PARTIE DE PLAISIR
Ces digressions pourraient nous mener fort loin, revenons à nos canotiers. Ainsi que l'avait prévu Georges, Mlle Cœlina poussa des cris d ecorché lorsqu'elle les aperçut arrivant sans trop se presser.
Elle sortit de l'auberge où elle attendait en compagnie de deux de ses amies, croisa les bras et se mit à invectiver M. Georges qui se cacha derrière ses amis, regarda le ciel, sifflota un air d'opéra-bouffe et tâcha de garder son calme. Mais cela ne faisait pas l'affaire de
LA VIE
Cœlina, qui voulait à toute force qu'on lui répondît.
Elle avait l'estomac dans les talons, mourait de faim depuis deux heures, et tout cela parce qu'un de ces messieurs s'était trouvé en retard.
— Ce monsieur, c'est moi, dit Gustave en s 'approchant.
— Alors, vous êtes mat élevé.
— Que peut me faire votre opinion sur mon compte ?
— On ne fait point attendre les dames.
— Bah!
— Tâchez donc d'être poli.
— Je ne vous dis rien.
— C'est encore trop.
La jeune fille paraissait décidée à ne pas s'arrêter. La conversation devenait peu amusante pour tout le monde, et chacun se regardait, lorsque Arthur Moreau, ayant ramassé une énorme pomme de terre, la pela, la dé îonpa par tranches et la présenta à Cœlina.
— Si vous avez faim ? dit-il en s'inclinant.
Tout le monde partit d'un éclat de rire. Mais elle se considéra comme insultée, appliqua sur la joue du trop facétieux Arthur un soufflet qui s'entendit à plusieurs mètres à la ronde et sortit en traitant la société de ramassis d'imbéciles. Droite et raide, dans sa démarche, elle ne se retourna pas, mais elle espérait intérieurement que Georges chercherait à la retenir.
Il n'en fut rien. Ce calcul habile fut déjoué, aucun pas ne résonna sur le chemin, aucun cri ne se fit entendre, et Mlle Cœlina disparut au tournant d'un sentier sans que personne se fût dérangé pour essayer de la faire revenir sur ce qu'elle appelait sa détermination. Son départ, du reste, n'avait produit qu'un sentiment de joie.
Georges surtout était enchanté. Il voulait à toute force rendre à Arthur le soufflet que lui avait donné la trop vive jeune fille. Il dansait, embrassait les dames et serrait simplement la main aux hommes.
On se mit à table, on causa de l'incident, mais il fut bientôt impossible d'entendre une
LA VIE
parole au milieu du bruit des assiettes et des verres, des éclats de rires et des interruptions saugrenues.
Cœlina ne tarda pas à regretter son escapade. Elle se promena un instant, puis, fatiguée, s'assit sur l'herbe, au pied d'un arbre, et réfléchit sur la dureté des hommes et surtout des femmes. Car, si ses amies avaient parlé en sa faveur, nul doute qu'on ne l'eût rappelée. Mais elles avaient peut-être ri, et en ce moment elles faisaient sans doute des plaisanteries d'un goût douteux sur la dispute et le brusque départ qui l'avait suivie.
Sa colère s'était calmée, et, la faim étant revenue, son estomac criait d'une façon lamentable, lui reprochant un moment de vivacité qui avait eu un si triste résultat. Elle consulta son porte -monnaie, mais, hélas ! ce meuble ne renfermait que deux petits sous, un centime et un morceau de papier vert qui avait tout l'air d'une reconnaissance du Montde Piété. Dans Paris, ce chiffon aurait pu avoir encore une certaine valeur, mais à
d'un artiste
Nogent-sur-Marne , il ne fallait pas songer à emprunter sur cette garantie.
Après avoir accusé les autres, la jeune fille finit par s'avouer qu'elle avait bien aussi quelque? torts de son côté. Une fois cette concession faite à son amour-propre, elle alla jusqu'au bout. Pourquoi ne retournerait-elle point au restaurant? On rirait un peu, mais elle déjeunerait. Il lui semblait voir des biftecks entourées de pommes de terre soufflées sentir l'odeur de la matelotte d'anguille. Elle voyait déboucher les bouteilles, le vin emplir Jes verres, et son estomac réclamait toujours, ses tempes battaient, elle songeait au tubercule cru qui avait été une des causes de sa fugue.
