A NOGENT-SUR-MARNE
En \ 861 , Paris était en pleine transformation. Des quartiers entiers de la vieille cité s'écroulaient et les maisons antiques et lézardées étaient remplacées par des immeubles splendides. Des voies larges et aérées traversaient dans tous les sens cette ville nouvelle qui sortait de terre, grâce à M. Haussmann. Les environs n'étaient pas oubliés dans ces travaux d'embellissement. A l'ouest, le bois de Boulogne replanté devenait le rendez-vous des promeneurs élégants; à l'est, le bois de Vincennes avec ses belles allées nouvellement
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tracées, ses lacs, ses rivières, était fréquenté par les habitants des populeux quartiers du faubourg Saint-Antoine, de Charonne, qui s'y rendaient le dimanche en famille.
Le chemin de fer qui part de la Bastille et étend sa majestueuse ligne d'arcades en bordures sur la rue de Lyon venait d'être terminé. Aussi chacun voulait se servir de cette voie pour se rendre à Saint-Mandé, à Vincennes ou à Nogent. Ces localités étaient quelquefois littéralement envahies par de nombreux citadins, appartenant à toutes les classes de la société. Aussi l'intéressante corporation des restaurateurs, des limonadiers et des marchands de vin, rendait-elle de sincères hommages à ceux qui avaient eu l'idée de mettre à exécution tous les travaux qui devenaient une des causes de leur fortune.
Dans les derniers jours du mois de juin 1862, quelques jeunes gens étaient réunis dans un café de Nogent-sur-Marne, fumant, buvant et causant. Ils portaient le costume de canotier, casquette et vareuse de couleurs différentes, bottes montant jusqu'au genou.
d'un artiste
— Sapristi! s'écria l'un des fumeurs, est-ce que Gustave va nous faire poser longtemps ? On est exact ou on ne l'est pas.
— Eh bien, il ne l'est pas, dit un ami, ce n'est point pardonnable.
— Tu as raison, Georges, et ces dames qui nous attendent au bord de la Marne?
— Elles s'impatientent.
— Je connais Cœlina, reprit Georges, elle va me faire une scène.
— Tu f excuseras.
— Ah, par exemple ! est-ce qu'elle m'écoutera, surtout si la faim s'en mêle?
— Pauvres filles, ce qu'elles doivent souffrir!
— Surtout ce qu'elles doivent boire !
— Et manger?
— Et nous adresser de sottises?
Le sifflet du chemin de fer se fit entendre, un canotier se précipita sur la chaussée, courut vers la gare et se plaça à la sortie, lorgnant les femmes, regardant si elles avaient la main fine, le pied petit, la jambe bien faite. Il était en train de se livrer sérieusement à
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ses observations, lorsqu'une main assez lourde se posa sur son épaule et l'arracha à la contemplation de chevilles délicieuses. Il leva la tête et reconnut Gustave.
— Ah! s'écria-t-il, je suis ici à t'attendre depuis un temps infini.
— Tu parais ne pas trop t'impatienter?
— Heu! j'observe.
— En effet.
— Les autres sont là qui jurent.
— Contre qui ?
— Contre toi.
— Pour quelle raison ?
— Parce que tu es en retard.
— J'ai manqué le train.
— Je m'en doute. Tu n'es jamais prêt.
— Oh ce n'est pas moi, c'est Clara qui n'en finit pas, dit Gustave en montrant à son ami une petite femme blonde attachée à son bras. Puis s'arrêtant gravement au milieu de la place :
— Monsieur Arthur Moreau ; Mademoiselle Clara, dit-il en les présentant l'un à l'autre.
M. Arthur posa une main sur son cœur,
d'un artiste
prit sa casquette de l'autre et s'inclina profondément. Quant à Mlle Clara, elle se contenta de faire une révérence plus ou moins bien réussie, puis, prenant le bras de M. Gustave, elle dit à son ami de marcher devant. Arthur, flatté de cette marque de confiance se dirigea vers l'auberge. Le retardataire fut reçu par une bordée d'injures. Il voulut parler, on refusa de l'entendre. Clara, sachant bien qu'il l'accuserait du retard, cause de cette avalanche de reproches, criait plus fort que les autres.
