‹ La vie d'un artiste; art et natureChapitre 18 sur 20 · XC1I · texte numérisé non relu

XC1I

Tous ces problèmes me traversaient l’esprit, évoqués par mes études, et, pour terminer cette digression sur le terrain de l’esthétique pure, je donne ici quelques pages écrites sur mes albums vers 1 86f et résumant mes convictions d’alors, qui, je dois le dire, ne se sont guère modifiées :

La vérité de l’Art, c’est l’essence delà vérité visible, et cette essence de vérité, c’est le Beau.

Le Beau, ce mystère ne peut s’exprimer que par l’Inspiration, cet autre mystère.

Comment, en effet, les peintres arrivent-ils à réaliser le Beau? Est-ce en corrigeant, de propos délibéré, le modèle qui pose devant eux? Non, ils ne pourraient faire cette correction qu’en vertu d’un système quelconque, or l’expérience prouve que tout système en art conduit fatalement à la froideur, à la mort.

Il ne faut donc pas corriger la nature en la ramenant à un type convenu. Le peintre doit avoir l’intention de rendre ce qu’il voit et conçoit, comme il le voit et conçoit.

* Théodore Rousseau et le Bûcheron : Les Champs et la Mer „

L’exaltation de son sentiment lui fera discerner la ligne de l’expression, de la beauté, sur laquelle il insistera et, à son insu, il atténuera ou élaguera les détails pauvres et inutiles qui la contrarient.

Je dis : à son insu, et j’y insiste : Si l’artiste est bien pénétré de son sujet , il ne verra en réalité dans le modèle qui pose devant lui, que les traits qui s’adaptent à sa pensée.

D’ailleurs, ce n’est pas lorsqu’il raisonne le mieux qu’il fait le mieux. Que de fois il ne s’aperçoit de la réussite qu’après coup ! Dieu créa le monde et vit que cela était bon.

Car une œuvre terminée s’analyse aisément et l’on peut expliquer les moyens qui ont amené l’effet produit. Que de gens croient alors avoir fait une belle découverte, brûlent d’en tirer parti, et se trouvent devant une déception.

Les peintres ne doivent pas se préoccuper de l’exécution. Je veux dire par là qu’ils doivent avoir en vue le rendu d’une observation sincère et se défier, comme de la peste, des coquetteries du pinceau. Ceux dont le but est d’étaler sur la toile leur adresse de touche ne peuvent réjouir que les sots.

Oh l’insipide adresse d’une main toujours infaillible, ô l’adorable maladresse d’une main émue!

La vraie exécution ne s’affiche point; elle s’efface, très humble servante, derrière l'image qu’elle réalise.

O artistes, instruisez-vous, nourrissez votre cœur, exaltez votre âme, étendez votre vision et ne vous préoccupez pas de bien peindre! Plus vous verrez clair dans les secrets de la nature, plus votre touche sera claire et savante; plus les vibrations de votre sentiment seront puissantes, plus elle sera expressive! Voir, sentir, exprimer, il faut que cela se fasse simultanément, spontanément. Comment voulez-vous qu’un

froid calcul puisse produire la touche qui doit revêtir votre pensée, la suivre sans cesse et immédiatement dans toutes ses inflexions, dans tous ses mouvements?

L’excellence du procédé est aussi une qualité qui s’analyse après coup, qu’il est bon de consulter chez les maîtres, parce que cette étude vous fait pénétrer plus intimement dans leur esprit, mais à laquelle il ne faut pas songer pendant qu’on travaille.

On sait combien l’un de nos artistes les mieux doués. Decamps, s’est enchevêtré dans cette recherche stérile du procédé, au grand détriment de son œuvre.

Si au lieu de l’embrouiller dans des empâtements prémédités, dans des grattages inutiles, dans des glacis glaireux, il eût laissé sa touche suivre librement son inspiration, combien il eût été plus fort!

Rien ne peut remplacer la virginité de la touche s’épanouissant, fraîche et palpitante, expression directe du sentiment.

Comme il faut ménager ce travail des heures de l’inspiration! et comme souvent il arrive de l’alourdir, en recherchant une perfection chimérique et toute de surface !

C’est que la fatigue est mauvaise conseillère et qu’il faut se défier de la soif du mieux qu’amène la trop longue obsession des yeux.

11 faut que cette touche, expression directe du sentiment et de la pensée, arrive à la fin, pour qu’on puisse la laisser vierge de toute retouche qui l’alourdirait et lui enlèverait la fraîcheur et la vie.

Un jeune peintre inexpérimenté jette étourdiment dans l’ébauche tout le feu de l’inspiration et, lorsqu’il veut compléter cette ébauche, il rencontre un abîme. Plus elle sera belle et plus le travail qu’il y ajoutera sera épais et pénible; et chaque effort qu’il tentera vers le fini semblera l’en éloigner.

Le peintre d’expérience, au contraire, fixera d’abord

dans une vivante esquisse l’émotion qu’il veut traduire, puis prenant si toile, il l’ébauchera sans précipitation et préparera tous les matériaux dont il a besoin. Il fera toutes les études nécessaires et dessinera les masses de son tableau avec soin.

Il saura contenir la flamme toujours prête à s’échapper, pour que l’ébauche, faite de sang-froid, n’engage en rien le travail qui va suivre.

Il sait que cette préparation des dessous est nécessaire pour donner aux formes plus de fermeté, aux tons plus de puissance et de solidité, comme pour l’aider dans la distribution de l’effet; mais il la fera de façon que, n’ayant rien à y ménager, il y trouve un champ libre aux spontanéités du sentiment, de façon que la touche expressive qui va la recouvrir soit définitive.

Il faut que, dans cette ébauche, tout soit rigoureusement déterminé comme silhouette générale, proportions et valeur relatives. Tout détail doit y être omis comme tout agrément de palette.

Cette ébauche aura, de plus, des oppositions assez vives, des accents assez fermes, pour qu’on ne soit pas entraîné à la mollesse lorsqu’on attaquera le morceau.

Elle ne sera pas dans le ton définitif, car rien ne fait lourd comme de superposer deux couches du même ton.

Une fois cette ébauche bien établie et bien sèche, que le peintre attaque éperdument sa toile et que chaque touche qui tombe de ses pinceaux soit la conséquence du sentiment qui l’anime et que jamais il ne la caresse dans le but de faire un joli travail.

Le précepte : « Connais-toi toi-même, » s’adresse directement aux artistes. Il est de toute importance qu’ils recherchent en quoi consiste leur originalité.

Ceci n’est pas facile, car nous faisons généralement un cas tout particulier des qualités que le ciel nous a refusées. Qu’un peintre se défie de cet entraînement qui le détournerait de sa véritable voie.

Si sa nature, par exemple, est énergique et robuste et qu’il veuille faire doux et tendre, il perdra ses qualités naturelles sans atteindre celles qu’il poursuit.

Figurez-vous Géricault influencé par Prud’hon.

11 ne faut pas conclure, de là, qu’un artiste aurait tort de s’inspirer des sentiments divers qui le sollicitent; ceci s’applique au caractère qu’il est à même de donner à sa peinture, au style enfin.

Le style c’est l’homme. N’oublions pas cette vieille vérité.

Les grands maîtres nous apprendront à bien voir, élèveront notre âme, nourriront notre cœur; mais n’imitons d’eux que leur ardente recherche de la vie et de toutes ses manifestations.

Si nous voulons nous approprier le style d’un autre, nous renonçons à celui que nous pourrions avoir. Laissons-nous aller à ce que nous aimons, à ce que nous sentons.

Soyons sévères pour nous-mêmes ; cependant, lorsque nous nous serons aperçus d’un défaut, ne cherchons à nous en corriger qu’autant que cette correction ne viendra pas nuire à une précieuse qualité; nous étions durs, mais expressifs, nous voilà fades et mous.

Les critiques d’art éclairés nous donneront les meilleurs conseils du monde que nous accepterons avec reconnaissance, mais dont nous userons avec une excessive précaution. Ce qu’ils ont appelé un défaut est peut-être un mode d’expression énergique qui nous est propre; le perdre alors, ce serait nous amoindrir.

Rien de plus insipide qu’une perfection inexpressive. Un peu de folie vaut mieux que la mort.

Les grands peintres ont toujours été jaloux de leur originalité. Ils ont naturellement commencé par subir l’influence de leurs maîtres et leurs premières œuvres en gardent l’empreinte; mais, une fois conquise, leur manière est restée bien personnelle, et les variations successives qu’on y remarque, ne sont que la conséquence des déviations qui se sont faites dans leur organisation.

Cette manière se révèle tout à coup, dès les premiers essais. L’éducation, les conseils du Maître, l’influence des condisciples et d’autres causes encore pourront momentanément en détourner l’artiste. Mais s’if est bien doué, il y reviendra fatalement.

Son affirmation sera d’abord exeessive; car il s’élancera dans la route entrevue avec cette ardeur irréfléchie que donne à la jeunesse son ignorance téméraire et exclusive. Ses défauts sauteront aux yeux mais il attirera irrésistiblement; tant est impérieuse une originalité qui se fait jour.

Heureux moment d’inconsciente inspiration et de lumineux hasards.

Mais bientôt, la première surprise passée, le public et l’auteur lui-même, s’il n’est pas aveuglé par l’encens des admirations sans mesure, découvriront que l’œuvre applaudie ne repose pas sur une base solide.

L’artiste devient inquiet : période de doute, de recherches pénibles et de défaillances.

La timidité succède à la franchise première.

Brûlant d’acquérir ce qui lui manque, le peintre perd momentanément ce qu’il avait.

Il prend en pitié ses qualités natives. Là est le danger; il peut lâcher la proie pour l’ombre! Il se fatigue, il se décourage; il se met à la recherche d’effets singuliers ou trop subtils, d’étranges nouveautés; il cherche l’impossible enfin.

Sa peinture, travaillée à l’excès, s’énerve et s’amollit, pénible et lourde.

Ses premiers succès même l’attristent puisqu’ils ont abouti à ce néant.

Autrefois il faisait dur et brutal, c’est vrai, mais cela ne valait-il pas mieux que l’impuissance où il languit désormais?

Cependant ses efforts sont moins vains qu’il croit; ils lui serviront, ne serait-ce qu’à titre d’expérience.

Un jour, il revoit un de ses premiers tableaux, longtemps oublié et qui frappe ses yeux comme s’il était d’un autre peintre. Certes il est plein de défauts dans lesquels il ne tomberait plus; mais il existe, il vit!... U s’en dégage une puissance réelle, un charme inexplicable mais impérieux.

« J’étais pourtant né peintre, dit-il, d’où vient que je m’épuise en efforts stériles, lorsque autrefois je provoquais l’émotion à si peu de frais? »

Alors ses yeux se dessillent ; il voit clairement le fond cfe sa nature. 11 n’a qu’à oser, dosera! Il ira devant lui, se débarrassant du fardeau d’emprunt qui le gêne.

L’enthousiasme le reprend pendant ses nuits d’insomnie féconde; la vision lui revient; son œil voit clair!

