D'Aubigné, Vie à ses enfants
d'action qui lui fait ronger son frein, la tentation qui Tarrète une minute, et le sursaut d'honneur qui la chasse d'un geste, sans retour possible. Le mot « je les ai brûlées, de peur qu'elles ne me brûlassent », est un mot à la Corneille. D'Aubigné, toute sa vie, fut plein de ces motslà, et d'actes pareils à ces mots. Il fait du Corneille sans le savoir, tout le temps. A vingt ans, il est déjà héros formé, et non pas seulement graine de héros. A huit ans, il a juré son serment d'Annibal devant les suppliciés d'Amboise ; à dix ans, fait prisonnier par des catholiques et menacé du bûcher s'il ne renie sa foi, il danse une gaillarde autour du feu en attendant le bourreau. A treize ans, il s'évade en chemise de chez son tuteur^ qui le tenait sous clef, et court après les soldats, pieds nus, saignant, pour se battre. Avant l'âge de la majorité, il est déjà chef, batteur d'estrade sans pareil, fou d'audace, déconcertant de sang-froid. Véhément et caustique, il y a en lui du Don Sanche et du Nicomède ; il y a aussi beaucoup de d'Artagnan, avec, çà et là, la pointe cruelle de Montluc. Et dans cette
poitrine de guerrier farouche bat un cœur d'amoureux. Salviati a bien deviné son secret. Mais une terreur dut saisir l'amoureux dans les transports de sa joie : la fille ratifierait-elle l'engagement du père, et ne s'offenserait-elle pas plutôt qu'on eût disposé de sa main sans son aveu ? 11 suffisait de la voir pour tout redouter de sa hauteur.
Mais il suffisait aussi de la voir pour être subjugué par sa triomphante beauté. Et on la voit à miracle, dans les deux ou trois mille vers que lui a consacrés son amant. Grande, svelte, blonde, blanche, Diane Salviati incarnait ce type des déesses-nymphes aux formes élancées qu'un Goujon, un Cellini coulaient alors en bronze ou ciselaient en marbre. La pureté des traits du visage répondait aux proportions de ce corps parfait. Une chevelure d'or pâle nimbait ce front oij l'artiste eût posé son croissant; un teint d'albâtre oii parfois montait un rose de camélia; un cou de Diane chasseresse; des épaules de neige, et le galbe des bras irréprochable. Gomment Agrippa, jeune, ardent, exalté,
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et de mœurs pour son temps très pures» n'aurait-il pas été fasciné? Comment le poète qui dormait en lui ne se fùt-il point éveillé? Nièce de Mlle de Pré, la Cassandre de Ronsard, Diane Salviati avait tout ce qui peut ravir les yeux et faire frémir un amant inspiré. A ses cheveux d'or fin « les yeux ardents et doux, et leur prunelle noire », faisaient un piquant contraste. Sa bouche otfrait des « couraux » (coraux), et la petitesse de son oreille était exquise. Elle était artiste, et sensible, comme toute Florentine, à la musique, à la poésie. Si son front imposant tenait à distance, elle n'avait qu'à saisir un théorbe, et à chanter, en y promenant
Des doigts qui prennent lustre à ces marches J-ivoire.
pour suspendre les cœurs à ses lèvres et les regards à ses mains admirables. D'Aubigné, qui était musicien (il pratiqua la musique jusqu'en
1 Une légende assez ridicule sur la précoce débauche d-Aubigné a longtemps couru. Elle repose sur un contresens de termes, un mot de la langue du temps mal mterprete. M. Henri Monod a lait justice de cette légende dans son étude sur la Jeunesse d' Agrippa d'Aubigné.
son extrême vieillesse), fut pris par tous les sens à la fois. Diane ne ravissait-elle pas
L'âme, le cœur, l'esprit, les sens et la mémoire?
Qui pourrait vous ouïr, si belle vous voyant.
Et qui pourrait vous voir, si douce vous oyanl?
0 difficile choix de si hautes merveilles !
Mon cœur s'envole à vous, tout llamme et tout désir.
Certain de me quitter, incertain de choisir
Le passage des yeux ou celui des oreilles !
Faut-il s'étonner que le jeune homme ait bu le philtre à longs traits, et que le fougueux huguenot se soit oublié jusqu'à écrire:
Et le ciel ne m'est rien auprès de ta beauté !
Ainsi ce fanatique aimait jusqu'à la damnation celle que son père lui offrait,, et qu'il s'agissait maintenant d'obtenir d'elle-même. Vaincre la fierté de la fille des Salviati ( « ce nom, Salviati, s'élève jusqu'aux cieux » ), toucher le cœur de cette insensible et dompter sa volonté de haute lutte, rude tâche, où le bouillant amoureux crut un instant réussir.
