‹ La vie d'un héros; Agrippa d'AubignéChapitre 2 sur 50 · AVA\Ï-1M{()1M)S · texte numérisé non relu

AVA\Ï-1M{()1M)S

A rludi' hunji-illt/iu/iir sur il Au/jiifur tpn' llOKfi prrsen/ons nu jntivtf Inn ilnit rtrr van sidérée rninnir /»• roniplrmi'ttf dr / rhidr siirlollf lillt'i-iiirr tfiii' nniis lui nnuis rnnsnrrri' ilmts lu rol- Irction df's <ifiiii<l> r!rii\ aiiis Iratir.'iis '.

// a fif/tssi/i/. diins ir jH'i'Uin'r nurvaçii'. de rniiffrr dr/întlircnit/i/ I uud'ur drs Tragiques et fir I llisloirr Univriscllf /lu/ts la glorieuse troupt' dr nos ifra/tds rcrivains, où Sainte- Jit'urr avait depuis lo/if/tpmps marffué sa place. L admission même de ce nom dans la collection Hachette était une réparation ; nous voudrions r/ue nos pages sincères aient pu contribuer, malgré leur brièveté, à rendre cette réparation aussi complète que possible.

I. Agrippa d'Aubig né (coll. des Grands Écrivains français. Hachette, in-16). Ouvrage couronne- par l'Académie française.

^1 A\ ANT-l'HOPOS ■

Lhummr. fiiir nous narions pu f/uesf/uhsrr. I

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pt-rsonnalitè. Son f/uenous nous pif/uionsd'nritn' ;

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l.a CMo-ftux-Fi^-S sepl. 190. . - l»ans m»! 1912

I^oiir mes Filles

Annk et Clai dl.

A .ii:r\p:ssK

« Ainsi jamais je n'ai ployé :

« Rien que la mort ne me maitrise.

« Je tourne, mort et foudroyé, « Le visage à mon entreprise. »

(Agr. d'Aubigné).

LORSQUE, au musée de Bàle, le visiteur quitte les salles qu'illustre le génie d'Holbein et se dirige vers la galerie des modernes, au seuil même de celle-ci, il est intrigué par un singulier portrait qui le regarde et le happe au passage, moitié narquois, moitié hautain. Guerrier et familier tout ensemble, armé et le chef découvert, le bâton de commandement serré dans la dextre et pressé d'un pouce énergique, le poing gauche négligemment posé sur la hanche, une

blanche fraise couronnant le corselet d'acier où courent des flammes, la tête droite, le visage allongé, dans l'œil et la bouche un bizarre mélange de goguenardise et de fermeté, tel est l'énigmatique personnage. « C'estmoi, semble-t-il dire, — ausurplus uneinscription parle pour lui, — c'est moi, Théodore Agrippa d'Aubigné, cidevant maréchal de camp, vice-amiral de Saintonge, ami et compagnon du feu roi Henri IV, réfugié en Suisse, où je suis venu chercher le chevet de ma vieillesse : toujours prêt, d'ailleurs, après soixante ans de campagnes, à tirer l'épée du fourreau pour ma patrie et pour un roi ingrat. Je me suis fait peindre en soldat, pour témoigner du combat que fut ma vie ; le reste, si vous en êtes curieux, mes livres vous le diront. »

Devant cette parlante image, une surprise nous saisit de la verdeur de ce septuagénaire, à la barbe encore roussoyante sous le poil grison ; de ce front vaste plus que dévasté ; de ces cheveux drus et coupés à l'antique mode ; de cette correction parfaite, du gentilhomme autant que du

militaire. Et l'évocation se fait, instantanée. A notre tour nous complétons la toile. Ce livre à mine austère, jeté sur une table près du casque empanaché, — quelque psautier sans doute, — fait songer à d'autres poèmes mystiques, gravés à la pointe de l'épée entre deux batailles. Ces armes orgueilleusement arborées, de gueules au lion dhermine^ armé^ lampassé et couronné d'or, disent le haut partisan, fier de ses titres, et les faisant sonner. Et l'inscription peu modeste : Scribendus scripsit cecinitque canendus, par lui fournie ou tolérée, peint trop son tempérament pour que les grandes scènes des Tragiques ne s'évoquent à son appel. Voilà donc, campé devant nous, en martiale et naturelle allure, le héros de l'indépendance huguenote, le farouche et parfois impitoyable partisan des guerres de religion, le chapelain laïque, l'incommode conseiller d'Henri lY, l'irréconcihable adversaire du papisme, le politique intransigeant, le prophète enfin, le voyant dont la « plume ferrée » burina sa doctrine en commandements dignes de l'Horeb. Quelle âme plus passionnée dans le

plus passionné des siècles ; quel caractère marqué d'une plus forte empreinte, parmi les énergi(}ues caractères de ce temps ?