L’ardeur voluptueuse, les fiévreux tressaillements de la création ont chassé les tourments inquiets qui paralysaient son imagination. Il est étonné de la verve qu’il déploie, de l’accent et des vibrations que prennent les formes et les couleurs sous ses pinceaux.

Il s’est retrouvé lui-même; que dis-je? plus grand, plus ample, plus pur, plus simple!

Les défauts de la jeunesse ont emporté avec eux, il est vrai, quelques fleurs regrettables; mais ses qualités ont singulièrement gagné en puissance.

La puissance que donnent la liberté et la grande hauteur de vue, telle est la vertu souveraine qui distingue la manière définitive des vrais maîtres.

C’est le sentiment dirigé par la science, c’est la science réchauffée par le sentiment; la force sachant se contenir et tirer parti d’elle-même.

Ce que nous appelons l'étude est un fragment, une note, un renseignement, et ne saurait constituer un tout. Les objets sont là pour eux-mêmes sans qu’aucune corrélation les fasse participer à une idée générale.

Le tableau, au contraire, doit être un concert d’éléments concourant à un but.

Dans une composition vraiment belle, on ne peut faire aucun changement, rien y ajouter, en rien retrancher, sous peine de rompre l’harmonie. 11 faut que tout jusqu’au plus insignifiant accessoire soit mis à sa place et non ailleurs. 11 ne doit rien y avoir d’insignifiant. Tout doit concourir à rendre plus expressif le sentiment du sujet.

Un détail qui ne s’associerait pas à l’idée mère, tendrait à détruire l’émotion.

Chaque sujet demande un arrangement, un effet, une exécution particulière et l’on ne saurait établir de règles générales pour la composition.

La plus belle n’est pas celle qui étale les lignes les plus élégantes, mais celle qui entre le plus profondément dans l’esprit du sujet. Rien ne peut s’affranchir de la logique imposée par l’idée qui préside à l’ensemble de l’œuvre.

De même pour la couleur.

Les plus ravissants caprices de la palette seraient on ne peut plus déplacés dans telle composition qui demande une coloration sobre et réciproquement.

La loi toujours souveraine qui doit présider à toute composition, c’est l’unité. Il faut que l’idée mère ressorte franchement, toujours et tout d’abord, quels que soient d’ailleurs l’importance et le nombre des idées épisodiques dont on l’accompagne.

Les peintres sans expérience affaiblissent souvent l’effet qu’ils veulent produire par une prodigalité qui multiplie inutilement les figures et les accessoires.

Ils ne tarderont pas à constater que plus une pensée est rendue avec concision et simplicité, plus elle gagne en force expressive.

Généralement le public croit qu’une composition de cent figures dénote plus d’imagination qu’une autre de dix; c’est souvent le contraire qui est vrai.

Dans une bonne composition les moyens employés, les ressorts disparaissent pour laisser parler, seuls, l’action et le sentiment de la scène exprimée.

La suprême habileté ne se découvre pas; elle sait revêtir la forme de l’extrême naïveté.

Quoi qu’en disent les réalistes, la nature n’offre guère de scènes toutes composées.

Les catastrophes les plus horribles s’accomplissent souvent sous des apparences qui n’ont rien de sinistre. Un joyeux rayon de soleil peut accompagner l’agonie d’un pestiféré. Je sais le parti que l’art parfois tire d’un pareil contraste; mais que de fois un fait tragique se présente sous l’aspect le plus indifférent!

Je me souviens qu’un jour (c’était à Anvers), au détour d’une rue, j’aperçus à dix pas de moi un groupe autour de quelque chose qui me restait caché.

Je crus d’abord voir dans ce rassemblement une simple affaire de curiosité, et l’idée d’un drame ne se présenta pas à mon esprit.

En approchant, je vis étendu à terre un maçon qui, étant tombé de son échelle, venait de se fendre le crâne sur le pavé et ne donnait plus signe de vie.

Je fus vivement impressionné par la brutale réalité du fait, mais nullement par la façon dont il se présentait.

L’art n’ayant heureusement pas à sa disposition cette réalité, doit émouvoir par des apparences plus saisis-

santés qu’un sentiment vrai et la logique de l’imagination indiqueront.

Lorsque je fus près du mourant, je reconnus des expressions et des détails caractéristiques que la nature me révélait et que mon esprit n’eût pas connus; cependant tout cela ne s’affirmait pas d’abord et restait

confus.

C’est au peintre à s’emparer de ces éléments, à les grouper ou à les séparer de façon à faire saillir le grand tout expressif.

Les réalistes qui ne veulent pas de composition, qui n’admettent même pas le choix, nient l’art.

Ils peuvent rire de ce rustre disant à Th. Rousseau peignant un chêne : « Pourquoi faites-vous cet arbre, puisqu’il est déjà fait? »

Il n’en est pas moins évident que si le paysagiste n’avait eu pour but qu’une reproduction exacte et matérielle de ce chêne, la remarque du paysan eût été parfaitement juste.

Rousseau cherchait donc une interprétation personnelle supérieure à la réalité.

Il ne rendait pas l’arbre lui-même, mais l’expression qu’il lui prêtait, l’impression qu’il en ressentait : et cela peut-être bien sans s’en rendre compte, poussé irrésistiblement par sa passion du beau et croyant copier servilement.

L’art serait absolument perdu, le jour où les artistes, sous prétexte de sincérité, deviendraient de passifs miroirs.

Certains tableaux plaisent d’abord et ne laissent qu’une très faible impression lorsqu’on en est loin; d’autres au contraire grandissent dans le souvenir, s’y gravent pour n’en plus sortir.

Il vous est souvent difficile de vous fixer sur le plus ou moins de mérite des œuvres que vous regardez;

mais plus tard, lorsque les impressions directement ressenties se seront pour ainsi dire tassées, ordonnées, il vous sera bien plus aisé de discerner où sont les qualités vraiment puissantes et celles qui n’ont qu’un intérêt superficiel.

L’effet dans le souvenir est la contre-épreuve de l’effet direct.

Dans un tableau, des parties, très belles en ellesmêmes, peuvent constituer un mauvais ensemble.

C’est faire la critique d’une œuvre d’art que de dire à son propos : « Il y a là de belles choses. » L’idée ne vous en vient pas devant les chefs-d’œuvre.

Lorsqu’une qualité accessoire saute aux yeux, tant pis! Mieux vaut un défaut qu’on ne remarque pas.

Lorsqu’un peintre, montrant son tableau, s’aperçoit que les visiteurs sont frappés par la beauté d’une partie secondaire, qu’il n’hésite pas un seul instant à la sacrifier.

Pour terminer ces lignes prises aux vieux cahiers où j’ai écrit autrefois mes pensées sur l’art, je donnerai ma conclusion :

Le vrai n’est pas seulement la réalité matérielle.

L’âme doit dominer la matière.

La création terrestre est au service de l’homme qui en est le roi.

Nous avons tous des idées, des sentiments, des passions; il ne faut pas que l’artiste seul se résigne au rôle passif de miroir...

. Me voici bientôt arrivé au bout de la tâche que je me suis imposée en écrivant ces souvenirs.

Lorsque je dis : la tâche que je me suis imposée, je ne veux pas insinuer que ce travail m’ait été surtout pénible.

Mais, si, le plus souvent, j’y ai rencontré de douces joies, j’ai dû aussi, parfois, surmonter une bien naturelle hésitation en rencontrant sur mon chemin les chagrins qui attristent les existences même les plus heureuses.

Cependant les chagrins mêmes, vus de loin, ont leur mélancolie pleine d’un charme amer.

C’est à cette distance que je voudrais les regarder; à cette distance où les lambeaux de toison que le troupeau effaré a laissés aux épines, se confondent avec les fleurs de la lande...

Je veux garder cette illusion.

Ce chapitre sera ici, comme ces petits cimetières qui dorment parmi les champs, au bout du village, et dont l’horreur se dissimule sous un réseau de verdure fleurie.

En y amenant les êtres chéris qui ont traversé ces souvenirs, je ne me laisserai pas aller aux déchirements, mais aux pieux attendrissements.

C’est dans notre cœur que nous conservons leur culte vénéré.

Leur dépouille, laissée à la terre, passe dans cette

herbe, dans ces fleurs dont nous ornons les tombes, et c’est sous cette forme que nous l’aimons encore dans le vague sentiment de l’universelle parenté qui lie toute la nature.

Mais là n’est pas l’âme.

Elle s’est mêlée au monde surnaturel auquel elle a toujours aspiré ici-bas; à l’idéal rêvé! Elle entrevoit la clarté promise.

Et elle est partie laissant dans notre cœur son souvenir toujours vivant, comme si, en réalité, elle ne nous avait pas quittés.

La vue du tombeau dans ce qu’il a d’affligeant n’ajouterait rien à l’intensité de ce souvenir.

La chrysalide se dessèche lamentablement à l’arbre où la retient encore son ligament de soie; noir petit tombeau d’où le papillon splendide s’est envolé au soleil, comme les âmes s’envolent vers des sphères meilleures.

La tombe de la chenille a été le berceau du papillon.

Qui ne sent, au fond de sa conscience, que l’âme n’a rien de commun avec les ténèbres de la sépulture!

Qui peut connaître les lois qui président aux mystères des règnes invisibles?

Ne peut-on pas tout espérer?...

On les a vus arriver depuis longtemps à ce champ de repos, mes parents chéris : ma petite sœur, ma mère, ma grand’mère et mon père.

Et voici qu’en 1862, le jour de la Saint-Nicolas, au moment où ma femme arrangeait les gais bonbons de circonstance qui devaient tant réjouir Virginie (on sait l’ardeur heureuse que les mères apportent à ces soins), voici que le télégraphe nous apprend brutalement la mort de notre Félix De Vigne. Un rhumatisme au cœur l’avait enlevé en quelques jours. J’avais cru à une simple indisposition d’après une lettre très rassurante et que je n’avais pas montrée à Elodie.

On a vu qu’il était en progrès. L’un de ses derniers tableaux : Le Dimanche matin au moyen-âge , tient une bonne place au Musée de Bruxelles. 11 était chevalier de Léopold et, le jour de sa mort, arriva sa nomination au poste de directeur de l’Académie de Louvain.

En 1866, s’envolait notre petit ange Louis, fils de mon frère Louis (à sept ans).

Puis, en 1867, tu partis à ton tour, ô cher oncle, ô second père !

Malgré ses soixante-neuf ans, sa santé paraissait inaltérable^ lorsqu’il tomba sous un mal imprévu. On peut dire qu’il n’a , pas eu de vieillesse, tant il était encore plein d’enthousiasme pour le bien et pour le beau.

Je n’ai pas besoin de dire les immenses regrets qu’il laissa, même chez certains hommes qu’il avait combattus.

Il avait fait passer ses nobles sentiments dans le cœur de ma nièce Julie dont il avait dirigé l’éducation, disant : « Je veux en faire une femme! »

Il l’excita à l’héroïsme de l’âme. La pauvre enfant, naturellement exaltée, aurait plutôt eu besoin d’un précepteur qui la calmât dans ses élans de stoïcisme.

