‹ La vie d'un héros; Agrippa d'AubignéChapitre 15 sur 50 · D'Aubigné, Hisl. L'air., t. I. p · texte numérisé non relu

D'Aubigné, Hisl. L'air., t. I. p

pas, comme son maître, une abjuration hypocrite et forcée : il neùt pu se démentir jusque-là. Mais il profite d'une ambio^uïté peu honorable. Henri « répond » pour lui. Il est censé catholique. Henri a besoin qu'il renonce à faire profession de protestantisme. DAubijrné se prête à ce rôle, parce qu'autre chose que sa vie est en jeu. Le roi de Navarre lui a remis le fragile espoir de sa fortune ; et qui, à la cour, se fût méfié du gentilhomme saintongeois, à peine débarqué de sa province?

Aussi le roi de Navarre le détache-t-il auprès des chefs de l'armée catholique allant repousser les forces huguenotes renaissantes; auprès de Fervacques, au sièg'e de Domfi'oiit : auprès de Guise, à la bataille de Dormans. Agrippa est là comme un officier d'état-major qui suit les manœuvres au titre étranger. La chose lui parut d'abord délicate (il y avait de quoi !) mais on lui montra vite « quil pouvait la faire sans fraude, pourvu qu'il ne prêtât point serment ». En cette situation plus qu'étrange, à Domfront. il épia, en ^ vain, l'occasion de sauver Montgommeri. qui

devait peu après tendre le cou à la hache du bourreau, au mépris des ternies de la capitulation. A Dormans, où Guise défit les reîtres allemands, venus à la rescousse du parti, il songeait à sauver leur commandant, le comte de Lavai, Du reste, il fallait suivre Guise bon g-re mal gré : « Tout ce qui demeurait à la cour était sifflé : le roi de Navarre y envova sa maison et ses gardes, et surtout ceux qui sentaient le fagot et (jui travaillaient à sa lil-erté '. » L'original de lallaire, cest que dAubigné, cédant à l'instinct, ne peut garder son rôle d'observateur ; il charge, entre dans la mêlée « trente pas devant les rangs », cherchant un grand chef à saisir, et fort marri d'amener pour tout butin un gentilhomme de Champagne, qui lui olîre de payer rançon ; et d'Àubigné, très embarrassé d'une capture lourde a sa conscience, lui répond par ce couplet dune chanson à la mode :

Hélas, combien m'est ennuyeuse CeUe demeure malheureuse, etc.

Sa conduite au feu sembla donc le plus

1 Hist. Univ., t. 11, p. 765.

assuré des gages. Aussi voyons-nous dAubigné sans trop de surprise, après Dornians (octobre lo7o), aussi familier avec le duc de Guise qu'avec le roi de Navarre lui-même. Les trois compères mangeaient, soupaienl et même « couchaient » ensemble, comme (irent le premier Guise et Condé, le vain(|ucur et le vaincu, le soir de Dreux. Ils figuraient aux mêmes ballets et carrousels, prenaient part aux tournois de la cour. C'est à lun de ces tournois (jue Diane Salviati revit son ancien soupirant, fort brillant et guilleret. Mieux encore, dAubigné composa lui-même, pour la reine mère, un ballet de Cour sur le sujet de Circé; et ce n'est point par scrupule, mais par économie, que Catherine recula devant un projet i|ui fut repris d'ailleurs, à nouveaux frais, en io8i, par Henri III, pour les noces du duc de Joyeuse avec Marguerite de Vaudemont.

Voilà donc le fils de Jeiian dAubigné homme à la mode, courtisan de Catherine et pourvoyeur des menus plaisirs du fameux « escadron volant ». Mais son masque n'était pas si bien atta-