— Si seulement cette pomme de terre était cuite ! murmurait-elle.
Il fallait pourtant sortir d'une situation aussi grave. Une fois sa résolution prise, Cœlina se leva et se dirigea vers la maison où se trouvaient ses amis. Elle fit quelques pas et se rassit, elle avait peur des plaisanteries, mais la faim fit taire l'orgueil.
Georges s'était mis à une fenêtre du premier
LA VIE
étage pour voir si, une fois la colère calmée, la jeune fille retournerait sur ses pas. Il y eut des paris d'engagés, et quand de son observatoire Georges aperçut les plumes d'un chapeau de femme, il poussa un cri de triomphe, — car il avait parié pour le retour, — et descendit rapidement l'escalier. Quand la fugitive entra, ce fut un concert abominable de chants, de rires, il y eut même des imitations fort heureuses du cri des différents animaux.
Cœlina laissa passer l'orage, déposa son ombrelle dans un coin, enleva son chapeau, retira le mantelet en imitation de dentelle qui lui couvrait les épaules et se mit à table. On but à sa santé ; après le café Arthur monta sur la table et fit un discours fort long et trèsennuyeux sur le mérite des femmes. 11 faut dire qu'il avait un peu bu, et le vin le changeait en orateur prolixe. Pour s'accompagner plus facilement du geste il avait retiré son paletot.
— Quelle société I dit mademoiselle Clara à Gustave.
— Mais c'est très-gai, chère amie, on s'amuse beaucoup ici.
— Vous n'êtes point difficile.
— C'est toi qui es ridicule.
— Dites-moi des sottises à présent.
— Quoi 1 s'écria Georges , une nouvelle dispute. Est-ce que Clara aurait la digestion laborieuse ? Je suis interne à la Maternité ; si vous souffrez, je puis, je dois vous guérir, dit-il en se tournant vers la jeune femme. Parlez, où souffrez-vous ?
— Cela ne vous regarde pas.
— Mauvaise réponse , dénotant que le pylore est attaqué ; nous sommes menacés d'un cancer à l'estomac. Il faut se soigner, ou sinon...
— Qu'arrivera-t-il ? demanda Arthur, toujours debout au milieu des verres et des bouteilles.
— La mort. Une mort lente , cruelle , qui vous emporte après de longs mois de souffrances atroces.
— Taisez-vous , vous me faites peur ! cria Clara.
— A la bonne heure, le danger vous rend raisonnable. Surtout pas demotions trop vives.
On allait quitter rétablissement : les femmes mettaient un peu d'harmonie dans leur toilette, les hommes prenaient leurs paletots et se préparaient à sortir en bras de chemise, lorsque la porte du salon s'ouvrit brusquement, et livra passage à un individu qui ressemblait à un échassier , monté sur des jambes d'une longueur démesurée et minces comme des manches à balai, la tête recouverte d'une forêt de cheveux noirs et frisés , dissimulés en partie par un chapeau à haute forme, écrasé, graisseux, chauve, le torse enveloppé d'une redingote râpée , luisante , beaucoup trop courte , avec des manches d'où s'échappaient des mains longues aux doigts noueux ; le pantalon, d'une couleur indéfinissable, usé au fond et aux genoux , descendait à peine à la cheville et laissait à découvert une paire de pieds dont l'un était chaussé d'une bottine superbe et l'autre disparaissait dans une botte éculée, ouverte à son extrémité, où elle livrait
D'UN artiste
passage à un orteil que n'avait jamais caché une chaussette. Ce ne fut qu'un cri d'horreur du côté des femmes lorsqu'elles virent ce lamentable personnage ; les hommes , au contraire , éclatèrent de rire et lui tendirent la main .
— Raoul à Nogent ! il y a donc quelque passion sous cloche ?
— Non, Arthur, non, mes amis, il n'y a pas d'amour, pas de frais minois en cause. Je suis venu pour respirer l'air pur, voir la lumière du soleil, entendre chanter les oiseaux et faire des vers.
— Quoi ! monsieur est poëte ? dit Clara.
— Oui, madame, et, soit dit sans vanité, j'ai fait des choses fort belles.