Encore petite, elle s’était brûlée avec un fer rouge pour s’exercer à la douleur.

Elle lisait avec avidité Plutarque, Lamartine, Leconte de Lisle.

Elle eut la passion des victimes. Elle vouait à la mémoire d’André Chénier un culte qui touchait à l’amour.

Physiquement elle ressemblait à Charlotte Corday.

Elle souffrit toutes les douleurs de la patrie! Pauvre fleur blessée, on la vit bientôt languir sous notre froid soleil.

On eut recours au Midi. Oh! le pays où fleurit

oranger...

Les chauds rayons la ranimèrent pour un temps: on la crut sauvée.

Elle se croyait forte; elle courait imprudemment sur les galets dans le vent de la mer.

Elle jouait avec sa petite sœur, sur la plage d’Antibes; et c’est là qu’elles inspirèrent à notre ami, le ravissant poète Paul Arène, un de ses plus charmants poèmes (Au Bord de la Mer), dont voici deux strophes :

Un matin je rêvais de Grèce Près de la mer, quand sur le bord,

Passèrent, de l’or dans leur tresse,

Deux mignonnes enfants du Nord.

Vois là-bas frémir à la brise Le rire innombrable des flots, Vois cette écume qui se brise Aux pointes blanches des ilôts,

C’est fête en Méditerranée...

Hélas! six mois plus tard, la Méditerranée n’était plus en fête.

Il y a des jours où ses. lames courtes et haletantes battent le rivage avec le bruit lugubre d’un glas ! ...*

* Depuis que ce livre est écrit, nous avons été de nouveau frappés dans nos plus chères affections par la mort de mon neveu Louis, fils de mon frère Émile, un charmant jeune homme de vingt-neuf ans, aimé de tout son entourage.

En i86f, lorsque j’eus terminé la Fin de la Journée , je fus repris du désir de voyager et je partis pour la Bretagne.

Je me sentis profondément touché à l’apparition de la vie agreste, maritime et religieuse du Finistère.

La tristesse des landes, la fruste ferveur des calvaires de granit qui se dressent, rongés de mousses, au coin solitaire des carrefours; les chemins creux et sombres dont ni les lueurs bleues du ciel, ni les rayons tamisés à travers l’épaisse voûte de verdure ne peuvent dissiper l’éternelle nuit où semble se tordre, en nœuds de serpents, l’enchevêtrement de mille racines; la lumière blême des temps couverts et des crépuscules plombant, comme d’un haie gris, les maigres visages des paysans, aux yeux farouches, qui balancent leurs hautes statures, le dos courbé sous leurs longs cheveux épars; les femmes qui ressemblent à des saintes Vierges avec leurs coiffes dressées en mitres, leurs fraises d’où émergent leurs cols frêles et penchants, leurs jupes de futaine galonnées d’or et d’argent; toute cette rusticité monastique, toute cette sauvagerie mystique semblaient évoquer en moi je ne sais quels confus et lointains souvenirs plus anciens que ceux de mon Artois.

Et je sentis que je devais descendre des Bretons.

Je faisais ces réflexions tandis que nous tombions en plein marché forain, sur la place de Chateaulin, et

qu’au milieu de la cohue des costumes, bruns, noirs, jaunes, rouges et bleus, notre petite Virginie s’écriait : « Oh! maman, le Carnaval! »

Nous étions donc à Chateaulin, venus de Brest par le bateau et allant à Douarnenez.

Nous trouvâmes à louer un véhicule disloqué, sorte de cabriolet-carriole avec un châssis vitré qui, levé devant nous, nous emprisonna étroitement, car la pluie ne cessa pas.

Nous entrâmes bientôt dans des landes roses qui fumaient à perte de vue sous l’eau du ciel; une désolation morne au bruit de la pluie battant le.> vitres disjointes d’où l’eau ruisselait lamentablement et commençait à pénétrer par les fentes.

Notre Virginie, à l’unisson, se mit à verser un torrent de larmes que je ne parvenais pas à apaiser en allant lui cueillir des bouquets de bruyères et de digitales...

Nous traversâmes ainsi Kerghoat, célèbre par son pardon, Locronan et Kerlass, deux villages pleins de caractère avec leurs belles églises.

Ces monuments de granit dont l’humidité plaque les murs intérieurs de mousses vertes, expriment bien la foi sauvage.

Le Breton est naturellement artiste.

Chez lui, plus qu’ailleurs, j’ai rencontré jusque dans les hameaux les plus oubliés ces sculptures barbares, difformes, fascinantes par un charme troublant.

Elles peuvent être monstrueuses, non vulgaires ni comiques; leur laideur pleine de rêves est sérieuse et parfois terrible.

C’est sous l’ardeur et le tressaillement des visions mystiques que les obscurs artisans du crû ont balbutié cette force d’expression que l’art raffiné ne donne que rarement.

Rien, d’ailleurs, de plus en harmonie avec les landes désertes, que cet art de granit.

Douarnenez, dont on m’avait fort vanté les femmes et les plages, ne m’impressionna pas d’abord.

A Douarnenez il faut le soleil.

Les côtes de sa baie s’estompaient dans des buées lourdes, molles et bleuâtres, du plus refroidissant effet.

Puis toute cette bruine, lentement mais sûrement absorbée, avait fait tomber mon enthousiasme.

Les femmes étaient engoncées dans leurs hardes du dimanche. Les hommes grouillaient dans la rue, les uns ivres, les faces brunes et rouges, les costumes bleu-noir, se groupant devant les débits d’eau-de-vie. Sous ce ciel de plomb, c’était d’un ton absolument triste...

Nous descendîmes à l’hôtel du Commerce où nous trouvâmes Édouard Leconte, ce paysagiste qui, plein de promesses, mourut à trente ans, notre charmant poète André Theuriet et Emmanuel Lansyer dont le pinceau a été le premier et habile traducteur de Douarnenez.

Oh ! le lendemain, comme tout changea d’aspect, lorsque, après avoir traversé, dans des nausées de sardinerie, un réseau de rues fétides, nous nous trouvâmes tout à coup, immobiles, devant l’éblouissement de la baie.

C’était comme une immense coupe taillée par quelque géant grec à l’usage des Dieux.

Des falaises brunes marbrées de blanc et de rose, noires veinées d’or, des anses, des caps, des plages, se déroulaient à l’infini, arrondissant leur cercle dans d’indicibles harmonies de couleurs et dans de pures cadences de lignes.

Au fond, le Menez-C’hom, couvert de bruyères, gioupait ses divers mamelons dans la limpidité de l’air, rose fleur de pêcher.

Puis s’étendaient, au-dessus des plages frangées d’écume, les bois sombres, les moissons d’or, vers

Locronan dont la montagne courbe a tant de grâce et, à mi-côte, découpe sur le ciel sa belle église.

A gauche, c’étaient le Cap de la Chèvre, aux hardis contreforts, aux falaises à pic, dentelles de pierre, et la pointe de l’Heidé, où l’Océan jamais ne s’apaise.

Sur son lit de sable fauve, la mer bouillonnait, mer de saphirs et d’améthystes en fusion, avec çà et là un éblouissant épanouissement d’écume blanche, et sillonnée de mille barques aux voiles brunes et rouges, clapotantes, dans le vent.

Près de nous, des hautes parois granitiques, à arêtes vives qui, toujours humides, dans le frémissement des reflets tremblants, flamboyaient au soleil ou s’azuraient à l’ombre, un jaillissement continu de sources chatoyantes descendait et courait sur le sable comme des rubans de moire transparente et claire, presque invisibles, puis fuyaient se mêler à la mer, laissant derrière elles des mares, immobiles miroirs, où se reflètent, avec le ciel, les roches brunes qui les encadrent.

Par instants, de fortes lames accouraient se briser sur les roches couvertes de goémon et, vite, refuyaient vers la mer dans des cliquetis de galets.

Autour des mares tranquilles, se mouvaient, comme des essaims d’hirondelles, ici, dans la netteté violente des rayons, là, à demi voilés dans les mouvants nuages des embruns, les groupes des lavandières, sveltes et longues, toutes coiffées de la blanche cornette de Douarnenez qui, serrée au crâne, retrousse sur la nuque en lumière, comme des pointes d’ailes, ses barbes aiguës.

Population maritime, aux attitudes et aux types divers.

On y trouve ces profils droits, le front et le menton proéminents, les lèvres fortes, les mâchoires puissantes et carrées, les yeux bleus aux paupières bien

fendues sous la large arcade qui prolonge les sourcils jusque dans les tempes; type gallo-romain, cher à Michel-Ange; et puis aussi ce type de gazelle aux cols souples, qui sent le désert, les yeux obliques, les prunelles enchâssées comme des diamants noirs dans un pur émail éclatant de blancheur, les traits fins, fermement burinés dans leur bronze olivâtre.

Les uns font rêver aux dolmens des forêts celtiques, les autres aux harems de l’Orient.

Là, pas de costume; des draperies jetées au hasard, des jupons jadis noirs, roussis au soleil, bleus déteints ayant pris les tons de la mer, suivant le corps tout d’une ligne, ne s’écartant que sous la pression des membres, ou encore, ramassés, ramenés de devant et rattachés en arrière, découvrant les jambes aux galbes charmants; puis ce sont des châles déchirés, recousus, rapiécés, suivant tous les mouvements, tantôt jetés sur les épaules comme des ailes ou tombant en plis majestueux; se gonflant et tournoyant aux caprices des attitudes et des souffles de l’air.

Çà et là, des jeunes filles se courbaient vers l’eau dans d’onduleux mouvements, la tête un peu redressée, les bras nus s’allongeant, se ramenant, tordant le linge ou se levant et retombant dans la grêle des battoirs qui précipitamment claquaient clair sur la basse continue et sourde de l’Océan.

Puis c’étaient des nichées d’enfants en guenilles de toutes couleurs qui dégringolaient et roulaient les uns sur les autres, petits mousses à moitié nus, agiles comme des singes, fillettes coiffées de travers avec les vieilles cornettes de leurs mères, têtes rondes et blondes, rousses et frisées, ouvrant des yeux magnifiques et des bouches bayant aux mouettes.

Enfin sur tout ce remuement de vie, de rayons et d’humide poudroiement, c’étaient d’autres figures plus calmes; grande fille debout, la hanche tendue, incli-

nant avec abandon le front vers les flots, dans une indolente torsion des reins et du col, la nuque au soleil, battue par la palpitation des barbes de la coiffe; tandis que, plus loin, de mornes vieilles momifiées filaient leur fuseau comme des Parques, roides, et qu’on eût dites incrustées dans le rocher, et que sans cesse passaient et repassaient de graves matrones, le cou droit, la tête haute, le pas ferme et lent, le poing sur la hanche, les yeux bas et la cruche en équilibre sur la solidité de leur front.

O vous qui visiterez après moi cette grève (de Poulmarch), peut-être y trouverez-vous des laideurs. Je ne les voyais pas.

Je m’épuisais en adorations stériles.

J’en fus malade.

Ce fut là mon atelier; j’y couvris mes albums de croquis.