Tel est bien le d'Aubigné lég^endaire : et le portrait de Bàle, loin d'infirmer le caractère de son œuvre, le contirme et lui donne corps. Pourtant, à regarder ses ouvrages de plus près, il apparaît bientôt que ce grand homme fut un homme. Ce héros eut parfois des faiblesses ; son caractère connut la nuance, et sa raideur quelque souplesse. Sur la fin, notamment, ce tempérament violent se teinta il'Iuimanité. Il connut même, quoique tard, une sorte de modération. Dans l'entre-deux de la vie, l'homme se fit, l'affliction aidant, relativement maniable. Il connut, au feu ardent de l'épreuve, la ferme ductilité des métaux très purs. Cette bouillante nature fut fertile en contrastes. Il aima sa femme jusqu'à devenir presque fou de l'avoir perdue. On ne se le représente guère avec des enfants sur ses genoux, leur contant des histoires. Tel fut-il cependant ; il est vrai que l'histoire qu'il contait, c'était la sienne. Ce grand donneur de coups d'épée était aussi un

artiste : fin connaisseur en lettres, il avait une oreille el, une àme de musicien. La musique de chambre distrayait son exil aux bords du Léman ; il est probable qu'il jouait de la viole de basse. Les vifs emportements, auxquels il fut sujet jusqu'à son dernier jour, n'excluaient pas une sorte d'élég-ance et de coquetterie austères. Aussi, quoique le « charme » soit ce qui manque le plus à d'Aubig-né, n'est-ce pas une médiocre satisfaction que d'entrer profondément dans la connaissance de ce que fut, chez lui, l'homme et l'écrivain. L'un vaut l'autre. C'est déjà une originalité. C'en est une plus grande que la sig-nification de cette vie, la signification de cette œuvre. « Si jamais, dit Sainte-Beuve, on pouvait en idée personnifier un siècle dans un individu, d' Aubigné serait à lui seul le type vivant, l'image abrégée du sien'. »

Essayons ici un crayon fidèle d'un portrait jadis magistralement ébauché par le célèbre critique, mais qui, depuis, ne paraît pas avoir été vraiment terminé, i. Sainte-Beuve, Tableau de la poésie française au XVI" siècle.

Raconter d'Aubig'né, c'est forcément résumer, en la retouchant çà et là, sa Vie à ses enfants\ Car, jusqu'ici, le principal témoin de la vie d'Agrippa, c'est lui-même. S'il y a là un inconvénient, il ne faut pas toutefois l'exagérer, et il convient, à côté, de voir l'avantage. Un seul témoin, s'il est sincère, s'il est bien placé pour jug-er, s'il est désintéressé enfin, peut suffire. Un auteur peut être son propre biographe, et parfois le meilleur. Qui ferait mieux connaître Montaigne que lui-même? Si l'homme est vraiment grand et droit, qui, mieux que lui, le confessera? C'est ce qui fait le très haut intérêt des « mémoires ». S'il fallait répudier ceux des hommes d'État, des hommes d'épée contemporains de d'Aubigné (et nulle époque n'en foisonna davantage), c'est presque toute l'histoire,

1. Éditée d'abord par Ludovic Lalanne d'après le manuscrit du Louvre, sous le titre de Mémoires de la vie de Théodore- Agrippa d'Aubigné (Charpentier, 1854, in-18), puis par M. Réaumc d'après le manuscrit Tronchin, de Bessinge, dans les Œuvres complètes de d'Aubigné (Lemerre, t. I. 1873, 10-8»).

