étroit, tapis dans l’herbe dont le vert intense rendait plus vermeilles ses joues roses d’ardeur enfantine.
Nous étions là protégés par des touffes de feuillage,
à l’angle d’un fossé dont l’eau dormante et claire foisonnait de végétation multiple aux menus rameaux. Devant nous, sur l’autre rive, de grandes plantes humides ouvraient leurs larges feuilles dentelées, d’un vert presque blanc, et leurs fleurs de même couleur qui sortent de longs fourreaux aigus; de hautes ombellifères dressaient leurs parasols; végétation extraordinairement vivace et d’une tendresse infinie... Nous restions là muets, palpitants, au milieu de cette exubérance de vie. Comme elle avait couru, de moites effluves montaient à son visage et j’entendais les battements de son cœur. Lorsque le danger semblait plus imminent, nous nous serrions plus fort l’un contre l’autre.
Nos regards se croisaient, fixes, dans une sorte d’anxiété pleine de tendresse. Rien ne nous avait trahis! Les pas et les voix s’éloignaient, se rapprochaient. Je ne sais combien dura ce moment délicieux.
Tout à coup, elle fit un brusque mouvement et me montra du doigt, là, tout près de l’eau, à deux pas, dans une touffe verte, un nid d’oiseau ! Un nid d’oiseau fait de mousse et de brindilles, gracieusement arrondi. — La mère, les ailes un peu entr’ouvertes, avec de petits mouvements nerveux, protégeait de son corps ses petits nouvellement éclos et nous regardait avec des yeux immobiles d’effroi.
Ma petite amie, toute frémissante de plaisir, se lève, se penche pour mieux voir; mais son mouvement nous découvre.
La bande folle accourt criant: « Les voilà! les voilà! » et nous bondîmes hors de notre cachette, tandis que l’oiseau filait dans les joncs en poussant de petits cris de terreur.
Elle est partie... laissant derrière elle je ne sais quelle morne solitude; partie... emportant les plus beaux rayons du soleil qui ne verse plus qu’une lumière triste et décolorée sur les fleurs aux corolles chagrines. Le petit Émile, lui-même, a pleuré ce matin, car depuis deux jours nous ne nous étions réjouis qu’en elle, enveloppés de son charme.
Il faut maintenant nous remettre à nos leçons, à nos pages d’écriture, sur ces maudits tabourets de crin, et nous contenter, pour distraction, de voir les poules de Thasie gratter le fumier et son cochon labourer du groin le bourbier noir et fangeux.
Heureusement, depuis la création de la Carperie, mon oncle, souvent attiré de ce côté, fait de longues absences et nous laisse davantage à notre liberté.
Vers les dix heures, après les leçons récitées, après avoir taillé nos plumes, il met sa casquette jaune barrée de raies brunes en spirale et descend. Nous l’entendons, dans la cour, commander quelque travail à Joseph ou à Philippine, puis il traverse le jardin d’un pas droit et rapide.
Nous le suivons des yeux à travers les vitres de couleurs où nos fronts impatients se pressent déjà.
Au bout de l’allée, sous le berceau de clématites, il ouvre la porte qui donne sur les champs et disparaît.
Le mur le cache une ou deux minutes, et nous revoyons poindre la rapide casquette jaune entre les blés et les avoines, le long des fossés du château.
C’est le signal de l’émancipation.
Émile, qui ne fait qu’apprendre ses lettres, s’échappe
le premier. Louis et moi, qui devons écrire, traçons quelques mots pour la forme, et, vite, nous émoussons le bec de notre plume, et elle ne va plus; plus moyen de continuer.
Louis file à son tour. Et moi, je reste en proie à la voluptueuse passion des découvertes défendues.
11 y a là, sous la bibliothèque, cinq ou six basses armoires du plus haut intérêt au point de vue des fouilles.
On y trouve des instruments étranges, enfermés dans des boîtes en cuir; des ustensiles mystérieux, des boîtes à compas, des rouleaux de plans, des médailles, des parchemins avec des cachets de cire rouge, des coquillages, des lorgnettes, des loupes, et, ceci m’intéresse plus que tout le reste, des boîtes à couleurs pour aquarelles, et même des vessies contenant des couleurs à l’huile; des flacons de vernis à l’odeur plus exquise que celle des fleurs; enfin, des lithochromies auxquelles mon oncle, qui avait voulu toucher un peu à tout, s’était exercé.
Le cœur tremblant, l’oreille au guet, avec quelle émotion inquiète je remuais toutes ces curiosités!
Peut-être mon oncle m’aurait-il permis l’usage de quelques-uns de ces objets, mais jamais je n’aurais osé les lui demander, tant ils me semblaient précieux et sacrés. Je ressentais des remords de profanateur en les touchant, comme si j’entrevoyais l’infini des arts dont ces objets m’offraient les infimes attributs.
Mais la passion l’emporta bientôt sur le respect. Je poussai l’indiscrétion jusqu’à user de ces objets. J’essayai d’abord, sur le dos de ma main, toutes les tablettes d’aquarelle, dont ensuite je vernis la boîte par-dessus le couvercle, de sorte que mon oncle ne put plus l’ouvrir, la coulisse ne jouant plus. Et, dans son honnête naïveté, il ne devina rien.
Je perçai aussi, avec la pointe de mon canif, la
peau des vessies, si bien qu’une d’elles, crevant sous mes doigts, emplit mes mains de bleu de Prusse et en tacha le tapis. Grand émoi !...
Si mon oncle allait rentrer sur le fait!...
Vite je cours au fournil me laver avec du sable, disant à Philippine que je m’étais embarbouillé de son bleu à lessive; puis, à force de savonner le tapis et de le frotter avec une éponge, je finis par en dissimuler la souillure.
Si mon oncle revenait avant l’heure de la récréation, on entendait grincer sa clef dans la serrure de la porte du jardin, et, en un clin d’œil, on courait s’asseoir à son pupitre et ouvrir sa grammaire. Il arrivait, inspectait les cahiers. On lui montrait les plumes...