Cependant j’aurais voulu tout exprimer à la fois, les personnages, les rochers, la mer, les ciels, les fonds.

Que sacrifier? et pourquoi sacrifier?

Et je me mis à dérouler, à retourner, à entremêler cent compositions, espérant toujours tout dire, et, jamais content, prêt à recommencer le lendemain.

Je n’en dormais plus; et si parfois la fatigue amenait un court sommeil, je continuais à peindre et à dessiner en rêve, revoyant ces merveilles plus vertigineuses encore, et je croyais enfin l’étreindre, cette sorcière de Baie.

N’était-ce pas en effet une sorcière, cette Protée qui changeait tous les jours de forme et de couleur; tantôt agrandie par le mystère des brumes qui simplifiaient et reculaient ses plans à demi perdus dans d’exquises tendresses; à d’autres heures, plus petite, laissant les yeux pénétrer au plus loin les élégantes dentelles de ses arabesques; parfois se ruant, toute blanche d’impuissante colère, contre les roches impas-

sibles, couvertes de goémons jaunes ; à d’autres instants, calme comme un miroir, redisant le ciel aux blancs nuages que les navires coupent; ou bien jetant des lueurs aveuglantes qui couraient sur les flots de saphir et d’émeraudes vives, et, plus tard, dans l’air safrané, allumant des lueurs de fournaise pour s’éteindre dans le gris ardoisé des nuits.

Enfin lorsque je crus avoir fixé ma composition (et je dois dire que parmi toutes celles que j’avais faites, je n’avais pas choisi la meilleure), j’entrepris le tableau des Lavandières des rochers du Finistère.

Comme toujours, l’ébauche avait marché à merveille et je croyais que le tableau allait se faire tout seul.

Mon groupe principal se mouvait dans les mille reflets de l’ombre, tandis que le soleil jouait dans les fonds. Oh! ces fonds! c’est là que je rêvais tout le charme de mon sujet; aussi, laissant les personnages à l’état d’ébauche, je m’épuisais à travailler les lointains, stupidement, puisque leur effet dépendait de la fermeté et du fini des figures.

Or j’étais de la dernière paresse à toucher à ces figures, m’acharnant à ces grottes, à ces plages, à ces villages étagés sur les côtes et qui devaient trembler si poétiquement là-bas dans le soleil.

Ce fut un travail de Pénélope. Impossible de vaincre l’idée fixe qui me ramenait aux mêmes endroits de ma toile, les tripotant, les effaçant, les grattant, les ciselant en vain.

Je fus pris de névrose. Des élans me frappaient le cerveau que je sentais près d’éclater. Mais je ne quittais pas la peine ; je me couchais par terre attendant que la crise fût calmée, et je reprenais ma tâche, me criant tout haut à moi-même : « Tu crèveras ou tu en sortiras ! »

Finalement je fus pourtant forcé de remettre ce tableau à une autre année ; j’y avais gagné d’affreux

bourdonnements qui me rendaient sourd, et autres perturbations nerveuses qui me rendirent momentanément le travail impossible.

Décidément cette Baie défiait le crayon et le pinceau de l’artiste; son énigme était l’infini!

Je retournais aux paysans qui m’avaient tant frappé à Chateaulin.

J’en revoyais le dimanche matin à Ploaré.

Ploaré est un assez important village qui continue Douarnenez sur la hauteur, le long de la route de Quimper.

Le pays y est superbe : des bois de pins maritimes très hauts, mêlés de hêtres, où bondissent les écureuils; de chênes très tourmentés, de châtaigners dont quelques-uns énormes, de blancs de Hollande et de cognassiers; avec çà et là quelque ferme de granit au toit de chaume, noyée dans son fumier; puis des landes aux bruyères roses, aux ajoncs d’or; un vallon d’une gaîté sauvage, son petit ruisseau et son moulin perdus dans mille broussailles fleuries; plus loin des prairies, des seigles, des sarrasins neigeux; de magnifiques allées toujours ombreuses que traversent des troupeaux de petites vaches et de porcs majestueux; où enfin, cheminent, les jours de marché, de nombreux groupes de paysans dont souvent la marche décrit de capricieux festons.

L’église, à l’entrée du village, regarde Douarnenez

dont elle a l’air de faire partie. Elle est ogivale et dans le caractère bien breton avec son porche très bas et sa tour svelte et bien ouvrée à jour, avec ses beaux rinceaux et ses fantastiques gargouilles. Ses murs gris de granit se tachent de lichens blancs, verts et jaunes.

Dans un enclos au mur bas, ombragé par de grands ormes sombres, cette église groupe pittoresquement autour d’elle les maisons voisines se détachant sur la mer qui, au loin, a l’air de se dresser au-dessus des rues.

Des marins et les paysans des environs y viennent assister à la messe.

Quoique grande, l’église est trop petite; les fidèles qu’elle ne peut contenir s’agenouillent sous le porche, sous les arbres ou le long des saintes murailles où des fanatiques, les bras en croix, se collent comme des bas-reliefs, tandis que d’autres se prosternent, le front au granit, le chapelet aux doigts, les traits perdus dans des flots de cheveux épars. Les moins pieux s’asseoient sur le mur d’enceinte.

A l’entrée, dans la rue, un aveugle à genoux, le corps en avant, la tête redressée et ouvrant ses yeux vides, s’appuyait d’une main sur son bâton et de l’autre, le bras allongé, tendait d’un geste suppliant son vieux chapeau de feutre usé. 11 était pitoyablement beau et ses longs cheveux noirs flottaient sur ses haillons de toile grise.

D’une voix puissante, tantôt véhémentement, parfois traînant des sons tremblés, il accélérait ou ralentissait sa plainte dans un air dont le fanatisme semblait venir du fond des âges.

Et je pensais aux gueux qui clamaient au bord de la mer Morte, les bras tendus vers le Christ.

Là aussi comme au temps du Christ, des marchands encombraient de leurs étalages portail et porche et des chiens y étaient accroupis.

LA VIE d’un ARTISTE

Au milieu de l’enclos où nous sommes assis, des fidèles dorment, étendus dans l’herbe, la tête sur leur chapeau en guise d’oreiller; ils cuvent leurs libations trop matinales, sans éveiller la moindre attention.

Car le scandale est ici inconnu et même le ridicule.

Un paysan ivre, à genoux, son chapelet à la main, prie avec une grande ferveur, mais son front trop lourd chancelle sans cesse et menace de l’emporter. Il a fini par l’appuyer sur l’épaule de son voisin qui ne s’en trouve nullement distrait dans sa dévotion. Mais il arrive un moment où le rite veut qu’ils se lèvent. Le pieux ivrogne, perdant alors son appui, fait une grande culbute sur le dos, les pieds en l’air. Il continue sa prière tenant toujours ses doigts serrés aux grains du chapelet'.

Aucun étonnement. On le relève, on le remet en équilibre. Il marmotte sans interruption son Pater et personne n’a ri...

Tels ces simples croyants!

Si les marins sont moins beaux que les paysans, les paysannes, par contre, sont loin d’avoir l’élégance des filles de la mer.

Beaucoup de femmes des terres sont laides, lourdes et mal tournées; je ne parlerai pas de celles qui ne sont que vulgaires.

La misère et le manque d’hygiène de plusieurs générations, ont amené d’assez fréquentes difformités, parfois extraordinairement étranges.

J’ai vu là plusieurs sœurs qui avaient absolument l’air de bêtes apocalyptiques, dont l’horreur et la monstruosité fascinante m’obsédaient au point de n’en pouvoir détacher mes regards. Il y avait là comme un sortilège. Trognes inouïes où, chose à peine croyable, on reconnaissait encore certains caractères particuliers qui font la beauté de leur race!

Peut-être de douces âmes étaient-elles exilées sous ces formes immondes.’

Et je songeai à la Belle et la Bête , ce conte qui m’avait fait tant pleurer dans mon enfance.

Leur souvenir me trouble encore.

Mais on trouve aussi des paysannes d’une opulente beauté ronde et fraîche en opposition avec d’attachantes et pieuses laideurs chétives comme les ont aimées les peintres gothiques, attendrissantes infirmités pâles, qui doivent être des déviations d’attraction comme celles des fleurs de cave se tournant prosternées vers le soupirail où brille la lumière.

Elles ont la langueur suppliante de ces fleurs, la même aspiration vers le ciel, vierges blêmes, visages de cire que dévore un feu secret, où les yeux brûlent comme des cierges.

Sur leur front pur le bandeau de drap rouge saigne comme une blessure, tandis que les brides roses, le long du col frêle émergeant de la fraise, tombent de la lourde mitre aux paillons d’or et d’azur, en sourdine, sous la blancheur brumeuse des tulles brodés.

Puis c’étaient, également haut mitrées de grandes coiffes où de métalliques étincelles brillaient sous les dentelles, c’étaient, leur missel à la main, de riches fermières robustes et fortes en couleur, la, face élargie, les pommettes rouges, ressemblant à des Saintes Vierges taillées et peintes par des paysans, toutes bardées de drap d’or et de broderies, avec des tabliers â baverons en soie gorge de pigeon, aux plis cassés et ramagés de fleurons, aux lourds jupons noirs cerclés d’autant de galons d’argent qu’elles ont de livres de dot.

Et au milieu de ces groupes, j’écoutais vaguement la messe, l’esprit plongé dans des rêves ravissants, et je croyais revivre des siècles depuis longtemps évanouis.

Les voix de l’orgue traversant les murs de l’église, traînaient leurs accords mystiques dans les rameaux des ormes, animant tout d’une vie surnaturelle, attendrissant les pierres, et je croyais voir respirer les saints du porche et pleurer comme agitées d’un frisson de sortilège, les gargouilles des corniches aux hures immondes, sœurs de ces filles apocalyptiques qui, plus bas, se prosternaient dans l’herbe.

Et je m’attendais à voir le Galiléen venir chasser les marchands et les chiens encombrant le porche et, de l’attouchement de ses doigts divins, rendre la vue au pauvre aveugle dont la plainte nous arrivait de la rue.

Mais c’est aux pardons qu’il faut voir toute cette population bretonne des côtes et des terres; à Sainte- Anne la Palud, à Plougastel, à Saint-Wendel, à la Clarté, à Kerghoat et à bien d’autres endroits où se tiennent ces réunions foraines et religieuses.

Voici Sainte-Anne la Palud avec son église isolée qui, de son désert, regarde la mer. Des landes, des roches de granit, quelques arbres grêles et tordus, deux ou trois petites fermes, deux ou trois carrés gris perdus dans leur sombre oasis de broussailles ployées par l’éternel vent de l’Océan.

Dans cette vaste plaine aride que bossellent quelques mamelons bas, que creusent de longs plis de terrain ; assise sur une crête solitaire, la Fontaine Sainte-

Anne où s’abrite la statuette miraculeuse, laisse couler son eau sacrée qui se repose d’abord dans une mare, et file plus bas en fin ruisseau vers la baie dont gronde, à temps égaux, le gémissement plaintif.

Quelques rares beuglements se mêlent à ce bruit. C’est tout ce qu’entend ce désert.

