Tragiques (livre Y, Les Fers
fut ensuite la convalescence! Si Diane fut jamais près d'aimer celui qui l'aimait alors plus que sou Dieu, c'est sans doute lorsqu'elle vit dans sa résurrection une preuve du pouvoir souverain de ses yeux. Comment, lorsqu'il hasarda ses premiers pas chancelants dans le parc, n'eùt-elle point soutenu son ressuscité; et lorsque. Agrippa se reprenant à l'amour en se reprenant à la vie, des paroles plus tendres que jamais s'échappèrent de ses lèvres, comment n'eùt-elle point ouvert l'abri de ses bras au poète défaillant ? Quelle extase de renaissance ne traduisent point certains sonnets, qui semblent dater ces jours sans lendemain :
Je sens bannir ma peur et le mal que j'endure, Couché au doux abri d'un myrte et d'un cyprès Qui de leurs verts rameaux s'accolant près à prés, Encourtinont la Heur qui mon chevet azuré ;
Oyant virer au lil d'un musicien murmure Mille nymphes d'aryent, qui de leurs flots secrets Débrouillent en riant les perles dans les prés. Et l'ont les diamants rouler à l'aventure.
Ce bosquet de vert-brun qui cette onde obscurcit D'échos harmonii'ux et de chants retentit. 0 sué joramiable ! ô repos précieux!
LES AMOl'RS 63
0 giron, doux support au chef qui se tourmente ! 0 mes yeux bienhoureux éclairés de ses yeux! Heureux qui meurt ici, et, eu muurant. ne lamente!
Ainsi soupirait de bonheur, ainsi gémissait déjà d'Aubigné entre les bras de Diane, au sortir des bras de la mort. Car, si Tespoir se ravivait un instant dans son âme, il avait déjà le pressentiment que cet espoir était trompeur.
Le doute le saisit alors, un doute que mille de'tails changèrent bientôt en certitude. En vain se leurrait-il d'apparences : Diane s'était « émue, et non pas attendrie ». Après un trouble passager, elle avait vite repris son empire sur ellemême et masqué son visage d'impériale froideur. Les privautés de naguère sont maintenant oubliées. Elle a pu se prêter, elle ne se donne pas. Agrippa n'est point l'Endymion de cet astre nouveau :
Il fut aimé, et je ne suis (ju'ami,
Qui sans baiser me morfonds à la lune!
Cette pâleur, cette blancheur inanimée de Diane sont maintenant le thème de ses plaintes :
que ne donnerait point lainant pour qu'une palpitation plus vive vint colorer ces joues de lys, pour que l'or fin de cette blonde statue rougît au feu de sa forge !
Diane, je sais bien : vous èlc-s de bon or.
Mais il est blêmissant, pour ce qu'il n'a encor
l'ris couleur aux clialrurs d'une ardente fournaise;
Ayez pitié de vous, ol coninie peu à peu
La flamme roussit l'or, l'amuur soit votre feu
l'J iii'*".!'^ "^"'"^ ritirivrc et riiyiiirn snjt la braise!
Plaintes perdues ! Agrippa trouve maintenant sa bel!»' « aussi blancli»' (jue neige et froide tout ainsi ». Il «'sl dt'sorniais « repoussé, affligé, maltraité »; les caresses de jadis, baisers, menues faveurs, « sont autant de bourreaux de sa triste pensée ». Diane n'est plus qu'une inconstante, une coquette, qui plante une à une les flèches de son caprice dans le cœur de son amoureux comme elle plantait, à sa toilette, ses longues épingles dans sa pelote. Pourtant, quel amant fut jamais plus fidèle, et donna moins prétexte à l'inconstance? D'Aubigné lui représente cette fidélité avec une éloquence capable de toucher toute autre qu'une coquette déterminée :
Tu (liras aux vivants que la folle inconstance
Tf fît perdrt- celui qui de l'or de sa foi
Passa tous les humains; que tu perds l'espérance
Kii perdant seivilcur si lidcle que moi...
