VI
tandis que les chauds rayons d’un soleil sourd reluisent dans les brumeuses infiltrations de l’air, toile rendue plus touchante par une sorte d’inhabileté émue, pleine de candeur enfantine.
Il y avait là d’humbles fermes d’où s’évaporent mille effluves agrestes dans la paix des mugissements familiers, et des plaines brûlées, fauves de poussière et d’émanations de froment.
Et les Corot, les incomparables Corot, si resplendissants d’idéal qu’ils transportent dans le ciel, si vrais qu’on croit les contempler à travers une fenêtre ouverte sur la nature elle-même.
Ce fut un cri unanime d’admiration. Que n’as-tu pu en être témoin, bon père Corot, comme on t’appelait de ton temps 1 Et, en effet, qui fut plus paternel que cet artiste de génie, resté célibataire, et qui, à première vue, avait l’air d’un bon fermier avec son large pantalon et son ample gilet boutonné jusqu’au menton? Quelle bonhomie! Mais quel éclat et quelle finesse dans son regard tendre! Quel front clair et serein! Quel amour, quelle charité dans cette bouche toujours mobile ou ramenée un peu sur elle-même, les coins légèrement tombants : car il n’avait pas cette bienveillance banale qui tient constamment retroussées beaucoup de bouches mondaines!
Et cet homme si modeste dans ses goûts, qui adressait des apostrophes de reconnaissance à sa chère pipette, ce frugal épicurien qui s’extasiait devant la succulence d’un simple pot-au-feu ou d’une grasse poularde, cet homme si ingénu et si peu fier, avait le sentiment de sa haute valeur d’artiste.
Il eût assisté tranquillement et sans étonnement à son triomphe de 1889. Cela ne veut pas dire qu’il l’eût jamais espéré; oh! non! il avait été trop longtemps dédaigné pour croire à la justice publique. Et pourtant sa vie fut un débordement de joie pure toujours
tenue en verve par le spectacle de la nature qu’il adorait.
Je crois encore le voir dans son atelier de la rue Paradis-Poissonnière, lorsqu’il me montrait une de ses toiles nouvelles, me disant : « Regardez ce ciel, mon petit scélérat , comme il s’éclaire de lui-même; on ne voit plus que lui! » Et puis à Douai chez notre camarade A. Robaut, ou à Arras chez son fidèle ami C. Dutilleux qui avait aussi un vif et fin sentiment de la nature; et ce jour que, faisant ensemble une étude des fortifications de la ville, j’osai faire remarquer au grand artiste qu’une de ses valeurs me semblait un peu pâle, il prit son chapeau noir et le comparant à la valeur correspondante dans la nature il me dit : « Voyez si je fais trop pâle! » Et comme je lui opposai qu’il n’avait pas le chapeau à peindre dans son étude, il me répondit : « Il *a raison, le petit! »
Quelle bonne foi de brave homme et de grand peintre!
Il me fit le grand honneur de venir me voir à Courrières vers 1860. J’étais allé à sa rencontre; nous traversâmes nos bois et nos plaines et tout le temps ce fut une jubilation enfantine.
Un rien, un bourgeon fraîchement éclos, la tendre poussée d’une plante suffisaient pour exalter son lyrisme, et quel lyrisme!
Notre situation était encore bien modeste; aucun luxe à la table de mon oncle où il vint s’asseoir; mais nous connaissions ses goûts pour le gigot tendre et succulent, cuit à point, la bonne poularde bien ruisselante et le café fort; il trouva cela et de plus au fond du caveau une vieille bouteille de romanée conti.
Il fut tout le temps étincelant de verve et d’humour adorable.
Cependant, au milieu de nos rires, une pensée de sollicitude sérieuse vint un moment contracter
ses lèvres : il avait remarqué chez ma femme, qui depuis neuf mois nourrissait notre Virginie, des signes non douteux de grande fatigue et il insista pour qu’elle sevrât son enfant sans délai, ajoutant qu’il était grand temps de le faire. Puis, se tournant vers moi avec une expression sévère que je ne lui connaissais pas, il me dit : « Vous ne voyez donc pas ça, vous! » Personne chez nous ne s’en était aperçu.
Ma femme suivit son conseil, et la preuve que le père Corot avait bien raison, c’est qu’elle tomba sérieusement malade pour plusieurs mois et que je crus un jour la perdre.
Dieu sait ce que je dois à notre grand artiste pour son charitable avis!
Corot, le grand initiateur de la poésie de l’air impalpable et des ciels infinis, est peut-être le génie le plus personnel de notre école moderne, bien que l’on retrouve ses origines dans Claude Lorrain et surtout dans le Poussin.
Il est le plus pur, le plus tendre, le plus charmeur, le plus immatériel, le plus vivant et, dans sa grande unité, uniforme en apparence, au fond, l’un des plus variés de nos peintres contemporains.
Chacun de ses paysages est un hymne de sereine chasteté où cependant tout vit, jouit, aime et palpite.
Son rêve a exprimé dans un ensemble naturel les réalités terrestres et l’idéal de l’Olympe et de l’Éden, gardant la naïveté candide jusque dans les subtils raffinements du goût. Génie fait d’aurore et de printemps ! Sourire éternel que la vieillesse n’a pu refroidir ! Enfant par la fraîcheur des vibrations enthousiastes, penseur par la sûreté d’une science profonde !
On dit le divin Mozart, on peut dire aussi le divin Corot, car il est le Mozart de la peinture!
Et tout cela dans une adorable bonhomie de propriétaire campagnard.
Paris peut être fier de lui avoir donné naissance.
O France, qui as produit de tels artistes, gloire à toi !
Gloire à toi aussi, pour avoir célébré le grand anniversaire en ouvrant la plus vaste arène aux plus beaux combats du génie humain!
O Patrie! toi que nous avons pleurée, te croyant perdue alors que tu saignais de tous tes membres, voici que tu viens de donner la plus étonnante preuve de vie en créant cette immense ruche où, de tous les confins de la terre, ont afflué tant d’essaims d’industrieuses abeilles dont le pacifique bourdonnement a étouffé le vain éclat des clairons guerriers !
J’ai assez vécu pour voir ce miracle et j’en remercie le ciel.
La France ne s’arrêtera pas là et ma fille dira un jour à son cher mari, tous deux émus pieusement devant une nouvelle merveille due au génie de notre chère patrie, ce que j’ai dit bien souvent : « Si nos pères voyaient cela!... »