Mais un matin tout change.

Comme au temps des migrations des peuples pasteurs, tout à coup un village de tentes s’est élevé sur ce terrain nu, avec ses auberges, ses boutiques, ses hangars et ses écuries.

Blanches ou brunes, inégales d’importance et variées de formes, ces tentes brillent au soleil avec des trous noirs dans leurs pans clairs.

Alentour les chariots, les ânes et les chevaux.

Nous sommes au dernier dimanche d’août.

Et voici que des hauteurs environnantes, sur tous les lacets des sentiers sillonnant les roches ; des plaines là-bas s’effaçant dans le bleu de la mer que sillonnent les barques pavoisées, de partout enfin, voici qu’arrivent des files de pèlerins, bannières en tête.

J’ai vu cet admirable tableau, immense et bariolé de mille costumes aux couleurs sombres ou éclatantes; j’ai vu Chateaulin tout noir, Pleeben tout brun, Plonevez tout bleu, Plougastel mêlant les tons les plus vifs, les jaunes, les verts, les violets, les orangés, Plougastel dont les pêcheurs aux attitudes superbes portent le bonnet napolitain et dont les femmes ressemblent à des perruches avec leurs grandes coiffes relevées en huppes.

Ce pardon de Sainte-Anne, je l’ai chanté dans mes vers. J’ai montré ces fanatiques arrivant à la fontaine sacrée et, ruisselant de sueur, harassés par la longue route, se versant à plein bol l’eau glacée le long du dos sous la chemise ouverte, et dans les manches le long de leurs bras levés.

3io

Mais la poésie s’est refusée à décrire ces femmes, chez qui la foi aveugle supprime la pudeur, et qui vont tremper dans l’eau miraculeuse de la mare, n’importe quelle partie de leur corps affligée de maladie.

J’ai cherché à peindre cette foule d’un autre âge, s’écoulant entre les tentes, s’amassant autour des débits de boissons et des chapelles, entremêlant la piété et l’ivresse sous la surveillance des gendarmes, dont le bicorne semble là aussi dépaysé que s’il assistait au cortège de la Juive.

Mais comment rendre toute cette vie étrange, et ces gueux qui grouillent derrière l’abside de l’église, déclamant, gémissant en clameurs effrénées; concert et groupes infâmes, démènement et balancement maniaques de monstres hideux, absolument couleur de terre comme ces crapauds qui remuent dans la sécheresse du sol, et avec, çà et là, sur l’horrible sordidité des loques et des paillasses blêmes, quelque chose de rouge qui est un ulcère étalé.

J’ai dit la foule pieuse entourant l’église, je l’ai montrée déroulant son long ruban diapré au bord de la mer, pendant que les mendiants, restés seuls, s’ébaudissent, réunis en groupes goguenards, et, oubliant un instant sanglots et plaintes, se livrent à des jeux d’esprit.

J’ai voulu peindre le soir de cette fête, les mille groupes, sous le voile des fumées et du crépuscule, assemblés autour des feux flambants entre les tentes, pour le souper, tandis que des rondes folles de gamins trouent les flammes de leurs bonds hardis; puis tous les bruits s’éteignant dans la nuit où seule continue à gémir la basse profonde de la mer.

Enfin j’ai fait lever l’aurore dans les brouillards du matin, tandis que Locronan commence à poindre à micôte de sa douce montagne et que Plougastel entonne son cantique que répète l’écho réveillé des falaises;

puis s’écoule et va disparaître derrière les hauts rochers, au pied du Menez-C’hom.

Mais quel que soit le caractère de la foule qui se presse autour de Sainte-Anne de la Palud, son champ d’évolution est si vaste, que fatalement l’intérêt particulier se perd dans l’immense ensemble. L’imagination en est plus frappée que le cœur.

A Kerghoat, au contraire, une impression profonde vous saisit tout entier.

C’est ce que je ressentis la première fois que j’y assistai.

C’était à peu près le même monde qu’à Sainte-Anne, sauf Plougastel et . quelques paroisses trop lointaines.

L’église de granit gris, sur un fond de verdure sombre, près d’un bois de chênes, était, comme c’est l’usage aux pardons, entourée d’un triple cordon de cire, offrande des paroisses voisines.

L’enclos bosselé de tombes où s’élèvent quelques croix de fer rouillé, se couvre de cette herbe vive et grasse des cimetières.

Au milieu, un calvaire monumental.

De frustes saints de pierre y accompagnent le crucifié, types dont la pieuse difformité éveille des rêves mystiques et qui offraient des traits de ressemblance avec les fidèles assis sur les marches du piédestal.

L’enclos était plein de monde.

L’aveugle de Ploaré gisait étendu sur l’herbe, ivre, abruti. D’autres mendiants emphatiques psalmodiaient vers l’abside, dans le silence où priait la foule prosternée.

J’ai dit les différents types de cette foule, j’en ai décrit les beautés, les laideurs expressives, les difformités étranges et presque démoniaques, et les pâles adolescentes, fleurs d’extase aux yeux brûlants de fièvre, au front de cire qui semble saigner sous le

bandeau rouge comme les hosties miraculeuses des légendes.

On voyait aussi là des têtes de chouans aux faces d’éperviers, dont les yeux fauves luisent à travers les longs cheveux emmêlés.

Les voilà, ces costumes où les ors et les paillettes d’azur scintillent sous les tulles; ces rouges voilés qui prennent des tons d’aurore, et toutes ces couleurs puissantes ou tendres, variées dans une harmonie sacerdotale.

La foule attendait.

La châsse de la sainte allait sortir.

Les arbres épandaient sur la solennité cette demiobscurité de haute futaie qui enveloppait les cérémonies celtiques.

D’orageux nuages, qui peu à peu s’étaient amoncelés dans le ciel, assombrissaient encore l’austérité de ce jour. Les couleurs vives s’exaltaient par elles-mêmes, mais les pâleurs blêmissaient, plus mystiques, sur les visages des vierges maladives, tandis que le hâle des chouans se plombait d’un gris sinistre.

Tout respirait l’effroi sacré.

Tout à coup, dans le silence, la cloche tinte, grêle et claire.

Tous se lèvent.

On se presse des deux côtés du chemin laissé libre.

Des milliers de coiffes blanches se serrent, s’agglomèrent entre les arbres, en une vaste étendue froide comme une nappe de neige et qui ondule sous le ciel lourd d’orage.

Et voici, dans cette foule, que l’un à l’autre, deux mille cierges s’allument, embrasant de leurs roses reflets les blancheurs sombres; pureté céleste où crépitait en légers tourbillons un firmament de petites flammes ardentes comme les âmes de ce champ de prière.

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Un mouvement au portail. Apparaît la première bannière qu’il faut abaisser sous le cintre trop bas.

Elle est lourde et l’homme qui la porte, pour maintenir l’équilibre, est forcé de courir obliquement renversé en arrière; il s’arrête, et, par un violent effort qui tend tous ses muscles, il la relève.

Un christ à tête de mort étend ses bras de squelette sur cette enseigne barbare.

Les tambours battent, mêlant leur bruit de guerre aux psaumes sacrés.

Ils sortent du noir portail, émergeant de l’ombre comme des portraits de Rembrandt. Ils sont trois : tête d’aigle, tête de christ, tête de bandit. Plan, plan, plan! Ils s’avancent fiers et attendris.

Des fillettes- mitrées d’or, aux robes rouges chargées de broderies, passent, portant la châsse, sanctuaire où tendent les yeux ardents.

Puis c’est le flot des pénitents. Ils vont trébuchant, tête basse, cierge expiatoire à la main, pieds et jambes nus, en corps de chemise sur leur poitrine velue, les yeux hagards et brûlés de fièvre, luisant dans le tas des chevelures fauves, noires ou grises, emmêlées et comme flottantes au vent du remords; têtes parfois si décharnées qu’elles pourraient déjà figurer à l’ossuaire où les ancêtres nous regardent par leurs trous sans yeux, dans leur rictus ébréché.

Leurs maigres profils acérés tranchent sur les pieuses tendresses de ce champ étoilé, où tremblent, pâles comme des mortes, sous les ondes enflammées des cierges, les vierges incorporelles qui contemplent, du fond de leur extase, l’idéale patrie, et dont plus d’une, pour s’y envoler, n’attend plus que les premières fièvres de l’automne.

Il y a vingt-cinq ans que j’ai vu le pardon que je viens de décrire (i86f). Le caractère de cette fête religieuse a dû, depuis, se modifier beaucoup comme tout le reste.

Que de causes y ont contribué; surtout la fatale guerre de 1870 qui a appelé tous les jeunes hommes sous les drapeaux. Adieu brogou-braz et longs cheveux.

Et puis les bourgeois, qu’attirent les bains de mer, ont envahi les pardons que nous étions autrefois seuls à contempler.

En 1873, nous étions de nouveau à Douarnenez; et nous passions de délicieuses heures sur les ravissantes petites plages qui se découpent, entre les rochers, au bas de la ville.

Tandis que je me retirais un peu à l’écart pour peindre ou écrire des vers, Virginie, près de sa mère en train de lire ou de coudre, se livrait encore aux jeux de l’enfance avec ses petites compagnes.

Mais, tout en creusant des fossés autour des châteaux de sable, en attendant la vague qui allait les emporter, elle observait, sans en avoir l’air, tout ce qui se passait alentour : petits baigneurs plongeant dans des éclaboussures de soleil, enfants se roulant sur le sable et lavandières aux rapides et clairs battoirs.

Et, de retour dans notre chambre, elle dessinait tout

pr

cela de souvenir. J’ai gardé des centaines de ses croquis, très curieux, où l’on suit les progrès successifs.

Je m’étais autrefois un peu effrayé de l’ardeur qu’elle y déployait, et, craignant la fatigue pour son jeune cerveau, je lui avais défendu de travailler ainsi de l’idée.

Pendant plusieurs mois, je ne vis plus de croquis.

Trouvant alors qu’elle m’obéissait trop à la lettre et commençant à craindre que sa verve créatrice ne fût tarie, je fis part à sa mère de cette inquiétude.

Elle en parla à Virginie, qui lui avoua avoir continué à dessiner en secret.

Et ce fut avec une joie extrême que je trouvai, au fond de son tiroir, tout un nid de dessins, compositions variées et qui déjà n’étaient plus des babochages d’enfant, mais rendaient clairement des scènes très expressives et déjà absolument dans le style des tableaux qu’elle a faits depuis. Elle s’était servie de tous les papiers qui lui tombaient sous la main : feuilles détachées d’agenda, pages de vieux cahiers, enveloppes de lettres, qu’elle crayonnait fiévreusement, avec la peur qui accompagne toute action défendue.

J’étais assis sur un rocher, dans une de ces petites grèves de Douarnenez, en train de frire un croquis, lorsque je vis s’avancer, au milieu d’un groupe, un jeune homme brun d’une parfaite élégance, sur le sable mouillé où bleuissaient les reflets du zénith. Il marchait à grands pas, la tête haute, un bras tendu et déclamant des vers de cette façon familièrement pompeuse où une pointe d’ironie se mêle à l’enthousiasme, comme si l’on ne se prenait pas tout à fait au sérieux, alors qu’on fait part à ses amis d’une nouvelle création poétique saisie au passage d’une inspiration sincère. Cette sorte de pompe est une façon de modestie.