Il nesl ainanl conslani (|ui en loi me devance,
Diani' n'eut jamais pai-eille en inconstance !
Ij'injustice de cr (raitoiiiml va l)iciiL(U inspiirr au poète des vers <raulre soile. il n'était pas lioiiimc à ne point exhaler sa souffrance en reproclies, en protestations, en adjurations passionnées. La douleur est maintenant son maître; et, lui aussi, il se connaîtra parce qu'il aura souffert. Certains cris magnifiques, échappés à son âme blessée, font déjà pressentir, en cet amoureux de vingt ans. le chantre futur des Trar/iques. Il croit qu'il en va mourir, et nous verrons tout à l'heure que peu s'en fallut : « Tu vis en me tuant et je meurs pour aimer ! » Quelle récompense de sa fidélité ! Quel loyer de ses chants, de ces ingénus chants d'amour, si sincères que dans son juvénile enthousiasme le jeune homme leur promet déjà l'immortalité !
Diane, repens-toi ! Pense que tu as tort Donner la mort à ceux qui te font immortelle !
Un indomptable sentiment de sa valeur perce
chez d'Aubigné, au plus fort de son désespoir, au moment même où il songe au suicide; car il y songea, capable qu'il fut alors de se porter aux violences extrêmes. Cette estime de lui-même fut d'ailleurs probablement ce qui le sauva. Plus tard, il aura un autre recours, sa foi. 11 ne l'a pas encore. Sa seule ressource dans la souffrance, c'est son énergie, qu'il maudit à l'occasion : « Et ma force me nuit, luempêchant de mourir! »
Et Diane ? Son insensibilité', ses inégalités, ses mépris ont de quoi surprendre, après les arrhes qu'elle a visiblement données à son amoureux. Sa psychologie est très délicate à établir. Si on ne la voyait qu'à travers les plaintes d' Agrippa, ce serait une simple coquette, et de l'espèce la plus cruelle. L'amant encouragé, puis rebuté, pouvait-il la peindre autrement? Pourtant, nous répugnons à cette explication trop simple. Nous croyons volontiers à un certain penchant de cette froid»* et altière personne pour l'héroïque sauveur de Mer, qui avait déjà, tout adolescent, une légende militaire. Sans un indice
de ce genre, le bonhomme Salviali aurail-il jeté sa fille à la tète de son hôte, d'un mouvement qui semble trop beau pour n'être jjas un peu calculé"? Si. après s'être éprise d' Agrippa, elle s'en déprit peu à peu, c'est peut-être que ce caractère, excessif en toutes choses, l'effraya. Même sa « fureur » d'amour avait de quoi intimider une personne aussi « blanche », aussi réservée. Sans parler dun contraste certain d'éducation, de ton et de mœurs, entre une Florentine, patricienne affinée, vraie reine de cour, et le soldat gentillâtre dont tout le savoir et le talent n'effaçaient point la rudesse, voire peutêtre la grossièreté. Et puis, outre Diane et son père, il y avait la famille. Une famille que nous connaissons mal, mais qui dut jouer là son rôle : un oncle, qui sera tout à l'heure la raison (ou le prétexte) d'une rupture définitive : d'autres enfants, plus jeunes que Diane il est vrai, puisque Agrippa appelle Diane « la fille aînée de Talcy ». Qui sait les tiraillements domestiques, le drame peut-être que Talcy abrita? Et les choses traînèrent, puisque ces étranges fiançailles durèrent
au moins un an et demi; et le dénouement en paraissait bien difficile, puisqu'il fallut l'intervention brusque de l'oncle pour tout trancher.