rhé que sa vraie physionomie ne s'aperçût au travers. Catherine remarque un jour, d'un ton plein (le menace, (ju'il paraît ressembler étrangement à son père : « Dieu m'en fasse la grâce, madame ! » riposte le galant, et il s'esquive, juslf à temps. A trois « filles » de la reine, « faisant ensemble 140 ans », qui riaient de lui • 1 lui demandaient, croyant voir son béjaune : « Qui contemplez- vous ici? » — « Les antiquités de cour », fait-il avec une révérence profonde. Une autre fois, le mardi après Pâques, Catherine se plaignant au roi de Navarre que ses écuyers n'allassent point à la messe, Henri apostropha d'Aubigné, et lui demanda s'il avait fait ses Pâques. « Certes ! » fitl'écuyer, entre deux coups de balle — on était au jeu. « Mais encore, quel jour ? » — « Eh, fit Agrippa, vendredi dernier ! » Or c'était le vendredi saint. Une grande risée accueillit la réponse. Décidément, comme disait Guise fort amusé, voilà un e'cuyer qu'on avait mal catéchisé.

Il l'était si peu, que la comédie commençait à lui peser. Elle avait d'ailleurs assez duré, et

devenait maintenant plus dangereuse qu'utile. Dans les provinces, le parti reprenait vigueur. Une sourde plainte montait vers Henri. Une vague honte envahissait Henri lui-même. Néanmoins, il est probable qu'il n'eût point secoué sa torpeur, sans l'éclat que fit enfin à son oreille la voix du fidèle serviteur, lequel, suivant sa fière affirmation, lors « possédait l'esprit de ce prince entièrement ».

Une nuit, les deux inséparables compagnons d'Henri, d'Aubigné, son écuyer, et Armagnac, son premier valet de chambre, méditaient de s'enfuir seuls, pour avoir vu maintes fois les desseins de partir « renversés » au dernier moment par l'irrésolution de leur maître. Armagnac, avant de se coucher, tira le rideau du lit (( où son maître tremblait d'une fièvre éphémère». Et, tous deux ayant l'oreille au chevet, quelle ne fut point leur stupéfaction de l'entendre soupirer ! « Et puis plus attentivement ouyrent qu'il achevait de chanter le Psaume LXXXYHI, au couplet qui déplore l'éloignement des fidèles amis. Armagnac pressa l'autre de prendre ce

temps pour parler hardiment : ce conseil suivi promptement, et le rideau ouvert, voici les propos que ce prince entendit :

« Sire, il est donc vrai gue l esprit de Dieu travaille et habite encore en vous? vous soupires à Dieu pour r absence de vos amis et fidèles serviteurs, et en même temps ils sont ensemble soupirant pour la vôtre et travaillant à votre liberté : mais vous n'avez que des larmes aux yeux, et eux les armes aux fnains. Ils combattent vos ennemis, et vous les serves. Ils les remplissent de craintes véritables et vous les courtisez pour des espérances fausses {la lieutenance générale). Ils ne craignent que Dieu, vous une femme, Catherine, devant laquelle vous joignes les mains quand vos amis ont le poing fermé : ils sont à cheval, et vous à genoux... Quel esprit d' étourdissement vous fait choisir d'être valet ici, au lieu d'être le maître là? le mépris des méprisés, où vous seriez le premier de tous ceux qu'on redoute ? N' êtes-vous point las de vous cacher derrière vous-même, si le cacher était permis à un prince né comme vous?

90 AGRIPPA d'aLBIGXÉ

:( Vous êtes criminel de votre grandeur et des offenses que vous avec reçues: ceux qui ont fait la Saint-Barthélémy s en souviennent bien, et ne peuvent croire que ceux qui V ont soufferte l'aient :nise en oubli. Encore si les choses honteuses vous étaient sûres ! 7nais vous navez rien à craindre tant que de demeurer. Pour nous deux., nous parlions de nous enfuir demain ^ quand vos propos nous ont fait tirer le rideau. Avisez, Sire, qu'après nous les maiîis qui vous serviront n'oseraient refuser d'employer sur vous le poison et le couteau^. »

A ce coup de clairon, la conscience d'Henri se réveille, avec son énergie. Plus de fièvre, plus de soupirs, plus de doutes. Des décisions, suivies d'actes foudroyants. Le complot d'évasion est tramé avec les deux fidèles, et avec quatre autres non moins dévoués, captifs comme Henri. Les sept « enfermés » jurent ensemble. Puis « le roi de Navarre les baisa tous six à la joue, et eux à lui la main droite». A dix-huit jours de là, le vingtième de février (lo76),

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