— Vous nous les direz , j'adore la poésie.
— C'est une preuve de goût. Je vais réciter, si vous le permettez, ma dernière pièce. Prenant une position inspirée, celui qu'on appelait Raoul commença :
Quand du ciel étoile les ombres fugitives...
~— Oh non ! s'écria Georges , assez comme
LA VIE
cela, l'alexandrin me donne des attaques de nerfs.
— C'est que tu es trop prosaïque, mon ami, dit le poëte.
— Cela m'est égal, mais laisse-nous tranquille avec tes vers. As-tu faim ou soif? Mange et bois, mais parle en prose.
— Toujours terre -à- terre , ce Georges ! Cependant , puisque tu m'y forces , je goûterai à ce reste de chateaubriand, que j'arroserai d'un demi-verre de vin.
— Parfaitement. Voici Madame, lui montrant Cœlina, qui n'a point encore déjeuné et qui se fera un plaisir de te tenir compagnie.
— Tout le plaisir sera pour moi.
Le poëte s'assit, la jeune femme prit place en face de lui, et tous les deux se mirent à manger. Chateaubriand, poulet, salade, vins, café, liqueurs, furent absorbés en une demiheure, et Raoul, en se levant, était rouge comme un homard cuit. Cœlina avait admiré sa façon d'avaler les victuailles, tout en mangeant elle-même, et se disait que pour un poëte il aimait assez les plaisirs de la table.
D'UN artiste
— Je suis homme d'ordre, dit-il à sa compagne, et n'aime point le gaspillage. Puis, ramassant quelques pommes soufflées, des restes de viande, du pain, il introduisit le tout pêle-mêle dans la poche de côté de sa redingote. Il fit de même pour le vin, transvasa dans une bouteille le bordeaux le Champagne, le cognac, et la serra soigneusement dans un autre compartiment. Cœlina étonnée le regardait accomplir son opération.
— Si vous emportiez la table, la nappe et les couverts? lui dit-elle.
— Non, belle dame, ces choses ne m'appartiennent pas; quant à ce qui se mange et se boit, c'est différent, nous l'avons payé, c'est notre bien.
— Comment, vous l'avez payé?
— Moi ou mes amis, peu importe. J'offrirai à déjeûner un autre jour.
Les autres s'impatientaient et attendaient dehors que les deux mangeurs eussent terminé leur repas. Quand ils sortirent, Arthur, voyant la figure cramoisie du poëte, lui demanda s'il était content.
LA VIE
— Il me faut peu de chose, et la seule vue des mets me satisfait presque.
— Allons, avoue que tu es heureux.
— Heureux de quoi?
— De ton repas.
— Le seul plaisir que j'aie éprouvé a été d'être en compagnie de Madame. Quant au reste, tu connais mon appétit.
— C'est parce que je le connais que je te fais cette demande.
— Causons d'autres choses et allons nous promener. Charmante dame, dit-il à Clara, voulez-vous m'accepter pour cavalier?
Le jeune fille recula avec terreur, mais tout le monde insista pour qu'elle prit le bras qui lui était offert. Arrivés sur la rive de la Marne les jeunes gens montèrent en canot. Raoul, qui craignait de faire craquer ses vêtements, ne rama pas et parla de ses œuvres. A six heures du soir, on se demanda si l'on rentrerait dîner à Paris; à la majorité des voix, il fut décidé que l'auberge où avait eu lieu le déjeûner aurait encore l'honneur d'héberger la société. Raoul se livra à la même opération
qu'au repas précédent, c'est-à-dire qu'il s'empara de tous les restes et les enveloppa dans une serviette.
— Vous porterez ce morceau de linge sur la note, dit-il d'un air de grandeur au garçon ébahi.
Il était dix heures lorsqu'on arriva à Nogent. Gustave dit qu'il allait en avant prendre les billets pour le chemin de fer.
— Comment ! s'écria le poëte, le chemin de fer ! Nous entasser dans un vulgaire wagon ! Ce sont des voitures qu'il nous faut. Songez-y, nous sommes avec des dames.
— Tu nous ennuies avec tes observations. Si le wagon te déplaît, va à pied.
