‹ La vie d'un héros; Agrippa d'AubignéChapitre 16 sur 50 · Hist. Univ., t. H, p · texte numérisé non relu

Hist. Univ., t. H, p

Laverdin saisissait le Mans, Roquelaure « empoignait » Cliartres, d'Aubig-né piquait vers Cherbourg- : (juant à Henri, après avoir, d'une astuce admirable, endormi Cluise et le roi par un mot (lune savante naïveté, il semait les deux espions (jui le flanquaient vu Irur confiant des messages menteurs, si bien (juc parti pour chasser aux forêts de Saint-Germain, il chevauchait sans trêve jusqu'à Alençon. Il était libre ! Accueilli lui-même en libérateur, trois jours après il groupait 250 gentilshommes, huit jours après il commandait une armée. La Cour, affolée, se hâtait de conclure la paix dite « de Monsieur » (mai 1376), avantageuse pour les réformés. Henri de Navarre devenait le chef avec qui l'on compte, avec qui l'on traite. Le rôle du prisonnier courtisan est fini ; celui du Béarnais commence.

Cette évasion eut des conse'quences incalculables. Aussi d'Aubigné, instigateur de ce véritable coup d'État, l'a-t-il narré avec un complaisant détail. Il s'en excuse à sa façon, qui est toujours un peu avantageuse. Comment, cependant, contredire de telles paroles : « Ceci est le

dénouement (l'essor) d'un prince sans pareil, qui va d'ici en là faire sentir sa vigueur à toutes les parts de l'Europe... C'est le cœur de mon Histoire. »

D'Aubigné dit trt'S bien. C'est là le cœur de son Histoire, c'est aussi le cœur de sa carrière; cet acte même, pourrait-on dire, est le cœur de son cœur. En donnant la volée à ce prince qu'il admirait pour ses prodigieuses ressources, et en qui il sentait le héros prédestiné du parti, d'Aubigné, esprit biblique et mystique, se voyait conmie un coadjuteur de la Providence, et son âme bondissait d'allégresse à la pensée des hauts faits qu'ils allaient accomplir ensemble.

Suivons-les dans leur chevauchée. Aussi bien, pendant une quinzaine d'années encore, tout sera commun entre le serviteur et le maître, aux choses de la conscience près.

On le vit aussitôt, lorsque d'Alençon Henri se transporta avec sa cour naissante (car c'en était déjà une^ à Saumur, puis à Thouars, enfin

à la Rochelle, durant lété «le 1570. Henri, secrètement (raccord avec Monsieur, pratiijuait une politi(jue d'expectative, et ne donnait de g'ag'e à aucune relig-ion. Fervacques, soldat cynique doublé de roué courtisan, avait alors surtout son oreille : Fervacques, délégué par la reine mère auprès de son gendre, et (jui venait justement de lui ramener sa sœur Catherine, retenue jusque-là là comme lui prisonnière à la cour. l)'.\ubigné, cependant, retournait avec allégresse à la profession publi(jue de son culte, qu'il n'avait du reste point abjuré : et lorsque, à Thouars, dans l'armée huguenote que paralysait l'abstention d'Henri, deux gentilshommes seulement se présentaient à la Cène, d'Aubigné était l'un de ces deux. Catherine de Bourbon, àmt' loyale, n'avjiit pas attendu plus loin que Palaiseau pour abjurer son abjuration. Dès Chàteaudun, elle assistait au prêche. L'attitude d'Henri cependant lui fermait les portes de la Rochelle. Les ministres se refusaient à recevoir le renégat. On parlementa. Rohan négocia les conditions de l'entrée. Henri dut s'humilier, et

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lit une rt'pentiinco piil)li(jii»'. La Icron quil reçut en cette circonslancc. le clicr de j)ai'ti put l'accepter, voire l'oublier; le roi, lui, sen souviendra. Dès la première étape, le roi de Navarre apprenait à compter avec ses partisans.

Sa contrition n'en parait pas moins aussi sincère que son intérêt politi(jue le pouvait désirer. Parti de la Rochelle pour son g^ouvernement de Guyenne, Henri de Navarre soulève dans des transports de joie toutes les eilésijuil traverse : au lirouage, à Périgueux, ce ne sont qu'applaudissement et fêtes. La Gascogne bruyante, le petit Béarn fervent acclament à l'envi le fils de l'héroïque Jeanne d'Albret, le réchappé de la Saint-Barthélémy, le protecteur désigné des églises. D'Aubignié, qui a battu le rappel des réformés par les champs de Saintonge, d'Aunis et du Périgord, témoins des exploits de sa martiale enfance, sent, vrai Antée huguenot, redoubler ses forces avec sa foi au contact de la terre natale. Henri est gagné, lui aussi, à cette ivresse. Son âme mobile et séduisante, qui traîne déjà tous les cœurs après elle, oublie un instant les

calculs pour s'abandonner ;i rcnliiousiasnio qu'entretient sa présence. Ce ne lut (|u"une heure dans l'histoire du paili protestant, une minute dans l'histoire de la France. ^Fais cet éclair doit èti'e noté. Si brièvement (juil ail lui, — or il dui'a une ou deux années, entre io77 et 1.578, — il illumine la jeunesse d'Henri dun tel éclat, (jue d'Aubigné crut cr lie l'ois marcher tout éveillt' dans son rêve.