Le bain d’azur qui enveloppait de toute part notre ' jeune homme, avait exalté sa verve et il cria à des

compagnons restés sur la côte : « Je viens de trouver une fin de sonnet superbe! »

J’en avais entendu le dernier vers :

En poussant de grands cris , je marchais dans le ciel l

— Quel est cet extravagant poseur, me dis-je?

Le lendemain je l’aperçus de nouveau qui revenait d’une excursion sur la route de Ploaré, en tête d’une société d’artistes, coiffé d’un chapeau de manille auquel s’enroulait une branche de chèvrefeuille cueillie en chemin. Il portait triomphalement sur l’épaule d’un air de conquiscador> au bout de son parapluie, dans un mouchoir blanc, une forte dépouille de champignons.

Il était accompagné d’une jeune dame belle comme une Minerve et d’une charmante petite fille aux yeux noirs comme des gouttes de café et portée aux bras d’une nourrice. Comme la veille, il poussait, en plaisantant, de pompeuses exclamations.

Dans le groupe qui le suivait, j’aperçus mon ami Jundt et le sculpteur Moulin qui me donnèrent rendezvous, pour le soir, à l’hôtel du Commerce, où toute cette joyeuse bande était descendue.

J’étais fraîchement revenu à Douarnenez où je louais un appartement.

En passant à Paris, j’avais acheté à la gare Y Anthologie d’A. Lemerre. Je dois avouer, à ma honte, que pour la première fois je venais d’y lire des vers 'de Leconte de Lisle.

J’en avais été émerveillé, ébloui.

Le Condor , Les Hurleurs , L'Èpée d1 Angantyr , avec leur rythme magnifique, leur splendeur et leur tragique horreur d’images; leur acuité de vision sur des fonds -infinis, leur allure immense, résonnaient sans trêve dans ma mémoire enchantée.

J’y avais lu aussi avec une joie extrême Les Aïeules

de Coppée, ce chef-d’œuvre rustique d’un Parisien, où j’avais cru revoir la vieille Catherine de mon enfance.

Le soir donc, je me rendis à l’hôtel du Commerce comme cela avait été convenu. On était encore à

table.

La conversation s’animait; le brun jeune homme y prenait une vive part.

Moulin fit la présentation, et le déclamateur emphatique de la plage m’apparut sous un aspect de cordialité simple qui me gagna aussitôt.

Nous parlâmes naturellement de poésie et de Leconte de Lisle.

« Comment, s’écria-t-il, un peintre qui a lu et qui comprend Leconte de Lisle! »

Je lui avouai que c’était depuis peu.

Il était intimement lié avec le grand poète et me récita divers passages de ses poèmes. Il me dit aussi des sonnets de son propre cru, dont tout le monde connaît aujourd’hui la splendide forme plastique et héroïque.

Et lorsque, assez avant dans la nuit, je rentrai à mon logis, j’allai dire à l’oreille de ma femme déjà couchée : « Tu sais bien, notre beau poseur, c’est un charmant homme et un ravissant poète; il s’appelle José-Maria de Heredia. »

Il faut croire que je ne lui avais pas déplu de mon côté, car le lendemain il vint nous voir.

11 m’inspira une confiance subite et je lui confessai que moi aussi je faisais des vers en secret.

11 emporta mon manuscrit.

11 voulut bien s’y intéresser et me donna d’excellents conseils sur bien des inexpériences. Quel est le jeune poète (car j’étais jeune comme poète) qui n’a pas eu les conseils de Heredia.

Une étroite amitié nous lia bientôt.

LA VIE d’üN ARTISTE

J’avais fait quelques vers au collège en 1843 et à Courrières en 1847 pendant la convalescence qui avait interrompu mes études de peinture.

De loin en loin, plus tard, quelques strophes étaient venues fredonner à mon oreille, notamment en 1864, et j’avais écrit mon premier sonnet (Courrières), inspiré par la plaine de mon village, que domine ce clocher dont les heureuses proportions ont été remarquées par les architectes qui ont eu occasion de le voir. 11 porte la date de et fut bâti par Charles-

Quint.

Peu après, j’avais composé, devant un fossé dormant sous les aulnes, ce petit poème (Le Soir ) qui, comme le précédent sonnet, a été conservé dans le recueil Les Champs et la Mer. Puis ma verve poétique s’était calmée.

Lorsque arriva la fatale année de 1870, je jetai mes pi-nceaux et je me répandis en furieuses imprécations, en strophes désordonnées que je déchirai, sauf deux ou trois sonnets, plus raisonnables, qui font partie de la première édition du livre précité*.

Redevenues plus sereines, mes pensées continuèrent longtemps à revêtir la forme du vers.

* Pendant ce temps-là, mon frère Émile, se rappelant qu’il avait été soldat, quitta sa femme et son fils et s’engagea dans les mobilisés du Pas-de-Calais. Il fut nommé commandant, et, à la tête de son bataillon, il fut de ceux qui protégèrent la retraite de Faidherbe, après la bataille de Saint-Quentin.

J’y trouvais une. source de joies nouvelles et en même temps un débouché à certaines aspirations qui commençaient à donner à ma peinture un caractère trop littéraire.

L’apparition des Champs et la Mer me procura l’avantage de pénétrer, chez notre cher éditeur Alphonse Lemerre, dans l’intimité des admirables poètes qui honorent notre littérature.

Alors mon ambition grandit et j’osai concevoir l’audacieux projet d’une sorte d’épopée rustique.

Mais avant de dire comment l’idée m’en est venue, je voudrais consacrer quelques lignes à un artiste que j’ai connu et aimé, qui a été mon collègue au jury de peinture pendant une dizaine d’années et qui fut le premier à m’encourager à écrire.

Je veux parler d’Eug. Fromentin.

C’était un esprit singulièrement affiné, un délicat dans toute la force du terme, un tempérament nerveux par excellence, aimable et, en même temps, un noble cœur.

Tout le monde connaît sa grande ingéniosité comme peintre et son admirable talent d’écrivain. Théophile Gautier considérait (il me l’a dit) Y Été dans le Sahara comme l’un des chefs-d’œuvre de notre langue.

Que de beautés aussi dans Y Année dans le Sahel} Dominique et les Maîtres d'autrefois I

Sa peinture est trop connue pour que j’aie à la décrire. On sait de quel brio fantaisiste et en même temps de quelle observation fine et claire il 1 animait.

Il avait débuté par quelques petits paysages de son pays, sans grande prétention et que j’avais remarqués vers 1847.

Aussi fus-je très surpris deux ou trois ans apres de voir ses premiers tableaux d’Afrique. C’était une transformation complète, absolument indépendante. Ces toiles étranges ressemblaient de loin à des plaques de

marbre, tant les groupes des chameaux et des Arabes, dans des crépuscules d’un gris rose, formaient des masses d’abord confuses.

Mais l’œil les devinait bientôt et le mystère ainsi pénétré éveillait de délicieuses émotions.

Je me souviens, en ce genre, de femmes arabes courant chargées de leurs outres pleines.

O virginité des premières impressions dans un pays vierge !

Depuis, Fromentin est devenu plus précis, plus savant; mais j’ai toujours regretté ces premières fleurs de son imagination si charmante.

Tous ceux qui l’ont connu se rappellent combien il était séduisant comme homme.

Il était bien proportionné dans sa toute petite taille : une réduction de grand.

Son type avait contracté, de son long séjour en Afrique, une ressemblance avec les Arabes. Mais ce qui était resté bien français c’était sa grande vivacité d’allures et sa spirituelle faconde.

Bon, cordial et compatissant, ennemi de toute banalité, droit et franc, Fromentin s’était attiré toute l’estime et l’affection de ses camarades. Ses yeux noirs, très expressifs, étaient vifs et tendres.

Je ne passe jamais devant son petit hôtel de la place Pigalle, aujourd’hui un restaurant, sans penser avec' émotion à nos bonnes causeries de l’atelier, entre quelques intimes, dont mon excellent ami Ch. Busson.

En 1876, nous étions de nouveau en Bretagne, et, par une belle journée d’été, nous contemplions pour la centième fois cette merveilleuse baie de Douarnenez, lorsqu’une personne de notre connaissance nous tendit son journal en nous disant : « Fromentin est mort ! »

Cette nouvelle si imprévue me glaça d’un douloureux étonnement.

Je l’avais quitté si plein de vie peu de temps auparavant. Un phlegmon, produit peut-être par une mouche charbonneuse, l’avait enlevé en quelques jours à la Rochelle, sa patrie.

Et, coïncidence singulière, je songeai, au milieu de mes regrets, que cette même baie qui s’ouvrait devant moi, était justement le sujet du poème que, dans mon livre, j’avais dédié à Fromentin.

Et je me rappellai, avec une vive émotion, les termes de la ravissante lettre qu’il m’a écrite pour m’en remercier et que je conserve parmi mes plus précieux autographes.

J’allais aux champs, cherchant des motifs et des effets, méditant de nouveaux tableaux, et je me faisais accompagner par un petit sauvageon de fillette qui portait ma boîte et de temps en temps posait dans le paysage.

Brune, fine et svelte, les cheveux folâtres roussis au soleil, elle allait et venait, courait et sautait, vive comme une chèvre et ravissante dans l’espièglerie de tous ses mouvements.

Elle m’inspira un petit poème qui a été le point de départ de Jeanne. On le trouve au Chant de l'Enfance , commençant par ce vers :

Bientôt Jeanne courut, pieds nus, par les chemins ... et finissant par cet autre :

Le logis s’éclairait d’une lueur d’aurore...

Lorsque j’eus composé ces vers, je m’intéressais tellement à ma petite gamine que je conçus aussitôt l’idée d’en faire l’héroïne d’un grand poème.

Un autre de mes modèles me fournit le sujet et le dénouement de l’action.

Cette dernière, enfant trouvée, élevée à Courrières, ayant été réclamée par sa mère qui se trouvait dans une belle situation de fortune, avait résolument refusé de la suivre pour rester près des pauvres gens, ses parents adoptifs, et épouser le paysan qu’elle aimait.

Quant aux tableaux et épisodes qui accompagnent cette action, je les ai trouvés dans mes souvenirs, sauf toutefois les quelques passages qui ont rapport à l’origine de Jeanne.

On m’a demandé pourquoi j’en avais fait une Indienne.

Mon Dieu, j’ai voulu me ménager une trouée vers cet idéal infini qui m’a toujours tourmenté.

J’ai voulu aussi que Jeanne ne fût pas seulement la paysanne d’Artois, mais la femme primitive aux instincts naturels et sauvages, en opposition avec Angèle, fille tendre et mystique de notre sol chrétien.

Ai-je eu tort de ne pas me laisser arrêter par le poteau limitrophe d’une province?

N’ayant pas été dans l’Inde, j’ai consulté quelques documents précis.