En effet, lorsque, en étudiant avec soin le recueil des poésies de la jeunesse d' Agrippa
intitulé le Printemps, on remet un peu d'ordre dans les cent sonnets où Diane est célébrée {Hécatombe à Diane)^ ainsi que dans les Stances et les Odes qui leur font escorte, on distingue aisément trois phases dans cette crise d'amour qui chez d'Aubigné dura près de deux années : l'espoir, le doute, le désespoir. Et ni l'imitation ronsardienne, toute naturelle chez un admirateur enthousiaste du maître, ni le faux goût et le jargon à la mode, ni enfin l'intempérante faconde de l'amoureux, ne doivent nous masquer la vérité des sentiments, leur sincérité, leur profondeur. Un grand poète a jailli de cet amour comme sous le pic du mineur jaillit une source. Et les plus beaux vers d'amour du seizième siècle, aussi tendres que ceux d'Olivier de Magny, plus fiers et plus éclatants, plus sentis surtout que ceux de Ronsard lui-même, furent écrits de génie dans un coin de la Beauce, par un soldat de vingt ans.
Ce fut d'abord une idylle.
Diane, sûre de ses enchantements, fut flattée de l'émoi qu'elle inspirait. Elle ne repoussa point
des liommag'es si sincères ; et, tout en les accueillant sans doute d'un peu haut, elle en appre'cia la valeur. Même elle s'humanisa jusqu'à se prêter à des privautés innocentes et dangereuses. Qui sait si, coquette, elle ne se prit pas elle-même un instant à son jeu? Les bois de Talcy sourirent à la fraîche églogue de ces deux adolescents, entre deux guerres civiles. L'ombre de la forêt de Marchenoir l'enveloppa de son mystère. Agrippa connut les délices de l'amour qui se déclare et qui peut se croire un moment partagé. Il voyait Diane à toute heure, et attisait sa passion à la moindre de ses démarches. Souvent ils se promenaient, se tenant par la main. Si Diane alors voulait mettre son masque, l'amoureux protestait contre « ce traître satin, larron de ses beautés », et sans doute l'écartait sans trop de peine. D'autres fois il assistait à sa toilette, et peut-être y voulait-il toucher, ce qui lui valait force coups d'e'pingle, dont ses doigts restaient moins blessés que son cœur. Un jour qu'ils se promènent en voiture, le coche les verse, et Agrippa de be'nir son accident : tout pour
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un amant n'est-il pas prédiction, symbole !
Je me dédis du mal que j'ai dit de fortune. Si mon mal et mon bien sont unis avec vous.
Une autre fois, il plante deux jeunes arbres pour le plaisir d'y graver, lui aussi, son crescent iUœ, ci^escetis amores^ car l'humaniste perce déjà sous le poète :
Dans le parc de Talcy j'ai dressé deux plansons... J'ai cngravé dessus deux chiffres, nourrissons D'une ferme union qui avec leur écorce Prend croissance et vigueur, et avec eux s'efforce D'accroître l'amitié comme croissent les noms...
Puis ce sont de menus cadeaux, relevés de propos spirituellement tendres. Tantôt un petit e'cureuil en cage, moins prisonnier que lui ; tantôt un miroir, rapporté de Paris à sa belle:
Ju m'avais demandé, mignonne.
De Paris quelque nouveauté :
Le nouveau plaît à la beauté.
C'est la nouveauté qui m'étonne.
Je n'ai vu, depuis ta personne, Rien qui doive être souhaité; Ainsi je n'ai rien apporté Que ce cristal, que je te donne...
Parfois ils entrelacent leurs doigts, et s'oublient en de longues contemplations. Agrippa remarque
ainsi plus d'une similitude physique qui semble les placer sous des astres jumeaux. Ils ont chacun cinq marques sur le corps, dont un seing au bras gauche ; et, détail curieux, la main d' Agrippa est pareille à celle de Diane, au teint près'. Au contact perpétu^d de cette chaude passion, Diane semble mollir. Galatée serait-elle près de s'animer? Un jour, elle laisse cueillir un baiser sur ses lèvres, promesse sans suite, qui deviendra pour Agrippa un cuisant souvenir, une torture.
