IDÉES DE GRANDEUR
L'ancien employé du ministère n'osait pas parler de retourner à Paris, quoiqu'il regrettât le séjour de la capitale. Voulant redevenir quelque chose, il se lia avec les habitants au milieu desquels il s'était volontairement condamné à vivre. Ce changement dans ses habitudes frappa ses voisins. Ils avaient d'abord pris en grippe ce nouveau venu, à cause de sa morgue, ils attribuèrent la modification complète de son caractère à l'influence qu'exerçait sur lui sa femme.
LA VIE
Mais quelle qu'en fut la cause le fait existait. Mme des Savières n'en revenait pas.
Il se présenta comme candidat au conseil municipal du village qu'il habitait et enleva la majorité. Là, dans ce groupe de douze petits propriétaires ou pêcheurs, il retrouva son aplomb et fit des discours.
A propos de semis de pins, de tracés de chemins d'exploitation, de creusement de fossés, il rédigeait des rapports d'une longueur démesurée et les lisait à ses collègues ahuris, qui applaudissaient sans rien comprendre.
Quand le brigadier de gendarmerie du canton ou un de ses quatre subordonnés se rendait chez le maire, Guernier, toujours à l'affût, trouvait le moyen d'offrir un verre de vin au militaire. Il se rendit à l'évêché pour décider le prélat à donner la confirmation dans la petite église du village. Ce fut un événement. L evêque passa un jour et une nuit chez des Savières qui offrit un repas où furent invités la municipalité, maire et adjoint en tête, le curé et le sous-préfet.
Ce dernier dit à son hôte en le quittant qu'il
n'oublierait pas sa gracieuse hospitalité. Cette promesse ne tomba pas dans l'oreille d'un sourd.
Des Savières était bien dans son élément au milieu de ce petit monde qu'il dominait. Le bureau de tabac devint vacant, un ancien militaire demandait à en devenir le titulaire ; Guernier et le conseil municipal apostillèrent la demande, le sous-préfet l'appuya, le soldat eut son bureau de tabac.
Le curé demanda un chemin de croix pour son église, il l'obtint, des Savières ayant écrit à quelques amis qu'il avait au ministère des cultes. L'instituteur eut également des livres pour son école. L'infatigable conseiller municipal se donnait une peine énorme pour être agréable à tous. Chacun lui octroyait le titre de baron, il souriait, faisait le gros dos, et paraissait sur le point d'éclater dans sa peau, tant la joie l'emplissait.
Voulant que sa célébrité dépassât les limites de son arrondissement, il envoya à Raoul un article sur ce qu'il avait fait. La note, trèslouangeuse, passa, et des Savières répandit le
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journal dans les moindres villages. Sa femme lui en parla :
— Tu es le sujet de toutes les conversations, lui dit-elle. Cet article publié à Paris t'a fait du jour au lendemain un personnage.
— Est-ce que cela t'ennuie ?
— Au contraire, j'en suis flattée. Un écrivain ayant la notoriété de M. Raoul te consacrant deux colonnes de son journal, cela prouve en ta faveur.
— Ce brave Raoul a été content d'avoir sous la plume un article à peu près fait.
— Oh ! ne t'illusionne pas, il aurait trouvé autre chose.
— Ce n'est pas si facile que cela.
— Voyons, mon ami, du calme ; pas d'exagération.
— Je n'exagère rien.
— Si. Les grands journaux parisiens ne pénètrent pas jusqu'ici. C'est donc pour toi que Raoul a travaillé, c'est pour te faire plaisir.
— Admettons, puisque je ne t'ai fait que des compliments sur son caractère.
d'un artiste
— Pourquoi ne l'invites-tu pas à venir passer quelques jours ici. C'est une excellente relation à entretenir ?
— Tu sais qu'il est marié ?
— Oui. Invite également sa femme.
— C'est impossible l
— Pourquoi donc ?
— Je t'ai conté dans quelles conditions s'est fait son mariage î
— Je connais ces détails.
— Tu comprends qu'ayant épousé sa maîtresse il y a là un empêchement absolu.
