Hist. L'Hic., t. II, p
d'armée. Celui-ci les avait de naissance, mais elles n'avaient pas eu l'occasion de sortir. Henri, hier encore conscrit à côté de ce ve'téran, gagna du coup ses éperons de chef. Coup d'œil infaillible, corps d'acier, alacrité intarissable, ténacité, froid mépris du danger, il a les dons innés du grand capitaine. Il fonce sur l'obstacle avec la môme vivacité joyeuse dont naguère il giboyait aux fauves et aux femmes. A la rude affaire de Cahors,. cinq jours et cinq nuits sans désemparer il fut sur la brèche. Avec tout autre assaillant, la ville était imprenable; mais on n'avait point, vu encore un prince « présent à tout », qui (( appelait et nommait chacun par son nom », qui « n'oubliait jamais les commandements qu'il avait donnés et à qui », un chef enfin qui combattait en simple pourpoint, emportait lui-même la plus forte barricade, et se tenait droit à cheval, le jour et la nuit, avec les pieds fendus et saignants. D'Aubigné note ces traits et les admire. Le connaisseur est ravi chez lui, et davantage le religionnaire. Quel avenir ne promettent pas à la Cause de telles qualités! Et puis, sa tendresse
LE COMPAGNON DU BÉARNAIS IOd
pour Henri est inaltérable et Ion peut dire incurable. Ses brouilleries les plus violentes, ses ressentiments les plus amers ne seront, envers le chef passionnément aimé, que de l'amour retourné.
D'ailleurs, ce n'est pas encore l'heure des divergences profondes. Ces deux âmes sont aimantées par le danger commun, ce qui les fait paraître fraternelles. Même les intrigues de Marguerite pour perdre Agrippa auprès de son mari tournent à sa confusion. En 1580, après la paix de Coutras, la situation d' Agrippa auprès du roi de Navarre est unique. Cette année-là, tandis que son mari est pourchassé par Biron jusqu'à Nérac, Marguerite et ses femmes commettent les plus dangereuses espiègleries, s'installant sur le champ de bataille « dans des guérites pour avoir le plaisir d'une escarmouche » ; il faut un coup de canon aux pieds de la reine pour disperser cette volée d'étourneaux en gorgerette. La paix de Coutras, la même année, rassoit un peu les choses. Elle prolonge pour six ans le maintien des places de sûreté. C'est du temps devant soi.
106 AGRIPPA d'aUBIGXÉ
Mais Marguerite, reprenant de plus belle la politique de sa mère, travaille son mari, et tâche de ruiner d'Aubigné dans sa confiance. Elle l'implique, avec une adresse de roue'e, dans une dangereuse affaire auprès du connétabble de Portugal, et d'Aubigné ne s'en tire que par un coup d'audace et d'adresse '. Cette fois, ce fut au Béarnais, qui se connaissait en serviteurs, démarquer un point à d'Aubigné et de l'attacher d'autant plus étroitement à sa personne. Henri sut, à cette affaire, dit notre auteur, « connaître bien sa femme et son écuyer ». Nous croyons qu'il ne les avait jamais confondus. Mais sans doute ne futil pas fâché d'avoir une nouvelle raison de les distinguer. Et puis, la pièce elle-même était bien ourdie : et il aimait palper de bon ouvrage.
Ainsi, la situation de d'Aubigné est alors telle qu'un futur historien n'en pouvait souhaiter de meilleure. C'est un homme du second plan, avec un rôle du premier. Son information est toute de source. Il sait tous les secrets, non seulement
1. Voir le détail df cette affaire, assez embrouillée d'ailleurs, dans VHist. Univ., t. M, 1078-1082, et t. III. Préface, fin.
ceux de l'antichambre, mais ceux du conseil, de la chambre, du lit. Les arrière-pensées politiques même n'ont guère pour lui de mystères, sauf celles qui restaient entre Henri et son pourpoint. Henri avait peu à peu tout livré à son compagnon, — jusqu'à lui-même exclusivement, — parce qu'il l'avait jugé le plus sûr de ses hommes. D'Aubigné, en effet, n'avait pas de double fond. 11 n'était que ce qu'il était: incommode, rude et raide, capable de faire un mécontent, voire peutêtre un rebelle à l'occasion', mais au total très simple, très uni, partout identique à lui-même, et comme d'un seul métal. Avec lui, point de surprise. On pouvait s'y lier mieux qu'à sa propre conscience; de plus, il était l'écho sonore du parti. Placé au côté d'Henri, cet écho se répercutait en Henri lui-même. Aussi ses services furent-ils supérieurs à ses emplois. Son personnage, à la fois très net et très hybride à cette date, est tout ensemble officiel et officieux : offi-
1. S'il faut du moins en croire Sully, (jui ne l'aimait guère (el réciproquement), d'Auhiq;né faillit être rebelle une ou deux fois. Mais il est difficile d'élucider ce point. ((Economies royales, années ia85 el 1605.)