Alors, avant de s’absenter, il en tailla cinq ou six, et il fallut bien désormais faire sa page. Nous nous dépêchions de la griffonner tant bien que mal. Nous avions ordre de rester à l’étude jusqu’à onze heures et demie le matin, et quatre heures l’après-midi. Le signal, longtemps attendu, nous arrivait d’une haute horloge derrière l’escalier. En me penchant sur la rampe, je pouvais en toucher le cadran.
Or il se fit que cette horloge, qui avait toujours marché avec une grande régularité, se mit, par instants, à précipiter son mouvement d’une façon folle. L’horloger vint la prendre une dizaine de fois et finit par déclarer qu’il y perdait son latin. Plus il la travaillait, plus elle avançait.
O naïveté des parents ! Ils ne songèrent jamais que c’était moi qui, contrairement à Josué, hâtais la marche des heures, afin de n’être pas pris en défaut lors des retours imprévus de mon oncle.
Un de mes plaisirs défendus que je savourais avec des battements de cœur au moindre bruit de pas montant l’escalier, c’était aussi, pendant les absences de mon oncle, de feuilleter les livres de la bibliothèque discrètement voilée de soie verte, mais dont le propriétaire, dans sa confiance aveugle, négligeait de retirer les clefs.
Ses cinq ou six compartiments enfermaient une série de très, beaux volumes, tous reliés en veau. Il y avait une quantité de belles gravures, même sur acier! si fines, qu’il fallait approcher les yeux tout près pour en voir les hachures.
Les illustrations de Moreau le jeune des romans de Voltaire, celles de la Pucelle, par exemple, me révélant vaguement de très troublants mystères, me plongeaient dans des rêveries profondes..'.
J’eus bientôt plus de loisir pour me livrer à ces recherches haletantes; car mon oncle, qui continuait toujours ses promenades au jardin du marais, fut de plus retenu dans le salon inachevé, où, durant des semaines, il donna des leçons de chant à des jeunes filles. Il leur apprit des cantiques, d’abord pour la plantation d’un Calvaire que mon père devait ériger dans un coin du cimetière, et plus tard pour d’autres occasions.
J’entendais distinctement ces chants, le grand salon se trouvant sous notre cabinet d’étude.
Je ne puis dire le charme que prenaient alors ces jeunes voix m’arrivant à travers le plancher.
Une sorte de rapport mystérieux associait, dans mon esprit, ces voix aux personnages des gravures
qui semblaient s’animer d’une vie surnaturelle. Ce vertige me troublait délicieusement.
Une de ces images, tout en m’initiant aux cruautés humaines, m’ouvrait comme une perspective d’angoisses inconnues. Elle représentait des esclaves noirs à la file, liés et retenus ensemble par une sorte d’échelle qui, pesant lourdement sur leurs épaules, laissait passer leurs têtes entre chaque échelon.
Ils allaient ainsi, ployant le jarret, et geignant sous le fouet impitoyable de leur conducteur. C’était affreux !...
Lorsque les voix languissantes des jeunes filles gémissaient sous mes pieds, il me semblait que ces pauvres noirs exhalaient leurs plaintes et remuaient leurs jambes machinalement; ou bien je croyais ouïr les supplications des anges qui imploraient du ciel la fin de leur supplice. Mon cœur se prenait d’une immense pitié. De la contemplation, je passais à l’extase, les malheureux esclaves s’agitaient de plus en plus convulsivement et je les entendais, avec les chanteuses, gémir en cadence monotone :
<r Venez, divin Messie,
Sauver nos jours infortunés! ...
Vene% ! venez! venez! •
J’allais souvent chez la cousine Catherine que vous connaissez, la vieille à la faucille.
Sa petite ferme touchait à notre maison.
J’aimais la rusticité du vieux logis, sa cour étroite où traînaient des objets aratoires, la majesté du haut
portail de grange qui ne s’ouvrait, avec de longs grincements, qu’au temps de la moisson.
J’aimais le mystère de cette grange obscure; l’odorante buée sortant des étables où le soleil plongeait de clairs rayons, tandis que les vaches dormaient paisiblement à l’ombre, dans l’or des reflets ambiants.
J’aimais la cuisine à grande cheminée noire où bouillait le boire des bestiaux répandant sa senteur d’herbages dans toute la maison; sa fenêtre aux petits carreaux verdâtres, et son horloge à haute caisse de chêne, au monotone balancier, enfin, piqué de clous de cuivre brillants, son dressoir où s’étalait toute l’humble céramique et les pots d’étain.
Mais j’aimais surtout la vieille Catherine, le bon génie de cette paisible retraite.
J’avais à peine connu le cousin Zidore , son mari, l’un des rares hommes à qui j’ai vu porter la queue, les culottes et les souliers à boucles d’argent. Coiffé d’un bonnet de coton blanc, il sommeillait presque toujours, souriant doucement, dans son fauteuil de paille.
A ses courts réveils, il me tressait des clachoïres (des fouets). Je ne me rappelle que cela de lui et puis qu’il était tout parcheminé de vieillesse.
Marraine me dit un jour: « Ton cousin Zidore est mort, il ne te fera plus de clachoires. » Et je me le figurais pareil à ces petits oiseaux que j’avais trouvés roides et immobiles, mangés par les fourmis.
J’en éprouvai une sorte de terreur, surtout de ce qu’on l’avait mis dans un trou de terre, tandis que les cloches pleuraient.
La cousine Catherine, petite, alerte encore, quoique pliée en deux par l’âge et les rudes travaux des champs, chantait et souriait toujours.
Elle était tout amour, la bonne vieille!
Lorsqu’elle relevait la tête, son œil gris pétillait de tendresse sous son sourcil gris et les mèches de che-
veux gris et rebelles que ne pouvait retenir le bonnet d’une blancheur éclatante.
Quelles aimables rides sillonnaient son visage dont la bouche s’avançait comme pour les baisers! Car le temps, en usant toutes ses dents sans les faire tomber, avait rapproché le menton du nez sans rentrer les lèvres plissées en dehors. Ses mains noueuses, aux ongles carrés, serraient les miennes avec de vives étreintes.
Elle était gaie et pourtant elle avait traversé des temps bien durs.