La Lig'ue était déj.à née. Mais elle n'en ('tait (juaux [préméditations. Tandis (|ue s'élaborait dans lombre sa puissance formidable, un roi, naguère encore assez viril, s'enfonçait de [dus en plus dans la débauche et dans la dévotion, si bien, dit l'Estoile, que « qui voulait tenir registre des débauches de La 3Iôle, il ne fallait que compter les messes » d'Henri HL Pendant qu'au lendemain de ses orgies, « pénitent » sans pénitence, il « entrait lui-même dans le sac deux ou trois fois la semaine », en cagoule blanche, le fouet à la ceinture, en chantant des cantiques dont il suivait les paroles sur le fameux missel enluminé des portraits de ses mignons figurés

en saints, là-bas, au soleil méridional de Nérac et de Pau, en face des Pyrénées bleues, on voyait en une cour toute campagnarde et militaire un spectacle d'autre sorte : une élite de religionnaires, pour la plupart aussi gueux que nobles, serrée en cotte de mailles humaine autour d'un roi dont tout Taclif était espérance. Tous leurs liens, à cette heure sans pareille, n'étaient que d'amour et de foi. Quoi monarque fut jamais servi, adoré, deviné, comme ce roitelet sans avoir? « Ceux (jui brûlaient dos mômes désirs «j que les siens étaient bi'ùlants à l'exécution de ses commandemonls. » Tous cherchaient ses mains, cherchaient ses yeux ; au moindre péril, leurs poitrines briguaie^nl l'honneur de la blessure. Et lo roi de répondre, à un courtisan catboliquo qui raillait cette presse importune : « Leurs haleines me sont douces, et dans les combats, ils nie pressent encore davantage. » De tels mots payaient largonient de tels hommes, un La Noue, un du Plessis-Mornay. un d'Aubigné.

Fallait-il tenir la campagne, le rassemblement

des troupes s'opérait avec la gravité, la ponctualité d'un prêche au désert ; et le repas en commun^ chefs et soldats, rappelait plus la communion que le corps de garde. Vers Béziers, en 1578, on pouvait voir, pendant la halte, quatre cents hommes mangeant sous la halle, tous à la même table, avec le capitaine et le ministre au haut bout. Tous étaient vêtus de même drap, et se traitaient en frères, quel que fût le rang, une L,- chaînette d'or passée au col distinguant à peine les capitaines, le chef ayant pour tout insigne un cordon rouge au bonnet. Le combat était précédé de la prière et du cantique chanté en masse. Et cela, sur l'ordre d'Henri, qui chantait le premier. N'avait-il pas appris ces chants sur les genoux de sa mère, et ne s'oublia-t-il pas un jour aies chanter chez sa sœur, longtemps après son abjuration?

Celte sœur d'Henri de Navarre, qui devait plus tard, comme duchesse de Bar, devenir un exemple singulier d'infortune noblement supportée, assistait alors son frère et le secondait de sa vaillance. On la retrouve un peu partout, dans

les divers « Midis » que parcourt son' frère, de Foix à Mont-de-Marsan. Elle était, en 1577, dans tout l'éclat de ses dix-neuf ans. Belle et captivante, à peine affligée d'une légère claudication qui n'allait pas jusqu'à la disgrâce, elle était plus Albret que Bourbon ; sensible aux vers, musicienne jusqu'à composer, elle avait dune artiste l'àme, et d'un homme l'énergie. Dévouée à son frère, jusqu'à la foi exclusivement, elle sut lui résister plus tard lorsque celui-ci, mal conseillé, voulut entreprendre sur sa conscience. Il lui échappera un jour de dire que « la loi salique n'avait pas fait les partages de la constance en leur maison ». Mais à cette heure elle soutient de sa beauté, de son sourire et de sa vertu les dévouements des chefs huguenots. Celui de d'Aubigné dut la frapper entre tous. En artiste qu'elle était, elle lui témoigna l'attention la plus propre à toucher un poète : elle mil un jour en musique une de ses pièces de vers, qu'elle lui chanta. Plus de vingt ans après, d'Aubigné, du fond de ses tristesses, lui rappellera ce jour « oii elle donna l'air à ses paroles vaines, comme

liant d'or et de soie ces fleurs Je printemps... » ; c'était « en votre chambre de Pau, ainsi que vous chantiez un air triste, duquel vous aviez honoré mes paroles :

« Et c'est un don du ciel particulier à vous... »

Catherine, de son côté, lui rappellera dans sa réponse, qu'elle a toujours auprès d'elle sa fidèle négresse, sa lyiorc, « laquelle vous nommâtes, au Mont-de-Marsan, Melayne et on l'appelle Mélanie. Je voudrais qu'il y eût autant de Françoys aussi blancs en piété comme cette nègre ». Le d'Aubigné de 1600 ou 1601, éprouve l'obsession mélancolique, tenace, de ce moment unique, de cet espoir sans lendemain : « Vous avez vu, Madame, combien doux était l'exil du roi et de vous, en cette Guyenne, que nos courtisans estiment une solitude. Vous souvient-il de la douce vie que nous y vivions'?... » Ni le trône de France, ni la grandeur du règne ne consoleront Agrippa de la perte de ses illusions.

Il s'en consolera d'autant moins qu'il crut tenir

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