— Mais tu m'as affirmé que sa femme est d'une honnêteté parfaite, instruite, bien élevée et belle.
— Tout cela est vrai.
— Qu'elle avait eu pour mari un prétentieux, un déclassé qui la rendait malheureuse.
— C'est la vérité.
— S'il y a eu une faute commise, ce qui ne me regarde pas, elle est réparée.
— Oui.
— Ton ami et sa femme sont reçus dans la meilleure société.
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— Je ne dis pas non.
— Alors pourquoi te montrer plus exigeant que beaucoup d'autres qui te valent?
— C'est un impression personnelle.
— Impression absolument fausse. Du reste, si Raoul apprenait ce que tu penses, il serait froissé.
— Eh bien, nous l'inviterons.
Au fond Guernier ne demandait pas mieux que de se rendre aux raisons de sa femme. Il avait oublié ses petites rancunes de garçon et il était flatté de montrer un ami ayant une situation aussi en vue dans la presse parisienne. Le préfet étant en tournée s'arrêta chez lui. Tous les journaux du département annoncèrent cette visite. On causa de Paris. Des Savières força un peu la note sur la valeur de ses relations, mais il n'osa exagérer sur la situation qu'il avait occupée au ministère de l'intérieur. Il eut été trop facile de connaître la vérité.
— Vous n'avez pas rompu avec tous vos amis de Paris? lui demanda le haut fonctionnaire.
— Non, monsieur. Dans un mois j'attends un écrivaia très-connu.
d'un artiste
Des Savières prononça le nom de son ami.
— Vous me le présenterez.
— Avec le plus grand plaisir. Puisque vous avez apprécié son talent vous apprécierez son esprit.
Huit jours après la visite préfectorale, la place d'adjoint étant devenue vacante, Guernier fut nommé. Vice-président d'un conseil municipal du village c'était pour lui un poste déjà fort élevé dans la hiérarchie administrative.
Un matin, le maire étant absent, il dut le remplacer pour un mariage. Dès l'aurore il apprit par cœur les phrases sacramentelles et en franchissant l'espace qui séparait son château de la mairie, il tremblait sur ses jambes et ne voyait qu'à travers un brouillard II s'imaginait que chacun le regardait Le vent léger qui lui caressait la figure le grisait, il aspirait à pleins poumons les odeurs résineuses dont l'air était imprégné.
Lorsque le garde-champêtre lui ouvrit la porte de la mairie, il put à peine parler. Sa langue était sèche, son haleine brûlante.
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— Est-ce que monsieur le baron souffre? lui demanda le garde.
— Ce n'est rien, un étourdissement.
— Monsieur le baron a-t-il besoin de quelque chose.
— Un peu d'eau fraîche.
Il fut servi immédiatement et avala plusieurs gorgées.
— Ça va mieux, dit-il, merci.
Lorsqu'on lui mit l'écharpe tricolore il eut
un tremblement. Le froufrou de la soie lui chatouillait agréablement les oreilles. Il finit par se remettre, répéta mentalement les phrases consacrées et bientôt la noce entra.
Des Savières qui -s'était assis sur un fauteuil se leva, les deux futurs se placèrent en face de lui. Il leur posa les questions, écouta leurs réponses et lut posément les devoirs des époux, serra la main du mari et s'inclina devant la jeune mariée. Le cortège se mit en route pour l'église. Cette cérémonie civile lui avait fourni l'occasion de placer un discours très-court que l'assistance avait écouté religieusement. Il était complètement redevenu maître
d'un artiste
de lui, l'ancien employé du ministère de l'intérieur avait reparu, avec son aplomb imperturbable.
Après la messe, les parents des deux mariés vinrent l'inviter au repas, il accepta l'invitation, son titre et sa particule prononcés par tous les invités lui arrivaient à ses oreilles et ces voix à l'accent gascon lui paraissaient harmonieuses.
Au moins ces braves campagnards le prenaient au sérieux et n'avaient pas l'air de se moquer de lui.