A la belle saison, elle passait de longues heures à tricoter, assise sur la borne de sa grand’porte, ou à filer au seuil de sa cuisine. Je crois entendre encore la ronflement de son rouet. Les soirs d’orage nous regardions, elle et moi, passer les fantasques nuages prenant des formes de bêtes et de personnages, se transfigurant de minute en minute. Je me sentais pris de je ne sais quel trouble pieux devant ces éternelles images du ciel parmi lesquelles Catherine avait autrefois vu ma mère *.
J’allais aussi assez souvent un peu plus loin, au bout du village, à la ferme de Jean L...
Jean L. . . et sa femme Augustine, ménage sans enfants, fermiers jouissant d’une honnête aisance, restèrent jusqu’à la fin de fidèles amis de ma famille.
Ils approchaient alors de la quarantaine, la femme un peu plus âgée que son mari, ce qui n’est pas rare au village.
Ils se ressemblaient comme s’ils eussent été frère et sœur : deux faces rondes comme la lune, celle de l’homme souriant toujours et celle de la femme riant
* Les paysans, dans leur langage pittoresque, appellent ces nuages flamboyants, des fleurs d’orage.
aux éclats; celle-ci toujours vive et enjouée, l’autre respirant un calme éternellement serein.
Jean L... parlait lentement, et, dans aucune occasion, il ne prononça un mot plus haut que l’autre. Les paysans disaient de lui : « C’est un homme à la longue pensée. »
Ses récits, d’ailleurs, ne manquaient pas de charme amusant. Il racontait ses colères dont lui seul avait été témoin, du ton dont il eût murmuré ses sommeils.
Ses pittoresques tours de phrases prenaient un singulier comique au contraste de la vigueur naturelle des mots et de la tranquillité avec laquelle il les prononçait.
Nullement curieux, rien ne l’étonnait.
C’est M,ne Jean L... qui la première me mena voir le Torgeot.
Ayant besoin de parler au meunier, elle m’emmena un jour avec elle. Car la fameuse Bête était un moulin, un moulin à l’huile à foulons: pan-pan-pan 1 pan, pan, pan... Je le savais depuis mon voyage à Lille.
En avais-je entendu là des Torgeots !
Cependant le vague effroi qu’il m’inspirait persistait quand même, et je ne l’approchai pas sans une forte émotion.
Nous y allâmes par une toute petite sente circulant entre les meules, dans les champs. Cette promenade est restée dans mon souvenir comme l’une des plus poétiques de mon enfance, comme le voyage à Saint- Druon. J’y fis une connaissance plus approfondie de ces jolis scarabées bleus qui venaient me heurter étourdiment dans le jardin, lorsque j’étais tout petit, qui tombaient à terre et que je ramassais pour jouer familièrement avec eux.
Fi ! les vilaines habitudes que je leur découvris 1 Qui eût cru cela? J’en fus pour toujours dégoûté.
Mais n’était-ce vraiment pas une bête que ce torgeot? N’était-ce pas un immense scarabée avec ses quatre ailes mi-transparentes, mi-opaques? Avec quel épouvantable grincement elles craquaient en tournant dans le . vent !
Et puis comme il retentissait, son bruit, que je ne connaissais que de loin : Pan, pan, pan ! pan, pan ! pan !
C’était toujours Jean L... qui nous menait sur son rustique véhicule, à la ducasse de F...
Dès le matin, de bonne heure, nous pouvions voir, du balcon de mon oncle, MmeJeanL... préparer le chariot.
Elle y étendait de la paille fraîche, y plaçait des chaises et disposait, sur des demi-cercles, la toile blanche dont l’ombre devait nous protéger contre l’ardeur du soleil.
Nous suivions d’un regard gai ces préparatifs qui nous promettaient une journée de plaisirs inaccoutumés.
Jean L... attelait la jument, la grise, « l’bète de V main,» et le poulain, « l’bête de l’ vergue , » et nous prenions place sur les chaises, arrangeant nos pieds dans la paille.
Hue! L’équipage s’ébranlait et partait, cahin caha (les routes alors n’étant guère planes), lentement, à l’unisson de son flegmatique conducteur.
Les maisons du village disparaissaient une à une, puis les meules en longues files enveloppées de brume matinale que buvait peu à peu le soleil.
Dans cette brume, au loin, surgissaient d’autres villages, Hénin, Dourges, Noyelles, Harnes, Fouquières. On y remarquait, dominant les chaumes et les toits rouges, quelques ardoises brillantes et tuiles vernies indiquant les maisons des personnes les plus considérables.
On disait leurs noms et l’on expliquait l’origine de leurs fortunes.
La route se continuait à perte de vue, monotone. Cela durait... durait...
Enfin voici F...
Nous quittions la grande route et nous arrivions bientôt, par une allée de grands peupliers, à la ferme de M. D..., notre hôte; une vraie ferme 1 dont depuis longtemps nous avions aperçu les deux hauts pigeonniers près du clocher, avec lequel ils luttaient d’importance, émergeant, l’un des arbres tonffus du verger, l’autre des immenses toits des granges.
A notre arrivée, sous le portail, la cour s’ouvrait vaste et blonde, étincelante de soleil sur les fumiers d’or et toute grouillante de volaille: dindons multicolores, paons fastueux, poules, coqs, pintades. Les pigeons neigeaient sur les toits, tourbillonnant autour du pigeonnier et semant le purin de leurs plumes. Des oies arrivaient, bruyantes et menaçantes, nous tirant par le bas du pantalon.
Plus accueillant que ses oies, le maître nous attendait sur le seuil de sa porte, entouré de sa dame et de ses fils, souriant amicalement. On s’embrassait. Nous allions à la salle à manger dont les murs avaient pour tapisserie des vues de Lyon, les quais du Rhône et de la Saône, regorgeant de monde et de bateaux. Quelques invités nous y attendaient. Les autres arrivaient bientôt en chars couverts comme le nôtre, en carriole, en cabriolet; société mêlée: de riches fermiers, un médecin, des jeunes gens de Douai plus élégants, amis des fils D..., un artiste vétérinaire, un ancien prêtre défroqué qui jurait comme un cuirassier, enfin M. le curé de F. . . , Rabelais de village, publiant, au profit de son église, des brochures ordurières et niaises n’ayant pas le génie du maître, mais où ses crudités étaient dépassées.