cieux pour les choses de diplomatie, officiel pour celles de force et de danger. Môme ses démarches officielles ne sont jamais parées d'un titre trop voyant. Ses missions mettent des chefs d'État directement en cause ; mais il agit en envoyé plus qu'en ambassadeur, il tàte plus qu'il ne traite, il menace ou promet plus qu'il n'engage ou ne découd. C'est un éclaireur diplomatique, un « enfant perdu » qui chevauche du camp à la cour, avoué dans la réussite, facile à désavouer dans l'insuccès; préparant tout et n'engageant personne; d'ailleurs parfaitement reconnu pour le porte-enseigne et l'interprète autorisé de son maître. 11 est l'agent qui convient à cette cour qui est plutôt un état-major nomade, à ce prince qui est un ambigu de roi et de partisan, à cette armée qui dépend des pasteurs et des consistoires. Trop jeune pour les hautes charges militaires, — il a trente ans à peine, — sa fougue fait merveille dans le métier de recruteur, d'entraîneur et d'improvisateur de troupes. Ses randonnées en Saintonge, en Poitou et Guyenne ont des effets instantanés. Il n'a qu'à se montrer, on se lève.
Au conseri d'Henri, quel est son titre ? difficile à définir. Écuyer, si l'on veut; secrétaire, à la rigueur; en tout cas secrétaire intime, homme de confiance, et toujours sous la main du maître. Les affaires et correspondances passaient par ses mains, témoin certain billet à l'historien La Popelinière, daté deNérac le f'' avril 1583. Il lui prépare les voies, dit-il, auprès « du roi, son maître, et du ministre Saint-Gelais ' ». Les embûches auxquelles Henri peut être exposé de la part de louches négociateurs le trouvent l'œil ouvert, méfiant, étonnamment circonspect pour le compte d'autrui, avec l'interposition obstinée de sa poitrine ou de son cheval contre le mauvais coup possible. Cela, par deux fois dans la seule année 1584. Il dit quelque part qu'il a sauvé la vie de son maître dans deux ou trois rencontres. Il est au-dessous de la vérité. Henri lui a dû authentiquement la vie cinq ou six fois, et d'Aubigné a vingt ans protégé cette vie jour à jour. Il a mieux fait: le soir où il le fit échapper du Louvre il lui sauva l'honneur. Enfin, entre 1584 et 1589, 1. Œuvres, I, o80.
durant les années décisives qui acheminèrent Henri au trône, par deux fois il fit jouer à fond le ressort de sa volonté, et donna l'essor au roi comme il l'avait donné naguère au prétendant.
L'influence de d'Aubigné touche ici à son zénith.
Deux faits importants marquent l'année 1584 ; Henri est au tournant décisif.
Le premier est la proclamation du cardinal de Bourbon comme chef ofticiel de la Ligue. Ridicule par le choix du personnage, — un vieillard de soixante-quinze ans aussi incapable au tempoi'cl qu'au spirituel, — l'acte n'en était pas moins menaçant pour le roi de Navarre, puisqu'il lui opposait, dans sa propre famille, un candidat catholique auquel, pour son âge et son litre, il devait le respect. Et il nétait pas moins menaçant pour Henri HI, puisque cette proclamation se doublait d'une prétention à la succession éventuelle du trône de France, par substi-
tution de ronde au neveu, de Charles de Bourbon à Henri de Navarre. Les pamphlets catholiques firent aussitôt rage en ce sens. Les jurisconsultes à toutes causes élucubrèrentde nouveaux traités sur les «droits de Proximité et de Représentation ». La ligue sentait sa force et commençait à (( montrer ses cornes », ou encore, suivant un autre mot de notre historien, on vit que « les premières semences de la Ligue, qui n'avaient que pris racine sans pousser dehors, commencèrent, lors à boutonner, et bientotaprès à esclorre * ».
Il ne s'agissait pas de moins, cette fois, que d'annuler tous les traités précédents trop favorables aux protestants, et d'extirper l'hérésie. Le manifeste du vieux Cardinal avait du moins le mérite d'arracher les masques et de détruire les dernières illusions. Le but hautement déclaré était de « remettre la vraie et apostolique Église en son ancienne dignité, sous l'entier exercice d'une seule religion par tout le royaume. »