Raoul et sa femme arrivèrent quelques jours après. Mme des Savières se montra remplie de prévenances pour ses visiteurs. Le préfet vint ainsi que le sous-préfet; une semaine se passa en promenades et repas. Quelques journalistes de Bordeaux invités firent des comptes-rendus pompeux de ces petites fêtes intimes.
— Comme des Savières est heureux, dit Raoul à sa femme.
— Son caractère a changé, répondit celle-ci.
— Ici, au moins, il est le premier, tout !e monde le prend pour un grand homme.
— Excepté madame Guernier.
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— Crois-tu?
— Je n'en doute pas. Elle est fine, elle a de l'esprit et ne s'illusionne pas sur son mari.
— Cependant elle paraît faire ce qu'il veut.
— En attendant elle le mène comme un enfant.
— Ce n'est pas facile. Guernier est têtu.
— Il est aussi vaniteux. Je suis certaine que madame la baronne, comme on l'appelle ici, est pour quelque chose dans ce que fait son mari.
— - Alors elle flatterait son ambition?
— Il n'a pas d'ambition, il n'a que de l'amour-propre. Le jour où il sera nommé maire sera pour lui un jour de bonheur.
— Il voudra peut-être retourner à Paris ?
— Il n'y songera même pas. Si cette idée lui est venue elle a disparu depuis qu'il a été élu conseiller municipal. Sa femme du reste entretient cette ambition de clocher. Il faut autour de ton ami des gens qui l'admirent, or, à Paris, personne ne le prenait au sérieux.
— Tu es dans le vrai.
d'un artiste
— Si nous avons été invités ici c'est à cause de madame des Savières.
— Alors c'est elle qui l'a poussé à m 'écrire.
— Non. Mais comme il pose pour le puritain il n'aura pas eu l'idée de mettre mon nom à côté du tien. Je suis ici un peu malgré lui.
— Je vais l'arranger de la belle façon ! Je n'y pensais pas, mais ce que tu dis là est vrai.
— Ne te fâche pas. La chose n'en vaut certainement pas la peine. Il faut prendre ses amis comme ils sont et leur passer certains travers.
— Tu en parles bien à ton aise !
— Mon Dieu oui. Je connais le baron. Tiens le voici qui se dirige de notre côté.
Des Savières arrivait en effet, l'air souriant. Lorsqu'il fut auprès du couple il leur dit :
— Que faites-vous donc là ? vous avez l'air de deux amoureux. Ah ! le préfet vient de me parler de vous. Il faut se méfier, Raoul, il trouve madame charmante. Il partage, sur ce point, mes opinions.
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— Vous êtes un flatteur, monsieur des Savières, répondit la jeune femme.
— L'administrateur du département va partir; avant de nous quitter, il désirerait vous présenter ses hommages.
— Eh bien, monsieur le baron, allons audevant des hommages du préfet. Offrez-moi votre bras.
La séparation eut lieu après force échange de politesses. Puis Raoul et sa femme, quelques jours après, prirent le train se dirigeant sur Paris.
— Elle est très-bien, la légitime de mon ami, dit Guernier, j'aurais eu tort de ne pas l'inviter.
— D'abord lui ne serait pas venu seul, répliqua Mme des Savières. Quand on a la chance d'avoir des intimes comme M. Raoul, on ne les froisse pas.
Le maire ayant donné sa démission, Guernier eut sa succession. Il put alors, à défaut de gardes de Paris, faire courir le gardechampêtre. C'était toujours quelque chose.
Un matin il reçut une lettre de Raoul. Ce
dernier lui proposait le poste cle consul, à la Tête-de-Buch, l'une des républiques espagnoles de l'Amérique centrale. Il accepta avec enthousiasme. Un mois plus tard sa boutonnière était ornée d'une rosette multicolore.
— Ah ! se dit-il lorsqu'il eut reçu l'exequatur, si Fohart savait cela, si les anciens camarades du café de la rue de Buci pouvaient être avertis du fait ils crèveraient de jalousie. Raoul a du bon.