De même que chez nous, le dîner composé de quinze
ou dix-huit plats se prolongeait depuis deux heures jusqu’au soir.
Mais dès que nous étions rassasiés, nous quittions la table où nous ne revenions qu’un instant, une courte apparition au moment du champagne.
Pendant que les maîtres mangeaient et buvaient, il faisait bon courir dans tous les coins et recoins de la ferme que personne alors ne surveillait. Nous prenions d’assaut les tas de blé des granges où nous trouvions des garçons de cour endormis, cuvant leur genièvre.
Nous allions au verger abattre des mûres qui parfois saignaient sur nos chemises propres ; nous poursuivions les paons pour, leur arracher des plumes que nous cachions sous la paille de notre chariot.
Lorsque nous rentrions à la brune dans le salon, les convives s’échauffaient, les discussions s’animaient; le défroqué jurait plus fort, les fils D... se disputaient, tandis que leur père conservait, dans le bruit, sa gravité de patriarche, car c’était un petit vieillard aux cheveux blancs, toujours majestueux, quoique comme Abraham il eût épousé sa servante qu’il avait, d’ailleurs, fidèlement gardée.
Quant à notre ami Jean L..., l’homme à la longu'e pensée, il apparaissait aussi tranquille qu’au départ; seulement lorsqu’il se rendait à la cuisine pour y allumer sa pipe à la chaufferette, nous remarquions que sa marche festonnait légèrement.
Nous repartions à la nuit. Mon père et mon oncle se communiquaient leurs impressions de la journée, et nous, fatigués d’avoir tant couru, tout en songeant, dans un demi-sommeil, à nos belles plumes de paon, nous regardions défiler, au bord du chemin, les grands ‘ peupliers dressant leurs fantômes noirs dans l’obscurité de l’espace.
Arriva le jour de la plantation du Calvaire.
Le christ attendait chez nous.
11 nous impressionnait par sa beauté qui contrastait avec la fruste laideur des saints de l’église.
Un peintre vint de Lille pour le badigeonner; un peintre pâle avec de longs cheveux, ce qui dans mon estime nuisit considérablement à Fremy. D’ailleurs, au lieu de peindre la chair uniformément rose, il sut la nuancer de veines bleues et en varier les teintes fondues avec un art parfait.
Il avait fait sortir séparément de la plaie du côté trois gouttes d’eau et trois gouttes de sang. Mon oncle lui fit observer que le sang et l’eau devaient être mêlés. Il fit le changement en admirant la perspicacité de la remarque. Les grands artistes sont tous modestes!
Ce fut une grosse affaire que cette plantation de Calvaire et qui n’alla pas sans quelque peine.
Au village on ne peut s’occuper de n’importe quoi, sans rencontrer des tracas sur son chemin.
D’abord s’agita la question du costume pour les chanteuses. La robe blanche fut unanimement acceptée, mais lorsque mon oncle proposa la ceinture noire parce que la cérémonie devait revêtir un caractère de deuil, une vive opposition s’éleva dans le féminin troupeau. On voulait la ceinture bleue. Mon oncle tint bon et imposa la ceinture noire. Çela amena des démissions: la plus jolie et aussi la plus coquette se retira et ne revint plus. Autre difficulté : une des chanteuses avait une voix de garçon, ce qui, selon les autres, gâtait l’harmonie. Elles l’expulsèrent. De là des fureurs
d’amour-propre qui gagnèrent les amants et les parents des mécontentes.
Tout le village en fut troublé.
On en vit bientôt les effets. Ainsi les musiciens des pompiers qui devaient, à la dite cérémonie, exécuter des marches funèbres, excités par l’amoureux de la belle coquette démissionnaire, se mutinèrent et refusèrent de jouer.
Ce fait minuscule fut le point de départ d’une foule de déboires que mes parents, dans leur sollicitude pour la chose publique, rencontrèrent plus tard. Dès lors il ne se passa plus de jour que je ne les entendisse se plaindrè de l’ignorance, de la stupidité et de la méchanceté jalouse d’une partie de nos paysans.
Cependant je me hâte d’ajouter que la très grande majorité leur a toujours montré beaucoup de reconnaissance.
Je pouvais avoir huit ans environ, lorsque mon père m’emmena dans l’un de ses voyages à Regnauville, petit village des environs d’Hesdin, sur la lisière de la forêt de Labroye.
Cette forêt, vaste et superbe domaine, appartenait au duc de Duras, dont mon père, on le sait, était le régisseur et receveur.
Le souvenir de cette excursion m’arrive comme le lointain écho d’une longue fête ensoleillée.
A Lens, nous visitâmes ma grand’tante Platel, veuve du notaire de ce nom, oncle de ma mère. Son aspect me sembla d’une grande dame très vieille, à la noble attitude.
Je ne me rappelle rien d’autre d’elle, sauf un perroquet à queue rouge, très bavard, qui doit vivre encore ; et au fond d’un long jardin, trois postures en terre cuite, peintes au naturel, deux mendiants, la femme portant une hotte sur le dos, et l’homme une croûte de pain dans la poche de sa veste, enfin un chasseur mettant éternellement en joue un lièvre éternel.
Et la maison aussi était vieille et tous les arbres du jardin étaient vieux.
Je me trouvais avec mon père dans la petite cour de ma tante, lorsque j’aperçus, à la fenêtre d’une chambre, un homme de taille immense, presque un géant, portant un costume vert à boutons et galons d’argent. Il me jetait, de là-haut, un bon et bruyant rire fendu jusqu’aux oreilles et montrant toutes les dents.
— Mon père me dit : « Sois sans crainte, c’est un très brave serviteur qui t’aimera beaucoup et chez qui tu coucheras à Regnauville, c’est mon premier garde. 11 s’appelle Bonaventure. »
Je ne sais pourquoi il était venu au-devant de nous.
Nous partîmes en diligence, au grand trot des chevaux secçuant leurs crinières.