c'est toute la psychologie du seizième siècle qu'il faudrait supprimer, de Montluc à l'Estoile, de Brantôme à Duplessis-Mornay et à Sully*. La grande afifaire, en pareil cas, c'est la moralité du narrateur. Cette moralité, exceptionnellement haute chez d'Aubigné, se double d'une foi ardente, d'une piété exigeante, qui lui tient les yeux attachés sur ses fautes. Le religionnaire, qui se trahit à chaque page, est ouvrier de sincérité. Que la passion l'aveugle et entache son récit de violences, d'injustices, nous n'en lisons que plus clairement dans ses erreurs ou dans ses fautes. Que sa foi, si peu humble, si peu charitable, fraternise avec sa faconde gasconne et soit provocante à souliait, nous n'en connaissons que mieux ce tempérament batailleur, qui s'était fait un Dieu à son image. Que les exagérations abondent chez ce reître superbe, sorte de Montluc protestant qui parade de la plume comme il paradait de l'épée, on s'y attend sans doute ; et qu'importe, si cela saute aux yeux? Il suffit de tenir compte

1. « Il ne fut jamais tant d'historiens », dit Montaigne, dans le chapitre sur VAr^t de conférer {Essais, III, 8), songeant bien plus aux « mémorialistes » qu'aux historiens de profession.

des gestes de l'escrime. L'essentiel, c'est que la vérité soit même au fond des invraisemblances. Or elle y est. Partout où d'Aubigné a pu être contrôle', sur les faits publics ou même privés de sa vie, il a été jusqu'ici reconnu exact. Même sur le chapitre de sa famille ou de ses titres nobiliaires, dont il a parlé avec cette pointe d'air avantageux qui a suggéré des réserves à ses plus sympathiques biographes, d'Aubigné peut et doit être pris au mot. Les recherches récentes des généalogistes d'Angers et de Niort confirment ce qu'il dit de ses ancêtres ^

En écrivant sa Vie à ses enfants, il déférait à un vœu naturel de Constant, son filsjusque-là sans reproche, et de Marie et de Louise, ses filles bienaimées ; il cédait aussi au désir légitime de préciser certains points de son Histoire universelle, récemmentparue en première édition (1616-1620). Menacé alors dans sa liberté et même dans ses

1. Les restrictions prudentes, et très naturelles d'ailleurs, de L. Lalanne, ou de M. Bordier (dans la France Protestante, article Aubigné) disparaiss. nt depuis les brochures documentaires de M. Camille Ballu sur la .Xablesne d'Agrippa d'Aubigjié et de Mad. de Maintenon (Angers, 1906), et de M. Henri Gelin sur Françoise d'Aubigné (Niort, 1899).

jours, il voulait, comme tel ancien, composer le tableau d'une vie mémorable et léguer ce patrimoine d'honneur à ses enfants. Ég^alement éloigné de shumilier comme de se glorifier, parce qu'il rapporte tout à Dieu, il parle fort et net, en homme qui ne craint pas d'être démenti. Au surplus, il s'exprime sur des sujets assez publics et assez hautement transmis par lui-même « à la postérité »', pour que le post-scriptum de sa F/e put mettre, véridique, le sceau à son histoire, et, faux, fût facilement percé k jour par les survivants encore nombreux des faits allégués.

Les cent pages si drues de sa Vie à ses enfants apparaissent donc chez d'Aubigné et comme un complément individuel de son Histoire universelle Qi comme un testament biographique. Aussi convient-il d'en faire grand état.

« Mes enfants, dit la courte préface, voici le discours de ma vie, en la privante paternelle, qui ne m'a point contraint de cacher ce qui en V Histoire universelle eût été de mauvais goût : donc, ne pouvant rougir envers vous ni de ma

i. Dédicace de son Histoire universelle.

gloirenidemesfautes, jevouscontel'uneetrautre comme si je vous entretenais encore sur mes genoux. Je désire que mes heureuses ou honorables actions vous donnent sans envie l'émulation^ pourvu que vous vous attachiez plus exprès à mes fautes, que je vous découvre toutes nues, comme le point qui vous porte le plus de butin. Et puis, épluchez-les comme miennes. Mais les heurs ne sont pas de nous, mais de plus haut. » Profession et confession se complètent.

Quelle fut la part de la famille, et de la première éducation, dans la formation d'un tel caractère ? Nous savons peu de choses là-dessus, mais ce peu est important.