Je n’ai pas, d’ailleurs, l’intention de défendre les erreurs que j’ai pu commettre.

Quelles jouissances m’a causées l’exécution de ce poème!

Quoi de plus délicieux que se créer un petit monde et s’y enfermer. Durant quatre ans je m’absorbai dans sa vie, me mêlant plus à ses personnages imaginaires qu’au monde réel qui m’entourait.

Le travail de la poésie est plus enivrant que celui

de la peinture, car la succession des tableaux et des pensées, la rapidité des images, l’intensité des sentiments et l’immatérialité du procédé entretiennent, dans le cerveau et le système nerveux, une vibration permanente.

La peinture, au contraire, s’exerce au rendu d’une idée simple et par des moyens palpables.

Mais quels rapports unissent ces deux arts! Ce sont les mêmes lois générales de composition, de pondération, de sacrifices, d’opposition et d’harmonie.

Parfois, au mouvement du rythme, je croyais voir ma plume courir et dessiner des formes, tandis que les sonorités me donnaient presque l’illusion des couleurs.

Cependant, par cela même qu’il est enivrant, le travail des vers est horriblement fatigant. J’y contractai une névrose du cerveau, accompagnée de vertiges, qui ressemblaient à des anéantissements et duraient des heures.

Depuis, les médecins m’ont sévèrement interdit la poésie. C’est pour m’en venger que j’écris ces souvenirs.

La prose, qu’on peut laisser et reprendre à volonté, permet des repos à l’esprit que tourmentent sans interruption l’enchaînement des vers et l’obsession continuelle des rimes.

Jeanne parut chez Charpentier en 1880, et, depuis, fait partie de la Petite Bibliothèque littéraire d’Alphonse Lemerre.

En cette même année 1880, je fus de nouveau frappé dans mes affections les plus chères.

Nous étions, Mmc Breton et moi, à prendre un rafraîchissement sous la vitrine du café de l’Univers. On était au commencement de mai et nous venions de l’Exposition.

Nous parlions de ce brave de Winne, que nous accusions d’oubli. Nous étions, en effet, sans nouvelle de sa part. Il n’avait pas, comme d’habitude, assisté à l’ouverture du Salon. Il n’avait pas même répondu à l’envoi de mon poème.

Comme nous traitions de Winne d’incorrigible paresseux, nous aperçûmes Paul Devigne, le sculpteur, notre cousin, en voiture découverte, qui traversait la place du Palais-Royal, précipitamment.

Nous l’appelâmes gaîment et nous fûmes surpris de le voir venir à nous, les traits bouleversés; il se rendait à la gare du Nord.

Il nous tendit une dépêche qu’il venait de recevoir : « De Winne , pneumonie , état désespéré , arrivez. »

Je ne dirai pas notre consternation. Nous retournâmes chez nous. La même dépêche nous attendait, bientôt suivie d’une autre : « Tout est fini . »

On sait quelle amitié de frère nous unissait à de Winne. Je partis aussitôt pour Bruxelles, en proie à une poignante douleur.

On a vu ses commencements pénibles, puis nous

l’avons retrouvé au boulevard du Montparnasse. Nous l’avons laissé au moment où je lui sautais au cou, en lui demandant pardon de ce que j’avais pu, dans un instant de torture morale, soupçonner sa loyale amitié. Je suis loin d’avoir tout dit sur cet admirable artiste, qui fut un grand portraitiste*.

On se rappelle qu’il peignait un sujet biblique : la Séparation de Ruth et de Noémie , pendant que je faisais mes premiers Moissonneurs.

Avec quelle passion nous caressâmes ces toiles, qui trompèrent nos espérances, ces peintures chétives et pâles que ne regarda pas le public, au Salon de 18^3.

Mais bientôt Liévin de Winne peignit un tableau qui donna sa mesure : Saint François d' Assises en extase, où le jeune artiste atteignit subitement une remarquable puissance et qui fit sensation à l’Exposition de Bruxelles, où il parut en 18^4.

De retour à Gand, vers cette époque, il fait un Christ au Jardin des Oliviers. Mais des hésitations le reprenant, il ne donne pas à ce tableau les mâles qualités du Saint François. Puis il va en Hollande, et en revient tout imprégné de la magique lumière de Rembrandt. Il peint alors plusieurs portraits d’un bel éclat, d’une facture puissante, mais un peu gâtés par une teinte trop jaune.

Le portrait de Félix Devigne, qu’il fit peu de temps après, conserve encore un reste de ce défaut; mais c’est déjà une œuvre magistrale, bien vivante, fermement modelée, à larges plans, irréprochable de dessin.

En 18^8, notre peintre, dont l’ambition visait la grande peinture d’histoire, exécuta une importante

* Une exposition de portraits du siècle vient de s’ouvrir à Bruxelles. D’un avis unanime, le grand succès y a été pour les portraits de de Winne.

toile : Les saintes femmes au tombeau du Christ. Il subissait alors l’influence des artistes allemands, et en particulier de Schnor.

C’était lutter contre sa propre nature, toute de sincérité et de simplicité. Aussi les Saintes femmes ne sont-elles qu’une œuvre estimable, malgré de bien courageux efforts. Cela ne l’empêcha pas de rêver une toile immense, et il s’arrêta à ce sujet : Une orgie de César romain , tandis quon égorge des esclaves.

Il en parlait avec beaucoup de feu.

Un jour il se fit apporter, d’un seul coup, plus de vingt volumes d’histoire romaine, s’enferma le soir à l’atelier et finit par n’en lire aucun.

On voit, à ces préoccupations, que notre artiste serait devenu un peintre d’histoire, si, au milieu des orages de sa première jeunesse, son instruction n’eût été négligée. Son imagination, très réelle au fond, s’en trouva toujours fort empêchée. Il le sentait; il en souffrait, mais, à l’âge où il eût pu encore s’instruire, le temps lui manqua, car il fallait, avant tout, songer à gagner sa vie.

A la morne tristesse d’autrefois avait succédé, chez Liévin, une vivante gaîté. Cette gaîté était devenue le nécessaire aliment de son âme ardente.

Il avait tant souffert qu’il avait pris en horreur la souffrance, dont le spectre l’épouvantait. Il avait dans le cœur des trésors de pitié, mais, plutôt que de regarder la misère en face, il préférait ouvrir vite et largement sa bourse pour la secourir.

Ce fut là son seul égoïsme.

Il était à la fois le plus oublieux et le plus fidèle des amis. Il avait dans ses affections des délicatesses infinies et des oublis inexplicables, des sommeils passagers où son cœur s’était endormi pour se réveiller brusquement, avec des transports de tendresse.

Il vous étouffait alors dans ses embrassements et

répondait à vos reproches par des charges si délirantes, si contagieuses, que vous vous preniez à les continuer vous-même en riant aux larmes...

S’il était parvenu à se soustraire à la douleur, il fut toujours impuissant à réprimer la violente irritation que lui causait toute injustice.

Comme artiste il ne fut jamais jaloux, il aimait à dire du bien de ses confrères, mais il fut toujours impitoyable pour la médiocrité triomphante.

Lorsque ses amis lui demandaient des avis, il leur jetait à la face sa franchise qui pouvait aller jusqu’à la brutalité.

Oh les précieux conseils ! Il ne viendra plus nous les donner, ces braves conseils, et nos toiles, au moment critique, l’attendront en vain au fond du village où il apporta tant de fois sa lumière, de ce village de Courrières qui aimait tant à le voir, et où il aimait, le dimanche, à partager les jeux des paysans ses amis, dont il serrait si cordialement les mains durcies par le travail de la terre.

Et les humbles aussi l’ont pleuré.

Depuis 1861, de Winne habitait Bruxelles; il y avait acheté l’agréable maison bâtie par Otto de Thoren, le peintre autrichien qui tout récemment vient de mourir à Paris où quelques beaux tableaux l’avaient mis en lumière.

11 avait fait les portraits de L. A. R. le comte et la comtesse de Flandre, du roi Léopold Ier, et sa réputation était définitivement établie.

Pour se préparer au portrait du roi il en avait d’abord fait une grisaille qui est maintenant au musée de Gand.

C’est un chef-d’œuvre : toute la finesse du diplomate, toute la pénétration de l’intelligence, toute la fierté royale respirent dans cette tête que j’ai revue cent fois avec une admiration nouvelle. Le modelé est

d’une délicatesse et d’une puissance extraordinaires. Quels accents incisifs et souples, quel frémissement de vie!" Les traits de l’illustre vieillard ont été pour ainsi dire saisis au vol et fixés pour toujours. Leroi est là, éternellement vivant. Holbein eût été jaloux de cette grisaille.

Les Parisiens se rappellent ce fameux portrait d’homme qui portait un pince-nez et tenait un chapeau à la main, représentant un Américain. M. Sandfort. C’était peut-être le plus beau portrait de l’Exposition universelle de 1878. D’autres portraitistes étalèrent plus de pompe, plus d’habileté manuelle, mais aucun n’exprima avec des moyens plus honnêtes et une pénétration plus intense ce chef-d’œuvre de la création : l’être humain.

Ce qui apparaît d’abord dans ses divers portraits, c’est un je ne sais quoi d’austère et de familier, une sévérité calme et douce, une grande unité, de la variété, et cette aisance, cette tranquillité puissante qui résulte de l’accord harmonique de toutes les parties et qui est la qualité suprême des vrais maîtres. Point de miracles de facture, point d’efforts apparents ; les personnages vous regardent paisiblement du fonds de leur âme et selon leur âme.

Telle est mon impression, telle fut celle du jury international qui, en 1878, lui vota d’enthousiasme une première médaille, après lui avoir donné onze voix pour la médaille d’honneur qui ne devait être accordée qu’à d’importantes compositions.

Ses derniers portraits, dont quelques-uns ont été interrompus par la mort, montrent que de Winne n’avait pas tout dit.

J’ai tâché de caractériser en deux mots ses autres toiles, mais que dire de celles-ci où l’art lui-même disparaît, où la pensée de l’artiste conduit seule sa main et domine tellement la matière, qu’elle semble

resplendir d’elle-même, pour ne montrer que deux choses : la personnalité du modèle et celle du peintre.

Je ne connaissais pas ces dernières œuvres sauj un portrait de mon frère Louis, non terminé, et qui est une des choses les plus mystérieusement vivantes que j’aie vues, lorsque j’arrivai à Bruxelles pour les funérailles.

Ce jour-là, tandis que la main créatrice était déjà glacée et que, secoué par les sanglots, je me précipitais sur cet escalier que j’avais tant de fois gravi avec de joyeux battements de cœur, lorsque ayant, ouvert cet atelier encore rempli de l’existence du maître, je me trouvai en présence de ces superbes et modestes toiles, si dépouillées de matière et si chargées de vie, ma douleur se changea en pieuse extase' et, touchant mystère! il me sembla que l’âme de Liévin me regardait mêlée à celle des personnages dont il avait été le fidèle interprète. Je la sentais toujours présente, toujours en communication avec la mienne et, pensée consolante, je crus y sentir comme l’affirmation de son immortalité.