Oh! que l’air était léger! ô la course interminable et jamais ennuyeuse!
Au bruit roulant des roues massives, quel emportement à travers les vastes plaines, sur les routes poudreuses et blanches qui, par instant, s’arrêtaient dans le ciel, comme si tout à coup la terre allait finir! Bientôt les montagnes succédèrent aux montagnes, les villages aux villages, ceux-ci de loin semblables à des bois, leurs chaumes moussus et leur clocher d’ardoise enfouis dans de hauts arbres noirs sous lesquels des rayons se jouaient dans l’ombre avec de grands éclats lumineux.
Aux abords des rues des mendiants tendaient, en
geignant, leur chapeau de feutre usé. On relayait, avec de clairs cliquetis de chaînes, dans des auberges pareilles à des fermes où l’on mangeait, à la hâte, au milieu des poules qui picoraient les miettes tombées de la table sans nappe. On voyait des choses extraordinaires, des enseignes barbares, des difformités inconnues; et toujours le soleil, le soleil qui embrasait les plaines, filtrait entre les branches, accrochait les toits, tachait les rues de larges plaques claires, glissait, rayonnait, s’engouffrait et éclaboussait, repercuté par les mares en aveuglants éblouissements.
De gros pigeonniers de brique bariolés de grès blancs, comme d’énormes ruches, dans un incessant tourbillon d’ailes, dressaient leurs pesantes masses carrées, reflétés avec leurs tuiles lépreuses et leurs girouettes grimaçantes, par les purins où neigeaient les plumes, où barbotaient des légions de canards.
Habité par de pauvres bûcherons, Regnauville était alors un tout petit, un tout modeste village sur les bords de la grand’route; des rangées de maisons couvertes de paille où les arbres fruitiers jetaient leurs ombres, les pieds perdus dans l’herbe.
A peine plus élevé que ces maisons, l’espèce de pigeonnier, la sorte de grange qui servaient de clocher et d’église s’abritaient de même sous un vieux chaume noir taché de mousses vertes et fleuri de plantes grasses.
Rien de plus humble que l’étroit cimetière qui les entourait.
Le presbytère qui dormait derrière, sous un sombre bouquet d’ormes, ne sortait pas de cette rustique harmonie; rien ne le distinguait des chaumières voisines.
Là vivaient paisiblement trois vieillards: M. le curé, son frère, ancien professeur de philosophie, et leur servante qui, naturellement, se nommait Marie.
La maison de Bonaventure, la dernière du village,
petite ferme soigneusement bâtie, proprette et blanche, exceptionnellement couverte de tuile rouge, regardait, de la fenêtre de son pignon, la haute forêt dont l’épais et sévère rideau se déroulait sur l’horizon à six ou huit cents mètres plus loin.
Elle faisait face à un bâtiment carré, dépendance du domaine de Labroye, qui contenait une assez grande salle pour les ventes de bois, le bureau et la chambre de mon père.
Des rosiers à fleurs jaunes tapissaient extérieurement ses murs, entre une grille s’ouvrant sur la rue et un jardin qui, derrière, fuyait vers des prairies.
Lorsqu’elle nous reçut à notre arrivée, je découvris sans peine que Mme Bonaventure était une femme de corpulence énorme, d’environ cinquante ans, très vive pourtant, et que ses yeux francs et clairs animaient un ample visage aux charnus contreforts.
Les Bonaventure n’avaient pas d’enfant, mais je remarquais avec plaisir une jeune nièce qui vivait avec eux. Elle se nommait Antoinette.
Elle me prit par le bras, me fit monter un escalier étroit, bas et raide, ouvrit une porte et me dit : « Voici ta chambre; je me charge de toi; si la nuit tu avais besoin de n’importe quoi, appelle-moi, je suis à côté. »
L’arrivée de mon père à Regnauville était toujours un événement. Bientôt la maison s’emplit de monde; des bûcherons, des marchands de bois, des gardes, des gens qui venaient réclamer pour des procès...
Fatigués du voyage, nous nous couchâmes de bonne heure.
Antoinette m’enroula, m’emmaillotta dans mes couvertures, m’embrassa et je m’endormis profondément.
Lorsque je commençai à me réveiller, j’éprouvai une sorte d’engourdissement léger, plutôt un souvenir qu’un reste de fatigue, juste assez pour mieux apprécier la jouissance du repos que je goûtais.
Dans ce demi-sommeil, que j’aimais à prolonger, flottaient des idées confuses sans rapport avec les événements de la veille.
Je me croyais chez moi, comme si j’allais entendre le pas de mon oncle, le frémissement de son rasoir et de sa savonnette. Il ne venait pas; serait-il paresseux comme moi?
Cependant le silence était plus profond que d’habitude et interrompu par des bruits inaccoutumés; les coqs, plus rares, chantaient aussi un peu différemment. J’ouvris les yeux. Je fus surpris de ne plus revoir les bouquets de reines-marguerites de la tapisserie; alors tout me revint à la mémoire.
Je repassai délicieusement les incidents du voyage; je savourai à l’avance tout ce qu’il me promettait de nouveaux enchantements.
Mes regards tombèrent d’abord sur les rideaux de mon lit faits d’une étoffe d’indienne avec figures représentant, dans un ton lilas, deux scènes se répétant alternativement : un vieux curé monté sur un âne et à qui une servante offre une tasse de lait, puis le même curé à qui la même servante apporte une chaise pour l’aider à descendre de sa monture.
Par endroits, les plis déformaient étrangement les personnages, les contournant, les allongeant.
La chambrette était toute blanche, crépie à la chaux,
extrêmement claire, bien que la fenêtre fût toute petite.
Une ardente gerbe de soleil s’y engouffrait, frappant le bas de la porte et le plancher, effleurant mon oreiller et rayonnant partout en reflets tremblants; une gerbe de soleil si glorieuse qu’elle semblait avoir conscience d’éclairer un dimanche et la ducasse de Regnauville.
Mais voici qu’un pas rapide et léger monte l’escalier et Antoinette frappe du poing la porte en criant : « Petit paresseux ! »
Elle l’ouvre et je vois la jeune fille, les dents luisantes, les cheveux plus roux et la face plus rose dans le reflet où ses yeux d’oiseau pétillent de câline étourderie.