Raoul n'entendit pas cette réflexion de Gustave, il s'était élancé à la recherche de voitures. Il en découvrit deux, et appela ses amis, qui furent bien forcés de s'y installer. A minuit, les véhicules s'arrêtaient devant un café du quartier latin. Raoul proposa de souper, mais sa proposition n'eut aucun succès, et auprès du Luxembourg chacun alla de son côté.
LA VIE
Le poëte, chargé de ses provisions, descendit la rue de Tournon, la rue de Seine, et, arrivé sur le quai, descendit l'escalier qui se trouve près du pont des Arts, après avoir regardé si personne ne le voyait. Au bas des marches, il s'assit au pied du mur, puis, après avoir pendant quelques minutes contemplé les étoiles au-dessus de sa tète, l'eau qui tourbillonnait à ses pieds, le sommeil le prit. Il se leva, alla chercher une planche épaisse dressée contre la muraille, la posa sans bruit sur le pavé, s'étendit sur ce lit d'un genre nouveau et s'endormit. Les vivres qu'il avait dévorés, la marche à travers champs, contribuèrent à rendre son sommeil lourd, et il ne s'éveilla que le lendemain vers cinq heures du matin.
Les voitures des halles, les balayeurs et quelques rares passants animaient seuls la rue alors déserte. Le soleil brillait dans le ciel pur où couraient quelques petits nuages blancs, le fleuve étincelait. Raoul, après s'être étiré, chercha dans ses poches les débris entassés la veille et retrouva le tout au grand complet. Il mangea et but de bon appétit, monta sur la
d'un artiste
chaussée et commença une promenade du côté du quai Voltaire, se demandant lequel de ses amis il pouvait aller éveiller à cette heure matinale.
M. des Savières avait été d'une humeur massacrante durant la petite fête champêtre dont nous venons de parier. La dignité du gentilhomme se trouvait froissée de se trouver dans une société aussi mêlée. Mais au fond, sa colère était plus apparente que réelle : s'il affectait de ne point s'amuser à la façon de ses amis, c'est-à-dire bruyamment, il trouvait le moyen de se rattraper sans attirer l'attention. Il n'aimait pas Raoul à cause de sa malpropreté et de son sans-gêne. Le bohème ne manquait jamais une occasion de l'appeler Guernier tout court, ce qui froissait énormément l'orgueilleux employé.
— C'est égal, dit-il à un de ses amis qui l'accompagnait, ce Raoul n'est point amusant. Quelle tenue I Quel sans-gêne 1 As-tu vu comme il a emporté les restes du repas ?
— Que veux-tu ? c'est son habitude. Il faut le prendre avec ses bons et ses mauvais côtés.
LA VIE
— Il n'en n'a pas beaucoup de bons.
— C'est un garçon d'esprit.
— Heu ! heu ! si l'on veut.
— L'esprit est sa qualité maîtresse.
— Enfin, puisque vous le trouvez tous parfait.
— Tu ne l'aimes point.
— Je t'en dis la cause.
— Tu ne dis pas la vérité.
— Alors je mens ?
— Ne te fâche pas, je t'en prie. Tu détestes Raoul parcequ'ii t'appelle Guernier tout court. Le jour où il te dira : mon cher des Savières, tu le trouveras très-spirituel. •
— Je ne tiens pas tant que cela à la particule.
— Oh si, tu y tiens, et beaucoup. Entre nous, tu sais que nous connaissons ton faible.
— J'ai des convictions.
— Tant mieux, mon ami, tant mieux ! Ça ne gêne personne et ça te fait plaisir. Tout est pour le mieux.
— Tu ne me crois pas.
— Si, je suis convaincu que tu dis ce que tu penses.
d'un artiste
— Alors, pourquoi cet air goguenard !
— Yo)'ons, mon ami, ne t'emporte point. Si Raoul te déplaît il faut le lui dire.
— C'est ce que je me propose de faire.
— Seulement méfie-toi, Raoul est rageur et il pourrait bien se froisser de tes observations.
— Qu'il se fâche, cela m'est égal.
— Mais s'il te provoque? Il faut tout prévoir.
— J'aime mieux renoncer à votre société.
— Où iras-tu ? Personne ne peut te souffrir à cause de tes prétentions. Laisse donc Raoul et ne t'expose pas à ses sarcasmes.