Gustave laissa passer l'orage. Enfin on se mit en route, le petite troupe suivit la grande route de Nogent, la chaussée de Petit-Bry, et arriva sur le bord de la Marne. Les habitants de la contrée, habitués aux fantaisies des canotiers, et surtout des canotiéres, ont fini par ne plus faire attention aux gestes plus ou moins vifs, aux cris perçants poussés par ces dernières. Du reste, ces caravanes de jeunes gens mangent, boivent et ne discutent point sur les prix.
Quelquefois, des commis appartenant à une maison de nouveauté de troisième ordre se
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risquent dans ces parages. Ils font les difficiles sur la qualité des vins. La viande est trop ordinaire et les poissons pas assez frais. Mais lorsqu'il s'agit de régler, ces viveurs d'occasion, si ardents, paient avec peine chacun leur écot, rentrent dans Paris en chantant, le chapeau sur l'oreille, regardant les femmes d'un air qui a la prétention d'être hardi et qui n'est que grossier. Ces clients sont assez peu estimés et on leur sert les restes des autres.
Dans cette partie de la vallée de la Marne, voisine de l'île de Beauté, sont beaucoup de petites maisons de campagne charmantes. Les architectes ont, suivant la fantaisie des propriétaires, élevé des castels microscopiques, avec tours ornées de meurtrières et de mâchicoulis ; des temples grecs entourés de colonnes dont le fût est en bois, le piédestal en brique et le chapiteau en plâtre, mais tout cela peint et imitant à ne pas s'y méprendre la pierre ou le marbre. Il y a des façades en briques, des toits aigus couverts en ardoise, des terrasses surchargés de caisses de fleurs, des balcons en fonte ouvragée.
d'un artiste
Les Le Nôtre des jardins qui entourent ces immeubles ont planté des arbres, taillé des massifs, tracé des allées sinueuses, creusé des bassins dans des espaces excessivement restreints où nagent de malheureux poissons. Les allées qui traversent les propriétés sont bordées de fleurs, de buis, de fraisiers, de pommiers ou de poiriers formant des pyramides, des boules, des croix, des losanges.
Les artistes ont à l'île de Beauté leur maison où ils viennent se délasser des fatigues du théâtre. Ils voient là un vrai soleil, une verdure qui n'a rien de faux, un ciel naturel, et entendent, les jours d'orage, un tonnerre qui n'est point en tôle.
Dans ce coin déterre, l'amoureux du moyen âge peut en évoquant ses souvenirs se rappeler ceux qui l'ont habité, qui s'y sont amusés ou y ont souffert. Tel était le cas de Joannis, l'un des jeunes gens qui attendaient l'arrivée de Gustave.
Partout où il allait en partie de plaisir, Joannis laissait les autres s'occuper de tous les détails matériels, s'inquiétait de l'histoire
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du pays au point de vue archéologique et visitait les restes des anciens édifices. A Beauté il songeait à Agnès Sorel.
Du château féodal construit par Charles V il ne reste plus rien. Toutes les pierres ont disparu, peut-être sont-elles transformées en moellons qui ont servi à bâtir les maisons des villages environnants. La célèbre favorite de Charles VII a vécu dans ce manoir, s'est promenée sur les bords de la Marne, dans le bois de Vincennes, entourée de ces chevaliers qui sous la conduite de Jeanne d'Arc avaient battu les Anglais et ramené à Paris le roi de Bourges.