Elle se penche sur moi et se prend à me chatouiller éperdument avec de grands rires bruyants qui ne finissent pas et recommencent, tandis que je saute comme une carpe sur mon lit, entraînant dans le branle le curé, l’âne et la servante qui dansent avec le rideau.
Et elle me dévorait de baisers comme une folle maman, et ses mains ne cessaient de courir, frémissantes, sur la couverture.
Puis, lorsqu’elle se redressait, dans le rayon, sa chevelure rousse prenait feu et flambait comme une quenouille allumée.
Enfin lorsqu’elle eut mis mes bas, je sautai de mon lit, m’habillai et courus rejoindre mon père dans son logement dont les roses jaunes semblaient redoubler d’éclat.
Je le trouvai très joyeux; il respirait ici en plein dans son élément.
En allant à l’église, où nous nous rendîmes après le déjeuner, je pus regarder à mon aise les pauvres et sauvages chaumières que la veille je n’avais fait qu’entrevoir au trot de la voiture.
L’église me parut excessivement étroite, triste et
nue; rien que des bancs de bois, sauf deux chaises pour nous, près du chœur.
M. le curé, petit vieillard cassé dont la tête fine se couronnait de cheveux blancs, ce qui donnait de l’éclat à ses yeux très noirs, nous envoya un sourire affectueux.
Nous devions dîner chez lui.
Au moment du sermon, voici à peu près le discours qu’il tint à ses paroissiens :
« Mes chers enfants, je ne vous retiendrai pas longtemps. C’est aujourd’hui la ducasse et chacun de vous doit avoir son ducassier ; moi-même j’ai le mien, M. Breton, que vous aimez bien parce que, vous le savez, les pauvres sont ses amis.
« Amusez-vous; le bon Dieu ne défend pas le plaisir honnête; dansez tant qu’il vous plaira. J’irai vous voir au bal : Mais n’oubliez pas que le bon Dieu défend aux couples de s’égarer dans la forêt, le soir surtout. »
Le dîner du curé fut très cordial et très gai. Si pauvre que parût le presbytère, il n’était pas dénué de tout. Un vénérable caveau, qui ne s’ouvrait qu’aux grands jours, renfermait un vin pelure d’oignon presque aussi vieux que son propriétaire.
Mon père ne tarit pas en anecdotes qu’il excellait à conter avec une verve et un naturel qui excitèrent, pan- instants, jusqu’aux larmes, l’hilarité des vieillards. On causa du pays : « le ménage de M. le maire n’allait pas très bien et mon père ferait bien de le raccommoder; M. un tel et M. tel autre étaient à couteau tiré à cause d’une haie» et autres cancans.
Le curé était bonhomme, fin d’esprit et tolérant; son frère, sous son bonnet de coton, cachait une instruction solide et (à ce que disait mon oncle) une indépendance d’idées puisée aux philosophes du xvi i Ie siècle.
Nous prîmes le café dans le jardin que Frisé eût
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trouvé bien négligé. Tout y poussait à la diable et les églantiers sauvages s’élançaient au hasard et grimpaient aux poiriers non taillés. Mille plantes rampaient dans les plates-bandes; des buis centenaires s’arrondissaient en «Pâques» géantes et le soleil ruisselait sur les dômes en verre des ruches dans une nuée d'abeilles bourdonnantes.
L’après-midi, mon père reçut beaucoup de monde dans son bureau et moi je babillais avec Antoinette qui me fit faire la connaissance de la vache, du cheval et du cochon à qui elle parlait comme à une personne.
On entendait au loin le violon et la clarinette de la danse et, d’après ce qu’il avait dit, je voyais en imagination danser M. le curé.
Du seuil de Bonaventure, j’apercevais à gauche le village en fête plongé dans une lumière claire et blonde, et à droite (troublant mystère!) se dressait l’impénétrable et sombre rideau de la forêt muette...
Même réveil que la veille, même fête de soleil dans la chambrette éblouie, même apparition couleur d’aurore de la jeune fille, mêmes jeux folâtres.
Nous déjeunâmes en toute hâte et bientôt nous fumes sur la route de la forêt, mon père devisant avec Bonaventure et moi courant et sautant sur les monts de cailloux aux côtés du gravier. Mon père m’en expliqua l’usage et profita de cette occasion pour me parler des haches de pierre dont, avant l’âge de fer, se servaient nos ancêtres qui habitaient des forêts comme celle que j’allais voir.
La forêt!... Elle était là; elle émergeait, montant de
plus en plus dans le ciel, des vagues buissons de sa lisière. Et elle ouvrit tout à coup ses immenses nefs ténébreuses, pleines d’éclairs, sublime et surtout formidable pour un enfant qui ne connaît que les tendres bois de saules et d’aulnes.
Une solennelle fraîcheur, des parfums étranges, ce je ne sais quoi de silencieux et de nocturne où éclataient, tout à coup, d’éblouissants jets de lumière; l’austère et mystérieux recueillement, comme si l’on sentait la présence d’une puissance invisible, d’un Dieu caché, tout cela m’emplissait d’une volupté pénétrante, mêlée d’une secrète peur.
A temps égaux, une sorte de gémissement vague nous arrivait, un coucou lointain exhalait sa plainte si triste...
Tout près de nous, dans les hautes cimes des mérisiers, une voix d’or semblait lui répondre, si sonore, si douce, si perlée et si cristalline qu’elle résonnait comme à travers l’eau d’une claire fontaine. J’y reconnus un ami, le loriot; mais son chant qui se perd dans nos plaines n’a pas cet éclat.
Le coucou reprenait; puis c’était comme un silence d’église et nos pas frôlaient l’herbe courte et les ronces avec des frémissements étranges, tandis que dans les hautes voûtes obscures remuaient des trous de ciel éblouis comme des étoiles.
Et les hêtres géants dressaient leurs fûts blancs tachés de velours noir et les chênes tordaient leurs branches rugueuses.
Parfois, je clignais des yeux aux vertes fulgurations du soleil courant plus bas sur les touffes de bruyère et de fougère qui semblaient flamber dans le gazon noir et roux, rayé comme une peau de chat sauvage.
