‹ La vie d'un héros; Agrippa d'AubignéChapitre 20 sur 50 · Hist. Unie, t. II · texte numérisé non relu

Hist. Unie, t. II

112 AGRIPPA d'aUBIGXÉ

Cette situation nouvelle se compliquait aussitôt d'un second fait, d'une portée considérable : à point nommé, le frère du roi, Monsieur, duc d'Alençon, mourait. Il mourait comme son frère Charles IX, « le sang- lui jaillissant par tous les pores, la masse du dedans entièrement corrompue, et la rate convertie en pus ». Cette mort, c'était pour Henri de Navarre l'accès libre au trône, si Henri III, comme tout le faisait alors présag^er, mourait sans postérité. Mais sur sa route le Béarnais rencontrait son oncle, et la Ligue, armée et oi'g^anisée. Armée et organisée à la fois contre lui prétendant, et contre le roi en possession du sceptre. Quelle attitude prendre? un faux mouvement pouvait le perdre.

Son premier geste fut de saisir la plume. La déclaration qu'il adressa au roi, ainsi qu'à tous princes et seig^neurs intéressés, fut un acte de politique à la fois droite et adroite, oii perce déjà l'esprit de conduite d'un diplomate supérieur. Dans Jj cette protestation contre le rôle que lui imputait ^ la Ligue, Henri jouait large. Mais il sentait aussi le besoin de jouer serré. Ce n'était point un capi-

taine « de l'escritoire ». Aussi assembla-t-il à Guistres, près de Coutras, les chefs du parti huguenot, ministres et gens du Conseil, députés, dignitaires, « en plus, quelques maistres de camp », et parmi ceux-ci un nouveau promu, d'Aubigné : en tout, environ soixante personnes. L'objet de la délibération était des plus graves. Quelle attitude le parti huguenot allait-il prendre en face des deux partis adverses, tous deux catholiques, et tous deux rivaux acharnés ? La neutralité pouvait paraître une folie. Mais un loyalisme trop chevaleresque, par contre, à l'égard d'Henri III, hier encore complice et fauteur de la Ligue, n"était-il pas la plus dangereuse des duperies ? Et quant à la solution mixte, qui eût été de « faire couler » dans l'armée royale les meilleurs éléments de l'armée huguenote pour combattre la Ligue, l'ennemi commun, n'impliquait-elle point toutes les abdications, les humiliations? Pourtant c'était à ce tiers parti, Henri le savait, que se rangeait déjà une fraction importante des chefs, quand il ouvrit la séance. On fit d'abord la prière. Puis, Henri posa la question. Et aussi-

tôt le vicomte de Turenne parla pour la solution tierce : « Je suis donc d'avis que par notre tolérance nous mettions charbons ardents sur la tête de ceux qui nous haïssent injustement : que nous fassions couler nos gens de guerre dans les armées et compagnies royales : le roi devra sa délivrance à notre vertu, et donnera sa haine passée à notre humilité. » Vingt voix fortifiaient sur-le-champ l'avis ouvert par Turenne, et « toute la compagnie épousait cette opinion » quand vint le tour de parole de d'Aubigné.

Quelle riposte, alors, fit éclater le jeune maistre de camp! Comment le cœur des vieux religionnaires n'eùt-il point tressailli aux accents de cette philippique huguenote : « Ce serait fouler aux pieds les cendres de nos martyrs, etle sang de nps vaillants hommes : ce serait planter des potences sur les tombeaux de nos princes et grands capitaines morts, et condamner à pareille ignominie ceux qui encore debout ont voué leurs vies à Dieu... ce serait craindre que Dieu même ne fût coupable ayant béni leurs armes... Je dis donc que nous ne devons point être seuls

désarmés quand toute la France est en armes ; ni permettre à nos soldats de prêter serment aux capitaines qui l'ont prêté de nous exterminer. . . Montrerons-nous à notre jeune noblesse l'ignominie chez nous et l'honneur chez les autres?... Je conclus ainsi : Si nous nous désarmons, le roinous méprisera ; notre mépris le donnera à nos ennemis ; uni avec eux il nous attaquera, et ruinera désarmés. Ou bien si nous nous armons, le roi nous estimera ; nous estimant il nous appellera ; unis avec lui, nous romprons la tète à nos ennemis*. »

Sur ces mots, Henri s'écrie : « Je suis à lui! » l'assemblée, électrisée, se retourne d'une pièce ; et après quelques mots d'approbation de du Plessis-Mornay et du prince de Condé, l'offensive armée et la politique des mains libres sont votées d'enthousiasme. A d'Aubigné revient l'honneur de celte journée, plus décisive pour Henri que vingt combats heureux.

Henri, d'ailleurs, grandissait d'heure en heure. Son horizon, encore sombre et sillonné d'éclairs,

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