J’arrête ici le récit de mes souvenirs.

Cependant, je ne veux pas terminer ce livre sans jeter un regard, au Champ de Mars, sur cette Exposition des tableaux du siècle qui vient de fermer ses portes.

Elle n’a guère modifié notre sentiment sur les œuvres dont nous avons parlé, elle n’a fait qu’affirmer

davantage l’autorité des vrais maîtres qui ont depuis longtemps notre admiration.

Mais quelle joie de pouvoir contempler, en quelques heures, des chefs-d’œuvre vus à différentes époques et dont les impressions successives s’étaient forcément un peu effacées l’une par l’autre !

Quelle leçon pour le public, que cette étude comparative ! Comme cela remet dans le bon chemin l’opinion qu’égarent souvent les engouements faciles des expositions particulières, et surtout l’encens des petites chapelles !

C’est ainsi que du haut d’un plateau on revoit, dans le repos, toute la route parcourue à la fatigue du jour.

C’est ce qui m’est arrivé dernièrement encore dans les Pyrénées, au col Aspin. Cependant à peine avais-je entrevu le merveilleux ensemble de la vallée d’Arrau, que des nuages peu à peu accumulés sous mes pieds, étendirent, devant mes yeux, leur voile épais, entraînant la pluie et l’obscurité d’une trombe.

Mais bientôt le sombre rideau s’ouvrit et la vallée apparut de nouveau plus resplendissante encore.

C’est ainsi que le temps dissipera le nuage moral dont l’Exposition universelle a été le simple prétexte.

L’Art français traverse le monde comme ces grands fleuves au cours libre et pacifique et partout irrésistible. Nous ne le diviserons pas en petits torrents que l’orage seul enfle et rend bruyants, mais qui ne laissent après eux, en temps ordinaire, que stériles sillons.

Plus de vaines divisions et que le grand concours de 1889 laisse longtemps briller la lumière qu’il a faite en permettant une vue d’ensemble sur tant de chefsd’œuvre.

Mais si riche qu’ait été cette Exposition rétrospective, elle l’eût été davantage encore si, comme quel-

ques artistes privilégiés, tous les maîtres y avaient été représentés par des oeuvres de choix.

Ainsi, si nous avons été heureux d’y revoir le Sacre de David, et le 18 Brumaire, de Bouchot, nous nous sommes demandé pourquoi on avait laissé entrer certain Jupiter avec je ne sais quelle nymphe (je ne veux pas le savoir), l’une des plus grandes erreurs de notre grand dessinateur Ingres qui, on le sait, parfois, se trompait étrangement.

Le grand paysagiste, Th. Rousseau, figurait là avec plusieurs toiles datant de cette époque où, trop replié sur lui-même, le puissant solitaire en était arrivé, hélas ! à pointiller des oeuvres de prisonniers.

Les deux ou trois petits panneaux dignes de lui ne consolaient pas suffisamment des chefs-d’œuvre absents.

Les Daubigny, dispersés au hasard ou mal en vue, ne donnaient pas non plus la mesure de ce talent si savoureux.

Je n’en accuse pas la commission d’organisation qui a eu sans doute à lutter contre des difficultés insurmontables.

Je n’ai pas revu là non plus les plus beaux Delacroix ni les plus beaux Gustave Moreau.

Pourquoi, au lieu de la Lady Macbeth , de Muller, ne pas avoir exposé son Appel des condamnés , tableau qui fait si bonne figure à Versailles, où il est enfin placé.

Mais pour beaucoup de gens qui ne connaissaient Charlet que par ses lithographies populaires dont, il faut bien le dire, beaucoup sont banales, sa Retraite de Russie a été une révélation. On ne s’attendait pas à une page si dramatique et si puissante. On s’est également intéressé au Léonard de Vinci , de Jean Gigoux, et à son portrait d’un général vivant comme un Reynolds.

Saluons en passant l’un de nos plus vaillants doyens,

Jean Gigoux, qui, à quatre-vingt-quatre ans, continue à produire, sans relâche, des-peintures d’un sentiment tendre et simple, entre autres des têtes de jeunes filles d’une touchante ingénuité.

Notre cher Baudry était mal représenté par des portraits, la plupart de sa moins bonne manière: son chef-d’œuvre, l’admirable tableau de La Perle et la Vague, ayant été relégué loin de son panneau qui, comme celui de Bastien-Lepage, couvrait un pan latéral de la chapelle de Manet.

Depuis quelques années, les impressionnistes occupent l’opinion, et nous comprenons qu’on les ait placés en claire évidence.

Cependant, leurs amis, refroidis sans doute par le sentiment de responsabilité qu’amènent de délicates fonctions, n’ont guère admis que leurs toiles des débuts, celles qui se rattachent encore à la tradition, et je dois dire qu’elles n’ont guère paru hardies; quelques-unes même semblaient en retard.

Donc, si d’un côté on a, de très bonne foi, sans aucun doute, exagéré l’importance de Manet, ce chef reconnu de ce que l’on a appelé Y Impressionnisme, on a peut-être montré trop de prudence à l’égard de ses prétendus adeptes.

On s’est rappelé les rires d’autrefois, on a craint le ridicule. Mais le public ne rit plus de ces choses-là; d’ailleurs, le ridicule ne tue plus à Paris.

On a voulu ouvrir les portes aux novateurs et l’on s’est; arrêté devant ceux qui auraient quelque raison de revendiquer ce titre; ou plutôt on ne les a pas admis, je le répète, dans leurs œuvres caractéristiques.

J’ai peine à croire que la postérité reconnaisse un précurseuren Manet, mais bien plutôtun élève médiocre de Goya, de Velasquez, et, plus tard, des Japonais; tandis que je me rappelle avoir vu quelques tentatives intéressantes et imprévues, au milieu de ces paysages

aux irisations fantastiques, vus à travers un bouchon de carafe, ou brodés au métier comme pour être offerts aux grands-papas le jour de leur fête; de ces vaches à trompe fabuleuse, de ces canotiers enduits de safran, barbotant dans le bleu à lessive (je ne veux pas parler de celui de Manet), au milieu de cette danse de Saint-Guv de la nature dans la pâmoison des fureurs hystériques, je me rappelle avoir vu, dis-je, à des expositions particulières, quelques fraîches éclosions dont l’étrangeté m’avait séduit, blancs étangs aux frémissements opalins, où de vrais frissons courent sous le ciel argenté et frôlent les blonds roseaux, toiles charmantes où ii y avait un renouvellement de rayons connus.

Puisqu’on voulait faire à l’impressionnisme les honneurs du dôme bleu, pourquoi n’avoir pas choisi l’un de ses poétiques essais.

Aujourd’hui l’on invente plus de mots que de choses : en art, du moins.

Tous ceux qui ont cherché l’idéal dans le vrai, ne sont-ils pas des impressionnistes?

Mais les coteries ont toujours cherché à s’approprier l’usage exclusif des meilleures choses, y compris les beaux œillets rouges.

V impressionnisme veut peut-être dire l’ impression compliquée de névrose ; car Y impression, elle est éternelle!

C’est l’art tout entier!

A d’autres époques elle s’est appelée inspiration, . étincelle, feu sacré, sixième sens pour Topffer, influence secrète pour Boileau lui-même!

Il y a une chose tellement vraie qu’elle en est banale : rien de neuf sous le soleil! Pas même Manet.

On a dit que ce dernier avait débarbouillé la peinture française des roux de la cuisine bolonaise; c’est en plaisantant qu’on a offert ce cliché aux novices;

il y a longtemps que la France ne regarde plus du côté de Bologne.

Il a fait la guerre à l’ombre, a-t-on dit aussi ; autre plaisanterie! M. Prud’homme aurait-il raison, lorsqu’il dit que V ombre est une des imperfections de la peinture >

Réponds, Rembrandt, ô sorcier qui rayonnes dans les ténèbres.

Mais M. Prud’homme, sans s’en douter, voulait dire les ombres noires et fausses; et l’ami auquel il s’adressait ne se serait pas plaint du tabac que le peintre était accusé d’avoir mis sous le nez de son portrait, si l’ombre avait été vraie; car alors il ne l’aurait pas vue, cette ombre, pas plus qu’il ne la voit dans la Nature.

Et nous, nous dirons à beaucoup de jeunes peintres qui, par horreur des ombres fausses, tombent dans les pâleurs d’une anémie blafarde pire que la sauce bolonaise ; nous leur dirons : Faitês de l’ombre que le bourgeois ne voie pas.

J’en dirai autant à propos de ces fameux violets dans les ombres dont M. Prud’homme a dû bien se moquer et avec raison devant certaines peintures impressionnistes. Si ces violets lui paraissent si extravagants, ce n’est pas parce qu’ils sont violets, ils pourraient l’être davantage; c’est parce qu’ils sortent de l’harmonie; qu’ils ne sont pas d’accord avec les tons voisins. Si les rapports harmoniques étaient justes, un bras, une jambe, une tête, reflétés par le ciel bleu, paraîtraient à M. Prud’homme dans leur simple couleur de chair ordinaire, bien qu’un pinceau logique y eût glissé du vrai violet.

Ce que j’appelle le plein air n’est que le jeu des reflets ambiants sous le grand ciel ouvert, et non ces toiles toutes blanches d’où toute valeur est absente.

L’harmonie naturelle, cette magicienne, peut jouer de tous les tons les plus intenses et les plus opposés,

en les accordant et les transfigurant dans son orchestration prestigieuse.

Ah ! que de prétendus impressionnistes n’ont inventé que le hurlement des reflets.

Mais arrivons aux peintres dont nous avons encore à parler.

Bastien-Lepage laissera une impression durable.

C’était un vrai chercheur, que ce jeune homme si tôt enlevé à nos espérances.

Quelle conscience attentive !

Il débuta par un chef-d’œuvre : le Portrait de mon grand-père ; intimité pénétrante, caractère de la forme simple et fouillée; admirable vérité du ton, harmonie douce et forte, juste relation du fond et de la figure, tout est là.

Mais pourquoi, dans ses tableaux, attachait-il une importance trop égale à tous les détails, même insignifiants, sans tenir assez compte de leur valeur relative? Cependant, si ce que nous appelons Y enveloppe fait défaut, là encore que d’accents vrais!

Enfin, comment assez admirer le merveilleux petit panneau où il a fait vivre pour toujours son frère Émile.

La France, en Bastien-Lepage, a perdu son Holbein.

Si Rousseau, Delacroix, Baudry et Daubigny n’étaient pas représentés par leurs meilleurs tableaux, on peut dire que les plus beaux Troyon soutinrent bien la gloire de ce maître animalier. ♦

De même les Millet ont été choisis parmi les chefsd’œuvre qui, réalisant plus que la sensation extérieure des choses, évoquent des rêves de rusticité primitive.

Il y avait là les Glaneuses , Y Homme a la houe , le Parc à moutons et un paysage moins connu, d’un charme pénétrant, où des collines arrondissent leurs verdures austères et leurs épaisses broussailles qui longent les routes ou bordent les prés en haies impénétrables,

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