Le lierre couvrait le sol et, sautant aux arbres, les étreignait de ses mille bras jusqu’à leur faîte.
Une légère brise, par instants, errait dans un soupir,
entre de larges nappes de verdures sombres, très obscures et lentement balancées sur les transparences de feuillage d’une lumière profonde.
— Mais je me sens incapable d’exprimer cette impression, l’une des plus fortes de mon enfance.
L’enfant, tout à la sensation, n’a aucune formule. Il ne dit rien et il faut que je dise et que j’emploie pour tâcher de rendre ce qu’il a éprouvé des mots qu’il n’aurait pas compris. C’est décourageant!
Mon père rayonnant d’enthousiasme m’apparaissait sous un aspect nouveau. Il me semblait plus beau. Oh ! l’enfant qui, au péril de sa vie, avait fui l’esclavage du château pour aller se cacher au fond des bois, cet enfant vivait encore en lui.
On verra plus tard que sa passion des forêts a amené sa ruine.
Cependant toutes les parties de la forêt n’avaient pas cette sauvage majesté.
Nous traversions des coupes où l’on ne voyait que de maigres baliveaux et des monts de fagots, puis des clairières ouvertes au grand soleil, où flottaient capricieusement en légers zigzags les vols de nombreux papillons de nacre et de feu.
Et je me sentais plus gai dans ces endroits lumineux que sous la solennelle futaie.
Mais bientôt je m’y trouvai bien seul et je me mis à penser à ceux de la maison, à la nature plus familière et plus aimable qui les entourait; à ma marraine qui, par les chaleurs, ne manquait jamais de nous préparer trois potées de tisanes différentes; je regrettai même mon oncle qui, malgré sa sévérité, avait parfois de si grands élans de tendresse et un tel sentiment de justice qu’il nous demandait pardon, avec des larmes dans les yeux, lorsqu’il lui arrivait de reconnaître s’être trompé en nous donnant une punition imméritée.
Puis les houx au feuillage dur et épineux, les âpres
ronces évoquaient, par le contraste même, le souvenir des plantes de chez nous, si tendres en comparaison: o les colzas, les œillettes, les lins bleus!...
Bref! la forêt me fatigua, parce qu’on se sentait là comme perdu et qu’après tout, c’était toujours la même chose.
Si bien que je demandais un jour à papa de me laisser chez Bonaventure, sous prétexte de faire des pages d’écriture, mais en ^réalité à cause d’Antoinette dont les gâteries commençaient à me charmer. Elle seule, en effet, pouvait me consoler de l’absence de tant d’êtres et de choses aimés.
Et nous passâmes d’heureux instants à la petite ferme, elle, les bêtes et moi.
Le matin du départ arrivé, lorsqu’elle voulut me réveiller, elle essaya en vain ses folies habituelles et, lorsqu’elle m’embrassa, elle se mit à pleurer...
En quittant Regnauville, je trouvais que les chevaux allaient bien lentement, tant je brûlais de revoir ma famille et son entourage. J’aurais voulu m’y retrouver tout de suite !
Heureuse l’hirondelle qui rase les fossés de la route d’une aile si rapide !
Ma pensée me devançait là-bas.
Et tapi dans un coin de la diligence, les yeux fermés, je croyais entendre, dans son bruit roulant et saccadé, les refrains du pays natal, les chansons de mon oncle, les complaintes d’Henriette et de Frisé. Et le cliquetis des vitres m’apportait comme l’écho joyeux des cris
que mes frères poussaient là-bas, excités par l’ivresse de leurs jeux.
Et je revoyais notre foyer et ses hôtes aimés.
Je repassais dans mon esprit ces longues soirées où> tout en cirant les souliers, Joseph me racontait ses campagnes, la retraite de Russie. Il avait couché sur la neige, enveloppé dans la peau des chevaux dont il avait dévoré la chair. Il avait porté sur son dos pendant de longues heures un de ses camarades mourant de froid et lui avait sauvé la vie. Il ne s’en vantait pas, qui ne l’eût fait à sa place?
De ce temps de misère, il gardait des rhumatismes qui le tourmentaient fort, et une soif inextinguible qui le forçait de s’arrêter à tous les comptoirs des débitants de genièvre, où il laissait des dettes. Quel homme d’ailleurs ! quel aveugle dévouement de chien fidèle! Je le vois encore un jour qu’il sciait du bois dans le salon inachevé et qu’il entendit un individu, au vestibule de la grand’porte, parler à mon père sur un ton un peu trop haut; je le vois encore tendre l’oreille, se dresser frémissant, jeter sa scie et d’un bond sauter dans la cour à travers la fenêtre et je vous assure que la foudre passe moins vite d’un nuage dans un autre. Je me rappelais aussi que, l’autre année (1834), pendant le choléra, lorsque tout le monde avait si grandement peur et que je tremblais aussi un peu, à cause de toutes ces tables couvertes d’un drap noir et d’un crucifix, dressées devant les maisons, parce qu’on y était mort; il se fit que mon père tomba tout à coup malade. Or, comme le médecin ordonnait un médicament pressé, Joseph partit, au milieu de la nuit, pour Carvin, car alors comme aujourd’hui, pas de pharmacien à Courrières. Il partit donc, et voici qu’il trouva le bac de la rivière tourné et qu’il appela en vain le pontonnier dormant profondément et ne répondant ni à ses cris, ni à ses coups de poing redoublés contre
les volets fermés. — Que faire alors ? Se jeter à l’eau tout habillé et passer la rivière à la nage; c’est ce que fit Joseph.
Par quelle étrange contradiction cet homme si bon, se montrait-il si bourru et pourquoi se disputait-il toujours avec sa femme Philippine, elle aussi, un modèle de dévouement ?
Je me remémorais tout cela pendant que les arbres et les maisons filaient des deux côtés de la route, et que, dans les prés, les pommiers dansaient follement au bruit rythmé de la voiture, et je me disais : « Quel plaisir d’embrasser demain ce brave serviteur, malgré sa peau rude et marbrée de petite vérole, son gros nez bourgeonné et ses cheveux laineux comme ceux d’un sauvage.