Quoi qu'il en soit de ces causes secrètes, la situation fut enlin, entre Diane et Agrippa, tendue au dernier point. Diane un jour bannit Agrippa de ses yeux, le confina dans quelque pavillon voisin. La tète de l'amant se monte; son imagination s'exaspère. Une sorte de macabre folie s'empare de lui. Jl fait tendre de noir la pièce où il s'enferme, fait peindre ces tentures « d'os blanchissants et de tètes de morts » ; et, parmi cet appareil funèbre à peine éclairée de chandelles mortuaires, il place le portrait de son infidèle, et il essaie de se dégoûter d'elle en se la repre'sentant cadavre, hideusement rongée par les vers auxquels tout être humain est destiné. Cette scène à la Baudelaire, oii déjà se pressent le biblisme affreux des Tragiques, éclaire dun terrible jour de souffrance l'âme de d'Aubigné, nous allions dire le cachot de son àme. Il est, bien réellement, emmuré dans sa douleur. Écou-
tons quelques-uns de ces accents sinistres, sans analogues dans notre littérature jusqu'au dixneuvième siècle :
Le lieu tl<; mon repos est une chambre peinte
Di' mille os blanchissants et de têtes de morts...
Je mire en adorant dans une anatomie
Le portrait de Diane entre l'^s os...
Dans le corps de la mort j'ai enfermé ma vie,
Et ma beauté paraît horrible dans les os...
En ce quî est hideux je cherche mon confort...
Sort-il de cette chapelle ardente pour courir la campagne, égaré, possédé, il cherche les déserts, les roches sauvages, il fuit les hommes, les chemins fréquentés. La carcasse d'une haridelle plaît à ses somhres l'egards :
Je meurs des oiseaux gais volant à tire d'ailes.
Des courses des poulains et des sauts des chevreaux!
Il n'a l'esprit hanté que d'oiseaux de nuit, de « chansons mortelles » ; lui-même, par la puissance de son désespoir, attristera les éléments :
Les herbes sécheront sous mes pas, à la vue Des misérables yeux dont les tristes regards Feront tomber les lleui's et cacher dans la nue La lune et le soleil et les astres épars. Ma présence lera dessécher les fontaines, Et les oiseaux passants tomber morts à mes pieds, Étouffés de l'odeur et du vent de mes peines ; Ma peine, étouffe-moi, comme ils sont étouffés !
Arrivé à son paroxysme, le désespoir de d'Aubi- ^né ne lui (iicte plus qu'adjurations, imprécations, malédictions contre rinfidèle. Ne pousset-elle pas le cynisme jusqu'à rire? « Comment peut-elle », s'écrie Agrippa.
Se rire en sa blancheur, de moi ensan^^lanlée !
Ce sang rejaillira sur elle ; c'est bien du sang en effet qu'il lui faut, à cette cruelle Diane de Tauride, à la « déesse tauro-scythienne ». Et cette idée de sang, chez le blessé de naguère, est la dernière à laquelle il s'arrête avec une insistance tragique. Diane est la sacrificatrice, et lui la victime égorgée sur l'autel de Thrace :
Mon estomac pourpré est un pareil autel.
Qu'elle se hâte du moins et qu'elle abrège ce supplice !
Prends ce fer en tes mains pour m'en ouvrir le sein. Puis mon cœur haletant hors de son lieu retire. Et, le pressant tout chaud, étoutre en l'autre main Sa vie et son martyre!
Toutefois, qu'elle ne se flatte pas d'une cruauté impunie. Le dernier sonnet de l' Hécatombe la cite « au tribunal d'amour », après sa mort. Là
elle éprouvera le supplice des supplices, un supplice que Dante oublia dans son Enfer : le cœur de son amant saignera sur elle :
Au tribunal d'amour, après œon dernier jour, Mon cœur sera porté, diffamé de brûlures... A la face et aux yeux de la céleste Cour, Où se prennent les mains Innocentes et pures, Il saignera sur toit...
En attendant, elle aura un autre châtiment, sa vie :
... Vis en regret, vis, mortelle ennemie ! Autre punition tu n'auras que ta vie !
Parole qui, s'il faut en croire d'Aubigné, se trouva prophétique. Mais ce brevet de prophétie, que d'Aubigné s'octroiera si volontiers par la suite, peut paraître chez un ancien amant sujet à caution.