Mais à cette heure il espère pouvoir être aimé pour lui-même. Sans être fat (il ne le fut jamais), il pouvait sentir qu'il valait son prix. Et, physiquement, il n'avait rien que d'agréable. « Il était, nous dit la Biographie anonyme, d'une taille avantageuse et bien proportionnée ; son visage était ovale, bien rempli et d'un beau sang. Il avait les yeux pleins d'un feu brillant et gai, l'air ouvert, hardi et sincère. Son esprit était vif et solide ; son imagination fertile, sa mémoire
1. La main de d'Aubigné est en effet petite, bien faite et colorée, dans le beau portrait du Musée de Bàle, par Sarburg,
fidèle et pleine de mille belles choses, dont il avait fait un choix exact dans les bons livres ; la force et l'adresse de son corps répondaient à la beauté de son esprit et à la grandeur de son courage, de manière qu'avec la solidité du cabinet et les agréments des ruelles \ il était encore l'un des plus vigoureux hommes de son siècle pour les combats de barrière, et l'un des plus agiles et des plus ingénieux pour les divertissements d'un bal et d'une fête. »
Mais ces talents mondains devaient faire ailleurs leurs preuves. Diane n'en jugea que plus tard, à la Cour. Ce qu'elle put mieux mesurer, c'est le transport d'amour de celui qui accomplit un jour, mourant, une course folle pour le plaisir suprême d'expirer du moins à ses pieds. Celait au cours d'une de ces brèves bordées par lesquelles il donnait de l'air à sa fièvre, à moins qu'un dessein politique ne les motivât. Seul et sans armes, en pantoufles à la porte d'une hôtellerie, il fut chargé par une brute à cheval
1. C'est-à-dire îles sociétés littéraires. Ce mot seul trahit un rédacteur du dix-septième siècle.
qui faillit l'assassiner. Arracher l'épée d'un garr çon de cuisine, courir sus au reître, lui « prêter un demi-pied d'épe'e au défaut de la cuirasse », fut pour le provoqué l'affaire d'un instant. Cependant l'agresseur, fort de la supériorité de son cheval et de ses armes, heurta violemment le piéton, le sabra et s'enfuit, le laissant pour mort. Un chirurgien est mandé. 11 hoche la tète. Le moribond comprend. Vingt-deux lieues le séparent de sa belle : quelle occasion de prouesse ! « Ayant connu aux mines du chirurgien que la plaie était douteuse, sans souffrir qu'on lui ôtàt son premier appareil, Aubigné partit avantlejour, pour vouloir venir mourir entre les bras de sa maîtresse. » Tout autre fût mort de la course plus sûrement que de la blessure : mais la sève d' Agrippa défie toute comparaison. « La corvée de vingt-deux lieues qu'il fit lui causa une lluxion de tout le sang, si bien qu'il demeura sans sentiment, sans vue et sans paroles. Il demeura sans appareil et sans manger deux jours; enfin il reprit vie avec les restaurants, et on a jugé de lui que, sans ce changement de sang, il n'eût
pu soi-même se supporter en la pétulance naturelle qui le dominait ' ».
Tel est le plus grand danger que d'Aubigné ait couru,, avant celui de Castel-Jaloux cinq ans plus tard. Les soins de Diane, la vue de Diane (« l'astre hesson des yeux de ma de'esse »), opérèrent sur lui plus que l'art des médecins. Du moins c'est ainsi qu'il le ressent d'abord et (ju'il l'explique. Guéri plus tard de la blessure du corps, toujours saignant de la blessure de l'àme, en quels vers admirables ne bénit-il pas l'assassin inconnu qui lui procura cette volupté suprême : voir Diane inquiète, pencliée à son clievet !
0 plaie, taon Lonlieur, qui n'ètos desserrée
Que flans le doux giron de ma Diane, afin
Que ses yeu.v et ses pleurs accompagnent ma fin !
Je te bénis, ô jour, qui de si belle sorte
Rends le cœur, le martyre et non l'amitié morte ;
Je te bénis encore, ennemi inconnu,
A ta mort, à la mienne, et à mon tour venu !
En portant avec moi ma fin jai traversé
La Beauce presque entière, et mon àme pressée
Pressa le corps d'aller, de vivre et de courir
Pour entre ses doux bras si doucement mourir!...
1. (D'Aubigné, Vie à ses enfants). On ne peut s'empêcher de se poser une question sur la mesure de la « lieue » à cette époque, sans quoi l'épisode serait incroyable, et d'Aubigné,
nous l'avons déjà dit, est toujours véridi.jue.
Plusieurs années après, lorsque les Tragiques seront conçus et que toutes les circonstances de sa vie ne lui apparaîtront désormais qu'à la lueur surnaturelle d'un « biblisme » quasi sauvage, il aura une autre manière d'interpréter son rappel à la vie qui, à Talcy, eut vraiment quelque chose de miraculeux. C'est Dieu lui-même qui, voyant son àme en danger dans cette aventure catholique, le mit à deux doig^ts de la mort, et le retira de là en sig-ne d'avertissement; signe (juii ne comprit qu'après, pour sceller avec ce Dieu un pacte d'éternelle reconnaissance :
Ne chante que de Dieu, n'oubliant que lui-même T'a retiré ; voilà ton corps sanglant et blême Recueilli à. Talcy sur une table, seul, A qui on a donné pour suaire un linceul [drap)... Ta main m'a délivré : je te sacre la mienne ' !
Explication de religionnaire. Combien plus vraie, plus humaine, celle qui se lit dix fois dans les poèmes du Printemps ! La présence de Diane et ses belles mains posées sur les blessures d' Agrippa furent le vulnéraire qui le sauva des abîmes mêmes de la mort. Et combien douce