Je songeais aussi à mon oncle.
Une preuve qu’il n’était pas toujours sévère, c’est que, le soir, il nous racontait des comédies et qu’alors, comme il le disait lui-même, il redevenait enfant pour amuser les enfants.
Parfois nous nous accrochions à ses jambes, assis sur ses pieds, et il allait quand même, feignant de grands efforts pour soulever notre petit corps. Parfois aussi, il tenait la chandelle en main ; je saisissais le bas de sa robe de chambre, Louis prenait les pans de ma veste, Émile se plaçait le dernier, et nous marchions à la queue-leu-leu, levant le pas très haut, le laissant retomber en mesure et nous chantions :
<r J’ai perdu tout mon bonheur ,
J’ai perdu mon serviteur :
Colin me délaisse j>
Mais je m’attendrissais jusqu’aux larmes en songeant à ma vieille marraine. Et de fait, nous ne nous aperçûmes jamais que nous n’avions plus de mère, tant elle se montrait attentive à toute espèce de soin. Ses rides
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même nous la rendaient plus chère. Nous nous dépêchions de l’aimer comme si nous sentions qu’elle devait partir la première.
Que de fois nous nous endormîmes sur ses genoux en murmurant la prière qu’elle nous apprenait, doucement soulevés et bercés par sa respiration tranquille comme sa conscience.
Dans quelles inquiètes et pieuses veillées elle se pencha sur nos maladies d’enfant. Souvent, elle nous racontait ses rêves de la nuit, produits par cette constante sollicitude: — « Tantôt, nous étions attaqués par des chiens féroces et elle s’élançait sur eux et les déchirait; une autre fois, un homme s’était jeté sur le petit Louis qui sifflait dans un sifflet et il lui avait enfoncé ce sifflet dans la gorge : elle se ruait sur cet homme et l’étouffait dans ses bras. »
Et la voiture roulait et, par delà les plaines, de maigres clochers déchiraient çà et là les bois sombres de leurs flèches d’ardoises.
Et comme nous devions, en route, visiter, à Calonne, mon grand-oncle Henry Fumery, le frère de marraine, qui habitait encore la ferme paternelle, je songeai que marraine avait été petite comme moi et qu’elle avait fait sa première communion avec un voile blanc, un blanc cierge, revenant de l’église, rose et tendre, le long des clôtures de charmilles, dans un village pareil à ceux que nous traversions de loin en loin.
Je ne sais plus où nous couchâmes.
Le lendemain, le soleil ne se réjouissait plus dans la petite chambre, et j’aurais en vain attendu Antoinette. Je pensai que la jeune fille aux cheveux d’or était là-bas, à regarder dans mon lit, comme je l’ai fait souvent pour des nids d’oiseau vides de leurs petits
Lorsque j’entrai dans la ferme de mon grand-oncle Henry, je crus la reconnaître d’après les descriptions colorées dont ma grand’mère accompagnait les récits qu’elle nous faisait des scènes de sa jeunesse.
Là, en effet, rien de changé depuis le temps du bailli mon bisaïeul..
Je reconnais ces pâtures et les fossés que l’on passe sur des planches, où, bien des fois, marraine avait posé son pied prudent, en revenant du lit des malades, la nuit, sans peur des sorcières, la lanterne à la main ; les chemins boueux pavés de pierres clairsemées, rangées une par une, de pas en pas, sur lesquelles on marche en sautillant; les sentiers couverts de ramure pleins d’ombre entre les claires prairies.
Voilà bien le verdoyant village, immuable, avec la petite église aux ardoises verdies et moussues.
C’est là que marraine a passé sa jeunesse toute de tendresse, de courage et de piété.
J’ai pensé à ses qualités morales en créant le personnage d'Angèle de mon poème Jeanne ; qu’il me soit permis de tracer ici quelques traits de sa vie.
Cela remonte au temps de la Terreur, alors que le féroce J. Le Bon, commissaire de la République à Arras, déshonorait dans nos contrées, comme tant d’autres, hélas! la plus juste des causes.
Dans son ignorance, naïve, attachée aux croyances de son père, Scolastique Fumery ne pressentait point les bienfaits de la Révolution et n’en voyait que les crimes dont le récit faisait frémir d’indignation la ferme consternée.
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LA Vit D'UN ARTISTE
L’orage approchait.
Des bandes de méchants (comme marraine les appelait) parcouraient les campagnes, violant les églises et décapitant les statues sacrées.
La pieuse jeune fille cacha dans sa paillasse le saint Patron du village; puis lorsque les méchants arrivèrent, elle se mit à la tête des femmes les plus décidées et, courant au portail de l’église, elles se précipitèrent sur ces hommes, leur j, étant dans les yeux du sable et de la cendre dont elles avaient empli leur tablier.
Trahie et dénoncée, après une perquisition, qui amena la découverte du saint caché, marraine fut jetée dans les prisons d’Arras où je ne sais pendant combien de temps elle attendit la mort.
Elle en sortit lorsque la chute de Robespierre eut amené celle de Le Bon.
On vint lui dire qu’elle était libre et, comme elle n’avait pu avertir ses parents, elle se trouva esseulée et fort désorientée à la porte de la prison.
Là elle apprit que parmi les prisonniers délivrés avec elle, se trouvait le médecin Platel de Lestrem, village voisin du sien. Elle le connaissait de réputation. Elle alla à lui.
Ils revinrent de compagnie, se racontant leurs angoisses, mêlant leurs pleurs de joie, unissant leurs espérances; de sorte que la route dut être heureuse et attendrie et que l’amour qui, sans doute, les attendait au guet, l’arc tendu, dans quelque coin de charmille, ne les manqua pas et qu’ils se marièrent bientôt.
Pendant ce temps-là, mon grand-père paternel Lambert Breton faisait la guerre en Belgique sous les ordres du général Vandamme.
Deux mots de son histoire :
On se rappelle les religieux bouquins ornés d’étonnantes gravures qui m’attirèrent si souvent dans le grenier; mais j’ai oublié de dire que, dans ce même