Les d'Aubig-né étaient de vieille noblesse angevine. Un Geoffroy d'Aubigné, au xu" siècle; un Savary d'Aubigné, au xiv®, sont glorieusement mêlés à l'histoire de leur province. Agrippa tient à cette antique tige. Toutefois ses ancêtres immédiats sont d'origine plutôt loudunaise ; son grand-père et son père, du fait probablement

de leurs mariages et des biens de leurs femmes, sont seigneurs à la fois en Saintonge et en Anjou. Agrippa lui-même estsaintongeoisparsanaissance, mais son père estloudunais, et sa mère blaisoise. Son grand-père, Pierrre d'Aubigné, écuyer, seigneur de Brie en Saintonge et de Viguier en Anjou, était déjà mort en 1550, lors du mariage de son fils. Le père d' Agrippa, Jehan d'Aubigné, porte sur son contrat de mariage le titre de chancelier du roi de Navarre'. Il n'était cependant point encore huguenot lorsqu'il épousa, le 2 juin 1550, à Orléans. Catherine de l'Estang, sa première femme. La cérémonie s'accomplit en effet, dit le contrat, à Orléans « suivant les solennités de notre mère sainte Église catholique, apostolique et romaine ». Jehan d'Aubigné est qualifié, sur un autre acte, de « noble homme et sage, licencié en droits, et juge ordinaire des villes, terres et seigneuries de Pons en Saintonge ». Il dut se convertir à la religion réforme'e très peu de temps après son mariage. En mai 1554, il fut

1. Ce contrat a été publié par L. Lalanne, dans l'ouvrage précité.

dessaisi, par arrêt du Parlement de Guyenne, de son office en faveur d'un certain Odet de Pont. Faut-il voir une relation entre sa conversion et ce dessaisissement? ou encore, cette résignation de charge^ qui semble s'être opérée à l'amiable entre Jehan d'Aubigné et Odet de Pont (« du consentementd'iceux»,ditlapièce),fut-ellela conséquence du second mariage, qui entraîna aussitôt, d'après le même document, force procès? Ce qui reste acquis, c'est l'honorabilité du père d'Agrippa et le rôle que bientôt, en néophyte, il déploya pour « la Cause », sitôt qu'il l'eut embrassée.

Agrippa, qui vécut peu avec son père et le perdit dès l'âge de onze ans, ne connut pas sa mère. Catherine de l'Estang mourut en mettant son fijs au monde. De là, suivant Agrippa, son prénom; mais cette étymok)gie œgre partus paraît un peu tirée. Il naquit le 8 février 1552*, à une lieue de

1. Date établie par Lalanne. — D'Aubigné a lui-raêrae induit en erreur ses biographes, en écrivant 1551 ou même 1550. Le fait que l'année connuençait encore à Pâques explique ce flottement pour une année (1551 au lieu de 1552), mais non pour deux. — Le portrait de Bâle lui attribue deux ans de trop. Il donne au modèle 72 ans en 1622. D'Aubigné a, à cette date, 70 ans et quelques mois.

Pons en Saintong-e, en l'hôtel Saint-Maury, depuis lors complètement détruit. Sa mère était « damoiselle Catherine de l'Estang-, dame de La Lande Guinemer, fdle de défunt et noble homme Jehan de l'Estang-, écuyer, sieur de Rulle * en Ang^oumois, et de damoiselle Suzanne de la Borde, demeurant à la maison noble de la Lande Guinemer, paroisse de Mer... » Jehan d'Aubigné se remaria très vite, avec Anne de Limur ou Limeulh, qui traita l'enfant en marâtre et l'exila de la maison paternelle. « Il fut, dit la Vie, nourri en enfance hors la maison du père, pour ce que Anne de Limur, sa belle-mère, portait impatiemment et la dépense et la trop exquise nourriture que le père y employait. »

Le père avait pu céder un instant à l'impérieuse jeune femme. Sa sollicitude pour l'enfant, déjà attestée par « la dépense et l'exquise nourriture » qui avaient excité la jalousie d'Anne de Limur, se marque dès que son fils atteint l'âge de quatre ans. Ce ne fut point une douce éducation, à la Montaigne. Jehan d'Aubigné fit attaquer le cer-

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