Enfin arriva l'inévitable rupture. Ce fut l'oncle Salviati, le chevalier, qui la consomma. On prit un prétexte honorable, la religion. Si c'était là la vraie cause, on s'en serait avisé plus tôt. Un mvstère, ou un drame, sont là-dessous, mal
sauvés par les apparences. D'Aubigné, dans la Vie à ses enfanfs, mentionne la chose brièvement, sèchement, sans daigner s'expliquer. Tout cela est si loin, si indiffe'renl à la vie qu'il mène aujourd'hui, septuagénaire, attentif seulement à quelque réveil de guerre civile, et cuirassé de calvinisme farouche ! « L'amour et la pauvreté ayant empêché Aubigné de se jeter dans la Rochelle, le chevalier Salviali rompit le mariage sur le différend de la religion. » Quatre pages plus loin, il dit que « les premiers accords furent rompus à cause de la religion ». Kl c'est tout. Sans doute la position des partis politiques et la reprise probable des hostilités précipitèrent les choses.
Agrippa fut, presque aussitôt, attaché officiellement au roi de Navarre, et habita avec lui au Louvre, jusqu'à l'audacieuse évasion (lo7(V) dont il sera parlé ci-après. Diane Salviali. de son côté, fut fiancée à M. de Liineux. et. en celle (|ualité. vint à la cour. Elle y vit son ancien amoureux briller dans un tournoi. La Vie mentionne ce dernier épisode: « En un tournoi où le roy de
Navarre, les deux Guisards et l'écuyer de ce roi (c'est-à-dire d'Aubigrié lui-même) parurciil. Diane de Talcy assista, lors promise, à Limeux. les piemiers accords ('"laiif r()m|)us à cause de la rdiw^ion. Cette daiiioiselle, ajjprenant et voyant à l'estime de la Cour les dillérences t\r ce (|u'elle avait pei'flu et ilr «'c (ju elle [(()ss(''il;iil. ainassa iin»^ mt'lancliolit' dont clli- londia nialadr. et n Cut santé jns(ju .à sa mort. »
Lignes maussades et avantageuses, certes! Hancunières au fond, car d'Aubigné en voulut sûrement aux Sal\ iati de lavoir estimé trop petit gibier jiour leur maison. 11 savoure là une mécliante revancbe. ou du moins il en a l'air. Mais est-ce le dcr-nici- mol d Ag^rippa sur cette aventure ?
Le vrai dernier mot, le voici. D'Aubigné luimême nous raconte l'effet ([ur lui produisit la rupture : « Le déplaisir d'Aubignt' l'ut tfd, qu il en tomba en une maladie si extrême, qu'il fut visité de plusieurs médecins de Paris et [en] outre de Poslel. qui, ayant convié le malade à se confesser, demeura à le garder pour l'empê-
cher d'être maltraité. » Ainsi d'Aubigné, qui a voulu se suicider dans maint accès de désespoir, prend une fièvre cérébrale après la rupture, dont il réchappe difficilement. Ceci n'est plus vanterie. Et nous avons d'autres gages de son persistant souvenir. Si la vue de Diane en proie à une maladie de langueur le flattait trop pour l'émouvoir beaucoup, la nouvelle de Diane morte le bouleverse. Nombreux, encore ici, sont les vers que lui-même (c{ sa douleur s'avère avec l'accent le plus pathétique. Dans d'admirables stances^ il appelle la mort pour rejoindre aux « Champs-Elysées » celle dont il n'a pas reçu un baiser d'adieu. Ptusieurs autres pièces montrent son désarroi, son appétit de mort et de suicide. Le temps, qui coula ensuite si pleins d'événements, les campagnes, la politique, trente batailles et douze blessures parurent éloigner cette image ; le calvinisme échauffé du guerrier partisan semblait surtout l'avoir dissipée : erreur ! Au tond de son cœur