Les soirs d'été, sous le ciel bleu piqueté d'innombrables étoiles, à la molle clarté de la lune, dont les rayons s'arrêtaient sur les masses sombres des bois, et faisaient briller comme de l'argent en fusion les eaux de la rivière, des barques se promenaient doucement, chargées de femmes charmantes et d'hommes jeunes qui avaient remplacé la cuirasse d'acier par l'habit de velours, faisaient l'amour au lieu de se battre , devisaient tout
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bas avec leurs compagnes au lieu de jeter leurs cris de guerre. On s'était tant battu qu'il fallait se reposer un peu en attendant de nouvelles guerres.
Un jour le roi Charles VII mourut, le dauphin monta sur le trône et la dame de Beauté quitta Nogent pour Loches, les rives de la Marne pour celles de l'Indre. C'était toujours un château-fort qu'elle allait habiter, mais à Beauté elle était souveraine , à Loches elle devint prisonnière. Sa mort fut, dit-on, le résultat du poison. Son corps, transporté à la collégiale, y resta jusqu'à la révolution, mais des bandits ouvrirent son tombeau, le détruisirent, anéantissant en quelques heures ce qui restait de celle qui avait poussé Charles VII à reconquérir son royaume.
La majeure partie des habitants de Bry et de Nogent ne s'occupe pas de tous ces détails historiques. Elle ne connaît peut-être même pas de nom la clame de Beauté ; du reste , cela l'inquiète peu. Mais si toute trace du passé a disparu, il est au moins resté la rivière qui décrit toujours ses courbes gra-
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cieuses, le soleil brillant, les prairies vertes, les ombres épaisses. Comme autrefois, la population urbaine recherche cette campagne riche et belle qui lui fait oublier durant quelques heures les lourds travaux de la semaine.
A quelque distance de Nogent, c'est la Varenne, dont le parc a été morcelé en petites propriétés, où viennent se délasser les bourgeois parisiens et les ouvriers rangés qui ont , à force d'économies accumulées, acheté une maisonnette entourée d'un lopin de terre, où poussent, grâce à des soins continus, des fleurs, des arbres maigres et des légumes. Un château , qui existe encore , a été construit et habité par Marie de Médicis. La fille des banquiers florentins, devenue souveraine de la France, y résidait souvent, mais la Marne n'était pas l'Arno, et le soleil du Nord de la France n'avait pas pour elle la chaleur intense de celui qui réchauffe les belles campagnes de l'Etrurie.
Joannis en se rappelant ces souvenirs historiques y trouvait un plaisir très grand, et
d'un artiste
quand les autres riaient autour de lui, il considérait une pierre sculptée avec une attention presque religieuse. Aussi ses amis l'avaient-ils surnommé le rêveur.
Mais le type le plus bizarre de cette société de jeunes gens était un bonhomme âgé d'une trentaine d'années, gros, court, la tête ronde percée de deux trous au fond desquels brillaient deux prunelles noires d'une mobilité extrême, les joues couvertes d'une barbe épaisse coupée ras, le nez un peu épaté, les lèvres épaisses : il se nommait Guernier, était employé au ministère de l'agriculture. Ignorant et vaniteux, Guernier causait de tout et avait la prétention de donner des leçons à tout le monde; ses airs cassants lui avaient attiré beaucoup de mots durs qu'il n'avait point relevés et quelques gifles qu'il avait cru prudent de ne pas rendre Ne connaissant le courage que par ouï dire, l'employé manquait absolument de la prudence la plus élémentaire et disait des bêtises jusqu'au moment où un auditeur peu patient lui ordonnait de se taire. Affichant des opinions légitimistes, Guernier
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portait toujours dans sa poche un numéro de la Gazette de France, mais jamais il n'avait lu une ligne de ce journal qu'il mettait si bien en évidence. De plus il faisait courir le bruit qu'il appartenait à une famille noble et se faisait adresser au ministère des lettres sur l'enveloppe desquelles on pouvait lire le nom de M. Guernier des Savières. Quelquefois le premier de ces noms était remplacé par la première lettre. Les collègues du bureaucrate se moquaient de lui et prétendaient que les lettres qu'il recevait étaient mises à la poste par lui; mais pour les garçons de bureau, il était bien monsieur des Savières.